XXILA FIGURE DE SAINT PAUL

Les péripéties de sa carrière — le peu qui nous en est connu — se groupent comme des scènes typiques sur les losanges d’un vitrail.

Saul gardant les manteaux des lapidateurs, Saul renversé sur la route, Paul frappant de cécité le mage Élymas, Paul avec Barnabé apostrophant le prêtre qui leur amène des victimes, Paul sur la butte de l’Aréopage, Paul devant la tour Antonia ou dans la salle du sanhédrin, Paul secouant la vipère au milieu du brasier, même Paul,près du pin, agenouillé sous le coutelas du bourreau, ce sont des images qui ne peuvent se confondre avec rien d’autre. Aucune légende n’offrirait l’équivalent de leur vérité immédiate et palpable.

Mais, si l’on essaye de fixer au centre du vitrail un portrait où transparaisse l’essentiel de sa vie profonde, il faut s’avouer, d’avance, vaincu par la grandeur et l’unité complexe d’une figure sans égale.

« L’avenir ne verra pas un autre saint Paul », a dit le plus insigne de ses commentateurs[467]. Tous les hommes admirables qui seront comme lui Apôtres et Docteurs, un Augustin, un Bernard, un Dominique paraîtront, auprès de sa personne, les copies incomplètes d’un trop riche exemplaire.

[467]Saint Jean-Chrysostome, homélie sur la componction.

[467]Saint Jean-Chrysostome, homélie sur la componction.

Sa physionomie condense des caractères si multiples et suréminents que nulle image plastique n’a jamais pu en saisir l’ensemble.

La médaille du second siècle, où il fait vis-à-vis à saint Pierre, ne donne qu’un masque traditionnel : le nez bombé, le front nu, les yeux à fleur de tête, la tension d’une force agissante, et non le reploiement mystique.

La saint Paul, sculpté à Reims, sur une des tours de la cathédrale[468], sublimise la majesté prophétique du Voyant, son calme surhumain. Le regard des yeux vides semble retourné au dedans, vers quelque chose d’immuable. La statue élimine l’amour exalté, la véhémence.

[468]Dans la première niche de la face sud de la tour méridionale.

[468]Dans la première niche de la face sud de la tour méridionale.

Un vitrail duXIIIesiècle, à Bourges, présente un Paul meurtri de tendresse, ivre des ravissements du Mystère. N’allons pas y chercher la fougue conquérante de l’Apôtre.

Un Flamand, Hugo Van der Goës, dans une statue en bois, taillée vers 1468[469], a su figurer deux aspects du visage de Paul : le côté gauche de la face marque une rudesse austère ; le côté droit, par le regard et la flexion des muscles, s’adoucit, se fait miséricordieux ; et la fermeté des lèvres harmonise les deux expressions.

[469]Elle se trouve à Louvain, chez M. le chanoine Thierry.

[469]Elle se trouve à Louvain, chez M. le chanoine Thierry.

Depuis la Renaissance, la plupart des artistes, sauf Véronèse, dans un radieux portrait[470], ont étrangement assombri la splendeur du personnage ; Raphaël, Rembrandt, le Gréco lui-même, ont rêvé un Paul sourcilleux, contracté, amer ; Dürer lui a prêté l’œil torve d’un hérétique en courroux.

[470]A Florence, au musée des Offices.

[470]A Florence, au musée des Offices.

Quant aux modernes, si l’on excepte Maurice Denis, avec la fresque de Genève, ils n’ont rien entrevu sur lui de révélateur.

Tandis que Pierre et Jean proposent à l’imagination des types conçus d’après une idée simple, le pénitent ou le contemplatif, Paul déconcerte par la mobilité de ses traits. On peut toujours dire : Ce n’est pas lui, alors que c’est bien lui. Saul le persécuteur ne ressemble point à Paul en extase. Le Paul de l’épître aux Galates est très loin du Paul des épîtres à Timothée.

Et pourtant c’est bien le même homme que nous reconnaissons, malgré la transfiguration du Saint.

Dans sa nature, un trait domine tout : la violence passionnée, non impulsive, mais dogmatique, régie par les principes de sa foi. Il croit et il exige que les autres croient comme lui, vivent comme lui, soient soumis à la vérité. La Grâce n’a pas créé en son être un tempérament ; elle s’est assujetti les puissances dont l’avait orné Dieu en le prédestinant.

