LES DEUX NEVEUX

On pensera que, dans cet état complet de bonheur, je renonçai à courir de nouveaux hasards, et il en eût été ainsi par le fait si mes alentours m'y eussent aidé; mais j'étais accoutumé à une vie vagabonde: je n'avais point de famille, point de parents; et, quoique je fusse riche, je n'avais pas fait beaucoup de connaissances.—Je m'étais défait de ma plantation au Brésil: cependant ce pays ne pouvait me sortir de la tête, et j'avais une grande envie de reprendre ma volée; je ne pouvais surtout résister au violent désir que j'avais de revoir mon île, de savoir si les pauvres Espagnols l'habitaient, et comment les scélérats que j'y avais laissés en avaient usé avec eux[6].

Ma fidèle amie la veuve me déconseilla de cela, et m'influença si bien que pendant environ sept ans elle prévint mes courses lointaines. Durant ce temps je pris sous ma tutelle mes deux neveux, fils d'un de mes frères. L'aîné ayant quelque bien, je l'élevai comme un gentleman, et pour ajouter à son aisance je lui constituai un legs après ma mort. Le cadet, je le confiai à un capitaine de navire, et au bout de cinq ans, trouvant en lui un garçon judicieux, brave et entreprenant, je lui confiai un bon vaisseau et je l'envoyai en mer. Ce jeune homme m'entraîna moi-même plus tard, tout vieux que j'étais, dans de nouvelles aventures.

Cependant je m'établis ici en partie, car premièrement je me mariai, et cela non à mon désavantage ou à mon déplaisir. J'eus trois enfants, deux fils et une fille; mais ma femme étant morte et mon neveu revenant à la maison après un fort heureux voyage en Espagne, mes inclinations à courir le monde et ses importunités prévalurent, et m'engagèrent à m'embarquer dans son navire comme simple négociant pour les Indes-Orientales. Ce fut en l'année 1694.

Dans ce voyage je visitai ma nouvelle colonie dans l'île, je vis mes successeurs les Espagnols, j'appris toute l'histoire de leur vie et celle des vauriens que j'y avais laissés; comment d'abord ils insultèrent les pauvres Espagnols, comment plus tard ils s'accordèrent, se brouillèrent, s'unirent et se séparèrent, et comment à la fin les Espagnols furent obligés d'user de violence; comment ils furent soumis par les Espagnols, combien les Espagnols en usèrent honnêtement avec eux. C'est une histoire, si elle était écrite, aussi pleine de variété et d'événements merveilleux que la mienne, surtout aussi quant à leurs batailles avec les caribes qui débarquèrent dans l'île, et quant aux améliorations qu'ils apportèrent à l'île elle-même. Enfin, j'appris encore comment trois d'entre eux firent une tentative sur la terre ferme et ramenèrent cinq femmes et onze hommes prisonniers, ce qui fit qu'à mon arrivée je trouvai une vingtaine d'enfants dans l'île.

J'y séjournai vingt jours environ et j'y laissai de bonnes provisions de toutes choses nécessaires, principalement des armes, de la poudre, des balles, des vêtements, des outils et deux artisans que j'avais amenés d'Angleterre avec moi, nommément un charpentier et un forgeron.

En outre je leur partageai le territoire: je me réservai la propriété de tout, mais je leur donnai respectivement telles parts qui leur convenaient. Ayant arrêté toutes ces choses avec eux et les ayant engagé à ne pas quitter l'île, je les y laissai.

De là je touchai au Brésil, d'où j'envoyai une embarcation que j'y achetai et de nouveaux habitants pour la colonie. En plus des autres subsides, je leur adressais sept femmes que j'avais trouvées propres pour le service ou pour le mariage si quelqu'un en voulait. Quant aux Anglais, je leur avais promis, s'ils voulaient s'adonner à la culture, de leur envoyer des femmes d'Angleterre avec une bonne cargaison d'objets de nécessité, ce que plus tard je ne pus effectuer. Ces garçons devinrent très-honnêtes et très-diligents après qu'on les eut domtés et qu'ils eurent établi à part leurs propriétés. Je leur expédiai aussi du Brésil cinq vaches dont trois près de vêler, quelques moutons et quelques porcs, qui lorsque je revins étaient considérablement multipliés.

Mais de toutes ces choses, et de la manière dont 300 caribes firent une invasion et ruinèrent leurs plantations; de la manière dont ils livrèrent contre cette multitude de Sauvages deux batailles, où d'abord ils furent défaits et perdirent un des leurs; puis enfin, une tempête ayant submergé les canots de leurs ennemis, de la manière dont ils les affamèrent, les détruisirent presque touts, restaurèrent leurs plantations, en reprirent possession et vécurent paisiblement dans l'île[7].

De toutes ces choses, dis-je, et de quelques incidents surprenants de mes nouvelles aventures durant encore dix années, je donnerai une relation plus circonstanciée ci-après.

Ce proverbe naïf si usité en Angleterre,ce qui est engendré dans l'os ne sortira pas de la chair[8], ne s'est jamais mieux vérifié que dans l'histoire de ma vie. On pourrait penser qu'après trente-cinq années d'affliction et une multiplicité d'infortunes que peu d'hommes avant moi, pas un seul peut-être, n'avait essuyées, et qu'après environ sept années de paix et de jouissance dans l'abondance de toutes choses, devenu vieux alors, je devais être à même ou jamais d'apprécier touts les états de la vie moyenne et de connaître le plus propre à rendre l'homme complètement heureux. Après tout ceci, dis-je, on pourrait penser que la propension naturelle à courir, qu'à mon entrée dans le monde j'ai signalée comme si prédominante en mon esprit, était usée; que la partie volatile de mon cerveau était évaporée ou tout au moins condensée, et qu'à soixante-et-un ans d'âge j'aurais le goût quelque peu casanier, et aurais renoncé à hasarder davantage ma vie et ma fortune.

Qui plus est, le commun motif des entreprises lointaines n'existait point pour moi: je n'avais point de fortune à faire, je n'avais rien à rechercher; eussé-je gagné 10,000 livres sterling, je n'eusse pas été plus riche: j'avais déjà du bien à ma suffisance et à celle de mes héritiers, et ce que je possédais accroissait à vue d'œil; car, n'ayant pas une famille nombreuse, je n'aurais pu dépenser mon revenu qu'en me donnant un grand train de vie, une suite brillante, des équipages, du faste et autres choses semblables, aussi étrangères à mes habitudes qu'à mes inclinations. Je n'avais donc rien à faire qu'à demeurer tranquille, à jouir pleinement de ce que j'avais acquis et à le voir fructifier chaque jour entre mes mains.

Aucune de ces choses cependant n'eut d'effet sur moi, ou du moins assez pour étouffer le violent penchant que j'avais à courir de nouveau le monde, penchant qui m'était inhérent comme une maladie chronique. Voir ma nouvelle plantation dans l'île, et la colonie que j'y avais laissée, était le désir qui roulait le plus incessamment dans ma tête. Je rêvais de cela toute la nuit et mon imagination s'en berçait tout le jour. C'était le point culminant de toutes mes pensées, et mon cerveau travaillait cette idée avec tant de fixité et de contention que j'en parlais dans mon sommeil. Bref, rien ne pouvait la bannir de mon esprit; elle envahissait si tyranniquement touts mes entretiens, que ma conversation en devenait fastidieuse; impossible à moi de parler d'autre chose: touts mes discours rabâchaient là-dessus jusqu'à l'impertinence, jusque là que je m'en apperçus moi-même.

J'ai souvent entendu dire à des personnes de grand sens que touts les bruits accrédités dans le monde sur les spectres et les apparitions sont dus à la force de l'imagination et au puissant effet de l'illusion sur nos esprits; qu'il n'y a ni revenants, ni fantômes errants, ni rien de semblable; qu'à force de repasser passionnément la vie et les mœurs de nos amis qui ne sont plus, nous nous les représentons si bien qu'il nous est possible en des circonstances extraordinaires de nous figurer les voir, leur parler et en recevoir des réponses, quand au fond dans tout cela il n'y a qu'ombre et vapeur.—Et par le fait, c'est chose fort incompréhensible.

