CHAPITRE V

« Lieutenant Hubert de Louvigny,Secteur postal 322.

«Monsieur l’officier,

« C’est avec grand plaisir que je vous accepterai comme filleul.

« Je vois que vous avez compris tout de suite quelle sorte de correspondant je désirais.

« C’est très aimable à vous d’avoir répondu si vite à une petite jeune fille inconnue, très insignifiante, alors que vous devez recevoir d’autres lettres bien plus attrayantes ; cependant, je veux espérer que vous lirez les miennes sans trop de déplaisir et que vous y répondrez.

« Vous me demandez des précisions ?

« J’imagine que cela signifie : Comment est ma marraine ? Jeune ou vieille ? Brune ou blonde ? Laide ou jolie ? Quelle est sa situation dans le monde ? Son genre de vie ? et peut-être vous demandez-vous davantage encore ?…

« Je veux bien satisfaire votre curiosité jusqu’à un certain point, mais je vous demanderai, en échange, la même confiance.

« Voici mon portrait : au physique… Eh bien ! non ! Je ne vous le dirai pas ! Quand vous saurez que votre correspondante est brune, élancée, qu’elle a les yeux comme ceci, la bouche comme cela, me connaîtrez-vous davantage ?

« Je vous laisse libre d’imaginer une marraine suivant votre fantaisie ; c’est la meilleure manière d’être certain qu’elle vous plaira.

« Quant à son caractère, à ses idées, vous en jugerez par ces lettres, où je veux vous parler non comme à un inconnu, — l’état de guerre autorise un peu plus de sans-façon — mais un ami ou un confident.

« J’ai entendu faire votre éloge par une personne qui vous connaît beaucoup, je sais donc que je puis me fier à votre honneur et à votre discrétion.

« Mais continuons à « préciser ».

« Ma condition sociale est modeste, ma fortune nulle, cependant j’ai reçu une certaine instruction.

« J’aurais peut-être pu la prolonger par quelques lectures, mais la lecture m’ennuie, et du reste… »

— Comment dites-vous cela, Rose ?

« … Étant obligée de travailler pour vivre, il ne me reste pas beaucoup de temps pour mes distractions… »

(Rose dictant) : « … excepté le cinéma où je vais quelquefois le dimanche. »

— Oh ! non, Rose, pas cela ! Cherchez autre chose.

— Oui, mademoiselle… voilà :

« Je cultive les fleurs qui sont sur ma fenêtre. Quand mes résédas seront sortis, je vous en enverrai un brin, et je serai heureuse désormais de les soigner en me disant qu’ils vous porteront un peu de la pensée de votre petite amie… Elle n’a pas grand’chose à donner, mais c’est de bon cœur !… et si vous avez besoin de quelque chose, livre ou journal, qu’il soit en mon pouvoir de vous procurer, dites-le-moi tout simplement, et vous l’aurez !

« Votre nouvelle amie vous souhaite bonne chance.

« Au revoir, monsieur le lieutenant, et à bientôt une lettre.

«Rose Perrin. »

« Mademoiselle Rose Perrin,

« 183, rue de Longchamp, Paris.

« Bonjour, petite amie Rose ! Vous permettez, n’est-ce pas ? Mademoiselle est sous-entendu.

« Voulez-vous que nous laissions de côté les mots encombrants de marraine et filleul pour nous en tenir à ces appellations si douces : « Ami »… « Amie » ?

« Voulez-vous que, sans nous être vus, nous essayions de nous bien connaître et d’ébaucher une de ces amitiés entre homme et femme qui sont d’autant plus précieuses qu’elles sont rares ?

« Merci de la confiance si touchante que vous me témoignez… Je vous réponds de suite et je dois avouer que je suis déjà très enthousiaste de mon amie et correspondante. »

Après avoir lu par-dessus l’épaule d’Hervé, Hubert de Louvigny :

— Tu aurais dû mettre « emballé », tu ne sais rien dire de neuf !

— Écoute, mon vieux, tu me donneras ton avis quand je te le demanderai… Enthousiasme me plaît, à moi ! Me l’as-tu cédée ; oui ou non ?

