IIILA VOCATION DE SAUL

A Damas, pendant trois jours, Saul resta frappé de cécité. Il ne mangea ni ne but.

Était-ce l’éblouissement de la Lumière qui avait paralysé ses yeux ? On peut croire plutôt que cette infirmité lui laissait une touche palpable de la Présence divine. Il dut y sentir une punition trop juste, et se demanda si elle ne durerait pas toute sa vie. Mais, aussi bien qu’il s’était soumis à la vision — et il aurait pu lui résister jusqu’au bout — il accepta son humiliante disgrâce comme une épreuve pleine de douceur. Ne méritait-il pas la mort éternelle, la part des impies ? Il avait été comme Israël, unaveuglelamentable. Qu’importait la vue extérieure, puisqu’au dedans le voile était tombé ! Le regard du Christ, sa voix, la gloire de sa Personne demeuraient au fond de lui et le consolaient de l’univers perdu.

Trois jours il jeûna ; bien qu’il dût être brûlé de soif, pas une goutte d’eau ne mouilla ses lèvres. Il pria en silence.

Trois jours et trois nuits de solitude avec l’unique et sublime Image. Joie de savoir et d’aimer ; extase dans la Vérité qui se donne ; remords de s’être, jusque-là, trompé affreusement.

Quel fut alors le travail de sa méditation, personne, si Paul l’a révélé, ne l’a redit. Certains mots des Épîtres nous aident, par éclairs, à suivre les chemins de ses pensées probables.

Il connaissait le Christ, Seigneur des vivants, Maître de la mort. Le Fils de Dieu — car Il l’était — avait pris « la forme d’un esclave, en devenant semblable aux hommes » ; il s’était anéanti, « obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix[103]». Et il était mort pour des impies.

[103]Philipp.II, 7-8.

[103]Philipp.II, 7-8.

« A peine, se disait Paul, si l’on trouverait quelqu’un qui consente à mourir pour un juste[104]. Et le Christ est mort pour moi, pécheur, afin que j’aie en Lui la vie suprême. »

[104]Rom.V, 7.

[104]Rom.V, 7.

Si le Seigneur l’avait aimé jusqu’à mourir, s’il s’était montré à lui, misérable, à lui qui le détestait, n’était-ce pas afin qu’il adhérât de toutes ses forces au mystère de sa Présence et l’imitât comme l’imitaient les fidèles persécutés par lui ? Sur-le-champ Paul se jura que rien « ni mort, ni vie, ni anges, ni principautés, ni choses présentes, ni choses futures, ni les puissances, ni la hauteur, ni la profondeur, ni rien de créé ne le séparerait jamais de l’amour du Christ[105]».

[105]Rom.VIII, 38-39.

[105]Rom.VIII, 38-39.

Mais reçut-il, dès ces moments-là, une pleine connaissance de toute vérité ? Dans une autre révélation, à Damas, Jésus lui dira :

« [Je t’ai choisi] pour témoin des choses que tu as vues etde celles où je t’apparaîtrai. »

Les visions qu’il eut ensuite, la science de la foi qu’il développa auprès des Apôtres eux-mêmes, la continuité de l’inspiration et sa propre expérience achevèrent en lui « son évangile ». Pour l’heure, l’évidence de l’essentiel lui suffisait ; et à quoi bon se démontrer ce qu’il était certain d’avoir vu ?

D’autre part, s’abîma-t-il dans la douleur de son égarement ? Il avait honni, blasphémé le Saint, tourmenté ceux qui l’aimaient. Pleura-t-il, autant que Pierre, l’énormeoffensequ’une vie ne saurait expier ? Il écrira, de longues années après, à Timothée :

« Dieu a eu pitié de moi, parce que j’avais agi sans le savoir, n’ayant pas la foi[106]. »

[106]ITim.I, 13.

[106]ITim.I, 13.

Il s’abaissa dans l’humilité ; mais il n’était pas homme à triturer longuement ses remords. Le remords, c’est le passé qui continue, et Paul se tendait vers l’avenir. Simplement il glorifiera Dieu de la merveille opérée en son cœur ignorant. Il s’étonna d’être devenu, d’un seul coup, si simple. Tout, même le repentir, était simplifié dans sa vie.

