CONCLUSION

[Pas d'image disponible.]Fig. 131.—Petite médaille d’argent frappée à la naissance du duc de Bordeaux.

Fig. 131.—Petite médaille d’argent frappée à la naissance du duc de Bordeaux.

Fig. 131.—Petite médaille d’argent frappée à la naissance du duc de Bordeaux.

[Pas d'image disponible.]Fig. 132.—Médaille commémorative (face et revers) de la naissance du duc de Bordeaux.

Fig. 132.—Médaille commémorative (face et revers) de la naissance du duc de Bordeaux.

Fig. 132.—Médaille commémorative (face et revers) de la naissance du duc de Bordeaux.

[Pas d'image disponible.]Fig. 133.—Autre médaille frappée à la naissance du duc de Bordeaux.

Fig. 133.—Autre médaille frappée à la naissance du duc de Bordeaux.

Fig. 133.—Autre médaille frappée à la naissance du duc de Bordeaux.

Enfin, nos généreux missionnaires, à l’exemple de saint François Xavier, placent leurs travaux sous la protection de l’ange vainqueur du paganisme; ils propagent son culte en Afrique, en Asie, en Amérique,en Océanie; partout ils dressent des autels en son honneur, dans les remparts d’Alger comme sur les montagnes du Nouveau-Monde; partout ils l’appellent à leur secours dans les circonstances difficiles: En ce moment, écrivait au mois de septembre 1868 un missionnaire des îles Gambier, «nous faisons une neuvaine à saint Michel, le glorieux protecteur de nos missions, pour demander la cessation du fléau,» qui désole le pays.

Aujourd’hui comme autrefois, le triomphe de l’Archange et le développement de son culte semblent attachés, en partie du moins, à la destinée du mont Tombe; aussi l’aurore de la résurrection fut saluée avec bonheur et l’année 1865 vit s’ouvrir de nouveau l’ère des grands pèlerinages. Comme au temps d’Aubert, Avranches donna l’exemple; les trois paroisses de la ville arrivèrent au Mont le 17 mai: «cette procession, dit un historien, eut un cachet particulier: elle fut une réparation éclatante des profanations impies de la fin du dernier siècle, en reportant quelques-unes des saintes reliques que des mains fidèles étaient parvenues à soustraire au pillage de la Terreur.»

L’année suivante, le souverain pontife accorda pour dix ans une indulgence plénière annuelle à tous ceux qui visiteraient le sanctuaire de l’Archange et rempliraient les conditions accoutumées. La bénédiction de Pie IX porta ses fruits; des pèlerins nombreux accoururent de tous les points de la France. La fête du Iᵉʳ août réunit dans la basilique un archevêque, trois évêques, l’abbé de Bricquebec, plusieurs prêtres et un grand concours de fidèles.

Le 24 septembre 1867, monseigneur Bravard, accompagné de l’évêque préconisé de Gap, «d’une centaine de prêtres et de trois cents autres pèlerins,» venait déposer dans le trésor de l’Église les reliques et les souvenirs que Pie IX avait accordés au sanctuaire de l’Archange. Le 16 octobre de la même année, l’anniversaire de la dédicace fut célébré avec une pompe exceptionnelle. Au défilé de la procession, huit petits orphelins, en soutane et en barrettes blanches, ouvraient la marche; venaient ensuite cent cinquante prêtres, le R. P. abbé de la Trappe, l’évêque préconisé de Gap, l’évêque de Coutances en habits pontificaux, les évêques de Bayeux, d’Évreux et d’Orléans; l’archevêque de Rouen précédé de la croix métropolitaine etrevêtu de ses insignes fermait la marche. Son Éminence, le cardinal de Bonnechose, monseigneur Dupanloup et monseigneur Bravard prirent la parole en ce beau jour et rappelèrent à la foule attentive l’origine, les péripéties et la restauration du Mont-Saint-Michel.

La campagne de 1870 fut comme le dernier signal du réveil. L’évêque de Coutances et Avranches s’engagea par un vœu solennel à élever un monument à la gloire de l’Archange, si son diocèse était préservé de l’invasion prussienne; l’ennemi vint sur les limites de la Manche, mais il n’y pénétra pas. Fidèle à sa promesse, monseigneur Bravard fit élever dans son église cathédrale une statue de saint Michel terrassant le dragon. Depuis cette époque les grands pèlerinages n’ont été interrompus que pendant les mois d’hiver. Dans le cours de l’année 1873, trois fois la ville de Laval a envoyé «un essaim nombreux de fidèles à la sainte basilique. Ils étaient plus de sept cents au premier départ, la poitrine ornée de la croix de Pie IX, et du coquillage traditionnel. Douze détonations annonçaient leur entrée dans l’enceinte des remparts.» Versailles, Vitré, Dol, Paris, Rouen et plusieurs autres villes de France eurent aussi leur manifestation solennelle. Dans la seule journée du 18 septembre, plus de quatre mille pèlerins remplirent les nefs de l’église. Le samedi 20 septembre 1873 fut le jour des zouaves pontificaux. Ils vinrent en grand nombre avec leur brave général, le baron de Charette, retremper sur l’autel de l’Archange l’épée qu’ils avaient si vaillamment portée pour la cause de l’Église et de la France. Des contrées éloignées ont envoyé de pieuses caravanes au Mont-Saint-Michel; les pèlerins de Niort et de Poitiers y sont venus sous la conduite du R. P. Briant; l’Angleterre, l’Italie et d’autres nations voisines ont été représentées dans la basilique du mont Tombe.

Grâce à la générosité de ces pieux visiteurs, la chapelle du pèlerinage, qui occupe le transept nord, a été pavoisée de bannières et d’oriflammes aux couleurs variées. Le sanctuaire, la chapelle de Notre-Dame-des-Anges, et la crypte des Gros-Piliers ont été enrichis d’ornements précieux; des lampes brûlent jour et nuit devant l’autel de la Vierge et la statue de l’Archange; des épées et des croix d’honneur sont suspendues en ex-voto aux murs de l’église. Un autel couvert delames d’argent et de pierres précieuses occupe le fond du sanctuaire où des pèlerins viennent s’agenouiller chaque jour. Le trésor placé dans une chapelle du rond-point reçoit tous les ans de nouvelles reliques, et bientôt, il faut l’espérer, les derniers vestiges de la catastrophe auront disparu.

