XXIV

Averti par l’enfant bohème, Rampal, encore endolori de sa chute de l’autre jour, ne songea pas à venir surprendre Renaud pour son compte. Il fit mieux. Il alla tout aussitôt dénoncer à Livette le rendez-vous dans la cabane.

—Ton fiancé, Livette, celui qui si bien te défend contre un baiser sans malice, est, cette nuit, avec une femme, et tu dois deviner laquelle, au mas d’Icard, dans laCabane du Conscrit.

Et comme Livette demeurait toute saisie et pâle:

—Ton père a de bons chevaux. Si tu veux voir, tu verras. La chose en vaut la peine!

—Merci, Rampal, dit Livette.

Pas un instant, elle ne douta que ce ne fût vrai; et elle avait dit à son père:

—Allons au mas d’Icard, mon père, puisque vous en connaissez les fermiers. Allons au mas d’Icard tout de suite; mon bonheur en dépend. J’ai là, demain matin, quelque chose à voir.

Il n’avait pas compris, le pauvre homme, mais ilétait toujours docile à ses caprices. Tout de suite on était parti pour le Château d’Avignon.

Au Château, on avait laissé la carriole; on avait attelé au cabriolet les deux meilleurs chevaux, et, d’un trait, fait sept à huit lieues.

—Merci, mon père. Il fallait que je fusse ici demain matin. Je vous dirai pourquoi....

Il était onze heures du soir.

Et quand tout le monde fut couché, Livette, furtivement, connaissant «l’endroit»,—qu’elle s’était de nouveau fait désigner par son père, tantôt, dans cette nuit claire,—Livette était venue rôder autour de son malheur, car l’amour ne sait pas d’obstacles, et à travers tout, nous allons à notre destin et courons jusqu’à la mort après notre dernière peine.

Et alors?... Oh! à travers sa rêverie de malade, Livette se revoyait toujours à ce moment terrible où elle rôdait autour du marais. Vraiment, elle y était encore, en détresse!

Autour du marais, dans la nuit, Livette tournait comme une mouette en peine. Comme une âme d’enfer, elle tournait, autour du marécage, essayant de percer du regard la masse sombre des roseaux et des tamaris.

De temps en temps, selon l’endroit d’où elle regardait, elle apercevait la toiture grise de la cabane, comme argentée sous la lune.

Y avait-il quelqu’un? Rampal lui avait-il dit vrai? Allait-elle perdre cette occasion de se convaincre par ses yeux de la trahison de Renaud?

Allait-elle donner sa vie à un traître, sans être parvenue à le dévoiler, quoique avertie? Et, de ses yeux dilatés, elle croyait voir des lueurs, qui n’existaient pas, ou bien,—si elle voyait réellement un peu de la lumière qui sortait par les joints de la porte,—elle doutait de ses yeux.

Dans ses oreilles, où tintait son sang, elle croyait entendre des paroles. Il semblait à Livette, par moments, que sa tête éclatait. Elle voyait, dans sa tête, sous son crâne, une grande clarté toute blanche, et, au milieu de cette lumière, la gitane et Renaud, ensemble.... Oh! ne pas savoir!...

Et si cela était, que ferait-elle?

L’essentiel était de savoir. Après, on verrait. Si elle était assez forte, si elle pouvait,—sans doute, elle tuerait cette femme.—Comment? Livette ne savait pas. Rien qu’avec un regard peut-être!... La folie monte du marais, avec les miasmes, la nuit.... Livette se sentait devenir folle.

—Par où, mon père, avait-elle dit, va-t-on jusqu’à la cabane?

Ah! oui, le sentier marqué par des piquets? Il est à gauche des piquets, le sentier! Ces pieux, elle ne les voyait pas, dans l’eau noire, montrer leur tête.Des crapauds étaient dessus peut-être, tournés vers la lune; des tortues, sur ceux qui affleuraient l’eau.... Mais non, c’étaient des herbes qui les recouvraient tous. Et les yeux de Livette se faisaient mal à force de s’ouvrir tout grands, dans la nuit, sur les choses vagues, et d’y vouloir lire.

Mais si Rampal l’avait trompée?

A un moment, il lui sembla entendre quelque chose de semblable à cette musique bohémienne qui avait fait danser les serpents... mais si faible!... C’était, pour sûr, dans sa tête malade... car, si c’était la vraie musique, toutes les couleuvres du marais en sortiraient pour danser aussi, toutes à la fois, sous la lumière de la lune!

