HABITATION DE WILLIAM ATKINS

Un pareil morceau de vannerie, je crois, n'a jamais été vu dans le monde, pas plus qu'une maison ou tente si bien conçue, surtout bâtie comme cela. Dans cette grande ruche habitaient les trois familles, c'est-à-dire WILLATKINSet ses compagnons; le troisième avait été tué, mais sa femme restait avec trois enfants,—elle était, à ce qu'il paraît, enceinte lorsqu'il mourut. Les deux survivants ne négligeaient pas de fournir la veuve de toutes choses, j'entends de blé, de lait, de raisins, et de lui faire bonne part quand ils tuaient un chevreau ou trouvaient une tortue sur le rivage; de sorte qu'ils vivaient touts assez bien, quoiqu'à la vérité ceux-ci ne fussent pas aussi industrieux que les deux autres, comme je l'ai fait observer déjà.

Il est une chose qui toutefois ne saurait être omise; c'est, qu'en fait de religion, je ne sache pas qu'il existât rien de semblable parmi eux. Il est vrai qu'assez souvent ils se faisaient souvenir l'un l'autre qu'il est un Dieu, mais c'était purement par la commune méthode des marins, c'est-à-dire en blasphémant son nom. Leurs femmes, pauvres ignorantes Sauvages, n'en étaient pas beaucoup plus éclairées pour être mariées à des Chrétiens, si on peut les appeler ainsi, car eux-mêmes, ayant fort peu de notions de Dieu, se trouvaient profondément incapables d'entrer en discours avec elles sur la Divinité, ou de leur parler de rien qui concernât la religion.

Le plus grand profit qu'elles avaient, je puis dire, retiré de leur alliance, c'était d'avoir appris de leurs maris à parler passablement l'anglais. Touts leurs enfants, qui pouvaient bien être une vingtaine, apprenaient de même à s'exprimer en anglais dès leurs premiers bégaiements, quoiqu'ils ne fissent d'abord que l'écorcher, comme leurs mères. Pas un de ces enfants n'avait plus de six ans quand j'arrivai, car il n'y en avait pas beaucoup plus de sept que ces cinqladyssauvages avaient été amenées; mais toutes s'étaient trouvées fécondes, toutes avaient des enfants, plus ou moins. La femme du cuisinier en second était, je crois, grosse de son sixième. Ces mères étaient toutes d'une heureuse nature, paisibles, laborieuses, modestes et décentes, s'aidant l'une l'autre, parfaitement obéissantes et soumises à leurs maîtres, je ne puis dire à leurs maris. Il ne leur manquait rien que d'être bien instruites dans la religion chrétienne et d'être légitimement mariées, avantages dont heureusement dans la suite elles jouirent par mes soins, ou du moins par les conséquences de ma venue dans l'île.

Ayant ainsi parlé de la colonie en général et assez longuement de mes cinq chenapans d'Anglais, je dois dire quelque chose des Espagnols, qui formaient le principal corps de la famille, et dont l'histoire offre aussi quelques incidents assez remarquables.

J'eus de nombreux entretiens avec eux sur ce qu'était leur situation durant leur séjour parmi les Sauvages. Ils m'avouèrent franchement qu'ils n'avaient aucune preuve à donner de leur savoir-faire ou de leur industrie dans ce pays; qu'ils n'étaient là qu'une pauvre poignée d'hommes misérables et abattus; que, quand bien même ils eussent eu des ressources entre les mains, ils ne s'en seraient pas moins abandonnés au désespoir; et qu'ils ployaient tellement sous le poids de leurs infortunes, qu'ils ne songeaient qu'à se laisser mourir de faim.—Un d'entre eux, personnage grave et judicieux, me dit qu'il était convaincu qu'ils avaient eu tort; qu'à des hommes sages il n'appartient pas de s'abandonner à leur misère, mais de se saisir incessamment des secours que leur offre la raison, tant pour l'existence présente que pour la délivrance future.—«Le chagrin, ajouta-t-il, est la plus insensée et la plus insignifiante passion du monde, parce qu'elle n'a pour objet que les choses passées, qui sont en général irrévocables ou irrémédiables; parce qu'elle n'embrasse point l'avenir, qu'elle n'entre pour rien dans ce qui touche le salut, et qu'elle ajoute plutôt à l'affliction qu'elle n'y apporte remède.»—Là-dessus il cita un proverbe espagnol que je ne puis répéter dans les mêmes termes, mais dont je me souviens avoir habillé à ma façon un proverbe anglais, que voici:

Ensuite il abonda en remarques sur toutes les petites améliorations que j'avais introduites dans ma solitude, sur mon infatigable industrie, comme il l'appelait, et sur la manière dont j'avais rendu une condition, par ses circonstances d'abord pire que la leur, mille fois plus heureuse que celle dans laquelle ils étaient, même alors, où ils se trouvaient touts ensemble. Il me dit qu'il était à remarquer que les Anglais avaient une plus grande présence d'esprit dans la détresse que tout autre peuple qu'il eût jamais vu; que ses malheureux compatriotes, ainsi que les Portugais, étaient la pire espèce d'hommes de l'univers pour lutter contre l'adversité; parce que dans les périls, une fois les efforts vulgaires tentés, leur premier pas était de se livrer au désespoir, de succomber sous lui et de mourir sans tourner leurs pensées vers des voies de salut.

Je lui répliquai que leur cas et le mien différaient extrêmement; qu'ils avaient été jetés sur le rivage privés de toutes choses nécessaires, et sans provisions pour subsister jusqu'à ce qu'ils pussent se pourvoir; qu'à la vérité j'avais eu ce désavantage et cette affliction d'être seul; mais que les secours providentiellement jetés dans mes mains par le bris inopiné du navire, étaient un si grand réconfort, qu'il aurait poussé tout homme au monde à s'ingénier comme je l'avais fait.—«Señor, reprit l'Espagnol, si nous pauvres Castillans eussions été à votre place, nous n'eussions pas tiré du vaisseau la moitié de ces choses que vous sûtes en tirer; jamais nous n'aurions trouvé le moyen de nous procurer un radeau pour les transporter, ni de conduire un radeau à terre sans l'aide d'une chaloupe ou d'une voile; et à plus forte raison pas un de nous ne l'eût fait s'il eût été seul.»—Je le priai de faire trêve à son compliment, et de poursuivre l'histoire de leur venue dans l'endroit où ils avaient abordé. Il me dit qu'ils avaient pris terre malheureusement en un lieu où il y avait des habitants sans provisions; tandis que s'ils eussent eu le bon sens de remettre en mer et d'aller à une autre île un peu plus éloignée, ils auraient trouvé des provisions sans habitants. En effet, dans ce parage, comme on le leur avait dit, était située une île riche en comestibles, bien que déserte, c'est-à-dire que les Espagnols de la Trinité, l'ayant visitée fréquemment, l'avaient remplie à différentes fois de chèvres et de porcs. Là ces animaux avaient multiplié de telle sorte, là tortues et oiseaux de mer étaient en telle abondance, qu'ils n'eussent pas manqué de viande s'ils eussent eu faute de pain. À l'endroit où ils avaient abordé ils n'avaient au contraire pour toute nourriture que quelques herbes et quelques racines à eux inconnues, fort peu succulentes, et que leur donnaient avec assez de parcimonie les naturels, vraiment dans l'impossibilité de les traiter mieux, à moins qu'ils ne se fissent cannibales et mangeassent de la chair humaine, le grand régal du pays.

Nos Espagnols me racontèrent comment par divers moyens ils s'étaient efforcés, mais en vain, de civiliser les Sauvages leurs hôtes, et de leur faire adopter des coutumes rationnelles dans le commerce ordinaire de la vie; et comment ces Indiens en récriminant leur répondaient qu'il était injuste à ceux qui étaient venus sur cette terre pour implorer aide et assistance, de vouloir se poser comme les instructeurs de ceux qui les nourrissaient; donnant à entendre par-là, ce semble, que celui-là ne doit point se faire l'instructeur des autres qui ne peut se passer d'eux pour vivre.

Ils me firent l'affreux récit des extrémités où ils avaient été réduits; comment ils avaient passé quelquefois plusieurs jours sans nourriture aucune, l'île où ils se trouvaient étant habitée par une espèce de Sauvages plus indolents, et, par cette raison, ils avaient tout lieu de le croire, moins pourvus des choses nécessaires à la vie que les autres indigènes de cette même partie du monde. Toutefois ils reconnaissaient que cette peuplade était moins rapace et moins vorace que celles qui avaient une meilleure et une plus abondante nourriture.

Ils ajoutèrent aussi qu'ils ne pouvaient se refuser à reconnaître avec quelles marques de sagesse et de bonté la souveraine providence de Dieu dirige l'événement des choses de ce monde; marques, disaient-ils, éclatantes à leur égard; car, si poussés par la dureté de leur position et par la stérilité du pays où ils étaient ils eussent cherché un lieu meilleur pour y vivre, ils se seraient trouvés en dehors de la voie de salut qui par mon intermédiaire leur avait été ouverte.