— Là !… là ! ça va bien ! Je ne te dirai plus rien !

Hervé continue :

« Vous voudrez bien alors, puisque cette idée charmante vient de vous, petit à petit, dans chacune de vos lettres, m’apporter un élément nouveau qui me permette de préciser, au fur et à mesure, l’image très vague encore de la jeune Parisienne prénommée Rose, qui cultive avec amour le réséda et que la lecture ennuie.

« De moi, que vous dirai-je ?

« L’ami auquel vous faites allusion, — cet ami que vous vous refusez à nommer m’intrigue passablement ! — cet ami a dû, du moins, vous faire mon portrait physique… Je ne m’y étendrai donc point.

« Comme âge… »

— A propos, Hubert, quel âge as-tu, au juste ?

— Ça ne te regarde pas, ni ta demoiselle non plus ! Il me plaît à moi de ne pas le dire !

— Idiot, va !

Un haussement d’épaules et Kéravan continue :

« Mettons entre vingt-cinq et trente… Donc, vieux ! Comme caractère : fantasque, souvent triste, rarement très gai, en un mot, un sauvage ! »

Hubert, après avoir regardé de nouveau :

— Dis donc, tu m’arranges bien ! Parle pour toi…

— C’est pour moi que je parle… Mais, tu sais, le plus sauvage des deux…

— Quel animal !

Hervé écrivant :

« Quant à mon être moral, cette correspondance vous le fera connaître.

« Pour moi, je crois voir d’ici la gentille Rose penchée sur son ouvrage.

« Je sais déjà qu’elle a le cœur compatissant puisqu’elle s’offre à combler la solitude morale d’un pauvre soldat, je sais qu’elle aime les fleurs et j’en suis enchanté : ce goût nous est commun, et je la soupçonne de posséder, sans qu’elle s’en doute, une âme d’artiste, un peu poète. Je l’ai reconnue à la dernière phrase de sa lettre d’une sensibilité exquise.

« Me suis-je trompé ?

« Et maintenant, charmante amie (mademoiselle toujours sous-entendu), si mon style, mon écriture, mon portrait ou toute autre chose vous déplaisent en moi, dites vite, sans détour.

« Je tâcherai, dans ce cas, de vous dénicher un autre filleul qui vous donne satisfaction.

« En tant que nouvel ami, vous m’autorisez, je l’espère, à déposer sur votre jolie main un baiser très respectueux.

«H. de Louvigny.

«P.-S.— Envoyez moi quelques livres, si vous voulez. »

Hubert, furieux :

— Ah ! que c’est bête, mon pauvre vieux ! C’est romance, c’est rococo, 1830, quelle confiture !

— Si cela t’ennuie, tu n’es pas obligé de lire ce que j’écris.

— Non, mais quand je pense aux fadeurs qui s’écrivent sous mon nom ! Tiens, je vais faire un tour, je ne m’en mêle plus !

— Mais, grand Dieu, je ne te demande que cela !

« Monsieur Victor Plisson, fantassin,

« Secteur 322.

« Mon cher Totor,

« Tu n’imagines pas comme j’ai attendu ta carte avec ton petit mot toujours pareil : « Ça va bien, on les aura ! Totor. » Deux jours de retard ! J’étais folle ! Heureusement que Mlle Lancelot — tu sais, l’ancienne institutrice qui demeure sur mon palier ? — m’a remonté le moral en me disant que c’était la faute de la poste.

« Enfin, je l’ai et je l’ai mise avec les autres sur mon cœur.

« Quelle bonne idée j’ai eue, mon Totor, d’acheter ces cartes pour te les envoyer et que tu me les renvoies !… et quelle chance d’avoir juste trouvé les endroits où nous nous sommes tant promenés le dimanche : Nogent, le bois de Vincennes, Clamart… Figure-toi que j’ai fini par trouver la rue Lepic, juste à l’endroit où on jouait tous les deux quand on était petits, sur le trottoir, devant la loge de tes parents, là où, quand ta mère était en colère, tu te laissais donner des claques à ma place, quand nous avions fait une sottise ?