Bah!... Pourquoi avoir peur? Est-ce qu’il y en a tant que ça, de ces reptiles, dans le pays? Ils n’aiment ni le sel des marécages ni le grand vent....

Elle tournait autour du marais, comme une mouette perdue en mer....

... Pour sûr, pour sûr, voici le passage, voici le sentier sous l’eau, les piquets qui le marquent! Il faut avoir, en marchant, les piquets à main droite....

Elle va faire un pas, et n’ose... mais voilà qu’un bruit de voix vient à elle.... Elle reconnaît deux voix!... deux!... à ne pas s’y tromper!... Et voici maintenant, pour sûr, le bruit métallique du tambour de basque, qui, tressautant sous la lune, à travers lesroseaux, lui apporte au cœur la vision affreuse de la joie de l’autre!

... Elle ira donc. Après tout, puisque son malheur est certain, quand elle en mourrait, qu’importe! Ah! comme il serait puni, si, au petit jour, en sortant, il la trouvait là, noyée....

Elle fait un pas: elle enfonce! mais elle n’a pas crié... non! elle se tirera de là toute seule, il le faut. Elle saisit à pleins poings les herbes, les roseaux qui craquent.... Elle enfonce! Ah! mon Dieu!... est-ce qu’elle va mourir là?... Ils seraient trop contents, tous les deux, de l’avoir tuée!... Il ne faut donc pas qu’elle meure! Elle ne veut pas, d’abord!... Elle se débat, et enfonce davantage. En soulevant un pied, elle fait du large à l’autre qui descend, descend, et la vase la gagne. Elle en a jusqu’à la ceinture; et pourtant elle ne peut s’empêcher de relever, l’un après l’autre, ses pieds, comme pour monter l’escalier imaginaire, l’échelle solide qu’elle rêve, qu’elle ne trouve jamais!...

A chaque effort vers en haut, elle descend plus bas; c’est horrible. Et dans ses mains trop petites elle ne prend pas assez d’herbes, pas assez de roseaux à la fois!... Tout cède, tout manque tout autour d’elle!... Comme ils cassent entre les doigts, les roseaux!... comme des fils de verre! Il lui semble que des bêtes froides frôlent ses jambes, ses mains... ah! oui, lescouleuvres... les sangsues! Elle sera dévorée vivante, par les sangsues... Mais où donc est ce piquet, près du bord,—qu’elle a cru voir tantôt? Elle lâche les herbes qu’elle tient, et cela fait qu’elle enfonce davantage encore, toujours davantage. Maintenant, l’eau froide inonde ses seins, entoure son cou, monte vers sa bouche.... Lui faudra-t-il tout à l’heure boire cette eau sale?... Alors, elle se débat dans un dernier effort.... Ses cheveux dénoués s’enroulent à son cou, comme pour l’étrangler, mouillés, visqueux, froids... des couleuvres!... Elle se débat, jette ses deux mains en tous sens.... Le piquet de bois, solide, ferme, se rencontre sous une de ses deux mains.... Saintes Maries!... Elle le saisit, crispe ses doigts dessus, ne le lâche plus, y fait entrer ses ongles.... Elle ne le lâchera pas, même morte!... Mais son bras n’a plus la force de la soulever, et sa tête, qui se renverse, lui tourne, lourde... ses yeux se ferment.... Est-ce que c’est cela, mourir? C’est alors, en s’évanouissant, qu’elle a crié, la courageuse petite,—alors seulement. Et son cri sur le marais a passé comme l’appel des oiseaux d’hiver qui, éternellement, au-dessus de toutes les eaux du monde, cherchent un repos qui jamais ne se trouve....

Ce mauvais rêve, Livette le recommença plusieurs fois, pendant que les femmes du mas d’Icard s’empressaient, un peu trop bruyantes, autour de son lit.Enfin, le silence se fait dans sa chambre! Elle voit entrer son père, à qui elle ne veut rien expliquer.... On a fait dire à la mère-grand de ne pas s’inquiéter, qu’on reviendra dans trois jours seulement.... Livette demande à voir Renaud. Le père va le lui chercher. Elle ferme les yeux.

Elle croit se rappeler, maintenant, certaines choses qu’elle a éprouvées durant son sommeil de mort, dans la gargate, et qu’elle n’a pas retrouvées dans son rêve. Elle se sent soulevée par les bras de Renaud, et cela, enfin, c’est la chose désirée, après tout, la vie quand même, la protection de celui qu’elle aime; c’est la douleur de son ami sur elle, qui est morte.... Mais avant cela, un moment avant, n’a-t-elle pas senti sur elle l’influence d’un regard?...