Letriomphe de l’Archange n’était pas complet. Le souverain Pontife accorde parfois aux sanctuaires les plus vénérés du monde catholique une faveur d’un prix inestimable; il couronne l’image que les pèlerins entourent de respect, et devant laquelle ils se prosternent pour prier. Depuis 1873, la chapelle de l’Archange possédait une statue représentant la victoire de saint Michel sur le dragon infernal; mais cette image n’avait pas obtenu les honneurs ducouronnement solennel. L’heure paraissait favorable. Le glorieux pontife, qui occupait la chaire de Pierre, désirait voir la dévotion au prince de la milice céleste prendre de nouvelles racines dans les âmes, et, le 16 septembre 1874, il avait publié par l’organe du cardinal Patrizzi l’invito sacrodont voici la traduction:

«Nous devons certainement vénérer toute supériorité angélique; mais il faut honorer avec une grande dévotion celui qui, dans ces hautes sphères, mérita d’être le chef de la milice céleste. Bien que l’Église catholique vénère, exalte et prie tous les bienheureux anges du Seigneur, elle a toujours voulu distinguer entre eux, en honneur et affection, le glorieux archange saint Michel, que les saintes Écritures et les saints Pères nous désignent comme le principal défenseur des droits divins contre le premier rebelle et les autres anges coupables, qui eurent le malheur de le suivre dans sa révolte. Rome, qui a toujours donné l’exemple de la vraie piété à l’Univers catholique, a témoigné, en tous temps, le plus grand respect et la plus grande dévotion à l’invincible archange saint Michel; car non seulement elle éleva à Dieu, en l’honneur et sous le vocable de saint Michel, plusieurs temples qui sont à la fois des monuments de confiance et d’actions de grâces, mais encore elle établit deux fêtes solennelles en l’honneur du bienheureux Archange, et celle que nous allons célébrer le 29 septembre est une des fêtes de précepte de l’Église romaine. Par la volonté du saint-père, et, selon l’usage établi depuis quinze ans, nous ordonnons un triduum pour obtenir, par l’intercession des saints Anges, la force et le courage contre les puissances des ténèbres, auxquelles, par une longue suite de vicissitudes malheureuses, il est maintenant permis de se déchaîner plus que jamais, pour éprouver et exercer les bons et pour le malheur de toute la famille humaine..... La solennité de la fête anniversaire de l’archange saint Michel, qui, en soutenant les droits de Dieu, vainquit Lucifer et dissipa ses malins artifices, nous fournit un motif de mentionner les autres moyens infernaux dont on se sert aujourd’hui pour séduire et perdre les âmes par la lecture des mauvais livres, et particulièrement par les mauvais journaux, dans lesquels on insinue des maximes contraires à la religion et à la morale, et où, en mille manières, on tente de combattre l’Église de Jésus-Christ. Rappelez-vous, ô Fidèles, la lettre que le saint-père voulut bien nous adresser à ce propos, en date du 30 juin 1871, et que nous publiâmes alors. Dans cette lettre, la lecture de ces journaux est défendue sous peine de péché grave, comme étant extrêmement dangereuse pour les âmes, à cause du péril prochain qu’il y a de se pervertir..... Sacrifiez donc, ô fidèles, à un strict devoir de conscience chrétienne, toute espèce de curiosité ou de prétendue nécessité qui vous pousse à lire les journaux, et avec cette maxime vaillante par laquelle le grand Archange renversa jadis Satan:Quis ut Deus!préférez l’observance de la loi à toute satisfaction et ne vous exposez jamais au danger fatal de vous perdre éternellement.»

Au mois de mai de l’année suivante, le R. P. Robert prenait le chemin de Rome avec le supérieur général des religieux de Saint-Edme, le T. R. P. Boyer. Les deux missionnaires remirent entre les mains de Pie IX un album contenant les principales vues du Mont-Saint-Michel, et préparèrent la grande œuvre qu’ils méditaient deconcert avec monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches. Ensuite ils traversèrent l’Italie méridionale pour aller faire un pèlerinage au monte Gargano. Ainsi se sont perpétuées d’âge en âge les relations de fraternité, qui, dès l’origine, unissaient les deux principaux sanctuaires de l’Archange. Quelques semaines plus tard, monseigneur l’évêque adressait au souverain pontife la supplique suivante:

«Très Saint Père,«Jean-Pierre, évêque de Coutances et Avranches, humblement prosterné aux pieds de Votre Sainteté, la supplie avec instance de daigner, par un privilège spécial, décorer d’une couronne d’or la statue d’argent de l’Archange saint Michel, vénérée dans l’église du mont Tombe, au péril de la mer, et élevée par sa piété avec le concours des fidèles de son diocèse. Cette montagne, très saint Père, consacrée par l’apparition du glorieux Archange, illustrée par des prodiges et des miracles pendant plus de treize siècles, enrichie par vos prédécesseurs d’indulgences et de privilèges nombreux, est aujourd’hui visitée par une foule innombrable de pèlerins venus de tous les pays de l’Europe, afin de solliciter la force de Dieu et la grâce du salut. Elle recouvrera son ancienne splendeur, et verra se ranimer de plus en plus dans son sanctuaire la piété des fidèles envers le chef de la milice céleste, si Votre Sainteté, accueillant favorablement nos vœux les plus ardents, veut bien daigner, de sa très auguste main, orner la dite statue d’une couronne d’or.»

«Très Saint Père,

«Jean-Pierre, évêque de Coutances et Avranches, humblement prosterné aux pieds de Votre Sainteté, la supplie avec instance de daigner, par un privilège spécial, décorer d’une couronne d’or la statue d’argent de l’Archange saint Michel, vénérée dans l’église du mont Tombe, au péril de la mer, et élevée par sa piété avec le concours des fidèles de son diocèse. Cette montagne, très saint Père, consacrée par l’apparition du glorieux Archange, illustrée par des prodiges et des miracles pendant plus de treize siècles, enrichie par vos prédécesseurs d’indulgences et de privilèges nombreux, est aujourd’hui visitée par une foule innombrable de pèlerins venus de tous les pays de l’Europe, afin de solliciter la force de Dieu et la grâce du salut. Elle recouvrera son ancienne splendeur, et verra se ranimer de plus en plus dans son sanctuaire la piété des fidèles envers le chef de la milice céleste, si Votre Sainteté, accueillant favorablement nos vœux les plus ardents, veut bien daigner, de sa très auguste main, orner la dite statue d’une couronne d’or.»

