XIPAUL ET LES JUIFS DE THESSALONIQUE

Au sortir de Philippes, reprenant lavia Egnatia, Paul, Silas et leurs compagnons passèrent sous l’arc de triomphe qui commémorait la défaite des républicains. Pour l’Apôtre, tendu vers des fins éternelles, quel pouvait être le sens d’une bataille vieille déjà de quatre-vingt-huit ans ? La seule paix non fictive, celle que ne donneraient jamais les Césars, il la portait aux peuples avec le nom du Seigneur Jésus.

Ils traversèrent Amphipolis, au-dessus des rives du Strymon, Apollonia, près du lac Bolbé, des régions où la route dallée coupait des prairies et des vallons touffus, d’autres où elle tournait entre des croupes de coteaux arides, entaillées par des érosions millénaires. Stagire les fit-elle penser au philosophe de l’Éthique ? C’est fort possible, car Paul n’ignora point le nom d’Aristote ni sa conception de la matière et de la forme.

Ils gravirent, derrière Thessalonique, des hauteurs aujourd’hui nues et farouches[263], d’où on découvrait la ville étagée parmi ses jardins, avec ses temples, ses basiliques, ses quais immenses, le port enserré par les cornes des promontoires, et, tout en face, comme surplombant la mer, l’Olympe au faîte neigeux, cerné de nuages, et bientôt sépulcre aérien des dieux périmés.

[263]Au-dessus de la ville, près d’un bouquet d’arbres, un oratoire grec rappelle le passage de saint Paul sur ces collines.

[263]Au-dessus de la ville, près d’un bouquet d’arbres, un oratoire grec rappelle le passage de saint Paul sur ces collines.

Thessalonique, alors capitale de la Macédoine, cité libre malgré la domination romaine, portait le nom d’une femme qu’avait aimée Cassandre, le fils d’Antipater. Comme Salonique à présent, c’était un confluent de religions et de races, une des plus grouillantes parmi les grandes sentines méditerranéennes. Des Juifs et des Grecs enrichis étaient là, comme ailleurs, les maîtres des affaires ; beaucoup de Juifs pauvres exerçaient — ce qu’ils continuent — des petits métiers, entre autres celui de tisserand.

Paul, se proposant d’y séjourner, chercha du travail et en trouva plus qu’il n’en pouvait faire. Il logea chez un Juif qui s’appelaitJésus, mais avait maquillé son nom en celui d’un héros grec : Jason. Peut-être était-ce un parent, le même Jason que Paul mentionne vers la fin de l’épître aux Romains[264].

[264]XVI, 21.

[264]XVI, 21.

Les Juifs avaient à Thessalonique une grande synagogue[265]. Le jour du sabbat, Paul vint y parler, ouvrant le mystère des Écritures, démontrant, les prophètes en main, que le Christ devait souffrir et ressusciter d’entre les morts, qu’Il était vraiment le Messie. Quelques Israélites eurent la foi ; mais Paul toucha surtout des Grecs monothéistes et des femmes appartenant aux familles les plus considérées.

[265]On a supposé que la crypte d’une ancienne synagogue de la ville basse, détruite dans l’incendie de 1917, occupait l’emplacement de celle où Paul prêcha.

[265]On a supposé que la crypte d’une ancienne synagogue de la ville basse, détruite dans l’incendie de 1917, occupait l’emplacement de celle où Paul prêcha.

De même qu’à Antioche de Pisidie, à Philippes et en bien d’autres villes, les catéchumènes ne sont pas tout d’abord des gens du peuple, des ignorants. La doctrine du Christ persuade des païens cultivés, des femmes au cœur délicat qu’enivre l’attrait d’une vie héroïque et bienheureuse, où ils pourront, sans mesure, se donner et recevoir. Ensuite, et promptement, la charité de l’Apôtre, son exemple et celui du Dieu qu’il enseigne, les incline vers les pauvres. Ils nourrissent, ils habillent en eux Jésus-Christ ; ils leur communiquent la joie du salut. Les plus misérables des frères participent à la fraction du pain ; on ne connaît plus chez eux, du moins dans la communion du Mystère, ni riches, ni indigents.

Mais, au milieu d’une ville de marchands et de courtisanes, vouée au culte d’Aphrodite, pleine du vertige des convoitises, prêcher le détachement des richesses, l’abstinence des voluptés, c’était une folie qui ne semblait pouvoir durer. Le miracle fut que, dans un tel milieu, une église se maintint et grandit en sainteté.