... Entre ses paupières, son regard à elle filtre, voilé; il passe à travers ses cils qui lui semblent un grillage épais, et, devant elle, elle croit voir, debout, la gitane, la bohémienne de malheur! Oui, c’est elle, c’est bien elle. Elle est là, droite. Elle semble grande, très grande. Elle touche le ciel avec sa tête. Elle est sur le sentier qui conduit à la cabane. Elle revient à présent du rendez-vous.... Elle vient d’embrasser Renaud! Quand paraîtra-t-il, lui? Ne va-t-elle pas s’en aller, l’ombre noire de la sorcière, qui est là, toute droite? «Que veux-tu encore, sorcière? Ne vois-tu pas bien que je suis morte? Il faut que tu me croiesmorte.... Alors tu me laisseras, à la fin!... Elle sourit toujours, cette femme si méchante.... Ah! la voilà qui s’en va.... Comme son regard était lourd! Et comme elle était grande! Elle me cachait toute la lumière! Maintenant, je revois le ciel.... C’est toi, Renaud, c’est toi, Jacques, qui dans tes bras m’as prise comme morte?... Enfin, c’est toi!»

Ainsi criait, dans un délire qui l’avait ressaisie, la pauvre Livette. Mais, près de son lit, Renaud était assis, et, la face dans ses mains, il l’écoutait. Elle reprit: «C’est toi? tu me crois morte? et dans tes bras, vite, tu m’emportes, je le sens bien.... Mais pourquoi, en me voyant ainsi, ne pleures-tu pas?... Enfin, c’est toi! Je suis morte et je te sens, cependant! Tu me tiens. Ton cœur bat fort. Le mien ne bat plus.... Où donc étais-tu, méchant? Que lui disais-tu? Enfin, cela est passé!... Elle est donc bien plaisante à ton cœur, cette femme? Pourquoi ne viens-tu plus, les soirs, dans la maison de mon père? Il t’aime bien. La grand’mère est bonne. Vois-tu comme elle est encore fidèle à son mari, qui est mort?... Les gens de son siècle, comme elle dit, savaient mieux s’aimer. Est-ce vrai! le crois-tu, Jacques? Et si je meurs, ne garderas-tu pas mon souvenir, comme grand’mère celui de père-grand?... Pourquoi me fais-tu souffrir?... C’est donc fini d’aller à nous deux sous le grand aube? Notre joli banc de pierre sous les rosiers, il est triste à présent et seul comme une pierre de tombe!... Ah! si tu avais voulu! J’étais jolie, va, jolie, jolie! Et maintenant, je serai laide. Car j’ai fini de vivre, même si je ne suis pas morte.... J’ai fini, fini, fini!...»

Livette, transportée depuis bien des jours au Château d’Avignon, ne se relevait pas. Les fièvres, obstinées, revenaient. Rien n’y faisait.

Est-ce que vraiment, mon Dieu! elle était condamnée à mourir! et lui à le voir? Est-ce qu’il allait perdre cet avenir entrevu, de bonheur paisible, d’amour calme, dans le mariage? Cette joie, goûtée si peu de temps, d’avoir à protéger une femme mignonne, faible et chérie comme une enfant?—La douceur d’avoir une famille, cette douceur qu’il ignorait, l’orphelin, à laquelle il avait rêvé souvent comme à une chose de paradis, était-il condamné à ne pas la connaître, pour en avoir oublié le désir un seul jour? Cette image, chère aux gens de campagne, d’une cheminée qui, fumante sur le toit, semble leur dire, du plus loin: «La soupe est chaude, la femme attend, l’enfant appelle,» lui revenait parfois en l’esprit, et il soupirait profondément!

Le châtiment qu’il voyait venir ne lui paraissaitpas proportionné à la faute. Il n’y avait pas de justice!

Quel est donc ce mystère, terrible entre tous: l’amour du cœur séparé de l’autre, et l’amour des sens plus puissant, quand bien même on reconnaît le premier comme certain et plus doux?

