Chapter 7

«Li enfes futperilznommez«Por ceu que il fut en peril nez.»

«Li enfes futperilznommez«Por ceu que il fut en peril nez.»

«Li enfes futperilznommez«Por ceu que il fut en peril nez.»

Plus tard il se consacra au Seigneur, et chaque année il vint au Mont-Saint-Michel dire une messe en action de grâces. D’après le livre desMiracles de Notre-Dame, la sainte Vierge, que les pèlerins ne séparaient pas de l’Archange dans leur dévotion, intervint au moment où cette femme invoquait le secours du ciel, et une belle grisaille du quinzième siècle la représente apparaissant dans les airs escortée de deux anges aux ailes déployées; à sa droite on voit le Mont, au-dessous l’heureuse mère sauvée du naufrage, avec un petit enfant dans ses bras, et plus loin sur les grèves, trois hommes et deux femmes en costume de pèlerins, exprimant par leur attitude la joie, l’admiration et la reconnaissance dont ils sont pénétrés.

A la même époque se rapportent plusieurs guérisons merveilleuses; et c’est là une preuve évidente que saint Michel était alors honoré non seulement en sa qualité de conducteur des âmes, mais aussi comme ange médecin: fonction qu’il exerçait souvent au Mont Tombe de concert avec le bienheureux évêque d’Avranches. Saint Michelétait aussi vénéré comme l’ange du repentir, qui invitait les pécheurs à la pénitence et leur adressait parfois de vertes réprimandes. Enfin, sous un titre ou sous un autre, la dévotion envers le glorieux Archange faisait de jour en jour de nouveaux progrès, et le mont Tombe servait de centre principal à ce mouvement universel imprimé au monde catholique. Le sanctuaire dédié au prince de la milice céleste était en telle vénération que, dans la pensée des fidèles, la moindre irrévérence, la plus petite infidélité devait être suivie d’une punition exemplaire et même d’un châtiment terrible, tandis qu’un acte de piété, une prière faite en présence de l’autel était toujours accompagnée d’abondantes bénédictions. Malgré la vigilance des gardiens, les étrangers dégradaient les murs de la basilique et emportaient les débris qu’ils conservaient ensuite comme des reliques précieuses. Ces petites pierres, obtenues à force de supplications ou dérobées à l’insu des religieux, étaient pour ainsi dire autant d’assises sur lesquelles s’élevaient des églises et des oratoires sous le vocable de saint Michel. Les vieux manuscrits sont pleins de ces pensées; ils les expriment sous mille formes, mille allégories. La légende s’y mêle quelquefois à l’histoire; mais c’est toujours la même idée, la même conclusion qui jaillit lumineuse de tous ces récits: le culte du saint Archange occupait, au commencement du onzième siècle, une large part dans la piété des fidèles; de plus il exerça dès lors une salutaire influence au milieu de la société féodale.

Jamais peut-être la mission civilisatrice de l’Église n’aboutit à des résultats plus heureux que dans le cours de ce siècle. D’une part les conciles réunis sous la présidence des évêques amenèrent la trêve ou la paix de Dieu; d’un autre côté, les monastères firent participer le monde aux trésors de science qu’ils avaient recueillis pendant le dixième siècle. Dieu seul pouvait inspirer du respect et de la crainte à des hommes qui ne redoutaient rien, sinon la chute du ciel, et la religion devait servir de lien entre les maîtres qui se partageaient notre territoire et n’avaient souvent de commun que les intérêts de l’éternité. Saint Michel, l’ange tutélaire de la France, eut sa place dans cette œuvre de civilisation chrétienne; et non seulement son culte exerça une influence réelle dans l’ordre social, mais il contribua aussi au progrès des arts et des sciences. Plusieurs années avant la

[Pas d'image disponible.]Darin. lith Imp. P. Didot & Cⁱᵉ ParisMIRACLE DE LA VIERGE AU MONT-SAINT-MICHEL.Peinture en camaïeu desMiracles de Notre-Dame, ms. du XV.ᵉ siècle, n.º 9199 à la Bibl. Nat. de Paris.

Darin. lith Imp. P. Didot & Cⁱᵉ ParisMIRACLE DE LA VIERGE AU MONT-SAINT-MICHEL.Peinture en camaïeu desMiracles de Notre-Dame, ms. du XV.ᵉ siècle, n.º 9199 à la Bibl. Nat. de Paris.

Darin. lith Imp. P. Didot & Cⁱᵉ Paris

MIRACLE DE LA VIERGE AU MONT-SAINT-MICHEL.

Peinture en camaïeu desMiracles de Notre-Dame, ms. du XV.ᵉ siècle, n.º 9199 à la Bibl. Nat. de Paris.

construction des beaux édifices religieux de Rouen, de Lessay, de Caen, le Mont-Saint-Michel élevait en l’honneur de l’Archange la basilique romane qui servit de modèle à tant d’autres, avec l’église de Cérisy-la-Forêt bâtie à la même époque et sur le même plan.

Ce travail monumental était devenu nécessaire. Pendant que la dévotion envers le prince de la milice céleste se répandait de tous côtés, le sanctuaire qui était le centre de ce mouvement ne suffisait pas pour contenir la foule des pèlerins. Mais que de difficultés à surmonter! Quel génie assez puissant tenterait de construire sur ce rocher le vaste édifice que les circonstances rendaient indispensable? Où prendrait-on les ressources suffisantes pour l’exécution d’un projet si audacieux! La Providence avait tout disposé avec cette sagesse et cette bonté dont l’histoire du Mont-Saint-Michel nous a déjà fourni tant de preuves.