Ses défauts mêmes ont servi les fins divines ; la vélocité de ses impressions le disposait à l’inconstance ; son humeur vive le tournait à briser ce qui lui résistait ; son énergie virile aurait pu l’asservir aux appétits charnels ; l’emportement de ses convictions le vouait au fanatisme ; la finesse de sa dialectique eût préparé un sophiste.

Mais, dirigés vers l’œuvre juste, son besoin de mouvement, sa promptitude d’action hâtèrent la marche de l’Évangile. Sa brusquerie décisive rompit, où il le fallait, les chaînes de l’ancienne Loi. Sa foi indomptable entraîna les indécis, retint dans l’unité les fragiles troublés par les discordes. Sa souplesse ajusta aux peuples à convertir, aux erreurs qu’il voulait abattre, les moyens de persuasion. Ses infirmités l’aidèrent à demeurer humble ; il parla du péché en homme qui avait éprouvé dans sa chair le dur conflit.

Avant tout, Paul fut doué d’une volonté magnifique. Il était né avec le génie du commandement. Resté Juif, il serait devenu un de ces héros du désespoir qui précipitèrent, en voulant redresser Israël, sa ruine nationale.

Il possédait l’œil et le geste du chef, le don de voir la chose à faire, de convaincre les autres qu’elle devait, pouvait être faite. Il enseignait par l’exemple ; il montrait ses mains que le travail avait durcies. Il s’était acquis le droit de dire : qu’est-ce que la faim ? qu’est-ce que les verges ? que sont les périls des routes et de la mer ? Tout cela, Dieu aidant, je l’ai franchi.Imitez-moi.

Sa vaillance confond nos mollesses. Nul coureur d’aventures n’osera comparer ses audaces à celles de l’Apôtre. Son courage avait pour aiguillon l’esprit de triomphe. Il voyait, au bout du stade, la couronne. Mais, au lieu de « courir en vain », il visait au terme infaillible. Il peinait pour la seule gloire du Christ. D’où sa patience inouïe, la patience de ceux qui ne se lassent pas d’espérer. Prodige des prodiges, chez le plus impatient des hommes !

Le signe particulier de Paul, c’est qu’une intelligence subtilement nette sert sa volonté. Mieux qu’un Socrate ou un Sénèque, il regarde au fond de lui-même :

« Je sais que le bien n’habite pas en moi… Le bien que je voudrais, je ne le fais pas ; et le mal que je ne voudrais pas, je le fais[471]… »

[471]RomainsVII, 18.

[471]RomainsVII, 18.

Grand analyste, sans qu’il songe à l’être. Il n’examine jamais par curiosité ou par orgueil le monde intérieur. Il confronte sa misère avec les perfections divines ; il scrute sa conscience sous la lampe de la foi. Aussi aperçoit-il tout d’un coup le point central de ses faiblesses, la source de ses vertus.

Plus qu’un analyste, Paul est un logicien. Il a besoin de nouer ses idées autour d’un principe ; le nœud est quelquefois si serré qu’on ne le défait pas sans peine. Il laisse aux disciples des rhéteurs les transitions bien ménagées, l’art de couper une idée en deux ou en quatre, et de balancer les périodes. Il raisonne en intuitif, ou discourt selon la méthode juive, contournée et violente : cheminement abrupt des prémisses, imprévu des conclusions. S’il utilise des formes de dispute hellénique, — le débat avec un contradicteur fictif qui pousse une objection pour donner lieu de la résoudre, — ce n’est point en vue d’une volupté oratoire ; s’il dramatise ses arguments, ce n’est pas un jeu de théâtre. Souvent il esquisse le profil d’une vérité ; puis il néglige d’en compléter l’exposition. Il a trop hâte d’énoncer autre chose. Sa logique ne se prend pas elle-même comme fin ; il veut convaincre, exhorter, changer les cœurs, les jeter à Dieu.

Paul est un logicienmystique. Il l’était, dès avant sa conversion. Il témoignait, contre Étienne, parmi les Juifs hellénistes, comme il l’a fait plus tard, devant les églises, contre les judaïsants. Il défendait la synagogue, de toute la véhémence d’un amour intraitable.