« Dire qu’on s’est aimés si petits, nous deux, et que ça finira par un mariage, comme dans les romans !

« Ah ! Totor, jure-moi bien au moins que je suis la seule et que tu n’as pas d’autre tendresse dans l’esprit ni dans le cœur !

« Mais je suis là que je bavarde, et je ne te mets pas les bonnes choses qui me sont arrivées depuis ta dernière.

« Tout ça m’est venu par une de mes clientes, une demoiselle de la haute qui s’est intéressée à ton petit bouton de Rose — un mot à toi !

« Tu sais le rhume que j’ai pris à ta dernière permission ? Cette fois qu’on était allé se promener dans le cimetière de Bagneux. Ce qu’il pleuvait !

« On n’était pas pressé, on marchait tout doucement à travers les tombes, on était si seuls, tu avais ton bras passé autour de ma taille, et tucausaissi bien ! Il n’y a que toi pour ça !

« S’apercevait-on qu’il pleuvait ? Je ne crois pas.

« Pour en revenir à Mlle Diane (oui, il paraît que c’est aussi un nom de demoiselle), elle m’a entendu tousser pendant que je travaillais, et voilà qu’elle s’est mis en tête de me guérir !

« Mon petit, si on dit devant toi qu’il n’y a pas de bons cœurs parmi les riches, tu pourras toujours parler de celle-là !

« Voilà qu’elle me donne l’adresse de son médecin avec un petit mot de recommandation.

« Je me fais belle, et j’y vais.

« Non ! J’aurais voulu que tuvoyescette maison, toi qui aimes l’élégance : et le tapis et ce salon avec des statues partout ! J’en ai vu pourtant, tu sais !…

« J’étais dans mes petits souliers, si bien que j’en ai oublié de retirer tes cartes de mon corsage, et voilà-t-il pas qu’au moment où le grand médecin veut m’ausculter, en défaisant mes boutons… patatras.

« Tout le paquet s’étale sur le tapis !

« Tu penses si j’avais honte !

« Le grand médecin m’a aidée à les ramasser, et j’ai vu qu’il avait envie de rire, mais il n’a rien dit ; il m’a seulement regardée d’un drôle d’air, et moi, comme de juste, j’ai rougi comme une pivoine !

« Il m’a fait une ordonnance qui n’en finissait plus et il m’a demandé très sérieusement si je ne pouvais pas aller à la campagne le mois prochain.

« Ces beaux messieurs et ces belles dames s’imaginent comme ça qu’on lâche son travail pour aller se promener… Ça serait bien commode !

« Eh bien ! et manger, et payer son loyer, et envoyer des colis à son petit soldat, et mettre de côté pour son futur ménage ?

« J’ai répondu que ça ne m’était pas possible.

« Alors, il m’a dit comme ça, brusquement :

« Vous êtes au service de Mlle de Trivières, je lui en parlerai. Allez. »

« Ah ! ça va rondement ! Dix minutes à chacun, comme à confesse !

« Mlle Diane m’a demandé à voir l’ordonnance. Il y en avait bien pour 20 francs.

« Le soir même, on m’apportait le paquet de chez le pharmacien, et, depuis, j’en ai avalé des drogues, et je suis retournée plusieurs fois chez le médecin, qui m’a fait des pointes de feu…

« Il paraît que c’était plus grave que je ne croyais, mais, rassure-toi, je vais déjà bien mieux, et je ne tousse presque plus.

« Ça n’est pas encore toute la bonté de Mlle Diane ; elle m’a prise tout à fait comme lingère pour que je ne coure pas de droite et de gauche, et tu me vois installée dans son cabinet de toilette, les pieds au chaud, l’estomac bien garni, et, en face de moi, les arbres du jardin qui commencent à sortir leurs petites feuilles vertes…

« Ça, Totor, c’est meilleur que tout pour me guérir. Mlle Diane me donne ma tâche tous les matins ; elle m’en donne si peu, que j’en suis honteuse ; et le soir, comme je ne suis pas fatiguée, je couds un peu tes chemises neuves que tu trouveras faites quand nous nous marierons.