En 1017, Hildebert Iᵉʳ avait terminé sa courte mais glorieuse carrière. Mauger, évêque d’Avranches, voulut l’assister lui-même à ses derniers moments, et présider la cérémonie funèbre. Hildebert avait mérité cet honneur; car il se distingua par la sainteté de sa vie non moins que par l’éclat de ses talents. Le duc de Normandie, Richard II, traça son portrait en ces termes: «Il est encore à la fleur de l’âge; mais il brille par la vivacité de son esprit et il a dans ses mœurs la gravité d’un vieillard.» On lui donna son neveu pour successeur. Hildebert II marcha sur les traces de son oncle. Il fut le modèle des religieux et remplit toujours avec une grande fidélité les devoirs que sa charge lui imposait; sa douceur et sa bonté lui gagnèrent l’affection de ses enfants, et sa haute réputation de sainteté lui concilia l’estime des plus grands personnages de l’époque. De ce nombre était le duc des Normands, Richard II, surnomméle Bonpar ses contemporains. L’amitié qui l’unissait à Hildebert est demeurée célèbre; surtout elle a été féconde en grandes œuvres. On rapporte que le duc, pour témoigner à son ami la sincérité de son affection, et à cause de sa dévotion singulière envers le glorieux Archange, célébra dans l’église du Mont-Saint-Michel son mariage avec la princesse Judith. Hildebert présida la cérémonie en présence des deux cours de Normandie et de Bretagne.

Richard, voyant que l’église n’était pas digne du prince de la milice céleste, ni assez vaste pour les pèlerins, conçut le dessein généreux d’élever sur le mont Tombe un monument dont la grandeur, la hardiesse et la magnificence étonneraient les siècles futurs. Dès lors fut décidée la construction de cette basilique à laquelle travailleront les moines architectes, comme on les a nommés, les Hildebert, les Radulphe, les Ranulphe, les Roger, les Bernard, les Robert, les d’Estouteville, les de Lamps, et qui, malgré les ravages de l’incendie et les injures du temps, excitera de nos jours encore l’admiration des hommes de génie et l’enthousiasme des visiteurs. Les rois de France et d’Angleterre, les évêques et les seigneurs de ces deux royaumes, les pèlerins des différentes contrées de l’Europe apporteront le secours de leurs pieuses largesses; les architectes les plus distingués et les ouvriers les plus habiles épuiseront toutes les ressources de l’art pour construire et orner cette merveille de l’Occident; les pierres s’animeront sous le ciseau et s’épanouiront en riches feuillages, ou formeront des figures symboliques; le plein cintre du onzième siècle, avec sa noble simplicité, sera marié à l’ogive élégante et fleurie du quinzième siècle; pendant que les nefs s’arrondiront comme pour servir d’arcs de triomphe, l’abside ouvrira ses nombreux vitraux pour laisser descendre sur l’autel des flots de lumière, et la flèche prendra dans les airs son élan sublime; au sommet apparaîtra l’archange saint Michel dans l’attitude d’un guerrier, montrant le ciel d’une main et tenant de l’autre une épée flamboyante dont il menacera les ennemis de l’Église et de la France. C’est la jeunesse de l’art, avec sa naïveté et sa vigueur, unie à la maturité, avec sa richesse et ses raffinements.

Quand le vénérable Hildebert et son illustre ami, Richard II, commencèrent les travaux de construction, en 1020 ou 1022, les Normands avaient des rapports avec tous les pays chrétiens. En Espagne et en Italie, ils remportaient de brillantes victoires sur les Sarrasins et les Grecs; le souverain pontife, Benoît VIII, les appelait à son aide et le prince de Salerne leur envoyait de riches présents; le roi de France, Robert II, les attirait à sa cour et dans ses armées. A cette même époque, les pèlerinages au Saint-Sépulcre étaient nombreux, et plusieurs Normands entreprirent le voyage de la Palestine. Les bénédictins du Mont-Saint-Michel profitèrent de toutes ces circonstances pour connaître le progrès des arts en Europe et en Asie, et pour étudier les plus beaux monuments de l’architecture ancienne; puis, ce fut sans doute un humble moine dont la modestie nous a caché le nom, peut-être Bernard, Vidal ou Hildebert qui traça le plan de la nouvelle basilique, et aussitôt les ouvriers se mirent à l’œuvre.

[Pas d'image disponible.]Fig. 24.—Coupe longitudinale du Mont-Saint-Michel (de l’ouest à l’est).

Fig. 24.—Coupe longitudinale du Mont-Saint-Michel (de l’ouest à l’est).

Fig. 24.—Coupe longitudinale du Mont-Saint-Michel (de l’ouest à l’est).

Une idée semble dominer dans la conception de ce plan. Le grand combat fut livré jadis au plus haut des cieux, auprès du trône de l’Éternel. C’est pourquoi les peintres se sont plu à représenter l’Archange avec de grandes ailes, planant au sein des régions les plus pures, et les architectes ont choisi les sommets les plus hardis pour lui dresser des temples; ils auraient voulu placer ses autels là même où ils fixaient le lieu de sa victoire. Pour donner plus d’élévation à la basilique du Mont-Saint-Michel, les religieux n’entamèrent pas la crête du rocher (fig. 24); ils formèrent un vaste plateau assis au milieu sur la montagne et appuyé de chaque côté sur des murs, des piliers et des voûtes d’une solidité inébranlable. Cette plate-forme, qui devaitservir de base au sanctuaire de l’Archange, surmontait elle-même des cryptes souterraines dont la forme et la grandeur variaient selon les caprices du rocher.

