[Pas d'image disponible.]Fig. 7.—Saint Michel et le Dragon. Miniature d’un psautier du dixième siècle. Bibliothèque Cottonienne du British Museum.
Fig. 7.—Saint Michel et le Dragon. Miniature d’un psautier du dixième siècle. Bibliothèque Cottonienne du British Museum.
Fig. 7.—Saint Michel et le Dragon. Miniature d’un psautier du dixième siècle. Bibliothèque Cottonienne du British Museum.
SAINTMichel est le champion de la gloire de Dieu, le protecteur de l’Église et le défenseur de la France; il est le vainqueur de Lucifer et nous lui devons un culte de fidélité, de confiance et d’amour; mais en quel lieu pouvait-il recevoir plus justement les honneurs du triomphe que sur ce roc immortalisé par tant de luttes et de succès? C’est là que l’Archange a réalisé la parole de saint Jean: «Michel et ses anges combattaient contre le Dragon. Le Dragon luttait avec les siens, mais ceux-ci n’ont pu prévaloir.» C’est là que depuis tantôt douze siècles, l’Archange brandit son glaive du haut de la forteresse qu’il s’est lui-même choisie, et que toujours il a triomphé des ennemis les plus formidables.
Voilà ce que nous voudrions redire aujourd’hui. Nous voudrions montrer le Mont-Saint-Michel comme la vraie merveille de l’Occident, non pas seulement au point de vue de l’art, mais au point de vue de l’histoire et de la religion. Nous voudrions prouver que ce monument publie une triple victoire remportée par nos pères sous l’égide de saint Michel: victoire de lasciencesur la barbarie; victoire de labravouresur les envahisseurs de la France; victoire de lapiétésur les ennemis de la religion, trois victoires qui ont pour témoins vivants et irrécusables l’abbayeoù travaillait le savant bénédictin, lesrempartsoù l’intrépide chevalier défendait la patrie, labasiliqueoù le pieuxpèlerin s’agenouillait pour prier. En interrogeant ces muets mais éloquents témoins du passé, nous comprendrons que l’heure est venue enfin où l’oubli dans lequel trop longtemps on a laissé saint Michel et son temple doit être réparé, où la sainte montagne doit être relevée de l’humiliation qui pesait sur elle, où l’Archange, en un mot, demeuré pendant des années comme un inconnu parmi les siens, doit être proclamé de nouveau le protecteur de l’Église et de la France. Élevons-nous donc pendant quelques instants sur cette montagne que jadis gravissaient tant de tribus diverses, les tribus du Seigneur.
Vous le connaissez ce roc fameux où le travail de l’homme a complété celui de la nature; vous avez admiré cette montagne qui se dresse superbe et sévère sur les confins de la Normandie et de la Bretagne, ayant à sa base la cité, au centre le monastère, au sommet la grandiose basilique, cette montagne debout, comme on l’a dit, au milieu des grèves, avec ses pieds baignés par les flots, son sommet perdu dans les nuages, vrai géant de granit entre deux immensités. S’il tient à la terre par sa base, il plane, pour ainsi dire, dans les hautes régions de l’atmosphère, et domine le plus vaste horizon, comme pour réveiller, pour attirer les foules qui dorment du sommeil de la terre et s’endurcissent dans le culte des vanités humaines. Merveille incomparable de l’art chrétien, œuvre des siècles et de la foi, qui commande l’admiration, contraint au respect, saisit l’âme, la transporte et fait revivre de si longs souvenirs! C’est bien le trône terrestre de l’Archange! C’est aussi comme un phare resplendissant qui a projeté au loin son éclat et contribué pour une large part à dissiper les ténèbres de l’ignorance.
Dès les premiers siècles de notre ère, le Mont-Saint-Michel, alors appelé le mont Tombe, servait d’asile et de sanctuaire à la science. Réfugiés dans la forêt qui couvrait à cette époque les rivages que la mer a conquis avec le temps, de laborieux ermites se livraient à l’étude des lettres divines et profanes. Au commencement du huitième siècle, l’ermitage fut remplacé par la collégiale de saint Aubert. Dans les étroites cellules construites sur le flanc de la montagne, douze chanoines consacraient de longues heures aux travaux intellectuels. D’après la constitution que leur avait donnée l’illustre évêque, ils devaientpartager leur temps entre la récitation des différents offices, l’étude de l’Écriture sainte, de la littérature et la transcription des manuscrits. Plusieurs de ces manuscrits primitifs échappés soit à l’incendie, soit au pillage, faisaient autrefois l’orgueil et la richesse de la vieille abbaye. C’est peut-être à l’un de ces chanoines que nous devons l’histoire de l’apparition du glorieux Archange à saint Aubert. C’est en particulier au chanoine Pierre, dont Mabillon fait un sérieux éloge, que nous devons la publication, si précieuse pour les annales monastiques, de la vie de saint Benoît et de ses premiers disciples.
Toutefois, ce n’étaient là, pour ainsi parler, que les lueurs. La flamme ardente et brillante devait éclater surtout dans les siècles suivants. A la fin du dixième siècle, en effet, à cette époque où les sciences paraissent bannies du reste du monde, les bénédictins établis au Mont par les soins de Richard-sans-Peur y apportèrent toutes les traditions des grandes écoles de leur ordre. Pendant que Lanfranc et saint Anselme venaient jeter une splendeur inaccoutumée sur l’école épiscopale d’Avranches, le Mont-Saint-Michel comptait de son côté des moines du mérite le plus éminent, qui cultivaient avec amour la science dans son plus vaste ensemble. «L’Écriture sainte, nous dit un des meilleurs historiens du Mont, l’Écriture sainte et les principaux écrits des Pères, surtout de saint Grégoire le Grand et de saint Augustin, la physique et la philosophie d’Aristote, les œuvres de Cicéron, de Sénèque, de Marcien et de Boëce, la grammaire, l’éloquence, le calcul, l’astronomie, l’histoire, la jurisprudence, la poésie, la musique, la peinture, l’architecture, la médecine elle-même et l’art de gouverner les peuples étaient étudiés et enseignés par les enfants de saint Benoît. Tous, maîtres et élèves, se nommaient les disciples de saint Michel, le prince éthéré,principis ætherei, sancti Michaelis alumni.»