Ensuite ils me racontèrent que les Sauvages leurs hôtes avaient fait fond sur eux pour les accompagner dans leurs guerres. Et par le fait, comme ils avaient des armes à feu, s'ils n'eussent pas eu le malheur de perdre leurs munitions, ils eussent pu non-seulement être utiles à leurs amis, mais encore se rendre redoutables et à leurs amis et à leurs ennemis. Or, n'ayant ni poudre ni plomb, et se voyant dans une condition qui ne leur permettait pas de refuser de suivre leurslandlordsà la guerre, ils se trouvaient sur le champ de bataille dans une position pire que celle des Sauvages eux-mêmes; car ils n'avaient ni flèches ni arcs, ou ne savaient se servir de ceux que les Sauvages leur avaient donnés. Ils ne pouvaient donc faire autre chose que rester cois, exposés aux flèches, jusqu'à ce qu'on fût arrivé sous la dent de l'ennemi. Alors trois hallebardes qu'ils avaient leur étaient de quelque usage, et souvent ils balayaient devant eux toute une petite armée avec ces hallebardes et des bâtons pointus fichés dans le canon de leurs mousquets. Maintes fois pourtant ils avaient été entourés par des multitudes, et en grand danger de tomber sous leurs traits. Mais enfin ils avaient imaginé de se faire de grandes targes de bois, qu'ils avaient couvertes de peaux de bêtes sauvages dont ils ne savaient pas le nom. Nonobstant ces boucliers, qui les préservaient des flèches des Indiens, ils essuyaient quelquefois de grands périls. Un jour surtout cinq d'entre eux furent terrassés ensemble par les casse-têtes des Sauvages; et c'est alors qu'un des leurs fut fait prisonnier, c'est-à-dire l'Espagnol que j'arrachai à la mort. Ils crurent d'abord qu'il avait été tué; mais ensuite, quand ils apprirent qu'il était captif, ils tombèrent dans la plus profonde douleur imaginable, et auraient volontiers touts exposé leur vie pour le délivrer.

Lorsque ceux-ci eurent été ainsi terrassés, les autres les secoururent et combattirent en les entourant jusqu'à ce qu'ils fussent touts revenus à eux-mêmes, hormis celui qu'on croyait mort; puis touts ensemble, serrés sur une ligne, ils se firent jour avec leurs hallebardes et leurs bayonnettes à travers un corps de plus de mille Sauvages, abattirent tout ce qui se trouvait sur leur chemin et remportèrent la victoire; mais à leur grand regret, parce qu'elle leur avait coûté la perte de leur compagnon, que le parti ennemi, qui le trouva vivant, avait emporté avec quelques autres, comme je l'ai conté dans la première portion de ma vie.

Ils me dépeignirent de la manière la plus touchante quelle avait été leur surprise de joie au retour de leur ami et compagnon de misère, qu'ils avaient cru dévoré par des bêtes féroces de la pire espèce, c'est-à-dire par des hommes sauvages, et comment de plus en plus cette surprise s'était augmentée au récit qu'il leur avait fait de son message, et de l'existence d'un Chrétien sur une terre voisine, qui plus est d'un Chrétien ayant assez de pouvoir et d'humanité pour contribuer à leur délivrance.

Ils me dépeignirent encore leur étonnement à la vue du secours que je leur avais envoyé, et surtout à l'aspect des miches du pain, choses qu'ils n'avaient pas vues depuis leur arrivée dans ce misérable lieu, disant que nombre de fois ils les avaient couvertes de signes de croix et de bénédictions, comme un aliment descendu du Ciel; et en y goûtant quel cordial revivifiant ç'avait été pour leurs esprits, ainsi que tout ce que j'avais envoyé pour leur réconfort.

Ils auraient bien voulu me faire connaître quelque chose de la joie dont ils avaient été transportés à la vue de la barque et des pilotes destinés à les conduire vers la personne et au lieu d'où leur venaient touts ces secours; mais ils m'assurèrent qu'il était impossible de l'exprimer par des mots; que l'excès de leur joie les avait poussés à de messéantes extravagances qu'il ne leur était loisible de décrire qu'en me disant qu'ils s'étaient vus sur le point de tomber en frénésie, ne pouvant donner un libre cours aux émotions qui les agitaient; bref, que ce saisissement avait agi sur celui-ci de telle manière, sur celui-là de telles autres; que les uns avaient débondé en larmes, que les autres avaient été à moitié fous, et que quelques-uns s'étaient immédiatement évanouis.—Cette peinture me toucha extrêmement, et me rappela l'extase de VENDREDIquand il retrouva son père, les transports des pauvres Français quand je les recueillis en mer, après l'incendie de leur navire, la joie du capitaine quand il se vit délivré dans le lieu même où il s'attendait à périr, et ma propre joie quand, après vingt-huit ans de captivité, je vis un bon vaisseau prêt à me conduire dans ma patrie. Touts ces souvenirs me rendirent plus sensible au récit de ces pauvres gens et firent que je m'en affectai d'autant plus.

Ayant ainsi donné un apperçu de l'état des choses telles que je les trouvai, il convient que je relate ce que je fis d'important pour nos colons, et dans quelle situation je les laissai. Leur opinion et la mienne étaient qu'ils ne seraient plus inquiétés par les Sauvages, ou que, s'ils venaient à l'être, ils étaient en état de les repousser, fussent-ils deux fois plus nombreux qu'auparavant: de sorte qu'ils étaient fort tranquilles sur ce point.—En ce temps-là, avec l'Espagnol que j'ai surnommé gouverneur j'eus un sérieux entretien sur leur séjour dans l'île; car, n'étant pas venu pour emmener aucun d'entre eux, il n'eût pas été juste d'en emmener quelques-uns et de laisser les autres, qui peut-être ne seraient pas restés volontiers, si leurs forces eussent été diminuées.

En conséquence, je leur déclarai que j'étais venu pour les établir en ce lieu et non pour les en déloger; puis je leur fis connaître que j'avais apporté pour eux des secours de toute sorte; que j'avais fait de grandes dépenses afin de les pourvoir de toutes les choses nécessaires à leur bien-être et leur sûreté, et que je leur amenais telles et telles personnes, non-seulement pour augmenter et renforcer leur nombre, mais encore pour les aider comme artisans, grâce aux divers métiers utiles qu'elles avaient appris, à se procurer tout ce dont ils avaient faute encore.

Ils étaient touts ensemble quand je leur parlai ainsi. Avant de leur livrer les provisions que j'avais apportées, je leur demandai, un par un, s'ils avaient entièrement étouffé et oublié les inimitiés qui avaient régné parmi eux, s'ils voulaient se secouer la main et se jurer une mutuelle affection et une étroite union d'intérêts, que ne détruiraient plus ni mésintelligences ni jalousies.

William ATKINS, avec beaucoup de franchise et de bonne humeur, répondit qu'ils avaient assez essuyé d'afflictions pour devenir touts sages, et rencontré assez d'ennemis pour devenir touts amis; que, pour sa part, il voulait vivre et mourir avec les autres; que, bien loin de former de mauvais desseins contre les Espagnols, il reconnaissait qu'ils ne lui avaient rien fait que son mauvais caractère n'eût rendu nécessaire et qu'à leur place il n'eût fait, s'il n'avait fait pis; qu'il leur demanderait pardon si je le souhaitais de ses impertinences et de ses brutalités à leur égard; qu'il avait la volonté et le désir de vivre avec eux dans les termes d'une amitié et d'une union parfaites, et qu'il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour les en convaincre. Enfin, quant à l'Angleterre, qu'il lui importait peu de ne pas y aller de vingt années.

Les Espagnols répondirent qu'à la vérité, dans le commencement, ils avaient désarmé et exclus William ATKINSet ses deux camarades, à cause de leur mauvaise conduite, comme ils me l'avaient fait connaître, et qu'ils en appelaient touts à moi de la nécessité où ils avaient été d'en agir ainsi; mais que William ATKINSs'était conduit avec tant de bravoure dans le grand combat livré aux Sauvages et depuis dans quantité d'occasions, et s'était montré si fidèle et si dévoué aux intérêts généraux de la colonie, qu'ils avaient oublié tout le passé, et pensaient qu'il méritait autant qu'aucun d'eux qu'on lui confiât des armes et qu'on le pourvût de toutes choses nécessaires; qu'en lui déférant le commandement après le gouverneur lui-même, ils avaient témoigné de la foi qu'ils avaient en lui; que s'ils avaient eu foi entière en lui et en ses compatriotes, ils reconnaissaient aussi qu'ils s'étaient montrés dignes de cette foi par tout ce qui peut appeler sur un honnête homme l'estime et la confiance; bref qu'ils saisissaient de tout cœur cette occasion de me donner cette assurance qu'ils n'auraient jamais d'intérêt qui ne fût celui de touts.

D'après ces franches et ouvertes déclarations d'amitié, nous fixâmes le jour suivant pour dîner touts ensemble, et nous fîmes, d'honneur, un splendide festin. Je priai lecookdu navire et son aide de venir à terre pour dresser le repas, et l'ancien cuisinier en second que nous avions dans l'île les assista. On tira des provisions du vaisseau: six pièces de bon bœuf, quatre pièces de porc et notrebowlàpunch, avec les ingrédients pour en faire; et je leur donnai, en particulier, dix bouteilles de vin clairet de France et dix bouteilles de bière anglaise, choses dont ni les Espagnols ni les Anglais n'avaient goûté depuis bien des années, et dont, cela est croyable, ils furent on ne peut plus ravis.

Les Espagnols ajoutèrent à notre festin cinq chevreaux entiers que lescooksfirent rôtir, et dont trois furent envoyés bien couverts à bord du navire, afin que l'équipage se pût régaler de notre viande fraîche, comme nous le faisions à terre de leur salaison.