Que de souvenirs se réveillent dans la mémoire du pèlerin quand il pénètre sous ces voûtes mystérieuses! Quelle histoire touchante est écrite sur chacune de ces pierres! Ici se trouve le cimetière où reposent, sous la garde de saint Michel, ces moines pieux et savants, qui vécurent de la vie des anges et étonnèrent le monde par l’étendue de leur savoir; plus loin est la chapelle dédiée à laVierge-Mèreque les fidèles dans leur culte n’ont jamais séparée de l’Archange. Sur le plateau artificiel, à une hauteur prodigieuse au-dessus des grèves, Hildebert et Richard firent jeter les fondements de la basilique. Elle imitait la forme d’une croix latine; la nef, qui mesurait sept travées, se distinguait par sa grandeur austère, et la partie supérieure était un des plus beaux chefs-d’œuvre de l’architecture romane. Déjà les travaux avançaient, la chapelle de Notre-Dame était achevée et l’église s’élevait avec rapidité, quand une mort inattendue vint ravir Hildebert à l’affection de Richard et des religieux. On était au 1ᵉʳ octobre 1023. Le vénérable abbé fut inhumé avec ses prédécesseurs dans le petit cimetière situé au chevet de la basilique. Sous le gouvernement d’Almod, de Théodoric et de Suppon, la construction fut plus d’une fois ralentie et même abandonnée; mais Radulphe de Beaumont, Ranulphe de Bayeux, les deux Roger et Bernard du Bec se mirent à l’œuvre avec activité, et sous la prélature de ce dernier, vers 1135, la basilique de l’Archange dominait majestueuse sur un socle de granit. Le célèbre Robert du Mont fit construire, du côté de l’ouest, la façade qui s’écroula dans la suite; au quinzième siècle et au seizième, le cardinal d’Estouteville, Guillaume et Jean de Lamps rebâtirent le chœur, qui avait été détruit par les flammes pendant la guerre contre les Anglais.

Il est difficile de se figurer l’aspect grandiose de cet édifice, que l’on peut appeler un poème de granit. Entre la nef romane et l’abside ogivale, une flèche élégante, sculptée avec délicatesse, s’élançait dans les airs et portait pour ainsi dire jusqu’au ciel l’image triomphante de l’Archange. Au jour des grandes solennités, neuf cloches faisaient entendre une suave harmonie, et appelaient à la prière les pèlerins

[Pas d'image disponible.]Fig. 25.—Vue générale de la face nord du Mont-Saint-Michel (état actuel).

Fig. 25.—Vue générale de la face nord du Mont-Saint-Michel (état actuel).

Fig. 25.—Vue générale de la face nord du Mont-Saint-Michel (état actuel).

disséminés sur les grèves. Quels étaient le génie, le courage et la puissance des religieux qui ont pu entreprendre sous les auspices de saint Michel et exécuter de si grandes merveilles! Avec quel éclat brillaient les sciences et les arts dans ces siècles de foi que l’impiété moderne regarde avec dédain! Rendons hommage aux humbles enfants de Saint-Benoît qui nous ont légué la basilique du Mont-Saint-Michel. Le temps et la révolution ont laissé en passant des traces profondes: la flèche qui portait la statue de l’Archange s’est écroulée sous les coups de la foudre; le beffroi n’existe plus avec ses neuf cloches, et les sept travées de la nef ont été réduites à quatre; les cryptes, en particulier l’oratoire de la Vierge portant le nom deNotre-Dame-Sous-Terre, la chapelle de Saint-Martin autrefois si vénérée, et le gracieuxsacellumde Saint-Étienne ont été destinés à des usages profanes; des spoliateurs ont fouillé les tombeaux, pillé le trésor et dispersé une grande partie des saintes reliques; cependant l’église avec sa nef romane et ses vieux murs rougis par les flammes, avec son abside ogivale et ses voûtes élancées, avec ses mille clochetons et son escalier en dentelle de granit, reste toujours un des chefs-d’œuvre les plus admirables et l’une des créations les plus hardies de l’architecture et du génie du moyen âge; seule elle suffirait non seulement pour attirer au Mont-Saint-Michel des milliers de pèlerins, mais aussi pour prouver l’influence que le culte de l’Archange exerça dans le cours du onzième siècle. En effet, cette basilique nous laisse deviner quelle fut alors la glorieuse destinée du mont Tombe. Non seulement la religion, les arts, les sciences fleurissaient à la fois dans ce «parterre» céleste; mais la France, l’Angleterre, l’Italie, la Belgique, l’Allemagne, la Russie et les autres contrées de l’Europe, marchant sur les traces des bénédictins, élevaient des autels en l’honneur du prince des milices angéliques.

Cette influence produisit des effets non moins remarquables sur la société féodale. Tour à tour les rois d’Angleterre et de France, les ducs de Normandie et de Bretagne rendirent hommage à celui qu’ils appelaient «Monseigneur saint Michel, le grand prévôt du paradis, le vice-roi des armées du Seigneur,» et placèrent leurs États sous sa puissante protection. Ainsi, dès les premières années du onzième siècle, le roi

[Pas d'image disponible.]Fig. 26.—Vue générale de la face ouest du Mont-Saint-Michel (état actuel).

Fig. 26.—Vue générale de la face ouest du Mont-Saint-Michel (état actuel).

Fig. 26.—Vue générale de la face ouest du Mont-Saint-Michel (état actuel).

des Anglais, Ethelred, ayant envoyé une armée pour ravager les terres de son beau-frère, le duc Richard, dont il croyait avoir à se plaindre, recommanda au chef de l’expédition et à tous les soldats d’épargner le sanctuaire de l’Archange: «Gardez-vous, leur dit-il, d’attaquer la montagne de saint Michel; un lieu sisaintet sivénéréne doit pas être la proie des flammes.» A l’exemple du concile de Mayence tenu en 813, une assemblée générale ordonna de célébrer la fête de l’Archange avec pompe dans les églises de la Grande-Bretagne. Pour se préparer à la solennité, tout chrétien qui avait l’âge requis devait jeûner trois fois au pain et à l’eau; pendant ces jours de pénitence, les fidèles allaient pieds nus en procession et confessaient leurs péchés, afin de se réconcilier avec Dieu; l’usage d’aliments gras ne pouvait être autorisé et pour toute nourriture on mangeait des racines crues; le travail cessait dans l’étendue du royaume. Chacun devait observer ces ordonnances, s’il ne voulait encourir des peines sévères: les riches seigneurs versaient 130 shillings dans le trésor des pauvres, les hommes libres payaient 30 sous d’amende, et les serviteurs étaient fustigés toutes les fois qu’ils rompaient le jeûne prescrit.