Pour ma part, je ne sais encore à cette heure s'il y a de réelles apparitions, des spectres, des promenades de gens après leur mort, ou si dans toutes les histoires de ce genre qu'on nous raconte il n'y a rien qui ne soit le produit des vapeurs, des esprits malades et des imaginations égarées; mais ce que je sais, c'est que mon imagination travaillait à un tel degré et me plongeait dans un tel excès de vapeurs, ou qu'on appelle cela comme on voudra, que souvent je me croyais être sur les lieux mêmes, à mon vieux château derrière les arbres, et voyais mon premier Espagnol, le père de VENDREDIet les infâmes matelots que j'avais laissés dans l'île. Je me figurais même que je leur parlais; et bien que je fusse tout-à-fait éveillé, je les regardais fixement comme s'ils eussent été en personne devant moi. J'en vins souvent à m'effrayer moi-même des objets qu'enfantait mon cerveau.—Une fois, dans mon sommeil, le premier Espagnol et le père de VENDREDIme peignirent si vivement la scélératesse des trois corsaires de matelots, que c'était merveille. Ils me racontaient que ces misérables avaient tenté cruellement de massacrer touts les Espagnols, et qu'ils avaient mis le feu aux provisions par eux amassées, à dessein de les réduire à l'extrémité et de les faire mourir de faim, choses qui ne m'avaient jamais été dites, et qui pourtant en fait étaient toutes vraies. J'en étais tellement frappé, et c'était si réel pour moi, qu'à cette heure je les voyais et ne pouvais qu'être persuadé que cela était vrai ou devait l'être. Aussi quelle n'était pas mon indignation quand l'Espagnol faisait ses plaintes, et comme je leur rendais justice en les traduisant devant moi et les condamnant touts trois à être pendus! On verra en son lieu ce que là-dedans il y avait de réel; car quelle que fût la cause de ce songe et quels que fussent les esprits secrets et familiers qui me l'inspirassent, il s'y trouvait, dis-je, toutefois beaucoup de choses exactes. J'avoue que ce rêve n'avait rien de vrai à la lettre et dans les particularités; mais l'ensemble en était si vrai, l'infâme et perfide conduite de ces trois fieffés coquins ayant été tellement au-delà de tout ce que je puis dire, que mon songe n'approchait que trop de la réalité, et que si plus tard je les eusse punis sévèrement et fait pendre touts, j'aurais été dans mon droit et justifiable devant Dieu et devant les hommes.

Mais revenons à mon histoire. Je vécus quelques années dans cette situation d'esprit: pour moi nulle jouissance de la vie, point d'heures agréables, de diversion attachante, qui ne tinssent en quelque chose à mon idée fixe; à tel point que ma femme, voyant mon esprit si uniquement préoccupé, me dit un soir très-gravement qu'à son avis j'étais sous le coup de quelque impulsion secrète et puissante de la Providence, qui avait décrété mon retour là-bas, et qu'elle ne voyait rien qui s'opposât à mon départ que mes obligations envers une femme et des enfants. Elle ajouta qu'à la vérité elle ne pouvait songer à aller avec moi; mais que, comme elle était sûre que si elle venait à mourir, ce voyage serait la première chose que j'entreprendrais, et que, comme cette chose lui semblait décidée là-haut, elle ne voulait pas être l'unique empêchement; car, si je le jugeais convenable et que je fusse résolu à partir... Ici elle me vit si attentif à ses paroles et la regarder si fixement, qu'elle se déconcerta un peu et s'arrêta. Je lui demandai pourquoi elle ne continuait point et n'achevait pas ce qu'elle allait me dire; mais je m'apperçus que son cœur était trop plein et que des larmes roulaient dans ses yeux.

«Parlez, ma chère, lui dis je, souhaitez-vous que je parte?»—«Non, répondit-elle affectueusement, je suis loin de le désirer; mais si vous êtes déterminé à partir, plutôt que d'y être l'unique obstacle, je partirai avec vous. Quoique je considère cela comme une chose déplacée pour quelqu'un de votre âge et dans votre position, si cela doit être, redisait-elle en pleurant, je ne vous abandonnerai point. Si c'est la volonté céleste, vous devez obéir. Point de résistance; et si le Ciel vous fait un devoir de partir, il m'en fera un de vous suivre; autrement il disposera de moi, afin que je ne rompe pas ce dessein.»

Cette conduite affectueuse de ma femme m'enleva un peu à mes vapeurs, et je commençai à considérer ce que je faisais. Je réprimai ma fantaisie vagabonde, et je me pris à discuter avec moi-même posément.—«Quel besoin as-tu, à plus de soixante ans, après une vie de longues souffrances et d'infortunes, close d'une si heureuse et si douce manière, quel besoin as-tu, me disais-je, de t'exposer à de nouveaux hasards, de te jeter dans des aventures qui conviennent seulement à la jeunesse et à la pauvreté?»

Dans ces sentiments, je réfléchis à mes nouveaux liens: j'avais une femme, un enfant, et ma femme en portait un autre; j'avais tout ce que le monde pouvait me donner, et nullement besoin de chercher fortune à travers les dangers. J'étais sur le déclin de mes ans, et devais plutôt songer à quitter qu'à accroître ce que j'avais acquis. Quant à ce que m'avait dit ma femme, que ce penchant était une impulsion venant du Ciel, et qu'il serait de mon devoir de partir, je n'y eus point égard. Après beaucoup de considérations semblables, j'en vins donc aux prises avec le pouvoir de mon imagination, je me raisonnai pour m'y arracher, comme on peut toujours faire, il me semble, en pareilles circonstances, si on en a le vouloir. Bref je sortis vainqueur: je me calmai à l'aide des arguments qui se présentèrent à mon esprit, et que ma condition d'alors me fournissait en abondance. Particulièrement, comme la méthode la plus efficace, je résolus de me distraire par d'autres choses, et de m'engager dans quelque affaire qui pût me détourner complètement de toute excursion de ce genre; car je m'étais apperçu que ces idées m'assaillaient principalement quand j'étais oisif, que je n'avais rien à faire ou du moins rien d'important immédiatement devant moi.

Dans ce but j'achetai une petite métairie dans le comté de Bedfort, et je résolus de m'y retirer. L'habitation était commode et les héritages qui en dépendaient susceptibles de grandes améliorations, ce qui sous bien des rapports me convenait parfaitement, amateur que j'étais de culture, d'économie, de plantation, d'améliorissement; d'ailleurs, cette ferme se trouvant dans le cœur du pays, je n'étais plus à même de hanter la marine et les gens de mer et d'ouïr rien qui eût trait aux lointaines contrées du monde.

Bref, je me transportai à ma métairie, j'y établis ma famille, j'achetai charrues, herses, charrette, chariot, chevaux, vaches, moutons, et, me mettant sérieusement à l'œuvre, je devins en six mois un véritable gentleman campagnard. Mes pensées étaient totalement absorbées: c'étaient mes domestiques à conduire, des terres à cultiver, des clôtures, des plantations à faire... Je jouissais, selon moi, de la plus agréable vie que la nature puisse nous départir, et dans laquelle puisse faire retraite un homme toujours nourri dans le malheur.

Comme je faisais valoir ma propre terre, je n'avais point de redevance à payer, je n'étais gêné par aucune clause, je pouvais tailler et rogner à ma guise. Ce que je plantais était pour moi-même, ce que j'améliorais pour ma famille. Ayant ainsi dit adieu aux aventures, je n'avais pas le moindre nuage dans ma vie pour ce qui est de ce monde. Alors je croyais réellement jouir de l'heureuse médiocrité que mon père m'avait si instamment recommandée, une sorte d'existence céleste semblable à celle qu'a décrite le poète en parlant de la vie pastorale:

Exempte de vice et de soins,Jeunesse est sans écart, vieillesse sans besoins[9].

Mais au sein de toute cette félicité un coup inopiné de la Providence me renversa: non-seulement il me fit une blessure profonde et incurable, mais, par ses conséquences, il me fit faire une lourde rechute dans ma passion vagabonde. Cette passion, qui était pour ainsi dire née dans mon sang, eut bientôt repris tout son empire, et, comme le retour d'une maladie violente, elle revint avec une force irrésistible, tellement que rien ne fit plus impression sur moi.—Ce coup c'était la perte de ma femme.

Il ne m'appartient pas ici d'écrire une élégie sur ma femme, de retracer toutes ses vertus privées, et de faire ma cour au beau sexe par la flatterie d'une oraison funèbre. Elle était, soit dit en peu de mots, le support de toutes mes affaires, le centre de toutes mes entreprises, le bon génie qui par sa prudence me maintenait dans le cercle heureux où j'étais, après m'avoir arraché au plus extravagant et au plus ruineux projet où s'égarât ma tête. Et elle avait fait plus pour domter mon inclination errante que les pleurs d'une mère, les instructions d'un père, les conseils d'un ami, ou que toute la force de mes propres raisonnements. J'étais heureux de céder à ses larmes, de m'attendrir à ses prières, et par sa perte je fus en ce monde au plus haut point brisé et désolé.

Sitôt qu'elle me manqua le monde autour de moi me parut mal: j'y étais, me semblait-il, aussi étranger qu'au Brésil lorsque pour la première fois j'y abordai, et aussi isolé, à part l'assistance de mes domestiques, que je l'étais dans mon île. Je ne savais que faire ou ne pas faire. Je voyais autour de moi le monde occupé, les uns travaillant pour avoir du pain, les autres se consumant dans de vils excès ou de vains plaisirs, et également misérables, parce que le but qu'ils se proposaient fuyait incessamment devant eux. Les hommes de plaisir chaque jour se blasaient sur leurs vices, et s'amassaient une montagne de douleur et de repentir, et les hommes de labeur dépensaient leurs forces en efforts journaliers afin de gagner du pain de quoi soutenir ces forces vitales qu'exigeaient leurs travaux; roulant ainsi dans un cercle continuel de peines, ne vivant que pour travailler, ne travaillant que pour vivre, comme si le pain de chaque jour était le seul but d'une vie accablante, et une vie accablante la seule voie menant au pain de chaque jour.

