Chapter 8

Dans cette « voie royale », guidée par lui, sainte Chantal l’avait scrupuleusement suivi. « Je suis bien aise, lui écrivait-elle en 1616, de ce que vous garderez votre solitude, parce qu’elle sera encore employée au service de votre cher esprit. Je n’ai pu direnotre, car il me semble n’y avoir plus de part,tant je me trouve dénuée et dépouillée de tout ce qui m’était le plus précieux. » Et elle ajoute, douloureusement : « Mon Dieu ! mon vrai Père,que le rasoir a pénétré avant !Pourrai-je demeurer longtemps dans ce sentiment ? Au moins notre bon Dieu me tiendra dans les résolutions, s’il lui plaît, comme je le désire… O Dieu ! qu’il est aisé de quitter ce qui est autour de nous ! mais quitter sa peau, sa chair, ses os, et pénétrer dans l’intime de la moelle,qui est, ce me semble, ce que nous avons fait, c’est une chose grande, difficile et impossible, sinon à la grâce de Dieu. »

Elle a persévéré, l’héroïque femme. Longuement séparée de « son unique Père », ne recevant de lui que des lettres ou trop rares, ou trop brèves, elle a accepté sans se plaindre ce progressif détachement mutuel, cette mort apparente de leur amitié. De loin en loin, cependant, cet héroïsme s’attendrit, s’émeut, se reprend, la femme reparaît sous la sainte, avec son désir d’affection humaine, son besoin d’une présence réelle : on sent que le feu sacré n’a fait que couver sous la cendre. « Que vous êtes heureux, écrit-elle à M. Michel Favre, le confesseur de saint François,que vous êtes heureux au-dessus de tout le reste du monde, de voir toujours les actions de ce vrai imitateur du Fils de Dieu, notre Sauveur et souverain Maître ; mais faites-en bien votre profit… Et si vous avez l’incomparable bonheurde le suivre, ayez soin, je vous prie, de m’en mander souvent des nouvelles et de le faire soulager tant que vous pourrez, le conjurant par soi-même etpar tout ce que Dieu a voulu que je lui sois, de faire tout ce qui sera possible pour conserver sa santé. » Et au saint lui-même : « Il faut encore dire tout ceci : c’est quecette unité n’empêche pas que tout le reste de l’âme ressente quelquefois une inclination et penchement du côté du retour vers vous; et ne sens ni inclination ni affectionqu’à cela; toutefois, je ne m’y amuse nullement, ni n’en ai aucune inquiétude, grâce à Dieu, à cause de cette unité en la pointe de l’esprit. Mais quand, par manière d’élire,l’incomparable bonheur de me voir à vos piedset recevoir votre sainte bénédiction se passe dans mon esprit,incontinent je m’attendris et les larmes sont émues, me semblant que je fondrai en icelles quand Dieu me fera cette miséricorde. Mais je me divertis tout promptement, et il m’est impossible de rien souhaiter pour cela, laissant purementà Dieu et à vousla disposition de tout ce qui me regarde. » Que ce chaste mélange de scrupules mystiques et de tendresse humaine est donc touchant ! Et enfin ce beau cri d’humanité : « Vous n’avez point de nouvelles à m’écrire, dites-vous ?Eh ! n’avez-vous point quelques mots à tirer de votre cœur ? car il y a si longtemps que vous ne m’en avez rien dit !Bon Jésus ! quelle consolation d’en parler un jour cœur à cœur ! » Cette consolation devait lui être refusée.

