«N'abandonnez pas vos enfants à la charité publique,» répétait fréquemment Sainte-Beuve. Tant qu'il vécut, il mit le précepte en pratique et surveilla scrupuleusement les éditions de ses livres. Afin de prolonger, même après sa mort, ces soins paternels, il s'est bien gardé de léguer son bagage littéraire à des collatéraux qui, probablement, n'en auraient eu cure; il s'est choisi pour héritier le dernier et le plus dévoué de ses secrétaires, M. Jules Troubat. Celui-ci nous a rendu la physionomie du maître et les détails de sa vie privée dans l'intéressant volume deSouvenirs et Indiscrétions; puis, à l'aide de publications plus ou moins habilement espacées,Lettres à la princesse,Chroniques parisiennes,Cahiers,Correspondances, il a rafraîchi son culte en fournissant des aliments nouveaux à l'appétit des lettrés. Desservant et gardien du monument funèbre, il empêche d'y pousser la ronce de l'oubli; son bâton donne la chasse aux insolents qui s'avisent de cracher dessus ou d'y jeter des pierres.
Je l'ai fort applaudi pour sa réponse àla Revue des Deux-Mondes, où l'on avait prétendu, contre toute vraisemblance, que Sainte-Beuve n'aimait pas sa mère, et que même il la rudoyait souvent. On ne saurait, en effet, inventer d'accusation plus à contre-sens. Ceux qui ont vécu près de lui savent combien il était affectueux et prévenant, je ne dis pas seulement pour les êtres qui lui étaient chers, mais pour le moindre de ses amis.
Après cela, qu'il ait eu parfois à souffrir de la sollicitude inquiète de sa mère, de ses conseils trop prudents, qu'il ait regimbé contre une tutelle prolongée outre mesure, il n'y a rien là que de fort ordinaire et qui n'implique nullement un manque d'affection. Nos parents ne savent pas toujours abdiquer à temps leur autorité; même après notre émancipation, ils voudraient continuer à guider nos allures; ils ne se décident qu'à regret à laisser le poulain courir sans entraves en sa libre carrière. De là quelque froissement, un peu d'impatience chez le jeune homme dont on gêne l'essor, dont on contrarie les généreux instincts: «Ma mère, disait Sainte-Beuve, ne m'a cru vraiment à l'abri de la misère que depuis ma réception à l'Académie.» Lorsque Armand Carrel venait lui rendre visite, elle en prenait ombrage et s'effrayait plus que de raison. Ces légers dissentiments ne diminuaient en rien les égards et la piété de son fils. Ils avaient peu de goûts communs, une existence peu mêlée, mais ils vivaient à eux deux assez doucement.
Voulez-vous savoir quelle fut son attitude lorsqu'il eut le malheur de la perdre? Écoutez le témoignage d'un témoin oculaire: «Il la soigna, dans ses derniers moments, comme un fils et comme un garde-malade qui pense à tout et fait tout lui-même. À l'église, au service funèbre, auquel j'assistais, je lui vis, ce que je crois n'avoir jamais vu chez personne avec un caractère si particulier, de petites larmes de feu qui ne coulaient pas, mais qui jaillissaient de ses yeux comme des étincelles.» Que vous faut-il de plus? Si les grandes douleurs sont muettes, il est des sentiments aussi que nous devons sceller en nous. Sainte-Beuve était doué d'une pudeur native, qui ne lui eût pas permis, ainsi que l'ont fait tant d'autres, de servir sa mère en pâture à la curiosité publique. Il n'a parlé d'elle qu'une ou deux fois dans ses écrits et d'une manière sobre, en gardant sur ce sujet une réserve bien préférable aux indiscrètes confidences de Lamartine, qui nous décrit la sienne en termes voluptueux, qu'on lui passerait à peine pour le portrait de sa maîtresse.
La perte de sa mère et celle de Mme d'Arbouville, survenues à quelques mois de distance, apportèrent un changement notable dans l'existence de l'écrivain. Devenu tout à fait libre d'arranger sa vie à son gré, n'étant astreint au décorum par aucune attache mondaine, par aucune fonction officielle, souffrant d'ailleurs au point de vue de ses travaux d'un isolement si complet, il se décida à exécuter un projet dès longtemps caressé. Joseph Delorme s'était créé en perspective un idéal de mariage, où le sacrement n'entrait pour rien, où l'on a les commodités sans le noeud qui vous lie. Il lui fallait une mademoiselle La Chaux, une mademoiselle de Lespinasse ou une Lodoïska.
Tel gibier n'est pas rare à Paris, et l'or que l'on y sème en fait arriver par milliers sur le bitume des boulevards. Aussi trouva-t-il bientôt vers les hauteurs des Batignolles une femme à souhait pour le rôle qu'il lui destinait. Son choix se fixa sur une brune de trente-cinq ans, qui se faisait appeler Mme de Vaquez, et se donnait l'Espagne pour patrie. Quel était son vrai nom? d'où sortait-elle? Sainte-Beuve, quand on le poussait là-dessus, répondait d'une manière évasive et se bornait à rendre bon témoignage aux qualités de sa conquête: taille élégante, magnifiques cheveux noirs, visage au teint mat et doré de reflets oranges, tels sont les charmes qui avaient séduit l'auteur desRayons jaunes. Il l'installa chez lui en maîtresse de maison, et fut si heureux de sa trouvaille, qu'il en a consacré le souvenir dans un de ses meilleurs sonnets:
Moi qui rêvais la vie en une verte enceinte,Des loisirs de pasteur, et, sous les bois sacrés,Des vers heureux de naître et longtemps murmurés;Moi dont les chastes nuits, avant la lampe éteinte,
Ourdiraient les tissus où l'âme serait peinte,Ou dont les jeux errants, par la lune éclairés,S'en iraient faire un charme avec les fleurs des prés[30],Moi dont le coeur surtout garde une image sainte!
Au tracas des journaux perdu, matin et soir,Je suis à ce métier comme un juif au comptoir,Mais comme un juif du moins qui garde en la demeure,
Dans l'arrière-boutique où ne vient nul chaland,Sa Rebecca divine, un ange consolant,Dont il rentre baiser le front dix fois par heure.
Peut-être eût-il consenti, malgré ses répugnances, à passer par-devant M. le maire, si la dame, qui se savait originaire d'un bourg de Picardie, n'avait craint les révélations de son acte de naissance. Elle ne s'empara pas moins en souveraine de la maison, démarquant le linge et l'argenterie, qu'elle fit graver à son chiffre, tenant le critique en charte privée et s'efforçant d'éloigner par ses rebuffades les anciens amis et serviteurs. Dans la solitude et le vide ainsi faits autour de lui, elle espérait établir à tout jamais son empire et ajouter la durée à sa fortune. Ce fut malheureusement ce qui lui manqua. La mort, interrompant une félicité si parfaite, vint l'enlever à son ambition. Elle succomba à une affection de poitrine, augmentée, paraît-il, par la frénésie de la passion amoureuse.
Au cours de la maladie, un vieux paysan se présenta pour la voir, disant qu'il était son père. Dans un premier mouvement de pudeur, elle refusa de le reconnaître et ne céda qu'aux instances de son amant, curieux d'apprendre à quelles gens elle appartenait. La source était pure, mais bien humble.
Thomas Devaquez raconta, sans se faire prier, qu'il était batteur en grange au village de Montauban, près Péronne, et père de nombreux enfants. Il n'avait pas eu toujours du pain à leur donner. Maintes fois, le soir, après un trop frugal repas, sa famille, afin d'épargner combustible et luminaire, se rendait à la ferme voisine, où la marmaille puisait un supplément de souper dans la marmite aux pommes de terre. Enfin, vaille que vaille, les garçons, en grandissant, avaient appris à gagner leur vie. Mais que deviendrait la fille? Thomas, ennuyé de la voir monter en graine, l'avait expédiée sur Paris, où l'on disait que, avec de la conduite, elle ne manquerait de rien. Dieu merci! elle avait rencontré un bon monsieur. Était-ce une raison de renier ses parents? Sainte-Beuve apaisa le vieillard par quelques présents et promit de lui venir en aide. C'est bien ainsi que l'entendait Thomas.
Sitôt que sa fille eut fermé les yeux, il accourut, réclamant sa part de succession, les tapis, les meubles, que sais-je? sous prétexte qu'elle avait mis en commun sa fortune avec celle de son amant; il menaça celui-ci d'un procès et, profitant de son inexpérience en affaires, parvint à lui extorquer 12,000 francs.
De retour au pays, en bon père de famille, il fit deux parts de la somme, distribua l'une à ses gars et plaça l'autre en viager, ce qui lui permit de boire tous les matins son petit verre, en bénissant la Providence d'avoir si généreusement récompensé la vertu de son enfant.
En fait d'héritage, la défunte n'avait laissé à son maître qu'une grande diablesse de cuisinière, nommée Adèle, à qui il dut de fâcheux désagréments. À cette époque, l'omnibus qui passait dans la rue Montparnasse avait contracté une singulière habitude. À mesure qu'ils entraient dans la rue, les chevaux ralentissaient le pas et, arrivés devant le numéro 11, s'arrêtaient court. Aussitôt le conducteur s'approchait de la fenêtre du rez-de-chaussée, où une main amie lui tendait un verre de vin, qu'il lampait lestement. Autant en faisait le cocher, puis l'omnibus reprenait sa marche au grand étonnement des voyageurs: c'était Adèle qui régalait ainsi ses amoureux aux frais du patron.