Cela réveilla chez moi l'esprit dans lequel je vivais en mon royaume, mon île, où je n'avais point laissé croître de blé au-delà de mon besoin, où je n'avais point nourri de chèvres au-delà de mon usage, où mon argent était resté dans le coffre jusque-là de s'y moisir, et avait eu à peine la faveur d'un regard pendant vingt années.

Si de toutes ces choses j'eusse profité comme je l'eusse dû faire et comme la raison et la religion me l'avaient dicté, j'aurais eu appris à chercher au-delà des jouissances humaines une félicité parfaite, j'aurais eu appris que, supérieur à elles, il y a quelque chose qui certainement est la raison et la fin de la vie, et que nous devons posséder ou tout au moins auquel nous devons aspirer sur ce côté-ci de la tombe.

Mais ma sage conseillère n'était plus là: j'étais comme un vaisseau sans pilote, qui ne peut que courir devant le vent. Mes pensées volaient de nouveau à leur ancienne passion, ma tête était totalement tournée par une manie d'aventures lointaines; et touts les agréables et innocents amusements de ma métairie et de mon jardin, mon bétail, et ma famille, qui auparavant me possédaient tout entier, n'étaient plus rien pour moi, n'avaient plus d'attraits, comme la musique pour un homme qui n'a point d'oreilles, ou la nourriture pour un homme qui a le goût usé. En un mot, je résolus de me décharger du soin de ma métairie, de l'abandonner, de retourner à Londres: et je fis ainsi peu de mois après.

Arrivé à Londres, je me retrouvai aussi inquiet qu'auparavant, la ville m'ennuyait; je n'y avais point d'emploi, rien à faire qu'à baguenauder, comme une personne oisive de laquelle on peut dire qu'elle est parfaitement inutile dans la création de Dieu, et que pour le reste de l'humanité il n'importe pas plus qu'un farthing[10]qu'elle soit morte ou vive.—C'était aussi de toutes les situations celle que je détestais le plus, moi qui avais usé mes jours dans une vie active; et je me disais souvent à moi-même: L'état d'oisiveté est la lie de la vie.—Et en vérité je pensais que j'étais beaucoup plus convenablement occupé quand j'étais vingt-six jours à me faire une planche de sapin.

Nous entrions dans l'année 1693 quand mon neveu, dont j'avais fait, comme je l'ai dit précédemment, un marin et un commandant de navire, revint d'un court voyage à Bilbao, le premier qu'il eût fait. M'étant venu voir, il me conta que des marchands de sa connaissance lui avaient proposé d'entreprendre pour leurs maisons un voyage aux Indes-Orientales et à la Chine.—«Et maintenant, mon oncle, dit-il, si vous voulez aller en mer avec moi, je m'engage à vous débarquer à votre ancienne habitation dans l'île, car nous devons toucher au Brésil.»

Rien ne saurait être une plus forte démonstration d'une vie future et de l'existence d'un monde invisible que la coïncidence des causes secondes et des idées que nous formons en notre esprit tout-à-fait intimement, et que nous ne communiquons à pas une âme.

Mon neveu ignorait avec quelle violence ma maladie de courir le monde s'était de nouveau emparée de moi, et je ne me doutais pas de ce qu'il avait l'intention de me dire quand le matin même, avant sa visite, dans une très-grande confusion de pensées, repassant en mon esprit toutes les circonstances de ma position, j'en étais venu à prendre la détermination d'aller à Lisbonne consulter mon vieux capitaine; et, si c'était raisonnable et praticable, d'aller voir mon île et ce que mon peuple y était devenu. Je me complaisais dans la pensée de peupler ce lieu, d'y transporter des habitants, d'obtenir une patente de possession, et je ne sais quoi encore, quand au milieu de tout ceci entra mon neveu, comme je l'ai dit, avec son projet de me conduire à mon île chemin faisant aux Indes-Orientales.

À cette proposition je me pris à réfléchir un instant, et le regardant fixement:—«Quel démon, lui dis-je, vous a chargé de ce sinistre message?»—Mon neveu tressaillit, comme s'il eût été effrayé d'abord; mais, s'appercevant que je n'étais pas très-fâché de l'ouverture, il se remit.—«J'espère, sir, reprit-il, que ce n'est point une proposition funeste; j'ose même espérer que vous serez charmé de voir votre nouvelle colonie en ce lieu où vous régniez jadis avec plus de félicité que la plupart de vos frères les monarques de ce monde.

Bref, ce dessein correspondait si bien à mon humeur, c'est-à-dire à la préoccupation qui m'absorbait et dont j'ai déjà tant parlé, qu'en peu de mots je lui dis que je partirais avec lui s'il s'accordait avec les marchands, mais que je ne promettais pas d'aller au-delà de mon île.—«Pourquoi, sir, dit-il? vous ne désirez pas être laissé là de nouveau j'espère.»—«Quoi! répliquai-je, ne pouvez-vous pas me reprendre à votre retour?»—Il m'affirma qu'il n'était pas possible que les marchands lui permissent de revenir par cette route, avec un navire chargé de si grandes valeurs, le détour étant d'un mois et pouvant l'être de trois ou quatre.—«D'ailleurs, sir, ajouta-t-il, s'il me mésarrivait, et que je ne revinsse pas du tout, vous seriez alors réduit à la condition où vous étiez jadis.»

C'était fort raisonnable; toutefois nous trouvâmes l'un et l'autre un remède à cela. Ce fut d'embarquer à bord du navire unsloop[11]tout façonné mais démonté en pièces, lequel, à l'aide de quelques charpentiers que nous convînmes d'emmener avec nous, pouvait être remonté dans l'île et achevé et mis à flot en peu de jours.

Je ne fus pas long à me déterminer, car réellement les importunités de mon neveu servaient si bien mon penchant, que rien ne m'aurait arrêté. D'ailleurs, ma femme étant morte, je n'avais personne qui s'intéressât assez à moi pour me conseiller telle voie ou telle autre, exception faite de ma vieille bonne amie la veuve, qui s'évertua pour me faire prendre en considération mon âge, mon aisance, l'inutile danger d'un long voyage, et, par-dessus tout, mes jeunes enfants. Mais ce fut peine vaine: j'avais un désir irrésistible de voyager.—«J'ai la créance, lui dis-je, qu'il y a quelque chose de si extraordinaire dans les impressions qui pèsent sur mon esprit, que ce serait en quelque sorte résister à la Providence si je tentais de demeurer à la maison.»—Après quoi elle mit fin à ses remontrances et se joignit à moi non-seulement pour faire mes apprêts de voyage, mais encore pour régler mes affaires de famille en mon absence et pourvoir à l'éducation de mes enfants.

Pour le bien de la chose, je fis mon testament et disposai la fortune que je laissais à mes enfants de telle manière, et je la plaçai en de telles mains, que j'étais parfaitement tranquille et assuré que justice leur serait faite quoi qu'il pût m'advenir. Quant à leur éducation, je m'en remis entièrement à ma veuve, en la gratifiant pour ses soins d'une suffisante pension, qui fut richement méritée, car une mère n'aurait pas apporté plus de soins dans leur éducation ou ne l'eût pas mieux entendue. Elle vivait encore quand je revins dans ma patrie, et moi-même je vécus assez pour lui témoigner ma gratitude.

Mon neveu fut prêt à mettre à la voile vers le commencement de janvier 1694-5, et avec mon serviteur VENDREDIje m'embarquai aux Dunes le 8, ayant à bord, outre lesloopdont j'ai fait mention ci-dessus, un chargement très-considérable de toutes sortes de choses nécessaires pour ma colonie, que j'étais résolu de n'y laisser qu'autant que je la trouverais en bonne situation.

Premièrement j'emmenai avec moi quelques serviteurs que je me proposais d'installer comme habitants dans mon île, ou du moins de faire travailler pour mon compte pendant que j'y séjournerais, puis que j'y laisserais ou que je conduirais plus loin, selon qu'ils paraîtraient le désirer. Il y avait entre autres deux charpentiers, un forgeron, et un autre garçon fort adroit et fort ingénieux, tonnelier de son état, mais artisan universel, car il était habile à faire des roues et des moulins à bras pour moudre le grain, de plus bon tourneur et bon potier, et capable d'exécuter toute espèce d'ouvrages en terre ou en bois. Bref, nous l'appelions notre Jack-bon-à-tout.

Parmi eux se trouvait aussi un tailleur qui s'était présenté pour passer aux Indes-Orientales avec mon neveu, mais qui consentit par la suite à se fixer dans notre nouvelle colonie, et se montra le plus utile et le plus adroit compagnon qu'on eût su désirer, même dans beaucoup de choses qui n'étaient pas de son métier; car, ainsi que je l'ai fait observer autrefois, la nécessité nous rend industrieux.

