CHAPITRE VII

Extraits de lettres.

« Rose Perrin à H. de L.

« Je suis navrée de votre tristesse. Est-ce du découragement, de l’ennui ?

« Puisque notre traité d’amitié comporte la clause que nous ne devons rien nous cacher de nos sentiments intimes, dites-moi vite ce qui cause votre peine afin que j’essaie de la consoler… Tant d’amertume, tant de tristesse ne sont pas compatibles avec la nature d’un homme d’action tel que vous…

« Ayez confiance, monsieur le lieutenant, sinon ce serait un crime de lèse-amitié et vous ne seriez plus digne de recevoir la mienne.

« Supposez que vous adressez votre confidence à l’une des jolies souris qui viennent vous regarder écrire… Je ne tiendrai peut-être guère plus de place dans votre vie et puisque vous vous imaginez éveiller en elles une vague sympathie, pourquoi refuseriez-vous de croire à celle que je ressens pour vous ?

« Sympathie, affection, tout idéales, n’est-ce pas ? et qui n’engagent à distance que notre pensée…

« Voici pourquoi, mon lieutenant, vous me devez toute la vérité. »

— Cette bonne petite Rose, pensa le lieutenant, elle a raison… Mais comment oserai-je lui parler d’« elle » ? Est-elle seulement capable de comprendre un amour comme celui que je « lui » ai voué ?… Oui, elle est femme, elle comprendra…

Plusieurs jours après, Mlle de Trivières recevait cette réponse :

« Comme vous savez trouver les choses qu’il faut dire pour me rappeler aux devoirs de notre amitié et faire que je ne puis me dérober à ses exigences sans me rendre coupable d’un crime à votre endroit.

« Mais vos doigts délicats, petite amie, ouvrent si doucement la porte des confidences qu’elles viennent à vous sans effort.

« La cause de ma tristesse, du profond dégoût où je m’enfonce depuis mon dernier congé, la devinez-vous ?

« Hélas ! Entre vingt et trente ans, est-il pour un homme une autre cause de désespoir que l’amour ?

« Qui est « elle » ? me demanderez-vous et pourquoi sa pensée vous remplit-elle de doute et de découragement ?

« Connaissez-vous, petite amie, la chanson du barde Botrel ?

Celle que j’adore en cachetteA les yeux bleus…

Celle que j’adore en cachetteA les yeux bleus…

Celle que j’adore en cachette

A les yeux bleus…

« Les siens sont bruns, mais la fin de l’histoire est la même :

Mon cœur est las de tant de peines,Celle que j’aime… ne m’aime pas !

Mon cœur est las de tant de peines,Celle que j’aime… ne m’aime pas !

Mon cœur est las de tant de peines,

Celle que j’aime… ne m’aime pas !

« C’est tout !

« Êtes-vous satisfaite de la confidence, curieuse souris ? »

Après cette lecture, la lettre tomba des mains de Diane et elle exclama : « Une autre ! Et il ose me le dire !… J’ai bien fait de lui écrire sous un nom supposé… Sans cela, je ne l’aurais jamais su ! Eh bien ! cher monsieur, je suis fort aise d’être mise au courant ! Cela m’épargnera désormais de me mettre en frais de correspondance… »

Mlle de Trivières passa tristement la fin de l’été. Bien qu’elle ne voulût point se l’avouer, les lettres habituelles étant supprimées laissaient un grand vide dans sa vie et il fallut tout l’intérêt qu’elle prit à la construction du nouvel hôpital pour la distraire d’une visible préoccupation.

Cependant un travail se faisait en son esprit. La lumière y pénétrait ; elle arrivait insensiblement à la solution du problème qu’elle s’était posé :

Lequel ?

Si son esprit lui avait répondu : « Hubert », son cœur maintenant lui criait de toutes ses forces : « Hervé ».

Elle sentait qu’il fallait dire adieu à l’amour tout imaginatif qu’elle avait cru éprouver pour l’ancien compagnon de jeux de son enfance, et s’avouer enfin l’attraction véritable qu’elle ressentait envers celui qui, seul, l’avait aimée sans le dire.

La dernière lettre d’Hubert déclarant sa passion pour une autre femme l’avait froissée dans sa vanité de jeune fille, mais l’avait aussi éclairée sur l’état de son propre cœur. Il lui sembla qu’elle devait déclarer la vérité à celui qu’elle prenait pour Hubert et un jour de septembre elle se résolut à écrire :

« Cher monsieur et ami,

« Vous devez être étonné de n’avoir pas reçu de réponse à votre dernière lettre… Ma vie est si remplie et si sérieusement, que je dois souvent remettre à plus tard ma correspondance personnelle.

« Mais, après vous avoir rappelé la première notre pacte d’amitié, je serais impardonnable, ne le pensez-vous pas ? d’y être infidèle.

« Je réponds à votre lettre comme si elle m’était arrivée d’hier… Il y était question d’un violent chagrin au sujet de certaine personne.

« Vous aviez raison de croire que votre confidence m’intéressait.

« Un cœur de femme s’ouvre naturellement à la sympathie quand il s’agit d’un penchant malheureux, et d’autant plus quand il ressent lui-même une tristesse analogue.

« Voici un bien gros aveu de la part d’une jeune fille. C’est à l’ami loyal qui m’a fait la promesse de ne jamais chercher à connaître Rose Perrin que je m’adresse.

« Vous vouliez être consolé ?

« Vous vouliez que je vous plaigne ?

« Aimeriez-vous mieux être à la place d’une pauvre fille condamnée à garder le secret de son cœur, à en souffrir, tout en sachant qu’elle est aimée ?

« Mais à quoi sert d’être aimée, de le savoir à n’en pouvoir douter, si celui dont l’aveu serait reçu avec joie ne se décide jamais à le prononcer !

« Est-il donc si impossible de vous faire agréer ? Vous êtes un homme, c’est à vous à faire les premiers pas.

« Déclarez-vous !

« Qui vous dit que celle que vous traitez de femme insensible n’a pas déjà été touchée par votre amour.

« Ce serait plutôt à moi de vous dire :

« Plaignez-moi, consolez-moi ! »

« Mais je ne veux être ni plainte ni consolée.

« Aimer sans espoir n’est pas un malheur irréparable quand on a la force de sortir de soi-même pour se dévouer au bonheur des autres.

« La charité est une des formes de l’amour, et c’en est même la plus belle, parce que la moins égoïste.

« C’est vous, monsieur le lieutenant, qui m’avez appris à penser et à parler ainsi par les lectures que vous m’avez indiquées, par les conseils que vous m’avez donnés.

« Est-ce à moi aujourd’hui qu’il appartient de faire la leçon à mon maître ?

« Je suis réellement très occupée par une tâche absorbante et j’aurai peu de temps à vous consacrer.

« Cependant, si vous y tenez toujours, continuez d’écrire à la même adresse ; je vous répondrai par des billets plus courts, néanmoins ils seront une preuve de l’intérêt amical que ne cesse de vous porter :

« Votre amie Rose. »


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