Celui-ci ne l'apprit que par une note apportée par le marchand, où de deux jours en deux jours figuraient les bouteilles de vin qu'il était censé avoir bues. «Je vois encore, dit M. Levallois, sa figure étonnée à mesure qu'il entendait les mentions suivantes, qui se succédaient avec une désespérante régularité:
Le 2, grenachepour monsieur;
Le 4, malaga,pour monsieur;
Le 6, saint-émilionpour monsieur,
et ainsi de suite. Non, jamais homme ne fut si stupéfait et si en colère.» Enfin, s'armant de résolution, il prit la cuisinière par le bras et la flanqua à la porte. Mais celle-ci de crier, de réclamer ses hardes. Alors furieux, il monte au premier, où se trouvait la chambre de la maritorne, qui donnait sur la rue, et, saisissant au hasard robes, bonnets, jupons et bas, les lance par la fenêtre, en accompagnant chaque objet d'une injure à l'adresse de la donzelle. Inutile de décrire l'hilarité des voisins en la voyant courir après ses nippes, les saisir à la volée et les emporter en pestant contre le maître et la maison.
N'allez pas croire que ces tracasseries lui eussent laissé de l'aigreur, ni qu'il ne voulût plus entendre parler de Mme de Vaquez. Au contraire, il lui acheta une concession de terrain au cimetière Montparnasse et, quand il envoyait sa nouvelle bonne porter des fleurs au tombeau de sa mère, il ne manquait jamais de lui dire: «Déposez-en aussi quelques-unes sur la pierre de l'autre pauvre femme.»
Cet essai pourtant le guérit, du moins pour un temps, des illusions de la vie de ménage. Il eut soin désormais de reléguer le plaisir hors de son logis, ne conservant autour de lui que des personnes avec lesquelles il se gardait de toute relation intime.
Il ne désirait rien tant que de s'enchaîner par le coeur à quelque objet aimé, bien que le sort parût prendre un malin plaisir à déjouer ses tentatives. Aussi, de plus en plus, par goût, par nécessité, par manière de consolation, se livra-t-il à ce talent d'analyse qui, à chaque élan, redoublait de ressources et de verve. Pour le reste, il renonça aux passions sérieuses et s'abandonna à ce que Fourier appellela Papillonne.
Aimer, comme on aimait dans la Grèce amoureuse,Un pied blanc, un beau sein, une démarche heureuse,De fins cheveux brillants relevés,—sans songerSi l'étreinte est fidèle, ou le noeud mensonger.
Le sage s'était dit qu'il faut laisser sa place à l'illusion, créer et favoriser le charme dès qu'il veut naître et le prolonger aussi loin qu'on peut. Il eut des distractions comme il est facile de s'en procurer à qui a de l'argent, petites dames et grisettes, demi-vertus, demi-catins, fantaisies d'une soirée, complétement oubliées le lendemain.
Dans ces aventures au hasard de la rencontre, il entendait parfois des mots qui l'amusaient par leur imprévu, des réparties dictées par un goût naturel qui n'emprunte rien à la banalité de l'école ni aux tartines des journaux. Rentré chez lui, il notait soigneusement ces réflexions incultes et nous en pouvons cueillir quelqu'une dans sescahiers:
«J'aime le naïf dans les jugements. Je remarque comme les jeunes filles du peuple sentent souvent bien la poésie. La petiteBohème, qui ne sait pas lire, juge à merveille des vers de Chénier, de Lamartine, de Mme Valmore; elle s'écrie aux plus beaux, aux plus passionnés surtout et aux plus tendres. Et quant à Victor Hugo, elle sait très-bien en dire: «Il a de beaux vers, mais je l'aime bien moins que Lamartine. Il a comme cela trop de fantaisies à tout moment, trop de fierté.» C'est ainsi qu'elle appelle son fastueux et sonpomposo.—Elle dit encore de lui: «Il se donne trop de gants.»
On ne faisait pas toujours à ses questions des réponses aussi spirituelles. Un soir, ayant pris avec lui une fille assez novice, il la mena souper chez Magny. Quand ils furent convenablement installés dans un cabinet: «Ma chère enfant, dit le critique, je veux combler tous vos souhaits. Demandez ce que vous avez rêvé de plus fin, de plus cher, de plus exquis, je ne regarde pas à la dépense.» La fillette réfléchit longuement, passa la langue sur ses lèvres et s'exclama: «Je mangerais bien du gras-double.»
Que notre pruderie n'aille pas s'effaroucher outre mesure des délassements que le grave penseur accordait à ses heures de loisir. Socrate nous semblerait trop rébarbatif s'il ne s'était de temps à autre déridé auprès d'Aspasie. Sainte-Beuve a d'ailleurs confessé lui-même son vice avec un abandon, une sincérité, une bonhomie qui doivent, si je ne me trompe, lui valoir le pardon même des plus austères: lisez cet examen de conscience si aimable, et vous inclinerez volontiers à l'indulgence:
«Que faites-vous, mon ami? Vous êtes mûr, vous êtes savant, vous êtes sage, et peu s'en faut que vous ne paraissiez respectable à tous. Et voilà que la beauté vous reprend et vous tente. Vous y revenez. La jeune Clady trouve grâce à vos yeux par son sourire; vous avez pour elle de tendres complaisances, et on l'a vue, me dit-on, à votre bras un soir, et le matin dans la voiture où vous la promeniez.—Je le sais, mon ami, je me sens bien vieux déjà, on me dit savant plus que je ne le suis, et je voudrais être sage; mais ne le suis-je pas du moins un peu en ceci? Clady est belle; elle est jeune; elle me sourit. Je la regarde; je ne faisguèreque la regarder, mais j'y prends plaisir, je l'avoue; j'aime à la voir près de moi, à la promener un jour de soleil, et, en la voyant là riante, qu'est-ce autre chose? Il me semble qu'un moment encore je fais asseoir ma jeunesse à mes côtés.»
Anacréon aurait-il mieux dit? Que voulez-vous? Le sceptique se lasse à la fin de chercher toujours à vide, l'ennuyé se distrait, le désespéré se console. La nature, en ce qu'elle a de vivace et de vigoureux, l'emporte. C'est la loi. Mais qu'il faut avoir par devers soi de grandes qualités pour avouer si ingénûment ses faiblesses!
À cueillir ainsi des roses à la volée, on risque de se piquer les doigts. Vous avez beau dire: «Je possède Laïs et Laïs ne me possède pas,» arrive toujours un moment où quelqu'une de ces fillettes, plus rouée que les autres, plante sur vous le grappin, fixe vos inconstances et convertit le Don Juan volage en Arnolphe amoureux. Alors commence une lutte dont les incidents sont faciles à prévoir: d'un côté, l'homme dont le coeur est resté jeune malgré les années, oubliant ses rides et son âge, espère, à force de soins, de présents, d'affection, attacher à sa personne et mitonner pour lui seul celle qu'il prend pour une Agnès et à qui il se flatte de consacrer les derniers restes d'un feu qui s'en va; de l'autre, une drôlesse, avec les instincts pervers d'une corruption précoce, qui se joue de cette tendresse sénile, met tout ce qu'elle a de ruses à l'enlacer, la caresse et l'empaume afin de lui faire rendre de quoi fournir à d'autres appétits, et, lassée enfin de ce jeu décevant, abandonne le vieillard pour suivre un amant plus jeune et moins fortuné.
C'est ce qui arriva à Sainte-Beuve avec une fille appelée Jenny Delval. Elle n'avait de l'ouvrière que le nom et ne se contentait pas de peu. Grande, bien prise dans sa taille ronde, les chairs blanches et fermes, la bouche d'un incarnat que les dents n'avaient nul besoin de raviver, les yeux d'un azur mobile où la passion amenait parfois de sombres reflets, surtout une magnifique forêt de cheveux d'un blond doré qui la couvraient jusqu'à la chute des reins, telle enfin que les peintres représentent Ève, mais une Ève après le péché, par exemple. Rien ne lui manquait de ce qui charmait le tendre Racine chez les jeunes filles d'Uzès:
Color verus, corpus solidum et succi plenum[31].
En revanche, elle était dotée de tous les mauvais penchants que le manque d'éducation laisse fleurir. Fainéante, gloutonne, menteuse à faire croire qu'elle entretenait ainsi la blancheur de ses dents, trop douce pour rebuter aucun hommage, trop charitable pour vouloir que les gens souffrissent de ses refus, s'abandonnant de préférence aux vauriens du quartier et recouvrant toutes ces tares d'un air d'innocence capable d'en imposer aux plus habiles.