Ma cargaison, autant que je puis m'en souvenir, car je n'en avais pas dressé un compte détaillé, consistait en une assez grande quantité de toiles et de légères étoffes anglaises pour habiller les Espagnols que je m'attendais à trouver dans l'île. À mon calcul il y en avait assez pour les vêtir confortablement pendant sept années. Si j'ai bonne mémoire, les marchandises que j'emportai pour leur habillement, avec les gants, chapeaux, souliers, bas et autres choses dont ils pouvaient avoir besoin pour se couvrir, montaient à plus de 200 livres sterling, y compris quelques lits, couchers, et objets d'ameublement, particulièrement des ustensiles de cuisine, pots, chaudrons, vaisselle d'étain et de cuivre...: j'y avais joint en outre près de 100 livres sterling de ferronnerie, clous, outils de toute sorte, loquets, crochets, gonds; bref, tout objet nécessaire auquel je pus penser.

J'emportai aussi une centaine d'armes légères, mousquets et fusils, de plus quelques pistolets, une grande quantité de balles de tout calibre, trois ou quatre tonneaux de plomb, deux pièces de canon d'airain, et comme j'ignorais pour combien de temps et pour quelles extrémités j'avais à me pourvoir, je chargeai cent barils de poudre, des épées, des coutelas et quelques fers de piques et de hallebardes; si bien qu'en un mot nous avions un véritable arsenal de toute espèce de munitions. Je fis aussi emporter à mon neveu deux petites caronades[12]en plus de ce qu'il lui fallait pour son vaisseau, à dessein de les laisser dans l'île si besoin était, afin qu'à notre débarquement nous pussions construire un Fort, et l'armer contre n'importe quel ennemi; et par le fait dès mon arrivée, j'eus lieu de penser qu'il serait assez besoin de tout ceci et de beaucoup plus encore, si nous prétendions nous maintenir en possession de l'île, comme on le verra dans la suite de cette histoire.

Je n'eus pas autant de malencontre dans ce voyage que dans les précédents; aussi aurai-je moins sujet de détourner le lecteur, impatient peut-être d'apprendre ce qu'il en était de ma colonie. Toutefois quelques accidents étranges, des vents contraires et du mauvais temps, qui nous advinrent à notre départ, rendirent la traversée plus longue que je ne m'y attendais d'abord; et moi, qui n'avais jamais fait qu'un voyage,—mon premier voyage en Guinée,—que je pouvais dire s'être effectué comme il avait été conçu, je commençai à croire que la même fatalité m'attendait encore, et que j'étais né pour ne jamais être content à terre, et pour toujours être malheureux sur l'Océan.

Les vents contraires nous chassèrent d'abord vers le Nord, et nous fûmes obligés de relâcher à Galway en Irlande, où ils nous retinrent trente-deux jours; mais dans cette mésaventure nous eûmes la satisfaction de trouver là des vivres excessivement à bon marché et en très-grande abondance; de sorte que tout le temps de notre relâche, bien loin de toucher aux provisions du navire, nous y ajoutâmes plutôt.—Là je pris plusieurs porcs, et deux vaches avec leurs veaux, que, si nous avions une bonne traversée, j'avais dessein de débarquer dans mon île: mais nous trouvâmes occasion d'en disposer autrement.

Nous quittâmes l'Irlande le 5 février, à la faveur d'un joli frais qui dura quelques jours.—Autant que je me le rappelle, c'était vers le 20 février, un soir, assez tard, le second, qui était de quart, entra dans la chambre du Conseil, et nous dit qu'il avait vu une flamme et entendu un coup de canon; et tandis qu'il nous parlait de cela, un mouce vint nous avertir que le maître d'équipage en avait entendu un autre. Là-dessus nous courûmes touts sur le gaillard d'arrière, où nous n'entendîmes rien; mais au bout de quelques minutes nous vîmes une grande lueur, et nous reconnûmes qu'il y avait au loin un feu terrible. Immédiatement nous eûmes recours à notre estime, et nous tombâmes touts d'accord que du côté où l'incendie se montrait il ne pouvait y avoir de terre qu'à non moins 500 lieues, car il apparaissait à l'Ouest-Nord-Ouest. Nous conclûmes alors que ce devait être quelque vaisseau incendié en mer, et les coups de canon que nous venions d'entendre nous firent présumer qu'il ne pouvait être loin. Nous fîmes voile directement vers lui, et nous eûmes bientôt la certitude de le découvrir; parce que plus nous cinglions, plus la flamme grandissait, bien que de long-temps, le ciel étant brumeux, nous ne pûmes appercevoir autre chose que cette flamme.—Au bout d'une demi-heure de bon sillage, le vent nous étant devenu favorable, quoique assez faible, et le temps s'éclaircissant un peu, nous distinguâmes pleinement un grand navire en feu au milieu de la mer.

Je fus sensiblement touché de ce désastre, encore que je ne connusse aucunement les personnes qui s'y trouvaient plongées. Je me représentai alors mes anciennes infortunes, l'état où j'étais quand j'avais été recueilli par le capitaine portugais, et combien plus déplorable encore devait être celui des malheureuses gens de ce vaisseau, si quelque autre bâtiment n'allait avec eux de conserve. Sur ce, j'ordonnai immédiatement de tirer cinq coups de canon coup sur coup, à dessein de leur faire savoir, s'il était possible, qu'ils avaient du secours à leur portée, et afin qu'ils tâchassent de se sauver dans leur chaloupe; car, bien que nous pussions voir la flamme dans leur navire, eux cependant, à cause de la nuit, ne pouvaient rien voir de nous.

Nous étions en panne depuis quelque temps, suivant seulement à la dérive le bâtiment embrasé, en attendant le jour quand soudain, à notre grande terreur, quoique nous eussions lieu de nous y attendre, le navire sauta en l'air, et s'engloutit aussitôt. Ce fut terrible, ce fut un douloureux spectacle, par la compassion qu'il nous donna de ces pauvres gens, qui, je le présumais, devaient touts avoir été détruits avec le navire ou se trouver dans la plus profonde détresse, jetés sur leur chaloupe au milieu de l'Océan: alternative d'où je ne pouvais sortir à cause de l'obscurité de la nuit. Toutefois, pour les diriger de mon mieux, je donnai l'ordre de suspendre touts les fanaux que nous avions à bord, et on tira le canon toute la nuit. Par là nous leur faisions connaître qu'il y avait un bâtiment dans ce parage.

Vers huit heures du matin, à l'aide de nos lunettes d'approche, nous découvrîmes les embarcations du navire incendié, et nous reconnûmes qu'il y en avait deux d'entre elles encombrées de monde, et profondément enfoncées dans l'eau. Le vent leur étant contraire, ces pauvres gens ramaient, et, nous ayant vus, ils faisaient touts leurs efforts pour se faire voir aussi de nous.

Nous déployâmes aussitôt notre pavillon pour leur donner à connaître que nous les avions apperçus, et nous leur adressâmes un signal de ralliement; puis nous forçâmes de voile, portant le cap droit sur eux. En un peu plus d'une demi-heure nous les joignîmes, et, bref, nous les accueillîmes touts à bord; ils n'étaient pas moins de soixante-quatre, tant hommes que femmes et enfants; car il y avait un grand nombre de passagers.

Enfin nous apprîmes que c'était un vaisseau marchand français de 300 tonneaux, s'en retournant de Québec, sur la rivière du Canada. Le capitaine nous fit un long récit de la détresse de son navire. Le feu avait commencé à la timonerie, par la négligence du timonier. À son appel au secours il avait été, du moins tout le monde le croyait-il, entièrement éteint. Mais bientôt on s'était apperçu que quelques flammèches avaient gagné certaines parties du bâtiment, où il était si difficile d'arriver, qu'on n'avait pu complètement les éteindre. Ensuite le feu, s'insinuant entre les couples et dans le vaigrage du vaisseau, s'était étendu jusqu'à la cale, et avait bravé touts les efforts et toute l'habileté qu'on avait pu faire éclater.

Ils n'avaient eu alors rien autre à faire qu'à se jeter dans leurs embarcations, qui, fort heureusement pour eux, se trouvaient assez grandes. Ils avaient leur chaloupe, un grand canot et de plus un petit esquif qui ne leur avait servi qu'à recevoir des provisions et de l'eau douce, après qu'ils s'étaient mis en sûreté contre le feu. Toutefois ils n'avaient que peu d'espoir pour leur vie en entrant dans ces barques à une telle distance de toute terre; seulement, comme ils le disaient bien, ils avaient échappé au feu, et il n'était pas impossible qu'un navire les rencontrât et les prit à son bord.