La supplique de monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches a reçu de Pie IX un accueil favorable. Dans l’audience du 23 juin 1875, l’auguste pontife a décerné leshonneurs du couronnementà l’image vénérée qui représente la victoire de saint Michel sur les puissances de l’abîme. A cette nouvelle, la France catholique a tressailli; des voix nombreuses se sont élevées dans la presse pour applaudir à la décision de Pie IX; parmi les serviteurs de l’Archange, les uns se sont empressés d’offrir leur concours pour organiser la fête, les autres ont fourni l’or, l’argent et les pierres précieuses qui devaiententrer dans la confection des couronnes; le souverain pontife lui-même, malgré son extrême indigence, a envoyé la première offrande, et son exemple, comme toujours, a suscité de généreux sacrifices. Depuis l’officier et la dame opulente, jusqu’à l’humble paysan et à la pauvre servante, des milliers de personnes de toute condition ont voulu contribuer à une œuvre à la fois si patriotique et si chrétienne; grâce à de tels dévouements que la foi seule peut inspirer, la croix

[Pas d'image disponible.]Fig. 134.—Couronne exécutée par Th. Venturini, orfèvre italien.Fig. 135.—Couronne exécutée par M. Mellerio, orfèvre à Paris.

Fig. 134.—Couronne exécutée par Th. Venturini, orfèvre italien.Fig. 135.—Couronne exécutée par M. Mellerio, orfèvre à Paris.

Fig. 134.—Couronne exécutée par Th. Venturini, orfèvre italien.

Fig. 135.—Couronne exécutée par M. Mellerio, orfèvre à Paris.

d’honneur gagnée sur le champ de bataille, l’épingle d’or soustraite à un luxe superflu, et l’obole prélevée sur un modique salaire, sont unies et fondues ensemble pour orner le front de saint Michel, l’archange guerrier, le conducteur et le peseur des âmes.

Les deux couronnes, exécutées en style différent, se complètent et s’harmonisent pour exprimer une même idée sous des formes diverses, le triomphe du prince de la milice céleste. L’une d’elle enrichie d’une pierre précieuse donnée par le souverain pontife, est l’œuvre d’un artiste italien, Thémistocle Venturini; elle peut être appelée lacouronne de l’Église(fig. 134). Autour du bandeau, sur un fond d’or, circulentdeux motifs d’ornementation alternés, qui présentent une guirlande de feuilles et de fleurs faites de pierres précieuses enchaînées avec symétrie; huit volutes partent du même bandeau, forment une courbe et s’unissent pour soutenir l’univers symbolisé par un globe enlacé d’une zone, qui est l’image de l’amour du Créateur; au-dessus, domine la croix ou le signe de la rédemption de l’univers déchu; sur la zone qui adhère fortement au globe du monde, on lit le nom de l’Archange: «Quis ut Deus!» Deux autres emblèmes, les feuilles de chêne et les lis de la guirlande, figurent, dans la pensée de l’artiste, la force et la pureté de saint Michel, c’est-à-dire les armes avec lesquelles il a terrassé le dragon infernal. L’autre couronne, celle dela France, est le travail d’un orfèvre de Paris, M. Mellerio (fig. 135). En voici le symbolisme. La base se compose d’un bandeau de lignes sévères affectant au centre la forme anguleuse de la visière d’un casque de chevalier du moyen âge armé de toutes pièces pour le combat; de chaque côté des tempes ressort une pointe saillante comme on en voit sur certains boucliers: ces deux pointes peuvent représenter la force invincible dont Dieu a revêtu le prince de la milice céleste. Au milieu du bandeau se lit le «Quis ut Deus!» le cri de guerre de l’Archange, dont chaque lettre est couverte de grenats foncés, qui se détachent sur un fond d’or poli et s’unissent, derrière la tête, aux armes de Pie IX. A droite et à gauche, figurent deux écussons, celui de saint Aubert, fondateur de la première basilique, et celui de l’évêque actuel de Coutances et Avranches, monseigneur Abel Germain. Autour du même bandeau, se déroule une inscription latine, qui rappelle le jour et l’année du couronnement. Un cartouche en forme de bouclier se voit également au centre de la partie intérieure qui pose sur le front; il est décoré du monogramme de saint Michel et de l’écusson armorial de l’abbaye, composé de dix coquilles d’argent et de trois fleurs de lis d’or. Le sommet de la couronne représente la victoire du glorieux Archange. Au centre, le sujet du combat livré au ciel est figuré par une croix en diamant avec un cœur en rubis incrustés dans une grande topaze jaune entourée d’une auréole de brillants; c’est le mystère de l’incarnation du Verbe, ses anéantissements, ses humiliations, ses souffrances. Enivré par la sublimité de sa nature, Lucifer refuse d’adorer leVerbe dans cet état d’abaissement, et pousse le cri de la révolte; aussitôt saint Michel ravit la lumière à son ennemi vaincu et l’emporte entre ses grandes ailes. Pour interpréter la lumière, l’artiste s’est servi d’une aigue-marine provenant d’un ancien diadème de la reine Amélie; ronde à sa base, cette pierre précieuse se termine en pointe comme la flamme surmontant la tête d’un génie; une ligne de grenats en arrête les contours et représente le feu sur lequel le trône de Dieu repose dans la vision d’Ézéchiel. De ce foyer lumineux partent en affectant la forme d’aigrette, des rayons en topazes, en améthystes et en aigues-marines. Il est dit de Lucifer au livre d’Ézéchiel: «Vous étiez ce chérubin qui étendait ses ailes et protégeait les autres, je vous ai établi sur la montagne sainte de Dieu, et vous avez marché au milieu des pierres brûlantes.» C’est pourquoi le glorieux saint Michel, devenu après sa victoire le chef de la milice céleste, protège pour ainsi dire de ses grandes ailes les neuf chœurs des anges, qui ont combattu sous ses ordres. Ils sont représentés entre des arceaux d’améthystes tout autour de la couronne, selon le rang que leur assigne l’Écriture. Les ailes qui planent au-dessus ne sont pas en repos, mais déployées, pour désigner la lutte continuelle du belliqueux Archange, et afin de s’harmoniser avec la statue qui représente saint Michel tenant l’épée flamboyante d’une main et de l’autre le bouclier crucifère, et foulant sous ses pieds le dragon infernal. Les régions éthérées où habitent les esprits bienheureux sont figurées par des rayons en diamant à travers lesquels se dessinent des arcs-en-ciel, avec les noms des neuf chœurs angéliques tracés en lettres émaillées.