A la tête de ces pléiades de savants apparaissent les Gautier, les Raoul, les Radulphe, les Anastase, les Robert de Tombelaine, les Guillaume de Saint-Pair. Mais au-dessus de tous s’élève, au douzième siècle, rayonnant d’un pur et immortel éclat, Robert de Torigni, que les chroniqueurs appellent leGrand Libraire, et qui, par ses écrits, par ses riches collections, valut à notre Mont le titre glorieux deCité des livres.
Quand, d’une part, on réfléchit à la rareté de ces livres, avant la découverte de l’imprimerie, à la difficulté de se les procurer pour les parcourir, et à plus forte raison pour les copier, quand, de l’autre, on songe à ces ouvrages si nombreux élaborés dans le silence de la cellule et mûris sous les voûtes du cloître, à ce trésor immense de manuscrits entassés par ces moines qui, penchés sur l’océan des âges, arrachaient à la ruine ou à l’oubli toutes les richesses intellectuelles des siècles antérieurs, quand on songe à ces travaux incessants, à ces miracles de patience et d’érudition, c’est alors que, pour emprunter le langage des anciens, le Mont-Saint-Michel nous apparaît vraiment comme lephare lumineuxdes siècles, comme une tour sublime ouverte aux lettrés,litteratis aperta. C’est alors qu’instinctivement on s’écrie avec les vieux historiens: «Voilà bien ce lieu eslevé presque jusqu’à la moyenne région de l’air, ce milieu entre Dieu et les hommes, ce palais des anges, ces cloîtres bénédictins dont les fleurs et les fruits spirituels répandent partout un si vif éclat, une si suave et si bienfaisante odeur.» Voilà bien le rocher solitaire où, soldats de la science, les moines combattaient vaillamment pour disputer à l’ignorance et aux ténèbres les lumières du passé. Sa gloire est d’avoir vu se succéder, à une époque où ils étaient si peu communs, des hommes qui savaient goûter et recueillir, pour les transmettre à la postérité, les grandes œuvres des âges précédents dans tous les genres.
Le temps ne pourra pas atténuer cette gloire. Au treizième siècle de nouveaux manuscrits sur la musique, l’astronomie, la rhétorique, la théologie, le droit romain, l’Écriture sainte, l’histoire civile et ecclésiastique établissent que, dans l’antique monastère, fleurit toujours le culte de la science. Au quatorzième siècle, un enfant d’Avranches, Guillaume de Servon, ouvre à ses religieux le champ le plus vaste sans contredit qui puisse être ouvert à l’esprit humain, laSommede saint Thomas. Au quinzième siècle, sous Pierre le Roy, natif d’Orval, près Coutances, l’école du Mont arrive à l’apogée de la célébrité. Ce modeste, mais vrai savant, compose lui-même divers traités, devient référendaire du pape Alexandre V et mérite l’illustre surnom deRoi des abbésde son temps: son école monastique est comme un foyer vivifiant, où viennent s’allumer les autres flambeaux. Son abbaye, disent les vieux auteurs,pouvait fournir à tous les monastères les abbés les plus savants et les plus réguliers.
Interrompues par la guerre de Cent-Ans et par les guerres de religion, les études au dix-septième siècle brillent d’un nouvel éclat au Mont-Saint-Michel, sous les bénédictins de la congrégation de saint Maur. C’est alors qu’apparaissent Dom Huynes, qui nous a légué l’histoire générale de l’abbaye; Thomas le Roy et Dom Louis de Camps, dont les œuvres ont mérité de passer à la postérité.
Que dire maintenant de l’influence exercée dans le monde par ces illustres élèves de l’Archange? La France a senti cette influence: plusieurs d’entre eux sont les émules de Lanfranc et de saint Anselme, avec lesquels ils entretiennent les pures et nobles relations de l’esprit et du cœur. L’Angleterre l’a sentie: elle les a conviés dans son sein pour en faire les maîtres de l’enseignement. L’Italie elle-même l’a sentie: les papes appellent à leur service ces humbles mais savants religieux. De toutes parts on accourt, on se presse autour de leurs chaires si justement renommées. Au quinzième siècle, on institua dans l’Athènes de la Normandie, dans cette ville de Caen, toujours amie des lettres, des sciences et des arts, une succursale qui porta le nom significatif d’École du Mont.
