Chapter 4

[45]Labbe,Concilia, t. XI, p. 42.

[45]Labbe,Concilia, t. XI, p. 42.

Au lieu de dépenser leur talent à des raisonnements subtils qui sentent le plaidoyer, Échard et Lacordaire auraient mieux fait d’expliquer la conduite tenue par le Saint-Siège et saint Dominique en ces circonstances. Sans aller jusqu’à la doctrine radicale de saint Thomas, tout en nous rappelant les préceptes évangéliques :Aimez-vous les uns les autres… Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît… Quiconque se sert de l’épée, périra par l’épée, qui, mieux que l’indifférence sceptique, sont les principes de la tolérance ; ne croyant pas même, que la pure raison d’État, si souvent alléguée contre l’Église, puisse légitimer la persécution, il nous semble toutefois que de graves intérêts sociaux exigeaient la répression de l’hérésie albigeoise. Il ne s’agissait pas seulement de ramener à l’orthodoxie des populations égarées, ni même de faire rentrer dans l’ordre des rebelles politiques ; il s’agissait de défendre la société contre des doctrines subversives etanarchistes. Au treizième siècle, comme dans tous les temps, l’Église combattait à la fois pour elle et pour l’ordre social tout entier. « Il faut avouer, dit l’auteur desAdditions à l’Histoire du Languedoc, que les principes du manichéisme et ceux des hérétiques du douzième et du treizième siècle attaquant les bases mêmes de la société, devaient produire les plus étranges, les plus dangereuses perturbations, et ébranler pour toujours les lois et la société politique. » Et le savant archiviste de la Gironde, M. Brutails, arrive à une conclusion semblable : « Les désordres et les maux incalculables, causés par les Albigeois et autres sectes, avaient amené la papauté et les souverains de l’Europe occidentale à prendre contre les hérétiques des mesures sévères. Une telle proscription ne fut pas l’effet de cette haine féroce contre le mécréant que l’on prête aux princes de ce temps. Elle était dictée par une considération qu’un écrivain a fort heureusement résumée en disant que l’hérésie était alors un crime social autant que religieux[46]. »

[46]Brutails,Les populations rurales du Roussillon au moyen âge, p. 296.

[46]Brutails,Les populations rurales du Roussillon au moyen âge, p. 296.

Il serait difficile en effet de trouver dans les ouvrages de Schopenhauer, de Nietzche et des autres pessimistes et nihilistes contemporains, des doctrines plus décevantes et plus décourageantes que celles des Albigeois. D’après leurs ministres, le monde était l’œuvre du diable, créateur de toutes les choses visibles, et si Dieu était intervenu dans cette formation des êtres, il l’avait fait pour affaiblir encore l’homme, sorti trop fort des mains du démon. Tout être vivant était immonde ; la vie était le suprême malheur ; la communiquer, c’était participer à l’œuvre diabolique de la création ; tout le devoir consistait à la détruire[47]. Voilà pourquoi les hérétiques avaient une horreur toute particulière pour le mariage et la famille. « Le mariage n’est rien », disent les uns. « Dans l’état de mariage, on ne saurait se sauver », déclare Pons Grimoard de Castelsarrasin. Non seulement il ne pouvait conduire au salut, mais c’était le péché mortel par excellence : « on pèche autant avec son épouse qu’avec toute autre femme ». Et allant jusqu’au bout de leur pensée, ils finissaient par dire comme nos anarchistes modernes : « Le mariage est un concubinage légal[48]». Aussi les Parfaits se vouaient-ils à un célibat perpétuel, non par amour de la virginité, mais par dégoût et haine de l’existence.

[47]Cf. abbé Douais,Les hérétiques du comté de Toulouse au XIIIesiècle.

[47]Cf. abbé Douais,Les hérétiques du comté de Toulouse au XIIIesiècle.

[48]Enquête de Bernard de Caux en 1245 (Bibl. de Toulouse, ms. 609).

[48]Enquête de Bernard de Caux en 1245 (Bibl. de Toulouse, ms. 609).

