A quelques kilomètres de Semur, dans un verdoyant vallon que traverse une petite rivière, le Senain, s’élevait le vieux château de Bourbilly, vaste masse carrée flanquée de tours, défendue par de hautes murailles, entourée de fossés, et à laquelle on accédait par un pont-levis. Des salles immenses et glaciales, que chauffaient de hautes cheminées sculptées, et où s’étalait à profusion l’écusson des Rabutin. C’est là que la jeune baronne est appelée à vivre. Le domaine était riche, et Mmede Sévigné l’estimera plus tard cent mille écus ; mais le malheur des temps, l’incurie des Rabutin qui « brûlaient la chandelle par les deux bouts », l’un à Monthelon, l’autre à Bourbilly, avaient fort compromis « les affaires de la maison ». En mariant son fils à la riche héritière des Frémyot, le vieux baron Guy, spéculant sans doute sur le goût du président pour la noblesse, avait surtout voulu les rétablir. Le baron Christophe avouait 8.000 écus de dettes : il en avait 15.000. C’était presque toute la dot de Jeanne.
Celle-ci ne s’était point mariée pour prendre sur elle « tout le soin de sa maison ». Elle était jeune, aimable et aimée, un peu insouciante peut-être, et, comme il était naturel, elle aurait voulu jouir un peu de sa jeunesse et de la vie. L’administration d’une maison « où il n’y avait pas peu de besogne » n’était point son fait. «Elle y eut une extrême répugnance, car elle n’avait jamais su ce que c’était que soucis, sinon par ouï-dire ; etil lui fâchait extrêmement de sacrifier sa liberté innocenteaux tracas embarrassants du soin d’un ménage. » Mais on ne résiste pas aux tendres et sages exhortations d’un mari dont on veut mériter la confiance. Christophe de Chantal allégua l’exemple de sa propre mère. C’était une sainte femme, ménagère accomplie, qui avait dû avoir quelque mérite à vivre en bonne intelligence avec son violent et capricieux mari : l’héroïsme chrétien avec lequel elle avait supporté et longtemps dissimulé les atroces douleurs d’un cancer au sein semble un chapitre de la vie des martyrs. La jeune femme était une âme de la même famille. Elle « fut si touchée du récit de la vertu de cette belle-mère, que, dans le regret de n’avoir pas joui de sa conduite et de sa douce présence, elle se résolut, dès ce jour-là même, de se rendre son imitatrice, et, sans plus disputer, se chargea des affaires et des soins de la maison ».
Et avec cette générosité, cette fermeté de décision qui la caractérisent, elle se met aussitôt à l’œuvre, « ceignant ses reins de force et fortifiant son bras ». Tous les matins elle fait dire la messe à la chapelle du château, et, le dimanche, pour l’édification du voisinage, elle se rend à la paroisse, bien qu’elle soit éloignée d’une demi-lieue : elle veille à ce que tous les gens de sa maison assistent, autant que possible, à l’office matinal ; la prière du matin et du soir est faite en commun ; elle-même se charge des instructions pour les domestiques. Elle proscrit ou brûle tous les « mauvais livres » qu’elle a trouvés à Bourbilly, et fait sa lecture habituelle de laVie des Saintsou desAnnales de France. Levée tous les jours de grand matin, elle a vaqué aux soins du ménage, donné ses ordres, envoyé ses gens au travail quand se lève M. de Chantal « qui aime fort à dormir la grasse matinée ». Elle a l’œil à tout, visite à cheval les fermes les plus éloignées, dirige et surveille tout, travaux et serviteurs, se fait rendre des comptes minutieux, prêchant d’exemple, jamais inactive, à l’ordinaire cousant ou filant parmi ses domestiques, toujours vêtue de laine, sauf quand quelque visite ou réception lui donnait l’occasion de revêtir ses beaux atours de jeune mariée. Au bout de quelque temps de ce régime, les créanciers étaient payés, le domaine avait repris son ancienne valeur, et la ruche laborieuse redevenait la belle ruche d’autrefois, féconde en miel et en bonnes œuvres.