Pie IX, après avoir offert un bijou pour la couronne de l’Archange, ouvrit les trésors spirituels de l’Église en faveur des pèlerins qui prendraient part à la solennité; le 28 juillet 1876, il adressa le bref suivant à monseigneur l’évêque de Coutances et Avranches:

«Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.«Vous avez eu à cœur de nous informer que dans le cours de cette année, en un jour que vous fixeriez ultérieurement, vous aviez l’intention de couronner d’un diadème d’or la statue de l’archange saint Michel, que les fidèles honorent d’un culte tout spécial et visitent souvent sur ce Mont de votre diocèse de Coutances, qui porte le nom même de l’Archange. Vous exprimez à cette occasion un désir ardent de nous voir ouvrir les célestes trésors de l’Église dont le Très-Haut a daigné nous faire dispensateur. Comme nous voulons que les fidèles puissent trouver dans cette solennité de nouveaux secours pour mériter la béatitude éternelle, nous avons tenu à exaucer vos vœux. Aussi, à tous et à chacun des fidèles de l’un et de l’autre sexe, qui, vraiment contrits, confessés et nourris de la sainte communion, visiteront avec dévotion, le jour du couronnement, l’église et la statue de l’Archange saint Michel, et adresseront à Dieu, dans ce sanctuaire, de ferventes prières pour la concorde des princes chrétiens, l’extirpation des hérésies, la conversion des pécheurs et l’exaltation de notre sainte Mère l’Église, nous accordons miséricordieusement dans le Seigneur l’indulgence plénière et la rémission de tous leurs péchés. Cette indulgence pourra être appliquée, par voie de suffrages, aux âmes des fidèles qui ont quitté cette vie, unies à Dieu par la charité.»

«Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.

«Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.

«Vénérable Frère, salut et bénédiction apostolique.

«Vous avez eu à cœur de nous informer que dans le cours de cette année, en un jour que vous fixeriez ultérieurement, vous aviez l’intention de couronner d’un diadème d’or la statue de l’archange saint Michel, que les fidèles honorent d’un culte tout spécial et visitent souvent sur ce Mont de votre diocèse de Coutances, qui porte le nom même de l’Archange. Vous exprimez à cette occasion un désir ardent de nous voir ouvrir les célestes trésors de l’Église dont le Très-Haut a daigné nous faire dispensateur. Comme nous voulons que les fidèles puissent trouver dans cette solennité de nouveaux secours pour mériter la béatitude éternelle, nous avons tenu à exaucer vos vœux. Aussi, à tous et à chacun des fidèles de l’un et de l’autre sexe, qui, vraiment contrits, confessés et nourris de la sainte communion, visiteront avec dévotion, le jour du couronnement, l’église et la statue de l’Archange saint Michel, et adresseront à Dieu, dans ce sanctuaire, de ferventes prières pour la concorde des princes chrétiens, l’extirpation des hérésies, la conversion des pécheurs et l’exaltation de notre sainte Mère l’Église, nous accordons miséricordieusement dans le Seigneur l’indulgence plénière et la rémission de tous leurs péchés. Cette indulgence pourra être appliquée, par voie de suffrages, aux âmes des fidèles qui ont quitté cette vie, unies à Dieu par la charité.»

La cérémonie solennelle était fixée d’abord au 4 juillet 1876, et Mᵍʳ Mermillod, le noble exilé de Genève, devait y prendre la parole; mais des circonstances imprévues ont fait remettre le couronnement au 3 juillet de l’année suivante. Le 9 avril 1877, Mᵍʳ Germain annonçait ce grand jour dans uneLettre pastorale, qui restera l’un des plus beaux monuments à la gloire de saint Michel. Sa Grandeur s’exprimait en ces termes:

«Deux ans déjà se sont écoulés depuis le jour où notre digne prédécesseur déposait aux pieds de l’immortel Pie IX un de ses vœux les plus ardents: celui de voir décerner les honneurs du solennel couronnement à la statue de l’archange saint Michel, vénérée dans labasilique du mont Tombe au péril de la mer. Toujours attentif aux besoins de ses enfants, l’auguste vicaire de Jésus-Christ daignait accorder, quelques jours plus tard, cette faveur qui fut la suprême consolation de votre évêque et la joie de ses derniers jours sur la terre. Il ne devait pas assister, hélas! à cette grande fête que son cœur avait préparée avec tant d’amour. La faveur est à peine connue que la piété envers le protecteur séculaire de l’Église et du pays se manifeste de toutes parts. Pie IX offre lui-même le premier fleuron de cette couronne à laquelle tous veulent apporter leur joyau. De nobles chrétiennes sacrifient leurs bijoux et leurs parures; la pauvre veuve envoie son denier; l’artisan, le fruit de son travail. Le zèle, ce n’est pas assez dire, l’enthousiasme devient universel, et dans cette croisade merveilleuse éclatent des actions sublimes, des dévouements simples, mais d’une simplicité vraiment héroïque. Des administrateurs relèvent le prix de leur offrande par ce commentaire expressif: «Le jour où l’on pourra direGallia pœnitens et devota, la victoire sera gagnée; saint Michel aura vaincu.» Un officier supérieur écrit: «Je donne ma croix d’honneur à saint Michel; je l’ai méritée sur le champ de bataille. Puisse le prince des milices célestes me défendre et me protéger au dernier combat!» Une pauvre servante offre une croix en disant les larmes dans la voix et dans les yeux: «c’est tout ce qui me reste de ma mère; c’est sa croix de mariage qu’elle me remit en mourant. J’en fais le sacrifice à saint Michel pour qu’il obtienne la guérison et le salut de la France.» En quelques mois la charité catholique, cette charité qui ne connaît pas la défaillance, fait hommage au glorieux Archange d’une double et précieuse couronne: oui précieuse; car aucun don n’y a manqué, ni celui de la foi, ni celui du cœur; car la noblesse et l’obscurité, le travail et la bravoure se sont donné la main pour la tresser. Le jour du triomphe était impatiemment attendu, quand tout à coup nous apprenons que le couronnement de Notre-Dame de Lourdes va coïncider avec celui de saint Michel. La reine des Anges devait l’emporter sur son premier sujet, tout-saint, tout-puissant et tout-glorieux qu’il fût. Et, bien qu’il en coûtât à l’ardeur de nos désirs, nous avons dû remettre la solennité à des jours plus favorables. Nous attendions d’ailleurs l’exécution de la loi qui avait autorisé le prolongement du chemin de fer jusqu’à la célèbre Montagne. Mais les délais se multipliant, nous ne pouvons attendre davantage. Pour nous, en effet, le couronnement est plus qu’un besoin, c’est un devoir, devoir de piété envers le grand Archange, devoir de reconnaissance et de justice envers les généreux chrétiens qui ont offert les fleurons de sa couronne et qui ont le droit d’exiger qu’elle brille enfin sur son front. Aussi est-ce dans la joie de notre âme que nous venons aujourd’hui vous convier, et avec vous tous les cœurs dévoués à saint Michel, au solennel couronnement de sa statue, que nous avons fixé de concert avec l’illustre métropolitain de notre Normandie aumardi trois juillet prochain. Laissez-nous vous le dire avec toute la sincérité d’une conviction profonde: Jamais couronnement ne fut plus justifié que celui-là. Si la couronne, en effet, est l’emblème de la victoire, qui donc la mérite mieux que le prince de la milice céleste? La victoire qu’il a remportée sur Lucifer n’est-elle pas la grande victoire, celle qui nous apparaît comme le prélude et le résumé de toutes les autres.»

