CHAPITRE II

En entrant, la jeune fille vint présenter son front au baiser de son tuteur.

— Je t’attendais pour servir le thé, lui dit sa mère.

— Je vais le faire, maman. On ne m’avait pas dit qu’il était servi.

— Et ton frère, mon enfant, est-il rentré ? demanda le général en recevant une tasse des mains de la jeune fille.

— Non, bon ami, Jacques ne rentre qu’à six heures. Il a une répétition après le lycée. Vous dînez avec nous, n’est-ce pas ? J’ai dit qu’on mette votre couvert.

— Certainement. Tu as bien fait, appuya la marquise.

— Non, vraiment, je suis désolé, mais ce soir je dois passer à mon cercle pour y rencontrer quelques amis avant mon départ.

— C’est votre tour d’inspection ?… Vous partez déjà ?

— Oui, ma petite fille… Je vais être surchargé de besogne ! des revues, des inspections, des rapports ! Ne compte pas trop que je t’écrirai pendant mon absence !

— Oh ! bon ami, vous nous donnerez de vos nouvelles ? Nous ne saurions nous en passer.

Diane éprouvait, autant qu’elle en était capable, une réelle affection pour son tuteur, qui l’avait, depuis son enfance, comblée de gâteries. Quant au général, il se sentait heureux dans ce milieu d’affections féminines, le seul où il eût l’impression de se sentir un foyer familial.

Tout en suivant avec plaisir les mouvements harmonieux de sa belle pupille, il pensait :

« Oui, vraiment, cela ferait un joli couple, Diane et Hubert… bien assorti !… La tête sage et la tête folle… trop de sécheresse d’un côté, un peu de légèreté de l’autre, mais tout cela fondu, amalgamé, fera un tout parfait ! Quel dommage qu’elle n’ait point été élevée autrement ! qu’elle n’ait reçu d’autres notions de la vie que des frivolités ! Avec les dons d’intelligence, la nature élevée qu’elle possède !… Ah ! si mon vieux camarade avait vécu !

Mme de Trivières suivait aussi avec satisfaction les allées et venues de sa fille. Elle dit tout à coup, interrompant le monologue intérieur du général :

— A propos, bon ami, pendant que je pense à vous le dire, j’ai reçu une lettre de mon gérant, Delarbre, au sujet des loyers arriérés de ma maison. Il me demande des ordres. Faut-il poursuivre, donner des congés ?

Avec l’afflux des réfugiés qui vivent à Paris, me dit-il, nous ne manquerions pas de locataires si certains locaux étaient rendus disponibles… Conseillez-moi, je ne sais que répondre ?

— Delarbre m’a parlé de cela : je l’ai vu hier.

Dans l’espèce, comme on dit au Palais, il s’agit des appartements les plus modestes de votre immeuble de l’avenue Malakoff, celui qui touche cet hôtel… Je ne vois guère comment on pourrait faire, les locataires étant, pendant la guerre, couverts par le moratorium… Ce sont, d’après ce que m’a dit le gérant, d’un côté une veuve chargée d’enfants, de l’autre, une vieille dame aveugle. Il est facile de comprendre que le renchérissement de la vie a dû bouleverser l’équilibre de leur petit budget… Mon Dieu ! ce n’est point pour vous un revenu si appréciable… Dans ces conditions… donner des congés…

— Oh ! non, non, n’est-ce pas ? qu’on les laisse tranquilles ; j’ignorais ces détails. J’écrirai à Delarbre, dit vivement la marquise, dont la bonté naturelle et spontanée reprenait facilement le dessus.

Diane dit d’un ton posé :

— Pourquoi, ma mère, user de tant de générosité envers des inconnus ? Je trouve, moi, que si vous avez le droit de reprendre vos appartements pour leur faire rapporter ce qui est dû, il est très naturel que vous en profitiez. Vous ne pouvez entrer dans le détail de circonstances particulières plus ou moins intéressantes…

« Aïe ! aïe ! pensa le général, voilà mon idole hindoue ! »

Et tout haut :

— Si je te comprends bien, Diane, ta mère devrait donner immédiatement congé à ces femmes qui n’ont pas droit à la protection du moratorium, cette veuve avec ses nombreux enfants qui n’ont d’autre tort que de ne pas être des orphelins de la guerre…, cette dame vieille… et aveugle ? Évidemment, les affaires n’ont aucun rapport avec le sentiment. Ta mère parle « générosité » et tu réponds « droit ».

Je crois, marquise, que le meilleur homme d’affaires de la maison, c’est votre fille ; c’est avec elle que votre gérant devrait s’entendre. Vous seriez certaine de ne rien perdre de vosdroits.

Mme de Trivières, un peu gênée, faisait avancer ses aiguilles avec une ardeur inusitée.

Diane avait saisi la leçon, car un flot de sang envahit la pâleur nacrée de son teint.

Elle hésita, puis… s’approchant de son tuteur, elle lui passa une main autour du cou, et dit à mi-voix les yeux baissés :

— Bon ami, vous êtes fâché ?

