Dès que la porte fut refermée sur moi et que j'eus mis le verrou, je collai mon visage à la cloison, et je cherchai à voir par la fente qui était entre deux planches; car notre maison, que mon père avait bâtie pièce à pièce, prenant là les pierres, ici le mortier, plus loin la brique, n'était pas, comme vous pensez bien, aussi solide que ces belles maisons en pierres de taille qu'on bâtit pour les bourgeois, qui ont pignon sur rue, chevaux à l'écurie, vin dans la cave, gibier et viande de boucherie dans le garde-manger, et des vêtements à n'en savoir que faire. Tout se faisait à bon marché chez nous; notre plancher était en cailloux tirés du fond de l'eau, et nos meubles auraient pu demeurer cinquante ans exposés dans la rue, nuit et jour, sans tenter personne.
Mais, malgré toute mon attention, je n'entendis rien. La mère de Bernard parlait à voix basse, et mon père, la tête dans ses mains et tourné vers le feu, demeurait immobile comme un rocher.
Excepté un cri étouffé qu'il fit au commencement, vous auriez dit une de ces statues qu'on voit à l'église dans les niches des saints.
Quand elle eut fini de parler, il ne répondit pas un mot. J'attendais avec toute l'inquiétude que vous pouvez penser quel serait son premier mouvement. La mère de Bernard, au bout d'un moment, recommença à parler et à l'interroger, mais il ne répondit encore rien. Ce silence m'inquiétait plus que ne l'aurait fait la plus violente colère.
«Eh bien! demanda-t-elle une troisième fois, que voulez-vous faire?
—Ah! ma fille! ma pauvre fille!»
Ce fut tout ce qu'il put dire. Il se leva, et, sans dire ni bonjour ni bonsoir à la mère de Bernard, il sortit et alla s'asseoir sur le rocher où nous nous étions assis si longtemps ensemble. J'eus peur un moment qu'il ne voulût se jeter de là dans le précipice et s'y briser la tête.
J'ouvris la porte sur le champ, et je courus sur ses pas.
Il se retourna.
«Que veux-tu?»
Je me jetai à genoux devant lui en joignant les mains.
«Père, pardonne-moi!
—Rentre! dit-il d'une voix qui me parut toute changée. Rentre!»
Je n'osai lui désobéir et je retournai dans ma chambre.
Le lendemain, en ouvrant la fenêtre au point du jour (je ne m'étais pas couchée), je le vis encore sur son rocher et dans la même position où je l'avais laissé le soir. Il avait les yeux fixes et la figure horriblement pâle.
La cloche de l'atelier sonna. C'était l'heure où tous les ouvriers descendent et vont travailler. Il se leva machinalement, prit sa hache, et parut prêt à descendre; puis, tout à coup, il fit un geste comme une personne accablée, jeta sa hache dans le jardin, sortit et s'en alla dans la campagne.
Le soir, il ne reparut pas, ni le lendemain, ni le troisième jour. Je me sentais tourmentée de remords horribles, je commençais à craindre qu'il ne se fût tué, et j'allai prier la mère Bernard de le faire chercher partout.
Quand j'entrai chez elle, je n'y trouvai que le vieux Bernard.
«Ma femme m'a tout raconté, dit-il. Viens ici, Rose.»
Je m'approchai en tremblant.
«Écoute, ce n'est pas à moi de te faire un crime, si tu me donnes des petits-enfants avant le temps. C'est bien la faute de Bernard autant que la tienne. Je ne te gronderai donc pas pour cela; mais tu vas me faire un serment.
—Lequel?
—Tu vas me jurer que jamais tu n'as donné le petit bout du doigt à personne.
—Oh! père Bernard!
—Eh! mon enfant, tu ne serais pas la première. Au reste, je ne veux pas te faire de peine. Oui, Rose, je te crois, et je suis prêt à recevoir mon petit-fils quand son temps sera venu: mais tu sens qu'il faut que tu te tiennes comme une sage personne, et que tu ne fasses plus parler de toi jusqu'à l'arrivée de Bernard, si tu veux qu'il t'épouse; car, sans cela, point de salut. On m'a parlé de Matthieu, le contre-maître....
—Oh! père, pouvez-vous croire?...
—Je ne crois rien, tu le vois bien, puisque je veux que tu sois ma fille comme auparavant; mais, enfin, il faut prendre ses précautions en ce monde. Je suis vieux, Rose, et j'ai bien vu des filles qui auraient juré de.... Allons, ne pleure pas, mon enfant, je ne te dis pas cela pour t'affliger, mais parce que je ne veux pas qu'on se moque de moi.»
Pendant qu'il parlait, je pleurais comme une Madeleine. Hélas! madame je commençais à voir toutes les suites de ma faute, et tous les malheurs que je m'étais attirés. Mon père en fuite, moi déshonorée, mon enfant sans père, et toute ma vie perdue pour un moment d'oubli.
«Et vous irez chercher mon père? dis-je au vieux Bernard.
—J'irai le chercher, Rose, mais je ne réponds pas qu'il revienne.Sans-Soucia de l'honneur, et l'on n'aime pas à voir sa fille montrée au doigt dans le quartier.»
Chacune de ses paroles me perçait le coeur, et le pauvre homme n'y faisait pas attention et ne s'apercevait pas de l'effet de ses consolations. Enfin il fut résolu qu'il irait chercher mon père le lendemain.
Il partit, en effet, et, deux jours après, ramena mon père. Il ne se borna pas là, et chercha à nous réconcilier. Aux premiers mots, le vieuxSans-Soucil'interrompit:
«Laisse-nous, Bernard. Je veux lui parler seul.»
Quand la porte fut refermée, mon père me dit, sans me regarder:
«Assieds-toi, Rose. Je ne te reproche rien. J'aurais dû te garder mieux. J'ai oublié mon devoir de père. Dieu m'en punit. J'ai eu confiance en toi; tu m'as trompé, tu ne me tromperas plus. Aujourd'hui tu es femme et maîtresse de toi. Je n'ai plus aucun droit sur toi. Si tu veux courir les champs et prendre un autre amant, en attendant le retour de Bernard, tu es libre. Je ne te dirai pas un mot, je ne ferai plus un pas pour t'en empêcher. Mais si je n'ai plus de droits, j'ai encore des devoirs envers toi. Je dois te protéger jusqu'à ton mariage (si tu dois te marier jamais), contre la faim, la misère et les mauvais sujets. Quoique tu aies mérité d'être insultée, je ne veux pas qu'on t'insulte, et le premier qui te parlera plus haut ou autrement qu'à l'ordinaire, je lui romprai les os; oui, je lui romprai les os! ajouta-t-il en frappant sur la table un coup si fort, qu'elle se fendit en deux. Je voulais d'abord te quitter et te laisser cette maison, que j'avais bâtie pour toi, où ta mère est morte, où tes soeurs sont nées, je ne voulais plus te voir; mais si l'on croyait que je t'abandonne, tout le monde te cracherait à la figure, car on serait bien aise d'insulter une femme sans défense. Cela dispense les autres femmes de faire preuve de vertu.»