La première épître envoyée de Corinthe aux Thessaloniciens laisse entrevoir la merveilleuse activité du missionnaire, ses tourments, sa tendresse, sa puissance de persuasion.

Il ne prêcha point l’Évangile simplement en paroles, il levivait. « Nuit et jour » il travaillait pour n’être à charge à personne. Dans l’échoppe où il tissait, tout en maniant la navette, il expliquait les voies du Seigneur. Il se faisait simple, afin d’être compris des simples. Il prenait en particulier les néophytes, exhortant chacun d’eux « comme une mère réchauffe entre ses bras l’enfant qu’elle nourrit[266]». Prêt à donner sa vie pour leur âme, il pouvait tout leur dire, tout exiger de leur foi. La parole qu’il dispensait n’était point la sienne, mais celle de Dieu. Il la confirmait en guérissant les malades, ou par les dons spirituels qui emplissaient les croyants.

[266]XI, 7.

[266]XI, 7.

Il les préparait à être persécutés, et bientôt il eut l’occasion de leur prouver qu’il savait lui-même souffrir.

Les Juifs incrédules, irrités de sa doctrine et jaloux de voir les païens en majorité dans l’église, fomentèrent une conspiration. Sur les quais, sur les places ils ramassèrent des mendiants, des portefaix sans travail, la canaille des ports toujours disposée aux coups de main et aux tumultes ; une bande alla manifester devant la porte de Jason. Ils réclamèrent Paul, Silas et Timothée. Heureusement, les missionnaires n’étaient pas là. Les Juifs eurent l’audace d’appréhender Jason et quelques frères arrêtés en chemin. Ils les traînèrent devant les magistrats municipaux, les « politarques ».

« Voici, clamèrent-ils, les gens qui bouleversent le monde. Ils agissent contre les principes de César ; ils disent qu’il y a un autre roi, Jésus. »

Ces Juifs intentaient aux disciples de Paul l’accusation qui avait réussi contre Jésus : les montrer comme des séditieux, coupables de lèse-majesté, faire peur aux magistrats tremblants vis-à-vis du pouvoir central. Et, en effet, les politarques furent violemment émus. Quel était ce roi dont l’Empire ne serait jamais renversé, qui reviendrait en triomphateur pour juger les peuples ?

Néanmoins, Jason était connu comme un citoyen pacifique, honorable ; il se défendit avec force. Les politarques le relâchèrent, lui et les autres, non sans leur imposer, par prudence, une caution.

Les ennemis de Paul allaient-ils se tenir pour battus ? S’ils voulaient mettre fin au scandale de sa doctrine, ils n’avaient qu’à l’assassiner. On devait prévoir un attentat. Les fidèles supplièrent Paul de partir ; ce fut une de ses plus dures tristesses. Il ne résista point, trop averti que les Juifs seraient implacables. Comme des espions guettaient ses allées et venues, il quitta la ville, avec Silas, dans la nuit. Quelques frères les escortaient.

Au delà du Vardar, ils se dirigèrent vers la montagne. Par une région difficile où ils eurent à franchir des torrents, deux journées de marche les amenèrent sur le plateau de Bérée, pays de cascades et de beaux arbres, au-dessus d’une plaine coupée d’aqueducs.

Admirons ici la constance de Paul : à Bérée, comme partout, il entre dans la synagogue ; il recommence à démontrer que toutes les Écritures préfigurent Jésus ; et, cette fois, sa ténacité trouve une récompense : il ne convertit plus seulement des gentils, d’élégantes femmes grecques, dégoûtées des bassesses païennes. Des Juifs de bonne volonté, en assez grand nombre, ouvrent leur cœur à sa parole ; ils examinent les Prophètes, pour voir si le témoignage de l’Apôtre s’accorde avec eux. L’aveuglement du peuple juif se butait, se bute encore à ce point unique ; il ne veut pas comprendre les prophéties, admettre le Messie humilié, expiateur[267]. Là où Isaïe, Zacharie et d’autres définissent trop clairement l’Homme de douleur, les rabbins prétendaient ne reconnaître qu’une vision symbolique des calamités d’Israël.

[267]VoirLagrange,le Messianisme chez les Juifs, p. 236-251.

[267]VoirLagrange,le Messianisme chez les Juifs, p. 236-251.