Le 9 novembre 1622, saint François de Sales partait pour Avignon. Il avait comme un pressentiment, qui lui fut confirmé sur sa route, de sa fin prochaine. « Adieu, mes filles, jusqu’à l’éternité », dit-il en les quittant aux visitandines d’Annecy. Il s’arrêta à Belley où s’était fondé, deux mois auparavant, le treizième monastère de la Visitation. A Lyon, il ne put voir que quelques instants la mère de Chantal ; il la pria d’aller visiter les monastères de Saint-Étienne et de Montferrand et remit à son prochain passage à Lyon le moment des longs entretiens « cœur à cœur ». Quand il fut de retour, assiégé par mille audiences, il eut toutes les peines du monde à se ménager un peu de liberté pour conférer avec « sa très bonne et très chère Mère ». « Ma Mère, lui dit-il enfin, nous aurons quelques heures libres ; qui commencera de nous deux à dire ce qu’il a à dire ? — Moi, s’il vous plaît, mon Père, répondit-elle avec vivacité, mon cœur a grand besoin d’être revu par vous. — Eh quoi ! ma Mère, reprit-il avec une douce gravité, avez-vous encore des désirs empressés et du choix ? Je vous croyais trouver tout angélique. » Puis, sachant bien qu’il allait décevoir une âme qui lui était pourtant si chère, mais qu’il voulait préparer au suprême sacrifice : « Ma Mère, nous parlerons de nous-mêmes à Annecy ; maintenant, achevons les affaires de notre Congrégation. Oh ! que je l’aime, notre petit institut, parce que Dieu est beaucoup aimé en iceluy ! » Sans répliquer, sainte Chantal mit de côté le mémoire qu’elle avait préparé pour exposer l’état de son âme, et prit celui qui concernait les affaires de l’institut ; et, quatre heures durant, les deux saints réglèrent ensemble les questions qui étaient encore en suspens. Après quoi, l’évêque de Genève « ordonna » à la mère de Chantal d’aller visiter les monastères de Grenoble, de Valence et de Belley ; il la pria aussi de passer à Chambéry et à Remilly, et lui donna rendez-vous à Annecy. Le lendemain matin, elle partait, après avoir reçu sa dernière bénédiction.

En route, « il lui prit une grande tristesse et serrement de cœur de ce que son Père ne lui avait pas voulu permettre de lui parler de son intérieur ; mais, sans vouloir réfléchir sur elle-même ni gloser sur ce qu’avait fait son supérieur, elle fit un acte d’abandonnement d’elle-même à la divine volonté, et prenant son livre des Psaumes, elle se mit à chanter dans la litière le psaume 26 » :Quoniam pater meus et mater mea dereliquerunt me ; Dominus autem assumpsit me, « Mon père et ma mère m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a pris sous sa protection » ; et le calme revint dans son âme endolorie.

A Grenoble, étant en oraison le jour des Saints Innocents et priant pour son bienheureux Père, elle entendit « une voix très distincte » qui lui dit :Il n’est plus.Repoussant l’idée qu’il pouvait être mort, et prenant ce mot dans un sens tout mystique, elle partit de Grenoble « toute joyeuse » et arriva à Belley deux jours avant les Rois. M. Michel Favre qui l’accompagnait, veillait à ce que personne ne lui apprît la funèbre nouvelle. Enfin, le jour des Rois, elle se dit « en peine que l’on n’eût point de nouvelles de Monseigneur ». M. Michel Favre lui ayant dit que Monseigneur était tombé malade, elle déclara vivement que dès le lendemain elle allait repartir pour Lyon. Alors, M. Michel, lui tendant une lettre de l’évêque, frère et successeur de saint François de Sales : « Ma Mère, lui dit-il, il faut vouloir ce que Dieu veut ; prenez la peine de voir cette lettre. » Mais laissons-la nous raconter elle-même comment elle reçut ce terrible coup :

« Lorsque M. Michel me mit en main la lettre de Mgr de Genève, le cœur me battait extrêmement ; je me retirai toute en Dieu et en sa volonté, me doutant bien qu’il y avait quelque chose de douloureux dans cette lettre. En ce peu d’espace que je me tins retirée, j’eus l’intelligence de la parole qui m’avait été dite à Grenoble :Il n’est plus: vérité dont je fus toute éclairée en lisant cette bénite lettre. Je me jetais à genoux, adorant la divine Providence et embrassant au mieux qu’il me fut possible la très sainte volonté de Dieu, et, en icelle, mon incomparable affliction. Je pleurais abondamment le reste du jour, et toute la nuit jusqu’après la sainte communion, mais fort doucement, et avec une grande paix et tranquillité dans cette volonté divine, et dans la gloire dont jouit ce Bienheureux. Car Dieu m’en donna beaucoup de sentiments avec des lumières fort claires, des dons et grâces que la divine Majesté lui avait conférés, et des grands désirs de vivre meshuy (désormais) selon ce que j’ai reçu de cet homme de Dieu. »