Les paroles sortaient une à une de son gosier avec un effort qui faisait peine à voir. Ces trois jours passés à courir la campagne l'avaient fatigué plus qu'une longue maladie. Je l'écoutais, abattue, consternée, presque prosternée, sans rien dire. Il reprit:
«Nous vivrons donc ensemble comme par le passé. Tout ce qui te manquera, je te le donnerai mais tu ne seras plus pour moi qu'une étrangère.»
A ces mots, je fondis en larmes et me jetai à genoux devant lui. Il m'écarta doucement de la main, se leva, et, prenant sa hache, il alla travailler comme à l'ordinaire.
Je me couchai sur mon lit, les membres brisés par la fatigue et la douleur. La fièvre me prit et ne me quitta qu'au bout de huit jours. Cependant mon histoire commençait à se répandre. Le départ subit de mon père et son retour, qu'on ne s'expliquait pas, avaient fait causer les voisins, car dans notre pays tout est événement. On interrogea mon père, qui ne répondit rien, suivant sa coutume. Alors la mère de Bernard fit entendre qu'elle en savait sur ce mystère plus long qu'elle n'en voulait dire. On la pressa de parler.
«C'est bon, c'est bon, dit-elle; ce n'est pas pour rien qu'on m'a surnommée Bouche-close. Vous voudriez bien savoir ce qu'il y a, mes petits amis; mais vous ne saurez rien, c'est moi qui vous le dis.
—On ne saura rien parce qu'il n'y a rien, dit une voisine.
—Ah! vous croyez qu'il n'y a rien vous autres? Et pourquoi donc le vieuxSans-Souciaurait-il?... Mais je ne veux rien dire, pour vous faire enrager.
—Bon! s'il y avait quelque chose, reprit une autre, est-ce que vous ne l'auriez pas tambouriné depuis longtemps aux quatre coins de la ville?
—Tambouriné! vieille folle? c'est vous qu'on tambourine tous les jours depuis soixante ans! Ah! je tambourine les secrets! Eh bien! vous ne saurez pas celui-là, vous ne le saurez jamais, c'est-à-dire... vous ne le saurez pas avant le temps. N'empêche que Bernard est un fameux gaillard et un joli garçon.
—Voilà du nouveau! cria la vieille qui avait parlé de tambouriner. Elle va nous faire l'éloge de son Bernard. Un joli garçon, n'est-ce pas, un va-nu-pieds qui n'a jamais su gagner dix sous!...
—Mon Bernard! un va-nu-pieds! Eh bien! quand je lâcherai mon coq, gardez vos poules, mes amies, je ne vous dis que ça.
—Un fameux coq! ce Bernard! Ne dirait-on pas que les filles vont courir après lui?
—Eh bien! et quand on le dirait, sais-tu qu'il y en a plus d'une qui!... Mais je ne veux rien dire, j'en dirais trop. Et après tout, ce n'est pas sa faute, à cette pauvre fille!...
—Quelle pauvre fille? dit une des curieuses. Quelle est l'abandonnée du ciel qui voudrait d'un vilain singe comme ton Bernard?
—L'abandonnée du ciel! Apprends, dévergondée, que tu serais encore bien heureuse d'être cette abandonnée du ciel, et si Bernard avait voulu.... Demande plutôt à....
—A qui, mère Bernard?
—A mon bonnet, bavarde! Tu voudrais bien savoir ce que je ne veux pas te dire; mais ce n'est ni moi, ni Bernard, ni le vieuxSans-Souci, qui....
—Le vieuxSans-Souci! cria l'autre, c'est donc Rose-d'Amour, Rose la vertueuse, Rose la rusée, Rose la renchérie, Rose qui fait la fière en public avec les garçons?
—Qui est-ce qui te parle de Rose-d'Amour, langue du diable, langue pestiférée?
—Bon! la vieille se fâche; mais c'est toi qui nous as parlé du vieuxSans-Souci.
—Le fait est, dit une autre, que Rose pâlit tous les jours.
—Rose maigrit, Rose se dessèche, Rose dépérit.
—C'est faux, dit la première qui avait parlé, Rose-d'Amour ne maigrit pas; au contraire, elle engraisse. Rose-d'Amour était en fleurs ce printemps, elle donnera des fruits cet hiver.
—Est-ce que vous allez devenir grand'mère, mère Bernard?»
La pauvre femme vit bien alors qu'elle avait trop parlé. Le plaisir de vanter son fils lui avait fait dire ce malheureux secret. Dès le lendemain, ce fut l'histoire de tout le quartier. Quand j'entrai dans l'atelier, le contre-maître vint me prendre le menton en riant. Mes camarades se moquèrent de moi; ce fut une risée générale. Le soir, on se mit en haie pour me voir passer. Ah! madame, les femmes sont si dures les unes pour les autres!
Cependant je n'osai rien dire, de peur que mon père ne se fît quelque querelle avec les voisins. Heureusement le pauvre homme, tout occupé de son propre chagrin, ne s'aperçut pas des affronts qu'on me faisait. Il allait de bonne heure à son travail, il revenait à la nuit close; pour éviter tous les regards, il se coulait le long des murs, il faisait des détours et rentrait à la maison en suivant des sentiers de chèvre. Nous ne nous parlions plus. Je préparais la soupe comme à l'ordinaire; il prenait son écuelle, s'enfonçait dans le coin de la cheminée et mangeait sans lever les yeux. Quand il avait fini il allait s'asseoir sur le rocher, mais seul, car je n'osais plus lui tenir compagnie; il demeurait là une heure ou deux, à réfléchir, rentrait et se couchait. A peine si je lui disais d'une voix tremblante:
«Bonsoir, père.»
Il me répondait:
«Bonsoir.»
Et se retournait du côté de la muraille. J'allais alors dans ma chambre, et je passais la moitié de la nuit à pleurer.
Voilà, madame, comment je passai la moitié de l'année. Enfin, j'accouchai d'une fille avec des douleurs terribles. Mon père avait fait venir la sage-femme et attendait, dans la chambre à côté de la mienne, que je fusse délivrée. Quand ma petite fille fut née, il la prit dans ses bras, l'enveloppa lui-même dans les langes et la mit dans le berceau; puis il entra pour me voir, et me demanda si j'avais besoin de quelque chose.
«Je n'ai besoin de rien, lui dis-je, que de ton pardon.»