« Là-dessus, mon chéri, plus rien à te dire, excepté que j’ai été voir ta mère dimanche. La pauvre femme était fatiguée ; alors je lui ai fait son ménage à fond. Nous avons parlé de toi tout le temps. Quel bon dimanche !

« Au revoir, mon Totor, une bonne bise de ta petite fiancée.

«Rose. »

« Monsieur Hubert de Louvigny,

« Secteur Postal 322.

« D’abord que je vous rassure en vous disant que mon correspondant, pour fantasque et sauvage qu’il est, ne me déplaît pas ; et, puisque j’ai assumé la grave responsabilité de son réconfort moral, je ne m’en dédirai point.

« Parlons de la question des livres. Je suis très perplexe pour chercher ce qui pourrait vous plaire.

« Je n’aime pas la lecture et n’ai sur tout cela que des idées assez vagues.

« Soyez assez bon, monsieur le lieutenant, pour me donner sur vos goûts particuliers quelques précisions.

« Il y a, de nos jours, peu de romans que les jeunes filles puissent lire. Je pense, du reste, que les lectures d’un officier ne doivent pas ressembler aux nôtres. A tout hasard, je vous envoie :Grandeur et décadence militaires, d’Alfred de Vigny, mais vous le connaissez, sans doute ?

« Oui, je voudrais bien aussi m’intéresser à la lecture. A quoi peut penser une jeune fille qui ne lit pas, qui ne sort guère — Paris est devenu si morne ! — et qui, jusqu’ici, n’a jamais eu beaucoup de penchant pour l’amitié de ses semblables ?

« Vous parlez de solitude morale, monsieur, de la vôtre qui n’est que momentanée, sans doute, parce que vous avez quitté d’excellents amis… Mais que diriez-vous d’une solitude de cœur absolue, d’une timidité de sentiments telle que les pensées les plus délicates sont refoulées au plus profond de l’être, que lorsqu’une velléité d’épanchement vous monte aux lèvres, on se sent tout à coup glacée, morfondue, et que l’on rentre en soi-même avec le regret de ne pouvoir se faire comprendre… ou encore une autre crainte que je ne puis vous confier et qui vous empoisonne le cœur ?

« Vous voyez combien nous sommes déjà d’intimes amis, puisqu’à vous seul j’ose parler de mes tristesses.

« Il est vrai que ces aveux s’adressent à un homme que je ne connaîtrai sans doute jamais, qui m’a offert spontanément sa sympathie, mais que j’oserais à peine regarder en face s’il était devant moi.

« Ne vous connaissant pas, il me semble que j’écris un peu pour moi-même et malgré moi je me laisse entraîner.

« C’est si bon de parler sans contrainte ! D’être bien soi… sans crainte, sans arrière-pensée !

« Laissez-moi donc user de ce plaisir, à distance, monsieur mon correspondant, à une condition :

« C’est que vous me promettrez que vous ne chercherez jamais à rencontrer Rose Perrin, si vous ne voulez pas voir rompre l’enchantement qui lui permet de s’ouvrir à vous.

« Ainsi, pour la première fois de ma vie, j’aurai rencontré l’ami véritable, celui que de mesquines jalousies féminines ne pourront m’enlever, ou que des sentiments d’une autre nature que l’amitié ne pourront atteindre.

« Je veux être pour vous une Rose Perrin tout idéale, que je ne vous défends pas d’aimer, de loin, comme une sœur.

« D’après vos lettres, je vous crois capable de comprendre mon désir et d’en apprécier toute la délicatesse.

« Voulez-vous bien ?

« Vous ne me chercherez pas. Nous ne nous connaîtrons jamais !

« A cette condition, j’aurai, moi, un confident unique, et vous, monsieur le lieutenant, une amie sûre et fidèle, très discrète, à qui vous pourrez confier tout ce qu’il vous plaira.

« C’est entendu, n’est-ce pas ?

« Puisqu’il est convenu que nous jouons au petit jeu des devinettes en ce qui concerne nos caractères, je vais essayer de deviner le vôtre.