Plusieurs d’entre eux allaient plus loin et prêchaient la nécessité pour chaque individu de s’anéantir. S’abîmer dans le néant comme les mystiques s’abîment en Dieu, s’abstraire de la vie au point d’en perdre la conscience, pour tomber dans ce que les fakirs de l’Inde appellent le nirvana, tel était l’exercice de leurs saints. Berbeguera, femme de Lobent, chevalier de Puylaurens, alla voir par curiosité l’un de ces hérétiques : il lui apparut, dit-elle, comme la merveille la plus étrange ; depuis longtemps, il restait assis sur sa chaise, immobile comme un tronc d’arbre[49]. Négations radicales de l’activité humaine et de la famille, de pareilles doctrines ne devaient pas respecter davantage le lien social. Sans doute, comme Luther et tous les hérétiques qui furent pendant quelque temps appuyés par des princes, les Albigeois n’insistèrent pas toujours sur des théories qui leur auraient aliéné d’utiles protecteurs. Cependant les moins politiques d’entre eux n’hésitaient pas à proclamer la vanité des lois, l’illégitimité des sanctions sociales et à nommer assassin le juge qui prononçait une sentence capitale.

[49]Ibidem.

[49]Ibidem.

Or ces doctrines ne restaient pas enfermées dans un cercle étroit d’esprits aventureux ; les prédications des Parfaits les faisaient pénétrer jusque dans les classes infimes de la société : à Gaja[50]les truands ne discutèrent-ils pas, un jour, sur l’Eucharistie ? Le peuple acceptait d’autant plus ces croyances qu’incapable de les apprécier, il était séduit par le mystère dont on les entourait. Que de libres-penseurs modernes ne sont-ils pas gagnés à la maçonnerie par le caractère ténébreux de cette association beaucoup plus que par la liberté de leur esprit souvent borné ? Or, avec les rites duConsolamentumcélébrés devant des initiés, avec ses signes de ralliement et sa discipline du secret, l’albigéisme était, au treizième siècle, la franc-maçonnerie du midi de la France. Quoi qu’il en soit, ses théories, le nombre de ses adhérents et son organisation, faisaient de cette secte un danger public, et à ce point de vue, elle devait être réprimée. Ceux qui de nos jours, sans le moindre parti pris philosophique ou religieux, ont fait des lois et édicté des pénalités nécessaires contre « les associations de malfaiteurs », ne sauraient blâmer l’Église et saint Dominique d’avoir défendu de même la société contre de semblables fanatiques, qui menaçaient, au treizième siècle, son existence. Sans doute, les moyens ont été violents et même parfois cruels ; personne de nos jours ne penserait à allumer des bûchers pour la défense de l’ordre social ; mais il faut remarquer que le code pénal du moyen âge était beaucoup plus rigoureux que le nôtre et que ces sévérités, qui parfois nous étonnent, ne choquaient alors personne, pas même le bon saint Louis qui les inscrivait dans ses ordonnances. D’ailleurs, on a fait observer depuis longtemps que la procédure inquisitoriale offrait à la défense beaucoup plus de garanties que la procédure civile[51], et d’autre part, les canons des conciles d’Avignon, de Béziers et de Narbonne, édictés précisément contre l’hérésie albigeoise, tempéraient la rigueur de la justice séculière contre les emmurés[52].

[50]Village situé entre Fanjeaux et Castelnaudary, dans le département de l’Aude.

[50]Village situé entre Fanjeaux et Castelnaudary, dans le département de l’Aude.

[51]Cf. Douais,La formuleCommunicato bonorum virorum consilio, des sentences inquisitoriales. (Le Moyen âge, t. XI, p. 157 et suiv.)

[51]Cf. Douais,La formuleCommunicato bonorum virorum consilio, des sentences inquisitoriales. (Le Moyen âge, t. XI, p. 157 et suiv.)

[52]Labbe,Concilia, t. XI,parsI,pass.

[52]Labbe,Concilia, t. XI,parsI,pass.

Sans répugner à des mesures que tout le monde admettait alors, saint Dominique comptait cependant surtout sur la force des exemples. L’un de ceux qui le connurent alors le mieux, l’abbé de Saint-Paul de Narbonne, le dépeignait ainsi dans le procès de canonisation : « le bienheureux Dominique avait une soif ardente du salut des âmes et un zèle sans bornes à leur égard. Il était si fervent prédicateur, que le jour, la nuit, dans les églises, dans les maisons, aux champs, sur les routes, il ne cessait d’annoncer la parole de Dieu, recommandant à ses frères d’agir de même et de ne jamais parler que de Dieu… Il était d’une frugalité si austère qu’il ne mangeait qu’un pain et qu’un potage, sauf en de rares circonstances, par égard pour les frères et les personnes qui étaient à table. J’ai ouï dire à beaucoup qu’il était vierge… Je n’ai pas vu d’homme aussi humble qui méprisât davantage la gloire du monde et ce qui s’y rapporte. Il recevait les injures, les malédictions, les opprobres avec patience et joie, comme des dons d’un grand prix… Il se méprisait grandement et se comptait pour rien. Il consolait avec une tendre bonté les Pères malades, supportant d’une manière admirable leurs infirmités. Je n’ai jamais vu un homme en qui la prière fût plus habituelle. Il passait les nuits sans sommeil, pleurant et gémissant pour les péchés des autres. Il était généreux, hospitalier, donnait volontiers aux pauvres tout ce qu’il avait. Je n’ai pas ouï dire ni su qu’il eût un autre lit que l’église, quand il trouvait une église à sa portée ; si l’église lui manquait, il se couchait sur un banc ou par terre, ou bien encore, il s’étendait sur les sangles du lit qu’on lui avait préparé, après en avoir ôté le linge et les couches. Il aima la foi et la paix et, autant qu’il le put, il fut le fidèle promoteur de l’une et de l’autre[53]. »