Il la força à relever la tête et à le regarder :

— Non, mon enfant, je ne suis pas fâché. Je suis peiné seulement, peiné… et étonné. Tu n’as jamais souffert de la vie : c’est ton excuse !

— Maman écrira dès ce soir au gérant de laisser ces gens en paix… C’est ce que vous voulez ?

Embrassez-moi, bon ami. Je ne peux pas supporter d’être fâchée avec vous !… surtout au moment de votre départ.

Le vieillard baisa avec affection le beau front blanc, il soupira… et, laissant aller la jeune fille, il répondit à une question de la marquise qui l’interrogeait sur son prochain départ.

Une demi-heure plus tard, le général traversait le jardin de l’hôtel.

Il se retourna avant de franchir la grille et entrevit derrière la haute vitre éclairée la toilette blanche et le profil pur de Diane.

La marquise, placée derrière sa fille, lui fit en souriant un signe d’intelligence. Diane lui envoya un dernier geste d’adieu ; le général leur répondit en élevant son képi, et comme conclusion à ses réflexions, il dit à demi-voix :

— Quel dommage !

Après avoir passé la grille basse qui entourait le jardin, M. d’Antivy se trouva dans une cour vaste et dallée. On y remarquait, à droite, les remises et écuries ; à gauche, le bâtiment destiné au portier dont la loge, comme celle de tous les concierges parisiens, ouvrait sa large baie sous la voûte de l’immeuble dont il a été précédemment question.

Cette maison de rapport, fort importante, de cinq étages, surélevée de mansardes, se trouvait sur le devant, en bordure de l’avenue Malakoff, tandis que, au fond de l’espace de terrain plus long que large, converti en jardin, se trouvait l’hôtel des propriétaires.

L’inconvénient de cet arrangement était la servitude qui obligeait ces derniers à emprunter la voûte de la maison, commune à tous les locataires, pour gagner la rue.

Mme de Trivières s’en accommodait, mais la fière jeune fille en éprouvait quelquefois de l’ennui.

Le général referma la lourde porte à deux battants qui aboutissait de la cour à la voûte, il regarda devant lui en entendant marcher et s’aperçut qu’une vieille dame appuyée au bras d’une domestique venait lentement à sa rencontre.

Au même instant, le concierge parut au seuil de la loge, salua le général, et appela :

— Mlle Corentine, une lettre pour Mme de Kéravan.

Ce nom qu’il connaissait — c’était celui de l’ami intime de son neveu — frappa M. d’Antivy.

Il ralentit sa marche et regarda avec attention la personne en noir, très âgée, qui se tenait immobile au milieu du porche pendant que la domestique la quittait pour recevoir sa lettre.

Entendant marcher tout près d’elle, la dame étendit la main d’un geste hésitant et le général se dit :

— Ah ! c’est cette dame aveugle qui n’a pas payé son loyer !

Prenant doucement la main de l’aveugle qui l’avait touché au passage, il la conduisit au bas des marches de l’escalier.

— Vous êtes en plein courant d’air, madame, dit-il, permettez-moi de vous mettre à l’abri.

— Ce n’est donc pas vous, Corentine ? demanda la vieille dame… Où donc êtes-vous ?

— Ici, madame. Le concierge me donnait une lettre.

— Une lettre de lui ! Une lettre d’Hervé, enfin ! Mais qui m’a conduite ici ?

— Un passant, madame, répondit le général, avec son plus respectueux salut, bien qu’il dût être perdu pour l’aveugle, le général d’Antivy. Puisque le hasard me met sur votre chemin, permettez-moi de vous demander si le nom que je viens d’entendre est le vôtre ?

— Oui, général ; je suis la baronne de Kéravan.

— Pardonnez mon insistance. Vous êtes sans doute parente d’un jeune officier que j’ai connu à Saint-Cyr et qui doit être actuellement à l’armée ?

— Hervé ! Hervé de Kéravan, n’est-ce pas ?

C’est mon petit-fils ! Vous le connaissez ?

Vous venez peut-être de l’endroit où il est ? Vous l’avez vu ? Il vous a parlé ?

— Non, madame. Mais je vais repartir pour le front et il se peut que je le rencontre, car je sais qu’Hervé de Kéravan fait partie du même régiment que mon neveu. J’aurai grand plaisir à le revoir. J’ai pu apprécier ses brillantes qualités au temps où j’étais instructeur à l’École, et je suis heureux de vous en féliciter.

La main de la vieille dame tremblait de joie sur le bras de sa servante.

— Oh ! je voudrais vous donner la main, général, pour vous remercier du bel éloge que vous faites de mon enfant ! Si vous le rencontrez là-bas, dites-lui qu’il ne se tourmente pas, que sa vieille grand’mère va très bien… et merci… merci !

Ayant serré avec émotion la main de la vieille dame, le général d’Antivy rejoignit l’automobile qui l’attendait sur l’avenue.


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