« Je me demande si votre sauvagerie ne cacherait pas au fond une grande sensibilité, un psychologue, un rêveur, plus qu’un homme d’action. En décrivant mon caractère, vous cherchez à me parer des dons que vous estimez le plus : artiste, sensible, poète !

« Hélas ! j’ai bien peur d’être loin de ressembler à ce portrait.

« Est-ce une cause qui doive nous empêcher de nous comprendre ?

« Non, je ne le pense pas.

« La différence des natures est au contraire un attrait. Et si je dois subir les effets de vos humeurs fantasques, je m’y résignerai… »

— Rose… une petite phrase simple pour finir ?

— Sur quoi, mademoiselle ?

— Ce que vous voudrez, quelque chose de gentil.

— Voyons… que je cherche…

« Si vous saviez quel plaisir ce sera pour votre amie de penser à vous souvent, en marchant, en travaillant, à vous qui passez votre vie à souffrir pour la France… Ainsi je me sentirai plus près de mon Totor… »

— Oh ! pardon, mademoiselle, je me trompe !

— Cela ne fait rien, Rose, c’est corrigé : « de mon ami » ; ensuite ?

— « De mon ami. A toute heure, je me dirai : A-t-il bien ce qu’il lui faut ? Mange-t-il à sa faim ? Souffre-t-il du froid ou du chaud ? Est-il en grand danger ? Et je prierai Dieu de vous préserver de tout mal ; je lui demanderai d’écarter les obus de votre route, de vous envoyer la pluie qui rafraîchit ou le soleil qui réchauffe, de vous permettre le bon sommeil qui réparera vos forces, afin de vous donner tout le bien que je vous souhaite de tout mon cœur…

« Votre amie dévouée,

«Rose Perrin. »

— Oh ! Rose ! Rose ! vous m’en faites trop dire !

— Ça n’est pas bien, mademoiselle ? Quand mademoiselle me dit de l’aider, je fais comme si je pensais tout haut… Nos pauvres soldats ! Ils font tant pour nous !

— Oui, mais… c’est peut-être même trop bien…

Enfin, c’est écrit… Savez-vous à quoi je pense, Rose, en relisant ?

— Non, mademoiselle.

— C’est que, si La Fontaine ne vous avait pas devancée en écrivant la fable desDeux pigeons, vous auriez pu l’inventer.

— Voyez-vous comme les beaux esprits se rencontrent !

Où demeure-t-il ce M. La Fontaine ?

Si mademoiselle veut me donner son adresse, j’aimerais à causer avec lui ?

— Vous auriez de la peine à le rencontrer, ma pauvre Rose, il est mort depuis plus de deux cents ans.

— Ah !… mademoiselle m’en dira tant !

« Marquise de Trivières,

« Avenue Malakoff, Paris.

«Belle amie,

« Impossible de vous donner en ce moment le conseil que vous me demandez… j’ai besoin d’y réfléchir et je suis littéralement débordé.

« Je m’excuse même de cet informe gribouillage écrit sur le coin d’une table d’auberge.

« Reçu hier une lettre de mon neveu Hubert.

« Pourquoi Diane ne lui écrit-elle pas ainsi qu’il était convenu ?… Je l’avais prévenu, il s’étonne… Il attend.

« Répondez si vous avez renoncé à notre projet, alors j’écrirais de temps à autre à ce pauvre garçon.

« J’embrasse les enfants.

« Merci à Jacques de son petit mot. Bon courage pour son examen.

« Je baise vos belles mains, chère amie.

« Agréez mes respectueux hommages.

« G. d’Antivy. »

« Mademoiselle Rose Perrin,

« rue de Longchamp, Paris.

« Savez-vous, petite amie Rose, que je dois faire sur moi-même un effort surhumain pour souscrire à la condition effrayante que vous m’imposez, et que vous me faites mériter cruellement la faveur de votre amitié ?

« Hélas ! vous connaissez trop déjà le pouvoir que vous possédez et je sens bien que je n’ai plus le choix !

« Il ne me reste qu’à obéir.

« Je mettrai cependant à cette obéissance une restriction… une seule ! que je vous supplie d’accepter.