Dieu se réservait en lui un des plus grands passionnés qui aient remué la terre. Au début, ses passions se trompaient d’objet. Dilatée, illuminée par l’Esprit, sa puissance d’amour montra jusqu’où l’homme, après le rachat du Christ, pouvait, du premier coup, rebondir.

Le saint, chez Paul, est d’autant plus extraordinaire qu’un sentiment impétueux de son Moi semblait lui fermer la route de la sainteté. L’homme sanctifié ne vit plus en soi, pour soi ; il soumet et conforme sa vie totale à celle de son Dieu. Le miracle, en Paul, c’est qu’il a pu dire sans mensonge :

« Je vis — non, c’est le Christ qui vit en moi. »

Et pourtant il n’a pas cessé d’être lui, d’être Paul, avec toute la misère et toute la noblesse de son humanité vraie.

Plus il se fait l’esclave du Christ, plus il devient puissant et libre, plus il est lui-même.

Au lieu de commander dans un petit clan juif, il gouverne par ses conseils l’Orient et l’Occident ; il affermit une discipline qui va s’étendre à l’univers.

Il méprise la science des rabbins, les disputes profanes des philosophes. Mais la science qu’il reçoit d’une révélation ou des Apôtres ouvre à son désir les trésors de l’incompréhensible sagesse.

Il aimait, dans un sens étroit, ses frères en Israël. Maintenant sa charité embrasse les âmes des croyants et des infidèles ; il aime en Dieu tout ce qui peut être aimé.

Il n’exerçait qu’un pouvoir éphémère et, pour violenter, pour détruire. A présent, Dieu lui communique une part de son omnipotence. Il chasse les démons, il guérit des malades, il ressuscite des morts.

Les murs d’un cachot, les chaînes ont beau le retrancher du monde des vivants, sa parole sort plus libre que jamais, plus efficace.

Il ne connaissait que les joies terrestres, que la justice des hommes. Et voici qu’il a été ravi jusqu’au troisième ciel. Il attend le triomphe de l’éternelle Justice et la plénitude d’un bonheur dont il ne peut se faire une idée.

Tout cela n’est point le privilège de Paul ; quiconque entrera, par le baptême, dans le royaume du Père, sera, comme lui, l’héritier ; loin d’espérer, pour lui seul, la possession du Seigneur, Paul veut que tous soient sauvés ; il se juge indigne entre les indignes, « le dernier des Apôtres… un avorton, le premier des pécheurs ». Il ne se glorifie que des coups reçus, des opprobres sans mesure ; par là, il est certain de ressembler à son modèle.

Mais avec cette humilité coexiste une conscience dévorante de sa mission. Le Christ et lui ne faisant plus qu’un, il dogmatise en son nom, il se donne comme exemple, il développe toute l’ampleur de son génie.

Ses actes et sa doctrine réconcilient des qualités dissemblables, même, en apparence, incompatibles : la rudesse et la mansuétude ; la dignité et l’abaissement ; l’ironie et l’onction ; la décision foudroyante et la prudence flexible ; l’esprit de liberté et la soumission ; la hauteur contemplative et le sens pratique ; la fidélité aux principes transmis et l’essor vers l’avenir. Ce grand intellectuel est le plus charitable des missionnaires ; ce Juif est le plus universaliste des théologiens.

Paul écrivant à Philémon en faveur du fugitif Onésime, c’est, humainement, le type accompli de la bonté.

Paul pesant les raisons qu’il a,pour lui, de désirer mourir, et, celles, plus fortes, qui lui font souhaiter,pour ses frères, de vivre encore, c’est le type surnaturellement accompli du chrétien.

Ce que peut être un homme et un saint parfait, nous le trouvons en Paul plus absolument qu’en nul autre, Il serait vain de chercher quelle perfection lui fut départie à un degré moindre ; elles se déploient chez lui, dans un merveilleux équilibre ; et, quelle qu’en soit la magnificence, il demeure près de nous ; l’élément originel de sa condition humaine subsiste, converti en vertus ; le Saint est notre frère par ses infirmités ; rien de ce qui lui fut personnel n’est aboli ; il nous aide à entrevoir comment les élus, glorifiés, transformés selon l’effigie du Christ, conservent la figure de leur première vie.