Après ce banquet, où brilla une innocente gaîté, je fis étaler ma cargaison d'effets; et, pour éviter toute dispute sur la répartition, je leur montrai qu'elle était suffisante pour eux touts, et leur enjoignis à touts de prendre une quantité égale des choses à l'usage du corps, c'est-à-dire égale après confection. Je distribuai d'abord assez de toile pour faire à chacun quatre chemises; mais plus tard, à la requête des Espagnols, je portai ce nombre à six. Ce linge leur fut extrêmement confortable; car, pour ainsi dire, ils en avaient depuis long-temps oublié l'usage, ou ce que c'était que d'en porter.

Je distribuai les minces étoffes anglaises dont j'ai déjà parlé, pour faire à chacun un léger vêtement, en manière de blaude, costume frais et peu gênant que je jugeai le plus convenable à cause de la chaleur de la saison, et j'ordonnai que toutes et quantes fois ils seraient usés, on leur en fît d'autres, comme bon semblerait. Je répartis de même escarpins, souliers, bas et chapeaux.

Je ne saurais exprimer le plaisir et la satisfaction qui éclataient dans l'air de touts ces pauvres gens quand ils virent quel soin j'avais pris d'eux et combien largement je les avais pourvus. Ils me dirent que j'étais leur père, et que d'avoir un correspondant tel que moi dans une partie du monde si lointaine, cela leur ferait oublier qu'ils étaient délaissés sur une terre déserte. Et touts envers moi prirent volontiers l'engagement de ne pas quitter la place sans mon consentement.

Alors je leur présentai les gens que j'avais amenés avec moi, spécialement le tailleur, le forgeron, et les deux charpentiers, personnages fort nécessaires; mais par-dessus tout mon artisan universel, lequel était plus utile pour eux qu'aucune chose qu'ils eussent pu nommer. Le tailleur, pour leur montrer son bon vouloir, se mit immédiatement à l'ouvrage, et avec ma permission leur fit à chacun premièrement une chemise. Qui plus est, non-seulement il enseigna aux femmes à coudre, à piquer, à manier l'aiguille, mais il s'en fit aider pour faire les chemises de leurs maris et de touts les autres.

Quant aux charpentiers, je ne m'appesantirai pas sur leur utilité: ils démontèrent touts mes meubles grossiers et mal bâtis, et en firent promptement des tables convenables, des escabeaux, des châlits, des buffets, des armoires, des tablettes, et autres choses semblables dont on avait faute.

Or pour leur montrer comment la nature fait des ouvriers spontanément, je les menai voir lamaison-corbeillede William ATKINS, comme je la nommais; et ils m'avouèrent l'un et l'autre qu'ils n'avaient jamais vu un pareil exemple d'industrie naturelle, ni rien de si régulier et de si habilement construit, du moins en ce genre. À son aspect l'un d'eux, après avoir rêvé quelque temps, se tourna vers moi et dit:—«Je suis convaincu que cet homme n'a pas besoin de nous: donnez-lui seulement des outils.»

Je fis ensuite débarquer toute ma provision d'instruments, et je donnai à chaque homme une bêche, une pelle, et un râteau, au défaut de herses et de charrues; puis pour chaque établissement séparé une pioche, une pince, une doloire et une scie, statuant toujours que toutes et quantes fois quelqu'un de ces outils serait rompu ou usé, on y suppléerait sans difficulté au magasin général que je laisserais en réserve.

Pour des clous, des gâches, des gonds, des marteaux, des gouges, des couteaux, des ciseaux, et des ustensiles et des ferrures de toutes sortes, nos hommes en eurent sans compter selon ce qu'ils demandaient, car aucun ne se fût soucié d'en prendre au-delà de ses besoins: bien fou eût été celui qui les aurait gaspillés ou gâtés pour quelque raison que ce fût. À l'usage du forgeron, et pour son approvisionnement, je laissai deux tonnes de fer brut.

Le magasin de poudre et d'armes que je leur apportais allait jusqu'à la profusion, ce dont ils furent nécessairement fort aises. Ils pouvaient alors, comme j'avais eu coutume de le faire, marcher avec un mousquet sur chaque épaule, si besoin était, et combattre un millier de Sauvages, n'auraient-ils eu qu'un faible avantage de position, circonstance qui ne pouvait leur manquer dans l'occasion.

J'avais mené à terre avec moi le jeune homme dont la mère était morte de faim, et la servante aussi, jeune fille modeste, bien élevée, pieuse, et d'une conduite si pleine de candeur, que chacun avait pour elle une bonne parole. Parmi nous elle avait eu une vie fort malheureuse à bord, où pas d'autre femme qu'elle ne se trouvait; mais elle l'avait supportée avec patience.—Après un court séjour dans l'île, voyant toutes choses si bien ordonnées et en si bon train de prospérer, et considérant qu'ils n'avaient ni affaires ni connaissances dans les Indes-Orientales, ni motif pour entreprendre un si long voyage; considérant tout cela, dis-je, ils vinrent ensemble me trouver, et me demandèrent que je leur permisse de rester dans l'île, et d'entrer dans ma famille, comme ils disaient.

J'y consentis de tout cœur, et on leur assigna une petite pièce de terre, où on leur éleva trois tentes ou maisons, entourées d'un clayonnage, palissadées comme celle d'ATKINSet contiguës à sa plantation. Ces huttes furent disposées de telle façon, qu'ils avaient chacun une chambre à part pour se loger, et un pavillon mitoyen, ou espèce de magasin, pour déposer touts leurs effets et prendre leurs repas. Les deux autres Anglais transportèrent alors leur habitation à la même place, et ainsi l'île demeura divisée en trois colonies, pas davantage. Les Espagnols, avec le vieux VENDREDIet les premiers serviteurs, logeaient à mon ancien manoir au pied de la colline, lequel était, pour ainsi parler, la cité capitale, et où ils avaient tellement augmenté et étendu leurs travaux, tant dans l'intérieur qu'à l'extérieur de la colline, que, bien que parfaitement cachés, ils habitaient fort au large. Jamais, à coup sûr, dans aucune partie du monde, on ne vit une pareille petite cité, au milieu d'un bois, et si secrète.

Sur l'honneur, mille hommes, s'ils n'eussent su qu'elle existât ou ne l'eussent cherchée à dessein, auraient pu sans la trouver battre l'île pendant un mois: car les arbres avaient cru si épais et si serrés, et s'étaient tellement entrelacés les uns dans les autres, que pour découvrir la place il eût fallu d'abord les abattre, à moins qu'on n'eût trouvé les deux petits passages servant d'entrée et d'issue, ce qui n'était pas fort aisé. L'un était juste au bord de l'eau, sur la rive de la crique, et à plus de deux cents verges du château; l'autre se trouvait au haut de la double escalade, que j'ai déjà exactement décrite. Sur le sommet de la colline il y avait aussi un gros bois, planté serré, de plus d'un acre d'étendue, lequel avait cru promptement, et garantissait la place de toute atteinte de ce côté, où l'on ne pouvait pénétrer que par une ouverture étroite réservée entre deux arbres, et peu facile à découvrir.

L'autre colonie était celle de WILLATKINS, où se trouvaient quatre familles anglaises, je veux dire les Anglais que j'avais laissés dans l'île, leurs femmes, leurs enfants, trois Sauvages esclaves, la veuve et les enfants de celui qui avait été tué, le jeune homme et la servante, dont, par parenthèse, nous fîmes une femme avant notre départ. Là habitaient aussi les deux charpentiers et le tailleur que je leur avais amenés, ainsi que le forgeron, artisan fort utile, surtout comme arquebusier, pour prendre soin de leurs armes; enfin, mon autre homme, que j'appelais—«Jack-bon-à-tout», et qui à lui seul valait presque vingt hommes; car c'était non-seulement un garçon fort ingénieux, mais encore un joyeux compagnon. Avant de partir nous le mariâmes à l'honnête servante venue avec le jeune homme à bord du navire, ce dont j'ai déjà fait mention.

Maintenant que j'en suis arrivé, à parler de mariage, je me vois naturellement entraîné à dire quelques mots de l'ecclésiastique français, qui pour me suivre avait quitté l'équipage que je recueillis en mer. Cet homme, cela est vrai, était catholique romain, et peut-être choquerais-je par-là quelques personnes si je rapportais rien d'extraordinaire au sujet d'un personnage que je dois, avant de commencer,—pour le dépeindre fidèlement,—en des termes fort à son désavantage aux yeux des Protestants, représenter d'abord comme Papiste, secondement comme prêtre papiste et troisièmement comme prêtre papiste français[14].

Mais la justice exige de moi que je lui donne son vrai caractère; et je dirai donc que c'était un homme grave, sobre, pieux, plein de ferveur, d'une vie régulière, d'une ardente charité, et presque en toutes choses d'une conduite exemplaire. Qui pourrait me blâmer d'apprécier, nonobstant sa communion, la valeur d'un tel homme, quoique mon opinion soit, peut-être ainsi que l'opinion de ceux qui liront ceci, qu'il était dans l'erreur?[15]

Tout d'abord que je m'entretins avec lui, après qu'il eut consenti à aller avec moi aux Indes-Orientales, je trouvai, non sans raison, un charme extrême dans sa conversation. Ce fut de la manière la plus obligeante qu'il entama notre première causerie sur la religion.

