L'appel fini, l'oreille du novice Camuset se trouva comme par enchantement entre un pouce et un index inflexibles:
—Aïe! aïe! maître, pardonnerez! balbutia le pauvre garçon.
—Chut! fit Taillevent en serrant plus fort.
Quand il eut descendu l'escalier du grand panneau où tout à l'heure on se battait avec furie, traversé le faux-pont encore désert, ouvert et refermé la porte de safosse aux lions, le maître d'équipage lâcha enfin la malheureuse oreille plus rouge qu'un coquelicot de juin.
—Explique-toi, ver de cambuse, mais parle bas!... dit-il en s'asseyant sur un rouleau de cordages. Si tes raisons sont bonnes, tu en seras peut-être quitte pour passer le restant de la nuit au bout de la grande vergue...
—Si elles sont bonnes? répéta le novice consterné; que ferez-vous donc, mon Dieu, si vous les trouvez mauvaises?
—Toujours trop curieux! fit le terrible maître en grinçant des dents comme un cannibale de la Nouvelle-Zélande.
A la vue de cet éblouissant râtelier, le novice se souvint qu'au dire du gaillard d'avant le maître avait fraternisé avec bon nombre de peuplades chez lesquelles les oreilles passent pour le mets le plus délicat.
—Commençons par le commencement, reprit Taillevent toujours en sourdine; ce soir, après le branle-bas de couchage, qu'est-ce que je t'ai dit?
—Vous m'avez dit tout doucettement: «Mon petit Camuset, c'est le cas d'être curieux!...» Et là, sans mentir, cette parole-là m'a étonné pis qu'un miracle.
—N'embardons pas, mousse de malheur!
—Pardonnerez, maître, vous m'avez dit de plus: «Mon garçon, tu entends nativement l'anglais, naturellement et particulièrement, personnellement?—Oui, maître, vu que maître Camuset mon père s'étant fait contrebandier sur la côte de Normandie...»
—Connu, après?
—Après donc, maître, vous me montrez ce trou noir qui est pour le présent derrière vous, et vous me dites: «Glisse-toi là dedans comme un serpent, sans bruit, et arrive jusqu'à l'endroit où les prisonniers sont aux fers; écoute, regarde, veille au grain, et s'ils font, par malheur, quelque mauvaise invention, viens en double me réveiller dans mon hamac, premier croc de tribord ras le grand panneau.»
—Eh bien! enfant damné de la colique, pourquoi ne m'as-tu pas réveillé?... mais réponds-donc, ou je te mange!...
—Pardonnerez, maître!... Je m'affale à la muette par votre scélérat de trou, je tombe dans la soute aux voiles quasi étouffé, je décroche la fermeture sans faire plus de bruit qu'une mouche; me voilà dans la cale à eau, je m'y reconnais. Je rampe sur les boulets, je me hale à plat ventre entre les barriques, d'une vitesse à faire quatorze lieues en quinze jours. J'arrive sur la fin proche le grand câble, et je reste là sans bouger pieds ni pattes pis qu'un lézard empaillé.
—Ça n'est pas trop mal, navigue toujours!
—Nos factionnaires, maître, en avaient assez de la journée de tremblement, de noces et de tra la la d'aujourd'hui, qui donc est déjà hier, vu que...
Un grognement magistral coupa court à la digression.
—Il y avait en faction sous le fanal devant le grandcâble, ce pauvre Farlipon, une manière d'endormi qui se frottait les yeux et bâillait...
—Il peut dormir à son aise, maintenant! dit le maître d'un ton farouche.
Camuset en frissonna, car l'infortuné factionnaire avait été la première victime de la révolte, si bien qu'on venait de jeter son corps à la mer pendant l'appel général.
—Un des Anglais, un maigre, pâle, rouge de crin, mauvaise figure, que je connais particulièrement de nom et de surnom pour des motifs particuliers...
—Son nom, langue de jacasse?