Sa théologie est immense ; nul commentaire n’en extraira toutes les richesses. Le plus étonnant peut-être dans sa doctrine, c’est une fermeté précise excluant l’hypothèse d’une formation flottante, d’un assemblage d’éléments épars.

Elle repose sur le dogme du péché d’origine ; cette notion lui vient de la théodicée juive, de l’Ancien Testament[472]. Le mystère de la faute, tangible par ses suites, suffirait à justifier la nécessité de la Rédemption. Tous les hommes ne sont qu’une même chair ; ils se transmettent l’inclination au mal, hérédité d’Adam qui, en plus d’un sens, pourtant, était la préfiguration du Christ « à venir[473]».

[472]Les plus acharnés à faire de Paul unsyncrétistesont forcés de le reconnaître ; sur ce point, il ne doit rien à l’esprit grec, il le contredit totalement (voirToussaint,l’Hellénisme et l’apôtre Paul, p. 345).

[472]Les plus acharnés à faire de Paul unsyncrétistesont forcés de le reconnaître ; sur ce point, il ne doit rien à l’esprit grec, il le contredit totalement (voirToussaint,l’Hellénisme et l’apôtre Paul, p. 345).

[473]VoirRom.V, 14 et leCommentairede saintThomas(t. I, p. 76).

[473]VoirRom.V, 14 et leCommentairede saintThomas(t. I, p. 76).

Le genre humain n’avait pas en lui de quoi satisfaire ; il fallait un propitiateur. Dieu seul, en se communiquant à sa créature par l’Incarnation, pouvait lui rendre la faculté de redevenir son image. Le Christ a toutréconcilié. Mais, pour sauver des esclaves, il a pris lui-même la forme d’un esclave ; il s’est anéanti jusqu’à la mort, et à la mort la plus infamante. Humiliation annoncée par les prophètes, vérifiée dans l’histoire humaine de Jésus et continuée en ses disciples. Il est ressuscité pour que nous ressuscitions avec Lui, non simplement afin de prouver sa puissance, mais voulant que l’homme récupère en lui, par lui, la vie éternelle. Cette vie est un pur don ; elle s’appelle la béatitude ; elle s’appelle aussi la grâce, effusion de vérité dans l’intelligence, pouvoir, dans la volonté, d’accomplir le bien.

L’assurance du salut acquis, nous l’aurions, même si Paul ne nous l’apportait point. Ce qu’il nous apprend, nous le saurions par les Évangiles et l’enseignement de l’Église. Cependant, sur ces conquêtes essentielles, il ajoute des clartés merveilleuses, il a les paroles du génie inspiré :

« Les dons et l’appel de Dieu sont sans repentance[474]… »

[474]Rom.XI, 29.

[474]Rom.XI, 29.

« Si par la faute d’un seul la mort a régné du fait d’un seul, à plus forte raison ceux qui reçoivent la surabondance de la grâce et de la justice régneront-ils dans la vie par le fait du seul Jésus-Christ[475]. »

[475]Id.V, 17.

[475]Id.V, 17.

Quand il voit dans le Christ la tête du corps de l’Église, il énonce mieux qu’une métaphore ; il rend sensible un fait surnaturel plus vrai que la loi de la gravitation. Car c’est bien du Christ, comme de la tête, que descend aux membres toute la plénitude vivifiante :

« Il est la tête des bienheureux qui lui sont unis par la gloire ; des saints qui lui sont unis par la charité ; des pécheurs qui tiennent encore à lui par la foi, bien qu’ils n’aient plus la charité ; ensuite des infidèles qui peuvent lui être unis, quoiqu’ils ne le soient pas encore en réalité, mais qui lui seront un jour unis effectivement selon l’ordre de la prédestination divine ; et enfin de tous ceux qui pourraient être unis à lui, mais qui ne le seront jamais effectivement, comme les infidèles qui vivent encore en ce monde et ne sont pas prédestinés[476]. »

[476]SaintThomas,De l’Humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ch.VI.

[476]SaintThomas,De l’Humanité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, ch.VI.