Entre la chapelle haute et la crypte souterraine de l’église des Saintes-Maries-de-la-Mer, sur le plain-pied de la vie humaine, le miracle vient-il toujours d’en bas? Et, si cela est, en est-ce moins le miracle? Qui de vous a sondé la vie? Qui peut dire: «Elle est injuste», ou: «Elle est inutile», ou bien: «Ce que je ne vois pas n’est point»? Qui dira si les souffrances de Livette ou de Renaud, leurs troubles et leurs efforts d’âme, tous les mouvements invisibles et inexprimables d’eux-mêmes (qui en sont inconscients) ne préparent pas des réalités d’esprit inconcevables à nos esprits? L’idéal, ce rêve du mieux, est la condition essentielle du développementmatérieldes êtres. Aucune force ne se perd; toutes se transforment: «Tout sert! disait le vieux berger Sigaud. Il faut de tout pour faire un monde!»

Livette avait pardonné à Renaud. Renaud ne s’était pas pardonné à lui-même.

Quelquefois il la regardait avec attendrissement et il souffrait en elle, des heures entières. Quelquefois il avait contre elle de subites rages, et comme des accèsde méchanceté.... N’était-elle pas l’obstacle? Il se croyait, dans ce moment-là, possédé d’un diable, et près du lit de Livette, il s’agenouillait alors en invoquant les saintes, les femmes de pitié.

—Oh! maintenant, comme elle était amaigrie! Ses yeux semblaient avoir grandi, et, de bleus qu’ils étaient, être devenus noirs, parce que la pupille en était toujours dilatée. Ses longs cheveux blonds ne luisaient plus. Il semblait que l’eau boueuse du marais les eût ternis pour toujours.

Elle tressaillait souvent à des bruits qu’elle croyait entendre.

Elle, qui jadis ne parlait guère, elle ne cessait de conter des choses qu’elle avait rêvées, se fâchant lorsqu’on ne s’en souvenait pas.

Les médecins d’Arles essayèrent de tout. Rien n’y fit.

—Je ne veux plus de leurs remèdes, dit-elle un jour à Renaud. Pour la fièvre du marais, oui, peut-être, ils y pourraient faire, mais il y a autre chose. C’est mon cÅ“ur que tu as noyé... Je ne te croirais plus: il vaut mieux que je meure.

Elle n’avait rien expliqué à son père, à la grand’mère.

—Ils t’auraient chassé, disait-elle, et je voulais te voir jusqu’à la fin.

Son voyage au mas d’Icard, sa fuite nocturne, sonaccident, tout était mis sur le compte d’un accès de fièvre, qui l’aurait fait agir, tandis qu’au contraire son mal venait de tout cela.

Renaud, par un effort désespéré, se ressaisit enfin.... Était-ce pour toujours? Il voulait le croire puisqu’il fallait que cela fût, pour la faire vivre.

Il ne voulait pas penser à l’autre. Il voulait se repentir. Il arrachait à chaque instant de lui, avec sa volonté,—comme une herbe avec la main—quelqu’un de ses souvenirs.... Il contait de gaies histoires, faisant semblant d’en rire le premier.

Il avait donc pour Livette une grande pitié; mais n’importe: il n’aurait pas fallu soulever une pierre bien grosse pour retrouver dans son cœur, à un endroit qu’il savait bien, la vipère endormie.

—Je mourrai, je mourrai! disait souvent Livette, mais je veux revoir la fête des Saintes. Je veux durer jusque-là. Tu me porteras sur les châsses, c’est là que je veux mourir. Et, à mon enterrement, je veux que les gardians, tes camarades, suivent à cheval,—promets-le-moi—avec leurs piques baissées vers la terre, comme des soldats que j’ai vus, en Avignon, un jour, porter ainsi leurs fusils en allant vers le cimetière.

Avec une sorte de gaieté, elle revenait souvent sur cette image de son enterrement, l’embellissait d’un détail, disant de l’air d’un enfant qui joue:

—Il y aura des lis, comme à la procession des Saintes lorsqu’on va bénir la mer; je veux beaucoup de lis!... C’est si joli, les lis blancs, si blancs! Ils sont si fiers sur leurs tiges, ils sentent si bon!

Cependant la saison tournait; les mois revenaient, tout semblables aux mêmes mois du passé, depuis des siècles.

L’été incendia le ciel, la mer et la terre, tirant des marécages jusqu’à la dernière goutte d’humidité, faisant flotter, dans l’air lourd qu’on respire, la malice des miasmes.

Les moissons se firent; puis les vendanges. C’était l’automne. Maintenant le rouge-gorge chantait dans le parc du Château d’Avignon. Les nuits redevenaient longues. Les feuilles tombaient. La tristesse de l’année recommençait.

