IXLE CONFLIT SUR LES OBSERVANCES

Toute force en croissance doit franchir un instant critique dont sa destinée dépendra ; de même qu’une bataille se gagne dans une certaine minute où il faut prendre une décision. Jésus, en tant qu’homme, ne s’est pas dérobé à cette loi. Avant sa vie publique, il accepta la tentation dans le désert et il trouva, pour confondre les Puissances du mal, trois paroles, trois coups d’épée qui signifiaient : J’ai vaincu le monde.

L’Église, avant de surmonter les hérésies, eut à se dégager d’un péril qu’impliquaient ses origines juives. S’affranchirait-elle pleinement de la synagogue ou imposerait-elle aux païens convertis les observances pharisaïques, la circoncision, le sabbat, les néoménies, le tracas des impuretés légales ?

La circoncision, bien que d’autres peuples — tels les Égyptiens — l’eussent pratiquée, faisait des Juifs, aux yeux d’un païen, des gens à part, et les désignait à la risée publique. Voici comment les jugeait un Romain cultivé, Pétrone, au temps de saint Paul :

« Quand même il adore la divinité sous la forme d’un porc et invoque l’animal aux longues oreilles, un Juif, s’il n’est pas circoncis, se verra retranché du peuple hébreu, et forcé d’émigrer vers quelque ville grecque où il sera dispensé du jeûne du sabbat. Ainsi, chez ce peuple, la seule noblesse, la seule preuve d’une condition libre, c’est d’avoir eu le courage de se circoncire[224]. »

[224]Pétrone, fragmentXVII.

[224]Pétrone, fragmentXVII.

Nul prosélyte n’était incorporé à une communauté juive sans avoir consenti à ce rite douloureux. Peu d’hommes s’y soumettaient ; si l’Église chrétienne l’avait exigé, elle n’aurait gagné que lentement et en petit nombre les Grecs et les Occidentaux. Elle fût demeurée comme un rameau accessoire enté sur le tronc juif. D’ailleurs, la circoncision n’était qu’une figure et un sceau d’attente. Elle commémorait la foi d’Abraham à la promesse, au Messie libérateur. Elle marquait le retranchement des appétits sensuels, représentait la Grâce, guérisseuse du péché[225]. Maintenant que l’eau du baptême donnait la plénitude sanctifiante, c’était la fin des signes et des remèdes transitoires.

[225]Voir saintAugustin,Cité de Dieu, XVI, 27,Tertullien,Adversus Judaeos, ch.I, et saintThomas,Commentaire sur l’Épître aux Romains, p. 61.

[225]Voir saintAugustin,Cité de Dieu, XVI, 27,Tertullien,Adversus Judaeos, ch.I, et saintThomas,Commentaire sur l’Épître aux Romains, p. 61.

Pourtant, les chrétiens nés Juifs avaient peine à concevoir sans la circoncision un parfait chrétien. Il y avait, surtout en Palestine, un clan rigoriste qui soutenait ce principe : « Si vous n’êtes pas circoncis selon la coutume de Moïse, vous ne pouvez être sauvés. »

Quelques-uns d’entre eux descendirent de Judée et vinrent à Antioche, centre des incirconcis. Ils jetèrent un anathème public sur l’enseignement de Barnabé et de Paul. Ils les signalèrent comme des gens qui, pour atteindre les foules et gagner à bon marché les païens, sacrifiaient la vraie doctrine[226]. Les Apôtres sentirent la gravité d’une telle propagande. Mettre en demeure les gentils de passer par la circoncision, c’était les contraindre à pratiquer toute la Loi. Si la Loi restait nécessaire pour le salut, si elle suffisait, à quoi bon la foi au Christ Jésus ? Autant rester Juif et faire des prosélytes juifs ! Le Christ avait en vain souffert, en vain justifié les hommes par son sang. La Loi était un joug de malédiction[227]; allait-on le lier même sur le cou de ceux qui n’en avaient jamais connu la charge ?

[226]Calomnie que Paul réfuta dans l’épître aux Galates (I, 10).

[226]Calomnie que Paul réfuta dans l’épître aux Galates (I, 10).

[227]Gal.III, 10.

[227]Gal.III, 10.