Enfin l’heure marquée dans les décrets de la Providence était sonnée. Mais comment décrire les fêtes splendides dont la France entière a paru étonnée? La merveille de l’Occident était, le trois juillet, la merveille du monde; le palais des Anges représentait le ciel descendu sur la terre. L’immensité des grèves, la mer grondant dans le lointain, les foules innombrables accourues de toutes parts, la pourpre romaine se détachant à côté de la bure du villageois, les constructions aériennes du moyen âge en face d’un horizon sans limites, les hymnes et les cantiques répétés par mille voix, redits par mille échos; voilà un spectacle que le pinceau le plus habile ne saurait retracer. Il n’est pas possible d’imaginer un temple plus beau, plus vaste et mieux disposé pour une manifestation religieuse. Un million d’hommes pourraient se mouvoir à l’aise sur la plage quand les flots n’entourent pas la montagne; la voûte des cieux, avec la lumière tempérée du soleil, offre ici un aspect d’une majesté sans égale; la basilique domine au-dessus des bastions, des tours, des remparts et des maisons de la ville, et forme un autel immense suspendu entre le ciel et la terre. A tous ces ornements de la nature et de l’art, des personnes habiles avaient ajouté de riches décorations en rapport avec la circonstance actuelle et avec l’histoire à jamais glorieuse du Mont-Saint-Michel. Abbés, moines, chevaliers d’autrefois, prélats illustres de nos jours, amis et restaurateurs du sanctuaire de l’Archange, tous étaient là, présents du moins par le souvenir, tous assistaient à cette fête de famille et célébraient le triomphe de l’Archange. Deux avenues, partant du littoral et se prolongeant sur les grèves jusqu’à l’entrée de la ville, formaient deux haies d’oriflammes marquées au chiffre de saint Michel, et de banderolles agitées par le souffle du vent (fig. 136); des mâts placés de distance en distance portaient

[Pas d'image disponible.]Fig. 136.—La foule des pèlerins se rendant au Mont-Saint-Michel pour assister aux fêtes du couronnement de la statue de l’Archange.

Fig. 136.—La foule des pèlerins se rendant au Mont-Saint-Michel pour assister aux fêtes du couronnement de la statue de l’Archange.

Fig. 136.—La foule des pèlerins se rendant au Mont-Saint-Michel pour assister aux fêtes du couronnement de la statue de l’Archange.

les armes des fiers chevaliers qui défendirent le Mont sous la conduite du brave d’Estouteville et illustrèrent de leurs exploits cette plage, que foule aujourd’hui le pied du pèlerin et du touriste. Sur les remparts où flotta le drapeau rouge, c’est-à-dire le symbole de la haine et de la barbarie, s’élevait un autel où le Dieu d’amour et de vérité allait être immolé en présence d’une grande multitude de fidèles et de prêtres. Des oriflammes richement décorées et déroulant dans leurs plis les armes du souverain pontife, des cardinaux et des évêques, projetaient leur ombre sur l’autel et formaient comme une enceinte sacrée. L’orphelinat, les maisons, l’église, la ville entière était parée avec goût; la verdure, les fleurs et les banderolles fixées aux murailles et suspendues aux fenêtres semblaient rajeunir la vieille cité montoise. L’abbaye offrait un spectacle d’un autre genre. A l’entrée du Mont, les armes des chevaliers rappelaient les preux d’autrefois qui combattaient pour l’honneur de Dieu et de la France; les armes de Pie IX, les noms des Aubert, des Maynard, des Hildebert, des Robert de Torigni, des Raoul de Villedieu, des Pierre le Roy, des d’Estouteville, les écussons de Mᵍʳ Bravard et de Mᵍʳ Germain encadrés dans des cartouches et disposés comme un imposant cortège depuis la façade du donjon jusqu’aux degrés supérieurs du grand escalier, représentaient l’histoire religieuse du Mont-Saint-Michel, son origine, ses gloires, ses luttes, sa restauration; au sommet de la montagne, ce n’était plus les chevaliers, ni les prélats, ni les moines, mais les anges du paradis qui apparaissaient. L’entrée de la basilique était bien, comme on l’a dit, le vestibule du ciel et il appartenait aux esprits bienheureux d’y introduire les pèlerins de la terre; aussi le chiffre de saint Michel et le nom des neuf chœurs angéliques se voyaient là sur des boucliers, au milieu des guirlandes de roses et de mousse. Le prince de la milice céleste dominait encore sur la tour de la basilique, planant pour ainsi dire dans les airs, armé d’une grande épée flamboyante d’une main et défiant de l’autre les fureurs de la tempête. Si tel était le rempart des chevaliers, l’abbaye des moines, le vestibule des anges, quel ne devait pas être le sanctuaire du Roi du ciel? Entrons avec respect. La vieille nef romane avec son austère grandeur, l’abside ogivale avec l’élégance et la pureté de ses lignes, les arcs triomphaux,les gracieuses fenêtres du rond-point, les chapiteaux fleuris et les colonnettes élancées forment un ensemble d’une beauté ravissante. Mais pour le jour solennel, la basilique entière était parée d’un vêtement de fête. Les murailles rembrunies par le temps étaient tapissées de bannières aux couleurs variées; des armes de prélats et des écussons de chevaliers décoraient avec les armoiries du monastère les arceaux de l’abside, les robustes piliers de la nef et le mur de la façade, du côté de l’ouest; des banderolles ornées de mille dessins tombaient des fenêtres ou descendaient de la voûte, laissant voir dans leurs plis des chiffres, des inscriptions, des fleurs et des personnages; par exemple, les anges de la Passion et de la Prière. Dans la chapelle de l’Archange, plus richement parée que le reste de l’édifice, au milieu des cierges, des lampes, des oriflammes, des diadèmes, des épées et des croix d’honneur, la statue de saint Michel se dressait sur son piédestal, attendant la couronne qu’une main vénérable devait déposer sur son front.