—«Sir, dit-il, non-seulement, grâce à Dieu,—à ce nom il se signa la poitrine,—vous m'avez sauvé la vie, mais vous m'avez admis à faire ce voyage dans votre navire, et par votre civilité pleine de déférence vous m'avez reçu dans votre familiarité, en donnant champ libre à mes discours. Or, sir, vous voyez à mon vêtement quelle est ma communion, et je devine, moi, par votre nation, quelle est la vôtre. Je puis penser qu'il est de mon devoir, et cela n'est pas douteux, d'employer touts mes efforts, en toute occasion, pour amener le plus d'âmes que je puis et à la connaissance de la vérité et à embrasser la doctrine catholique; mais, comme je suis ici sous votre bon vouloir et dans votre famille, vos amitiés m'obligent, aussi bien que la décence et les convenances, à me ranger sous votre obéissance. Je n'entrerai donc pas plus avant que vous ne m'y autoriserez dans aucun débat sur des points de religion touchant lesquels nous pourrions différer de sentiments.

Je lui dis que sa conduite était si pleine de modestie, que je ne pouvais ne pas en être pénétré; qu'à la vérité nous étions de ces gens qu'ils appelaient hérétiques, mais qu'il n'était pas le premier catholique avec lequel j'eusse conversé sans tomber dans quelques difficultés ou sans porter la question un peu haut dans le débat; qu'il ne s'en trouverait pas plus mal traité pour avoir une autre opinion que nous, et que si nous ne nous entretenions pas sur cette matière sans quelque aigreur d'un côté ou de l'autre, ce serait sa faute et non la nôtre.

Il répliqua qu'il lui semblait facile d'éloigner toute dispute de nos entretiens; que ce n'était point son affaire de convertir les principes de chaque homme avec qui il discourait, et qu'il désirait converser avec moi plutôt en homme du monde qu'en religieux; que si je voulais lui permettre de discourir quelquefois sur des sujets de religion, il le ferait très-volontiers; qu'alors il ne doutait point que je ne le laissasse défendre ses propres opinions aussi bien qu'il le pourrait, mais que sans mon agrément il n'ouvrirait jamais la bouche sur pareille matière.

Il me dit encore que, pour le bien du navire et le salut de tout ce qui s'y trouvait, il ne cesserait de faire tout ce qui seyait à sa double mission de prêtre et de Chrétien; et que, nonobstant que nous ne voulussions pas peut-être nous réunir à lui, et qu'il ne pût joindre ses prières aux nôtres, il espérait pouvoir prier pour nous, ce qu'il ferait en toute occasion. Telle était l'allure de nos conversations; et, de même qu'il était d'une conduite obligeante et noble, il était, s'il peut m'être permis de le dire, homme de bon sens, et, je crois, d'un grand savoir.

Il me fit un fort agréable récit de sa vie et des événements extraordinaires dont elle était semée. Parmi les nombreuses aventures qui lui étaient advenues depuis le peu d'années qu'il courait le monde, celle-ci était surtout très-remarquable. Durant le voyage qu'il poursuivait encore, il avait eu la disgrâce d'être embarqué et débarqué cinq fois, sans que jamais aucun des vaisseaux où il se trouvait fût parvenu à sa destination. Son premier dessein était d'aller à la Martinique, et il avait pris passage à Saint-Malo sur un navire chargé pour cette île; mais, contraint par le mauvais temps de faire relâche à Lisbonne, le bâtiment avait éprouvé quelque avarie en échouant dans l'embouchure du Tage, et on avait été obligé de décharger sa cargaison. Là, trouvant un vaisseau portugais nolisé pour Madère prêt à mettre à la voile, et supposant rencontrer facilement dans ce parage un navire destiné pour la Martinique, il s'était donc rembarqué. Mais le capitaine de ce bâtiment portugais, lequel était un marin négligent, s'étant trompé dans son estime, avait dérivé jusqu'à Fayal, où toutefois il avait eu la chance de trouver un excellent débit de son chargement, qui consistait en grains. En conséquence, il avait résolu de ne point aller à Madère, mais de charger du sel à l'île de May, et de faire route de là pour Terre-Neuve.—Notre jeune ecclésiastique dans cette occurrence n'avait pu que suivre la fortune du navire, et le voyage avait été assez heureux jusqu'aux Bancs,—on appelle ainsi le lieu où se fait la pêche. Ayant rencontré là un bâtiment français parti de France pour Québec, sur la rivière du Canada, puis devant porter des vivres à la Martinique, il avait cru tenir une bonne occasion d'accomplir son premier dessein; mais, arrivé à Québec, le capitaine était mort, et le vaisseau n'avait pas poussé plus loin. Il s'était donc résigné à retourner en France sur le navire qui avait brûlé en mer, et dont nous avions recueilli l'équipage, et finalement il s'était embarqué avec nous pour les Indes-Orientales, comme je l'ai déjà dit.—C'est ainsi qu'il avait été désappointé dans cinq voyages, qui touts, pour ainsi dire, n'en étaient qu'un seul: cela soit dit sans préjudice de ce que j'aurai occasion de raconter de lui par la suite.

Mais je ne ferai point de digression sur les aventures d'autrui étrangères à ma propre histoire.—Je retourne à ce qui concerne nos affaires de l'île. Notre religieux,—car il passa avec nous tout le temps que nous séjournâmes à terre,—vint me trouver un matin, comme je me disposais à aller visiter la colonie des Anglais, dans la partie la plus éloignée de l'île; il vint à moi, dis-je, et me déclara d'un air fort grave qu'il aurait désiré depuis deux ou trois jours trouver le moment opportun de me faire une ouverture qui, espérait-il, ne me serait point désagréable, parce qu'elle lui semblait tendre sous certains rapports à mon dessein général, le bonheur de ma nouvelle colonie, et pouvoir sans doute la placer, au moins plus avant qu'elle ne l'était selon lui, dans la voie des bénédictions de Dieu.

Je restai un peu surpris à ces dernières paroles; et l'interrompant assez brusquement:—«Comment, sir, m'écriai-je, peut-on dire que nous ne sommes pas dans la voie des bénédictions de Dieu, après l'assistance si palpable et les délivrances si merveilleuses que nous avons vues ici, et dont je vous ai donné un long détail?»

—S'il vous avait plu de m'écouter, sir, répliqua-t-il avec beaucoup de modération et cependant avec une grande vivacité, vous n'auriez pas eu lieu d'être fâché, et encore moins de me croire assez dénué de sens pour insinuer que vous n'avez pas eu d'assistances et de délivrances miraculeuses. J'espère, quant à vous-même, que vous êtes dans la voie des bénédictions de Dieu, et que votre dessein est bon, et qu'il prospérera. Mais, sir, vos desseins fussent-t-ils encore meilleurs, au-delà même de ce qui vous est possible, il peut y en avoir parmi vous dont les actions ne sont pas aussi irréprochables; or, dans l'histoire des enfants d'Israël, qu'il vous souvienne d'Haghan, qui, lui seul, suffit, dans le camp, pour détourner la bénédiction de Dieu de tout le peuple et lui rendre son bras si redoutable, que trente-six d'entre les Hébreux, quoiqu'ils n'eussent point trempé dans le crime, devinrent l'objet de la vengeance céleste, et portèrent le poids du châtiment.»

Je lui dis, vivement touché de ce discours, que sa conclusion était si juste, que ses intentions me paraissaient si sincères et qu'elles étaient de leur nature réellement si religieuses, que j'étais fort contrit de l'avoir interrompu, et que je le suppliais de poursuivre. Cependant, comme il semblait que ce que nous avions à nous dire dût prendre quelque temps, je l'informai que j'allais visiter la plantation des Anglais, et lui demandai s'il voulait venir avec moi, que nous pourrions causer de cela chemin faisant. Il me répondit qu'il m'y accompagnerait d'autant plus volontiers que c'était là qu'en partie s'était passée la chose dont il désirait m'entretenir. Nous partîmes donc, et je le pressai de s'expliquer franchement et ouvertement sur ce qu'il avait à me dire.

—«Eh bien, sir, me dit-il, veuillez me permettre d'établir quelques propositions comme base de ce que j'ai à dire, afin que nous ne différions pas sur les principes généraux, quoique nous puissions être d'opinion différente sur la pratique des détails. D'abord, sir, malgré que nous divergions sur quelques points de doctrine religieuse,—et il est très-malheureux qu'il en soit ainsi, surtout dans le cas présent, comme je le démontrerai ensuite,—il est cependant quelques principes généraux sur lesquels nous sommes d'accord: nommément qu'il y a un Dieu, et que Dieu nous ayant donné des lois générales et fixes de devoir et d'obéissance, nous ne devons pas volontairement et sciemment l'offenser, soit en négligeant de faire ce qu'il a commandé, soit en faisant ce qu'il a expressément défendu. Quelles que soient nos différentes religions, ce principe général est spontanément avoué par nous touts, que la bénédiction de Dieu ne suit pas ordinairement une présomptueuse transgression de sa Loi.

«Tout bon chrétien devra donc mettre ses plus tendres soins à empêcher que ceux qu'il tient sous sa tutelle ne vivent dans un complet oubli de Dieu et de ses commandements. Parce que vos hommes sont protestants, quel que puisse être d'ailleurs mon sentiment, cela ne me décharge pas de la sollicitude que je dois avoir de leurs âmes et des efforts qu'il est de mon devoir de tenter, si le cas y échoit, pour les amener à vivre à la plus petite distance et dans la plus faible inimitié possibles de leur Créateur, surtout si vous me permettez d'entreprendre à ce point sur vos attributions.»