Ils avaient des voiles, des rames et une boussole, et se préparaient à mettre le cap en route sur Terre-Neuve, le vent étant favorable, car il soufflait un joli frais Sud-Est quart-Est. Ils avaient en les ménageant assez de provisions et d'eau pour ne pas mourir de faim pendant environ douze jours, au bout desquels s'ils n'avaient point de mauvais temps et de vents contraires, le capitaine disait qu'il espérait atteindre les bancs de Terre-Neuve, où ils pourraient sans doute pêcher du poisson pour se soutenir jusqu'à ce qu'ils eussent gagné la terre. Mais il y avait dans touts les cas tant de chances contre eux, les tempêtes pour les renverser et les engloutir, les pluies et le froid pour engourdir et geler leurs membres, les vents contraires pour les arrêter et les faire périr par la famine, que s'ils eussent échappé c'eût été presque miraculeux.

Au milieu de leurs délibérations, comme ils étaient touts abattus et prêts à se désespérer, le capitaine me conta, les larmes aux yeux, que soudain ils avaient été surpris joyeusement en entendant un coup de canon, puis quatre autres. C'étaient les cinq coups de canon que j'avais fait tirer aussitôt que nous eûmes apperçu la lueur. Cela les avait rendus à leur courage, et leur avait fait savoir,—ce qui, je l'ai dit précédemment, était mon dessein,—qu'il se trouvait là un bâtiment à portée de les secourir.

En entendant ces coups de canon ils avaient calé leurs mâts et leurs voiles; et, comme le son venait du vent, ils avaient résolu de rester en panne jusqu'au matin. Ensuite, n'entendant plus le canon, ils avaient à de longs intervalles déchargé trois mousquets; mais, comme le vent nous était contraire, la détonation s'était perdue.

Quelque temps après ils avaient été encore plus agréablement surpris par la vue de nos fanaux et par le bruit du canon, que j'avais donné l'ordre de tirer tout le reste de la nuit. À ces signaux ils avaient forcé de rames pour maintenir leurs embarcations debout-au-vent, afin que nous pussions les joindre plus tôt, et enfin, à leur inexprimable joie, ils avaient reconnu que nous les avions découverts.

Il m'est impossible de peindre les différents gestes, les extases étranges, la diversité de postures, par lesquels ces pauvres gens, à une délivrance si inattendue, manifestaient la joie de leurs âmes. L'affliction et la crainte se peuvent décrire aisément: des soupirs, des gémissements et quelques mouvements de tête et de mains en font toute la variété; mais une surprise de joie, mais un excès de joie entraîne à mille extravagances.—Il y en avait en larmes, il y en avait qui faisaient rage et se déchiraient eux-mêmes comme s'ils eussent été dans la plus douloureuse agonie; quelques-uns, tout-à-fait en délire, étaient de véritables lunatiques; d'autres couraient çà et là dans le navire en frappant du pied; d'autres se tordaient les mains, d'autres dansaient, plusieurs chantaient, quelques-uns riaient, beaucoup criaient; quantité, absolument muets, ne pouvaient proférer une parole; ceux-ci étaient malades et vomissaient, ceux-là en pâmoison étaient près de tomber en défaillance;—un petit nombre se signaient et remerciaient Dieu.

Je ne veux faire tort ni aux uns ni aux autres; sans doute beaucoup rendirent grâces par la suite, mais tout d'abord la commotion, trop forte pour qu'ils pussent la maîtriser, les plongea dans l'extase et dans une sorte de frénésie; et il n'y en eut que fort peu qui se montrèrent graves et dignes dans leur joie.

Peut-être aussi le caractère particulier de la nation à laquelle ils appartenaient y contribua-t-il; j'entends la nation française, dont l'humeur est réputée plus volatile, plus passionnée, plus ardente et l'esprit plus fluide que chez les autres nations.—Je ne suis pas assez philosophe pour en déterminer la source, mais rien de ce que j'avais vu jusqu'alors n'égalait cette exaltation. Le ravissement du pauvre VENDREDI, mon fidèle Sauvage, en retrouvant son père dans la pirogue, est ce qui s'en approchait le plus; la surprise du capitaine et de ses deux compagnons que je délivrai des deux scélérats qui les avaient débarqués dans l'île, y ressemblait quelque peu aussi: néanmoins rien ne pouvait entrer en comparaison, ni ce que j'avais observé chez VENDREDI, ni ce que j'avais observé partout ailleurs durant ma vie.

Il est encore à remarquer que ces extravagances ne se montraient point, sous les différentes formes dont j'ai fait mention, chez différentes personnes uniquement, mais que toute leur multiplicité apparaissait en une brève succession d'instants chez un seul même individu. Tel homme que nous voyions muet, et, pour ainsi dire, stupide et confondu, à la minute suivante dansait et criait comme un baladin; le moment d'ensuite il s'arrachait les cheveux, mettait ses vêtements en pièces, les foulait aux pieds comme un furibond; peu après, tout en larmes, il se trouvait mal, il s'évanouissait, et s'il n'eût reçu de prompts secours, encore quelques secondes et il était mort. Il en fut ainsi, non pas d'un ou de deux, de dix ou de vingt, mais de la majeure partie; et, si j'ai bonne souvenance, à plus de trente d'entre eux notre chirurgien fut obligé de tirer du sang.

Il y avait deux prêtres parmi eux, l'un vieillard, l'autre jeune homme; et, chose étrange! le vieillard ne fut pas le plus sage.

Dès qu'il mit le pied à bord de notre bâtiment et qu'il se vit en sûreté, il tomba, en toute apparence, roide mort comme une pierre; pas le moindre signe de vie ne se manifestait en lui. Notre chirurgien lui appliqua immédiatement les remèdes propres à rappeler ses esprits; il était le seul du navire qui ne le croyait pas mort. À la fin il lui ouvrit une veine au bras, ayant premièrement massé et frotté la place pour l'échauffer autant que possible. Le sang, qui n'était d'abord venu que goutte à goutte, coula assez abondamment. En trois minutes l'homme ouvrit les yeux, un quart d'heure après il parla, se trouva mieux et au bout de peu de temps tout-à-fait bien. Quand la saignée fut arrêtée il se promena, nous assura qu'il allait à merveille, but un trait d'un cordial que le chirurgien lui offrit, et recouvra, comme on dit, toute sa connaissance.—Environ un quart d'heure après on accourut dans la cabine avertir le chirurgien, occupé à saigner une femme française évanouie, que le prêtre était devenu entièrement insensé. Sans doute en repassant dans sa tête la vicissitude de sa position, il s'était replongé dans un transport de joie; et, ses esprits circulant plus vite que les vaisseaux ne le comportaient, la fièvre avait enflammé son sang, et le bonhomme était devenu aussi convenable pour Bedlam[13]qu'aucune des créatures qui jamais y furent envoyées. En cet état le chirurgien ne voulut pas le saigner de nouveau; mais il lui donna quelque chose pour l'assoupir et l'endormir qui opéra sur lui assez promptement, et le lendemain matin il s'éveilla calme et rétabli.

Le plus jeune prêtre sut parfaitement maîtriser son émotion, et fut réellement un modèle de gravité et de retenue. Aussitôt arrivé à bord du navire il s'inclina, il se prosterna pour rendre grâces de sa délivrance. Dans cet élancement j'eus malheureusement la maladresse de le troubler, le croyant véritablement évanoui; mais il me parla avec calme, me remercia, me dit qu'il bénissait Dieu de son salut, me pria de le laisser encore quelques instants, ajoutant qu'après son Créateur je recevrais aussi ses bénédictions.

Je fus profondément contrit de l'avoir troublé; et non-seulement je m'éloignai, mais encore j'empêchai les autres de l'interrompre. Il demeura dans cette attitude environ trois minutes, ou un peu plus, après que je me fus retiré; puis il vint à moi, comme il avait dit qu'il ferait, et avec beaucoup de gravité et d'affection, mais les larmes aux yeux, il me remercia de ce qu'avec la volonté de Dieu je lui avais sauvé la vie ainsi qu'à tant de pauvres infortunés. Je lui répondis que je ne l'engagerais point à en témoigner sa gratitude à Dieu plutôt qu'à moi, n'ignorant pas que déjà c'était chose faite; puis j'ajoutai que nous n'avions agi que selon ce que la raison et l'humanité dictent à touts les hommes, et qu'autant que lui nous avions sujet de glorifier Dieu qui nous avait bénis jusque là de nous faire les instruments de sa miséricorde envers un si grand nombre de ses créatures.

Après cela le jeune prêtre se donna tout entier à ses compatriotes: il travailla à les calmer, il les exhorta, il les supplia, il discuta et raisonna avec eux, et fit tout son possible pour les rappeler à la saine raison. Avec quelques-uns il réussit; quant aux autres, d'assez long-temps ils ne rentrèrent en puissance d'eux-mêmes.

Je me suis laissé aller complaisamment à cette peinture, dans la conviction qu'elle ne saurait être inutile à ceux sous les yeux desquels elle tombera, pour le gouvernement de leurs passions extrêmes; car si un excès de joie peut entraîner l'homme si loin au-delà des limites de la raison, où ne nous emportera pas l'exaltation de la colère, de la fureur, de la vengeance? Et par le fait j'ai vu là-dedans combien nous devions rigoureusement veiller sur toutes nos passions, soient-elles de joie et de bonheur, soient-elles de douleur et de colère.