De tels préparatifs annonçaient de grandes et pieuses cérémonies, qui devaient se renouveler pendant onze jours consécutifs. Le 30 juin, s’ouvrait letriduumsolennel prescrit par Mᵍʳ Germain. Déjà les pèlerins, attirés sans doute par une curiosité légitime, mais conduits surtout par l’élan d’une piété généreuse, arrivaient de tous côtés pour participer aux premières grâces que le ciel allait répandre sur la cité de saint Michel; déjà les louanges du glorieux Archange retentissaient sous les voûtes de l’église; chaque jour l’auguste sacrifice de la messe était célébré avec pompe, la procession se déroulait sous les cloîtres et dans les cryptes, et des voix autorisées enseignaient à la foule les grandeurs, la puissance et la mission du prince de la milice céleste, expliquaient la signification du couronnement solennel ou montraient le mont Tombe comme l’image de l’Église toujours inébranlable au milieu des combats. Le lundi, veille du couronnement, eut lieu la réception générale des prélats, vers les six heures du soir; les cloches sonnaient à toute volée. La procession réunie à l’entrée de l’orphelinat se mit en marche au chant duBenedictuset se dirigea vers la basilique; devant la porte, sur la belle plate-forme du sud, le T. R. P. Boyer souhaita la bienvenue à Son Éminence Mᵍʳ de Bonnechose et aux prélats qui l’accompagnaient.

Le soir de cette belle journée se termina par une procession aux flambeaux. Au moyen d’un réflecteur très puissant, on inonda tout à coup de lumière le sommet de la montagne, qui se détacha comme un géant au milieu des ombres de la nuit, ou comme un astre sur le fond noir du firmament (fig. 137). Alors un étrange spectacle s’offrit aux regards des pèlerins. Au-dessus des remparts, de la ville et de l’abbaye où s’agitaient mille oriflammes et mille banderolles semblables à des êtres fantastiques, au sommet de la tour ruisselante de lumière, la statue de l’Archange figurait une apparition céleste et rappelait cette «clarté de saint Michel» dont les anciens annalistes nous ont laissé la description. En même temps, la procession sortait de la basilique, se déroulait sur les plates-formes, dans les chemins de ronde, sur les remparts et dans les rues de la ville, puis se répandait sur les grèves au moment où les flots approchaient et mêlaient leur murmure au chant de la multitude. Les vieilles murailles de la ville et les maisons accrochées au flanc de la montagne semblaient recevoir un reflet de ces âges où la foi de nos pères brillait dans tout l’éclat de sa pureté virginale. «Cette nuit fut comme la veillée d’armes lumineuse des pèlerins de saint Michel,» ou plutôt, du 2 au 3 juillet 1877, il n’y eut pas de nuit pour la cité de l’Archange. Après la procession il était minuit, et aussitôt commencèrent les messes qui se continuèrent jusqu’à une heure du soir à tous les autels de la basilique et de la crypte.

L’aurore du grand jour fut saluée par la voix majestueuse de la cloche et les joyeux accords de la musique militaire. De toutes parts les pèlerins arrivaient par milliers; les chemins de Pontorson, de Courtils, d’Avranches et de Genêts étaient couverts de longues files de voitures et de piétons. La joie brillait sur tous les visages. Déjà l’enthousiasme était à son comble. A la messe solennelle célébrée par monseigneur l’évêque de Vannes, les élèves du grand séminaire de Coutances, qui étaient présents à la cérémonie avec le supérieur et les directeurs, «exécutèrent les chants liturgiques avec un talent remarquable.» Après l’évangile, Son Éminence le cardinal de Rouen prit la parole devant un auditoire ému et recueilli, et développa ces deux pensées: «Pourquoi venons-nous ici glorifier et honorer saint Michel? Et qu’est-ce que saint Michel demande de nous?» Immédiatementaprès, le révérendissime père abbé de Mondaye alla célébrer le sacrifice de la messe sur l’autel dressé au-dessus des grèves, afin de satisfaire la piété des nombreux pèlerins, qui ne pouvaient pénétrer dans l’enceinte de l’église. Il était beau alors d’entendre leCredode cette foule innombrable succéder auCredode la basilique! C’était la voix

[Pas d'image disponible.]Fig. 137.—Illumination du Mont-Saint-Michel dans la nuit du 2 au 3 juillet 1877.

Fig. 137.—Illumination du Mont-Saint-Michel dans la nuit du 2 au 3 juillet 1877.

Fig. 137.—Illumination du Mont-Saint-Michel dans la nuit du 2 au 3 juillet 1877.

de la terre qui répondait à la voix du ciel, le chant de l’homme qui servait d’écho au chant de l’ange. Les deux messes étant terminées, les prélats montèrent ensemble à l’autel pendant que les séminaristes chantaient un cantique à saint Michel; ils se rangèrent en hémicycle autour du prince de l’église qui représentait le souverain pontife, et tous, d’un même cœur, d’une même voix, donnèrent la bénédiction papale aux fidèles qui ne pouvaient plus contenir leur émotion ni retenir leurs larmes (fig. 138). Pendant la cérémonie, la musique du 70ᵉ de ligne et celle de Pontorson alternaient avec le chœur des séminaristes de Coutances. Le beau cantique au Sacré-Cœur:Pitié, mon Dieu, et le chant favori de la vieille Armorique:Catholique et Breton toujours, retentirent à plusieurs reprises sous les voûtes de l’église et dans les rues de la cité.