Elle ne parvint pas à duper complétement un esprit si avisé et si au fait des fourberies féminines. Mieux que personne, il savait que la beauté veut aimer la jeunesse, et qu'elle peut tout au plus amuser ou consoler un vieillard. Il avait trop de tact pour être ridicule. Mais tout en ne se faisant aucune illusion sur les mobiles du sentiment qu'elle affectait pour lui, il ne pouvait s'en déprendre et, par bonté d'âme autant que par affection, il tâchait de lui inculquer au moins des goûts plus relevés. Il essaya d'abord de la retenir chez elle en l'entourant de ce luxe relatif et du bien-être après lequel aspirent toutes les grisettes. Effort inutile. Bien que son nid s'embellît chaque jour de quelque meuble nouveau, de quelque brimborion à la mode, la tourterelle n'en prenait pas moins la clef des champs à l'appel du premier godelureau venu.
Elle exigea bientôt qu'on la menât dans le monde. Sainte-Beuve, indulgent à ses caprices et peut-être même fier de se parer d'un si beau brin de fille, consentit à la présenter partout comme sa nièce. En vertu du privilège qu'a le talent d'ennoblir ce qu'il touche, il n'est pas rare de voir un grand artiste ou un grand écrivain produire ainsi sous son égide une personne qu'il dore un moment de ses rayons et qui, tant que dure sa faveur, est acceptée au titre fictif, de quelque part qu'elle sorte.
Jenny fut donc menée dans les maisons ouvertes à l'écrivain, où elle pouvait paraître sans choquer les bienséances. La chose, cependant, ne passa pas sans protestation. En leur présence, on n'osait souffler mot ni sourire, mais dès qu'ils avaient le dos tourné, Dieu sait comme on donnait sur leur arrière-garde: «Sa nièce! sa nièce! murmurait en ricanant un éditeur normand; il en sera comme de la cousine qu'il nous avait présentée il y a deux ans, et que j'ai retrouvée à Toulon dans la rue des Trois-Mulets[32].»
Nous étions tous trois un soir au Théâtre-Français dans une de ces loges du second étage, disposées en entonnoir, d'où il semble à chaque instant que l'on va être précipité sur la tête des gens assis à l'orchestre. Sainte-Beuve sommeillait au ronron des alexandrins, et je m'amusais à suivre le regard errant de Jenny qui, du paradis au parterre, cherchait à dénicher quelqu'une de ses connaissances parmi les chevaliers du lustre, lorsque la porte de la loge s'ouvrit et livra passage à M. Edouard Thierry, qui dirigeait alors les Français. D'un coin des coulisses il avait sans doute aperçu l'illustre critique, facilement reconnaissable à son crâne à double étage, luisant et pelé comme celui du vieil Eschyle. Il venait lui offrir une loge à salon du premier étage, et sa proposition fut volontiers acceptée. On se leva pour descendre; le galant directeur offrit le bras à Jenny; Sainte-Beuve les suivait, portant avec précaution le mantelet et le chapeau de son amie. Je fermais la marche, ne portant rien comme le troisième page de Malbrough, mais songeant à part moi quels heureux privilèges confèrent à Paris la jeunesse et la beauté. Car cette grande fille, à qui deux hommes distingués prodiguaient les égards et les hommages, et qui se pavanait par les corridors avec des airs de duchesse, était la même que j'avais vue la veille au bal Constant—et Dieu sait ce qu'était ce bal,—polker avec rage, amoureusement enlacée au flanc d'un Alphonse de la barrière.
Ne vint-on pas dire un jour au protecteur que l'on avait vu sa belle en chemise, attablée avec un truand de mauvaise mine et croquant de compagnie le perdreau qu'il avait envoyé pour dîner avec elle?
De si ignobles hantises, qu'elle ne parvenait pas toujours à lui dérober, n'étaient pas de nature à lui concilier son estime. Parfois, dans son écoeurement, il ne pouvait s'empêcher de dire: «Cette fille a décidément la nostalgie de la boue.» Et cela ne l'empêchait point de secouer des gouttes d'ambroisie sur cette fange du ruisseau. Hélas! que ne faisait-il sur lui-même un sincère retour. Le moindre instant de réflexion lui aurait appris que l'on n'élude pas les lois de la nature en les flétrissant de noms odieux et que, pour mater la jeunesse et l'ardeur du sang, pas n'est besoin de beaux discours ni d'une langue subtile; il y faut un poignet robuste et autre chose encore. Dans ce duel où l'imagination cherche à exciter le tempérament, qu'importe de déployer les ressources et les séductions d'un esprit supérieur, si l'essentiel fait défaut? Or Sainte-Beuve n'avait jamais été grand abatteur de bois et son second était tué depuis longtemps! Il ne pouvait plus guère caresser que du regard et de la main les beautés qui s'offraient à lui. Si quelque ami s'étonnait de le voir, vieux coq écrêté au milieu de poules alléchantes: «Que voulez-vous? répondait-il en manière d'excuse, j'aime encore à reposer ma vue sur de frais visages.»
La princesse B…O, après plusieurs années de constance, rassasiée à la fin du docte et beau Mignet, le congédia et prit un vigoureux maçon. De là grand scandale. Une de ses amies lui en faisait des remontrances et la grondait sur l'étrangeté de sa préférence: «Eh! ma chère, riposta l'Italienne impatientée, celui-là du moins, il ne pense pas!»
Moins franche et plus adroite, Jenny aurait bien voulu conserver en catimini un ou plusieurs maçons et ne pas perdre l'académicien. Cela ne faisait pas le compte de ce dernier. Pour châtier les fugues de l'infidèle, il usait quelquefois de violence, persuadé que toutes les femmes ont mêmes goûts que celle de Sganarelle. Il est vrai de dire qu'elles lui pardonnaient généralement ces vivacités, qui ne sont en réalité qu'une preuve de faiblesse.
Enfin, après mainte rupture et de nombreux pardons, acceptés chaque fois d'un air moins contrit, il se décida, quoique le coeur lui saignât et qu'il en eût les larmes aux yeux, à retirer des bienfaits qui n'excitaient plus de reconnaissance. Il s'était, pendant le cours de cette liaison, montré si aveuglément généreux que, lorsqu'il mourut, Jenny eut un moment l'espoir d'être couchée sur le testament. Apprenant qu'elle n'avait rien, elle s'en plaignit au docteur Veyne.—Il y avait trop longtemps qu'il ne vous voyait plus, observa celui-ci.—Mais moi, je ne l'avais pas oublié, dit-elle; j'ai assisté à ses funérailles.—Oh! reprit en riant le docteur, si toutes celles qu'il a connues avaient fait comme vous, c'eût été un beau convoi. Quand vous auriez défilé sur dix de front, le chemin de la maison au cimetière n'eût pas suffi pour vous contenir.
* * * * *
À un certain âge, quand on en est réduit à regretter tout bas ce que rien ne peut rendre et qu'arrive l'heure triste où les amours désertent notre toit envahi par l'hiver des ans, la vraie sagesse consiste à ne plus demander aux femmes d'autre faveur que leur amitié. C'est à cela que Sainte-Beuve s'était résigné vis-à-vis des femmes du monde qui, attirées par le charme de son esprit, venaient le visiter dans son ermitage et acceptaient quelquefois de s'asseoir à sa table. Parmi les plus assidues, vers ce temps, se faisait remarquer la fille de Mme Sand, Solange Clésinger, alors en délicatesse avec sa mère, et qui parlait des admonestations morales qu'elle en recevait avec la fine ironie et le ton dégagé d'un Hamilton.
De temps à autre la maisonnette se remplissait des éclats de voix et des falbalas de Mme de Solms, petite-fille de Lucien Bonaparte et qui devait plus tard épouser le ministre italien Ratazzi. Un pied dans le monde politique et l'autre dans le journalisme, elle usa, pour obtenir une pension de l'Empereur, du crédit dont pouvait disposer l'illustre rédacteur duConstitutionnel. Celui-ci fut enchanté de la mission et s'y employa avec son zèle habituel, de concert avec M. Schneider, président du Corps législatif. Un jour qu'ils vantaient devant Napoléon III les mérites de sa parente et les nombreux amis qui l'entouraient. «Je n'ai jamais douté qu'elle n'en ait beaucoup» répondit le flegmatique souverain et il accorda 25,000 francs de pension sur sa cassette.
Les amis de la rayonnante beauté restèrent fidèles à sa bannière jusqu'après le second mariage. Lorsqu'elle revint d'Italie avec Ratazzi, ces messieurs, Polignac et Pomereu en tête, offrirent aux nouveaux époux un dîner au Palais-Royal d'où personne, j'aime à le croire, ne s'avisa d'emporter son couvert. Il régna même une si franche cordialité que tous les convives, à l'exception du mari, usaient envers la belle d'une douce familiarité avant d'être au dessert.
Sainte-Beuve ayant fait, pendant les allées et venues de sa négociation, un rapide voyage à Aix en Savoie, y consentit pour la première fois à ce que M. de Solms fît de lui une photographie dont M. Levallois a dit très-justement: «Je n'en connais pas qui rende plus exactement la physionomie de Sainte-Beuve. Lorsque je la regarde, il me semble que je vois, revivre mon vieux maître. C'est bien lui, saisi dans un de ses meilleurs moments, dans une de ses heures trop rares de douce sérénité; quand, par exemple, il descendait au jardin vers quatre heures de l'après-midi, après avoir lu un chant d'Homère, et qu'il oubliait les contrariétés ou les souffrances du présent pour songer à cette antiquité qu'il n'a jamais cessé d'aimer, qu'il comprenait et sentait à merveille.»