Les ducs des Normands ne furent pas moins dévots à saint Michel que les rois d’Angleterre. Richard ajouta aux possessions des bénédictins plusieurs riches domaines de ses États. Les lettres de donation nous peignent la piété, la confiance et l’humilité du prince: «Quand nous donnons à Dieu, dit-il, ce n’est pas avec nos trésors, mais avec les siens que nous faisons l’aumône, car ce que nous avons nous le tenons de lui; un verre d’eau froide et un denier suffisent pour nous mériter une éternelle récompense; ainsi nous échangeons des richesses terrestres et périssables pour des biens célestes et immortels. Avec une obole, la veuve de l’Évangile put acheter le paradis, et Zachée obtint son pardon en donnant la moitié de ses biens.»

La charte de Richard II contient des détails importants sur l’organisation du Mont-Saint-Michel à l’époque féodale. Le prince donna aux religieux l’église dédiée à saint Pierre et située sur le versant de la montagne, à la condition expresse qu’on y placerait des clercs dont la principale occupation serait de prier pour son salut et celui de ses descendants. Si l’un d’entre eux remplissait mal ses fonctions, l’abbé avait

[Pas d'image disponible.]Fig. 27.—Vue générale de la face est du Mont-Saint-Michel (Restauration).

Fig. 27.—Vue générale de la face est du Mont-Saint-Michel (Restauration).

Fig. 27.—Vue générale de la face est du Mont-Saint-Michel (Restauration).

le droit de lui interdire l’office divin, et même de le déposer et de substituer quelqu’un à sa place s’il ne revenait à résipiscence. Tous les privilèges dont le monastère jouissait avec l’assentiment du Pontife romain étaient renouvelés à perpétuité. Les abbés pouvaient, sans recourir aux ducs de Normandie ni aux évêques d’Avranches, gouverner la ville d’après les lois établies, juger les coupables, clercs ou laïcs, et les punir selon la grièveté de leurs délits; en un mot, ils étaient investis du même droit que les plus puissants seigneurs féodaux du moyen âge. S’ils négligeaient le soin des âmes qui leur étaient confiées, l’évêque ou toute autre personne craignant Dieu devait en avertir le chef de la province, qui, de concert avec l’archevêque de Rouen et ses autres conseillers, prendrait des mesures pour réprimer un tel désordre. Les moines et les clercs pouvaient encore, d’après l’usage déjà établi, recevoir les saints ordres des mains du pontife qu’ils auraient eux-mêmes désigné; de plus, ils avaient la liberté de se faire ordonner chez le prélat consécrateur, ou dans leur propre monastère.

Richard II transmit avec son héritage sa foi et sa piété à ses deux enfants, Richard III et Robert le Libéral que les annalistes ont surnommé Robert le Diable, parce que, disent-ils, «il estoit grandement fougueux et brave dans les combats.» Les deux frères aimaient à visiter le Mont-Saint-Michel, et protégeaient les pèlerins qui traversaient la province soumise à leur domination; Robert surtout ne mit point de bornes à sa libéralité, et sa confiance envers le glorieux Archange se manifesta en maintes occasions. Ce terrible guerrier, qui fondait sur l’ennemi avec la rapidité de l’éclair, et frappait sans pitié ceux qui le provoquaient au combat, s’adoucissait et accordait la vie aux vaincus, dès qu’on lui demandait grâce au nom de saint Michel. On rapporte que, l’an 1030, Alain III, duc des Bretons, vint au mont Tombe accomplir son pèlerinage avec sa mère, Avoise, son frère, l’archevêque de Dol et une suite nombreuse. Peu de temps après, il refusa l’hommage qu’il devait à Robert et lança une armée sur le territoire des Normands; mais vaincu par Néel et Auvray le Géant, il implora la clémence de son ennemi par l’entremise d’Almod qui gouvernait l’abbaye depuis la mort d’Hildebert II. Le duc de Normandie, qui était venu en personne se mettre à la tête de ses soldats,pendant que Rabel, chef de l’escadre, tentait une attaque par mer, accepta une entrevue au Mont-Saint-Michel où Alain se rendit avec Robert, archevêque de Rouen. Le prélat, qui était l’oncle des deux rivaux, joignit ses supplications aux prières d’Alain et obtint le pardon du coupable. Robert le Libéral, non content de rendre la liberté à son captif, lui offrit son amitié au nom de saint Michel et signa un traité d’alliance avec lui: «Les dits ducs, ajoute Louis de Camps, demeurèrent le reste de leur vie fort bons amis. L’archevêque de Rouen, Robert, et notre abbé Almod contribuèrent beaucoup à cette paix et encore plusle saint Archange, à qui seul en fut rapportée la gloire.» En témoignage de sa reconnaissance, Alain ratifia les donations que ses prédécesseurs avaient faites aux religieux et y ajouta d’autres domaines d’une grande valeur. La charte qu’il signa lui-même avec l’évêque de Dol, l’évêque de Rennes, et plusieurs autres seigneurs, n’a pas au point de vue de l’histoire une portée égale à celle de Richard II; cependant il existe plus d’un trait de ressemblance entre ces documents: dans l’un et l’autre c’est la même poésie, la même foi, la même piété. Alain commence par invoquer le témoignage des divines Écritures qui nous engagent à échanger nos biens terrestres pour les richesses du ciel, et nous assurent que l’aumône efface le péché; ensuite il énumère les faveurs qu’il accorde au Mont-Saint-Michel; puis il termine en menaçant de la mort éternelle tous ceux qui oseraient dans la suite contrevenir à ses volontés.