—Pottle Trichenpot, sans vous commander, maître...
—Après, failli chien, après?
—Ce Pottle donc se lève en douceur sur le coude, voit le Farlipon qui roupille et commence à bavarder avec son voisin, si bas, si bas, que j'avais grand mal à l'entendre. Ils se disaient en se disant, qu'il dit, un tas d'histoires qu'un autre que moi, maître Taillevent, pas même vous, sans vous offenser, n'y aurait compris goutte, par la raison particulière qu'il fallait savoir ce que je savais, à seule fin d'avoir la finesse de deviner ce qui s'appelle particulièrement leurs inventions...
Crispé par cet amphigouri, le maître d'équipage lança comme un grappin sa main gauche sur l'oreille la moins rouge de Camuset, et le poing droit fermé:
—Navigue droit, sans embardées, marsouin! ou je...
—Dame, maître, mangez-moi, là!... et que ça finisse!... Je raconte comme je peux, et faut m'écouter si vous voulez savoir.
—Si ton plan est de filer la chose en longueur, tu n'y gagneras rien. Autant de palabres de trop, autant d'heures en plus au bout de la grande vergue!
Le maître lâcha l'oreille devenue cramoisie, et montrant un mince cordage:
—Tu as raison, gringalet de mauvais temps! pour savoir, faut écouter, je t'écoute. Je n'ouvrirai plus le bec; maistoutes fois et quantes tu dériveras, je fais un nœud sur cette ligne. Autant de nœuds, autant d'heures que tu passeras à reverdir, tu sais où. C'est clair! Saille de l'avant à ton idée.
Camuset remonta au déluge.
—Arrivé au mouillage, l'état-major au met à déjeuner, comme de juste...
Taillevent fit un premier nœud pour cette parenthèse inutilisable[NT1-2].
—Mais ce n'est pas juste, ce nœud-là!
Un deuxième nœud suivit le premier. Camuset soupira et reprit:
—Notre second me dit de porter un beau poulet rôti aux officiers anglais prisonniers, et sur la fin, le master, celui qui est mort...
Troisième nœud, deuxième soupir.
— ... demande permission d'envoyer les restes à son domestique à lui, qu'il dit, dit-il, qui est malade. C'est donc moi, sans vous offenser, qui ai reçu ordre de notre second de servir à ce brigand de Pottle la carcasse où il a trouvé le ressort de la montre du master avec un billet rapport à l'heure de la révolte. Ils avaient déjà scié tous les cadenas des fers, quand j'écoutais par votre ordre.
Le maître fronçait les sourcils sans rompre le silence.
—Notre second, pensait-il, a fait une boulette gros calibre, et pour un fils de contrebandier, ce novice-là ne vaut pas un gabelou de deux liards.
—Ah! bâtard que je suis, que je me dis en moi-même, poursuivit le novice, je n'ai pas fouillé la carcasse de la bigaille; je vas être cause d'un malheur. Le papier, bien sur, parle d'un signal pour s'entendre avec leurs officiers; et ils espèrent apparemment que la frégate espagnole soit à nous appuyer la chasse; allons réveiller maître Taillevent.
Maître Taillevent, avec une admirable équité, défit l'un des nœuds, comme pour récompenser Camuset de ses louables intentions. Le novice respira, et avec moins d'inquiétude:
—Le tonnerre de chien, dit-il, c'est que, pour mieux entendre, j'étais quasiment au milieu des Anglais, et que le genou de Pottle portait sur le pan de ma vareuse. Si je bouge, il le sent; il se retourne; on m'étrangle net, et je ne pourrai plus prévenir maître Taillevent.
Un autre nœud fut défait.
Camuset, encouragé par cette approbation tacite, expliqua comment il avait adroitement coupé sa propre vareuse avec son couteau déjà ouvert à tout événement. Mais cette opération fut aussi longue que difficile. Les prisonniers, faisant semblant de ronfler, s'agitaient sourdement; Pottle tapait à intervalles égaux sur une barrique vide. Ce signal, que le master attendait, avait pour objet de l'informer que tous les crampons des fers étaient sciés, et qu'au moment favorable on s'insurgerait en masse.