Paul et Barnabé combattirent ces rétrogrades avec toute la force de leur inspiration et de leur expérience. Mais les Juifs d’Antioche donnaient raison aux fanatiques de l’orthodoxie juive. La synagogue tentait de reprendre l’Église dans son sein, de l’absorber, sinon de l’anéantir. Paul refusa de rien céder à ces faux frères. Le conflit s’aggravant, une voix intérieure lui révéla[228]qu’il devait monter à Jérusalem, prendre pour arbitres « les colonnes » de la métropole, Pierre, Jacques et Jean, obtenir de leur bouche le désaveu d’une campagne inique et dangereuse. Il voulut que sa démarche eût l’assentiment de l’église d’Antioche. De la sorte, il se présenterait à Jérusalem comme le porte-parole de tous ses frères. Il partit en compagnie de Barnabé et de quelques disciples ; entre autres, d’un jeune Grec incirconcis ayant nom Tite[229].

[228]Gal.II, 2.

[228]Gal.II, 2.

[229]C’est Paul qui nous l’apprend (Gal.II, 1-3). LesActesparlent anonymement de « quelques autres ».

[229]C’est Paul qui nous l’apprend (Gal.II, 1-3). LesActesparlent anonymement de « quelques autres ».

Ils traversèrent la Phénicie et la Samarie. Devant toutes les communautés ils exposèrent leur évangile, leur méthode de conversion, les merveilles que Dieu avait faites « avec eux ». Ce récit, ils le répétaient sans fatigue et sans orgueil, puisque la gloire n’allait pas à eux, mais à l’Esprit qui les conduisait.

Une rumeur approbative les précéda dans la Ville sainte. Paul, dès son arrivée, vit « les notables[230]», chacun d’abord séparément. Il ne se posa point en inspiré, en dominateur ; il leur demanda « s’il avait couru pour rien[231]». Volontiers il se comparait à un coureur, dans le stade, cherchant à gagner le prix, et cette image hellénique ne heurtait que les vieux Juifs hostiles à tout ce qui venait de l’étranger. Sa netteté persuasive convainquit Pierre, Jacques et Jean. Pierre, depuis la vision de Joppé et la conversion de Cornélius, était d’ailleurs soumis à des idées novatrices.

[230]Gal.II, 6.

[230]Gal.II, 6.

[231]Id.II, 2.

[231]Id.II, 2.

Néanmoins les judaïsants renouvelèrent auprès des « colonnes » l’assaut d’Antioche, les sommant de se déclarer en faveur de leur thèse :

« Il faut la circoncision ; il faut que la loi de Moïse soit observée. »

Pierre assembla le presbytérion et il donna aux principes de Paul une adhésion franche et dogmatique.

« Hommes frères, vous savez que, depuis les jours anciens, Dieu a choisi parmi nous pour que les gentils entendent de ma bouche la parole de l’Évangile et qu’ils aient la foi. Et Dieu qui connaît les cœurs a témoigné pour eux en leur donnant l’Esprit Saint comme à nous ; et il n’a fait aucune différence entre nous et eux, ayant purifié leurs cœurs par la foi. Pourquoi donc maintenant tentez-vous Dieu, mettant sur le cou des disciplesun joug que ni nos pères ni nous n’avons pu porter? En fait, c’est par la grâce du Seigneur Jésus que nous croyons être sauvés ; et eux, de même. »

Évidemment, ses entretiens avec Paul ont affermi chez Pierre la certitude qu’entre les Juifs et les païens convertis « Dieu ne met aucune différence ». Mais il se souvient encore plus des paroles mêmes du Seigneur. Il sait pourquoi Jésus a dit : « J’ai aussi des brebis qui ne sont pas de ce bercail. » Il rappelle ses apostrophes aux pharisiens[232]quand il maudissait leurs fausses traditions, leurs subtilités hypocrites. Cependant il ne condamne pas la Loi, ni, d’une manière formelle, la circoncision. Il garde une prudence d’arbitre, voulant, par-dessus tout, l’unité dans la paix ; plus conservateur qu’audacieux, représentant déjà, dans l’Église, cette force modératrice qui sera l’apanage du Siège apostolique.

[232]Math.XXIII, 4 et suiv. ;MarcVII, 2-13.

[232]Math.XXIII, 4 et suiv. ;MarcVII, 2-13.

Avant son discours, une extrême agitation divisait l’assemblée. Dès qu’il parla, le calme s’établit ; on écouta Barnabé, puis Paul justifier leur apostolat. Tous les miracles opérés par leurs mains démontraient qu’ils suivaient la voie droite ; le Seigneur était bien avec eux. Leur témoignage émut un auditoire plus sensible encore aux faits qu’aux idées. Et puis, ces hommes, on ne l’ignorait point, avaient exposé leur vie pour le Christ ; comment leur dénier l’autorité de l’exemple ?