« Je consens et je vous promets de ne jamais cherchervolontairementà vous voir, de ne point abuser de l’adresse que vous m’avez donnée pour me rapprocher de vous… Cependant, si, par la suite, le hasard — ou ma bonne étoile — nous mettaient en présence, si, sans l’avoir voulu, nous arrivons à nous rencontrer, alors, petite amie qui m’êtes déjà chère, promettez à votre tour que vous ne vous déroberez pas, que vous ne chercherez pas de faux-fuyants, et que, si jamais je viens à vous en disant : « Est-ce vous ? » Vous me répondrez aussitôt : « Oui, mon grand ami, c’est moi, Rose Perrin !… »

« Quelle jolie aventure ce serait de vous trouver sans vous avoir cherchée !

« Vraiment, reconnaissez que je ne suis point trop exigeant ?

« C’est entendu, n’est-ce pas ? Vous dites oui ?

« Ceci établi, je vous remercie du livre que j’ai reçu.

« Je le connaissais, mais je l’ai relu avec grand plaisir.

« Les belles choses ne vieillissent point et on ne s’en lasse jamais. Merci encore.

« J’ai relu plus de dix fois votre dernière lettre et l’impression qui m’en est restée est celle-ci :

« Vous la trouverez bizarre. C’est qu’il me semble être en présence de deux Rose, l’une très sérieuse, réfléchie, je dirai même raisonneuse, d’une intelligence subtile, avec une certaine amertume de ton qui indiquerait un cœur déjà déçu…

« L’autre Rose, petite âme toute droite, bonne, la nature même, avec un charme de simplicité naïve, qui sollicite l’affection…

« Balançant de l’une à l’autre, également séduit et attiré, je ne saurais prononcer à laquelle va le plus volontiers ma pensée…

« Une seule chose m’étonne et me déconcerte dans le portrait que vous tracez de vous-même :

« Vous n’aimez point la lecture, vous l’avouez !

« Ceci est tellement contraire à la nature de l’une et l’autre Rose !

« Quoi ! nos grands génies français : Racine, Corneille ne vous ont point émue ?

« La superbe Andromaque, la tendre Bérénice, le sublime Polyeucte ne vous ont jamais arraché des larmes ? Je voudrais avoir encore la fraîcheur de sentiment de ma première jeunesse pour retrouver, en les lisant, les mêmes émotions.

« Mais, en admettant que la grande tragédie vous soit inaccessible, petite Rose, regardez plus près de vous… lisez du Dickens par exemple ; je m’étonnerais bien si les malheurs de David Copperfield ou de la petite Dombey vous laissaient indifférente. Lisez encore cet admirableRécit d’une sœur, de Mme Craven, qui a le mérite d’être une œuvre vécue.

« Une nature aussi richement douée que la vôtre ne peut que gagner encore en se développant.

« J’ai l’air, vraiment, de vous donner des conseils.

« C’est un peu le rôle du grand ancien ami que je suppose déjà être pour vous.

« Et si vous voulez bien me permettre de compléter ces conseils par un autre, je vous dirai :

« Ne laissez jamais l’ennui pénétrer jusqu’à vous. Repoussez-le par tous les moyens…

« Que ce soit par la lecture, par la prière ou par le dévouement dont je vous crois si capable, à cause de la noblesse de votre cœur…

« Dans les temps malheureux que nous traversons, on a tant de façons de faire le bien !… et pour oublier ses soucis — croyez-m’en, petite amie, j’ai une certaine expérience de ces choses — il n’y a rien de plus efficace.

« Essayez et vous verrez que vous ne souffrirez plus autant de cette « solitude du cœur » qui vous pèse.

« Voici un sermon bien sévère pour la petite Rose, si bonne qu’elle voudrait me donner « tout le bonheur qu’elle souhaite pour moi de tout son cœur ».

« Qu’elle me le pardonne en faveur de notre pacte d’amitié et de l’intérêt très vif qu’elle a su éveiller en

« Son ami obéissant et dévoué,

«H. de L.»

« Général d’Antivy,

« G. Q. G., secteur 156.