Il se détourna sans répondre, et sortit en s'essuyant les yeux. Le pauvre homme était, je crois, mille fois plus malheureux que moi. Il m'aimait tant, et il me voyait si malheureuse! Mais il craignait de me donner la moindre marque d'amitié.
Quand je pus me lever, je lui demandai bien humblement la permission de nourrir moi-même mon enfant. Je craignais qu'il ne voulût pas la voir.
«Il est bien tard, dit-il, pour me demander cette permission-là; mais la pauvre enfant est innocente. Garde-la.»
Ce fut sa seule parole; mais je le voyais me regarder souvent quand il pensait n'être pas vu, et s'attendrir sur mon sort. Il allait chercher lui-même ou acheter tout ce dont j'avais besoin, et quand je voulais le remercier, il répondait brusquement:
«C'est pour l'enfant.»
Quand il fut question du baptême, je voulus encore lui demander conseil.
«Appelle-la comme tu voudras,» dit-il.
Je l'appelai Bernardine en souvenir de son père; mais comme ce nom faisait mal au vieuxSans-Souci, je changeais, quand il était là, ce nom pour celui de ma mère, qui s'appelait Jeanne.
Petit à petit, nous reprîmes notre vie ordinaire. Je nourrissais mon enfant, et comme je savais coudre, je gagnais encore quelque argent à demeurer dans la maison. Le père et la mère de Bernard venaient nous voir souvent, et nous parlions ensemble de Bernard, du moins quand mon père n'y était pas, car la première fois qu'on en parla devant lui il se leva, sortit, et ne voulut pas rentrer de toute la soirée.
Il faut vous dire, madame, que ma pauvre Bernardine était jolie comme un ange, avec de beaux cheveux blonds frisés, de petites dents blanches comme du lait, et des lèvres comme on n'en fait plus. Dès l'âge de huit mois elle commença à marcher, et à neuf mois elle disait papa et maman, comme une personne naturelle.
Le vieuxSans-Souci, malgré tout son chagrin, ne tarda pas à l'aimer plus que moi-même. Il la prenait dans ses bras, il lui riait, il lui chantait des chansons comme on en fait aux petits enfants:
Do, do,L'enfant do.
Do, do,L'enfant do.
Do, do,
L'enfant do.
Il la berçait dans ses bras, il la portait dans le jardin, il la mettait à cheval sur son cou, la promenait et la faisait sauter et danser. Quand elle eut un an, il finit par ne pouvoir plus s'en séparer. Vous jugez si j'étais contente et si j'espérais de me réconcilier avec lui.
Il m'arriva bientôt un autre bonheur.
Depuis que j'avais sevré mon enfant, j'étais retournée à l'atelier, où l'on finissait par s'accoutumer à moi. Le contre-maître seul essayait encore de prendre avec moi un air familier, mais je me tenais toujours aussi loin que je pouvais, et même un jour, comme il voulut m'embrasser de force pendant que mes camarades riaient, je le menaçai de tout dire à mon père.
«Est-ce que tu crois que je le crains ton père?» dit-il en grognant et grondant comme un dogue.
Mais il n'osa plus y revenir, et je vécus tranquille pendant quelque temps.
Un soir, la mère de Bernard entra chez nous avec son mari. Elle tenait à la main une grande lettre ouverte qui me fit battre le coeur dès que je l'aperçus.
«Eh bien! Rose-d'Amour, dit-elle en m'embrassant, voici des nouvelles de Bernard. Il n'est pas mort, il n'est pas estropié: il est vainqueur du sultan de Maroc; il a les galons de caporal; il a pris latantedu sultan. Ah! pour ça, je ne n'y comprends rien. Que veut-il faire de la tante du Sultan? Il valait bien mieux prendre son neveu; mais il paraît qu'il courait à bride abattue et que Bernard, qui était à pied et qui portait son sac et son fusil, n'a pas pu le rattraper. C'est égal, c'est bien drôle de laisser là sa tante. Pourquoi l'avait-il menée à la bataille?
—Voyons, dit le vieux Bernard, donne-moi la lettre pour que je la lise, car tu nous la racontes si bien que je n'y comprends plus rien.
—Et qu'est-ce que tu comprends, vieux fou? Tu ne sais pas seulement faire cuire ta soupe, et si tu fermais les yeux tu ne saurais pas la manger. Écoute-moi cette lettre, Rose, et tu verras les belles choses qu'il dit pour toi et pour moi.»
En même temps, elle commença sa lecture. Tenez, madame, voici la lettre:
«Isly.... 1845.
«Ma chère mère,
«La présente est pour vous dire que je me porte bien et que je souhaite que la présente vous trouve dans le même état qu'elle me quitte, c'est-à-dire joyeuse et bien portante, ainsi que mon père, le vieux Sans-Souci et ma petite Rose-d'Amour, et mes parents, et mes amis, et toutes mes connaissances.
«Subséquemment, je viens d'être fait caporal avec des galons dont auxquels je me suis fait sensiblement hommage pour la circonstance de ce que les Morocains sont venus nous attaquer pendant que nous mangions la soupe, ce qui m'a dérangé notoirement, vu qu'il est sensible qu'on ne peut manger la soupe et faire le coup de feu avec commodité, et qu'il faut choisir substantiellement entre la soupe et l'étrillement du moricaud, dont j'ai choisi l'étrillement, dans l'espérance de manger plutôt ma soupe et plus tranquillement, ce qui n'a pas manqué.
«Insensiblement le sultan de Maroc, qu'on appelle Raman, Karaman ou quelque chose de pareil, vu que dans son pays on est comme qui dirait aux galères et qu'on y rame à perpétuité, à cause du soleil qui est chaud comme braise et qui rend noirs comme charbon ceux qui ont la négligence de le regarder en face, ce pauvre sultan, que je dis, a eu l'imprudence de venir se frotter contre ma baïonnette, dont je lui ai montré la pointe avec l'intention de la lui mettre dans la poitrine comme dans un fourreau; mais que le moricaud, pénétrant mon dessein, m'a grossièrement montré le dos, comme s'il avait eu besoin d'un lavement; mais que je n'ai pas eu le temps d'obtempérer à son désir, vu qu'il était déjà loin et que ma baïonnette conséquemment n'a pas des ailes comme les oiseaux, et que, comme dit l'autre, ce n'est pas la peine de courir après la mauvaise compagnie, et que, s'il m'a fait une impolitesse en me tournant le dos, je puis bien lui pardonner diamétralement en long et en large, vu qu'il a fait le même affront au maréchal Bugeaud et à tous les officiers et sous-officiers du régiment, et que le sergent-major m'a dit qu'il aurait fait la même chose au grand Napoléon lui-même.