Mais une intervention décisive allait stupéfier leurs adversaires.

Jacques se leva, Jacques, proche parent de Jésus, celui qu’on surnommait leJuste. Dans sa robe de lin, avec ses longs cheveux, sa barbe flottante, il ressemblait au personnage vêtu de blanc qu’Ézéchiel vit tracer le signe du Thau sur le front des hommes prédestinés au salut[233]. Avant la mort de Jésus il avait juré : « Je ne mangerai plus de pain depuis l’heure où j’ai bu le calice du Seigneur jusqu’à celle où je le verrai ressuscité des morts. » Et le Seigneur lui était apparu au matin de Pâques, lui avait dit : « Mon frère, mange ton pain ; car le Fils de l’homme est ressuscité d’entre les morts[234]. » Il passait dans le Temple une vie de prière, si longtemps agenouillé que ses genoux avaient pris de la corne, comme ceux des chameaux. C’était un chrétien resté fidèle à la pratique de la Loi ; les bonnes gens le considéraient comme le rempart des traditions orthodoxes.

[233]Ézéchiel,IX, 2-6.

[233]Ézéchiel,IX, 2-6.

[234]Sur Jacques le Mineur, voir saintJérôme,Ex catalogo Scriptorum ecclesiasticorum.

[234]Sur Jacques le Mineur, voir saintJérôme,Ex catalogo Scriptorum ecclesiasticorum.

Or Jacques, dans son discours, approuva sur le point capital Barnabé et Paul. « Dieu, raisonna-t-il, s’était choisi parmi les gentils « un peuple » ; donc il ne fallait pas « inquiéter » ceux qui se tourneraient vers Lui. »

« Ne pas les inquiéter » équivalait à dire : « Ne les contraindre point à la circoncision. » Mais, avec une sagesse réaliste, il ajouta :

« On doit leur enjoindre de s’abstenir des souillures des idoles, de la fornication, des bêtes étouffées et du sang. »

Ces exigences paraîtraient bizarres si nous ne savions une des graves difficultés qu’eut l’Église à résoudre, dans des groupes où se rencontraient à table, pour les agapes, des Juifs et des païens convertis. Il était indifférent à ceux-ci de manger des viandes non saignées, tandis qu’un Juif en avait horreur. Absorber le sang des animaux, même amalgamé à d’autres mets, ce n’était pas seulement violer la défense de Moïse, c’était s’assimiler quelque chose de répugnant, l’âme des créatures inférieures que l’on croyait mêlée à leur sang. Une viande posée sur l’autel d’une idole, du vin qui avait servi aux libations, les ustensiles, les fruits qu’avait souillés ce vin[235]étaient prohibés, exécrables.

[235]Le Traité Aboda Zara(trad.Schwab, p. 235) précise : « Si du vin de libation est tombé sur les raisins, il suffit de les laver, et ils restent d’un usage permis ; s’ils étaient fendus en sorte que ledit vin ait pu y pénétrer, ils sont interdits. »

[235]Le Traité Aboda Zara(trad.Schwab, p. 235) précise : « Si du vin de libation est tombé sur les raisins, il suffit de les laver, et ils restent d’un usage permis ; s’ils étaient fendus en sorte que ledit vin ait pu y pénétrer, ils sont interdits. »

Des païens convertis ne pouvaient ressentir ces aversions ; Jacques requiert d’eux l’abstinence des choses qu’abominaient les Juifs, depuis Moïse ou même Noé. On les dispensera d’être circoncis ; qu’en revanche ils s’unissent à leurs frères israélites dans l’observance de certaines règles mosaïques.

Au milieu de ces interdictions alimentaires, il jette un précepte plus général en apparence : s’abstenir de lafornication. Mais on peut douter que ce mot vise ici la licence des mœurs, condamnée par la loi naturelle, ni, à plus forte raison, les turpitudes rituelles que la Syrie et la Phrygie associaient au culte d’Astarté, d’Atys et de bien d’autres. Tout cela, un catéchumène, un baptisé, le savait défendu. Jacques veut éliminer des communautés chrétiennes les couples vivant selon des rapports réprouvés par leLévitique: Ainsi, l’union d’un neveu avec sa tante, d’un beau-frère avec sa belle-sœur, ou, encore plus, des faux ménages comme celui qu’aura Paul à stigmatiser dans l’église de Corinthe et qu’elle tolérait sans scrupule : la liaison d’un homme avec la femme de son père défunt[236].