Que dire encore des chefs-d’œuvre enfantés par ces doctes serviteurs de saint Michel? Toutes les sciences leur sont redevables. La science sacrée: Robert le Vénérable a écrit de pieux et touchants commentaires sur l’Écriture sainte. L’histoire: Robert de Torigni a composé son Cartulaire, sa Chronique et ses Annales. La poésie: Guillaume de Saint-Pair, appelé le moineJovencel, laCalandrede la solitude, a chanté les gloires du Mont-Saint-Michel. Mais c’est surtout l’architecture qui leur est redevable. Au souffle de quel génie ont-ils en effet jailli ces monuments admirables que le monde entier nous envie? Au souffle du génie de ces moines que tant d’écrivains modernes ne rougissent pas d’appeler des ignorants et des arriérés. Regardez donc, dirons-nous à ces détracteurs, regardez seulement le Mont-Saint-Michel. Oui, regardez et instruisez-vous. N’est-ce pas à la science et à la générosité des Hildebert, des Ranulphe, des Roger, des Robert, des d’Estouteville, des de Laure, des de Lamps que nous devons cettevieille nef romane avec son triforium, cette abside avec ses colonnes élégantes, ses zones et ses voûtes élancées, cette flèche qui portait autrefois jusqu’aux nues l’image du glorieux Archange terrassant le dragon infernal? Rien n’a déconcerté ces maîtres des pierres vives: ni la difficulté de l’œuvre, ni les fatigues du travail, ni les longueurs du temps, ni les ravages multipliés de l’incendie; et ils ont construit ce monument, dont la hardiesse, plus encore que la magnificence, saisit et confond l’esprit humain. Et la Merveille, avec cette salle des chevaliers qu’on dit le plus vaste et le plus superbe vaisseau gothique qui existe au monde, avec cet incomparable réfectoire, avec ce cloître qu’un Anglais appelait le plus beau morceau d’architecture qui soit en France, laMerveille de l’Occidenten un mot, à qui donc la devons-nous? N’est-elle pas l’œuvre de Jourdain, de Radulphe des Iles, de Raoul de Villedieu? Et les remparts eux-mêmes, ces fiers et imprenables remparts, n’ont-ils pas été bâtis sous la direction de Robert Jolivet et d’un humble religieux qui fut l’ami du vaillant d’Estouteville, de Jean Gonault? Voilà la victoire que saint Michel a remportée par ses moines, par ses anges de la terre contre le démon de l’ignorance et des ténèbres qu’ils ont réduit à l’impuissance.Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt.Voilà ce qu’ont produit ces religieux qu’on appelait autrefois soldats dans le cloître et moines sur le champ de bataille:Miles in claustro, monachus in prœlio.Savants modernes, ne venez donc plus nous affirmer qu’à vous seuls appartient le monopole de la science! Ne venez plus, de grâce, jeter au front de la Religion ce mot qui dénote à la fois l’injustice et l’ingratitude, le mot flétrissant d’obscurantisme! Ouvrez enfin les yeux et dites maintenant si les moines étaient des ignorants, si la religion est l’ennemie des lumières! Est-ce que tous les monuments que nous venons d’énumérer ne parlent pas avec une éloquence irrésistible? Rendez-vous donc enfin à l’évidence, et courbez-vous devant ces religieux obscurs. Vous pouvez, non seulement sans honte, mais encore avec quelque gloire, saluer en eux des maîtres. Inclinez-vous devant l’Église, comme devant la gardienne fidèle de la science et la meilleure institutrice de l’humanité.
Ce n’était pas assez pour saint Michel que cette victoire, si précieusequ’elle fût. Protecteur à jamais puissant, il n’est pas venu chercher un asile sur notre territoire pour nous apporter seulement la lumière du
[Pas d'image disponible.]Fig. 8.—Saint Michel. D’après une miniature duBréviairedu cardinal Grimani. Bibl. de Saint-Marc à Venise. Quinzième siècle.
Fig. 8.—Saint Michel. D’après une miniature duBréviairedu cardinal Grimani. Bibl. de Saint-Marc à Venise. Quinzième siècle.
Fig. 8.—Saint Michel. D’après une miniature duBréviairedu cardinal Grimani. Bibl. de Saint-Marc à Venise. Quinzième siècle.
ciel; il venait encore et surtout pour nous défendre contre nos ennemis.
Un de nos publicistes l’a dit avec raison: «Ce grand Archange est comme l’âme du peuple français; et le peuple français est comme une incarnation vivante de ce grand Archange.» Quels traits de ressemblance, en effet, quelle frappante analogie entre ces deux puissances: saint Michel et la France! A la tête des anges qui veulent être à Dieu, lui demeurer fidèles à jamais, figure saint Michel. C’est la destinée séculaire de la France de marcher à la tête des nations chrétiennes. Saint Michel, dans les hauteurs des cieux, est le champion intrépide de la gloire de Dieu, le vaillant défenseur de sa cause. Il s’appelle: Qui est comme Dieu?Quis ut Deus.Partout ici-bas où la cause de Dieu est attaquée, vous rencontrez la France pour la défendre. Comme saint Michel est le premier des Anges, la France est le premier missionnaire de Dieu; elle est en ce monde comme son bras et sa main; on a pu l’appeler, à juste titre, le grand instrument de Dieu parmi les peuples:Gesta Dei per Francos. Saint Michel est le protecteur de l’Église; la France en est le soutien, et son titre le plus glorieux sera toujours celui d’être sa fille aînée. Ouvrez plutôt l’histoire et voyez. Chaque fois que Lucifer, c’est-à-dire l’orgueil de la puissance, vient à se révolter contre le Christ, contre l’Église et son chef, qui donc se lève pour voler à leur secours? La France. Chaque fois que sur un point du globe la persécution éclate, qui donc accourt pour la comprimer? La France. Partout où règne la barbarie, partout où l’oppression se fait sentir, qui s’élance pour porter la lumière et briser généreusement les chaînes? Encore et toujours la France. Oui, la vocation de la France et la vocation de saint Michel se ressemblent trait pour trait. Dira-t-on qu’aujourd’hui notre mission semble avoir pris fin et que la France est déchue de sa grandeur séculaire? Il faut bien le reconnaître, le présent a ses humiliations, ses ombres, ses tristesses douloureuses. Et pourtant qu’on regarde attentivement et qu’on désigne la nation chrétienne destinée à remplacer la France dans la mission de prosélytisme et de dévouement à la gloire de Dieu, aux intérêts de l’Église. S’il y a pour saint Michel des heures de repos et de silence, il n’en est pas moins toujours le grand adversaire de Satan; et nous aussi, malgré ces heures d’accablement, nous serons toujours les adversaires de l’erreur et de l’incrédulité, nousserons toujours, c’est du moins notre consolation et notre espoir pour notre pays, les champions de Dieu, de l’Église, de la justice et du droit. Voilà pourquoi saint Michel couvre notre chère France d’une protection particulière.