Cette exemplaire vertu chrétienne n’était point une vertu morose. On recevait, on chassait à Bourbilly. La jeune châtelaine savait se faire obéir, mais elle savait encore mieux se faire aimer. « Elle n’était point crieuse, ni maussade parmi ses domestiques » : en dix-huit ans, « elle n’a presque point changé de serviteurs ni de servantes, excepté deux qu’elle congédia pour ne les pouvoir faire amender ». Il n’est pas vrai, comme on se l’imagine dans nos fausses démocraties, que les humbles n’aiment point l’autorité. Le peuple aime à être bien commandé ; il déteste l’anarchie et le caprice ; il n’a que du mépris pour ceux qui flattent ses bas instincts ; il est tout naturellement l’ami d’une règle intelligente et qui se tempère de bonté. Comme tous ceux qui ont l’âme d’un vrai chef, Jeanne de Chantal savait, par sa fermeté, sa netteté d’esprit et sa douceur, se concilier les volontés les plus rebelles. On l’aimait pour son entrain, sa gaîté, sa haute raison souriante et bonne. Rien en elle de compassé, de figé, de tendu. Elle n’avait point, avec l’âge, dépouillé sa grâce mutine d’enfant espiègle « à toute folie », et son profond sentiment du devoir s’accommodait fort bien des vifs élans d’une verve malicieuse et parfois bien ingénieusement spirituelle. Écoutez-la longtemps après conter à ses religieuses, avec un sourire encore amusé, comment elle s’y prenait pour faire lever M. de Chantal : « Lorsqu’il commençait d’être tard, et que j’étais revenue dans la chambre, y faisant assez de bruit pour l’éveiller, afin qu’on dît la messe à la chapelle pour faire après les affaires qui restaient, l’impatience me venait. J’allais tirer les rideaux du lit en lui criant qu’il était tard, qu’il se levât, que le chapelain allait commencer la messe ; enfin, je prenais une bougie allumée et la lui mettais sous les yeux et le tourmentais tant qu’enfin je le faisais quitter son sommeil et sortir du lit. »
Une autre fois, en l’absence de son mari, elle reçoit la visite d’un ami de ce dernier, qui depuis longtemps lui faisait la cour. Le soir arrive ; l’ami ne s’en va pas et pousse sa pointe. Sans s’effaroucher, la fine baronne s’excuse de ne pouvoir lui tenir compagnie ; elle lui dit « qu’il fallait qu’elle allât pour quelque affaire chez une demoiselle sa voisine, qu’elle laissait des gens au logis pour le servir ce soir-là et là-dessus monte à cheval pour aller coucher ailleurs ». Grande confusion du galant qui repart aussitôt. — La voyez-vous, à ce souvenir, rire encore sous cape ? Je vous dis qu’il y avait en Jeanne de Chantal quelque chose de l’Elmire de Molière. Il n’y a qu’une Française pour être ainsi vertueuse, avec tant d’esprit, de finesse et d’à propos.
Dans cette vie si active et si remplie, les grands devoirs chrétiens de la charité occupent une place privilégiée. Je ne sais rien de plus touchant que l’amour de Mmede Chantal pour les pauvres, sa sollicitude toute maternelle pour les souffrants et les déshérités de la vie. Elle est vraiment la providence de ce coin de terre où Dieu l’a appelée à vivre. Visites multipliées aux malades, soins donnés à tous ceux qui souffrent, soins minutieux et qui ne craignent pas de descendre aux plus répugnants détails, aumônes, distribution de vivres et de remèdes, et ces mille prévenances délicates, ces paroles gracieuses et compatissantes, ces jolis gestes de l’âme qui sont un don de toute la personne, et qui, plus que tout le reste, vont au cœur des humbles, la châtelaine de Bourbilly se dépense sans compter pour soulager les misères autour d’elle. « Il y avait plaisir, disait-on, à être malade, pour avoir les visites de la sainte baronne. » Un soir, on l’appelle auprès d’une femme en couches, dont l’état semble désespéré. Elle accourt, passe une partie de la nuit auprès de la malade, à laquelle elle prodigue ses soins. Enfin, elle consent à se retirer pour prendre un peu de repos. Peu après son départ, un mieux sensible se produit, et l’accouchement a lieu comme par miracle. Transporté de joie, le père, en sortant, aperçoit par terre, à sa porte, à genoux et en prières, la baronne qu’on croyait partie.