Le moment solennel était arrivé. Il était trois heures. L’âme de ces belles fêtes, Mᵍʳ Germain, évêque du diocèse, monta en chaire. L’auditoire était digne de l’orateur. Onze prélats occupaient les sièges qu’on leur avait préparés dans le sanctuaire. Son Éminence Mᵍʳ le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, Mᵍʳ Bécel, évêque de Vannes, Mᵍʳ Hugonin, évêque de Bayeux, Mᵍʳ Guilbert, évêque de Gap, Mᵍʳ Grolleau, évêque d’Évreux, Mᵍʳ Chaulet d’Outremont, évêque du Mans, Mᵍʳ Lecoq, évêque de Luçon, Mᵍʳ Le Hardy du Marais, évêque de Laval, Mᵍʳ Guynemer de la Haillandière, ancien évêque de Vincennes, les RR. PP. abbés de l’abbaye de Mondaye et de l’abbaye de Notre-Dame de Grâce à Briquebec, plus de douze cents prêtres, des sénateurs, des députés, des magistrats, des officiers, plusieurs descendants des preux d’autrefois, une grande multitude de fidèles remplissaient la basilique et couvraient les plates-formes de l’ouest et du sud. A cette vue Mᵍʳ Germain ne put retenir l’enthousiasme qui débordait de son âme. Il s’écria d’une voix forte: «Il y a douze siècles environ, de pieux messagers, envoyés par saint Aubert au célèbre mont Gorgan, rentraient dans leur pays après une marche triomphale à travers la France et l’Italie. Ils rapportaient avec eux de précieuses reliques et signalaient pour ainsi dire chaque pas par d’éclatants prodiges. A quelque distance de ce roc, au rapport des anciens chroniqueurs, une femme aveugle se précipite à leur rencontre, implorant sa guérison. Tout à coup ses yeux s’ouvrent à la lumière, et, dans le transport de l’admiration et de l’extase, elle s’écrie: Qu’il fait beau voir! Son accent dut être sublime, sa parole saisissante. Aussi le cri de cette femme est devenu un nom. Ce village que vous apercevez d’ici, Beauveoir, est un monument destiné à redire aux générations qui passent et la foi d’un grand cœur et la puissance de saint Michel. Qu’il fait beau voir! Tel est le cri qu’arrache en ce moment à mon âme émue, à mes lèvres frémissantes, le spectacle imposant, disons le mot, unique au monde, qui se déroule aujourd’hui sous nos regards.

[Pas d'image disponible.]Fig. 138.—Aspect de la plage, au moment de la bénédiction solennelle donnée par Son Éminence le cardinal de Bonnechose et les prélats qui assistaient aux fêtes du couronnement.

Fig. 138.—Aspect de la plage, au moment de la bénédiction solennelle donnée par Son Éminence le cardinal de Bonnechose et les prélats qui assistaient aux fêtes du couronnement.

Fig. 138.—Aspect de la plage, au moment de la bénédiction solennelle donnée par Son Éminence le cardinal de Bonnechose et les prélats qui assistaient aux fêtes du couronnement.

Oui qu’il fait fait beau voir au sommet de cette montagne, assis sur son trône séculaire, l’Archange glorieux et vénéré! Qu’il fait beau voir à ses pieds, en ce jour d’éclatante manifestation, le passé qui ressuscite et renaît tout entier! Qu’il fait beau voir l’Église qui nous apparaît ici dans la splendeur harmonieuse de sa variété magnifique et de son admirable unité! Illustres cardinaux, qui veniez, dans les siècles de foi, respirer l’air du ciel sur cette cîme sacrée, vous revivez dans le prélat éminent, enfant de cette province dont il est devenu le gouverneur spirituel, dans le prince dont la dignité fait notre gloire, la bonté notre joie, la vertu notre admiration! Anges des églises de Normandie et de Bretagne, pontifes du Maine et de la Vendée, vous tous enfin qui du nord et du midi, conduisiez naguère vos fidèles à ce béni sanctuaire, je vous salue dans vos dignes successeurs! A votre vue, je m’écrie avec le prophète: Que tes tabernacles sont beaux, ô Jacob, tes pavillons merveilleux, ô Israël! Qu’il fait beau voir la France, notre chère et bien-aimée France, représentée à cette fête par tant d’hommes à l’esprit élevé, au cœur noble et généreux, aux vertus chrétiennes et traditionnelles, la France debout, aujourd’hui comme autrefois, dans la sincérité de sa foi, la vivacité de son espérance, et l’ardeur de sa prière! Qu’il fait beau voir surtout cette multitude aux convictions robustes, à la confiance profonde, à l’amour ardent et enthousiaste!» Après cet exorde, l’orateur développa ces deux pensées parfaitement adaptées à la circonstance: «Qui allons-nous couronner? Et quelle couronne devons-nous lui offrir?» A la suite du discours qui fit sur l’auditoire une vive impression, toute l’assistance se mit en marche pour la procession solennelle du couronnement. En tête flottaient les bannières aux riches couleurs, ornées d’inscriptions ou enrichies d’emblèmes en rapport avec le triomphe de l’archange saint Michel: c’était l’étendard de la vierge de Chartres, le drapeau du Sacré-Cœur abritant un petit groupe de héros de Mentana, de Patay et de Loigny, la bannière d’Alsace-Lorraine avec celle des cercles catholiques; un blessé de Castelfidardo tenait l’épée de Lamoricière, accompagné du prêtre qui fut témoin des derniers instants du brave général; les deux couronnes étaient portées par des diacres; le clergé d’Avranches suivait, avec le chef auguste de saint Aubert(fig. 139). Venaient ensuite plusieurs centaines de prêtres en habit de chœur. Un officier supérieur en grand uniforme, monsieur du Couëdic, portait la bannière de saint Michel, dont les cordons étaient tenus par le comte de Beaumont et le capitaine Chaumeil. Les prélats fermaient la marche de la procession. Sous la présidence de Mᵍʳ l’archevêque

[Pas d'image disponible.]Fig. 139.—Procession solennelle du couronnement.

Fig. 139.—Procession solennelle du couronnement.

Fig. 139.—Procession solennelle du couronnement.

de Rouen, une deuxième procession s’organisa sur la plate-forme de l’abbaye, et cette dernière fut bientôt suivie à son tour d’une troisième conduite par Mᵍʳ Germain. On ne pouvait rien concevoir de plus grandiose. Quand les trois cortèges eurent achevé le tour de la montagne, des milliers de pèlerins restèrent sur la plage aux pieds des remparts; d’autres, en grand nombre, accompagnèrent Son Éminence sur la plate-forme; plusieurs prêtres vêtus de surplis et les enfants de chœur en camail rouge remplirent les galeries de l’église. Mᵍʳ Germain, escorté de deux vicaires généraux, monsieur Bizon, supérieur dugrand-séminaire, et le R. P. Durel, monta sur le sommet de la tour. Aussitôt un silence profond se fit dans l’immense assemblée. Toutes les têtes s’inclinèrent pour recevoir la bénédiction des prélats. Ensuite, pendant que le vénérable métropolitain couronnait l’image de la basilique, Mᵍʳ de Coutances déposa un diadème sur la statue, qui semblait,

[Pas d'image disponible.]Fig. 140.—Bateaux pavoisés remplis de pèlerins faisant une procession autour de la montagne.

Fig. 140.—Bateaux pavoisés remplis de pèlerins faisant une procession autour de la montagne.

Fig. 140.—Bateaux pavoisés remplis de pèlerins faisant une procession autour de la montagne.

en ce moment, dominer la France et le monde chrétien. L’enthousiasme, jusque-là contenu, déborda de tous les cœurs; les applaudissements éclatèrent sur tous les points de la montagne et les acclamations sortirent de toutes les poitrines à la fois: «Vive saint Michel! vive la France! vive Pie IX!» L’Archange avait reçu, avec une couronne de pierres précieuses, une couronne de louange, de confiance et d’amour.