Nous fûmes un peu bouleversés le premier jour par les extravagances de nos nouveaux hôtes; mais quand ils se furent retirés dans les logements qu'on leur avait préparés aussi bien que le permettait notre navire, fatigués, brisés par l'effroi, ils s'endormirent profondément pour la plupart, et nous retrouvâmes en eux le lendemain une toute autre espèce de gens.

Point de courtoisies, point de démonstrations de reconnaissance qu'ils ne nous prodiguèrent pour les bons offices que nous leur avions rendus: les Français, on ne l'ignore pas, sont naturellement portés à donner dans l'excès de ce côté-là.—Le capitaine et un des prêtres m'abordèrent le jour suivant, et, désireux de s'entretenir avec moi et mon neveu le commandant, ils commencèrent par nous consulter sur nos intentions à leur égard. D'abord ils nous dirent que, comme nous leur avions sauvé la vie, tout ce qu'ils possédaient ne serait que peu en retour du bienfait qu'ils avaient reçu. Puis le capitaine nous déclara qu'ils avaient à la hâte arraché aux flammes et mis en sûreté dans leurs embarcations de l'argent et des objets de valeur, et que si nous voulions l'accepter ils avaient mission de nous offrir le tout; seulement qu'ils désiraient être mis à terre, sur notre route, en quelque lieu où il ne leur fût point impossible d'obtenir passage pour la France.

Mon neveu tout d'abord ne répugnait pas à accepter leur argent, quitte à voir ce qu'on ferait d'eux plus tard; mais je l'en détournai, car je savais ce que c'était que d'être déposé à terre en pays étranger. Si le capitaine portugais qui m'avait recueilli en mer avait agi ainsi envers moi, et avait pris pour la rançon de ma délivrance tout ce que je possédais, il m'eût fallu mourir de faim ou devenir esclave au Brésil comme je l'avais été en Barbarie, à la seule différence que je n'aurais pas été à vendre à un Mahométan; et rien ne dit qu'un Portugais soit meilleur maître qu'un Turc, voire même qu'il ne soit pire en certains cas.

Je répondis donc au capitaine français:—«À la vérité nous vous avons secourus dans votre détresse; mais c'était notre devoir, parce que nous sommes vos semblables, et que nous désirerions qu'il nous fût ainsi fait si nous nous trouvions en pareille ou en toute autre extrémité. Nous avons agi envers vous comme nous croyons que vous eussiez agi envers nous si nous avions été dans votre situation et vous dans la nôtre. Nous vous avons accueillis à bord pour vous assister, et non pour vous dépouiller; ce serait une chose des plus barbares que de vous prendre le peu que vous avez sauvé des flammes, puis de vous mettre à terre et de vous abandonner; ce serait vous avoir premièrement arrachés aux mains de la mort pour vous tuer ensuite nous-mêmes, vous avoir sauvés du naufrage pour vous faire mourir de faim. Je ne permettrai donc pas qu'on accepte de vous la moindre des choses.—Quant à vous déposer à terre, ajoutai-je, c'est vraiment pour nous d'une difficulté extrême; car le bâtiment est chargé pour les Indes-Orientales; et quoique à une grande distance du côté de l'Ouest, nous soyons entraînés hors de notre course, ce que peut-être le ciel a voulu pour votre délivrance, il nous est néanmoins absolument impossible de changer notre voyage à votre considération particulière. Mon neveu, le capitaine, ne pourrait justifier cela envers ses affréteurs, avec lesquels il s'est engagé par une charte-partie à se rendre à sa destination par la route du Brésil. Tout ce qu'à ma connaissance il peut faire pour vous, c'est de nous mettre en passe de rencontrer des navires revenant des Indes-Occidentales, et, s'il est possible, de vous faire accorder passage pour l'Angleterre ou la France.»

La première partie de ma réponse était si généreuse et si obligeante qu'ils ne purent que m'en rendre grâces, mais ils tombèrent dans une grande consternation, surtout les passagers, à l'idée d'être emmenés aux Indes-Orientales. Ils me supplièrent, puisque j'étais déjà entraîné si loin à l'Ouest avant de les rencontrer, de vouloir bien au moins tenir la même route jusqu'aux Bancs de Terre-Neuve, où sans doute je rencontrerais quelque navire ou quelquesloopqu'ils pourraient prendre à louage pour retourner au Canada, d'où ils venaient.

Cette requête ne me parut que raisonnable de leur part, et j'inclinais à l'accorder; car je considérais que, par le fait, transporter tout ce monde aux Indes-Orientales serait non-seulement agir avec trop de dureté envers de pauvres gens, mais encore serait la ruine complète de notre voyage, par l'absorption de toutes nos provisions. Aussi pensai-je que ce n'était point là une infraction à la charte-partie, mais une nécessité qu'un accident imprévu nous imposait, et que nul ne pouvait nous imputer à blâme; car les lois de Dieu et de la nature nous avaient enjoint d'accueillir ces deux bateaux pleins de gens dans une si profonde détresse, et la force des choses nous faisait une obligation, envers nous comme envers ces infortunés, de les déposer à terre quelque part, de les rendre à eux-mêmes. Je consentis donc à les conduire à Terre-Neuve si le vent et le temps le permettaient, et, au cas contraire, à la Martinique, dans les Indes-Occidentales.

Le vent continua de souffler fortement de l'Est; cependant le temps se maintint assez bon; et, comme le vent s'établit dans les aires intermédiaires entre le Nord-Est et le Sud-Est, nous perdîmes plusieurs occasions d'envoyer nos hôtes en France; car nous rencontrâmes plusieurs navires faisant voile pour l'Europe, entre autres deux bâtiments français venant de Saint-Christophe; mais ils avaient louvoyé si long-temps qu'ils n'osèrent prendre des passagers, dans la crainte de manquer de vivres et pour eux-mêmes et pour ceux qu'ils auraient accueillis. Nous fûmes donc obligés de poursuivre.—Une semaine après environ nous parvînmes aux Bancs de Terre-Neuve, où, pour couper court, nous mîmes touts nos Français à bord d'une embarcation qu'ils prirent à louage en mer, pour les mener à terre, puis ensuite les transporter en France s'ils pouvaient trouver des provisions pour l'avitailler. Quand je dis que touts nos Français nous quittèrent, je dois faire observer que le jeune prêtre dont j'ai parlé, ayant appris que nous allions aux Indes-Orientales, désira faire le voyage avec nous pour débarquer à la côte de Coromandel. J'y consentis volontiers, car je m'étais pris d'affection pour cet homme, et non sans bonne raison, comme on le verra plus tard.—Quatre matelots s'enrôlèrent aussi à bord, et se montrèrent bons compagnons.

De là nous prîmes la route des Indes-Occidentales, et nous gouvernions Sud et Sud-quart-Est depuis environ vingt jours, parfois avec peu ou point de vent, quand nous rencontrâmes une autre occasion, presque aussi déplorable que la précédente, d'exercer notre humanité.

Nous étions par 27 degrés 5 minutes de latitude septentrionale, le 19 mars 1694-5, faisant route Sud-Est-quart-Sud, lorsque nous découvrîmes une voile. Nous reconnûmes bientôt que c'était un gros navire, et qu'il arrivait sur nous; mais nous ne sûmes que conclure jusqu'à ce qu'il fut un peu plus approché, et que nous eûmes vu qu'il avait perdu son grand mât de hune, son mât de misaine et son beaupré. Il tira alors un coup de canon en signal de détresse. Le temps était assez bon, un beau frais soufflait du Nord-Nord-Ouest; nous fûmes bientôt à portée de lui parler.

Nous apprîmes que c'était un navire de Bristol, qui chargeant à la Barbade pour son retour, avait été entraîné hors de la rade par un terrible ouragan, peu de jours avant qu'il fût prêt à mettre à la voile, pendant que le capitaine et le premier lieutenant étaient allés touts deux à terre; de sorte que, à part la terreur qu'imprime une tempête, ces gens ne s'étaient trouvés que dans un cas ordinaire où d'habiles marins auraient ramené le vaisseau. Il y avait déjà neuf semaines qu'ils étaient en mer, et depuis l'ouragan ils avaient essuyé une autre terrible tourmente, qui les avait tout-à-fait égarés et jetés à l'Ouest, et qui les avait démâtés, ainsi que je l'ai noté plus haut. Ils nous dirent qu'ils s'étaient attendu à voir les îles Bahama, mais qu'ils avaient été emportés plus au Sud-Est par un fort coup de vent Nord-Nord-Ouest, le même qui soufflait alors. N'ayant point de voiles pour manœuvrer le navire, si ce n'est la grande voile, et une sorte de tréou sur un mât de misaine de fortune qu'ils avaient élevé, ils ne pouvaient courir au plus près du vent, mais ils s'efforçaient de faire route pour les Canaries.