[236]ICor.V, 1-5.

[236]ICor.V, 1-5.

En écartant ces scandales, Jacques maintient la tradition juive ; il sert du même coup la morale évangélique. Paul ne pouvait qu’applaudir à ses propositions.

Le presbytérion les approuva : elles furent ratifiées dans une assemblée solennelle, et l’on décida de les fixer en un message collectif où les Apôtres usèrent de cette expression non impérative, mais souveraine :Il a paru bon à l’Esprit Saint et à nous… Paul et Barnabé furent chargés de le porter aux fidèles d’Antioche ; et, avec eux, partirent, pour mieux en ponctuer l’importance, plusieurs notables de Jérusalem, entre autres Silas qui allait demeurer à Antioche, fervent coadjuteur de Paul. On pouvait craindre en effet que la décision ne provoquât parmi les judéo-chrétiens des murmures.

Paul avait fait prévaloir l’essentiel de ses vues. Les Juifs étaient laissés libres dans leur fidélité aux coutumes juives ; mais, pour les gentils, le couteau du circonciseur disparaissait — ou peu s’en faut — de l’horizon chrétien. Cinq ou six ans après, il écrira aux Galates troublés par les judaïsants :

« Comme ils savaient la grâce qui m’est départie, Jacques, Céphas et Jean, eux qui passaient pour être des colonnes, me donnèrent la main droite ainsi qu’à Barnabé ; nous serions pour les gentils, eux-mêmes pour les circoncis[237]. »

[237]II, 9-11.

[237]II, 9-11.

On a prétendu que le discours de Pierre dans lesActesdémentait son affirmation. Pierre ne se déclarait-il pas, lui aussi, l’Apôtre des gentils ? En réalité, ni Paul ni Pierre ne se sont jamais attribué un domaine exclusif, comme Abraham disant à Loth : « Voici, toute la terre est devant toi ; si tu vas à droite, j’irai à gauche ; si tu vas à gauche, j’irai à droite. » Pierre avait converti des païens, Paul, des Juifs, et il persistera, prêchant dans les synagogues, tant qu’on l’y tolérait. Mais Pierre, Jacques et Jean se réservaient d’instruire surtout des Juifs circoncis ou des païens qui accepteraient la circoncision ; Paul recevait liberté plénière de former des chrétiens qui ne fussent point circoncis. Il engagea pourtant à cette observance Timothée, fils d’un Grec et d’une Juive convertie[238], afin de ne pas scandaliser les Juifs de la région.

[238]ActesXVI, 3.

[238]ActesXVI, 3.

Tandis que les sectaires ébionites feront de la circoncision un dur article de foi, les Apôtres, ayant l’onction de l’Esprit, la souplesse de la vérité divine, conformeront à un seul objet, au règne du Seigneur Jésus, les voies diverses de l’Évangile.

Paul, en quittant Jérusalem, pouvait donc loyalement déclarer :

« Les notables ne m’imposèrent rien[239]. »

[239]Gal.II, 6.

[239]Gal.II, 6.

On lui demanda simplement de songer auxpauvres. Les saints de Jérusalem souffraient encore d’une poignante indigence ; Paul, dans toutes ses missions, fera pour eux des collectes, leur enverra des vêtements, des vivres. Ces aumônes ajoutaient aux autres liens celui d’une fraternité miséricordieuse entre les églises naissantes et l’Église qui les avait engendrées.

Mais le décret que Paul et Barnabé commentèrent à Antioche et, sans doute, partout en Syrie, ne supprima point la résistance des judaïsants. « Les faux frères » épiaient sa liberté dans le Christ, « ne cherchant qu’à l’asservir[240]». Bientôt après, un événement dont lesActesne parlent point prouva jusqu’où leur obstination perfide mettait en danger l’unité chrétienne. C’est Paul lui-même qui a cru devoir évoquer devant les Galates ce pénible conflit :

[240]Id.II, 4.

[240]Id.II, 4.

« Quand Céphas vint à Antioche, je lui résistai en face, parce qu’il s’était mis dans son tort. Avant l’arrivée de certaines gens venus (disaient-ils) de la part de Jacques, il mangeait avec les gentils. Mais, lorsqu’ils furent venus, il battit en retraite et se tint à l’écart, craignant ceux de la circoncision. Les autres Juifs, avec lui, firent les hypocrites ; de sorte que Barnabé lui-même fut entraîné dans leur hypocrisie.