Voulez-vous constater que jamais, dans le cours des siècles précédents, il ne faillit à cette tâche? Parcourez les Annales du Mont-Saint-Michel; contemplez cette montagne qui fut le théâtre de luttes sanglantes, acharnées, mémorables, cent fois attaquée et ne cédant jamais, jamais ne succombant, jamais n’ouvrant ses portes à l’ennemi, et dressant jusqu’au ciel sa cime fière d’un honneur incomparable, d’un privilège qui n’appartient qu’à elle, celui d’avoir été constamment vierge, de n’avoirjamais, jamaissubi la flétrissure du drapeau de l’étranger!
C’était à la fin du huitième siècle. Charlemagne est alors au faîte de sa gloire; il est le plus puissant monarque du monde; apprenant les miracles qui se passent au Mont, il y vient accomplir son pèlerinage. Peu après, il fait proclamer l’Archange patron et prince de l’empire des Gaules:Patronus et princeps imperii Galliarum.Il fait peindre son image sur les étendards de la patrie. A partir de ce moment, saint Michel devient le soldat de la France; il combat à la tête de ses armées; il occupe une place glorieuse dans ce chant fameux qui célèbre l’héroïsme de Roland et qu’on a pu appeler notre plus beau poème national.
Quelques années plus tard, quand les farouches enfants du Nord quittent leurs régions sombres et glacées pour s’abattre comme l’ouragan sur les côtes de la Neustrie, c’est sous les ailes de l’Archange, c’est au Mont-Saint-Michel que se réfugient, pour échapper à la tempête, les habitants d’Avranches et d’alentour. Alors que les terribles envahisseurs promènent sur leur passage la dévastation et la ruine, alors que les villes sont saccagées, les églises incendiées, les prêtres égorgés, alors que c’est partout le fer, le sang et la mort, le mont de l’Archange est respecté. Que dis-je? Rollon le vénère et le comble de ses largesses. Quand Guillaume le Conquérant immortalise nos armes et son nom dans une bataille à jamais fameuse, l’image de saint Michel flotte sur son drapeau, que porte, avec une fierté légitime, le comte de Mortain. Quand le jeune fils du conquérant, Henri Beauclerc, est poursuivi par la haine de ses frères furieux et traqué comme une bête fauve, c’est sur la montagne de saint Michel qu’il va chercher et qu’il trouve un asile assuré.
Plus tard, au quinzième siècle, Henri V d’Angleterre vient de jeter sur notre infortuné pays ses formidables légions. Nos forces, en un jour néfaste, sont vaincues, écrasées. Que devient la célèbre montagne? Jean d’Harcourt a reçu la mission de la défendre. Il fait graver sur ses armes l’image de l’Archange avec cette devise:Nemo adjutor mihi nisi Michael.Saint Michel est mon seul protecteur. Religieux et soldats se comptent et jurent de mourir plutôt que de courber le front sous le joug de l’étranger. Cependant la France est déchirée par les factions; Paris, après les horreurs de la guerre civile, voit le monarque anglais couronné dans ses murs; Rouen se défend héroïquement et finit par capituler. La Basse-Normandie tout entière est aux mains de l’ennemi; Saint-Lô, Granville, Avranches sont en son pouvoir; Tombelaine est sa forteresse; seul le Mont de l’Archange, français toujours, oppose à ses efforts une invincible résistance. L’Anglais menace, il promet; tout est inutile. Furieux alors, il augmente ses forces, il multiplie les coups. L’attaque est acharnée. Mais vous étiez là, héros qui vous appeliez d’Estouteville, du Homme, de Saint-Germain, d’Auxais, de Guiton, de Mons, de Verdun, de Clinchamp, de Breuilly, de la Paluelle. Que vingt mille hommes enlacent le Mont dans un cercle de fer et de feu, saint Michel vous défend et vous anime au combat; que nos armes succombent à Poitiers, Crécy, Azincourt, votre courage ne s’éteindra pas. Que Jean d’Harcourt qui vous a quittés pour aller défendre son roi, tombe dans les champs de Verneuil, bientôt Louis d’Estouteville le remplace, et vous demeurez debout, plus intrépides que jamais. Que vos ressources s’épuisent, vous vendez votre argenterie; pour sustenter les chefs et les soldats, vous vendez jusqu’aux vases sacrés. Que le blocus devienne de plus en plus étroit et par terre et par mer, dans vos héroïques sorties, vous laisserez vos ennemis «occis et estendus sur les grèves.» Cependant, le siège se prolonge; les assauts redoublent; l’artillerie fait d’horribles ravages. Chevaliers, moines et soldats, poignée par le nombre, mais masse formidable par le courage et l’héroïsme, vous vous enfermez dans le château, prêts à vous ensevelir sous ses ruines plutôt que de trahir et de renier la France. Une brèche est ouverte, la fumée du canon vous enveloppe et vous aveugle; mais votre bras est sûr; et pendant que la foi du moine s’écrie: saint Michel à notre secours, votre épée valeureuse opère des prodiges. L’ennemi est culbuté; sa déroute est complète. La victoire est à vous! A qui faut-il l’attribuer? L’histoire répond: à votre bravoure, ô preux incomparables! Mais vous avez complété vous-mêmes la réponse de l’histoire. Quand Dunois vient vous complimenter au nom du Roi: «Nous avons triomphé, lui dites-vous, par l’aide de Dieu et de monseigneur saint Michel, prince des chevaliers du ciel.» Vos ennemis, du reste, l’ont eux-mêmes proclamé: ils avaient aperçu dans les airs, et à votre tête, saint Michel armé d’un glaive étincelant.
Quelle page que celle-là! Quelle page pour l’Archange! Quelle page pour la France! Quelle page éclatante en l’honneur de notre Normandie et de ce roc immortel, seul point de notre territoire que n’ait point foulé le pied de l’étranger! L’éloge serait ici superflu. Les faits parlent plus haut que toute parole, et ce qu’ils expriment, c’estla gloire, une gloire éblouissante comme le soleil, la gloire si pure du patriotisme soutenu par la religion. Oui, ô cité de saint Michel, de toi, comme de la cité de Dieu, nous pouvons dire avec admiration:Gloriosa dicta sunt de te.Des faits à jamais glorieux se sont accomplis dans tes murs! Ta gloire ne saurait être ni trop souvent rappelée, ni trop haut célébrée.