«Itérativement et sans tarder, j'ai couru droit vers sa tente, qui était étendue sur six bâtons dorés et qui prenait l'air au soleil, et que moi et Dumanet nous l'avons emportée à nous deux sur nos épaules et qu'on a dit que nous aurions la croix, ou du moins que mon capitaine l'aurait, ce qui honore toute la compagnie et subséquemment le simple soldat, dont auquel du reste mon capitaine a bien voulu me dire que je serais mis à l'ordre du jour et que j'aurais les galons de caporal, ce qui m'a fait plaisir, vu que je sais que tu es glorieuse de ton fils et que tu seras bien aise d'apprendre qu'il est le brave des braves ou qu'il ne s'en faut de guère, mais qu'il t'aime toujours par-dessus toute chose, mère Bernard, excepté toutefois ma chère Rose-d'Amour que j'espère qui m'attendra toujours, et qui sera éternellement ma chérie.
«Je compte que tu m'écriras bientôt pour me donner de tes nouvelles, et subséquemment de celles de mon père, de Rose-d'Amour et de toute la famille, et que tu me diras qui est-ce qui vit et qui est-ce qui meurt, et qui est-ce qui se marie, et je t'embrasse sur les deux yeux.
«Ton fils honoré,«Bernard.»
«Ton fils honoré,
«Ton fils honoré,
«Bernard.»
«Bernard.»
«Dis à Rose-d'Amour que je voulais lui envoyer la tente du sultan, mais qu'on va l'embarquer pour la France et la donner au roi Louis-Philippe, qui pourra la montrer, s'il veut, à tous ces badauds de Parisiens. Dis-lui aussi que voici bientôt deux ans que je suis loin d'elle et que nous n'avons plus que cinq ans à attendre.»
Je ne sais pas, madame, ce que vous pensez de cette lettre, mais, pour moi, elle me fit un effet dont vous ne pouvez pas avoir d'idée. Tout ce que j'avais souffert, je l'oubliai en un instant. Je ne pensai plus qu'au bonheur de revoir Bernard, et, s'il faut le dire, ses galons de caporal me rendaient toute fière. Je pensai tout de suite qu'il avait gagné la bataille à lui tout seul, et que c'était une grande injustice de ne pas lui donner la croix et de ne pas mettre son nom dans tous les journaux; et j'enviai la mère de Bernard, qui pouvait s'en aller et montrer sa lettre dans tout le quartier et se faire honneur de son fils, comme j'aurais voulu me faire honneur de mon mari et du père de ma petite Bernardine.
Mon père, qui avait tout entendu, et qui n'en faisait pas semblant, parut plus content qu'à l'ordinaire, et pendant quelques jours je fus presque heureuse. Hélas! madame, ce n'était qu'un moment de repos dans ma douleur, et ce que j'avais souffert n'était rien auprès de ce que j'avais à souffrir encore.
Un soir, c'était pendant l'été, après souper, mon père tenait ma petite Bernardine dans ses bras et était assis sur un banc devant la porte. Il s'amusait à la faire sauter sur ses genoux et la faisait rire aux éclats, lorsqu'un homme qu'il connaissait vint à passer. C'était un mauvais ouvrier, méchant, querelleur, ivrogne, et qui avait eu quelque dispute avec mon père deux mois auparavant, je ne sais plus à quel sujet.
Quand cet homme vit mon père ainsi occupé, comme il avait bu ce jour-là, il voulut l'insulter et lui dit:
«Bonsoir,Sans-Souci, comment va ta petite bâtarde?»
A ces mots, mon père, qui était l'homme le plus doux du monde et le plus ennemi des batailles, devint pâle comme un mort; il déposa Bernardine à terre, et saisissant l'homme aux cheveux, il le roula dans la poussière et l'accabla de coups de pied et de coups de poing.
Les voisins voulurent l'arracher de ses mains, mais mon père y allait avec tant de rage qu'on ne put jamais délivrer l'autre; à peine si l'on parvint à le relever à demi, tout sanglant et la bouche écumante.
Cependant, à force de frapper, mon père, fatigué, finit par lâcher prise. A ce moment, l'autre ayant ses deux mains libres, tira de sa poche un compas (c'était un charpentier comme mon père) et l'en frappa deux fois dans la poitrine. Mon père tomba aussitôt, et l'autre se sauva sans qu'on pût l'arrêter.
Jugez, madame, quel spectacle pour moi qui voyais toute cette bataille commencée à cause de moi, et qui ne pouvais pas l'empêcher. Je me jetai sur mon père pour le relever; mais il était en tel état qu'il fallut le porter sur son lit. On appela le médecin, qui secoua la tête et dit qu'il n'avait pas deux heures à vivre.
«Puisqu'il en est ainsi, dit mon père, sortez tous: je veux parler à ma fille.»
Mes yeux se fondaient en eau. Je ne pouvais plus parler. Je m'avançai vers son lit.
«Embrasse-moi, dit-il, ma chère enfant, et réconcilions-nous, puisque je vais mourir. Dieu me punit d'avoir été peut-être trop sévère avec toi, après avoir été trop négligent.
—Oh! père, tu me pardonnes!»
Et je l'embrassai de toutes mes forces.
«Je ne te pardonne pas, ma pauvre Rose, dit-il, c'est Dieu seul qui pardonne. Moi, je t'aime. Qu'est-ce que je pourrais te reprocher? Ne m'as-tu pas aimé, soigné, caressé? As-tu été ingrate ou méchante avec moi? Jamais. Et si tu as manqué à tes devoirs de femme, n'est-ce pas toi qui en as porté la peine? Va, je t'aime, et si je regrette quelque chose, c'est de te laisser seule et sans protection sur la terre, car tes soeurs, je le sais, sont tout occupées de leurs maris et de leurs enfants, comme il est naturel, et ne pourront jamais t'aider. Je ne puis plus rien pour toi que te donner cette maison. Je te la donne. Tes soeurs ont reçu leur dot. Toi, attends Bernard, puisqu'il le faut, et élève Bernardine mieux que je ne t'ai élevée. Je ne te demande pas de la rendre meilleure et plus douce que toi, car tu as toujours été bonne et soumise envers moi, ni plus laborieuse, car je ne t'ai jamais vu perdre une minute, mais de la surveiller mieux. Hélas! tu vois tous les malheurs qui naissent d'un moment d'oubli. Apporte-moi Bernardine.»
Il la prit dans ses bras, la regarda un moment, l'embrassa, et me la rendit en disant:
«C'est tout ton portrait; elle sera aussi jolie que toi.»
Quelques moments après, le prêtre entra et resta seul pendant une demi-heure avec lui. Quand il fut sorti, je revins à mon tour, je pris la main de mon père; il fit un effort pour me sourire encore, et mourut.
Je me trouvai seule sur la terre, avec Bernardine qu'il fallait protéger, quand j'avais moi-même si grand besoin de protection.