Les Juifs de Bérée consolèrent Paul de n’avoir pu fléchir ceux de Thessalonique. Mais, promptement, les Thessaloniciens apprirent qu’à Bérée il établissait une église fréquentée par des Juifs. Les synagogues dépêchèrent, là-bas, des agitateurs ; ceux-ci calomnièrent, vilipendèrent de leur mieux l’Apôtre. La populace était prête à un soulèvement ; peut-être allait-on lapider Paul ou le massacrer. Une fois de plus il dut fuir, laissant à Bérée Timothée et Silas, pour continuer, sans lui, l’œuvre miraculeuse.

Le plus douloureux fut de savoir qu’à Thessalonique les chrétiens et, surtout, les Juifs baptisés étaient furieusement persécutés par la coalition des juiveries. Lorsqu’il leur écrira, il ne taira point son amertume excessive :

« Ces Juifs qui ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, qui nous ont aussi pourchassés, ils ne plaisent point à Dieu, ils sont les ennemis du genre humain, quand ils veulent nous empêcher de parler aux gentils pour leur salut ; et, ainsi, ils mettent le comble, en tout temps, à leurs péchés. Mais la Colère vient en hâte sur eux, jusqu’à ce qu’elle soit accomplie[268]. »

[268]I,II, 15-16.

[268]I,II, 15-16.

Voyait-il d’avance la ruine de Jérusalem et tous les châtiments qui tomberaient, au long des siècles, sur le peuple au cou raide ? Il connaissait les prédictions de Jésus ; mais il songeait davantage à la disgrâce intérieure, à cet entêtement surnaturel qui cesserait vers la fin des temps.

Quand viendrait celle-ci ? De tout son désir il l’attendait, il l’exigeait. Il voulait pour l’univers l’évidence fulgurante dont lui-même avait reçu l’illumination. Oui, quand donc le Seigneur Jésus apparaîtrait-il « avec les Anges de sa puissance, dans le flamboiement du feu ?… Alors Il donnerait leur dû à ceux qui n’écoutent pas l’Évangile[269]», et Il serait glorifié en ses Saints.

[269]IIThessal.I, 8-10.

[269]IIThessal.I, 8-10.

Paul, sur le moment de la Parousie, ne savait qu’une chose : « Le jour du Seigneur arrivera comme un voleur nocturne. » Cependant, l’Église primitive admettait certains signes annonciateurs ; et, à Thessalonique, il avait enseigné ce qu’il tenait sans doute de la tradition commune au sujet de ce grand mystère[270].

[270]IIThessal.II, 14.

[270]IIThessal.II, 14.

« Il faut auparavant que vienne l’apostasie (des peuples) et que se manifeste l’homme de péché, le fils de perdition, celuiqui s’oppose[271]et s’exalte au-dessus de tout ce qui porte le nom de Dieu, au point de s’asseoir en trônant dans le temple de Dieu, et de se poser en Dieu. »

[271]Paul dépeint l’Anté-Christ, sans le nommer expressément.

[271]Paul dépeint l’Anté-Christ, sans le nommer expressément.

Quelqu’un d’invisible empêchait l’avènement de l’homme « sans loi ». Mais l’obstacle[272], pour un temps, serait écarté, et l’impie se manifesterait en des signes et des faux prodiges, dans toutes les séductions de l’iniquité. Alors le Seigneur Jésus l’exterminerait sous la gloire de sa Parousie.

[272]L’obstacle, selon Tertullien (voirVosté,Commentaire, ch.V, 6) serait l’Empire romain, principe d’ordre et de paix, continué dans l’Église romaine. Mais Paul se représente quelqu’un depersonnel. On a ingénieusement supposé un Archange protecteur de l’Église, saint Michel entre tous. Il est encore plus simple d’avouer qu’on n’a pas le mot de l’énigme.

[272]L’obstacle, selon Tertullien (voirVosté,Commentaire, ch.V, 6) serait l’Empire romain, principe d’ordre et de paix, continué dans l’Église romaine. Mais Paul se représente quelqu’un depersonnel. On a ingénieusement supposé un Archange protecteur de l’Église, saint Michel entre tous. Il est encore plus simple d’avouer qu’on n’a pas le mot de l’énigme.