Le mouvement qui portait l’Angleterre et la France vers le sanctuaire de l’Archange se communiqua aux autres nations, et un comte d’Allemagne, nommé Louis, vint au Mont pour prier saint Michel. A son retour, il tomba malade dans un monastère du pays de Sens, demanda l’habit religieux et mourut après sa profession. Cette influence était due avant tout à la dévotion des peuples pour le prince de la milice céleste; mais il faut en attribuer une part aux enfants de saint Benoît. Almod se démit de sa charge en 1031 et mourut deux ans plus tard dans l’abbaye de Cérisy-la-Forêt où il fut inhumé. Son successeur appelé Théodoric, neveu de Guillaume de Fécamp et ancien abbé de Jumièges, fut enlevé à l’affection de ses religieux peu de temps après son élection; sa prudence et sa bonté lui avaient conciliétous les esprits et gagné tous les cœurs. De 1033 à 1048, la crosse abbatiale fut déposée entre les mains de Suppon. Ce religieux n’avait pas obtenu le gouvernement du monastère à la mort d’Hildebert II, malgré les désirs de Richard, duc de Normandie; mais cette fois, grâce au crédit et à la protection de ses amis, surtout de l’abbé de Fécamp, il vit toutes les difficultés s’aplanir et il put prendre possession de la stalle que ses prédécesseurs avaient occupée avec tant de distinction. Romain d’origine, Suppon joignait à l’habileté une grande expérience des affaires, beaucoup de générosité, de l’amour pour les sciences et les arts, une certaine souplesse de caractère, en un mot, toutes les qualités nécessaires pour calmer les inquiétudes que l’élection d’un étranger avait fait naître dans l’esprit des bénédictins normands; il sut même gagner ceux-ci par des présents de valeur, «tellement, dit dom Huynes, que par son bon mesnage il s’acquist leur bienveillance.» Son premier soin fut d’entretenir le goût de l’étude parmi les religieux, et dans ce but, il enrichit la bibliothèque de plusieurs livres précieux. Ces manuscrits et les autres de la même époque nous prouvent que les sept arts libéraux, la grammaire, la dialectique, la rhétorique, l’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie, avaient trouvé un asile au Mont-Saint-Michel. C’est pourquoi des savants illustres entretenaient des relations avec les enfants de saint Benoît, ou faisaient le voyage du mont Tombe.

Sous la prélature de Suppon, le célèbre Lanfranc, que les auteurs de l’Histoire littéraire de la Franceappellent «le plus sçavant homme et l’une des plus grandes lumières de son siècle,» vint d’Italie en France «avec une bande d’étudiants, tous gents de mérite, qui s’étoient attachés à lui,» et vers l’an 1040 il se fixa dans la ville d’Avranches pour y enseigner les lettres à une foule de disciples avides d’entendre sa parole.

L’histoire ne donne pas de détails précis sur ses rapports avec le Mont-Saint-Michel soit pendant son séjour à Avranches, soit plus tard quand il fut prieur du Bec, abbé de Caen, ou archevêque de Cantorbéry; mais il est certain que les religieux prirent part à ses grandes luttes contre Bérenger et s’intéressèrent à ses triomphes; l’un d’eux composa même une dissertation savante pour démontrer la présenceréelle de Notre-Seigneur dans la sainte Eucharistie. Les fragments qui restent de ce travail contiennent plusieurs arguments tirés de la tradition chrétienne et de la croyance universelle de l’Église en faveur du dogme que Bérenger attaquait. On trouve également dans les manuscrits du Mont une copie de la profession de foi que celui-ci dut prononcer après l’une de ses rétractations.

Il existe des documents plus nombreux sur les relations intimes de saint Anselme avec deux religieux de cette époque, Robert de Tombelaine et saint Anastase. Robert qui, au témoignage d’Orderic Vital, était remarquable par sa piété, sa sagesse et sa science, avait embrassé la vie monastique dans les dernières années de la prélature d’Almod; il s’était distingué entre tous les bénédictins par son habileté dans la dialectique et avait mérité le nom de «sophiste,» qui désignait alors un rhéteur expérimenté et un philosophe profond. Anastase, vénitien d’origine, ne le cédait en rien à Robert pour le talent, l’éloquence, l’intégrité des mœurs et l’aménité du caractère; il était aussi très versé dans les langues grecque et latine. D’après son historien, nommé Gautier, il dut arriver au Mont-Saint-Michel vers le milieu du onzième siècle; il y reçut l’habit religieux, mais il se retira ensuite à une petite distance de l’abbaye, sur le rocher de Tombelaine, et choisit pour habitation une antique chapelle dédiée à la mère de Dieu. Robert avec lequel il était lié d’étroite amitié, alla sans doute le visiter souvent et peut-être partagea-t-il sa solitude; des historiens croient aussi qu’il y composa sous ses yeux et à sa demande leCommentaire sur le Cantique des Cantiques. On expliquerait de la sorte pourquoi il est connu sous le nom de Robert de Tombelaine.