« Alors, quand je vis qu’ils ne marchaient pas droit selon la vérité de l’Évangile, je dis à Céphas en présence de tous : « Si toi, qui es Juif, tu vis en gentil et non en Juif, comment peux-tu (moralement) contraindre les gentils à vivre en Juifs ?Nous sommes nés Juifs, nous autres ; et non pécheurs d’entre les gentils.Mais, sachant que l’homme n’est pas justifié en vertu des œuvres de la Loi, qu’il l’est seulement par la foi en Jésus-Christ, nous avons cru, nous aussi, au Christ Jésus, pour être justifiés par la foi au Christ et non par les œuvres de la Loi, puisqu’aucune chair ne sera justifiée par les œuvres de la Loi. »

« Mais si, tandis que nous cherchons à être justifiés dans le Christ, nous nous trouvons, nous aussi, rangés parmi les pécheurs, c’est donc que le Christ est ministre de péché ? Eh bien ! non. Mais si je bâtis ce que j’ai renversé, je me reconnais donc transgresseur ! Non ; pour moi, je suis mort à la Loi par le fait de la Loi afin de vivre pour Dieu.Je suis crucifié avec le Christ. Je vis — non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. A présent(depuis ma conversion)ma vie dans la chair, c’est la vie dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi. Je n’abolis pas, moi, la grâce de Dieu ; car enfin, si la justice est obtenue par la Loi, le Christ est donc mort pour rien[241].»

[241]II, 14-21.

[241]II, 14-21.

Scène véhémente, inappréciable. Que ne donnerait-on pour tenir de Paul lui-même un abrégé de sa vie narré sur ce ton-là !

Nous ne sommes guère étonnés d’apprendre cette manœuvre des judaïsants qui faillit rompre en deux la communauté d’Antioche ; l’observance des nourritures légales leur paraissait, avec la circoncision et le sabbat, quelque chose d’intangible ; et ils ne se résignaient pas aux concessions prescrites. Les Juifs interprétaient comme un privilège, une figure de l’Alliance entre Dieu et son peuple, le discernement des animaux purs et des immondes. Pour eux, d’étranges raisons symboliques resserraient les préceptes traditionnels. LeLévitique[242]interdisait le lièvre parce que ce quadrupède n’a pas le pied fendu. Les rabbins jugeaient sa viande impure, parce qu’on lui attribuait des mœurs honteuses[243]. Un Juif baptisé, si des frères, païens d’origine, l’invitaient à manger du lièvre, devait ressentir une répugnance invincible.

[242]XI, 6.

[242]XI, 6.

[243]Voir l’épître dite de Barnabé,X.

[243]Voir l’épître dite de Barnabé,X.

Pierre, cependant, qui gardait en sa mémoire la vision de Joppé et les instructions du Seigneur, participait, dans l’agape, aux nourritures communes. Il prouvait, par là, aux gentils que Dieu a fait bonnes toutes ses créatures ; que tous les animaux, comme toutes les races d’hommes, sont bénis.

Mais survinrent de Jérusalem des Judéo-chrétiens, qui se disaient mensongèrement envoyés par Jacques. Jacques avait donné sa main droite à Barnabé et à Paul ; il avait proposé le décret conciliant sur les viandes étouffées ; sa démarche inquisitoriale serait donc peu vraisemblable. Mais les judaïsants, sous le couvert de son autorité, prétendaient insinuer leurs méfiances rétrogrades. La bonhomie de Pierre les indigna ; ils le blâmèrent sans ménagement. Avec sa droiture un peu scrupuleuse il craignait de les scandaliser. Il cessa de manger à la table desgentils; le clan juif s’empara de sa personne, et son exemple troubla l’entourage, au point que Barnabé lui-même l’imita.

Cette conduite froissa doublement les gentils ; en s’écartant d’eux, les Apôtres paraissaient les reléguer, comme des parents pauvres, à l’étage inférieur de la communauté ; et ils démentaient sur un point très important les pratiques admises depuis la décision de Jérusalem. Si Pierre, le Saint à qui Jésus avait dit : « Pais mes agneaux », reprenait une façon juive de vivre, les fidèles, pour être des chrétiens sans reproche, devaient donc, eux aussi, « judaïser » ?