Ce nouveau et terrible malheur, le plus grand de tous peut-être, qui venait de me frapper, aurait dû exciter la pitié de nos voisins; ce fut tout le contraire. Quand j'allai en pleurant, et la tête cachée dans le capuchon de ma mante, mener au cimetière le corps de mon pauvre père, j'entendis de tous côtés des cris contre moi.
«La voilà, cette coquine qui a fait assassiner son père! La voilà, cette dévergondée! Si elle n'avait pas eu une si mauvaise conduite, le pauvre homme vivrait encore. Ah! c'était un digne homme, celui-là, et qui méritait bien de n'être pas le père d'une pareille effrontée!... Pauvre vieux Sans-Souci! il n'aurait pas donné une chiquenaude à un enfant ni fait de mal à une mouche, mais elle l'a tourmenté toute sa vie et n'a pas eu de repos qu'il ne fût tué. La misérable! comment ose-t-elle se montrer dans les rues? On devrait la poursuivre à coups de pierres?»
Voilà, madame, les choses les plus douces qu'on disait de moi et que j'eus tout le temps d'entendre de notre maison à l'église et de l'église au cimetière.
Quand le cercueil fut descendu dans la fosse, et quand les premières pelletées de terre eurent été jetées sur le corps les cris redoublèrent, et quelques-uns parlaient de me jeter dans la rivière.
A ce moment-là, brisée par la fatigue, par la honte, par le désespoir, je me trouvai mal et je tombai sans connaissance dans le cimetière même. Personne, excepté le vieux Bernard, ne s'occupa de me relever; on cria même que c'était une comédie, que je cherchais à inspirer de la pitié aux assistants; et quand, ranimée par les soins du père Bernard, je pus sortir du cimetière et revenir à la maison, on me suivit dans la rue avec des huées.
Enfin, madame, j'avais bu le calice jusqu'à la lie, et j'étais devenue comme insensible à tout. Au point où j'étais arrivée, je ne craignais ni n'espérais plus rien, et la mort même aurait été pour moi un bienfait.
Quant je rentrai chez moi, le vieux Bernard me quitta. C'était un honnête homme, mais il craignait qu'on ne lui fit un mauvais parti, et il n'était pas de force ni d'humeur à me défendre seul contre tous. La mère Bernard, quoi qu'elle aimât beaucoup Bernardine, ne voulait pas non plus se compromettre pour moi, car on quitte volontiers ceux contre qui le monde aboie, et ce sont de solides amis ceux qui vous défendent quand vous êtes seul contre tous.
Ce soir-là, quand je me vis seule au coin de mon feu, à cette place où mon père était encore assis la veille, je fus prise d'une telle envie de pleurer et d'un tel désespoir que j'eus un instant l'idée de me briser la tête contre les murs. Je pensais que j'étais seule au monde, que Bernard m'avait oubliée ou m'oublierait à coup sûr; que s'il ne m'oubliait pas, ses parents l'empêcheraient d'épouser une fille sans dot et déshonorée, qu'il me trouverait vieille et laide à son tour, qu'on lui ferait cent histoires de moi où je serais peinte comme une mauvaise fille, et qu'il faudrait qu'il m'aimât d'un amour sans pareil s'il pouvait résister à tous ces dégoûts. Enfin, mon coeur ne me fournissait que des sujets de chagrin, et si ce désespoir avait duré quelque temps, je crois que j'en serais devenue folle.
Pendant que je réfléchissais ainsi, ma petite Bernardine, que j'avais mise dans son berceau et oubliée, s'écria:
«Papa! papa!»
A ce cri, qui me rappelait si cruellement ma perte, je me remis à pleurer et j'allais la prendre dans son berceau; mais l'enfant, effrayée sans doute de voir ma figure pâle et décomposée, détourna la tête et se mit à crier plus fort:
«Papa! papa!»
Je sentis alors que j'étais mère et qu'il n'était plus temps de se désespérer.
«Papa est sorti, lui dis-je.
—Il est sorti.... Va-t-il revenir bientôt?
—Je ne sais pas.
—Il reviendra en été? dit l'enfant.
—Oui, mon enfant, en été.»
Ces deux mots la calmèrent. Il faut savoir que, lorsqu'elle demandait quelque chose qu'il m'était impossible de lui donner, j'avais l'habitude de lui promettre de le donner en été, et ce mot dont elle ne connaissait pas le sens lui faisait autant de plaisir que si j'avais fait sa volonté.
Au bout d'un instant, Bernardine s'endormit dans mes bras, et je la plaçai sur son lit.
Je demeurai enfermée chez moi pendant plusieurs jours sans voir personne car les parents mêmes de Bernard m'avaient abandonnée, et mes soeurs et mes beaux-frères ne voulaient plus me voir. Enfin, il fallut sortir et aller chercher de l'ouvrage à l'atelier.
Aussitôt qu'on me vit paraître, ce ne fut qu'un cri contre moi. Toutes mes camarades se levèrent pour me chasser et déclarèrent qu'elles partiraient si je rentrais au milieu d'elles. Madame, j'étais si désespérée que je ne ressentis pas ce terrible affront comme j'aurais fait en toute autre circonstance; je m'assis sur une chaise en faisant signe que je ne pouvais plus me soutenir, ni parler, et que je priais qu'on eût pitié de moi.
Mais le triste état où j'étais ne m'aurait pas sauvée de cette avanie si Matthieu le contre-maître n'avait pas pris mon parti.
«Que lui voulez-vous, dit-il, à cette pauvre Rose-d'Amour? Elle a un enfant; eh bien! et vous, n'avez-vous pas fait tout ce qu'il faut faire pour en avoir aussi? Asseyez-vous et tenez-vous tranquilles, ou si quelqu'une de vous remue je la mets à la porte de l'atelier. Et vous Rose, allez à votre métier. C'est moi qui aurai soin de vous.
—Il aura soin! il aura soin! dit tout bas en grondant l'une des plus furieuses. Est-ce qu'il va prendre la succession de Bernard?»
Matthieu l'entendit et lui donna un grand coup de poing sur l'épaule.
«Tais-toi, dit-il, ou je vais raconter tes histoires.»
Cette menace fit taire tout le monde, mais on ne cessa par pour cela de me haïr et de me persécuter secrètement; cependant, c'était déjà beaucoup de pouvoir travailler et vivre.
Vous êtes étonnée, madame, et vous croyez peut-être que j'avais affaire à de très-méchantes femmes. Pas du tout: elles n'étaient ni meilleures ni plus mauvaises que celles qu'on voit tous les jours dans la rue; mais elles me voyaient à terre et me frappaient sans réflexion, comme on fait toujours pour le plus faible, dans le grand monde aussi bien que dans le petit.