La prédestination ! Paul affronte ce mystère, d’un regard pathétique, mais dont la tranquillité ne se dément pas, comme on élève les yeux sans vertige vers le gouffre d’une nuit comblée d’étoiles. Il sait que Dieu est juste ; cela, comment en douter, puisque c’est Dieu ? Celui qui a créé les âmes veut le salut de toutes. L’homme, asservi par la chair, reçoit de l’Esprit la liberté dans la foi et l’amour. Pourquoi les uns, sans mérite apparent, obtiennent-ils ces privilèges ? Pourquoi les autres sont-ils déshérités ? L’argile, si le potier en fait « un vase d’ignominie », ne peut lui demander pourquoi. Paul songe aux Juifs endurcis ; les ténèbres sont leur partage ; Dieu en est-il cause ? Ils repoussent la lumière, ils la méprisent, ils ne veulent que l’anéantir ; et pourtant elle viendra sur eux. Quant aux infidèles, s’ils n’ont pas même la Loi, ils seront jugés sans la Loi ; ils sont leur propre loi, ayant cette clarté naturelle qui illumine tout homme en ce monde.

Mais, à l’égard du juste, Paul voit les trois étapes de sa carrière bienheureuse : il est prédestiné par l’élection divine, justifié par sa foi, par ses œuvres et celles de ses frères ; il sera enfin glorifié. Cette gloire, il ne saurait y entrer, sans s’être uni au corps mystique de l’Église universelle, sans la communion des saints, la vertu des sacrements et des rites.

Quand l’Apôtre « complète dans sa chair ce qui manque aux tribulations du Christ pour son corps qui est l’Église », il ne croit pas seulement endurer ce qu’aurait pâti le Christ à sa place ; il entend que, s’il souffre après son Maître et comme lui, l’efficacité des mérites est accrue dans l’Église ; l’œuvre rédemptrice s’amplifie en puissance par cette union mystique[477].

[477]Une rencontre imprévue, au moment où j’écris ces pages, met sur ma table lesparoles d’un croyantde Lamennais. Dans la préface dédiéeau peuple(c’est-à-dire, selon l’Évangile de 1834, aux opprimés), je trouve ces phrases : « A présent, si je vous parlais de leurs souffrances (des souffrances de ceux qui vous aiment), on me jetterait avec eux dans les cachots. J’y descendrais avec une grande joie si votre misère pouvait être un peu allégée ;mais vous n’en retireriez aucun soulagement, et c’est pourquoi il faut attendre et prier Dieu qu’il abrège l’épreuve. »Étrange amoindrissement de l’intelligence spirituelle et de la charité chez le prêtre libertaire ! Il se dispense de souffrir pour les misérables et avec eux,parce que cela ne servirait à rien. Comparez le langage de Paul dans les chaînes.

[477]Une rencontre imprévue, au moment où j’écris ces pages, met sur ma table lesparoles d’un croyantde Lamennais. Dans la préface dédiéeau peuple(c’est-à-dire, selon l’Évangile de 1834, aux opprimés), je trouve ces phrases : « A présent, si je vous parlais de leurs souffrances (des souffrances de ceux qui vous aiment), on me jetterait avec eux dans les cachots. J’y descendrais avec une grande joie si votre misère pouvait être un peu allégée ;mais vous n’en retireriez aucun soulagement, et c’est pourquoi il faut attendre et prier Dieu qu’il abrège l’épreuve. »

Étrange amoindrissement de l’intelligence spirituelle et de la charité chez le prêtre libertaire ! Il se dispense de souffrir pour les misérables et avec eux,parce que cela ne servirait à rien. Comparez le langage de Paul dans les chaînes.

Tous ces dogmes, dans la bouche de Paul, prennent un accent d’autorité décisif ; d’autant plus qu’ils sont liés à son expérience, aux faits divins ou humains dont il tient la certitude.