Une autre personne de la famille Bonaparte, la princesse Julie, eut aussi recours à lui, mais pour un motif différent. Voulant connaître son avis sur des travaux littéraires qu'elle avait en manuscrit, elle les lui communiqua. Par une étourderie inqualifiable, elle oublia dans le paquet un portrait à la plume dans lequel Sainte-Beuve était outrageusement défiguré et où se trouvait entre autres cette phrase: «Il mène, malgré son âge, une vie crapuleuse; il vit avec trois femmes à la fois, qui sont à demeure chez lui.» À quoi il ne manqua pas de répondre: «Ma vie privée a un avantage, si elle a ses faiblesses: elle est naturelle, et au grand jour. Or, l'histoire des trois femmes à domicile est une légende vraiment herculéenne, et dont je n'ai pas à me vanter. De tout temps, ç'a été faux et archifaux, comme le savent tous les amis qui m'ont visité, même en mes beaux jours.» La lettre se terminait, tout naturellement, par un congé bien mérité: «Veuillez agréer, princesse, l'hommage définitif d'un respect qui n'aura plus lieu de s'exprimer.»
Sa correspondance avec la princesse Mathilde a fait connaître, sous un jour bien favorable, la noblesse de leurs sentiments à tous deux et la dignité que Sainte-Beuve, malgré son titre de sénateur, savait conserver dans ses relations avec les Altesses. Il est touchant, au milieu de ce monde que l'on nous peint si futile et si corrompu, de voir l'écrivain et la princesse uniquement préoccupés de secourir les malheureux et de grouper autour d'une gracieuse influence les intelligences d'élite.
Oserai-je glisser ici une réflexion à propos de certains détails de cette correspondance? Dût-on la trouver déplacée, je la risque. Nous autres enfants du peuple, fils de paysan ou d'ouvrier, qui n'avons jamais eu l'heur de pénétrer dans ces sphères aristocratiques, nous devons être mauvais juges des façons de s'y conduire. Pourtant si quelque dame de haut parage eût daigné visiter de temps à autre notre logis et y laisser des témoignages d'une amitié si attentive à notre bien-être, tels que tapis, fauteuils, bijoux pour notre maisonnée, il ne nous fût jamais venu à l'esprit de répondre à tant de gracieusetés, comme le fit Sainte-Beuve, par l'envoi successif, une première fois des oeuvres complètes de Platon, la seconde fois des oeuvres complètes de Cicéron, et la troisième des oeuvres complètes de Sénèque! Oh que l'Altesse, qui était femme avant tout et des plus franches, a dû sourire de l'atmosphère factice qui se créait autour d'elle! À la suite d'une de ces leçons d'histoire que lui débitait à jour fixe le solennel M. Zeller, sur la grandeur et décadence des Grecs ou des Romains, elle ne put se retenir et, opposant son bon sens à la faconde empesée du professeur: «Il me semble toujours, lui dit-elle, que vous avez un casque.»
Théophile Gautier l'amusait mieux avec de croustillantes anecdotes qu'il savait couler en douceur de sa voix flûtée et paresseuse. Jadis la Fontaine en usait de même avec Mme de la Sablière et faisait dans ses entretiens la part de la bagatelle, que Sainte-Beuve oublia trop: «J'étais trop sérieux pour elle, disait-il après leur brouille. Elle s'est fatiguée de venir me voir tous les dimanches.»
Lui-même, une fois la paille rompue, refusa de se réconcilier. Trois mois après la scène de rupture, on lui avait dépêché, afin de ménager le rapprochement, un ami commun, M. Charles Edmond, qui l'aborda avec de bonnes paroles, lui dit que la princesse, chez qui il avait dîné la veille, s'était informée de sa santé et avait manifesté l'intention de renouer avec lui. Sainte-Beuve accueillit ces avances avec plaisir et parut près de céder, mais après un moment de réflexion: «Non, décidément, dit-il, son procédé m'a rendu ma liberté; je la garde.» Ce ne fut que plus tard, à son lit de mort, qu'il consentit à dicter pour elle quelques lignes que M. Zeller écrivit sur le marbre de la cheminée.
Son irritation provenait, j'aime à le croire, de l'excès de complaisance auquel leur relation l'avait obligé. Il y a parmi nos contemporains un gentil esprit, écrivain de race, pétillant de malice et de finesse, vers lequel l'attirait un vif sentiment de sympathie[33], et à qui il s'était promis de rendre justice. «Pourquoi, se disait-il, les spirituelles et vives peintures de M. About ne m'ont-elles pas sauté aux yeux et pris de force?» Un premier crayon de lui avait déjà saisi ce jeune homme ironique, espiègle même, le nez au vent, la lèvre mordante, alerte à tout, frondant sans merci, à l'exemple de Lucien, ne respectant ni les hommes ni les dieux, mais sous sa forme satirique et légère faisant presque toujours pétiller et mousser le bon sens dans le meilleur des styles.
Le portrait en pied de ce nouveau venu méritait bien de figurer dans la galerie à côté de ceux de MM. Renan et Taine. Le peintre s'y préparait. On avait demandé à la maison Hachette les ouvrages qu'elle avait publiés de cet auteur; M. Chéron était en train de rassembler les autres à la Bibliothèque nationale, quand la polémique dirigée par M. About contre M. de Niewekerke, surintendant des beaux-arts, le fit tomber en disgrâce auprès de la châtelaine de Saint-Gratien. Le critique n'osa pas continuer son étude, et l'occasion ne se représenta plus. Faiblesse déplorable d'un homme qui a fait preuve de fermeté toutes les fois qu'il s'est agi de la chose littéraire, et qui montre de quel prix on paie la faveur des grands! À leur contact, on perd toujours un peu de son indépendance. Le fait me paraît d'autant plus fâcheux que M. About, encouragé par cette marque d'estime, eût probablement tenu à honneur d'y répondre avec une production digne de lui, avant de se retirer dans son opulent pachalik.
Le vieux critique d'artDe Pilesavait imaginé, pour juger avec précision du mérite relatif des peintres, d'établir une balance dans laquelle chacune de leurs qualités aurait son tarif: le plus haut point de perfection étant désigné par le chiffre 20, on pouvait, en descendant jusqu'à 0, situer chacun d'eux à son rang. L'idée est assez drôle.
Un tableau plus piquant serait celui qu'on établirait pour les auteurs, en plaçant en regard de leurs oeuvres le prix qu'ils en ont retiré. En face, par exemple, de la chétive rétribution accordée à l'ouvrage dePort-Royal, qui a coûté à un laborieux érudit tant de veilles et de recherches, de voyages à Troyes et en Hollande, de montagnes de livres remuées et dévorées, vingt ans d'existence enfin, on placerait les sommes fabuleuses que l'on prodiguait à Ponson du Terrail pour le feuilleton qu'il venait, à cheval et en hâte, écrire à l'imprimerie du journal, ayant si bien oublié son sujet et le fil de l'imbroglio, qu'il demandait au compositeur ce qu'était devenuRocambole.
De cette comparaison, que j'indique seulement, ressortiraient des contrastes et un enseignement qui ne seraient pas tout à l'honneur de notre goût et de notre culture intellectuelle. Il faut bien l'avouer, les oeuvres de science et d'érudition, à moins de s'imposer à un public spécial, se vendent peu en France et se lisent encore moins. L'histoire la plus savante, fût-elle agrémentée d'un style superfin, nous laisse à peu près indifférents, si elle ne traite des temps rapprochés de nous en y mêlant nos propres passions. Lorsque M. Ernest Renan a voulu monnayer la mine de son talent, il est descendu des hauteurs où il plane pour composer un livre hybride, moitié figue, moitié raisin, où le roman dissimule et farde la réalité.
Nos grands éditeurs savent cela; ils servent le public à son gré. Tous les deux ou trois ans, sans plus, ils publient pour la montre un beau livre, admirablement imprimé et illustré, sur d'excellent papier, qui leur revient cher et leur fait honneur. Moyennant quoi, ils inondent le marché d'avalanches de mauvais chiffons barbouillés d'encre, qui, dans cent ans d'ici, ne seront que fumier. «Nous sommes la crème fouettée de l'Europe.» Ce mot de Voltaire reste vrai. Notre attention se lasse vite et veut que l'on l'amuse. Au sérieux et au solide, elle préfère le piquant, le brillant, le pimpant, les colifichets. LeDictionnaire de l'Académierapporte moins quela Mode illustréeà la maison Didot.
Demandez à un libraire quels sont les volumes d'un débit assuré, jamais il ne vous citera de traité savant ni même d'ouvrage de critique. C'en est fait de la littérature proprement dite. Elle a beau s'émailler de jeux de mots et panacher ses tirades du pompon des bons principes, on n'en veut plus. Un écrivain qui ne manque assurément pas de réputation ni même d'esprit en est réduit, pour faire prendre ses livres, à consentir que l'on efface tout ce qu'il y a d'un peu vif contre les auteurs édités par la maison. N'est-ce pas navrant?