Je ne pouvais encore entrevoir son but; cependant je ne laissai pas d'applaudir à ce qu'il avait dit. Je le remerciai de l'intérêt si grand qu'il prenait à nous, et je le priai du vouloir bien exposer les détails de ce qu'il avait observé, afin que je pusse, comme Josué,—pour continuer sa propre parabole,—éloigner de nous lachose maudite.

—«Eh bien! soit, me dit-il, je vais user de la liberté que vous me donnez.—Il y a trois choses, lesquelles, si je ne me trompe, doivent arrêter ici vos efforts dans la voie des bénédictions de Dieu, et que, pour l'amour de vous et des vôtres, je me réjouirais de voir écartées. Sir, j'ai la persuasion que vous les reconnaîtrez comme moi dès que je vous les aurai nommées, surtout quand je vous aurai convaincu qu'on peut très-aisément, et à votre plus grande satisfaction, remédier à chacune de ces choses.

Et là-dessus il ne me permit pas de placer quelques mots polis, mais il continua:—D'abord, sir, dit-il, vous avez ici quatre Anglais qui sont allés chercher des femmes chez les Sauvages, en ont fait leurs épouses, en ont eu plusieurs enfants, et cependant ne sont unis à elles selon aucune coutume établie et légale, comme le requièrent les lois de Dieu et les lois des hommes; ce ne sont donc pas moins, devant les unes et les autres, que des adultères, vivant dans l'adultère. À cela, sir, je sais que vous objecterez qu'ils n'avaient ni clerc, ni prêtre d'aucune sorte ou d'aucune communion pour accomplir la cérémonie; ni plumes, ni encre, ni papier, pour dresser un contrat de mariage et y apposer réciproquement leur seing. Je sais encore, sir, ce que le gouverneur vous a dit, de l'accord auquel il les obligea de souscrire quand ils prirent ces femmes, c'est-à-dire qu'ils les choisiraient d'après un mode consenti et les garderaient séparément; ce qui, soit dit en passant, n'a rien d'un mariage, et n'implique point l'engagement des femmes comme épouses: ce n'est qu'un marché fait entre les hommes pour prévenir les querelles entre eux.

» Or, sir, l'essence du sacrement de mariage,—il l'appelait ainsi, étant catholique romain,—consiste non-seulement dans le consentement mutuel des parties à se prendre l'une l'autre pour mari et épouse, mais encore dans l'obligation formelle et légale renfermée dans le contrat, laquelle force l'homme et la femme de s'avouer et de se reconnaître pour tels dans touts les temps; obligation imposant à l'homme de s'abstenir de toute autre femme, de ne contracter aucun autre engagement tandis que celui-ci subsiste, et, dans toutes les occasions, autant que faire se peut, de pourvoir convenablement son épouse et ses enfants; obligation qui,mutatis mutandis, soumet de son côté la femme aux mêmes ou à de semblables conditions.

» Or, sir, ces hommes peuvent, quand il leur plaira ou quand l'occasion s'en présentera, abandonner ces femmes, désavouer leurs enfants, les laisser périr, prendre d'autres femmes et les épouser du vivant des premières.»—Ici il ajouta, non sans quelque chaleur:—«Comment, sir, Dieu est-il honoré par cette liberté illicite? et comment sa bénédiction couronnera-t-elle vos efforts dans ce lieu, quoique bons en eux-mêmes, quoique honnêtes dans leur but; tandis que ces hommes, qui sont présentement vos sujets, sous votre gouvernement et votre domination absolus, sont autorisés par vous à vivre ouvertement dans l'adultère?»

Je l'avoue, je fus frappé de la chose, mais beaucoup encore des arguments convaincants dont il l'avait appuyée; car il était certainement vrai que, malgré qu'ils n'eussent point d'ecclésiastique sur les lieux, cependant un contrat formel des deux parties, fait par-devant témoins, confirmé au moyen de quelque signe par lequel ils se seraient touts reconnus engagés, n'eût-il consisté que dans la rupture d'un fétu, et qui eût obligé les hommes à avouer ces femmes pour leurs épouses en toute circonstance, à ne les abandonner jamais, ni elles ni leurs enfants, et les femmes à en agir de même à l'égard de leurs maris, eût été un mariage valide et légal à la face de Dieu. Et c'était une grande faute de ne l'avoir pas fait.

Je pensai pouvoir m'en tirer avec mon jeune prêtre en lui disant que tout cela avait été fait durant mon absence, et que depuis tant d'années ces gens vivaient ensemble, que, si c'était un adultère, il était sans remède; qu'à cette heure on n'y pouvait rien.

—«sir, en vous demandant pardon d'une telle liberté, répliqua-t-il, vous avez raison en cela, que, la chose s'étant consommée en votre absence, vous ne sauriez être accusé d'avoir connivé au crime. Mais, je vous en conjure, ne vous flattez pas d'être pour cela déchargé de l'obligation de faire maintenant tout votre possible pour y mettre fin. Qu'on impute le passé à qui l'on voudra! Comment pourriez-vous ne pas penser qu'à l'avenir le crime retombera entièrement sur vous, puisque aujourd'hui il est certainement en votre pouvoir de lever le scandale, et que nul autre n'a ce pouvoir que vous?»

Je fus encore assez stupide pour ne pas le comprendre, et pour m'imaginer que par—«lever le scandale»,—il entendait que je devais les séparer et ne pas souffrir qu'ils vécussent plus long-temps ensemble. Aussi lui dis-je que c'était chose que je ne pouvais faire en aucune façon; car ce serait vouloir mettre l'île entière dans la confusion. Il parut surpris que je me fusse si grossièrement mépris.—«Non, sir», reprit-il, je n'entends point que vous deviez les séparer, mais bien au contraire les unir légalement et efficacement. Et, sir, comme mon mode de mariage pourrait bien ne pas leur agréer facilement, tout valable qu'il serait, même d'après vos propres lois, je vous crois qualifié devant Dieu et devant les hommes pour vous en acquitter vous-même par un contrat écrit, signé par les deux époux et par touts les témoins présents, lequel assurément serait déclaré valide par toutes les législations de l'Europe.»

Je fus étonné de lui trouver tant de vraie piété, un zèle si sincère, qui plus est dans ses discours une impartialité si peu commune touchant son propre parti ou son Église, enfin une si fervente sollicitude pour sauver des gens avec lesquels il n'avait ni relation ni accointance; pour les sauver, dis-je, de la transgression des lois de Dieu. Je n'avais en vérité rencontré nulle part rien de semblable. Or, récapitulant tout ce qu'il avait dit touchant le moyen de les unir par contrat écrit, moyen que je tenais aussi pour valable, je revins à la charge et je lui répondis que je reconnaissais que tout ce qu'il avait dit était fort juste et très-bienveillant de sa part, que je m'en entretiendrais avec ces gens tout-à-l'heure, dès mon arrivée; mais que je ne voyais pas pour quelle raison ils auraient des scrupules à se laisser touts marier par lui: car je n'ignorais pas que cette alliance serait reconnue aussi authentique et aussi valide en Angleterre que s'ils eussent été mariés par un de nos propres ministres. Je dirai en son temps ce qui se fit à ce sujet.

Je le pressai alors de me dire quelle était la seconde plainte qu'il avait à faire, en reconnaissant que je lui étais fort redevable quant à la première, et je l'en remerciai cordialement. Il me dit qu'il userait encore de la même liberté et de la même franchise et qu'il espérait que je prendrais aussi bien.—Le grief était donc que, nonobstant que ces Anglais mes sujets, comme il les appelait, eussent vécu avec ces femmes depuis près de sept années, et leur eussent appris à parler l'anglais, même à le lire, et qu'elles fussent, comme il s'en était apperçu, des femmes assez intelligentes et susceptibles d'instruction, ils ne leur avaient rien enseigné jusque alors de la religion chrétienne, pas seulement fait connaître qu'il est un Dieu, qu'il a un culte, de quelle manière Dieu veut être servi, ni que leur propre idolâtrie et leur adoration étaient fausses et absurdes.

C'était, disait-il, une négligence injustifiable; et que Dieu leur en demanderait certainement compte, et que peut-être il finirait par leur arracher l'œuvre des mains. Tout ceci fut prononcé avec beaucoup de sensibilité et de chaleur.—«Je suis persuadé, poursuivit-il, que si ces homme eussent vécu dans la contrée sauvage d'où leurs femmes sont venues, les Sauvages auraient pris plus de peine pour les amener à se faire idolâtres et à adorer le démon, qu'aucun d'eux, autant que je puis le voir, n'en a pris pour instruire sa femme dans la connaissance du vrai Dieu.—Or, sir, continua-t-il, quoique je ne sois pas de votre communion, ni vous de la mienne, cependant, l'un et l'autre, nous devrions être joyeux de voir les serviteurs du démon et les sujets de son royaume apprendre à connaître les principes généreux de la religion chrétienne, de manière qu'ils puissent au moins posséder quelques notions de Dieu et d'un Rédempteur, de la résurrection et d'une vie future, choses auxquelles nous touts nous croyons. Au moins seraient-ils ainsi beaucoup plus près d'entrer dans le giron de la véritable Église qu'ils ne le sont maintenant en professant publiquement l'idolâtrie et le culte de Satan.»