Toutefois ce n’était pas seulement sur sa propre montagne que saint Michel voulait défendre la France. A cette heure même où l’on croit tout perdu, l’Archange apparaît à Jeanne d’Arc et lui révèle sa sublime mission: «Lève-toi, lui dit-il, et va au secours du roi de France; tu lui rendras son royaume.» L’histoire, qui nous raconte les succès de l’héroïne, nous raconte également avec quelle effusion de cœur elle remerciait messire saint Michel de l’avoir protégée au milieu des combats.
En mémoire de la défense héroïque du Mont et en action de grâce des heureux événements qui la suivirent, Louis XI fit un pèlerinage au sanctuaire du protecteur de la France. Pour perpétuer le courageet le patriotisme des braves qui avaient sauvé l’honneur du pays, il établit la chevalerie de saint Michel; et sur la coquille d’or, emblème du pèlerin, qu’il leur donne comme insigne de leur ordre, il grave cette devise:Immensi tremor Oceani, la terreur de l’immense Océan, rappelant ainsi les défaites des Anglais sur la mer et sur nos grèves, où ils avaient cru voir l’Archange exciter la tempête et soulever contre eux les vagues furieuses. Voilà comment cet ordre fameux eut pour berceau notre Mont-Saint-Michel.
La célèbre montagne devait subir de nouvelles et terribles attaques. En ces jours lamentables où les disciples de Calvin tentèrent d’asservir notre catholique Normandie, ils comprirent bientôt que la prise du Mont devait leur livrer la contrée tout entière. Mais la cité de l’Archange demeurera le boulevard de la foi, comme elle a été le boulevard de la patrie. Si saint Michel a déployé la vigueur de son bras pour anéantir les ennemis de la France, pourrait-il rester insensible en face des ennemis de l’Église? En vain les calvinistes, sentant bien que la force est impuissante, ont recours à la ruse et se déguisent en pèlerins. En vain s’écrient-ils dans l’orgueil d’un triomphe prématuré: «Ville gaignée; ville gaignée!» La Moricière accourt avec une poignée d’hommes et culbute l’ennemi. En vain Montgommery surprend la petite cité; les moines défendent la citadelle à outrance. Que l’attaque se prolonge pendant des années; que les combats se succèdent sans trève, sans relâche! A chaque crise, le prince éthéré qui toujours veille, suscitera des défenseurs: les de Vicques, les La Chesnaye, les Quéroland. Grâce à sa protection toute puissante leur bras vainqueur repoussera tous les assauts. Vierge du joug de l’étranger, la montagne sera vierge du joug de l’hérésie: elle demeurera catholique et française toujours.
Quelle leçon de patriotisme et de foi! Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, la France devait revoir des jours de malheur, des jours de guerre et d’invasion, qu’elle n’oublie pas saint Michel; qu’elle tourne vers lui ses regards, sa prière et son cœur; qu’elle lui dise avec cette confiance et cette conviction religieuse qui font les héros:Sancte Michael Archangele, defende nos in prœlio!Et saint Michel suscitera des anges, des héros; il combattra pour la France et avec eux; et l’on pourra répéter toujours:Michael et angeli ejus prœliabanturcum Dracone, et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt!
Nous l’avons vu, le Mont-Saint-Michel a son abbaye où veille et s’initie à toutes les connaissances le savant bénédictin; il possède ses remparts où éclate la vaillance de l’intrépide chevalier; mais par dessus tout il est fier de sa basilique où des milliers de pèlerins sont venus s’agenouiller en priant, en espérant et surtout en aimant. C’est là, disons-le tout haut, la vraie grandeur, la gloire la plus précieuse du Mont-Saint-Michel: il est avant tout le sanctuaire visité pendant des siècles par la foi des chrétiens, le sanctuaire où nous devons célébrer le triomphe de la religion et de la piété. Si l’Archange descendait pour combattre à notre tête, il aimait surtout à monter au ciel pour y porter nos vœux et nos adorations. Et quel monument au monde fut jamais plus propice à la prière? N’est-ce pas ici, comme l’a si bien dit un illustre enfant de saint Benoît, que l’homme peut monter à Dieu sans être arrêté dans les élans de son âme, et que Dieu peut descendre à nous sans rien perdre de sa majesté?