Les boutons d’or avaient disparu. Le Vaccarès, desséché tout l’été, ne montrait plus au soleil son beau fond de terre gris de souris. C’était, de nouveau, une mer. Le ton léger, citronné, des ciels de septembre, s’était depuis longtemps caché sous les brumes montantes.

Les oiseaux de passage recommençaient à voler sur l’île miroitante, qui leur promettait des proies. L’aiglon accourait des Alpilles faire la guerre aux oiseaux pêcheurs. Et dans les nuits bourdonnantes de pluie et de rafales, les cigognes et les grues, les oies,qui là-haut, dans le noir mouillé, s’avancent en triangles, poussaient des cris pareils à des cris d’alarme.

Les douleurs de Livette s’aigrissaient. Elle passait toutes ses journées assise près de sa fenêtre.

Un soir que Renaud veillait à côté d’elle, en silence (une lampe éclairait faiblement la chambre), pendant que la grand’mère et le père Audiffret dînaient dans la salle basse, Livette, tout à coup, se leva toute droite, puis recula, en criant:

—La voici! la voici! non! non! ne la suis pas! Je ne veux pas! non, non, Jacques!

Renaud, debout lui aussi, regarda Livette d’un œil égaré; puis, ayant suivi la direction de son regard, il se mit à trembler. Dans le cadre de la fenêtre, un spectre pâle, incertain, mais très reconnaissable, la bohémienne... était là!... A peine l’eut-il reconnue, qu’elle disparut, en lui faisant un signe d’intelligence:

«Viens!»

Ce n’était pas une vision de la malade puisque, lui aussi, il avait vu!

En tous deux peut-être l’île fiévreuse avait mis le poison de ses miasmes. La semence de la fièvre fourmillait et fleurissait en eux. Le mal des paluns mettait dans leur cerveau, comme dans un miroir trouble, l’image éternellement répétée des choses plaintives du désert, auxquelles se mêlait la forme de leurs pensées.

—N’y va pas! n’y va pas! mon Jacques!

Sur ses genoux, Livette se traînait à terre, suppliante, secouée de sanglots, s’accrochant des deux mains à la veste du gardian....

Le père et la grand’mère étaient accourus.

Le père sanglote aussi et ne sait que faire. La grand’mère, lente, s’assied au chevet du lit où Renaud, bien doucement, a déposé Livette....

Muette, calme, la vieille, vers le crucifix de cuivre, vers les images des Saintes, accrochées au fond de l’alcôve, lève un long regard, beau de confiance.

Et—sur le lit—Livette poussant ses cris d’oiseau perdu, crispant ses doigts autour d’elle comme pour se rattacher à la vie, aux roseaux du marais où elle croit se noyer encore,—Livette se meurt....

Livette est morte.

Les gardians, à cheval, la pique baissée, l’ont accompagnée au cimetière. Son chien préféré l’a suivie.

Renaud, sur sa tombe, a mis des lis. Elle dort dans le cimetière des Saintes, au pied des dunes, sous les lis cultivés, parmi les asphodèles sauvages, au bord de la mer.

Renaud est retourné au désert, trop pareil à ce taureau qui, blessé dans le cirque, regagne ses horizons, les solitudes du marais, où il pourra lécher ses blessures, se répandre en fureur, meugler aux nuages,et secouer inutilement mais en liberté le fer resté dans la plaie.

On a trouvé un jour, au bord du Vaccarès, le corps sanglant de Rampal, percé de deux coups de corne. Bernard seul a pu voir son duel avec Renaud, un soir, à l’heure où le couchant est tout rouge.... Ils se prirent corps à corps, au milieu même de la manade, et Renaud, soulevant de terre son ennemi, à pleins bras, le coucha de dos, crevé, sur les cornes d’une taure qui arrivait contre eux, et qui, d’un coup de sa tête lourde, rejeta en l’air un cadavre.

Sans un cri, Rampal était mort. Où Rampal tomba, il resta trois jours. Les taureaux noirs, qui neuf jours pleurent lorsque l’un d’eux est tombé mort dans le pâturage, mugirent trois jours durant, autour du corps de Rampal, de loin.

Bernard seul a vu le duel et n’en a rien dit; mais les gens du désert le savent; ils ont deviné.

Renaud, après cela, est devenu, lui aussi, comme un fantôme.