« Je commence par vous dire, bon ami, que votre neveu est un étourneau qui ne sait ni ce qu’il fait, ni ce qu’il dit… ou encore que vous-même êtes si occupé que vous ne vous souvenez plus de ce qu’on vous écrit !

« Il est tout à fait inexact que Diane n’écrive point au lieutenant de Louvigny.

« J’ai vu — de mes yeux vu — une enveloppe de lettre à son nom prête à mettre à la poste et que ma fille a écrite devant moi.

« Que vous faut-il de plus pour être convaincu ?

« Et je vous avouerai même que je me sens un peu inquiète de la tournure que prend cette correspondance !

« Une drôle d’idée, vraiment, que vous avez eue là, général !

« Je suis forcée de reconnaître que vous ne vous trompiez pas en prédisant que ma petite cachottière de fille ne me ferait part de ses lettres que jusqu’à un certain point… Vous entendiez par là le moment où l’amour commencerait à montrer le bout de ses ailes dans la correspondance de nos jeunes gens.

« Eh bien ! cher ami, ce moment a dû venir très vite, car je n’ai pas vu une seule des lettres de Diane et pas seulement aperçu la couleur de l’écriture de M. Hubert.

« Voilà où ils en sont après six semaines d’un échange de lettres assidu !

« Oh ! oui ! cela va bien… trop bien !

« Sentimental bon ami, vous avez placé ces enfants sur la pente et moi j’assiste, sans pouvoir l’arrêter, dans les limites que les convenances de notre monde devraient leur imposer, au déroulement du petit roman que vous avez combiné… J’en reste confondue, effrayée, tandis que vous, qui avez mis le feu aux poudres, vous vous en tirez en disant : Arrangez-vous !

« Ah ! vraiment, je me demande si vous n’êtes pas encore le plus jeune de nous tous !

« Mais l’étonnant de l’aventure, ce sont les transformations que ses nouvelles idées produisent tous les jours dans les manières et les habitudes de Diane…

« Volontairement elle a renoncé à aller dans le monde et au théâtre pour la raison, me dit-elle, qu’il lui paraît choquant de penser au plaisir alors que tant des nôtres tombent à chaque instant… Cette chère enfant, elle m’a plongée, bien malgré moi, dans un abîme de réflexions. Je ne puis que l’approuver et trouver qu’elle a raison ; aussi, depuis quinze jours, je refuse toute invitation ; nous menons ici une vraie vie de cénobites !

« Diane a fixé l’emploi de son temps heure par heure, ayant découvert un beau jour qu’elle avait une maladie nommée l’ennui et que, pour la combattre, il lui fallait réformer de fond en comble son existence… et la mienne ! Eh ! mon Dieu, vous trouveriez, mon bon ami, que votre pupille prend de plus en plus vos idées et sans nul doute vous seriez enchanté de la voir chaque matin partir à la messe de huit heures, puis, avec une liste des malheureux du quartier, aller dans les rues les plus pauvres distribuer elle-même ses aumônes.

« C’est l’abbé Grenet, l’ancien directeur de ses catéchismes, qui la guide et la conseille. Et elle me revient de ses courses fraîche et rose, avec un appétit dévorant et une physionomie animée que vous ne lui avez jamais vue. Diane se transforme et, vous avouerai-je, cher ami, qu’à part quelques exagérations, son changement me rend bien heureuse ?

« Elle a pris goût au travail ; en ces derniers temps une fringale de lecture l’a prise. Cela a commencé par les œuvres de Racine, où elle s’est jetée à corps perdu, si bien qu’un jour, en lui voyant à déjeuner l’air préoccupé, je lui demandai : « A quoi penses-tu, chérie ? » Elle me répondit : « APolyeucte! La première fois qu’on reprendraPolyeucteau Français, vous m’y conduirez… Que ce doit être beau de l’entendre répéter son : Je suis chrétien ! » Je cite textuellement, vous pourriez croire que j’invente. Et notez que la veille, elle avait refusé d’aller à un petit théâtre où l’on joue en ce moment une pièce à la mode.