Quand je revins chez moi, j'y trouvai la mère de Bernard, qui gardait ma petite fille pendant que j'étais à l'atelier. Elle fut bien contente d'apprendre que j'avais enfin trouvé de l'ouvrage.
«Est-ce que tu vas vivre seule? me dit-elle.
—Et comment voulez-vous que je vive? Mes soeurs ne veulent pas de moi.»
Je vis qu'elle était tentée de m'offrir un logement dans sa maison, mais qu'elle n'osait me le proposer de peur de s'engager et d'engager Bernard. D'ailleurs, son mari pouvait le trouver mauvais: il avait été très fâché du bruit qui s'était fait et des paroles qu'il avait entendues le jour de l'enterrement de mon père; il ne voulait pas s'exposer à une seconde algarade. C'était un homme sage et voyez-vous, madame, les hommes de ce caractère n'aiment pas à s'exposer sans nécessité.
Je vécus donc seule, ne sortant que pour aller le dimanche à la messe et tous les autres jours à l'atelier. Je commençai aussi à réfléchir et à écouter avec plus de soin les exhortations qu'on faisait en chaire tous les dimanches.
Jusque-là j'avais entendu, sans les comprendre, les paroles de l'Évangile que lisait le curé dans sa chaire, ou plutôt, comme font les enfants, je marmottais des prières dont je n'avais jamais cherché le sens; mais quand je sentis que j'étais seule sur la terre, et que je ne pouvais attendre de consolation de personne, je commençai à réfléchir et à vouloir causer avec Dieu même, puisqu'on dit qu'il écoute également tout le monde, et qu'il n'est pas besoin d'être savant pour l'entretenir face à face.
En récitant les premiers mots de la prière que je faisais soir et matin: «Notre Père qui êtes aux cieux,» je fus étonnée de n'avoir jamais pensé à ce que je commençai à me faire du ciel une idée que je n'avais jamais eue auparavant.
Je me souvins que mon père, qui n'était pourtant pas un savant, m'avait souvent dit que le ciel était tout autre chose que ce qu'on se figure; que c'était une espace immense où roulaient des milliards d'étoiles, et que ces étoiles étaient un million de fois plus éloignées de nous que le soleil, et qu'elles étaient elles-mêmes des soleils, et qu'autour de chacun de ses soleils tournaient des quantités innombrables de mondes plus grands que la terre entière et la mer; et je fis réflexion que si notre soleil était si petit en comparaison de cet espace immense, et si petite notre terre en présence du soleil, et si petite ma ville en présence de la terre entière, et moi si petite dans cette ville même, ce n'était pas la peine de s'occuper de mes voisins, ni de leur haine, ni de leur mépris; que la vie ici-bas était assez courte pour qu'on pût eu oublier facilement et promptement toutes les douleurs; que si ce voisinage m'était insupportable, je pouvais me réfugier dans ma chambre et que mon âme trouverait aisément un abri dans ces pensées et dans ces espérances, qu'il n'était au pouvoir de personne de m'enlever.
Je pensai aussi que cette vie éternelle dont nous parlait le curé n'était peut-être pas autre chose qu'une vie nouvelle dans un monde meilleur, où je pourrais aisément trouver une place si je remplissais tous mes devoirs sur la terre; je pensai aussi avec joie que si j'avais commis une grande et inexcusable faute, je l'avais très cruellement expiée; que le départ de Bernard, la mort de mon père, la haine et le mépris de mes voisins étaient des châtiments dont la justice divine pouvait se contenter, et que s'il m'arrivait de quitter cette vie avant le retour de Bernard, je pouvais espérer, ne m'étant pas révoltée contre ma destinée, qu'elle cesserait de me poursuivre dans un autre monde, et que je pourrais rejoindre mon père et vivre heureuse à mon tour.
Ces réflexions, que je vous dis bien, mal, et que je ne fis pas en un jour, commencèrent à rendre mon esprit plus tranquille. Je ne craignais plus comme auparavant de tomber dans un affreux désespoir; ou plutôt, comme j'étais étendue toute meurtrie au fond du précipice, je ne craignais plus aucune chute ni aucune meurtrissure. Cependant mes épreuves n'étaient pas terminées.
Le meurtrier de mon père ayant été arrêté, fut jugé deux mois après à la cour d'assises. Je fus forcée, comme témoin, d'assister au jugement. Nouvelle douleur, qui recommençait l'ancienne.
Ah! madame, si vous saviez dans quels termes les magistrats me parlèrent, comme on me fit entendre, en m'interrogeant, que j'étais une fille perdue, comme tous les témoins déclarèrent que j'avais une réputation déplorable, comme le procureur du roi me renvoya à ma place d'un air de mépris en relevant la manche de sa robe, comme on rejeta sur moi tous les torts de la querelle, comme l'avocat de celui qui avait tué mon père fit l'éloge de son client, comme il assura que mon pauvre père, le vieuxSans-Souci, était un homme sans moeurs, un vagabond, mal famé; que sais-je encore (hélas! pauvre père! un si bon ouvrier, si laborieux et si doux! et c'est moi qui lui attirais toutes ces injures!)? comme il ajouta que son client avait donné une marque d'intérêt et d'amitié à mon père en lui demandant des nouvelles de sa petite-fille; comment mon père, qui était toujours (à son dire) ivrogne et furieux, avait répondu par des injures et des coups à cette marque d'amitié; comme il avait voulu assommer le client, pris en traître (en traître!) et forcé de se défendre, avait résisté de son mieux; comment un compas s'était trouvé dans sa poche: comment mon père avait voulu le prendre et l'en frapper; comment l'autre s'était débattu et mon père s'était enferré, ce qu'on pouvait appeler «une justice de la divine Providence.».
Enfin, madame, il parla tant et si bien; il leva si souvent les bras vers le ciel et les fit retomber sur la barre, il invoqua les présents et les absents, et il dit de si belles choses de son client et de si laides de mon père et de moi, que l'assassin fut acquitté et que le peuple le reconduisit en poussant des cris et en applaudissant à la sentence; et moi, pour échapper aux coups de pierres et aux huées, j'attendis la nuit, je traversai la ville en courant, et m'enfermai chez moi en grande peur d'être poursuivie. C'est la justice des hommes.
Quand je rentrai, ma petite Bernardine me tendit les bras en riant; je la pris à mon cou, je la serrai de toutes mes forces sur ma poitrine, comme si l'on avait voulu me l'arracher, et je me sentis consolée. Après tout, grâce à mon travail et au petit jardin que mon père m'avait laissé, je n'avais ni froid ni faim, et je pouvais vivre en paix, entre ma famille et Dieu. Combien de malheureux voudraient pouvoir en dire autant!