Par tous les temps, été, hiver, pluie et soleil, on l’aperçoit, ici ou là, au bout des horizons camarguais, droit et triste sur son cheval, son trident au poing....

Il regrette Livette. Il aime Zinzara. Il ne pleure que sur lui, le malheureux! Il a perdu le paradis des tendresses entrevues et l’enfer savoureux des amours sauvages qu’il a goûtées. Il n’a rien. Il luisemble que la mort de Livette, qu’il se reproche, le laisse libre de se ruer à sa passion pour l’autre, mais l’autre est absente,—et, absente, elle le torture avec autant d’acharnement que le jour où, attachée aux crins de son cheval, elle le bravait d’insultes, le poignait de désirs, sans qu’il osât la secouer, la fouler à terre, ni la prendre.

Son souvenir est sur lui comme l’œstre obstiné à revenir sur la trace saignante de sa piqûre. Il se secoue en vain: il ne peut pas s’en débarrasser. Renaud aime Zinzara; il la veut sans espérance, et, dominé par ce désir unique, il n’en éprouve plus aucun autre, en sorte que la puissance de sa jeunesse s’accumule en lui et l’affole.

Les maisons amies, les lieux de fête où il accourait autrefois ne l’intéressent plus, parce que le seul être qu’il cherche ne peut pas s’y trouver. Le désert, peuplé jadis pour lui d’espérances, lui est vide maintenant. Les chemins qui s’y croisent ne mènent plus pour lui nulle part.

Il s’est surpris parfois, dans les nuits, à mugir avec ses taureaux, à travers le vent qui les tourmente, vers les horizons perdus. C’est un possédé. Un démon l’habite.

Quand, las d’errer et d’être à cheval, il veut s’étendre enfin un jour et dormir, il gagne la cabane de ses amours, au milieu de la gargate, et là, biensûr de sa solitude, il se vautre comme une bête dans sa rage d’être seul. Il ressort un matin de sa retraite, plus défait, plus misérable, plus poursuivi de visions que jamais.

Il croit voir par instants, sous les sabots de son cheval, Livette, suppliante, folle, les mains tendues... mais il donne de l’éperon et il passe.... Un cri terrible le suit partout.

Il marche vers un autre spectre qui, là-bas, à l’autre bout de l’horizon, l’appelle.... Il dit, à qui veut l’entendre, qu’il est venu d’Égypte où il était roi, et qu’il y retournera un jour, le roi de Camargue.

Son esprit fou semble maintenant l’esprit même de la lande sauvage. Il croit voler en cercle avec les oiseaux du marais qui pleurent dans la bruine. Le mistral fouette ses ailes. Quand le vent passe dans ses cheveux, il plaint la pauvre herbe de la steppe que le mistral torture.

C’est en lui-même que bourdonnent toutes les lamentations des roseaux, des eaux, des marais, des fleuves, et toute cette grande rumeur gémissante est sans cesse traversée en lui par un cri—oh! si déchirant!—le cri de Livette!

Comme le clocher de l’église des Saintes est plein de hiboux, son cœur est plein de ses remords de chrétien; et la bonté du curé pour lui ne les chasse pas.

Quand il arrive devant la mer, l’envie, bien des fois, lui vient de pousser son cheval, sanglant sous l’éperon, vers le grand large, toujours, toujours, jusqu’à ce qu’il se perde là-bas, du côté de ce pays, vaguement rêvé, d’où viennent les saintes et les bohémiens... mais quelque chose l’arrête; sa destinée le retient; il appartient à son royaume!

S’il a ressenti une heure de paix, ce fut un matin, où parmi les cauchemars habituels que lui inspirait le souvenir de Zinzara, il a vu, dans un bon rêve, Livette, souriante, vêtue de blanc, des lis aux mains, pareille aux saintes des tableaux d’église, et lui disant: «Je t’ai pardonné. Pardonne-toi.»

Le répit n’a pas duré, car il ignore, le bouvier, que l’excès du repentir est un crime, lorsqu’il en arrive à sécher dans l’homme les sources de la volonté, qu’il stérilise les champs d’action, qu’il barre les voies du mieux faire.

Le pardon de soi-même, à l’heure utile, après les justes pénitences, est un des secrets de la sagesse des hommes; puisque, sans cela, la première faute, entraînant le désespoir définitif, dispenserait à tout jamais de tous les courages.

C’est l’avis de M. le curé, que Renaud écoute en confession, sans l’entendre.