Une fête de nuit termina le trois juillet. Des feux de bengale illuminaient la plage et le Mont de leur lumière aux nuances variées; desflammes en forme de serpent s’élevaient de terre et tombaient bientôt aux pieds de saint Michel, vainqueur du dragon infernal; des fusées sillonnaient le ciel, éclataient tout à coup et semaient dans l’espace une nuée d’étoiles d’or et d’argent. Soudain, l’Archange apparut lui-même au milieu d’une gerbe de feu, qui l’enveloppait comme un vêtement d’honneur et une auréole de gloire. Le lendemain et tous les jours de l’octave la fête se continua, et l’on vit au Mont-Saint-Michel plusieurs petites caravanes de pèlerins. Le jour de la clôture, la mer entoura le Mont de ses flots et permit d’offrir aux étrangers un spectacle unique peut-être au monde. Quatorze bateaux pavoisés d’oriflammes reliées entre elles par des guirlandes de mousse, furent transformés pour ainsi dire en autant de sanctuaires, qui flottaient sur les eaux (fig. 140). Plusieurs prêtres descendirent dans ces barques avec une partie des fidèles, et firent une procession autour de la montagne.

Il ne manquait rien désormais au triomphe de saint Michel. Des hommes de toutes les classes, de tous les rangs de la société, les éléments eux-mêmes avaient prêté leur concours pour fêter l’Ange tutélaire de l’Église et de la France.

[Pas d'image disponible.]Fig. 141.—Saint Michel remet dans le fourreau l’épée de la justice divine en présence du mystère de l’Incarnation, que l’ange Gabriel annonce à Marie, mère de Dieu. Fresque de l’église N.-D. de Lorette, à Paris, peinte par Orsel. Dix-neuvième siècle.

Fig. 141.—Saint Michel remet dans le fourreau l’épée de la justice divine en présence du mystère de l’Incarnation, que l’ange Gabriel annonce à Marie, mère de Dieu. Fresque de l’église N.-D. de Lorette, à Paris, peinte par Orsel. Dix-neuvième siècle.

Fig. 141.—Saint Michel remet dans le fourreau l’épée de la justice divine en présence du mystère de l’Incarnation, que l’ange Gabriel annonce à Marie, mère de Dieu. Fresque de l’église N.-D. de Lorette, à Paris, peinte par Orsel. Dix-neuvième siècle.

LSQUISSERà longs traits l’histoire de saint Michel, en évitant les détails trop fastidieux; montrer l’influence religieuse et sociale de l’Archange au sein des sociétés chrétiennes, sur les princes, les évêques, les prêtres et les moines, sur les guerriers, les magistrats, les savants, les artistes et les hommes du peuple; citer à l’appui de chaque assertion des faits empruntés le plus souvent au Mont-Saint-Michel, où le chef des milices célestes a, pour ainsi dire, élu domicile; faire ressortir les principaux caractères du culte de l’Archange au moment où il apparaît chez les différentes nations; en suivre le développement, la décadence, les phases diverses; voilà le but que s’est proposé l’auteur de ce modeste travail. Comme on a pu le remarquer, le nom de saint Michel a été populaire à plusieurs titres; dans l’antiquité, au moyen âge, dans les temps modernes, cet ange mystérieux, que Daniel appelait le «prince» de la nation élue, a toujours été nommé le protecteur de la Synagogue et de l’Église, le vainqueur du paganisme et de l’hérésie, le gardien des sépultures, le conducteur et le peseur des âmes, notre auxiliaire dans la tentation, le défenseur des monastères, des écoles et des asiles ouverts au repentir, le prince de l’air, le modèle de la chevalerie, et le bras de la France, le patron spécial de plusieurs confréries ou corporations ouvrières et marchandes, de telle église, de telle cité, particulièrement des places fortes, et, parfois, l’ange justicier, l’ange médecin. Cependant, si nous voulons y réfléchir, il est facile de voir que ces aspects divers d’un même culte se ramènent à un seul et unique fondement: saint Michel, l’ange des bons combats, estl’heureux contradicteur de Satan, le prince des ténèbres, l’ennemi juré de Dieu et des hommes; le nom seul de l’Archange est une belle et grande leçon de métaphysique et de morale: «Qui est semblable à Dieu!»

Un autre fait non moins important a été mis en évidence. Tous les peuples qui ont connu saint Michel l’ont honoré d’un culte spécial; l’Église grecque et l’Église latine, les chrétiens d’Orient et ceux d’Occident, les empereurs de Byzance et de Moscou, l’Italie, l’Allemagne, l’Angleterre, l’Irlande, l’Espagne et la France ont rivalisé de zèle pour élever des autels et bâtir des temples sous le vocable du prince de la milice céleste; mais, depuis les premières années du huitième siècle, le Mont-Saint-Michel au péril de la mer a été le foyer de cette dévotion universelle et le centre de ce mouvement imprimé au monde catholique. La France surtout, dans les jours de détresse et au moment du triomphe, a constamment fixé les yeux sur cette montagne, d’où semblait lui venir le secours du ciel, et vers laquelle devaient monter ses hymnes d’action de grâces.

A l’heure actuelle, une grave question se présente d’elle-même à l’esprit: le culte de saint Michel pourra-t-il jamais recouvrer son ancienne splendeur? De l’aveu de tout le monde, le nom de l’Archange est moins populaire depuis plusieurs siècles au sein de l’Église, et une décadence sensible s’est fait remarquer dans son culte, même après nos dernières manifestations religieuses. Il ne faut pas s’en étonner. La foi s’est affaiblie, la croyance au démon sapée dans sa base par le rationalisme moderne est chancelante dans les âmes; on ne croit plus guère à Satan, à ses pièges, à son enfer, et partant, on n’éprouve plus la nécessité de recourir à son céleste vainqueur. Ce nom, d’ailleurs, est désormais trop vulgaire pour nos oreilles délicates; ces grandes balances sont bien terribles pour un siècle devenu vieux, triste et sceptique, ayant surtout besoin de miséricorde et ne se trouvant pas à l’aise sous la garde d’un ange justicier, défenseur et vengeur des droits de Dieu. Les hommes n’ont plus de goût que pour les plaisirs, et rarement leurs pensées se portent vers les joies de la vie future; ils sont rongés par la plaie hideuse de l’indifférence, et pour eux tout ce qui dépasse les limites de la matière est incertain ou de peu


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