« Ces petites filles !… Comme tous les jours elles deviennent plus compliquées !

« Vraiment, bon ami, vous qui me reprochiez de ne pas élever Diane assez sérieusement, que pensez-vous du résultat ?

« Je commence à croire que cette vertu à laquelle vous donniez le nom de « sens de la guerre » l’a touchée de sa grâce : peut-être bien aussi que les lettres de son prétendu filleul ont contribué à la lui inculquer.

« Car, non seulement il écrit, mais ce doit être des volumes, à en juger d’après l’épaisseur des enveloppes que mademoiselle ma fille escamote sous mes yeux et emporte dans sa chambre d’un pas léger et avec un air tout nouveau aussi…

« Les vacances de Pâques vont commencer. Je n’en suis point fâchée pour Jacques, que ses études fatiguent.

« Vous savez que nous allons chaque année faire un petit voyage à cette époque.

« Hier, j’émettais l’idée d’aller en Suisse, puisque c’est l’un des rares pays neutres où nous pouvons mettre le pied. Diane s’est arrachée à une lecture qui la captive :le Récit d’une sœur, livre d’une tristesse noire dont je n’ai pu lire dix pages sans pleurer, et elle m’a annoncé son intention de rester à Paris jusqu’à notre grand départ pour Vauclair, sous prétexte que Paris est charmant à cette époque, le Bois délicieux, surtout depuis qu’on n’y rencontre personne… que c’est le moment ou jamais d’en profiter, etc.

« A-t-elle peur que ses précieuses lettres ne soient égarées en route ?

« Bref, Jacques m’a priée aussi de le laisser à Paris : il désire prendre pendant ses vacances quelques répétitions de mathématiques.

« J’ai cédé ; comme toujours je me sacrifierai et je partirai seule pour Montreux, puisque ces méchants enfants ne veulent point m’accompagner. Ma santé exige absolument un changement d’air à cette époque.

« Voici, cher ami, une bien longue lettre en réponse à votre petit mot. Aurez-vous seulement le temps de me lire ?

« Ne vous fatiguez pas trop, n’abusez pas de vos forces et n’oubliez point votre régime !

« Vous savez combien votre santé nous est précieuse et, en dépit de nos petites escarmouches, j’espère que vous ne doutez point de ma sincère affection.

«Hermine de Trivières.»

« Marquise de Trivières,

« Avenue Malakoff, Paris,

« Mille grâces pour votre charmante lettre et pour les excellentes nouvelles que vous me donnez.

« Je vois, d’après ce que vous me dites, que ce scélérat d’Hubert veut jouer au plus fin avec son vieil oncle. Enchanté de l’apprendre !

« Puisqu’il ne veut rien dire, je n’aurai pas l’indiscrétion de l’ennuyer de mes questions.

« Si vous m’en croyez, marquise, faites comme moi, ne nous en mêlons ni l’un ni l’autre ; laissons l’amour faire nos affaires en s’occupant de nos enfants… Nous interviendrons quand il en sera temps…

« Ma tournée menace de se prolonger et je crains bien de ne pouvoir me rendre à Vauclair cet été, ainsi que je le fais chaque année.

« Je vous baise les mains… Souvenirs à vos enfants.

« Votre respectueusement dévoué,

«G. d’Antivy. »

« Mademoiselle Rose Perrin,

« 189, rue de Longchamp, Paris.

«Mademoiselle,

« Avant son transfert dans un hôpital de l’intérieur, votre correspondant m’a chargé de vous avertir qu’il avait été évacué pour une blessure au bras droit, heureusement légère, mais qui le met pour quelques semaines dans l’impossibilité de tenir une plume. Il a, de plus, subi un commencement d’asphyxie par les gaz.

« II vous fait toutes ses excuses d’être obligé d’interrompre votre correspondance, mais il espère qu’après sa guérison, vous voudrez bien vous souvenir de lui et la reprendre.

« Il vous adresse, mademoiselle, ses plus respectueux hommages.

« Recevez, mademoiselle, l’expression de mes sentiments respectueux.

«P. Jacquet,« Sous-lieutenant au 10ed’Infanterie. »


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