Le pire de tout, c'est que pour surcroît des fatigues qu'ils avaient souffertes ils étaient à demi morts de faim. Leur pain et leur viande étaient entièrement consommés, il n'en restait pas une once dans le navire, pas une once depuis onze jours. Pour tout soulagement ils avaient encore de l'eau, environ un demi-baril de farine et pas mal de sucre. Dans l'origine ils avaient eu quelques conserves ou confitures, mais elles avaient été dévorées. Sept barils derumrestaient encore.

Il se trouvait à bord comme passagers un jeune homme, sa mère et une fille de service, qui, croyant le bâtiment prêt à faire voile, s'y étaient malheureusement embarqués la veille de l'ouragan. Leurs provisions particulières une fois consommées, leur condition était devenue plus déplorable que celle des autres; car l'équipage, réduit lui-même à la dernière extrémité, n'avait eu, la chose est croyable, aucune compassion pour les pauvres passagers: ils étaient vraiment plongés dans une misère douloureuse à dépeindre.

Je n'aurais peut-être jamais connu ce fait dans touts ses détails si, le temps étant favorable et le vent abattu, ma curiosité ne m'avait conduit à bord de ce navire.—Le lieutenant en second, qui pour lors avait pris le commandement, vint à notre bord, et me dit qu'ils avaient dans la grande cabine trois passagers qui se trouvaient dans un état déplorable.—«Voire même, ajouta-t-il, je pense qu'ils sont morts; car je n'en ai point entendu parler depuis plus de deux jours, et j'ai craint de m'en informer, ne pouvant rien faire pour leur consolation.»

Nous nous appliquâmes aussitôt à donner tout soulagement possible à ce malheureux navire, et, par le fait, j'influençai si bien mon neveu, que j'aurais pu l'approvisionner, eussions-nous dû aller à la Virginie ou en tout autre lieu de la côte d'Amérique pour nous ravitailler nous-mêmes; mais il n'y eut pas nécessité.

Ces pauvres gens se trouvaient alors dans un nouveau danger: ils avaient à redouter de manger trop, quel que fût même le peu de nourriture qu'on leur donnât.—Le second ou commandant avait amené avec lui six matelots dans sa chaloupe; mais les infortunés semblaient des squelettes et étaient si faibles qu'ils pouvaient à peine se tenir à leurs rames. Le second lui-même était fort mal et à moitié mort de faim; car il ne s'était rien réservé, déclara-t-il, de plus que ses hommes, et n'avait toujours pris que part égale de chaque pitance.

Je lui recommandai de manger avec réserve, et je m'empressai de lui présenter de la nourriture; il n'eut pas avalé trois bouchées qu'il commença à éprouver du malaise: aussi s'arrêta-t-il, et notre chirurgien lui mêla avec un peu de bouillon quelque chose qu'il dit devoir lui servir à la fois d'aliment et de remède. Dès qu'il l'eut pris il se sentit mieux. Dans cette entrefaite je n'oubliai pas les matelots. Je leur fis donner des vivres, et les pauvres diables les dévorèrent plutôt qu'ils ne les mangèrent. Ils étaient si affamés qu'ils enrageaient en quelque sorte et ne pouvaient se contenir. Deux entre autres mangèrent avec tant de voracité, qu'ils faillirent à mourir le lendemain matin.

La vue de la détresse de ces infortunés me remua profondément, et rappela à mon souvenir la terrible perspective qui se déroulait devant moi à mon arrivée dans mon île, où je n'avais pas une bouchée de nourriture, pas même l'espoir de m'en procurer; où pour surcroît j'étais dans la continuelle appréhension de servir de proie à d'autres créatures.—Pendant tout le temps que le second nous fit le récit de la situation misérable de l'équipage je ne pus éloigner de mon esprit ce qu'il m'avait conté des trois pauvres passagers de la grande cabine, c'est-à-dire la mère, son fils et la fille de service, dont il n'avait pas eu de nouvelles depuis deux ou trois jours, et que, il semblait l'avouer, on avait entièrement négligés, les propres souffrances de son monde étant si grandes. J'avais déduit de cela qu'on ne leur avait réellement donné aucune nourriture, par conséquent qu'ils devaient touts avoir péri, et que peut-être ils étaient touts étendus morts sur le plancher de la cabine.

Tandis que je gardais à bord le lieutenant, que nous appelions le capitaine, avec ses gens, afin de les restaurer, je n'oubliai pas que le reste de l'équipage se mourait de faim, et j'envoyai vers le navire ma propre chaloupe, montée par mon second et douze hommes, pour lui porter un sac de biscuit et quatre ou cinq pièces de bœuf. Notre chirurgien enjoignit aux matelots de faire cuire cette viande en leur présence, et de faire sentinelle dans la cuisine pour empêcher ces infortunés de manger la viande crue ou de l'arracher du pot avant qu'elle fût bien cuite, puis de n'en donner à chacun que peu à la fois. Par cette précaution il sauva ces hommes, qui autrement se seraient tués avec cette même nourriture qu'on leur donnait pour conserver leur vie.

J'ordonnai en même temps au second d'entrer dans la grande cabine et de voir dans quel état se trouvaient les pauvres passagers, et, s'ils étaient encore vivants, de les réconforter et de leur administrer les secours convenables. Le chirurgien lui donna une cruche de ce bouillon préparé, que sur notre bord il avait fait prendre au lieutenant, lequel bouillon, affirmait-il, devait les remettre petit à petit.

Non content de cela, et, comme je l'ai dit plus haut, ayant un grand désir d'assister à la scène de misère que je savais devoir m'être offerte par le navire lui-même d'une manière plus saisissante que tout récit possible, je pris avec moi le capitaine, comme on l'appelait alors, et je partis peu après dans sa chaloupe.

Je trouvai à bord les pauvres matelots presque en révolte pour arracher la viande de la chaudière avant qu'elle fût cuite; mais mon second avait suivi ses ordres et fait faire bonne garde à la porte de la cuisine; et la sentinelle qu'il avait placée là, après avoir épuisé toutes persuasions possibles pour leur faire prendre patience, les repoussait par la force. Néanmoins elle ordonna de tremper dans le pot quelques biscuits pour les amollir avec le gras du bouillon,—on appelle celabrewis,—et d'en distribuer un à chacun pour appaiser leur faim: c'était leur propre conservation qui l'obligeait, leur disait-elle, de ne leur en donner que peu à la fois. Tout cela était bel et bon; mais si je ne fusse pas venu à bord en compagnie de leur commandant et de leurs officiers, si je ne leur avais adressé de bonnes paroles et même quelques menaces de ne plus rien leur donner, je crois qu'ils auraient pénétré de vive force dans la cuisine et arraché la viande du fourneau: car Ventre affamé n'a point d'oreilles.—Nous les pacifiâmes pourtant: d'abord nous leur donnâmes à manger peu à peu et avec retenue, puis nous leur accordâmes davantage, enfin nous les mîmes à discrétion, et ils s'en trouvèrent assez bien.

Mais la misère des pauvres passagers de la cabine était d'une autre nature et bien au-delà de tout le reste; car, l'équipage ayant si peu pour lui-même, il n'était que trop vrai qu'il les avait d'abord tenus fort chétivement, puis à la fin qu'il les avait totalement négligés; de sorte qu'on eût pu dire qu'ils n'avaient eu réellement aucune nourriture depuis six ou sept jours, et qu'ils n'en avaient eu que très-peu les jours précédents.

La pauvre mère, qui, à ce que le lieutenant nous rapporta, était une femme de bon sens et de bonne éducation, s'était par tendresse pour son fils imposé tant de privations, qu'elle avait fini par succomber; et quand notre second entra elle était assise sur le plancher de la cabine, entre deux chaises auxquelles elle se tenait fortement, son dos appuyé contre le lambris, la tête affaissée dans les épaules, et semblable à un cadavre, bien qu'elle ne fût pas tout-à-fait morte. Mon second lui dit tout ce qu'il put pour la ranimer et l'encourager, et avec une cuillère lui fit couler du bouillon dans la bouche. Elle ouvrit les lèvres, elle leva une main, mais elle ne put parler. Cependant elle entendit ce qu'il lui disait, et lui fit signe qu'il était trop tard pour elle; puis elle lui montra son enfant, comme si elle eût voulu dire: Prenez-en soin.

Néanmoins le second, excessivement ému à ce spectacle, s'efforçait de lui introduire un peu de bouillon dans la bouche, et, à ce qu'il prétendit, il lui en fit avaler deux ou trois cuillerées: je doute qu'il en fût bien sûr. N'importe! c'était trop tard: elle mourut la même nuit.

Le jeune homme, qui avait été sauvé au prix de la vie de la plus affectionnée des mères, ne se trouvait pas tout-à-fait aussi affaibli; cependant il était étendu roide sur un lit, n'ayant plus qu'un souffle de vie. Il tenait dans sa bouche un morceau d'un vieux gant qu'il avait dévoré. Comme il était jeune et avait plus de vigueur que sa mère, le second réussit à lui verser quelque peu de la potion dans le gosier, et il commença sensiblement à se ranimer; pourtant quelque temps après, lui en ayant donné deux ou trois grosses cuillerées, il se trouva fort mal et les rendit.