Je n'y tins plus; je le pris dans mes bras et l'embrassai avec un excès de tendresse.—«Que j'étais loin, lui dis-je, de comprendre le devoir le plus essentiel d'un Chrétien, c'est-à-dire de vouloir avec amour l'intérêt de l'Église chrétienne et le bien des âmes de notre prochain! À peine savais-je ce qu'il faut pour être chrétien.»—«Oh, monsieur, ne parlez pas ainsi, répliqua-t-il; la chose ne vient pas de votre faute.»—«Non, dis-je, mais pourquoi ne l'ai-je pas prise à cœur comme vous?»—«Il n'est pas trop tard encore, dit-il; ne soyez pas si prompt à vous condamner vous-même.»—«Mais, qu'y a-t-il à faire maintenant? repris-je. Vous voyez que je suis sur le point de partir.»—«Voulez-vous me permettre, sir, d'en causer avec ces pauvres hommes?»—«Oui, de tout mon cœur, répondis-je, et je les obligerai à se montrer attentifs à ce que vous leur direz.»—«Quant à cela, dit-il, nous devons les abandonner à la grâce du Christ; notre affaire est seulement de les assister, de les encourager et de les instruire. Avec votre permission et la bénédiction de Dieu, je ne doute point que ces pauvres âmes ignorantes n'entrent dans le grand domaine de la chrétienté, sinon dans la foi particulière que nous embrassons touts, et cela même pendant que vous serez encore ici.»—«Là-dessus, lui dis-je, non-seulement je vous accorde cette permission, mais encore je vous donne mille remercîments.»—De ce qui s'en est suivi je ferai également mention en son lieu.

Je le pressai de passer au troisième article, sur lequel nous étions répréhensibles.—«En vérité, dit-il, il est de la même nature, et je poursuivrai, moyennant votre permission, avec la même franchise. Il s'agit de vos pauvres Sauvages de par là-bas, qui sont devenus,—pour ainsi parler,—vos sujets par droit de conquête. Il y a une maxime, sir, qui est ou doit être reçue parmi touts les Chrétiens, de quelque communion ou prétendue communion qu'ils soient, et cette maxime est que la créance chrétienne doit être propagée par touts les moyens et dans toutes les occasions possibles. C'est d'après ce principe que notre Église envoie des missionnaires dans la Perse, dans l'Inde, dans la Chine, et que notre clergé, même du plus haut rang, s'engage volontairement dans les voyages les plus hasardeux, et pénètre dans les plus dangereuses résidences, parmi les barbares et les meurtriers, pour leur enseigner la connaissance du vrai Dieu et les amener à embrasser la Foi chrétienne.

«Or, vous, sir, vous avez ici une belle occasion de convertir trente-six ou trente-sept pauvres Sauvages idolâtres à la connaissance de Dieu, leur Créateur et Rédempteur, et je trouve très-extraordinaire que vous laissiez échapper une pareille opportunité de faire une bonne œuvre, digne vraiment qu'un homme y consacra son existence tout entière.»

Je restai muet, je n'avais pas un mot à dire. Là devant les yeux j'avais l'ardeur d'un zèle véritablement chrétien pour Dieu et la religion; quels que fussent d'ailleurs les principes particuliers de ce jeune homme de bien. Quant à moi, jusqu'alors je n'avais pas même eu dans le cœur une pareille pensée, et sans doute je ne l'aurais jamais conçue; car ces Sauvages étaient pour moi des esclaves, des gens que, si nous eussions eu à les employer à quelques travaux, nous aurions traités comme tels, ou que nous aurions été fort aises de transporter dans toute autre partie du monde. Notre affaire était de nous en débarrasser. Nous aurions touts été satisfaits de les voir partir pour quelque pays, pourvu qu'ils ne revissent jamais le leur.—Mais revenons à notre sujet. J'étais, dis-je, resté confondu à son discours, et je ne savais quelle réponse lui faire. Il me regarda fixement, et, remarquant mon trouble:—«sir, dit-il, je serais désolé si quelqu'une de mes paroles avait pu vous offenser.»—«Non, non, repartis-je, ma colère ne s'adresse qu'à moi-même. Je suis profondément contristé non-seulement de n'avoir pas eu la moindre idée de cela jusqu'à cette heure, mais encore de ne pas savoir à quoi me servira la connaissance que j'en ai maintenant. Vous n'ignorez pas, sir, dans quelles circonstances je me trouve. Je vais aux Indes-Orientales sur un navire frété par des négociants, envers lesquels ce serait commettre une injustice criante que de retenir ici leur bâtiment, l'équipage étant pendant tout ce temps nourri et payé aux frais des armateurs. Il est vrai que j'ai stipulé qu'il me serait loisible de demeurer douze jours ici, et que si j'y stationnais davantage, je paierais trois livres sterling par jour de starie. Toutefois je ne puis prolonger ma starie au-delà de huit jours: en voici déjà treize que je séjourne en ce lieu. Je suis donc tout-à-fait dans l'impossibilité de me mettre à cette œuvre, à moins que je ne me résigne à être de nouveau abandonné sur cette île; et, dans ce cas, si ce seul navire venait à se perdre sur quelque point de sa course, je retomberais précisément dans le même état où je me suis trouvé une première fois ici, et duquel j'ai été si merveilleusement délivré.»

Il avoua que les clauses de mon voyage étaient onéreuses; mais il laissa à ma conscience à prononcer si le bonheur de sauver trente-sept âmes ne valait pas la peine que je hasardasse tout ce que j'avais au monde. N'étant pas autant que lui pénétré de cela, je lui répliquai ainsi:—«C'est en effet, sir, chose fort glorieuse que d'être un instrument dans la main de Dieu pour convertir trente-sept payens à la connaissance du Christ. Mais comme vous êtes un ecclésiastique et préposé à cette œuvre, il semble qu'elle entre naturellement dans le domaine de votre profession; comment se fait-il donc qu'au lieu de m'y exhorter, vous n'offriez pas vous-même de l'entreprendre?»

À ces mots, comme il marchait à mon côté, il se tourna face à face avec moi, et, m'arrêtant tout court, il me fit une profonde révérence.—«Je rends grâce à Dieu et à vous du fond de mon cœur, sir, dit-il, de m'avoir appelé si manifestement à une si sainte entreprise; et si vous vous en croyez dispensé et désirez que je m'en charge, je l'accepte avec empressement, et je regarderai comme une heureuse récompense des périls et des peines d'un voyage aussi interrompu et aussi malencontreux que le mien, de vaquer enfin à une œuvre si glorieuse.»

Tandis qu'il parlait ainsi, je découvris sur son visage une sorte de ravissement, ses yeux étincelaient comme le feu, sa face s'embrasait, pâlissait et se renflammait, comme s'il eût été en proie à des accès. En un mot il était rayonnant de joie de se voir embarqué dans une pareille entreprise. Je demeurai fort long-temps sans pouvoir exprimer ce que j'avais à lui dire; car j'étais réellement surpris de trouver un homme d'une telle sincérité et d'une telle ferveur, et entraîné par son zèle au-delà du cercle ordinaire des hommes, non-seulement de sa communion, mais de quelque communion que ce fût. Or après avoir considéré cela quelques instants, je lui demandai sérieusement, s'il était vrai qu'il voulût s'aventurer dans la vue seule d'une tentative à faire auprès de ces pauvres gens, à rester enfermé dans une île inculte, peut-être pour la vie, et après tout sans savoir même s'il pourrait ou non leur procurer quelque bien.

Il se tourna brusquement vers moi, et s'écria:—«Qu'appelez-vous s'aventurer! Dans quel but, s'il vous plaît, sir, ajouta-t-il, pensez-vous que j'aie consenti à prendre passage à bord de votre navire pour les Indes-Orientales?»—«Je ne sais, dis-je, à moins que ce ne fût pour prêcher les Indiens.»—«Sans aucun doute, répondit-il. Et croyez-vous que si je puis convertir ces trente-sept hommes à la Foi du Christ, je n'aurai pas dignement employé mon temps, quand je devrais même n'être jamais retiré de l'île? Le salut de tant d'âmes n'est-il pas infiniment plus précieux que ne l'est ma vie et même celle de vingt autres de ma profession? Oui, sir, j'adresserais toute ma vie des actions de grâce au Christ et à la Sainte-Vierge si je pouvais devenir le moindre instrument heureux du salut de l'âme de ces pauvres hommes, dussé-je ne jamais mettre le pied hors de cette île, et ne revoir jamais mon pays natal. Or puisque vous voulez bien me faire l'honneur de me confier cette tâche,—en reconnaissance de quoi je prierai pour vous touts les jours de ma vie,—je vous adresserai une humble requête»—«Qu'est-ce? lui dis-je.»—«C'est, répondit-il, de laisser avec moi votre serviteur VENDREDI, pour me servir d'interprète et me seconder auprès de ces Sauvages; car sans trucheman je ne saurais en être entendu ni les entendre.»

Je fus profondément ému à cette demande, car je ne pouvais songer à me séparer de VENDREDI, et pour maintes raisons. Il avait été le compagnon de mes travaux; non-seulement il m'était fidèle, mais son dévouement était sans bornes, et j'avais résolu de faire quelque chose de considérable pour lui s'il me survivait, comme c'était probable. D'ailleurs je pensais qu'ayant fait de VENDREDIun Protestant, ce serait vouloir l'embrouiller entièrement que de l'inciter à embrasser une autre communion. Il n'eût jamais voulu croire, tant que ses yeux seraient restés ouverts, que son vieux maître fût un hérétique et serait damné. Cela ne pouvait donc avoir pour résultat que de ruiner les principes de ce pauvre garçon et de le rejeter dans son idolâtrie première.