On n'eût pas fait subir de si humiliantes conditions à Sainte-Beuve, qui avait le respect de son art et le souci de la vérité; il eût préféré les céder pour rien. De fait, on ne lui en donnait pas grand'chose. La propriété entière d'un volume desCauseriesne lui était payée, par les frères Garnier, que 1,500 francs. Le succès croissant de la collection les décida cependant à élever le chiffre à 2,000 francs. Mais le bénéfice qu'ils en retiraient excita la concurrence. Un autre éditeur, Michel Lévy, offrit 2,500 fr. et l'emporta. Après avoir conclu cette belle affaire, Sainte-Beuve se frottait les mains de satisfaction: «Mon ami, nous voilà riches. Lévy donne 500 francs de plus et demande un quart moins d'articles, c'est double profit.»
Il n'était nullement jaloux de la fortune des autres; il se réjouissait même de voir prospérer les maisons qu'il contribuait à enrichir. Invité à dîner avec M. Nisard par ce même Michel Lévy, en son hôtel de la place Vendôme, ils y furent traités avec tout le luxe et la somptuosité du confort moderne. En sortant, M. Nisard se répandait en jérémiades sur l'injustice du sort qui prodigue les millions à ceux qui vendent les livres, tandis que ceux qui les font n'ont souvent pas le sou. Sainte-Beuve l'interrompit: «Diantre! que vous avez la digestion pénible! Je ne trouve pas, moi, que la fortune soit si mal placée; il en fait bon usage. Eh! nous en tenons toujours un joli morceau dans le ventre.»
Il s'égayait volontiers sur le compte de son confrère,—M. Nisard est de l'Académie,—qui lui avait un jour, à propos de bottes, demandé sous quel nom il voyageait: «Mais sous le mien, répondit Sainte-Beuve, pourquoi voulez-vous que j'en change?—Ah! moi, je prends un nom d'emprunt, de crainte d'être importuné.» Sainte-Beuve n'en revenait pas: «Comprenez-vous ce Nisard? il se croit célèbre.»
Beaucoup de nos auteurs, doublés d'un homme d'affaires, songent moins à produire des oeuvres consciencieuses qu'à les vendre le plus cher possible. Je ne leur en fais pas un crime, quoique l'on puisse reprocher à quelques-uns d'avoir un peu trop l'oeil au pécule et de viser plus à l'argent qu'à l'estime. Sainte-Beuve n'avait pas tant d'âpreté au gain; il composait par plaisir, pour se satisfaire et aussi par un sentiment secret du devoir. Son rêve du côté de la richesse était l'aurea mediocritas: ne pas jeter un éclat de financier aux yeux des passants, et ne pas les attrouper non plus autour de ses misères.
La crainte de n'avoir pas de quoi soutenir ses vieux jours, qui rend tant de gens sourds aux cris de la souffrance, n'avait pas de prise sur lui. Quand il songeait aux années de l'extrême vieillesse, il en envisageait la perspective en souriant et sans nul effroi: «Bah! nous nous en tirerons. Avec ce que j'ai, la pension à laquelle j'aurai droit comme professeur, le produit de mes livres et quelques économies, nous arriverons bien à mille francs de revenu par mois. Il ne m'en faut pas plus. Nous achèterons alors une petite voiture dans laquelle Marie ira me promener au Luxembourg.»
De tous côtés on lui demandait, pour lancer la publication, des préfaces ou biographies qu'il soignait avec amour, et dont bien souvent il refusait de toucher le prix. On en abusait et il finit par devenir plus exigeant. «Votre patron ne fait rien comme les autres, me disait quelqu'un que cela touchait; d'ordinaire, en vieillissant, les gens se rangent et dépensent moins. Lui, plus il va, plus il lui en faut.»
En 1861, lorsque duMoniteuron voulut le faire passer auConstitutionnel, il se fit donner 25,000 francs de prime de réengagement en sus du prix de ses articles, qui lui étaient payés 300 francs chaque. Cela ne le rendit pas plus riche. Peu de temps avant son entrée au Sénat, il était si gêné que, contrairement à ses habitudes, il eut recours à un emprunt. Sa répugnance à escompter l'avenir était excessive. Deux fois seulement, je crois, il eut recours à la bourse d'autrui. La première fut pour aiderla Revue des Deux-Mondes, en prenant une action dans l'entreprise, et la seconde à l'occasion d'une encyclopédie que devaient publier les MM. Péreire. On lui avança 20,000 francs sur sa part de collaboration. L'affaire ayant manqué, ces messieurs offraient de lui faire présent de la somme; il refusa et ne voulut d'autre faveur que la faculté de s'acquitter par annuités de 5,000 francs. La dernière n'a été soldée que par ses héritiers.
Son impatience d'entrer au Sénat s'explique par bien des motifs et tous fort légitimes. C'était d'abord un moyen d'échapper, par cette dignité, aux injures de certains journaux. Il n'est pas bon, je crois, de laisser trop longtemps dans la rue des hommes distingués qui ont fait dès longtemps leurs preuves, et qui ne peuvent que perdre à être éclaboussés. Puis on n'avait cessé de lui faire entrevoir cette récompense, et le public s'attendait à ce qu'on la lui accordât. N'était-ce pas humiliant de voir entrer là comme au moulin tant de vieux employés, sans autre titre que leurs années de service, et le grand écrivain rester sur le seuil? Toute proportion gardée, il en était pour lui de cette dignité comme ducouronnement de l'édificepour le reste de la nation. À force de les promettre et de ne jamais les tenir, ces bienfaits avaient à la longue perdu toute leur grâce[34]. Enfin, dernier motif et non le moins sérieux, la fatigue s'emparait du vaillant producteur et ses forces trahissaient son courage. Il ne pouvait plus suffire, malgré les vingt ou vingt-cinq mille francs qu'il gagnait avec sa plume, aux dépenses toujours croissantes que lui imposaient le luxe d'alentour et des relations de jour en jour plus onéreuses.
Afin de donner une idée exacte de ce que fut son dernier attachement, il est nécessaire d'expliquer un trait particulier de sa nature, qui n'a jamais, ce me semble, été exposé comme il le mérite, je veux parler de son humanité.
Entre les diverses façons d'être humain, la plus originale est celle qui consiste à composer sur les misères de ce monde quelques bruyants ouvrages avec lesquels on se fait huit ou dix mille francs de rente, dont on ne distrait pas un centime en faveur des indigents.
Ai-je besoin de dire que tel n'était pas le cas de notre cher maître? Affecté plus que personne des souffrances d'autrui, il regardait comme son premier devoir d'aider à leur adoucissement. Aussi, la meilleure partie de son argent allait-elle aux mains de ceux qui en avaient besoin. Héros de la charité silencieuse, il se cachait pour donner sans rien attendre en retour.
Dans sa manière de comprendre la morale sociale, le sentiment de la solidarité entrait pour beaucoup. Était-ce propension naturelle ou conviction d'obéir à son devoir d'honnête homme? Peu importe le mobile, pourvu qu'il engendre de nobles actions.
Jamais je ne vis de sympathie plus universelle; il compatissait d'un coeur si ému aux affections humaines, que l'on peut dire sans exagération qu'il avait mal à la douleur d'autrui, ne pouvant rencontrer un pauvre sans le secourir. Une telle tendresse le fit pendant toute sa vie se dépouiller au profit des malheureux. Aussi, malgré le travail persistant et fructueux de cinquante années, malgré les avantages d'une réputation toujours croissante et un état de fortune qui, vers la fin, était devenu quasi brillant, il n'a, de fait, augmenté l'héritage de ses parents que de deux mille francs de rente. Encore l'économie fut-elle due plutôt à la maladie qui le retenait chez lui en dernier lieu qu'à un dessein bien arrêté.
Dans l'accomplissement du devoir d'humanité, sa délicatesse avait des raffinements de scrupule, dont on jugera par la note suivante de ses portraits de femme:
«L'indulgence qu'on a pour les autres, on ne doit point, sans doute, la porter à l'égard de soi-même; il faut, autant que possible, ne se rien passer. Mais, enfin, c'est une règle bien essentielle, dans la conduite, de ne jamais tirer raison d'une première faute pour en commettre une nouvelle, comme un désespéré qui le sait et qui s'abandonne. Quelqu'un voyait Mme de Montespan fort exacte aux rigueurs du carême et paraissait s'en étonner:Parce qu'on commet une faute, faut-il donc les commettre toutes, dit-elle. Je ne m'empare que du mot. Hier, vous méditiez une vie pure, dévouée, honorée de toutes les vertus, semant de chaque main les bienfaits. Ce matin, parce qu'un tort, une souillure grave a, depuis hier, obscurci votre vie, à l'heure du bienfait que vous projetiez, le ferez-vous moindre, comme quelqu'un qui déserte le combat, qui a perdu l'espoir de s'honorer lui-même? Oh! faites le bienfait comme si vous étiez resté pur; faites-le, non pour vous honorer (ce n'est pas de cela qu'il s'agit), mais pour soulager le souffrant! Que le pauvre ne s'aperçoive pas de votre tort, de votre souillure survenue envers vous-même; c'est le moyen, d'ailleurs, qu'elle disparaisse, qu'elle s'efface un peu… Tendez, tendez votre main à celui qui tombe, même quand vous la sentiriez moins blanche à offrir.»