Paul protesta ; c’était à lui d’élever la voix. Il ne voulait certes pas humilier Pierre ; mais il sentait que le compromis où se laissait induire le premier des Douze, au lieu d’apaiser les dissentiments possibles, pouvait mener au schisme ; et ce retour en arrière ouvrait la porte à d’inquiétantes faiblesses.

Afin que son acte eût toute sa portée, ou plutôt, sans réfléchir, écoutant une inspiration, il interpella Pierre en public, peut-être à l’heure de l’agape. Rudement il qualifia « d’hypocrite » son attitude. Ce mot sévère attestait en même temps que nul antagonisme d’évangile n’opposait Pierre et lui. Pierre avait la doctrine de Paul ; il n’en pouvait avoir d’autre, puisque tous deux dépendaient du même Esprit. Mais Pierre avait cru meilleur de concéder aux Juifs une forme des anciennes coutumes ; Paul le détrompa.

Au début de son apostrophe, il reconnaît pourtant la prééminence juive. Qu’on n’accuse point d’orgueil ni de maladresse cette déclaration proférée devant des gentils : « Nous sommes nés Juifs, nous autres, et non pécheurs d’entre les gentils. » Paul n’oublie jamais qu’il sort d’une race élue, du peuple de Dieu ; et il lui semble nécessaire de l’affirmer en présence des gentils eux-mêmes ; telle était l’antique simplicité. Car il ne veut pas qu’on le prenne pour un renégat ; il ne consentira jamais à l’être, tout en traitant les Juifs de « chiens », de « mutilés »[244]. Seulement, lorsqu’il proclame le privilège natif d’Israël, il se tient au-dessus des arrogances humaines, au-dessus de la morgue théocratique : pour lui, nous l’avons vu, comparée à la connaissance du Christ, au don de la foi, cette grandeur selon la chair est « ce qu’on jette aux chiens ».

[244]Philipp.III, 2.

[244]Philipp.III, 2.

Il tient en main, comme une torche ardente, la vérité que Pierre ne contestait pas. Si les œuvres de la Loi justifiaient l’homme, à quoi bon les bienheureuses souffrances du Christ ? La justice de la foi qu’il nous a méritée deviendrait une fausse justice, une transgression. Le Christ serait « ministre de péché » ! Un amour furieux précipite dans l’hyperbole la dialectique de l’Apôtre ; et son transport éclate en un trait fulgurant : « Je vis, non, ce n’est plus moi qui vis, c’est le Christ qui vit en moi. »

Bénie soit l’erreur de Pierre, puisqu’elle déchaîna cette sublimité. Nous touchons ici, chez Paul, le paroxysme, si l’on ose dire, de l’élan chrétien : à la fois, dans les mots, une violence indignée ; une personnalité débordante, qui se dresse contre toutes les autres, leur lance un défi : « Moi seul, je suis dans le vrai » ; et l’absolu du renoncement, l’humilité suprême : « Je suis crucifié avec le Christ. » Mystère d’incroyable équilibre, hauteur et abaissement, le Moi exalté dans sa plénitude et l’oubli de soi jusqu’à l’immolation du martyre ! Apparente rupture de l’unité à seule fin de sauver l’unité ! Même quand il fait la leçon à Pierre, saint Paul est tout le contraire d’un hérétique, il rend hommage à sa primauté. D’avance il confond Luther dont l’exégèse allemande et Renan l’ont perfidement rapproché.

Quelle fut, durant sa semonce et ensuite, la contenance de Pierre ? Nous connaissons sa grande âme, naïve et bonne. On ne serait pas imprudent de supposer qu’il s’étonna, s’humilia, et qu’il se leva, courut à Paul, l’étreignit en pleurant de joie.

L’avenir du christianisme ne semble point à la merci d’une question de nourritures et de tables où on les mangeait. Cependant, une petite déformation pouvait en causer d’énormes. L’universalité de l’Évangile était nécessaire, elle exigeait la ruine des observances judaïques. L’arbre issu du grain de sénevé voulait croître pour abriter tous les oiseaux du ciel. Les Juifs prétendaient l’enfermer dans le parvis du Temple, sans air, entre des murailles. Paul fut prédestiné à faire tomber les murailles ; et ni Pierre, ni Barnabé, ni aucun de ses compagnons d’apostolat n’avaient mission de rebâtir ce que Dieu, par leurs mains, avait renversé.


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