Toutefois, dans cette angoisse, je fus soudainement soulagé par la pensée que voici: je déclarai à mon jeune prêtre qu'en honneur je ne pouvais pas dire que je fusse prêt à me séparer de VENDREDIpour quelque motif que ce pût être, quoiqu'une œuvre qu'il estimait plus que sa propre vie dût sembler à mes yeux de beaucoup plus de prix que la possession ou le départ d'un serviteur; que d'ailleurs j'étais persuadé que VENDREDIne consentirait jamais en aucune façon à se séparer de moi, et que l'y contraindre violemment serait une injustice manifeste, parce que je lui avais promis que je ne le renverrais jamais, et qu'il m'avait promis et juré de ne jamais m'abandonner, à moins que je ne le chassasse.

Là-dessus notre abbé parut fort en peine, car tout accès à l'esprit de ces pauvres gens lui était fermé, puisqu'il ne comprenait pas un seul mot de leur langue, ni eux un seul mot de la sienne. Pour trancher la difficulté, je lui dis que le père de VENDREDIavait appris l'espagnol, et que lui-même, le connaissant, il pourrait lui servir d'interprète. Ceci lui remit du baume dans le cœur, et rien n'eût pu le dissuader de rester pour tenter la conversion des Sauvages. Mais la Providence donna à toutes ces choses un tour différent et fort heureux.

Je reviens maintenant à la première partie de ses reproches.—Quand nous fûmes arrivés chez les Anglais, je les mandai touts ensemble, et, après leur avoir rappelé ce que j'avais fait pour eux, c'est-à-dire de quels objets nécessaires je les avais pourvus et de quelle manière ces objets avaient été distribués, ce dont ils étaient pénétrés et reconnaissants, je commençai à leur parler de la vie scandaleuse qu'ils menaient, et je leur répétai toutes les remarques que le prêtre avait déjà faites à cet égard. Puis, leur démontrant combien cette vie était anti-chrétienne et impie, je leur demandai s'ils étaient mariés ou célibataires. Ils m'exposèrent aussitôt leur état, et me déclarèrent que deux d'entre eux étaient veufs et les trois autres simplement garçons.—«Comment, poursuivis-je, avez-vous pu en bonne conscience prendre ces femmes, cohabiter avec elles comme vous l'avez fait, les appeler vos épouses, en avoir un si grand nombre d'enfants, sans être légitimement mariés?»

Ils me firent touts la réponse à laquelle je m'attendais, qu'il n'y avait eu personne pour les marier; qu'ils s'étaient engagés devant le gouverneur à les prendre pour épouses et à les garder et à les reconnaître comme telles, et qu'ils pensaient, eu égard à l'état des choses, qu'ils étaient aussi légitimement mariés que s'ils l'eussent été par un recteur et avec toutes les formalités du monde.

Je leur répliquai que sans aucun doute ils étaient unis aux yeux de Dieu et consciencieusement obligés de garder ces femmes pour épouses; mais que les lois humaines étant touts autres, ils pouvaient prétendre n'être pas liés et délaisser à l'avenir ces malheureuses et leurs enfants; et qu'alors leurs épouses, pauvres femmes désolées, sans amis et sans argent, n'auraient aucun moyen de se sortir de peine. Aussi, leur dis-je, à moins que je ne fusse assuré de la droiture de leurs intentions, que je ne pouvais rien pour eux; que j'aurais soin que ce que je ferais fût, à leur exclusion, tout au profit de leurs femmes et de leurs enfants; et, à moins qu'ils ne me donnassent l'assurance qu'ils épouseraient ces femmes, que je ne pensais pas qu'il fût convenable qu'ils habitassent plus long-temps ensemble conjugalement; car c'était tout à la fois scandaleux pour les hommes et offensant pour Dieu, dont ils ne pouvaient espérer la bénédiction s'ils continuaient de vivre ainsi.

Tout se passa selon mon attente. Ils me déclarèrent, principalement ATKINS, qui semblait alors parler pour les autres, qu'ils aimaient leurs femmes autant que si elles fussent nées dans leur propre pays natal, et qu'ils ne les abandonneraient sous aucun prétexte au monde; qu'ils avaient l'intime croyance qu'elles étaient tout aussi vertueuses, tout aussi modestes, et qu'elles faisaient tout ce qui dépendait d'elles pour eux et pour leurs enfants tout aussi bien que quelque femme que ce pût être. Enfin que nulle considération ne pourrait les en séparer. William ATKINSajouta, pour son compte, que si quelqu'un voulait l'emmener et lui offrait de le reconduire en Angleterre et de le faire capitaine du meilleur navire de guerre de la Marine, il refuserait de partir s'il ne pouvait transporter avec lui sa femme et ses enfants; et que, s'il se trouvait un ecclésiastique à bord, il se marierait avec elle sur-le-champ et de tout cœur.

C'était là justement ce que je voulais. Le prêtre n'était pas avec moi en ce moment, mais il n'était pas loin. Je dis donc à ATKINS, pour l'éprouver jusqu'au bout, que j'avais avec moi un ecclésiastique, et que, s'il était sincère, je le marierais le lendemain; puis je l'engageai à y réfléchir et à en causer avec les autres. Il me répondit que, quant à lui-même, il n'avait nullement besoin de réflexion, car il était fort disposé à cela, et fort aise que j'eusse un ministre avec moi. Son opinion était d'ailleurs que touts y consentiraient également. Je lui déclarai alors que mon ami le ministre était Français et ne parlait pas anglais; mais que je ferais entre eux l'office de clerc. Il ne me demanda seulement pas s'il était papiste ou protestant, ce que vraiment je redoutais. Jamais même il ne fut question de cela. Sur ce nous nous séparâmes. Moi je retournai vers mon ecclésiastique et William ATKINSrentra pour s'entretenir avec ses compagnons.—Je recommandai au prêtre français de ne rien leur dire jusqu'à ce que l'affaire fût tout-à-fait mûre, et je lui communiquai leur réponse.

Avant que j'eusse quitté leur habitation ils vinrent touts à moi pour m'annoncer qu'ils avaient considéré ce que je leur avais dit; qu'ils étaient ravis d'apprendre que j'eusse un ecclésiastique en ma compagnie, et qu'ils étaient prêts à me donner la satisfaction que je désirais, et à se marier dans les formes dès que tel serait mon plaisir; car ils étaient bien éloignés de souhaiter de se séparer de leurs femmes, et n'avaient eu que des vues honnêtes quand ils en avaient fait choix. J'arrêtai alors qu'ils viendraient me trouver le lendemain matin, et dans cette entrefaite qu'ils expliqueraient à leurs femmes le sens de la loi du mariage, dont le but n'était pas seulement de prévenir le scandale, mais de les obliger, eux, à ne point les délaisser, quoi qu'il pût advenir.

Les femmes saisirent aisément l'esprit de la chose, et en furent très-satisfaites, comme en effet elles avaient sujet de l'être. Aussi ne manquèrent-ils pas le lendemain de se réunir touts dans mon appartement, où je produisis mon ecclésiastique. Quoiqu'il n'eût pas la robe d'un ministre anglican, ni le costume d'un prêtre français, comme il portait un vêtement noir, à peu près en manière de soutane, et noué d'une ceinture, il ne ressemblait pas trop mal à un parleur. Quant au mode de communication, je fus son interprète.

La gravité de ses manières avec eux, et les scrupules qu'il se fit de marier les femmes, parce qu'elles n'étaient pas baptisées et ne professaient pas la Foi chrétienne, leur inspirèrent une extrême révérence pour sa personne. Après cela il ne leur fut pas nécessaire de s'enquérir s'il était ou non ecclésiastique.

Vraiment je craignis que son scrupule ne fût poussé si loin, qu'il ne voulût pas les marier du tout. Nonobstant tout ce que je pus dire, il me résista, avec modestie, mais avec fermeté; et enfin il refusa absolument de les unir, à moins d'avoir conféré préalablement avec les hommes et avec les femmes aussi. Bien que d'abord j'y eusse un peu répugné, je finis par y consentir de bonne grâce, après avoir reconnu la sincérité de ses vues.

Il commença par leur dire que je l'avais instruit de leur situation et du présent dessein; qu'il était tout disposé à s'acquitter de cette partie de son ministre, à les marier enfin, comme j'en avais manifesté le désir; mais qu'avant de pouvoir le faire, il devait prendre la liberté de s'entretenir avec eux. Alors il me déclara qu'aux yeux de tout homme et selon l'esprit des lois sociales, ils avaient vécu jusqu'à cette heure dans un adultère patent, auquel rien que leur consentement à se marier ou à se séparer effectivement et immédiatement ne pouvait mettre un terme; mais qu'en cela il s'élevait même, relativement aux lois chrétiennes du mariage, une difficulté qui ne laissait pas de l'inquiéter, celle d'unir un Chrétien à une Sauvage, une idolâtre, une payenne, une créature non baptisée; et cependant qu'il ne voyait pas qu'il y eût le loisir d'amener ces femmes par la voie de la persuasion à se faire baptiser, ou à confesser le nom du Christ, dont il doutait qu'elles eussent jamais ouï parler, et sans quoi elles ne pouvaient recevoir le baptême.