Ne sont-ce pas là de nobles sentiments exprimés en beau langage? Peut-on mieux expier les torts d'une complexion amoureuse? Ces épicuriens sont vraiment les plus aimables des moralistes; ils mènent à la vertu par de doux sentiers. Je trouve aux lignes qui précèdent une fleur d'humanité qui me paraît bien supérieure à la charité chrétienne, et qui sent le commerce des grands philosophes de l'antiquité.
Dans la crainte d'abuser de la patience du lecteur, je ne citerai qu'une des mille anecdotes dans lesquelles on lui voit mettre en pratique sa vertu.
Quelques mois avant sa mort, la maladie l'ayant obligé de garder le lit, un vieillard, qu'il employait à faire ses courses et qu'il payait largement, vint le prier de lui accorder un secours un peu plus fort que d'ordinaire. En voyant son bienfaiteur au lit, il pâlit et se mit à pleurer. «—Qu'avez-vous donc, mon ami? lui dit le malade.—Ah! reprit le malheureux, voyez-vous, monsieur, si vous veniez à mourir, il ne me resterait plus qu'à me tuer aussi, car vous êtes mon seul moyen d'existence.»
Le mot le fit sourire. Il consola le bonhomme et lui donna ce qu'il demandait.
Il y avait quelque chose de plus précieux que l'argent et dont il était aussi prodigue envers les autres, c'étaient son temps et ses soins. Jamais une infortune ne fit en vain appel à son intercession, et il se mettait tout entier au service de ceux qui l'intéressaient. Parmi les grands écrivains de notre époque, je ne vois que Béranger qui ait été serviable au même degré. Mais le résultat obtenu par chacun d'eux était fort différent. Le chansonnier, dans son envie d'obliger l'univers, ayant fatigué de ses sollicitations les puissants et les riches, échouait souvent dans ses demandes, tandis que Sainte-Beuve, avec un tact discret, ne s'engageait que s'il voyait moyen de venir en aide par son crédit et réussissait presque toujours. «Je ne crois pas que l'on oblige mieux que lui ni qu'on l'oublie plus noblement,» disait avec raison Mme Desbordes-Valmore, au souvenir des nombreuses démarches qu'il avait tentées, soit pour elle-même, soit pour d'autres, à sa sollicitation.
L'histoire de ses relations avec M. Jules Levallois, qu'il faut lire dans le volume où celui-ci, plus reconnaissant que tant d'autres, l'a racontée, est la meilleure preuve de la persistance que mettait Sainte-Beuve à rendre service aux gens.
En 1852, il voit venir à lui ce jeune inconnu qui sortait du collége, pauvre et malade, et qui lui soumet des essais de poésie aussi naïfs et inhabiles qu'on les produit à cet âge. Loin de le dédaigner, il l'accueille avec une affabilité cordiale et s'inquiète aussitôt de lui trouver de l'emploi auMoniteur, où il écrivait lui-même. Quelque temps après, ayant besoin d'un secrétaire, il le prend avec lui et le garde en cette qualité pendant trois ans. C'est M. Levallois qui le quitte pour entrer au journall'Opinion nationale, et Sainte-Beuve en paraît d'abord froissé. Mais, à la première visite, son dépit s'évanouit et le voilà qui s'intéresse de plus belle au succès de son jeune ami, qui l'encourage et l'aide de ses conseils, qui applaudit à chacun de ses articles et qui, dans les siens, ne laisse échapper aucune occasion de le recommander aux suffrages du public. Écrivant un jour à la princesse Mathilde, le nom de son ancien secrétaire tombe sous sa plume, et il en sort immédiatement un portrait engageant, bien fait pour inspirer, à qui le lira, le désir de connaître l'original. Et notez que ce n'était pas là un disciple, quelqu'un que l'on patronne parce que ses idées sont en communion avec les nôtres; tout au contraire, M. Levallois le critiquait, le contredisait, le taquinait, regimbait à ses idées sur presque tous les points; mais il avait suffi d'un peu de bon vouloir et de quelques germes de talent pour lui conquérir estime et protection.
Qui donc, parmi les littérateurs les plus obscurs, n'a eu recours à sa bienveillance et ne l'a trouvé toujours prêt à tendre la main? Qui donc, si petit et si éloigné qu'il fût, n'a entendu de lui un de ces mots décisifs qui engagent une vocation en faisant le jour devant elle? Écoutez ce que dit, à ce propos, M. Philippe d'Auriac: «Ne voulait-il pas me faire tâter de Buloz! Je repoussai doucement ses offres, heureux de prendre en flagrant délit d'obligeance désintéressée l'homme qu'on représentait comme un type d'égoïsme et de calcul.»
Ses ennemis ou adversaires le savaient si dévoué à la cause des lettres et de leur indépendance, qu'ils n'hésitaient pas à s'adresser à lui en cas de danger. Le journalle Figaro, qui l'avait souvent attaqué et qui préludait alors, par une rédaction spirituelle et gaie, à l'heureuse fortune qu'il a eue depuis, avait, à propos de je ne sais quel article, attiré sur lui les sévérités de l'administration. Afin d'esquiver le coup, on expédia à Sainte-Beuve l'homme de lettres de la maison. Voici en quels termes M. Jouvin raconte le succès de sa démarche:
«J'avais sonné en client à sa porte, ce fut le confrère qui m'ouvrit. Le service fut rendu, et l'illustre écrivain en doubla le prix en ne le faisant point attendre, comme en se dérobant sur l'heure au remercîment. Il donna même au-delà de ce qu'il avait promis; il se fit, de son chef, solliciteur auprès d'une haute influence et me garda le secret de la démarche, tentée victorieusement, et à laquelle je n'aurais pas eu certes l'indiscrétion de le pousser. J'appris un peu plus tard, et par un autre que par lui, ce que sa main droite avait fait en se cachant de sa main gauche.»
On écrirait un volume rien qu'avec des traits de ce genre.
J'ai peu connu la jeune fille, vulgairement désignée sous le nom de Manchotte et appelée Célina Deb…, à qui il a laissé une partie de sa fortune. Mais je trouve sur elle d'amples détails dans une étude publiée par Mme Colet, où est dépeint l'intérieur du sénateur académicien dans ses dernières années. Le philosophe que nous venons de voir si humain avait sans doute été attiré vers cette enfant par son infirmité, son air souffreteux, ses apparences timides et maladives, par le besoin qu'il avait de se dévouer au soulagement de la faiblesse.
Il la prit chez lui et l'entoura d'égards et de prévenances. Une honnête institutrice, toujours avenante et gaie, qui tenait alors sa maison, lui donna des leçons, dont Célina profita avec intelligence. Placée par le hasard dans une sphère si attrayante, dans un milieu si caressant et si doux, elle se montra digne de cet heureux sort. Pour plaire à son protecteur, elle corrigea son langage, se composa un maintien décent, qui forçait chacun à la politesse et à la bienveillance. Il y a dans la nature des femmes une telle souplesse et une finesse si déliée, que les paroles et les regards réservés de celle-ci déjouaient tout examen. Aussi, les amis de l'illustre critique, sachant gré à la jeune personne de son attitude résignée et pensive, lui offraient des bonbons et des fleurs, comme si elle eût été la véritable enfant de la maison.
«J'aime encore beaucoup à respirer les fleurs, leur disait Sainte-Beuve, mais je n'en cueille plus.» Cette explication suffisait aux honnêtes gens qui le surprenaient dans son cercle intime et les empêchait de s'étonner qu'un dernier caprice survécût à son ardeur épuisée.
Qu'il est difficile de se résigner à l'abdication! Tout nous avertit de notre décadence physique, l'indifférence des femmes, ou même leur dédain, et les plaisanteries insolentes de ceux à qui l'âge n'a pas encore rabattu le caquet. Nos infirmités et l'effort chaque jour plus grand, que nous coûte la vie, nous ordonnent de dételer; le souvenir des naufrages essuyés conseille de ne plus se risquer sur l'élément perfide. Mais quoi! des tentations nous reviennent, des envies de s'y reprendre, de prouver que nous ne sommes pas si infirmes, d'avoir une dernière saison, une semaine du moins, un bon jour. On a beau s'irriter soi-même contre ces vieilles passions et leur faire la guerre: «Que ne leur fait-on pas? On dit des injures, des rudesses, des cruautés, des mépris, des querelles, des rages, et toujours elles remuent; on ne saurait en voir la fin; on croit que, quand on leur arrache le coeur, c'en est fait, et qu'on n'en entendra plus parler; point du tout, elles sont encore en vie, elles remuent encore[35].»
Auprès de ce vieillard, bien moins accablé sous le poids des ans que sous l'étreinte d'une maladie cruelle, Célina apparaissait, avec sa mine d'élégie et son profil fluet, comme l'ange consolateur de l'automne à son déclin. D'ailleurs Sainte-Beuve demandait si peu à celle qui régnait chez lui, que sa tendresse craintive simulait pour elle une sorte d'amour paternel. Pourtant, s'il fallait en croire Mme Collet, elle aurait eu les exigences et les mutineries d'une vraie maîtresse. Lorsque le sénateur recevait à sa table les princes et leurs amis, elle en témoignait de l'humeur.