On essaya, sans grand succès, de lui faire prendre quelque nourriture. Le soir, elle se rendit, comme de coutume, à la récréation, « mais sans pouvoir dire un mot » : son silence, ses larmes, son maintien tristement résigné, tout manifestait « sa très âpre douleur ». Puis elle se retira, dit matines, se fit lire un chapitre de l’Imitation, et se coucha, « voulant être seule pour se consoler avec Notre-Seigneur ». Une sœur qui, au passage du saint évêque à Belley, lui avait prédit sa mort, vint passer la nuit auprès d’elle, à genoux, devant son lit, et toutes deux s’entretinrent des vertus de celui qu’elles pleuraient. Le lendemain matin, la mère de Chantal se leva avec la communauté, et après avoir communié, « d’un esprit tranquille, quoique affligé », elle écrivit quelques lettres, où elle exhalait à la fois sa chrétienne résignation et sa profonde douleur. Au nouvel évêque de Genève : « Oui, Monseigneur, j’adore de tout mon cœur la divine volonté en la mort de cet incomparable Père ; mais, ô Dieu ! non pas sans une extrême douleur, dans laquelle je veux ainsi aimer et révérer les décrets de son éternelle Providence sur moi qui mérite si bien ce châtiment… Oh ! mon bon et cher Seigneur, ce sera désormais et plus que jamais que je ne chercherai rien en la terre, sinon mon Dieu dans lequel je me veux abîmer sans réserve. » A la mère de Blonay, supérieure à Lyon : « Bénie soit-elle à jamais cette douce volonté de mon Dieu, nonobstant l’amertume répandue en toutes les parties de mon âme, excepté en la fine pointe où elle ne peut vouloir ni aimer que les effets de son bon plaisir ! J’entends que messieurs de Lyon font difficulté de nous donner ce saint corps ; je sais bon gré à leur dévotion ;mais nous mourrons à la poursuite de ce trésor…Donc, ma fille, qu’il ne vous reste ni force ni courage que vous ne l’employiez pour nous le faire venir : mais cela sans différer, je vous en conjure,et, si je l’ose, je vous le commande, selon le pouvoir que Dieu m’a donné sur vous… »

Messieurs de Lyon qui avaient été témoins de la longue, douloureuse et chrétienne agonie du saint, et qui avaient admiré qu’il fût doux envers la mort comme il l’était envers tout le monde, finirent par déférer au désir de sainte Chantal et au vœu de saint François de Sales lui-même. Le corps du défunt fut envoyé à Annecy : partout où il passait, les plus grands honneurs lui étaient rendus. A Annecy, le 22 janvier, après une cérémonie à l’église, il fut transporté dans la chapelle de la Visitation où la mère de Chantal et ses religieuses, versant des larmes avec des prières, le reçurent dans les sentiments d’ardente et tendre piété qu’il aurait lui-même souhaités. En attendant qu’on lui dressât un tombeau digne de lui, on déposa le cercueil dans le sanctuaire, tout près de la grille du chœur des religieuses, — c’est là qu’il voulait être enterré, — et on le couvrit, non pas d’un lugubre drap mortuaire, mais du voile blanc des vierges, sur lequel, en lettres d’or, avaient été brodés les deux noms de Jésus et de Marie.

Et peu après, s’étant ménagé un jour de liberté, la mère de Chantal vint s’agenouiller auprès du corps de son unique Père ; et là, « lui parlant comme si elle l’eût vu de ses yeux », elle lui rendit compte de son intérieur, comme à Lyon elle s’était promis de le faire. Suprême dialogue de deux âmes saintes que la mort n’a pu séparer. Quand la mère de Chantal vint retrouver les autres sœurs, elle était radieuse et comme transfigurée.


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