Chapter 7

[97]Labbe,Concilia, t. XI,parsI, p. 233, citant Pierre de Vaux de Cernay,op. cit., 83.

[97]Labbe,Concilia, t. XI,parsI, p. 233, citant Pierre de Vaux de Cernay,op. cit., 83.

Inspirées par une sage modération, ces décisions avaient été interprétées par les Albigeois, soit comme un désaveu infligé par l’Église universelle à la croisade et à Simon de Montfort, soit comme un acte de faiblesse ; et aussitôt une grande partie du midi de la France s’était soulevée. Avignon, Saint-Gilles, Beaucaire, Tarascon avaient chassé les envahisseurs, Marseille s’était révoltée contre son évêque, et au milieu d’une procession solennelle ses habitants avaient foulé aux pieds le crucifix et même le Saint Sacrement. De la Provence, l’insurrection gagnait les Cévennes, et laissant la ville de Toulouse toute frémissante, Simon avait dû aller guerroyer aux environs de Viviers[98]. Le Saint-Siège s’était ému à ces nouvelles et, dès le mois de janvier 1217, Honorius III avait pris une série de mesures pour ranimer la foi en Languedoc ; ce fut alors qu’il envoya aux Prêcheurs ses exhortations et ses félicitations, par sa bulle du 21 janvier 1217. D’autre part, il faisait appel à de nouveaux missionnaires et, le 19 janvier, il engageait l’Université de Paris à envoyer plusieurs de ses docteurs dans le comté de Toulouse, pour y soutenir des controverses contre les hérétiques. Enfin, par une bulle datée du même jour, il envoyait le cardinal des Saints Jean et Paul en légation dans les provinces d’Embrun, Aix, Arles, Vienne, Narbonne, Auch, et dans les diocèses de Mende, Clermont, Limoges, Rodez, Alby, Cahors, Périgueux et Agen, en le chargeant de pacifier ces pays, de nouveau ravagés par les hérétiques[99].

[98]Pour tous ces faits, cf.Histoire du Languedoc, t. VI,pass.

[98]Pour tous ces faits, cf.Histoire du Languedoc, t. VI,pass.

[99]Potthast,op. cit., nos5424 et 5437.

[99]Potthast,op. cit., nos5424 et 5437.

Le légat eut sa première entrevue avec Simon de Montfort sur les bords du Rhône, près de Viviers ; les hérétiques serraient de si près les croisés que, reconnaissant le cardinal, dans l’armée de Simon, ils lancèrent sur lui plusieurs traits d’arbalète et tuèrent l’un de ses hommes. Pendant que Montfort était ainsi retenu sur les bords du Rhône, les Toulousains se révoltaient et, le 1erseptembre 1217, Raymond VI rentrait dans la capitale de ses États ; l’évêque Foulques était obligé d’en sortir et, le 1eroctobre, Simon de Montfort en commençait le siège. Ce fut pendant cette recrudescence des forces hérétiques, au moment où tout semblait compromis du côté des croisés, que Dominique présida la seconde assemblée de Prouille ; elle s’ouvrit le 15 août, quinze jours à peine avant la restauration de Raymond VI.

On s’explique que dans de pareilles circonstances, saint Dominique se soit laissé aller à un mouvement de découragement, qui devait, d’ailleurs, tourner à la plus grande gloire de son Ordre. Il lui sembla que l’œuvre de la Prédication avait échoué en Languedoc, puisque, au bout de dix ans, elle assistait à un nouveau triomphe de l’albigéisme, et que depuis son arrivée, il n’avait pu réunir autour de lui que dix-sept hommes de bonne volonté. Comme saint Bernard il désespéra de ce pays et le maudit. Il adressa un discours attristé à l’assistance qui remplissait l’église de Prouille, et le termina par ces paroles sévères : « Depuis bien des années, je vous exhorte inutilement, avec douceur, en vous prêchant, en priant et pleurant. Mais, selon le proverbe de mon pays, « là où la bénédiction ne peut rien, le bâton peut quelque chose ». Voilà que nous exciterons contre vous les princes et les prélats, qui, hélas ! armeront contre cette terre les nations et les royaumes, et beaucoup périront par le glaive, les terres seront ravagées, les murs renversés, et vous, ô douleur ! vous serez réduits en servitude ; et ainsi pourra le bâton là où n’ont rien pu la bénédiction et la douceur[100]. » Après avoir fait ces adieux au Languedoc, il reçut de nouveau l’obédience des frères et leur exposa les grands projets qu’il avait conçus pour l’extension de l’Ordre. Puisque le comté de Toulouse les repousse, ils auront le monde entier comme champ d’action. Se servant des paroles mêmes du Sauveur : « Allez, leur dit-il, dans le monde entier, prêchez l’Évangile à toute créature ! Vous n’êtes encore qu’une petite troupe, mais j’ai déjà formé dans mon cœur le projet de vous disperser ; vous n’habiterez plus longtemps ensemble dans cette maison. » « Il savait, ajoute Humbert de Romans, que toute semence dispersée, fructifie, entassée, se corrompt. »

[100]Lacordaire,op. cit., p. 171.

[100]Lacordaire,op. cit., p. 171.