«En secret dépitée, elle entr'ouvrait la persienne de sa chambre et regardait arriver les hôtes privilégiés, dont la compagnie lui était interdite. Si une femme se trouvait parmi eux, elle examinait ou enviait sa toilette: de quel droit, à moins que ce ne fût la princesse, une autre femme venait-elle s'asseoir à cette table, qu'elle considérait comme sienne? Tantôt elle y avait vu étalés l'argenterie et les cristaux de réserve; elle avait, avant les convives, savouré du regard les mets choisis qu'ils allaient déguster. Pourquoi ce luxe et ces primeurs pour eux et pas pour elle? Ne devait-elle pas désormais, afin de tenir sa place dans la maison, exiger tout ce qui était offert à ceux qu'on y fêtait?»
«Elle ne se laissait désarmer et amadouer les jours suivants qu'à force de prodigalités et de condescendance; tout lui était accordé pour éviter ces querelles.»
Je crois bien que le peintre a forcé ici quelque peu les couleurs. Il en est des femmes auteurs comme des chattes: quand elles se font vieilles, elles deviennent féroces et enfoncent leurs griffes jusqu'au sang.
Un autre fait, rapporté par M. Troubat, montrera mieux l'incompatibilité que l'âge et l'éducation avaient mise entre le sénateur et la pauvre enfant qu'il abritait sous son toit.
Sur le désir qu'elle exprima un jour d'aller voirOrphée aux enfers, Sainte-Beuve, jugeant du goût des autres par le sien, fit louer une loge au Théâtre-Lyrique, où l'on représentait en ce moment l'opéra de Gluck. À la vue du coupon, sa Benjamine fit la moue et eut un mouvement de dépit: «Ce n'est pas ce que je voulais; je me moque bien de Gluck; on dit que c'est un éléphant qui chante. Je n'irai pas; c'est trop ennuyeux.» Toujours complaisant, Sainte-Beuve fit prendre le lendemain des billets aux Bouffes, où l'on jouait l'opérette d'Offenbach. Du coup, il obtint un gracieux sourire et la promesse d'aller avec lui à ce spectacle. Ce qui prouve que le véritable Orphée est l'Orphée où l'on s'amuse.
Pendant la semaine qui suivit, il ne cessa, malgré ses douleurs, de fredonnerLa plus belle ombre, Ma chérie!sur l'air particulier qu'il avait inventé à son usage et sur lequel il transposait tous les autres.
Laissons là des distractions qui amusent et trompent la souffrance pour ne plus voir que l'homme de génie aux prises avec la maladie qui le minait. Il fut, dans cette dernière épreuve, courageux et ferme comme toujours, sans affecter de stoïcisme, et, bien que certain de perdre la partie, ayant le courage de la jouer jusqu'au bout. Un jour, étant venu le voir, je le trouvai en proie à d'atroces douleurs et véritablement exaspéré: «Eh quoi! s'écriait-il, je n'aurai pas un ami qui me délivre de ces tourments et me brûle la cervelle?» Je ne sais par quelle étourderie il m'échappa de répondre: qu'il est des cas où le meilleur ami, c'est soi-même. À ce conseil indirect, il me regarda d'un oeil de reproche et justement blessé. Ne valait-il pas mieux soutenir le combat et affirmer vaillamment le triomphe de l'esprit sur la matière? Il le fit et fit bien.
On n'a pas osé nier, tant les preuves en sont multipliées et évidentes, qu'il n'ait produit ses plus brillantes oeuvres pendant les années mêmes où son corps était en lutte avec la destruction. À la suite d'un travail lent et continu, ainsi qu'il arrive au développement de toute vie supérieure, il avait conquis la dictature intellectuelle et le gouvernement des esprits. Le sien devenait en avançant de plus en plus dégagé et hardi. Sans rien perdre de sa grâce et de sa vivacité, il gagnait en profondeur, en étendue, enmaestria. Ses jugements, dans les questions de métaphysique ou d'art, étaient, pour ainsi dire, décisifs et sans appel. Vers la fin, chacun de ses articles fondait une réputation. Le talent, chez lui, atteignit au comble au moment où les forces physiques étaient au plus bas. Déjà ruiné dans ses racines, l'arbre donnait ses plus beaux fruits à l'extrémité du rameau. Parvenu à cet oubli de soi et à ce dédain de la douleur et de la mort, qui est le trait le plus élevé de notre nature et de sa mystérieuse grandeur, Sainte-Beuve a vu la vérité sans nuages et l'a rendue en traits immortels. En vain la manie du paradoxe irait-elle jusqu'à soutenir que le scepticisme voilait son regard et qu'il a d'autant mieux éclairé le chemin qu'il s'était lui-même égaré dans la route. Si le mensonge porte de telles marques, dites-nous, je vous prie, à quel signe on reconnaît la vérité?
Non, le penseur ne s'est pas trompé en poussant la recherche jusqu'aux limites du possible, et il a choisi le bon lot en restant jusqu'au bout fidèle à l'amour des lettres antiques par lequel il s'initia aux horizons sereins et aux paysages lumineux. M. Gaston Boissier, qui occupait sa chaire au Collége de France, lui ayant rendu visite à son lit de mort, l'entretien tomba sur Ovide, que Sainte-Beuve reprochait à son successeur de ne pas aimer assez. Peu à peu sa parole s'anima, la rougeur revint à ses joues, ses yeux reprirent leur éclat et il se mit à discuter avec tant de feu que l'on dut l'avertir et le prier de contenir son enthousiasme. Ce qui avait été la vraie passion de sa vie persistait jusqu'à la fin. Aussi, avant d'expirer, n'arrêta-t-il point ses regards sur la forme gracieuse de la femme qui avait été le dernier leurre d'un bonheur introuvé, mais sur les pages où il avait fixé les rayonnements de son génie. On dirait que la mort ait voulu consacrer cette attitude suprême; car, même après le trépas, le pouce et les doigts de l'écrivain convergeaient comme pour saisir une plume absente.
Je ne veux pas conclure, par crainte de manquer d'impartialité. Je laisse donc ce soin à l'un de ceux qui continuent après lui la même lutte et qui sont plus capables que moi de juger les résultats de son oeuvre. Voici l'éloge funèbre que M. Francisque Sarcey lui consacra, quelques jours après sa mort, dansle Gauloisdu 22 octobre 1869:
«Que d'idées justes Sainte-Beuve n'a-t-il pas semées autour de lui? Que d'erreurs n'a-t-il pas corrigées? Que d'heures n'a-t-il pas rendues plus agréables et plus douces! Il est bien probable qu'un jour, le monument qu'il a élevé et qui est aujourd'hui ramassé sous son nom, s'en allant pierre à pierre à mesure des siècles, se dissipera dans ce renouvellement incessant de toutes choses, qui est la loi de l'univers. Mais si l'édifice disparaît, et avec lui le nom de l'homme de génie qu'il portait à son fronton, la matière dont il fut composé est immortelle. Les idées, les notions, les renseignements, les formes de style, les façons de voir, les images, rien de tout cela ne sera perdu. Ce sont des biens qui ne périront qu'avec l'humanité même qui en a reçu le dépôt. Sainte-Beuve n'est donc point mort, puisque vit et vivra toujours ce pour quoi il a vécu, ce qui était lui.»
[1: Je dois prévenir une fois pour toutes que là-même où je ne cite pas mon auteur, je lui emprunte assez souvent des expressions et des phrases. Il m'a semblé que le meilleur moyen de le faire connaître était de m'effacer le plus possible et de lui laisser la parole.]
[2: Les preuves du contraire éclatent à chaque pas; il faut avoir les yeux obstinément fermés à l'évidence pour ne pas les voir. Afin de couper court à la malveillance de telles insinuations, j'emprunte à la Correspondance une déclaration formelle: «Vous savez, mon cher ami, à quel fond de vérités je crois, autant qu'un tel mot est applicable au faible esprit de l'homme; les années m'affermissent dans cette manière de voir et d'envisager le monde, la nature et ses lois, et notre courte et passagère apparition sur une scène immense où les formes se succèdent au sein d'un grand tout dont nous saisissons à peine quelques aspects et dont l'incompréhensible secret, nous échappe. Ce n'est ni triste ni gai, mais c'est grave; et, quand on en est là, on peut laisser avec leurs airs de dédain tous ces esprits disciples et superficiels, qui se flattent de tenir la clef des choses, parce qu'ils ont dans la main quelques bibelots chrétiens, païens ou autres, qu'ils adorent. Au diable les fétiches, de quelque bois qu'on les fasse!» (Lettre au docteur Veyne, 22 octobre 1866)]
[3: Termes empruntés à M. Taine. On a dit encore avec bien, de l'esprit: «C'est un thésauriseur qui a enterré son or dans une foule de petits coins, et qui, n'ayant dit que la moitié de son secret, a laissé le reste à deviner.»]
[4: Le même sentiment se trouve exprimé en termes plus nobles, dans un article sur Ch. Magnin, à propos de ceux qui ont défriché le terrain du moyen âge: «Venu tard dans cette étude et à leur suite, je recueillais les fruits de leur labeur, et je leur en étais reconnaissant. Cela ne m'empêchait pourtant pas, tout en rendant justice à ces excellents travailleurs, de noter quelques-uns de leurs défauts.»]