Autrefois le démon avait ici ses autels. Tour à tour les Celtes et les Romains adorèrent sur cette montagne Bélénus et Jupiter. Mais la douce aurore du christianisme se levait à peine sur notre pays, que déjà les temples païens étaient renversés, qu’au prêtre des faux dieux succédait l’ermite; la prière aux sanglants sacrifices; au paganisme la croix du Sauveur. Le Mont, autrefois dédié à Bélénus, allait en un mot devenir le palais des anges. Vers les premières années du huitième siècle en effet, saint Michel apparaît au pieux évêque d’Avranches, saint Aubert, lui enjoignant de construire, au sommet du mont Tombe, un sanctuaire où la France viendrait l’honorer, comme déjà l’Italie le vénérait sur le Mont-Gargan. Après quelque hésitation, le saint évêque obéit; il part à la tête de son clergé, suivi d’un peuple nombreux qui, saisi d’enthousiasme, chante des hymnes et des cantiques. C’est ainsi que la religieuse cité d’Avranches ouvrait l’ère à jamais féconde des pèlerinages au Mont-Saint-Michel. Malgré de prodigieux obstacles, la basilique est construite; et à dater de ce jour le Mont-Saint-Michel devient le rendez-vous du monde catholique. Les pieux fidèles accourent de tous les pays: ils viennent des diverses parties de la France; ils viennent de toutes les contrées de l’Europe. Pour leur faciliter l’accès, desroutes sont partout ouvertes; l’histoire nous a conservé leur nom: elles s’appelaientvoies montoises. Quelle nombreuse, quelle magnifique et splendide procession le Mont-Saint-Michel voit alors se dérouler sous ses cloîtres et pendant des siècles! Tous les ordres, dans la société, tiennent à honneur d’y prendre part. L’Église, d’abord, y envoie ses princes: «Chose admirable, dit dom Huynes, en un lieu tant écarté du monde, si on voulait commencer de mettre sur le registre les évêques, abbés et autres personnages qui y viennent, je m’assure qu’en peu de temps on en aurait un beau catalogue. Et de plus, si nos ancêtres eussent remarqué les légats du saint-siège, les cardinaux et les archevêques..., nous nous contenterions de les nommer en général, tant il y en aurait!!» En effet, les saints accourent au Mont-Saint-Michel: saint Anselme, saint Édouard d’Angleterre, saint Louis, saint Vincent-Ferrier. Les pontifes y accourent: ce sont les archevêques de Rouen, les évêques de Normandie, de Bretagne et d’Angleterre. Les cardinaux y viennent de leur côté: c’est, pour n’en citer qu’un seul, le cardinal Rolland, qui plus tard devient pape sous le nom d’Alexandre III. Les abbés viennent y entretenir et y rallumer leur ferveur: ce sont les abbés de Cluny, de Saint-Michel de l’Écluse. Les princes, les empereurs et les rois viennent y demander la sagesse et le courage de porter chrétiennement le fardeau du pouvoir: à la suite de Childebert, c’est Charlemagne, c’est Guillaume le Conquérant, c’est Louis VII avec deux cardinaux, un archevêque, un évêque et cinq abbés; c’est Louis IX, c’est Philippe le Hardi qui, sauvé de la peste, à Tunis, vient témoigner sa reconnaissance au puissant Archange; c’est Philippe le Bel qui dépose sur l’autel de la basilique douze cents ducats destinés à modeler une statue de saint Michel en lames d’or; c’est Charles VI, avec toute sa cour; c’est Charles VII; c’est Louis XI qui trois fois vient prier au célèbre sanctuaire; c’est Charles VIII «remerciant son dit seigneur saint Michel, chef de son Ordre, de la bonne victoire qu’il obtenait contre ses ennemis;» c’est François Iᵉʳ reçu par Jean de Lamps avec une magnificence dont les annales du Mont nous ont légué le souvenir; c’est Charles IX et Henri III; c’est, dans les temps modernes, le comte d’Artois, depuis Charles X, et le duc d’Orléans, depuis Louis-Philippe, avec son frère et sa sœur.
Aux représentants du pouvoir et de la grandeur viennent se joindre les foules ardentes et confiantes. A partir de la seconde moitié du treizième siècle surtout, l’entraînement est général, irrésistible. «En 1333, dit dom Huynes, une chose advint grandement admirable et est telle.
[Pas d'image disponible.]Fig. 9.—Saint Michel terrassant le démon. Fac-similé réduit de la gravure de Martin Schœn. Quinzième siècle.
Fig. 9.—Saint Michel terrassant le démon. Fac-similé réduit de la gravure de Martin Schœn. Quinzième siècle.
Fig. 9.—Saint Michel terrassant le démon. Fac-similé réduit de la gravure de Martin Schœn. Quinzième siècle.
Une innombrable multitude de petits enfants qui se nommoientpastoureauxviennent en cette église de divers pays lointains, les uns par bande, les autres en particulier. Plusieurs desquels asseuraient qu’ils avoyent entendu des voix célestes qui disaient à chacun d’eux:Va au Mont-Saint-Michel, et qu’incontinant ils avoyent obeys, poussez d’un ardent désir, et s’estoient dès aussy tost mis en chemin, laissant leurs troupeaux emmyles champs et marchant vers ce Mont sans dire adieu à personne.» Les anges de la terre venaient ainsi saluer le Prince des anges du ciel; la faiblesse venait implorer la force. Avec les pastoureaux, ce sont des familles, des paroisses, des cités qui viennent, bannières en tête, solliciter la protection de l’Archange. Un historien du Mont nous a décrit ces pèlerinages, en un jour de saint Michel, de façon à nous révéler ce qu’étaient alors ces éclatantes et universelles manifestations de la foi chrétienne: «La veille du grand jour, nous dit-il, tous les canons de la place font entendre leurs salves glorieuses; du haut de la sublime tour, les neuf cloches angéliques répandent au loin leurs joyeuses volées. Le lendemain, les pieuses troupes gravissent la rue étroite qui conduit au monastère. Pendant qu’ils vont prendre leur place, voici que sur les grèves d’autres chants se font entendre: ce sont de nouveaux pèlerins qui sortent des voies montoises, s’avançant avec leurs étendards vers la sainte montagne. La route de Genets envoie quelques Anglais, des compagnies des environs de Coutances dont plusieurs marchent pieds nuds, quelques Flamands qui sont venus par l’antique voie de Bayeux à Genets... Avranches en envoie davantage encore, et du Gué-de-l’Épine, voici venir à la suite des compagnies normandes et parisiennes une grande quantité d’enfants de la Champagne. Ils sont suivis d’une foule si considérable, venue du Brabant et de la Haute et Basse-Allemagne, qu’on peut à peine leur fournir des vivres sur la route. De la voie