Quand saint Anselme séjourna dans la ville d’Avranches, il fit la connaissance de Robert, et, à partir de ce moment, il entretint avec lui des rapports particuliers que le temps et la séparation ne purent jamais altérer; il ne rechercha pas moins l’amitié d’Anastase pour lequel il avait une profonde vénération et qu’il regardait déjà comme un homme d’une éminente sainteté. Laissons-le plutôt nous dévoiler lui-même l’affection que son âme délicate et pure éprouvait pour ses deux amis. Quelques années avant son élévation sur le siège de Cantorbéry, étant alors au monastère du Bec, il écrivait à Robertde Tombelaine: «Intrépide soldat de Dieu, et ami bien cher à mon cœur, quand je compare vos progrès généreux à ma lâcheté stérile, votre sainteté me laisse à peine la hardiesse de vous rappeler le souvenir de notre amitié. En effet dans une vie tiède comme la mienne, il n’est point d’acte qui puisse entrer en comparaison avec les bienfaits que votre affection me procure, et c’est pourquoi je rougis non seulement de vous réclamer la dette de l’amitié, mais encore d’être appelé votre ami. Cependant je ne puis voir les autres marcher d’un pas si rapide dans le chemin du ciel, tandis que le poids de mes péchés et ma froideur naturelle paralysent mes efforts, sans me sentir vivement pressé au fond de l’âme d’appeler à mon secours ceux qui marchent devant moi, non point pour qu’ils m’attendent en ralentissant leur course, mais afin qu’ils m’entraînent avec eux en excitant ma paresse. Puisque mes prières sont nulles ou de peu de valeur pour moi, puis-je présumer qu’elles vous soient de quelque utilité? Veuillez donc les rendre efficaces et pour vous et pour moi, en y joignant la vertu de vos propres supplications. Voici le désir de mon cœur et la prière de mes lèvres: que Dieu ne m’accorde jamais aucune faveur sans vous la faire partager avec moi. Ainsi donc, ô vous si digne d’être aimé et plus digne encore d’être vénéré, soyez certain que toute ma vie je garderai les mêmes sentiments, et mettez tous vos soins à perfectionner en moi cette charité qui sera votre œuvre. Oui, je le sais, ce que vous demanderez pour votre frère, vous l’obtiendrez; mais, ne l’oubliez pas de votre côté, tous les bienfaits qui me seront accordés vous appartiendront à vous-même. Pour plus de sûreté, je vous prie, je vous supplie de me recommander à ce saint homme Anastase dans la société duquel vous avez le bonheur de vivre. Faites-moi connaître à lui autant que l’absence le permet; accordez-moi la moitié de son affection pour vous, et partagez avec lui l’amitié que je vous porte. Puissions-nous désormais vivre par vous et avec vous, de telle sorte que je l’aime et le vénère comme un autre Robert et qu’il me regarde aussi comme son serviteur Anselme. Dans mon indignité, je n’ose demander ce qui est pourtant l’objet de mes vœux, c’est-à-dire d’être uni comme un second Robert avec Anastase, et de le voir jouir de moi comme d’un autre vous-même. Sa renommée, semblable à un parfum délicieux, embaume déjàcette contrée; et plus elle est suave à mon âme, plus je me sens enflammé du désir de le connaître et de l’aimer. Sa pensée ne me quitte pas, et je m’y attache de toute mon âme depuis que l’on m’a raconté sa vie. Prions ensemble, afin que cette affection croisse toujours dans la mesure où elle peut augmenter dans le Seigneur. Salut à vous deux, amis si chers.»

A la fin de sa lettre, Anselme engageait Robert et Anastase à continuer ensemble leur pèlerinage au milieu de la Babylone terrestre et à jouir toujours de la même intimité, en attendant les joies de la Jérusalem céleste. Ce vœu ne fut point exaucé; car les deux amis ne devaient pas avoir la même destinée ici-bas. Anastase quitta sa chère solitude aux instances de Hugues, abbé de Cluny, qui le pressait d’entrer dans son monastère; ensuite à la demande du pape Grégoire VII, il alla prêcher l’Évangile aux Sarrasins d’Espagne. De retour en France, il se retira dans un lieu solitaire sur les Pyrénées; et après y avoir vécu quelque temps, il se dirigea de nouveau vers Cluny. Il ne devait pas atteindre le terme de son voyage; il mourut à Doydes dans l’ancien diocèse de Rieux. On a de lui unelettresur la sainte Eucharistie, dans laquelle il est démontré par le témoignage de l’Écriture et des Pères que le corps du Sauveur, né de la Vierge Marie, est présent au sacrement de nos autels non pas en figure, mais en réalité.

Robert fut chargé avec cinq religieux du Mont de rétablir le monastère de Saint-Vigor, à côté de Bayeux dont l’évêque était alors le célèbre Odon, frère utérin de Guillaume le Conquérant. Bientôt il quitta ses religieux et se rendit à Rome, où le pape Grégoire VII le reçut avec distinction et le retint auprès de lui. A la mort du pontife, Robert de Tombelaine retourna au Mont-Saint-Michel et y termina ses jours vers l’an 1090. Des nombreux ouvrages qu’il composa, il reste, outre sonCommentaire sur le Cantique des Cantiques, une lettre adressée aux moines du Mont. Le style de Robert est facile, clair, animé et suppose une haute culture intellectuelle. L’explication duCantique des Cantiquesest pleine d’onction et de piété, et prouve que l’auteur mérite le nom d’homme «religieux et sage,» qu’on s’accorde à lui donner. Dans sa lettre, Robert fait la relation d’une maladie qui, pendant plusieurs jours, tourmenta un religieux de Saint-Vigor et fournit à son supérieurl’occasion d’exercer sa douceur et sa patience. Dans les accès du mal, l’infortuné serrait les poings avec force et se roulait sur son lit; il avait les yeux hagards et jetait de l’écume par la bouche. Il croyait assister au jugement de Dieu, où des voix terribles prononçaient sa sentence de condamnation. Un homme noir accompagné de deux monstres, lui apparut et fixa sur lui des yeux flamboyants. Mais le malade fit trois signes de croix et fut délivré du cauchemar qui l’oppressait. Le trait suivant suffirait pour faire l’éloge des écrits de Robert: plusieurs savants

[Pas d'image disponible.]Fig. 28.—Le Mont-Saint-Michel en Cornouailles (Angleterre).

Fig. 28.—Le Mont-Saint-Michel en Cornouailles (Angleterre).