Une idée pourtant dut angoisser le dialecticien qui persistait en lui, le Juif zélateur des traditions. Il avait cru la Loi parfaite, règle d’or sans alliage, testament éternel. Tout novateur ne pouvait être qu’un menteur ; les disciples de Jésus avaient mérité sa haine en tant qu’il les supposait ennemis de la Loi. Désormais, quelle serait la relation de la Loi et de sa foi nouvelle ? Et la mission d’Israël, qu’en restait-il, si les Juifs s’obstinaient à nier le vrai Messie ?

Saul reprenait dans sa mémoire les destinées du peuple élu. Avant que Moïse fût monté au Sinaï chercher la Loi écrite, une autre loi avait gouverné les patriarches. Abraham ne fut pas justifié par les œuvres qu’imposait la Loi ; car il accepta le signe d’alliance, la circoncision, après avoir cru en lapromesse. Et, seule, sa foi en la promesse le justifia. Alors, la Loi n’était donc pas nécessaire au salut ?

Il en coûtait à Saul d’amoindrir la Loi ; puisqu’elle venait de Dieu, est-ce que Dieu pouvait la répudier ? Seulement, il se souvenait d’une parole que répétaient, d’après le Maître, les fidèles du Christ :

« On ne met pas dans de vieilles outres du vin nouveau. »

« Le pacte nouveau » qu’avait annoncé le prophète[107], c’était la loi de « propitiation », la rémission parfaite des péchés, et le vin nouveau, la libation parfaite, c’était le sang du Rédempteur. Désormais, le sang des taureaux et des boucs, Dieu n’en voulait plus ; une fois pour toutes, laVictimeavait tout purifié. Mais le Temple, si les sacrifices prenaient fin, ne serait plus qu’un lieu mort. La mort du Temple, Saul en repoussait l’idée ; il entendait qu’on y vînt adorer Dieu en esprit et en vérité.

[107]JérémieXXXI, 31-34.

[107]JérémieXXXI, 31-34.

Les Juifs se ploieraient-ils à ce changement ? Il pensa aux clameurs du sanhédrin contre Étienne ; il y reconnut sa voix à lui, et la supplication du martyr résonna dans ses oreilles :

« Seigneur, ne leur imputez pas ce péché. » Étienne avait prié pour Saul ; sa mort avait été une intercession. Oh ! si, à son tour, Saul pouvait devenir anathème,herem, pour ses frères[108], arracher à Dieu leur salut !

[108]Rom.IX, 3.

[108]Rom.IX, 3.

Non, Israël ne serait pas rejeté. Les dons du Seigneur sont sans repentance. Israël avait reçu en dépôt les paroles divines ; le Christ était issu de lui selon la chair. Il n’était pas rejeté, puisque Saul lui-même, l’indigne avorton, obtenait miséricorde[109].

[109]Rom.XI, 1.

[109]Rom.XI, 1.

Cependant, si la masse des Juifs méprisait le don de la lumière — et Saul prévoyait leur impénitence — qui donc hériterait de leur privilège ? Dieu n’était pas seulement le Dieu d’Israël ; il avait créé, il gouvernait toutes les nations. Abraham savait qu’en sa semence elles seraient bénies : sa semence n’était point tout Israël, mais la fleur qu’avait portée la tige de Jessé, celui dont Isaïe disait :

« Voici mon fils que j’ai choisi, mon bien-aimé… Il annoncera aux peuples le Jugement… Il ne brisera pas le roseau rompu ; il n’éteindra pas la mèche qui fume… Et en son nom les peuples auront espoir[110]. »

[110]XLII, 1-3. Texte cité dans saint Mathieu,XII, 18-21.

[110]XLII, 1-3. Texte cité dans saint Mathieu,XII, 18-21.

Le jour s’était levé sur les races assises dans l’ombre de la mort. Le Fils de Dieu n’avait pas offert son sang pour les seuls Juifs, mais pour tous les hommes. Tous, désormais, pourraient s’asseoir à la table du Père et boire en commun le vin de sa vigne.

Les Douze avaient entendu la volonté du Maître : «Allez, enseignez toutes les nations. » Philippe, un des Sept, avait déjà baptisé l’eunuque éthiopien, et Pierre, fait baptiser Cornélius, le tribun de la cohorte italique.

Saul l’apprit-il par une révélation ? Dans quelle mesure le sens particulier de sa mission lui fut-il, dès lors, défini ? Nul ne saurait le dire. Il se connut au moins prédestiné à introduire les gentils dans le Royaume. En se faisant l’esclave de son Dieu, il amplifiait son avenir prodigieusement. L’immensité de sa carrière se déploya devant lui.