Biardaise qui débouche à Bas-Courtils, sortent de nombreuses troupes venues du Mans, de Mortain et de Barenton. On y voit aussi quelques Italiens. Le grand chemin montois de Saint-James est encombré de Bretons, de Poitevins, de Gascons et même d’Espagnols... La voie de Pontorson, presque exclusivement bretonne, voit passer les populations de Rennes, de Quimper, de Saint-Brieuc, de Vannes et de Saint-Pol de Léon.» Ils sont reçus au milieu de toutes les magnificences du culte, des chants graves des moines, avec lesquels s’harmonisent les sons de l’orgue et les voix de la multitude. Les âmes se dilatent alors: de toutes parts les vœux éclatent, les prières montent vers l’Archange, nombreuses, ardentes et pleines de confiance. «Celui-ci recommande une épouse ou des enfants malades; celle-ci un fils et un mari qui exposent leur vie sur les flots pour gagner le pain de chaque jour;d’autres prient pour des parents infirmes dont plusieurs, comme le paralytique de l’Évangile, se sont fait apporter dans cette église, pour se recommander à Dieu par l’entremise de son Archange.» O voûtes de la basilique, où respire la piété des aïeux, comme la ferveur des vrais chrétiens dut alors vous faire tressaillir! Comme le grand Archange, ému par ces accents de foi, devait se tenir devant les autels du temple, son encensoir d’or à la main! Comme il devait recueillir avec amour l’encens que lui offraient ces cœurs dévoués! Comme la fumée précieuse de ces aromates dut monter de sa main jusqu’au trône de Dieu:Data sunt ei incensa multa... et ascendit fumus aromatum de manu Angeli in conspectu Dei!L’histoire nous dit qu’en effet les pieux pèlerins ne criaient pas en vain:Michael archangele, veni in adjutorium populo Dei!Saint Michel archange, venez en aide au peuple de Dieu! L’histoire nous dit que saint Michel fut le secours de ces âmes chrétiennes:Stetit in auxilium pro animabus justis.Dans ce sanctuaire béni que de grâces signalées! Que de malades rendus à la santé! Que de pécheurs convertis! Là se renouvellent les prodiges de l’Évangile: les aveugles voient, les sourds entendent, les boiteux marchent, et les foules, saisies d’admiration, pénétrées de reconnaissance, retournent dans leur pays, en glorifiant le Seigneur et son Archange. Le miracle, en un mot, qui partout ailleurs est une exception, devient comme une habitude sur ce mont vénéré. A chaque pas, dans ces heureux temps, le pèlerin le sent et le touche du doigt. Il vit pour ainsi dire dans l’atmosphère des miracles. Et ces miracles, nous dit l’illustre fils de saint Benoît, qui consacre tout un livre à les raconter, sont attestés «par les escrits des moynes de cette abbaye, qui pour la pluspart les ont veus, et les voyant nous les ont laissés par escrits avec tous les témoignages qu’on pourrait désirer en cette matière, dans laquelle, sous prétexte de piété, il se glisse souvent plusieurs faussetés, si l’on n’y apporte la précaution nécessaire, telle que nous croïons avoir gardée en ce livre.» Cette précaution du savant écrivain est du reste superflue. Est-ce que cette affluence des peuples au Mont-Saint-Michel, est-ce que ce concours immense, cette confiance prodigieuse et constante ne proclament pas, plus haut que tous les écrits, la vérité, le nombre et la perpétuité de ces miracles? Non, les peuples ne seraient pas venus ainsi detoutes les contrées de l’Europe, de tous les rangs de la société; les multitudes n’auraient pas ainsi bravé les fatigues du voyage, les privations, les sacrifices de tout genre, si leur confiance n’avait été nourrie par les faveurs insignes que leur obtenait le puissant Archange.
Frappés par ces merveilles, émus par ces religieuses manifestations, les papes lancent l’anathème contre quiconque ferait tort aux pèlerins du Mont-Saint-Michel ou les entraverait dans leur saint projet. L’auguste sanctuaire devient pour eux un lieu de prédilection qu’ils veulent enrichir des privilèges les plus précieux. Plus de trente souverains pontifes y attachent des indulgences; et, pour affirmer leur propre dévotion, ils envoient des reliques nombreuses au trésor de la basilique.
Qu’il était beau le Mont-Saint-Michel, dans ces siècles de foi! De quelle profonde vénération, de quels pieux hommages l’entouraient alors les grands et les petits, les souverains et les peuples! Avec quelle vivacité de confiance le voyageur attardé sur les grèves, le matelot battu par la tempête, l’infortuné dans la détresse répétaient ce populaire et tant aimé refrain: «Saint Michel à notre secours!» C’étaient alors pour lui des jours glorieux, des jours d’une incomparable splendeur.
Mais quoi? devons-nous donc porter envie aux siècles passés? Cette splendeur serait-elle à jamais évanouie? Non, non; regardez plutôt à l’horizon! et vous verrez renaître la gloire des anciens âges. Trop longtemps, sans doute, la montagne sainte a été humiliée; trop longtemps, les soupirs et les gémissements y ont remplacé la prière et l’espérance; mais enfin la justice est venue; l’heure de la réparation a sonné. Dieu d’ailleurs, en des jours de colère, n’a que trop sévèrement signifié à la France la nécessité de revenir à son antique protecteur. La France a compris la leçon; et aujourd’hui les voies du Mont-Saint-Michel ne pleurent plus; elles sont tout à la joie, en se voyant de nouveau sillonnées par les pieux pèlerins; les évêques ont repris le chemin du sanctuaire béni; des gardiens fidèles remplacent les enfants de saint Benoît. Protégé par la science et par le dévouement, le Mont échappe à la ruine qui le menaçait; les grandes manifestations de la foi renaissent; et la nouvelle de cette faveur éclatante que l’immortel Pie IX a bien voulu accorder à la statue de l’Archange a fait tressaillir la vieille basilique.Oui, le Mont-Saint-Michel va redevenir lui-même; la science y fleurira comme aux jours d’autrefois: voici qu’en effet, aux alumnats du passé vient de succéder l’École apostolique. Les âmes patriotiques, celles qui ne veulent pas que la France périsse, y feront retentir le cri des antiques
[Pas d'image disponible.]Fig. 10.—L’archange saint Michel. Figure tirée du tableau l’Assomption de la Viergedu Pérugin. Académie des Beaux-Arts, à Florence. Seizième siècle.
Fig. 10.—L’archange saint Michel. Figure tirée du tableau l’Assomption de la Viergedu Pérugin. Académie des Beaux-Arts, à Florence. Seizième siècle.