Il souffre donc sans cesse, en attendant l’heure d’apaisement. Il est pareil à ces gîtes, abandonnésdes pâtres et des troupeaux, à ces «jass» du désert, tout noirs d’un vieil incendie, et entourés de ronces à l’endroit même où fleurissaient quelques rosiers jadis. Il est pareil encore aux agaves qui, après avoir poussé si haut la tige fleurie de leurs amours, pourrissent aussitôt sur place, dans la désolation.

Le rêve où Renaud a vu Livette, M. le curé, à plusieurs reprises, le lui a expliqué, mais toujours inutilement.

Comment, du reste, son remords cesserait-il, puisque sa passion dure toujours, et qu’éternellement il recommence, en désirs, la faute d’où est sorti tout le mal?

Il n’y a pourtant, mes amis, qu’une sagesse: «Plante un arbre, bâtis une maison, fais un enfant. Sois patient: tout arrive. Ce qui ne se trouve pas en cent ans, se trouve en six mille.... L’avenir, c’est encore toi!»

Lorsque Renaud, dans le songe de sa vie malade, vient à sentir parfois l’amour en lui plus fort que sa passion, il lui semble alors que Livette, de son côté, l’attire dans la mort; mais les êtres de vérité et de bonté n’inspirent jamais la destruction.

Cela, du moins, il le sent bien. Il croit que la mort volontaire ne le ferait pas sortir du cercle desmaudits.... Il descendrait, en effet, plus bas, dans le gouffre en spirale des damnés d’amour.

On dit que les noyés du Rhône, entraînés sans doute par l’irrésistible courant, qui les rassemble tous aux embouchures, reviennent, à de certains soirs, faire à la surface des eaux, un sabbat de désespérés.

Heureux sont-ils cependant, puisqu’ils sont, alors, réunis!

Mais les noyés des eaux stagnantes, et ceux qui, pour les rejoindre, sont morts volontairement, restent des spectres solitaires. Ils se cherchent sans cesse, et ils ne s’atteindront jamais. Ce sont des âmes damnées. Elles errent dans le désert en s’appelant, sans même se rapprocher ni se voir; et, sans fin, sans fin, dans la nuit, on entend, aux déserts de Crau et de Camargue, des plaintes longues, perdues, inutiles, se croiser à travers les étendues....

Ce sont les horizons mêmes qui s’appellent et se répondent en fuyant....

38369.—ImprimerieLahure, 9, rue de Fleurus, à Paris.

NOTES:[A]Q’aurait dit M. le curé, s’il eut appris qu’un poète contemporain, M. Pierre Gauthiez, a consacré l’erreur trop répandue! Selon lui, une Marie l’Égyptienne vint en Camargue dans la barque des Saintes.... Quand elles eurent abordé, il fallut payer le passage au batelier dévoué qui les avait aidées à faire la traversée prodigieuse. L’une lui donna un brin de romarin qui avait touché les lèvres du Christ; l’autre une boucle de ses blonds cheveux.... Et quant à la troisième....L’Égyptienne au doux Å“il sombre,Debout auprès d’un olivier,Regarda le beau batelier.Elle prit son voile de lin,Et découvrit sa chair de vierge,Pure et luisante, ainsi qu’un ciergeSous le soleil à son déclin.Elle fut toute nue, et commeSur le sable roux, le jeune hommeS’agenouillait, la lèvre en feu,Tendant ses bras comme vers Dieu,La sainte, sans robe ni voiles,Pareille aux célestes étoiles,Lui dit: «Tu vois, mon batelier,Je n’ai que Moi pour te payer!»[B]Latarasquen’est peut-être que la représentation, follement grandie par l’imagination populaire, des crocodiles du Rhône. Celui-ci, le dernier qu’on ait vu en Camargue, dit-on, est aujourd’hui suspendu, avec une inscription qui en constate la provenance, Ãl’Hôpital des Antiquaillesde Lyon. L’inscription ajoute: «Don de M. le curé des Saintes-Maries-de-la-Mer.»[C]Parmi les chants naïfs qu’adressent aux saintes les pèlerins, souvent éclatent les hymnes, devenus populaires de celui qu’Alphonse Daudet a nommé le GÅ“the de la Provence, Frédéric Mistral.