Fig. 28.—Le Mont-Saint-Michel en Cornouailles (Angleterre).

ont trouvé leCommentaire sur le Cantique des Cantiquesdigne du pape saint Grégoire; quelques-uns même l’ont attribué à ce pontife et publié sous son nom.

Il est facile de comprendre quel attrait le Mont-Saint-Michel devait offrir aux âmes pures et élevées, quand les Robert y faisaient fleurir la piété et la science. Aussi pendant que saint Anastase accouraient d’Italie se ranger sous la bannière de l’Archange, des guerriers bretons et normands renonçaient aux hasards des combats et quittaient la cotte de maille pour revêtir le froc du moine bénédictin; de ce nombre fut le brave Néel, vicomte du Cotentin, qui s’engagea en qualité de simplefrère sous la règle de saint Benoît, vécut d’une vie toute d’obéissance et fut inhumé après sa mort dans la chapelle de saint Martin, où reposaient Conan, Geoffroy, Rolland et Norgot. Deux autres seigneurs, nommés Guillaume et Acelin, suivirent son exemple. Vers le même temps, Édouard le Confesseur, fils du roi Éthelred et d’une princesse normande, mit ses États sous la protection du glorieux Archange auquel il avait confié son salut et sa vie, pendant les longues années d’exil passées sur le territoire français; de plus il fit aux bénédictins l’abandon complet de Saint-Michel-du-Mont en Cornouailles (fig. 28), avec les villes, châteaux-forts, terres, moulins, ports de mer qui dépendaient de l’abbaye. Dans une charte signée de la main du roi lui-même et contresignée par l’archevêque de Rouen et les évêques de Coutances et de Lisieux, le pieux monarque s’exprimait en ces termes: «Au nom de la sainte et indivisible Trinité, pour la rémission de mes fautes et le salut de mes proches, moi Édouard, par la grâce de Dieu roi des Anglais,j’ai donné au puissant Archange, à l’usage des religieux,... Saint-Michel et toutes ses dépendances... Que le poids de l’anathème et de la vengeance divine pèse à jamais sur la tête des coupables qui ne respecteraient pas la présente donation.»

Ces traits suffisent pour montrer l’influence du culte de saint Michel au onzième siècle. C’est au chef de la milice du Seigneur que les suzerains et les grands vassaux font hommage de leurs richesses; c’est en l’honneur du prince de l’air qu’un temple magnifique est élevé au sommet du mont Tombe; c’est au nom du belliqueux Archange que Robert le Libéral pardonne à son ennemi; c’est sous la protection de l’ange de la lumière que les sciences fleurissent, et sous son aile que naissent et grandissent les plus saintes amitiés.

Ilse glisse presque toujours des imperfections dans les œuvres où la main de l’homme prête son concours à l’action de Dieu; il ne faut donc pas être surpris de découvrir des ombres dans le tableau qui vient d’être esquissé. Plus d’une fois, les ducs de Normandie, oubliant leur rôle de simples protecteurs, imposèrent à l’abbaye des supérieurs de leur choix, au mépris des conventions les plus sacrées et surtout au détriment de la paix et de la prospérité du Mont-Saint-Michel.

Suppon, avons-nous dit, s’efforça d’abord de faire oublier ce qu’il y avait d’irrégulier dans son élection; outre les volumes dont il enrichit la bibliothèque, il donna au trésor de l’église des reliques précieuses et des vases ciselés avec art. Parmi ces présents, on remarquait une partie du bras de saint Laurent, que Robert du Mont fit enfermer plus tard dans un reliquaire d’argent doré; un os de saint Agapit, et le chef de saint Innocent, martyr de la légion Thébaine; un crucifix, deux anges en argent, et un calice d’une grande valeur. Tous ces dons étaient offerts au prince de la milice céleste, par son fidèle et dévot serviteur, le frère Suppon.

Cependant, les qualités qui avaient concilié à Suppon les suffrages des bénédictins, furent la cause de sa disgrâce. Quand il se vit à la tête d’une riche abbaye, il changea sa générosité habituelle en véritable prodigalité; pour subvenir à ses dépenses excessives, il fut obligé de vendre ou d’aliéner une partie des biens du monastère; ce qu’il fit de sa propre autorité, sans prendre conseil des religieux: «Pour ces noyses, dit dom Huynes, il fut déposé de sa charge et s’en retourna en Lombardie, où il mourut le quatriesme de novembre, l’an mil soixante et un, et fut enterré en son ancien monastère.» Il avait gouverné le Mont-Saint-Michel l’espace de quinze années, de 1033 à 1048. Dès que Guillaume, duc de Normandie, connut le départ de Suppon, il lui désigna lui-même un successeur. Cet acte arbitraire, qui dénotait si bien le caractère du prince, était une atteinte à la liberté des bénédictins, et pouvait avoir de fâcheuses conséquences; mais le nouvel abbé semblait justifier le choix de Guillaume par ses vertus et l’éclat de sa naissance. Il se nommait Radulphe de Beaumont, et appartenait à l’une des plus illustres familles de l’époque; il avait été religieux de Fécamp et gardien de Bernay, où il s’était acquis la réputation d’un homme zélé, sage et prudent. Après avoir rétabli la paix dans le monastère, il réunit les pieuses largesses de Néel, d’Acelin et des autres seigneurs qui avaient revêtu l’habit de saint Benoît, et les fit servir aux travaux de construction entrepris par Hildebert et Richard. On lui doit les piliers romans et les arcs triomphaux qui soutiennent encore aujourd’hui la tour de la basilique.