Mais, pour le monde moderne, ce sont des vérités presque mortes. A la notion de la nature déchue une philosophie hérétique ou néo-païenne a substitué le plus faux des principes : l’homme naît bon. Donc le Rédempteur est inutile. L’idée de la prédestination s’est déformée en une sorte de fatalisme qui laisse l’âme indifférente à son avenir essentiel. Le conflit de la chair et de l’esprit s’est vu simplifié : la chair étant redevenue souveraine, l’esprit n’a plus qu’à la servir et à se renier. Au lieu de la Communion des Saints, on est revenu en arrière, à une conception de la solidarité toute matérielle, comme celle des atomes pressés ensemble malgré eux, ignorants de ce qu’ils sont et de ce qu’ils veulent. L’affreux mot « bloc » représente la métaphysique de nos contemporains.

Paul est, plus que jamais, à cette heure, le docteurdes gentils. Les nations auraient besoin de rapprendre, auprès de lui, les éléments du salut.

Il leur expliquerait comment le salaire du péché, c’est la mort, et de quelle maladie elles dépérissent.

Sa morale, enclose dans sa théologie, leur donnerait la méthode de l’unique guérison. En disant aux hommes : Vivez dans le Christ et selon lui, il leur enseigne toute force, toute joie, toute perfection. L’exemple qu’il leur propose ne s’adresse pas simplement à des anachorètes ; son christianisme estsocial. Il a dit sur le mariage les choses les plus hautes et les plus sensées. L’amour des époux est, devant ses yeux, la figure du Mystère où le Christ s’unit à son Église ; l’homme doit aimer son épouse, « de même que le Christ a aimé l’Église et s’est livré pour elle[478]». Seulement, la femme doit être soumise à son mari comme elle obéit « au Seigneur ». Il conçoit le mariage indissoluble et saint, comme le Christ l’a voulu. Mais il découvre à la sainteté de l’institution des raisons sublimes qu’on n’apercevrait pas sans lui.

[478]Éphés.V, 25.

[478]Éphés.V, 25.

Entre les maîtres et les serviteurs, il exige, des uns, la bonté, des autres, la droiture diligente, la bonne volonté, comme de gens « qui servent le Seigneur et non pas des hommes ».

A l’égard des pouvoirs publics, il entend que « tous soient soumis aux autorités supérieures. Car toute autorité vient de Dieu… Celui qui résiste à l’autorité résiste à l’ordre voulu de Dieu[479]».

[479]Éphés.VI, 7.

[479]Éphés.VI, 7.

Il fait un précepte à chacun de travailler pour n’être point à charge au prochain et subvenir aux indigents. La division du travail, l’ordre dans la vie, la dignité lui paraissent, même en un sens surnaturel, des règles nécessaires.

Au-dessus de tout, il met deux vertus qu’ignorait le monde païen : l’humilité, lacharité. L’hymne où Paul, en magnifique poète, a célébré celle-ci, résonnera peut-être sans charme aux oreilles de nos philanthropes et des altruistes satisfaits d’eux-mêmes. Si connu et vieux qu’il soit, il garde cependant une fraîcheur divine, comme une chose improvisée derrière la porte du Paradis :

« Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, je ne suis qu’un airain bruyant ou une cymbale qui vibre. Quand j’aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les mystères et toute science, quand j’aurais toute la foi, une foi à déplacer les montagnes, si je n’ai pas la charité, je ne suis rien. Quand je donnerais en bouchées de pain tout ce que je possède, quand même je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai pas la charité, cela ne me sert de rien.

« La charité est patiente, elle est bonne. La charité n’envie pas. La charité n’est ni glorieuse, ni gonflée d’orgueil. Elle ne fait rien d’inconvenant, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s’encolère point, elle n’impute pas le mal. Elle ne se réjouit pas de l’injustice, mais elle se réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle endure tout.

« La charité ne succombera jamais. Si vous parlez des prophéties, elles s’évanouiront ; des langues, elles cesseront ; de la science, elle aura son terme. Notre science n’est que partielle et nous prophétisons partiellement. Quand viendra ce qui parfait, alors ce qui est partiel s’abolira. Lorsque j’étais un petit enfant, je parlais comme un petit enfant, je raisonnais comme un petit enfant. Lorsque je suis devenu homme fait, j’ai rejeté ce qui était du petit enfant. A présent, nous voyons les choses comme dans un miroir, en énigme. Alors nous verrons face à face. Mais alors je connaîtrai parfaitement, comme je suis connu. A présent donc demeurent la foi, l’espérance et la charité, ces trois choses. Mais la plus grande est la charité[480]. »

[480]ICor.XIII.