Il leur déclara encore qu'il présumait qu'eux-mêmes n'étaient que de très-indifférents Chrétiens, n'ayant qu'une faible connaissance de Dieu et de ses voies; qu'en conséquence il ne pouvait s'attendre à ce qu'ils en eussent dit bien long à leurs femmes sur cet article; et que, s'ils ne voulaient promettre de faire touts leurs efforts auprès d'elles pour les persuader de devenir chrétiennes et de les instruire de leur mieux dans la connaissance et la croyance de Dieu qui les a créées, et dans l'adoration de Jésus-Christ qui les a rachetées, il ne pourrait consacrer leur union; car il ne voulait point prêter les mains à une alliance de Chrétiens à des Sauvages, chose contraire aux principes de la religion chrétienne et formellement défendue par la Loi de Dieu.

Ils écoutèrent fort attentivement tout ceci, que, sortant de sa bouche, je leur transmettais très-fidèlement et aussi littéralement que je le pouvais, ajoutant seulement parfois quelque chose de mon propre, pour leur faire sentir combien c'était juste et combien je l'approuvais. Mais j'établissais toujours très-scrupuleusement une distinction entre ce que je tirais de moi-même et ce qui était les paroles du prêtre. Ils me répondirent que ce que legentlemanavait dit était véritable, qu'ils n'étaient eux-mêmes que de très-indifférents Chrétiens, et qu'ils n'avaient jamais à leurs femmes touché un mot de religion.—«Seigneur Dieu! sir, s'écria WILLATKINS, comment leur enseignerions-nous la religion? nous n'y entendons rien nous-mêmes. D'ailleurs si nous allions leur parler de Dieu, de Jésus-Christ, de Ciel et de l'Enfer, ce serait vouloir les faire rire à nos dépens, et les pousser à nous demander qu'est-ce que nous-mêmes nous croyons; et si nous leur disions que nous ajoutons foi à toutes les choses dont nous leur parlons, par exemple, que les bons vont au Ciel et les méchants en Enfer, elles ne manqueraient pas de nous demander où nous prétendons aller nous-mêmes, qui croyons à tout cela et n'en sommes pas moins de mauvais êtres, comme en effet nous le sommes. Vraiment, sir, cela suffirait pour leur inspirer tout d'abord du dégoût pour la religion. Il faut avoir de la religion soi-même avant de vouloir prêcher les autres.—«WILLATKINS, lui repartis-je, quoique j'aie peur que ce que vous dites ne soit que trop vrai en soi, ne pourriez-vous cependant répondre à votre femme qu'elle est plongée dans l'erreur; qu'il est un Dieu; qu'il y a une religion meilleure que la sienne; que ses dieux sont des idoles qui ne peuvent ni entendre ni parler; qu'il existe un grand Être qui a fait toutes choses et qui a puissance de détruire tout ce qu'il a fait; qu'il récompense le bien et punit le mal; et que nous serons jugés par lui à la fin, selon nos œuvres en ce monde? Vous n'êtes pas tellement dépourvu de sens que la nature elle-même ne vous ait enseigné que tout cela est vrai; je suis sûr que vous savez qu'il en est ainsi, et que vous y croyez vous-même.»

«Cela est juste, sir, répliqua ATKINS; mais de quel front pourrais-je dire quelque chose de tout ceci à ma femme quand elle me répondrait immédiatement que ce n'est pas vrai?»

—«Pas vrai! répliquai-je. Qu'entendez-vous par-là?»—«Oui, sir, elle me dira qu'il n'est pas vrai que ce Dieu dont je lui parlerai soit juste, et puisse punir et récompenser, puisque je ne suis pas puni et livré à Satan, moi qui ai été, elle ne le sait que trop, une si mauvaise créature envers elle et envers touts les autres, puisqu'il souffre que je vive, moi qui ai toujours agi si contrairement à ce qu'il faut que je lui présente comme le bien, et à ce que j'eusse dû faire.»

—«Oui vraiment, ATKINS, répétai-je, j'ai grand peur que tu ne dises trop vrai.»—Et là-dessus je reportai les réponses d'ATKINSà l'ecclésiastique, qui brûlait de les connaître.—«Oh! s'écria le prêtre, dites-lui qu'il est une chose qui peut le rendre le meilleur ministre du monde auprès de sa femme, et que c'est la repentance; car personne ne prêche le repentir comme les vrais pénitents. Il ne lui manque que l'attrition pour être mieux que tout autre en état d'instruire son épouse. C'est alors qu'il sera qualifié pour lui apprendre que non-seulement il est un Dieu, juste rémunérateur du bien et du mal, mais que ce Dieu est un Être miséricordieux; que, dans sa bonté ineffable et sa patience infinie, il diffère de punir ceux qui l'outragent, à dessein d'user de clémence, car il ne veut pas la mort du pécheur, mais bien qu'il revienne à soi et qu'il vive; que souvent il souffre que les méchants parcourent une longue carrière; que souvent même il ajourne leur damnation au jour de l'universelle rétribution; et que c'est là une preuve évidente d'un Dieu et d'une vie future, que les justes ne reçoivent pas leur récompense ni les méchants leur châtiment en ce monde. Ceci le conduira naturellement à enseigner à sa femme les dogmes de la Résurrection et du Jugement dernier. En vérité je vous le dis, que seulement il se repente, et il sera pour sa femme un excellent instrument de repentance.»

Je répétai tout ceci à ATKINS, qui l'écouta d'un air fort grave, et qui, il était facile de le voir, en fut extraordinairement affecté. Tout-à-coup, s'impatientant et me laissant à peine achever:—«Je sais tout cela,master, me dit-il, et bien d'autres choses encore; mais je n'aurai pas l'impudence de parler ainsi à ma femme, quand Dieu et ma propre conscience savent, quand ma femme elle-même serait contre moi un irrécusable témoin, que j'ai vécu comme si je n'eusse jamais ouï parler de Dieu ou d'une vie future ou de rien de semblable; et pour ce qui est de mon repentir, hélas!...—là-dessus il poussa un profond soupir et je vis ses yeux se mouiller de larmes,—tout est perdu pour moi!»—«Perdu! ATKINS; mais qu'entends-tu par là?»—«Je ne sais que trop ce que j'entends, sir, répondit-il; j'entends qu'il est trop tard, et que ce n'est que trop vrai.»

Je traduisis mot pour mot à mon ecclésiastique ce que William venait de me dire. Le pauvre prêtre zélé,—ainsi dois-je l'appeler, car, quelle que fût sa croyance, il avait assurément une rare sollicitude du salut de l'âme de son prochain, et il serait cruel de penser qu'il n'eût pas une égale sollicitude de son propre salut;—cet homme zélé et charitable, dis-je, ne put aussi retenir ses larmes; mais, s'étant remis, il me dit:—«Faites-lui cette seule question: Est-il satisfait qu'il soit trop tard ou en est-il chagrin, et souhaiterait-il qu'il n'en fût pas ainsi.»—Je posai nettement la question à ATKINS, et il me répondit avec beaucoup de chaleur:—«Comment un homme pourrait-il trouver sa satisfaction dans une situation qui sûrement doit avoir pour fin la mort éternelle? Bien loin d'en être satisfait, je pense, au contraire, qu'un jour ou l'autre elle causera ma ruine.»

—«Qu'entendez-vous par là?» lui dis-je. Et il me répliqua qu'il pensait en venir, ou plus tôt ou plus tard, à se couper la gorge pour mettre fin à ses terreurs.

L'ecclésiastique hocha la tête d'un air profondément pénétré, quand je lui reportai tout cela; et, s'adressant brusquement à moi, il me dit:—«Si tel est son état, vous pouvez l'assurer qu'il n'est pas trop tard. Le Christ lui donnera repentance. Mais, je vous en prie, ajouta-t-il, expliquez-lui ceci. Que comme l'homme n'est sauvé que par le Christ et le mérite de sa Passion intercédant la miséricorde divine, il n'est jamais trop tard pour rentrer en grâce. Pense-t-il qu'il soit possible à l'homme de pécher au-delà des bornes de la puissance miséricordieuse de Dieu? Dites-lui, je vous prie, qu'il y a peut-être un temps où, lassée, la grâce divine cesse ses longs efforts, et où Dieu peut refuser de prêter l'oreille; mais que pour l'homme il n'est jamais trop tard pour implorer merci; que nous, qui sommes serviteurs du Christ, nous avons pour mission de prêcher le pardon en tout temps, au nom de Jésus-Christ, à touts ceux qui se repentent sincèrement. Donc ce n'est jamais trop tard pour se repentir.»

Je répétai tout ceci à ATKINS. Il m'écouta avec empressement; mais il parut vouloir remettre la fin de l'entretien, car il me dit qu'il désirait sortir pour causer un peu avec sa femme. Il se retira en effet, et nous suivîmes avec ses compagnons. Je m'apperçus qu'ils étaient touts ignorants jusqu'à la stupidité en matière de religion, comme je l'étais moi-même quand je m'enfuis de chez mon père pour courir le monde. Cependant aucun d'eux ne s'était montré inattentif à ce qui avait été dit; et touts promirent sérieusement d'en parler à leurs femmes, et d'employer touts leurs efforts pour les persuader de se faire chrétiennes.


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