Paul croyait, comme tous les premiers chrétiens, comme on le croira encore au temps de saint Cyprien[273]et plus tard, à lapossibilitéprochaine de la Parousie. Les Juifs n’avaient jamais oublié le passage de l’Exterminateur, en Égypte, dans la nuit pascale. Ils pensaient que le Messie choisirait, pour se manifester, cette nuit-là. Les chrétiens héritèrent d’eux semblable attente. Au dire de saint Jérôme[274], la veille de Pâques, les fidèles restaient, jusqu’à minuit, dans l’église, frissonnant d’un espoir qui, chez les tièdes, s’alourdissait d’une anxiété. Est-ce pour ce soir la fin de la douleur et du péché, la fin du silence de Dieu, la fin aussi des joies terrestres ? Passé minuit, ils se disaient : « Non, pas encore. » Et l’on se disposait allégrement à la fête du Seigneur ressuscité.

[273]Saint Cyprien commence en ces termes la Préface de son exhortation au martyre : « Au moment où la persécution et l’angoisse vont vous atteindre, oùla fin du monde et la venue de l’Anté-Christsont proches… »

[273]Saint Cyprien commence en ces termes la Préface de son exhortation au martyre : « Au moment où la persécution et l’angoisse vont vous atteindre, oùla fin du monde et la venue de l’Anté-Christsont proches… »

[274]Commentaire sur saint Mathieu,XXV, 6.

[274]Commentaire sur saint Mathieu,XXV, 6.

Au fort des persécutions, l’idée que le triomphe du Juste ne tarderait guère soutint puissamment la patience des martyrs. Les juges, dans leurs interrogatoires, posaient cette question ironique :

« Puisque Jésus est ressuscité,pourquoi ne se montre-t-il à tous? »

Les chrétiens osaient répondre :

« Son retour est proche ;vous le verrez. »

Saint Jean écoutera le grand cri des morts, de tous ceux qui ont donné leur vie en témoignage : « Qu’attendez-vous, Seigneur, vous, saint et vrai, pourjugeret demander aux habitants de la terre vengeance de notre sang[275]? »

[275]Apocalypse,VI, 10.

[275]Apocalypse,VI, 10.

Mais une illusion populaire se propageait, dont les docteurs comprirent aussitôt le péril. Des exaltés ou des bavards allaient répétant que la fin du monde était imminente. A Thessalonique, après le départ de Paul, on lui avait attribué, sur cet événement, des paroles téméraires, même une épître[276]. Là-dessus, les gens paresseux se croisaient les bras, péroraient et mendiaient : « A quoi bon travailler, puisque tout va être détruit ? » Des visionnaires et des charlatans excitaient des rumeurs folles. On se tourmentait de savoir quel sort auraient lesvivantsau jour de la Parousie, s’ils entreraient, avant les défunts, dans le Royaume.

[276]IIThessal.II, 2.

[276]IIThessal.II, 2.

Quand Paul, à Corinthe, apprendra cette agitation, il se hâtera d’écrire aux Thessaloniciens et de restituer en leur esprit la vérité, telle qu’il l’enseignait.

Pour l’heure, le voici, fugitif encore, sur la route d’Athènes ; on dirait leJuif errantde l’apostolat ; à chacun de ses pas qu’ils précipitent, ses ennemis poussent l’Évangile en avant. Les églises de Thessalonique et de Bérée ne mourront point, et celle de Corinthe va naître.

On n’est pas du tout certain qu’il se soit embarqué à Méthone, qu’il ait gagné Athènes par mer. Il a pris le chemin de la côte ; mais il a pu, ensuite, remonter vers les défilés de la Thessalie[277]. « Ceux qui le conduisaient, disent lesActes,le menèrent jusqu’à Athènes. » Ces termes seraient bizarres, s’ils se rapportaient à une traversée.

[277]C’est l’opinion soutenue par Knabenbauer dans son commentaire desActes.

[277]C’est l’opinion soutenue par Knabenbauer dans son commentaire desActes.

En franchissant, un soir d’automne, les Thermopyles, j’ai songé avec une étrange émotion que l’Apôtre avait peut-être passé dans ces gorges épiques ; et, vraiment, j’y reconnus le double aspect de sa vie : en bas, le lit d’un torrent, resserré entre les deux pentes sombres de la montagne ; plus haut, des môles abrupts, des arbustes épars, des chênes aux feuilles rougies qui paraissaient flamber, des cimes déchiquetées, nids d’aigle inaccessibles ; et, sur nos têtes, un crépuscule immense, doré comme un beau miel, qui s’épandait jusqu’à la mer ; toutes les violences des luttes transitoires, et la paix des régions divines.


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