NOTES:

[A]Q’aurait dit M. le curé, s’il eut appris qu’un poète contemporain, M. Pierre Gauthiez, a consacré l’erreur trop répandue! Selon lui, une Marie l’Égyptienne vint en Camargue dans la barque des Saintes.... Quand elles eurent abordé, il fallut payer le passage au batelier dévoué qui les avait aidées à faire la traversée prodigieuse. L’une lui donna un brin de romarin qui avait touché les lèvres du Christ; l’autre une boucle de ses blonds cheveux.... Et quant à la troisième....L’Égyptienne au doux œil sombre,Debout auprès d’un olivier,Regarda le beau batelier.Elle prit son voile de lin,Et découvrit sa chair de vierge,Pure et luisante, ainsi qu’un ciergeSous le soleil à son déclin.Elle fut toute nue, et commeSur le sable roux, le jeune hommeS’agenouillait, la lèvre en feu,Tendant ses bras comme vers Dieu,La sainte, sans robe ni voiles,Pareille aux célestes étoiles,Lui dit: «Tu vois, mon batelier,Je n’ai que Moi pour te payer!»

[A]Q’aurait dit M. le curé, s’il eut appris qu’un poète contemporain, M. Pierre Gauthiez, a consacré l’erreur trop répandue! Selon lui, une Marie l’Égyptienne vint en Camargue dans la barque des Saintes.... Quand elles eurent abordé, il fallut payer le passage au batelier dévoué qui les avait aidées à faire la traversée prodigieuse. L’une lui donna un brin de romarin qui avait touché les lèvres du Christ; l’autre une boucle de ses blonds cheveux.... Et quant à la troisième....

L’Égyptienne au doux œil sombre,Debout auprès d’un olivier,Regarda le beau batelier.Elle prit son voile de lin,Et découvrit sa chair de vierge,Pure et luisante, ainsi qu’un ciergeSous le soleil à son déclin.Elle fut toute nue, et commeSur le sable roux, le jeune hommeS’agenouillait, la lèvre en feu,Tendant ses bras comme vers Dieu,La sainte, sans robe ni voiles,Pareille aux célestes étoiles,Lui dit: «Tu vois, mon batelier,Je n’ai que Moi pour te payer!»

L’Égyptienne au doux œil sombre,Debout auprès d’un olivier,Regarda le beau batelier.Elle prit son voile de lin,Et découvrit sa chair de vierge,Pure et luisante, ainsi qu’un ciergeSous le soleil à son déclin.Elle fut toute nue, et commeSur le sable roux, le jeune hommeS’agenouillait, la lèvre en feu,Tendant ses bras comme vers Dieu,La sainte, sans robe ni voiles,Pareille aux célestes étoiles,Lui dit: «Tu vois, mon batelier,Je n’ai que Moi pour te payer!»

L’Égyptienne au doux œil sombre,Debout auprès d’un olivier,Regarda le beau batelier.

Elle prit son voile de lin,Et découvrit sa chair de vierge,Pure et luisante, ainsi qu’un ciergeSous le soleil à son déclin.Elle fut toute nue, et commeSur le sable roux, le jeune hommeS’agenouillait, la lèvre en feu,Tendant ses bras comme vers Dieu,La sainte, sans robe ni voiles,Pareille aux célestes étoiles,Lui dit: «Tu vois, mon batelier,Je n’ai que Moi pour te payer!»

[B]Latarasquen’est peut-être que la représentation, follement grandie par l’imagination populaire, des crocodiles du Rhône. Celui-ci, le dernier qu’on ait vu en Camargue, dit-on, est aujourd’hui suspendu, avec une inscription qui en constate la provenance, Ãl’Hôpital des Antiquaillesde Lyon. L’inscription ajoute: «Don de M. le curé des Saintes-Maries-de-la-Mer.»

[B]Latarasquen’est peut-être que la représentation, follement grandie par l’imagination populaire, des crocodiles du Rhône. Celui-ci, le dernier qu’on ait vu en Camargue, dit-on, est aujourd’hui suspendu, avec une inscription qui en constate la provenance, Ãl’Hôpital des Antiquaillesde Lyon. L’inscription ajoute: «Don de M. le curé des Saintes-Maries-de-la-Mer.»

[C]Parmi les chants naïfs qu’adressent aux saintes les pèlerins, souvent éclatent les hymnes, devenus populaires de celui qu’Alphonse Daudet a nommé le Gœthe de la Provence, Frédéric Mistral.

[C]Parmi les chants naïfs qu’adressent aux saintes les pèlerins, souvent éclatent les hymnes, devenus populaires de celui qu’Alphonse Daudet a nommé le Gœthe de la Provence, Frédéric Mistral.


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