En ces temps de guerres civiles, la misère était grande dans les campagnes françaises. Il suffisait d’un hiver rigoureux, d’une mauvaise récolte pour plonger dans la désolation toute une province. En ces occurrences la charité de Mmede Chantal opérait des prodiges. Dans une grande chambre du château où elle avait fait dresser des lits, elle recueillait les malades, les jeunes mères avec leurs nouveau-nés. A leurs familles, aux pauvres honteux elle faisait porter secrètement du pain tous les jours. Elle faisait construire un très vaste « four des pauvres » qu’on chauffait quatre fois par semaine. Chaque jour, à tous ceux qui se présentaient, elle distribuait elle-même du potage et du pain, remplissant les écuelles, puisant dans les corbeilles, renvoyant chacun avec une bonne parole. De six ou sept lieues à la ronde, les pauvres accouraient. On les faisait entrer par une porte et sortir par l’autre. Souvent quelques-uns, leur aumône reçue, faisaient le tour du château, puis revenaient. Elle s’en apercevait, souriait sans doute, mais ne disait rien, songeant qu’elle était elle aussi une mendiante spirituelle, et que Dieu ne la repoussait pas. A deux reprises, la provision de grains étant sur le point d’être épuisée, « elle se confia à Dieu, lequel pourvut à son besoin, et la farine de froment et le peu de seigle furent multipliés six mois durant que la famine continua ». Mais elle, par humilité, déclarait « qu’elle avait toujours attribué cette grâce à la grande vertu et dévotion d’une sienne servante, nommée dame Jeanne, aux prières de laquelle elle se confiait grandement ».
La vraie charité chrétienne ne va pas sans une extrême indulgence à l’égard des faiblesses humaines. Mmede Chantal s’ingéniait de mille manières à tempérer les sévérités de son mari et presque toujours elle obtenait gain de cause : « Si je suis trop prompt, lui disait-il, vous êtes trop charitable. » Elle faisait sortir la nuit de leur humide prison les paysans que le baron y avait fait enfermer, et les envoyait coucher dans un lit ; « et le lendemain, de grand matin, pour ne pas déplaire à son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et en allant donner le bonjour à M. de Chantal, elle lui demandait si aimablement congé d’ouvrir à ces pauvres gens, et les mettre en liberté, que quasi toujours elle l’obtenait. » Toujours un peu de malice et d’espièglerie mêlées à la plus active bonté.
Les deux époux avaient l’un pour l’autre la plus vive, la plus confiante tendresse. Mmede Chantal s’est reproché plus tard, d’« oublier ses dévotions » quand son mari était auprès d’elle, et de « faire quasi aboutir toutes ses pensées et ses prières pour la conservation et retour de M. de Chantal ». Peut-être y a-t-il là quelque excès de scrupule rétrospectif. Il semble bien que, durant tout le temps de son mariage, avec ce parfait équilibre d’âme qu’elle portait en toutes choses, elle ait su fort bien concilier ses devoirs de très pieuse chrétienne et ses devoirs d’épouse, de maîtresse de maison et même de femme du monde, et qu’elle n’ait pas eu à souffrir d’une sorte de conflit intérieur. Mais il paraît certain aussi que, quand Chantal était absent, il se faisait en elle comme une grande recrudescence de piété. « Dès que je ne voyais pas M. de Chantal, disait-elle, je sentais en mon cœur de grands attraits d’être toute à Dieu. » Et le malicieux Bussy écrit de son côté : « Quand M. de Chantal était à l’armée ou à la cour, elle donnait tout à Dieu ; quand il retournait auprès d’elle, elle se donnait toute à lui. »
Le baron Christophe était souvent absent. A peine marié depuis trois mois, il avait dû reprendre son service auprès du roi Henri et partager sa vie guerrière. Quand le roi entra à Dijon, il faisait partie de son escorte. Quelques jours après, au combat de Fontaine-Française, sa très brillante conduite lui valut les chaudes félicitations d’Henri IV. Il avait été blessé, mais fut vite rétabli, et il assista, sans doute avec sa femme, à la triomphale entrée du Béarnais victorieux dans la vieille cité bourguignonne et à l’émouvante réception du président Frémyot. Une belle carrière s’ouvrait devant lui. Il la suivit quelque temps, peut-être avec l’espoir de conquérir le bâton de maréchal. Mais en 1600, pour des raisons restées obscures, il prend le parti de se retirer définitivement dans son château de Bourbilly. Comme il était poète, il fit « une chanson d’adieu aux dames de la cour ». La mère de Chaugy qui l’a vue nous assure qu’« il protestait au dernier couplet que la seule pensée des vertus de sa chère moitié gravait dans son âme le mépris des vanités et grandeurs de la cour ». Peut-être « les tendresses extraordinaires » qu’il avait pour sa femme et une préoccupation religieuse croissante suffisent-elles à expliquer cette retraite prématurée qui dut profondément réjouir Mmede Chantal, toujours tremblante pour la vie d’un époux très cher. Elle ne se doutait pas des tristesses qui allaient suivre.