Fig. 10.—L’archange saint Michel. Figure tirée du tableau l’Assomption de la Viergedu Pérugin. Académie des Beaux-Arts, à Florence. Seizième siècle.
héros: saint Michel soyez notre défenseur! La piété surtout, la piété s’y rallumera. Guidés par saint Michel, nous ferons revivre le Christ en nous-mêmes et autour de nous. La science, la bravoure, la piété, c’est-à-dire,progrès,patriotisme,religion, voilà les trois mots que notre dix-neuvième siècle voudra, pour son honneur, inscrire à son tour ausommet de la cité de l’Archange. Et l’on pourra redire toujours:Michael et angeli ejus prœliabantur cum Dracone; et Draco pugnabat et angeli ejus; et non valuerunt.
Un de nos grands orateurs disait, il y a quelque temps, dans une assemblée de catholiques: «Nous ne faisons pas de la politique; nous sommes les serviteurs d’une cause plus haute. Nous nous réunissons pour travailler ensemble à glorifier Dieu, à défendre l’Église et à faire du bien à nos frères en nous en faisant à nous-mêmes, sachant, d’ailleurs, que nous coopérons ainsi au relèvement social de notre pays. L’amour de Dieu et de nos frères, voilà notre force. Le relèvement de l’Église et de la France, dans la continuation de cette solidarité providentielle qui fut souvent la défense humaine de l’une et qui fut toujours la gloire immortelle de l’autre, voilà notre but.»
Dans ces nobles paroles, vous avez le résumé frappant des motifs qui nous invitaient naguère au couronnement de saint Michel. Nous n’avons pas voulu faire de la politique. La politique divise, et c’est l’union des cœurs et des âmes, c’est la charité fraternelle qui a présidé à cette fête religieuse. La politique aigrit et irrite, et c’est le calme, c’est la paix qu’après une tempête trop longtemps prolongée nous voulions solliciter par l’intercession de saint Michel. La politique dissipe; elle remplit l’âme des rumeurs terrestres et des vains bruits qui agitent le monde. Nous voulions nous recueillir et prier sur ce mont dont chaque pierre est comme un silencieux, un éloquent appel au Tout-Puissant. La politique enfin est de la terre, et sur ces sublimes sommets, sur cette cime sacrée, nous voulions laisser loin, bien loin sous nos pieds la terre, pour nous élever un instant jusqu’au ciel. Non, la politique n’était pas notre but, dans cette solennelle manifestation. Et quel était-il donc ce but? Nous nous réunissions pour travailler ensemble àglorifier Dieu. En ces jours où la gloire du Très-Haut est si souvent et si indignement outragée, nous voulions, à l’exemple de saint Michel, répéter de concert:Quis ut Deus?Qui est semblable à Dieu? Nous voulions bénir Dieu pour nous et pour ceux qui le maudissent, adorer Dieu pour nous et pour ceux qui le blasphèment, aimer Dieu pour nous et pour ceux qui le haïssent. Nous voulions, en un mot, à la révolte opposer la soumission filiale, etcomme la révolte est publique, nous voulions que la protestation de fidélité fût universelle.
Nous nous réunissions pour le bien de l’Église. Confiant dans la protection de son immortel patron, nous voulions conjurer l’Archange d’enchaîner les vents, de calmer la tempête, de dissiper toutes les erreurs, de briser les liens de la sainte Épouse du Christ, de lui restituer au plus tôt la liberté dont elle a besoin pour servir Dieu et pour sauver les âmes:Ut, destructis adversitatibus et erroribus universis, secura (Deo) serviat libertate.Nous voulions le conjurer d’obtenir à notre Père commun la fin de ses épreuves et de nous conserver longtemps, longtemps encore l’héroïque et admirable Pie IX, que la mort vient de nous ravir.
Nous nous réunissions pour défendre la patrie, cette patrie si chère à nos âmes chrétiennes. Nous priions saint Michel, son protecteur séculaire, de prendre en pitié cette France travaillée par tant de passions mauvaises, par tant de ferments de discorde et d’impiété. Nos voix catholiques et françaises voulaient s’unir pour lui crier en chœur: «Saint Michel, au secours de l’Église; saint Michel au secours de la France; pitié pour ses intérêts temporels et spirituels; rendez-lui, par sa foi, la vigueur et la gloire!» Nous nous réunissions pour le bien de nos frères: «Soulagez, disions-nous au puissant Archange, les misères des corps, des âmes et des cœurs. Obtenez à nos infirmes la santé, à nos pauvres pécheurs la grâce et le salut, à tant de cœurs oppressés la consolation et l’épanouissement!» Nous nous réunissions enfin pour nous-mêmes. Nous demandions à celui qui fut là-haut le gardien de la gloire divine, de nous obtenir à tous d’être ici-bas les vaillants soldats du Christ et de son Église! L’évêque et les prêtres en particulier l’ont supplié de couvrir de son invincible épée tous les individus, toutes les familles, toutes les paroisses de ce diocèse au sein duquel il a choisi lui-même sa demeure! Les guerriers ont imploré, par son entremise, la valeur, et, s’il en est besoin, l’héroïsme! Les pécheurs l’ont conjuré de mettre dans la balance de l’infinie justice leurs prières, leurs pénitences et leurs larmes! Les justes lui ont demandé de les introduire dans la sainte lumière:Signifer sanctus Michael repræsentet eas in lucem sanctam!
Notre appel a été entendu, et de nouveau nos grèves ont frémi sous les pas des pèlerins; de nouveau se sont levées des multitudes, faisant revivre les plus beaux jours du passé. La prière, une prière formidable, comme celle d’autrefois, est montée vers l’Archange; et pendant qu’une main vénérable déposait sur son front la couronne, tous les cœurs s’écriaient dans l’élan d’une confiance qui ne sera point trompée:Sancte Michael archangele, defende nos in prœlio, ut non pereamus in tremendo judicio!
♱A. Germain,évêque de Coutances et Avranches.