[480]ICor.XIII.

L’admirable d’un tel mouvement, c’est qu’il donne la perception de l’illimité dans l’élan vers Dieu. Et pourquoi Paul ceint-il la charité d’un diadème immortel, comme s’il voyait en elle la Mère du Christ ? L’amour est le principe de tout ; seul, il établit entre Dieu et le monde l’unité, non l’unité aveugle du rêve panthéiste, mais l’unité libre et consentie, celle qui n’épuisera point sa plénitude, puisque le créé, à jamais, se connaîtra créé au sein du Père des lumières.

En attendant, l’homme et la création ne vivent que d’un désir : atteindre cette unité, être affranchis des servitudes corruptibles « pour avoir part à la liberté de la gloire des enfants de Dieu[481]». La nature gémit, elle est dans les douleurs de l’enfantement. Nous qui avons les prémices de l’Esprit, nous gémissons en nous-mêmes, sous la loi de notre corps mortel, dans l’attente de sa rédemption.

[481]Rom.VIII, 21-23.

[481]Rom.VIII, 21-23.

Le péché a obscurci l’univers ; il fait peser même sur les animaux, sur la matière, la tristesse d’un désordre. Mais, lorsque le Seigneur Jésus « apparaîtra du ciel avec les anges de sa puissance, qu’il aura fait justice de ceux qui ne connaissent pas Dieu, qui n’obéissent pas à l’Évangile[482]», l’ennemie, la Mort sera enfin détruite. La splendeur qui investira l’âme et le corps des élus se réfléchira sur les cieux nouveaux, sur la terre sanctifiée. Et Dieu sera tout en tous.

[482]IIThessal.I, 7-8.

[482]IIThessal.I, 7-8.

Paul est le prophète de l’unité dernière.

L’attente du « grand jour[483]» persiste chez lui, au fond de ses désirs, alors même qu’il paraît certain de ne point voir la Parousie. Il sait qu’au delà de la mort il sera bientôt avec le Christ. Mais son propre salut ne lui suffit pas. Il veut la conversion d’Israël, l’avènement du Juge, la fin des iniquités, la consommation de la paix.

[483]IITim.I, 18.

[483]IITim.I, 18.

Il est l’homme qui espère, il n’a pas enseigné théoriquement l’espérance. Traité comme un faux frère, honni, flagellé, lapidé, enchaîné, il ne cesse jamais d’espérer et de semer l’espoir avec ses mains de feu. Auprès de la gloire promise, que pesaient pour lui les tribulations ? Il donna son sang en témoignage des choses qu’il espérait. Si l’on ne peut admettre tout à fait l’argument de Pascal : « Je crois volontiers les histoires dont les témoins se font égorger », car les fausses religions et les hérésies ont eu leurs martyrs, Paul se présente comme le témoin du Christ ressuscité, du Christ que les Apôtres avaient vu avant lui, dont Thomas avait palpé les plaies, dont lui-même avait entendu la voix et senti le regardhumain. La preuve du témoignage de Paul, c’est que sa foi a changé le monde.

Elle ne l’a qu’en partie changé. Jésus a prédit que les puissances de la mort ne prévaudraient pas contre son Église, non qu’avant son retour son Église prévaudrait contre elles. Il y aura des heures — c’est Lui qui les annonce — où la foi déclinera si affreusement que les chrétiens — les faibles — se demanderont par quelle voie le Seigneur aura le dernier mot. Ils reliront alors l’épître aux Romains. Ils comprendront mieux qu’elle n’était pas pour le seul Abraham, mais pour nous et pour eux la promesse de fidélité.

Paul sera le clairon des suprêmes espérances.

Jusqu’au terme des siècles, nuit et jour s’il le faut, le bon soldat du Christ courra par les rues du camp, sonnera l’alerte et la charge ; il affermira au cœur des braves l’alacrité, ralliera les blessés et les lâches ; il ranimera jusqu’aux morts pour le combat où la défaite est impossible. Mais ce clairon de guerre, par une merveille ineffable, aura des accents humbles, d’une angélique douceur. Il chantera le règne de l’amour et la paix sans fin.

1923-1925.


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