Pourquoi lui et non un autre ? La question, s’il se la posa, n’admettait aucune réponse. Pourquoi ? Parce que « le potier est maître de l’argile[111]», parce que Dieu l’avait élu « dès le ventre de sa mère » afin de mieux attester sa compassion et sa gloire en faisant du vase d’ignominie « un vase de miséricorde[112]».

[111]Rom.IX, 20.

[111]Rom.IX, 20.

[112]Gal.I, 15.

[112]Gal.I, 15.

Saul comprenait que l’appel singulier, inexplicable ne tolérait pas de résistance. Pour le lui confirmer, quelqu’un vint lui transmettre les mêmes paroles qu’il avait perçues dans la nuit de ses jours d’aveugle.

Il y avait à Damas un certain Ananie que lesActes[113]qualifient de « disciple », un de ceux que Saul, non converti, aurait sans doute appréhendés. La communauté de Damas devait être déjà florissante ; autrement, elle n’eût pas attiré la persécution. Mais elle se composait surtout de Juifs, fort nombreux dans cette ville de gros commerce ; et Ananie, quoique baptisé dans le Christ, restait attaché à la synagogue, « homme pieux selon la Loi[114]», très considéré parmi les milieux juifs, un de ces prudents au cœur droit qui servent discrètement une grande cause. Ananie eut, en songe, une vision où le Seigneur l’appela et lui commanda : « Lève-toi, va dans la rue qu’on appelle Droite et cherche dans la maison de Juda un homme ayant nom Saul, de Tarse. Voici qu’il est en prièreet qu’il a vu en visionun homme nommé Ananie entrant vers lui et lui imposant les mains pour qu’il retrouve la vue. »

[113]IX, 10.

[113]IX, 10.

[114]XXII, 12.

[114]XXII, 12.

Ananie objecta : « Seigneur, j’ai entendu dire par bien des gens sur cet homme tout le mal qu’il a fait à tes Saints dans Jérusalem ; et il a mission des grands prêtres pour enchaîner ceux qui invoquent ton nom. »

Mais le Seigneur lui dit : « Va, parce que cet homme m’est un vase d’élection pour porter mon nom devant les gentils et les rois et les fils d’Israël ; car je lui montreraitout ce qu’il doit souffrir pour mon nom. »

Ananie sortit et entra dans la maison, et lui imposant les mains, il dit : « Saul,ô frère, le Seigneur m’envoie, Jésus que tu as vu sur la route où tu venais, pour que tu recouvres la vue et que tu sois empli de l’Esprit Saint. »

A l’instant, Saul sentit tomber de ses yeux comme des écailles ; sur-le-champ il recouvra la vue. Il se leva, il fut baptisé ; et, s’étant nourri, il reprit des forces.

La simplicité de ce récit miraculeux laisse entendre quelle vigilance le Seigneur mit à lui définir sa vocation. Au moment où Ananie entendait l’ordre de lui porter le baptême et l’Esprit Saint, lui-mêmevoyaitle messager arrivant ; et la simultanéité des deux visions démontrait qu’elles venaient bien d’en haut.

Une révélation plus ferme de son avenir semble avoir suivi le don de l’Esprit Saint. Le Christ l’instruisit dans un raccourci prophétique, des souffrances où il s’engageait. Il reçut l’intelligence et l’amour de la douleur ; il comprit ce qui était fermé jusqu’alors à ses yeux de pharisien, quand il avait lu dans Isaïe le portrait de l’homme « qui a la science de l’infirmité, semblable à un lépreux, qui s’est offert parce qu’il l’a voulu… et Dieu l’a frappé à cause du crime de son peuple[115]».

[115]LIII, 2-8.

[115]LIII, 2-8.

Saul savait maintenant que le Christ lui donnerait à boire une large goutte de son calice. Le repas où il reprit des forces s’acheva sans doute par laCèneet il commémora la mort du Seigneur en vue d’y participer.

Le consentement au martyre — non l’appétit fanatique du martyre — tel devait être le sceau de son initiation. Il ne disait pas encore : « Mourir m’est un gain », mais déjà il peut proclamer : « Ma vie, c’est le Christ[116]. »

[116]Philipp.I, 21.

[116]Philipp.I, 21.

Armé de cette présence surhumaine,il se lèvepour la conquête du monde. Dieu est en lui, lui en Dieu ; qui donc sera contre lui ?


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