Cependant je comptais les jours, les mois et les années qui me séparaient encore de Bernard. Lui seul me restait sur la terre; mais s'il venait à m'abandonner, je me sentais tout à fait découragée, car les réflexions pieuses et la confiance en Dieu pouvaient bien m'adoucir l'amertume de la vie, mais non pas me la rendre précieuse et me la faire aimer. L'amour seul pouvait faire ce miracle.
Une chose surtout, quand j'étais seule, m'inquiétait cruellement. Pourquoi ne m'écrivait-il pas? Il est vrai que je ne savais pas l'écriture (c'est un de nos grands malheurs à nous, pauvres ouvrières), mais la mère Bernard aurait dû me lire ses lettres.
Quand je l'interrogeais, elle répondait toujours:
«Bernard va bien, il sera sergent un de ces jours. Son capitaine est très-content. S'il veut être officier, il le sera, et même colonel.
—Colonel!»
A vous dire le vrai, madame, je ne sais pas trop ce que c'est qu'un colonel; mais j'ai toujours entendu dire qu'il faut être si riche et si grand seigneur pour en porter les épaulettes, que j'avais peine à croire que Bernard pût être colonel, et cependant, en y pensant bien, je trouvais que personne n'en pouvait être plus digne.
J'ai su depuis que la mère de Bernard ne me disait pas tout. Son fils m'avait écrit, mais en mettant sa lettre dans celle de sa mère, parce qu'il désirait que sa mère me la lût tout haut elle-même, et aussi parce qu'il avait peur que mon pauvre père (le vieux Sans-Souci), dont il ignorait la mort, ne voulût l'intercepter; en quoi il se trompait des deux côtés, car mon père me laissait toute liberté, et la mère de Bernard, qui commençait à se dégoûter de moi à cause de tout le bruit qu'on avait fait, et qui rêvait de voir son fils officier, et qui aurait voulu lui faire épouser la fille d'un notaire, garda soigneusement toutes les lettres sans m'en dire un seul mot.
Enfin, j'étais arrivée à l'âge de vingt-deux ans; Bernard n'avait plus que deux ans de service à faire, et je commençais à espérer la fin de mes peines, lorsqu'un soir le contre-maître Matthieu, qui n'avait jamais cessé de me faire la cour mais que j'avais tenu à distance, s'avisa de me demander un rendez-vous.
Il faut vous dire que sa femme était morte depuis deux mois, et qu'avantageux comme il l'était, il avait toujours cru qu'il n'y avait que cet obstacle entre nous. Je le priai de me laisser tranquille.
«Écoute, dit-il, il faut que tu aies un amoureux caché, car de vivre ainsi seule et d'attendre quelqu'un qui ne viendra jamais, ce n'est pas naturel.»
Je haussai les épaules sans répondre, et je rentrai chez moi.
Il était à peu près dix heures du soir; Bernardine était déjà couchée et j'allais me coucher moi-même, lorsque j'entendis qu'on frappait à la vitre deux coups légers. Je n'eus pas grand peur d'abord, car il n'y avait rien à prendre chez moi, et la mère de Bernard venait quelquefois chez moi le soir et frappait de la même manière pour se faire entendre.
Je me levais donc et j'ouvris la fenêtre sans défiance.
«Est-ce vous, mère?»
Pour toute réponse, un homme sauta dans la chambre qui était au rez-de-chaussée et au niveau de la rue. Aussitôt je poussai un cri.
«Tais-toi, dit-il. C'est moi, Matthieu. Ne me reconnais-tu pas?»
Je reculai, moitié de frayeur, moitié de colère:
«Je ne vous connais pas. Que me voulez-vous? Sortez, ou j'appelle.
—Pas de bruit, Rose. On viendrait, on me trouverait ici, et l'on croirait que tu m'as fait venir. Expliquons-nous tranquillement.
—Je ne veux pas m'expliquer, lui dis-je avec force. Sortez d'ici!
—Allons, tu fais la méchante; tu as tort. Je t'aime, tu le sais bien. Tu es seule, je suis seul aussi, car mes enfants ne comptent pas. Nous pouvons vivre ensemble.
—Va-t'en, Matthieu, ou je crie: Au feu!»
A ces mots, il saute tout à coup sur moi et veut me fermer la bouche. Mais je me dégage à la faveur de l'obscurité; je saisis une chaise, et la jette dans ses jambes. Il tombe, j'ouvre la porte, et je me mets à courir comme une folle dans la rue.
Dès qu'il vit que je m'étais échappée, il sortit lui-même, et pour éviter d'être rencontré, il descendit à travers les jardins qui vont de ce côté-là jusqu'à la rivière.
Quand je vis qu'il était parti, je rentrai moi-même toute tremblante dans la maison, je fermai soigneusement la porte et la fenêtre, je mis un bâton à côté de mon lit pour me défendre si j'étais attaquée la nuit, et je dormis assez tranquillement jusqu'au lendemain.
Je ne parlai de cette aventure à personne, et on ne l'aurait pas connue si un voisin qui par hasard était dans son jardin, n'avait aperçu au clair de lune Matthieu qui fuyait du côté de la rivière. Il le reconnut sur-le-champ, et n'eut rien de plus pressé que d'en parler le lendemain à tout le quartier.
Ce fut une rumeur générale. Si le feu avait pris à trois maisons à la fois, on n'en aurait pas fait plus de bruit.
On fit d'abord raconter au voisin tout ce qu'il avait vu.
«A quelle heure?
—A dix heures.
—C'était Matthieu? L'avez-vous bien reconnu?
—Parbleu! si je l'ai reconnu! il a laissé sa casquette dans mon jardin.
—Et d'où venait-il?
—Ah! pour cela, je n'en sais rien.
—Je le sais, moi, dit une femme. Il venait de chez Rose-d'Amour.»
A ce nom, tout le monde se mit à crier:
«En voilà une gaillarde, une effrontée! Rien ne pourra donc la corriger? Comment! elle va débaucher les pères de famille, maintenant!
—Faites attention à ce que je vous dis, ajouta une de mes camarades d'atelier, il y aura encore quelqu'un de tué pour cette malheureuse.
—Ce n'est pas étonnant, dit une vieille femme. Les hommes n'aiment que ces créatures-là?»
Et cette fois encore, on rejeta sur moi tous les torts. C'était moi qui avais encouragé Matthieu. Du vivant de sa femme, je l'avais reçu chez moi tous les soirs. Quelqu'un dit qu'il l'avait vu sortir de ma maison à trois heures du matin. On plaignit la pauvre défunte, on assura qu'elle était morte du chagrin de voir la mauvaise conduite de son mari; enfin tout ce qu'on avait dit contre moi depuis le départ de Bernard se réveilla de nouveau, et cette fois je n'avais plus d'appui nulle part. Mon père était mort, mon pauvre père, le seul être qui m'eût protégée!