Si heureuse qu’elle eût été d’ailleurs, la douleur ne lui était point chose étrangère. Peu après son mariage, elle avait perdu presque subitement sa sœur Marguerite qu’elle aimait tendrement, et dont le mari, grièvement blessé à Fontaine-Française, ne tarda pas à la suivre. Ses deux premiers enfants moururent en bas âge, et quand on la connaît un peu, on n’a pas de peine à imaginer son profond chagrin. Quatre autres enfants, un fils et trois filles, lui naquirent, et ses joies maternelles furent une diversion aux soucis que lui causaient les fréquents départs de son mari. Quand celui-ci lui revint, à l’automne de l’année 1600, il était fort malade : il passa cinq ou six mois au lit ou à la chambre. Éplorée, inquiète et faisant pourtant bon visage, sa femme lui prodigua les soins les plus tendres. « Elle passait, nous dit Bussy, les jours au chevet de son lit et les nuits à la chapelle. » Des pensées funèbres se présentaient souvent à l’esprit du malade. « Il voulait qu’ils se fissent une promesse réciproque, que le premier libre par la mort de l’autre consacrât le reste de ses jours au service de Dieu. » Mais elle « ne pouvait ouïr parler de division, et détournait ce propos de mort, dès qu’il était entamé. »
Enfin, ce terrible hiver de famine et de maladie passé, M. de Chantal se rétablit à vue d’œil. La vie ordinaire de réunions et de chasses reprenait son cours. La baronne, heureuse d’avoir son mari tout à elle, revenait à la joie : un quatrième enfant, une fille, lui était née. Elle était encore au lit, n’étant accouchée que depuis quinze jours, quand on lui annonce que, dans un accident de chasse, son mari a été blessé à la cuisse. « Ah ! dit-elle, on me dore la pilule. » Elle se lève précipitamment, et accourt auprès du blessé. « Ma mie, lui dit-il, l’arrêt du ciel est juste ; il le faut aimer, il faut mourir. — Non, non, dit-elle, il faut chercher guérison. — Ce sera en vain », dit le malade.Elle voulut dire quelques paroles sur l’imprudence de celui qui avait fait ce funeste coup: « Ah ! lui dit le malade ! honorons la céleste Providence, regardons ce coup de plus haut ! » Et il se confesse, rappelle au sentiment du devoir chrétien l’imprudent qui, désespéré, voulait se tuer, et auquel il pardonne généreusement, réconfortant sa femme, l’exhortant au pardon et à la résignation. La douleur de la malheureuse baronne était si grande « qu’elle ne put jamais faire venir son cœur jusqu’à prononcer leouide cette résignation, mais se dérobait de la chambre du malade, et allait crier tout haut en certain lieu écarté : « Seigneur, prenez tout ce que j’ai au monde, parents, biens et enfants, mais laissez-moi ce cher époux que vous m’avez donné. » Tout fut inutile : la blessure était grave ; elle fut peut-être mal soignée par des médecins que troublaient et intimidaient les objurgations passionnées de Mmede Chantal. La plaie s’infecta et au bout de huit jours, le baron Christophe mourait, « avec une fermeté, dit Bussy, et une résignation aux volontés de Dieu dignes du mari d’une sainte ». Il avait trente-cinq ans : il n’avait été marié que huit ans.