Toutefois, avant de disperser ses Frères, Dominique voulut resserrer les liens qui les unissaient ; il les pria de se choisir un chef et ils nommèrent pour abbé l’un d’eux, Mathieu de France. On peut se demander pourquoi il fit procéder à cette élection, alors que lui-même restait le maître incontesté de l’Ordre qu’il venait de fonder. Était-ce pour se donner comme un coadjuteur et faciliter, après sa mort, la transmission de l’autorité, si nécessaire aux débuts de toute institution ? Constantin d’Orvieto attribue cette décision à une autre raison : « Son intention, dit-il, était d’assurer en temps opportun la réalisation d’un projet qu’il ne cessait de nourrir en son cœur, l’évangélisation des peuples infidèles[101]. » Comme saint François allant prêcher le soudan d’Égypte, saint Dominique voulait depuis longtemps aller chez les barbares, il le déclarait à Guillaume de Montferrat, chez le cardinal Hugolin[102], et d’ailleurs, en quittant Osma, n’avait-il pas désiré accompagner son évêque Didace chez les Cumans ? En attendant, il n’abdiquait pas la suprématie, puisqu’il se réservait le droit de correction, même sur la personne de l’abbé général que les Prêcheurs venaient d’élire ; en réalité, il restait le vrai, le seul chef de l’Ordre.

[101]Acta SS., 4 août.

[101]Acta SS., 4 août.

[102]Ibidem. —Actes de Bologne.

[102]Ibidem. —Actes de Bologne.

Il procéda ensuite à la dispersion de ses religieux. Ce n’est pas sans une réelle émotion qu’on lit, dans les chroniques dominicaines, le récit de cette scène. Dominique n’a autour de lui que dix-sept compagnons, recrutés péniblement après dix ans de travaux apostoliques ; tout autre aurait pu désespérer en mesurant à la grandeur de l’effort la médiocrité des résultats, à l’immensité du but nouveau à poursuivre, la faiblesse des moyens ; mais lui n’hésite pas et solennellement, il partage le monde entre ses compagnons ! Quatre d’entre eux, Pierre de Madrid, Michel de Uzéro, Dominique de Ségovie, Suéro de Gomez retourneront en Espagne ; un groupe plus important, composé de Mannès, le propre frère du Bienheureux, Michel de Fabra, Bertrand de Garrigue, Laurent d’Angleterre, Jean de Navarre, le convers Odéric, ira à Paris, sous la conduite de l’abbé Mathieu de France ; Pierre Seila et Thomas resteront à Saint-Romain de Toulouse ; Noël et Guillaume Claret garderont la direction des sœurs de Prouille ; enfin, lui-même choisit pour résidence et pour capitale de l’Ordre le centre même de l’unité catholique, Rome, et il y emmène avec lui Étienne de Metz.

Le plan une fois élaboré, il fallait le mettre à exécution ; le Saint y fut aidé tout d’abord par l’arrivée de plusieurs recrues. Peu de temps après l’assemblée de Prouille, dans l’automne de 1217, il reçut quatre nouvelles professions, celles d’Arnaud de Toulouse, de Romée de Llivia qui devait atteindre à la sainteté, de Pons de Samatan, enfin de Raymond du Fauga, de l’illustre maison des comtes de Miramont, qui, treize ans plus tard, devait succéder à Foulques sur le siège épiscopal de Toulouse. Ce fut peut-être pour former ces novices que saint Dominique resta encore quelques mois en Languedoc.

Il en profita pour prendre ses dernières mesures. Le 13 décembre, tandis que Simon de Montfort assiégeait Toulouse, il obtint de lui une nouvelle sauvegarde pour tous les biens dominicains des sénéchaussées de Carcassonne et d’Agen. Il régla à l’amiable avec Foulques le différend qui s’était élevé entre eux, au sujet des dîmes paroissiales que l’évêque voulait retirer aux Prêcheurs (13 septembre 1217). Enfin, il sollicita du Saint-Siège de nouvelles marques de sa protection. En se répandant en Espagne, en France et en Italie, les religieux allaient se trouver bien isolés ; pour la création de leurs couvents, ils auraient à compter avec les ordinaires et dignitaires ecclésiastiques, à craindre parfois leur malveillance. Saint Dominique obtint pour eux des lettres pontificales de recommandation. Le 11 février 1218[103], Hononius III adressa à tous les archevêques, évêques, abbés et prieurs, une bulle pour demander leur bienveillance « en faveur de l’Ordre des Frères Prêcheurs », et les prier « de les aider dans leurs besoins », de seconder de toute manière « le ministère si utile » qu’ils allaient remplir. Enfin, le Pape assura à saint Dominique et aux siens une demeure stable à Rome, en leur assignant, sur la voie Appienne, l’antique église de Saint-Sixte avec le couvent qui y était annexé.

[103]Balme,op. cit., t. II, p. 156.

[103]Balme,op. cit., t. II, p. 156.

Dès lors, l’Ordre était organisé avec son centre à Rome et ses divisions provinciales ; il ne lui restait plus qu’à multiplier ses monastères et à s’étendre. Il cessait vraiment d’être une congrégation particulière du diocèse de Toulouse, pour devenir un Ordre universel. Aussi, dès le mois de décembre 1217, Dominique quitta ces plaines du Lauraguais, théâtre de son apostolat, la colline de Fanjeaux où il avait si longtemps exercé le ministère, le couvent de Prouille, où il avait réuni sa première communauté, le cloître de Saint-Romain, berceau de son Ordre, et il alla à Rome prendre la direction générale des Prêcheurs répandus dans le monde.


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