Des soins furent ensuite donnés à la pauvre servante. Près de sa maîtresse elle était couchée tout de son long sur le plancher, comme une personne tombée en apoplexie, et elle luttait avec la mort. Ses membres étaient tordus: une de ses mains était agrippée à un bâton de chaise, et le tenait si ferme qu'on ne put aisément le lui faire lâcher; son autre bras était passé sur sa tête, et ses deux pieds, étendus et joints, s'appuyaient avec force contre la barre de la table. Bref, elle gisait là comme un agonisant dans le travail de la mort: cependant elle survécut aussi.

La pauvre créature n'était pas seulement épuisée par la faim et brisée par les terreurs de la mort; mais, comme nous l'apprîmes de l'équipage, elle avait le cœur déchiré pour sa maîtresse, qu'elle voyait mourante depuis deux ou trois jours et qu'elle aimait fort tendrement.

Nous ne savions que faire de cette pauvre fille; et lorsque notre chirurgien, qui était un homme de beaucoup de savoir et d'expérience, l'eut à grands soins rappelée à la vie, il eut à lui rendre la raison; et pendant fort long-temps elle resta à peu près folle, comme on le verra par la suite.

Quiconque lira ces mémoires voudra bien considérer que les visites en mer ne se font pas comme dans un voyage sur terre, où l'on séjourne quelquefois une ou deux semaines en un même lieu. Il nous appartenait de secourir l'équipage de ce navire en détresse, mais non de demeurer avec lui; et, quoiqu'il désirât fort d'aller de conserve avec nous pendant quelques jours, il nous était pourtant impossible de convoyer un bâtiment qui n'avait point de mâts. Néanmoins, quand le capitaine nous pria de l'aider à dresser un grand mât de hune et une sorte de mâtereau de hune à son mât de misaine de fortune, nous ne nous refusâmes pas à rester en panne trois ou quatre jours. Alors, après lui avoir donné cinq barils de bœuf et de porc, deux barriques de biscuits, et une provision de pois, de farine et d'autres choses dont nous pouvions disposer, et avoir pris en retour trois tonneaux de sucre, durum, et quelques pièces de huit, nous les quittâmes en gardant à notre bord, à leur propre requête, le jeune homme et la servante avec touts leurs bagages.

Le jeune homme, dans sa dix-septième année environ, garçon aimable, bien élevé, modeste et sensible, profondément affligé de la perte de sa mère, son père étant mort à la Barbade peu de mois auparavant, avait supplié le chirurgien de vouloir bien m'engager à le retirer de ce vaisseau, dont le cruel équipage, disait-il, était l'assassin de sa mère; et par le fait il l'était, du moins passivement: car, pour la pauvre veuve délaissée ils auraient pu épargner quelques petites choses qui l'auraient sauvée, n'eût-ce été que juste de quoi l'empêcher de mourir. Mais la faim ne connaît ni ami, ni famille, ni justice, ni droit; c'est pourquoi elle est sans remords et sans compassion.

Le chirurgien lui avait exposé que nous faisions un voyage de long cours, qui le séparerait de touts ses amis et le replongerait peut-être dans une aussi mauvaise situation que celle où nous l'avions trouvé, c'est-à-dire mourant de faim dans le monde; et il avait répondu:—«Peu m'importe où j'irai, pourvu que je sois délivré, du féroce équipage parmi lequel je suis! Le capitaine,—c'est de moi qu'il entendait parler, car il ne connaissait nullement mon neveu,—m'a sauvé la vie, je suis sûr qu'il ne voudra pas me faire de chagrin; et quant à la servante, j'ai la certitude, si elle recouvre sa raison, qu'elle sera très-reconnaissante, n'importe le lieu où vous nous emmeniez.»—Le chirurgien m'avait rapporté tout ceci d'une façon si touchante, que je n'avais pu résister, et que nous les avions pris à bord touts les deux, avec touts leurs bagages, excepté onze barriques de sucre qu'on n'avait pu remuer ou aveindre. Mais, comme le jeune homme en avait le connaissement, j'avais fait signer à son capitaine un écrit par lequel il s'obligeait dès son arrivée à Bristol à se rendre chez un M. Rogers, négociant auquel le jeune homme s'était dit allié, et à lui remettre une lettre de ma part, avec toutes les marchandises laissées à bord appartenant à la défunte veuve. Il n'en fut rien, je présume: car je n'appris jamais que ce vaisseau eût abordé à Bristol. Il se sera perdu en mer, cela est probable. Désemparé comme il était et si éloigné de toute terre, mon opinion est qu'à la première tourmente qui aura soufflé il aura dû couler bas. Déjà il faisait eau et avait sa cale avariée quand nous le rencontrâmes.

Nous étions alors par 19 degrés 32 minutes de latitude, et nous avions eu jusque là un voyage passable comme temps, quoique les vents d'abord eussent été contraires.—Je ne vous fatiguerai pas du récit des petits incidents de vents, de temps et de courants advenus durant la traversée; mais, coupant court eu égard à ce qui va suivre, je dirai que j'arrivai à mon ancienne habitation, à mon île, le 10 avril 1695.—Ce ne fut pas sans grande difficulté que je la retrouvai. Comme autrefois venant du Brésil, je l'avais abordée par le Sud et Sud-Est, que je l'avais quittée de même, et qu'alors je cinglais entre le continent et l'île, n'ayant ni carte de la côte, ni point de repère, je ne la reconnus pas quand je la vis. Je ne savais si c'était elle ou non.

Nous rôdâmes long-temps, et nous abordâmes à plusieurs îles dans les bouches de la grande rivière Orénoque, mais inutilement. Toutefois j'appris en côtoyant le rivage que j'avais été jadis dans une grande erreur, c'est-à-dire que le continent que j'avais cru voir de l'île où je vivais n'était réellement point la terre ferme, mais une île fort longue, ou plutôt une chaîne d'îles s'étendant d'un côté à l'autre des vastes bouches de la grande rivière; et que les Sauvages qui venaient dans mon île n'étaient pas proprement ceux qu'on appelle Caribes, mais des insulaires et autres barbares de la même espèce, qui habitaient un peu plus près de moi.

Bref, je visitai sans résultat quantité de ces îles: j'en trouvai quelques-unes peuplées et quelques-unes désertes. Dans une entre autres je rencontrai des Espagnols, et je crus qu'ils y résidaient; mais, leur ayant parlé, j'appris qu'ils avaient unsloopmouillé dans une petite crique près de là; qu'ils venaient en ce lieu pour faire du sel et pêcher s'il était possible quelques huîtres à perle; enfin qu'ils appartenaient à l'île de la Trinité, située plus au Nord, par les 10 et 11 degrés de latitude.

Côtoyant ainsi d'une île à l'autre, tantôt avec le navire, tantôt avec la chaloupe des Français,—nous l'avions trouvée à notre convenance, et l'avions gardée sous leur bon plaisir,—j'atteignis enfin le côté Sud de mon île, et je reconnus les lieux de prime abord. Je fis donc mettre le navire à l'ancre, en face de la petite crique où gisait mon ancienne habitation.

Sitôt que je vins en vue de l'île j'appelai VENDREDIet je lui demandai s'il savait où il était. Il promena ses regards quelque temps, puis tout à coup il battit des mains et s'écria:—«O, oui! O, voilà! O, oui! O, voilà!»—Et montrant du doigt notre ancienne habitation, il se prit à danser et à cabrioler comme un fou, et j'eus beaucoup de peine à l'empêcher de sauter à la mer pour gagner la rive à la nage.

—«Eh bien! VENDREDI, lui demandai-je, penses-tu que nous trouvions quelqu'un ici? penses-tu que nous revoyions ton père?»—Il demeura quelque temps muet comme une souche; mais quand je nommai son père, le pauvre et affectionné garçon parût affligé, et je vis des larmes couler en abondance sur sa face.—«Qu'est-ce, VENDREDI? lui dis-je, te fâcherait-il de revoir ton père?»—«Non, non, répondit-il en secouant la tête, non voir lui plus, non jamais plus voir encore!»—Pourquoi donc, VENDREDI, repris-je, comment sais-tu cela?»—«Oh non! oh non! s'écria-t-il; lui mort il y a long-temps; il y a long-temps lui beaucoup vieux homme.»—«Bah! bah! VENDREDI, tu n'en sais rien; mais allons-nous trouver quelqu'un autre?»—Le compagnon avait, à ce qu'il paraît, de meilleurs yeux que moi; il les jeta juste sur la colline au-dessus de mon ancienne maison, et, quoique nous en fussions à une demi-lieue, il se mit à crier:—«Moi voir! moi voir! oui, oui, moi voir beaucoup hommes là, et là, et là.»


Back to IndexNext