La prélature de Radulphe fut couronnée par un événement qui peut nous initier à la connaissance de cette époque. L’heure n’était pas encore venue où les croisés devaient entreprendre la conquête du Saint-Sépulcre; mais le mouvement qui, pendant plusieurs siècles, ébranla l’Europe, commençait à se manifester, et déjà un grand nombre de pèlerins affrontaient les dangers d’un voyage long et difficile pour visiter le tombeau du Sauveur. L’abbé du Mont-Saint-Michel, cédant à l’attrait de sa piété et à l’élan de sa foi, quitta la Normandie avec plusieurs religieux et s’embarqua pour la Palestine. Le navire qui les portait aborda dans l’île de Chypre, où une épreuve sensible leur était réservée: l’un des chefs de la caravane, l’abbé Théodoric, épuisé par l’âge et la fatigue, mourut dans un monastère dédié à saint Nicolas; en expirant, il dit qu’il allait faire son entrée dans la céleste Jérusalem au moment où il se proposait de pénétrer dans la Jérusalem terrestre. Après lui avoir rendu les honneurs de la sépulture, les pèlerins normands continuèrent leur voyage et arrivèrent dans la cité sainte, en juillet 1058; le 29 du même mois, Radulphe de Beaumont fut atteint d’une maladie mortelle qui l’emporta en quelques heures. La nouvelle de ce décès ne parvint que longtemps après au Mont-Saint-Michel; ce qui explique pourquoi deux ans s’écoulèrent avant la nomination de son successeur.

Ranulphe de Bayeux, qui avait gouverné le Mont pendant l’absence de Radulphe de Beaumont, fut élu par les religieux en 1060. Cetteprélature est l’une des plus longues et des plus glorieuses que nous offre l’histoire du Mont-Saint-Michel. Ranulphe développa une grande activité pour continuer les travaux que ses prédécesseurs avaient entrepris. «Pendant le temps qu’il fut abbé, dit dom Huynes, il fit faire la nef de l’église, laquelle plusieurs fois a esté réédifiée tantost d’un costé tantost de l’autre, et fit plusieurs autres belles choses qui ne se voyent plus.» Il disposa dans les cryptes un cimetière pour l’inhumation des moines, et, comme à cette époque la Normandie était sans cesse exposée aux attaques du dehors, il fortifia l’abbaye surtout du côté du septentrion. De plus, à l’exemple des seigneurs féodaux chargés de défendre eux-mêmes leurs domaines et de protéger la vie ou la liberté des arrière-vassaux, il prit les moyens indispensables pour la sûreté du monastère et de la ville. Son zèle ne s’arrêta pas à ces mesures de prudence. Les clercs et les habitants du Mont, obligés de se rendre à Avranches pour paraître devant l’officialité, étaient exposés à mille vexations et à mille dangers, surtout de la part des Bretons. Ranulphe porta des plaintes à l’évêque, Jean de Bayeux. Celui-ci accueillit sa demande avec bienveillance, et lui conféra les pouvoirs d’archidiacre avec le droit de juger les affaires litigieuses qui seraient dévolues à son tribunal, excepté les causes majeures, par exemple la dissolution des mariages et les épreuves par le fer chaud. En retour, l’abbé du Mont-Saint-Michel devait donner chaque année à l’évêque, le jour de la Purification de la Vierge, un vêtement complet, trois livres d’encens, autant de poivre, et six tablettes de cire avec trois cierges; les religieux s’engageaient aussi à porter tous les ans le chef de saint Aubert à la cathédrale d’Avranches. Les annalistes rapportent que dans ces processions Dieu se plaisait à manifester la gloire de son serviteur par des prodiges éclatants. Un jour, disent-ils, les religieux, après avoir célébré la messe dans l’église de Saint-André, parcoururent selon la coutume les principales rues de la ville, avant de reprendre le chemin du Mont; parmi les fidèles qui se pressaient sur leur passage pour vénérer les précieuses reliques, une femme paralysée fut guérie par l’ombre de saint Aubert. Ce miracle, opéré à la vue d’une grande multitude, servit encore à augmenter la vénération qui entourait la mémoire de l’illustre fondateur du Mont-Saint-Michel.

[Pas d'image disponible.]Fig. 29.—Le duc Guillaume et son armée viennent au Mont-Saint-Michel. Fragment de laTapisserie de Bayeux.

Fig. 29.—Le duc Guillaume et son armée viennent au Mont-Saint-Michel. Fragment de laTapisserie de Bayeux.

Fig. 29.—Le duc Guillaume et son armée viennent au Mont-Saint-Michel. Fragment de laTapisserie de Bayeux.

La dignité, conférée à Ranulphe, fut transmise à ses successeurs, et, comme l’attestent les actes et les sceaux qui nous ont été conservés, les abbés du Mont rendirent longtemps la justice, et possédèrent plusieurs privilèges ou exemptions, qui suffisent pour nous prouver toute l’influence dont ils jouissaient, soit auprès des évêques, soit dans les cours de Normandie et d’Angleterre. Cette influence se manifesta surtout dans les graves événements qui accompagnèrent et suivirent la conquête de 1066.

Pendant les premières années de la prélature de Ranulphe, l’Angleterre vécut en assez bonne intelligence avec la Normandie, et les deux princes qui devaient bientôt se mesurer dans les plaines d’Hastings firent ensemble le voyage du Mont-Saint-Michel. On les vit à la tête des guerriers normands chevaucher côte à côte dans les chemins qui conduisaient d’Avranches au mont Tombe. Leur entretien était amical, et ils égayaient leurs compagnons d’armes par des saillies vives et spirituelles. Ce défilé est représenté sur la fameuse tapisserie de Bayeux, dite de la reine Mathilde (fig. 29). Le Mont-Saint-Michel y apparaît dans le lointain sur une éminence; les seigneurs de la suite de Guillaume portent un casque muni d’un nasal immobile et sont couverts d’une cotte de mailles qui descend des épaules aux genoux; les autres soldats sont coiffés d’un bonnet et vêtus d’une tunique: tous ont pour armes des boucliers, des épées et des lances, à l’exception d’un seul qui tient une massue à la main; la croix est figurée sur l’étendard, et une inscription en latin porte ces mots:


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