Il faut vous dire que j'avais encore, sans le savoir, un nouveau sujet de tristesse.
Quand je vis que Bernard ne m'écrivait pas et que sa mère ne me parlait plus de lui que rarement, de loin en loin, j'avais résolu d'apprendre à lire et à écrire, et d'écrire mes lettres moi-même, car excepté le catéchisme, qu'on m'avait fait apprendre pour la première communion, je ne savais absolument rien de ce qu'on enseigne dans les écoles.
Mais en même temps j'étais fort embarrassée d'apprendre, car d'abord, madame, je n'avais pas la tête bien organisée pour les livres. Cela vient un peu de naissance, comme vous savez, et mon père, mes soeurs et moi nous avions la tête si dure qu'il avait fallu renoncer à nous apprendre à lire.
Cependant, comme je veux fermement ce que je veux, je m'en allai trouver un pauvre garçon qu'on appelait Jean-Paul, qui était sans famille, sans parents connus, et sorti, je crois, de l'hospice de Lyon. Ce pauvre Jean-Paul, qui était boiteux et marqué de la petite vérole, mais doux comme un mouton et aimé de tout le monde à cause de sa bonté, faisait le soir, après souper, une école de lecture et d'écriture à sept ou huit filles de mon âge qui n'avaient pas appris à lire mieux que moi, et qui en sentaient trop tard la nécessité.
Comme il était garçon tailleur et vivait de son aiguille, sans être riche, il faisait son école gratis et ne se faisait pas prier pour écrire les lettres de son quartier. J'allai lui demander de me recevoir parmi ses élèves.
Le pauvre garçon me regarda en souriant, suivant sa manière, et me dit:
«Tu es bien grande, Rose-d'Amour, pour apprendre l'écriture à ton âge. Est-ce que tu veux écrire à ton colonel?
—Justement. C'est à mon colonel.
—Au colonel Bernard?
—Oui, au colonel Bernard.
—Eh bien! viens quand tu voudras.»
J'y allai le soir même, et je commençai à travailler si durement et avec tant d'application à faire des barres, desa, deso, desi, desu, des majuscules, des minuscules, de la ronde, de l'anglaise, de la bâtarde et de la coulée, que j'en étais bien souvent plus fatiguée que de bêcher la terre, tant la plume est un outil pesant pour celui qui n'en a pas l'habitude.
Enfin je commençai à écrire des lettres grandes d'un pouce, puis d'un demi-pouce, d'un quart de pouce, et finalement de grandeur naturelle, et quoique je n'aie jamais été grande écrivassière, je puis maintenant me faire lire et lire les autres.
Pendant ce temps, Jean-Paul pensait à tout autre chose. Un soir, comme je m'en allais après la leçon, il me retint par le bras, et me fit signe qu'il avait quelque secret à me dire. Moi, toujours simple et bien éloignée de croire qu'on pût s'occuper de moi, je restai et je m'assis.
Jean-Paul ferma la porte et s'assit en face de moi.
«Rose-d'Amour, la bien nommée, dit-il, comment me trouves-tu?»
Je crus qu'il voulait rire.
«Très joli garçon,» lui dis-je.
Il secoua la tête.
«Non, non, ce n'est pas cela que je te demande, Rose. Parle-moi sérieusement, et regarde-moi bien... Écoute, j'ai vingt-six ans, cent francs d'économies et le mobilier que voilà; je t'aime à la folie. Veux-tu m'aimer?
—Est-ce que tu vas m'insulter, Jean-Paul?» lui dis-je d'un air triste.
Je me sentais venir les larmes aux yeux.
«T'insulter? moi! Rose-d'Amour! moi, t'insulter! As-tu pu le croire? Je te demande si tu veux te marier avec moi?»
Je lui tendis la main. Il la baisa et la serra dans les siennes.
«Eh bien, tu acceptes? dit-il. En ce cas, la noce se fera dans quinze jours.
—Elle ne se fera pas. Tu ne m'as pas comprise, mon bon Jean-Paul. Elle ne se fera jamais.
—Ah! oui, je le sais, tu aimes Bernard; mais pense-t-il encore à toi, et reviendra-t-il jamais?
—Qu'il revienne ou non, je l'aime, et j'ai promis de l'attendre.
—Non, tu ne l'aimes pas, s'écria-t-il. Écoute-moi, Rose, je sais ce qui t'arrête. C'est ta fille. Eh bien! je la reconnaîtrai. On se moquera de moi, mais je me moquerai des autres à mon tour. Je t'aime et je serai heureux. Je n'ai pas de parents, pas de famille, je suis un enfant trouvé, je ne dois compte de rien à personne, et je t'aime. Ne me dis pas que tu ne m'aimes pas aujourd'hui: je le sais et je te le pardonne; mais tu m'aimeras un jour. Tu es si bonne! car je te vois depuis cinq ans, Rose, et je n'ai pas cru un seul mot de ce qu'on a dit de toi. Je ne le croirais pas quand je l'aurais vu de mes deux yeux. Tu es seule, sans amis, sans fortune, sans mari, sans amant. Je suis seul comme toi, et personne ne m'aime; appuyons-nous l'un sur l'autre, aimons-nous et marions-nous. Va, je ne serai pas jaloux de Bernard. Je te prends telle que tu es, et je t'aime mieux qu'aucune créature, car tu es la meilleure fille du quartier; et quoiqu'on t'ait fait bien du mal, tu n'as jamais cherché à te venger: et la vengeance aurait été pourtant bien facile. Ce qu'il me faut, c'est une bonne femme, douce et laborieuse, et soigneuse, et je sais que tu le seras, car tu l'es déjà. Dis un mot, Rose, et tu feras mon bonheur et peut-être le tien.
Je ne puis vous dire, madame, combien je fus touchée des paroles de ce pauvre garçon: je sentais bien qu'il disait vrai et qu'il m'aimait tendrement; mais moi je ne l'aimais pas, et surtout j'avais dans le coeur un trop tendre souvenir de Bernard.
Comme il vit que je ne répondais rien, il me crut ébranlée et voulut continuer. Ses yeux bleus, qui étaient pleins de douceur, m'imploraient encore mieux que ses discours; mais, d'un mot, je lui fermai la bouche.
«Adieu, Jean-Paul. Je te remercie, et tu seras toujours pour moi un ami, le meilleur et le plus sûr après Bernard; mais ce mariage est impossible, et je ne remettrai plus les pieds dans cette maison.
—Et tu ne me permettras pas d'aller te voir?
—Non, car tu ne pourrais pas t'empêcher de me parler de ce que je ne veux plus entendre. Devant Dieu, je suis la femme de Bernard, et je ne dois entendre de personne un mot d'amour.
A ces mots, je sortis et refermai la porte. Il n'essaya pas de me retenir, tant il était consterné.