[5:Iliade, chant XIV, vers 174 et suivants, toilette de Junon N'est-ce pas ce qu'on a appeléodor della femina?]
[6: C'est à peu près le vers d'Alfred de Musset, dans lesContes d'Espagne et d'Italie.]
[7: Voici la traduction qu'en donne Delille:
Elle dit; et voyant sa faible résistance,Elle échauffe son coeur d'un doux embrassement;Son époux, que séduit son tendre empressement,De ses premiers désirs sent palpiter son âme;Il reconnaît Vénus à l'ardeur qui l'enflamme,Et le rapide éclair des amoureux transportsPénètre chaque veine, et court par tout son corps.Tel, du ciel enflammé parcourant l'étendue,L'éclair part, fend les airs, et sillonne la nue.]
[8:Limes erat tenuis, longa sub nubibus umbra. (Ovide.)]
[9: La dame en question était douée par nature d'une douce impartialité qui n'excluait pas la justesse des jugements. Toutefois, une note desCahiersdonnerait à croire qu'elle n'avait pas l'esprit aussi aimable que le reste: «Jeune, on se passe très-aisément d'esprit dans la beauté qu'on aime et de bon sens dans les talents qu'on admire.» Du même coup, le mari y attrape son égratignure.]
[10: Je ne tiens pas compte desPensées d'août, publiées plus tard, en 1837, et qui ne sont que de la prose rimée, sans rien de poétique.]
[11: Homère.Iliade, XIV].
[12: Sainte-Beuve n'y a jamais répondu, trouvant que c'était là une méchante et trop facile littérature. Il s'est contenté de réfuter d'une manière générale certaines théories sur l'adultère: «Nos auteurs dramatiques et nos romanciers sont uniques. Ils vivent, la plupart, comme de gais et spirituels chenapans, avec des filles, avec des cocottes, avec des femmes mariées; ils ne se gênent en rien et s'en donnent àtire-larigot. Mais dès qu'il s'agit, dans leurs inventions littéraires, d'un adultère, cela devient une affaire de tous les diables et comme si le cas était pendable au premier chef. Ils oublient qu'il n'y a rien de plus commun en fait, et rien qui, dans le train ordinaire de la vie, tire moins à conséquence.»
(Cahiers, page 133.)]
[13: Les gens de lettres le sont jusqu'au bout. Oublier ses passions dès qu'on les a satisfaites ou n'en garder qu'un vague souvenir au fond du coeur, cela est bon pour le vulgaire. Avec les poëtes et les romanciers, tout ne finit pas ainsi. Restent les lettres et les témoignages écrits. Voilà de quoi composer des livres; c'est un texte de copie tout trouvé. Les deux amoureux le savaient si bien qu'ils décidèrent, en rompant, de confier leurs billets doux à un notaire, pour être remis au dernier survivant. Après la mort de Musset, Mme Sand hérita du paquet. Mais avant de le livrer à l'impression, elle consulta le confident. Sainte-Beuve, peu flatté d'avoir à relire ces vieux poulets, me chargea de la besogne. Étais-je d'un sens trop grossier? Le fait est que tout cela me parut fort déclamatoire et vide. Il me semblait feuilleter un tome dela Nouvelle Héloïse, et je l'avouai franchement. Sans doute mon impression fut transmise telle quelle à Mme Sand, car elle brûla, dit-on, ces lettres,—après en avoir laissé prendre quelques copies.]
[14: Le fait paraît moins surprenant quand on lit l'article dans le numéro du 24 juin 1829. Il y est parlé avec éloge de l'ancien ministre des relations extérieures; de plus, les idées en sont empruntées d'un mémoire publié par M. d'Hauterive sous la dictée de Talleyrand.]
[15: Le pauvre diable avait conscience de son infirmité. Il écrivait à Béranger: «Quand je suis ainsi empêtré dans un monde d'idées et de faits soulevés dans ma tête, je deviens une brute, incapable de toute antre chose.» Et le malin chansonnier, écrivant à son tour à Hippolyte Fortoul, à propos d'une visite que J. Reynaud lui avait faite à Fontainebleau, ajoutait: «Il m'a promis de m'envoyer Leroux. Vous feriez bien de le conduire jusqu'ici, pour qu'il ne se perde pas en route.»]
[16: Barbey d'Aurevilly ne l'a pas oublié. À son tour, il est injuste et se refuse à reconnaître la supériorité de son ancien auditeur: «C'était pour son article qu'il conversait, cet homme qui n'aimait pas tant la conversation qu'on l'a dit, si ce n'est dans l'intérêt de son article… Enfin, il aurait gratté la terre avec ses ongles pour son article. Il en eût fait sur n'importe quoi… Il en aurait fait sur le diable et même sur Dieu, auquel il ne croyait pas.»]
[17: Abbadon ou Abbadona est un ange fidèle dela Messiadede Klopstock, entraîné dans la révolte de Lucifer et dont la harpe résonne au milieu des hurlements du concert infernal. Même parmi les démons, il reste triste et malade du regret des cieux.]
[18: Cet ouvrage a un autre inconvénient. Par la perfection et le complet de ses renseignements, il nous rassasie comme un panier de pêches trop mûres. En général, le Français préfère les primeurs ou les fruits verts.]
[19: L'habitude persiste; mais, avec l'âge, le niveau des hauteurs a baissé. Ne pouvant plus escalader les tours et les beffrois, le grand poëte, afin d'être toujours haut perché, grimpe aujourd'hui sur l'impériale des omnibus].
[20: Pas de malentendu, s'il vous plaît. Le privilège de la naissance est un fait que je ne conteste pas. Dans notre société, à moins de changements profonds et peu probables, le fils d'un homme célèbre aura toujours une foule d'avantages sur un inconnu. Je ne m'insurge donc que contre la prétention de vouloir ériger cefaiten une sorte dedroit].
[21: Pour ceux qui voudraient plus de détails sur Mme d'Arbouville, j'ajoute qu'elle est auteur de poésies fort tristes et de cinq nouvelles publiées par laRevue des Deux-Mondes. Ses oeuvres ont été réunies en deux volumes in-12, chez Amyot. Sainte-Beuve mettait tant de réserve dans ses relations avec elle, que lorsque laRevueinsérale Médecin de Village, le 15 mai 1843, ce ne fut pas lui, mais son ami Ch. Labitte, qui écrivit, pour encadrer la nouvelle et lui servir d'introduction, un morceau intitulé:Le Roman dans le monde. Après la mort de Mme d'Arbouville, il refusa de se charger de l'article que l'on désirait consacrer à sa mémoire, ne voulant pas, dit M. d'Haussonville, «élever son tombeau de ses propres mains».]
[22: Tout lui déplaît en ce roi, jusqu'à ses discours du trône, ces phrases embourbées dont on ne voyait pas la fin et qui étaient comme l'apanage de la branche cadette.]
[23: Il reconnaît le profit que son talent retira de cet emploi nouveau: «J'avais unemanière; je m'étais fait à écrire dans un certain tour, à caresser et à raffiner ma pensée; je m'y complaisais. La nécessité, cette grande muse, m'a forcé brusquement d'en changer: cette nécessité qui, dans les grands moments, fait que le muet parle et que le bègue articule, m'a forcé, en un instant, d'en venir à une expression nette, claire, rapide, de parler à tout le monde et la langue de tout le monde: je l'en remercie.» L'homme de bon sens va se retrancher net toute prétention au laurier de poëte pour s'en tenir à sa seule et véritable vocation.]
[24: Son hésitation provenait de la rétention d'urine dont il souffrait et de la crainte de ne pas trouver les commodités nécessaires pour y p… à l'aise. La princesse daigna le rassurer.]
[25: Elle l'était lorsque ces articles parurent dansle Nain jaune; depuis, on l'a comprise dans la Correspondance.]
[26: Ceux qui seront curieux de voir de quoi il s'agit, n'ont qu'à prendre le tome V desCauseries du Lundi, page 334.]
[27: H. Taine.]
[28: Le propos n'est qu'une boutade. Il avait néanmoins à ce sujet des idées fort ingénieuses qu'il expliquait à ravir. Ainsi, d'après lui, on ne devrait donner le nom devertuqu'à celles de nos qualités qui sont un principe de force et d'action, qui grandissent l'individu, et non à celles qui tendent à le rapetisser. Une des maximes de cette théorie était quela modestie est un aveu d'impuissance. Il bâtissait là-dessus toute une refonte de la morale et du Code pénal excessivement neuve et hardie.]
[29: Lui-même le sentait. Consulté par le ministre, lors de la vacance de la chaire, il proposa M. de Laprade. Mais Fortoul, condisciple et ami du poëte lyonnais, qui le connaissait bien, l'ayant reçu docteur, répondit: «Non, il me ferait trop mal Horace.» Et il insista pour que Sainte-Beuve acceptât de s'en charger.]
[30: Plerosque dies et amantes carmina noctes. (Stace.)]
[31: Ce que La Fontaine traduit gaillardement en deux vers:
Elle était fille à bien armer un lit,Pleine de suc et donnant appétit.]
[32: Fréquentée par les matelots les jours de paie.]
[33: Il offrait volontiers à ceux qui le visitaient, à l'issue de son dîner, un mélange de curaçao et de rhum dont M. Edmond About lui avait appris la recette.]