[53]Enquête de Toulouse. (Boll.,Acta SS., 4 août.)

[53]Enquête de Toulouse. (Boll.,Acta SS., 4 août.)

Aussi, son crédit grandissait-il de jour en jour. Le chanoine qui, en 1206, accompagnait humblement son évêque, était devenu bientôt l’un des personnages les plus influents de l’orthodoxie ; il s’était lié d’amitié avec Foulques, évêque de Toulouse, Garcia de l’Orte, évêque de Comminges, Navar, évêque de Conserans, qui avaient été témoins de son zèle et de sa science dans les controverses. L’un de ses compagnons, le moine cistercien Gui de Vaux-Cernay était devenu évêque de Carcassonne et recourait souvent à son aide et à ses conseils. Il le fit surtout au commencement de 1213. L’attitude menaçante de Pierre, roi d’Aragon, allié des comtes de Toulouse et de Foix, avait forcé Simon de Montfort à demander aux chevaliers du Nord de nouveaux renforts ; les deux évêques de Toulouse et de Carcassonne étaient allés en France pour gagner Philippe-Auguste et son fils Louis à la cause de la croisade et y recruter de nouveaux soldats de la foi. A son départ, Gui confia à saint Dominique le gouvernement spirituel de son diocèse[54]et dès les premiers jours du carême 1213 (fin février), le Bienheureux, accompagné d’Étienne de Metz, s’installa dans le palais épiscopal de Carcassonne. Il n’en continua pas moins ses prédications et comme les hérétiques étaient très nombreux dans cette ville, il leur donna des conférences dans la cathédrale de Saint-Nazaire. Malgré ces occupations, il multiplia ses macérations pendant ce Carême, « ne vivant que de pain et d’eau et n’entrant jamais dans son lit[55]».

[54]Thierry d’Apolda. (Boll.,Acta SS., 4 août.)

[54]Thierry d’Apolda. (Boll.,Acta SS., 4 août.)

[55]Balme,op. cit., t. I, p. 355. — Lacordaire,op. cit., p. 232.

[55]Balme,op. cit., t. I, p. 355. — Lacordaire,op. cit., p. 232.

On voulut l’élever lui-même à l’épiscopat. Après la mort de Bertrand d’Aigrefeuille, qui eut lieu en juillet 1212, le chapitre de Béziers le choisit pour évêque, à l’instigation de l’archidiacre Pierre Amiel, le futur archevêque de Narbonne. Bientôt après, l’évêque de Comminges, Garcias de l’Orte, fut transféré au siège archiépiscopal d’Auch, et sur sa recommandation, les chanoines de Saint-Lizier voulurent lui donner pour successeur saint Dominique. Enfin, vers 1215, lorsque l’évêché de Conserans devint vacant par la mort ou la démission de Navar, Garcias de l’Orte essaya encore une fois de promouvoir le Bienheureux à l’épiscopat en le plaçant à la tête de ce diocèse. Mais toujours Dominique refusa avec la plus grande énergie, déclarant « qu’il s’enfuirait la nuit avec son bâton plutôt que d’accepter l’épiscopat[56]». Ce refus réitéré n’était pas seulement l’effet d’une extrême humilité ; d’après le témoignage de l’abbé de Boulbonne[57], le saint voulait réserver toute sa liberté pour les deux grandes créations dont ses missions lui avaient démontré la nécessité : « il avait, disait-il, à s’occuper de la nouvelle plantation des Prêcheurs et des religieuses de Prouille : c’était son œuvre et sa mission, il n’en prendrait aucune autre. »

[56]Ibidem, t. I, p. 479.

[56]Ibidem, t. I, p. 479.

[57]Enquête de Toulouse.

[57]Enquête de Toulouse.


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