Bien que le master eût écrit son billet fort avant l'arrivée à bord de don Ramon et sans qu'il fût encore question de la frégate espagnole, le moment favorable était parfaitement désigné par ces mots:
«Quand les corsaires, accablés de fatigue par les excès qu'ils ne manqueront pas de faire dès l'arrivée au mouillage, seront assoupis, profiter de la première occasion qui pourrait coïncider avec leur état d'abattement.
«Désigner d'avance six hommes qui se glisseront un à un dans l'entre-pont pour y éteindre les fanaux, pour s'emparer d'armes qu'ils jetteront à leurs camarades, et pour nous rejoindre vivement, le lieutenant Owen et moi, dans le carré.
«Guetter continuellement les factionnaires, les surprendre, les tuer et les désarmer sans bruit. Puis, faire irruption par les deux panneaux à la fois. S'emparer à l'arrière de la roue du gouvernail et masquer les voiles; à l'avant, se saisir de la mèche à feu et de la pièce à pivot.»
Tout cela était fort bien combiné. La nouvelle du mariage du capitaine, le discours de don Ramon, et la certitude qu'une frégate espagnole était à la recherche du corsaire,exaltèrent les espérances des prisonniers, très nombreux et vaillamment déterminés à prendre leur revanche.
Camuset, muni des instructions de maître Taillevent, fit de son mieux en apprenti corsaire plein de bonne volonté. Libre enfin de ses mouvements, il se rapprocha du factionnaire Farlipon et lui donna un coup de poing dans les mollets.
Par malheur, Farlipon qui rêvait se réveilla en criant:
—La frégate espagnole!
Ce cri, diversement interprété par les prisonniers impatients, fit éclater la révolte. La rumeur fut soudaine. Le master l'entendit, et jouant quitte ou double, périt comme on l'a vu.
Le novice Camuset n'eut que le temps de se rejeter dans la soute aux voiles et de regrimper par le trou noir; mais il fit une diligence telle, que maître Taillevent, satisfait, laissa tomber le bout de ligne en disant:
—Mais Pottle... as-tu revu ton Pottle?
—Non, maître, puisque vous m'avez pris par l'oreille pendant qu'on mettait les Anglais aux fers sur le pont.
—Bon! es-tu sûr que ce Pottle n'est pas mort?
—Bien sûr, puisque le lieutenant Owen et notre second effaçaient sur le rôle un nom chaque fois qu'on jetait un corps à la mer.
—Mais alors, tu as dû entendre appeler Pottle? Il a dû répondre: Présent.
—Je n'ai rien entendu; on l'a passé.
—Prends-moi ce fanal, et montons sur le pont, que je fasse la connaissance de cette peste-là!...
Pottle Trichenpot ne se trouva point parmi les prisonniers aux fers sur le pont.
—Tonnerre d'enfer! cria Taillevent d'une voix menaçante, il y a encore quelque trahison sous roche. Il ne faut pas beaucoup de coquins pour mettre le feu à bord d'un navire! Camuset, Camuset, retrouve-moi ton Pottle, ou tu n'es pas blanc!
Le novice s'était cru à l'abri des fureurs du maître. Hélas! à ces mots: «Tu n'es pas blanc!» il se rappela que les requins passent pour trouver la chair des nègres plus savoureuse que celle des hommes de race blanche; mentalement, il décerna l'épithète de requin au menaçant maître d'équipage. Mais presque aussitôt, avec un accent de joie:
—Pottle!... Il ne peut être qu'à la fosse aux lions!
—Chez moi?
—Chez vous, maître!
—Il y a une lampe allumée, gare au feu! courons!
Taillevent et quelques matelots couraient à la chambre du maître d'équipage, mais Camuset, se jetant dans la cale, reprit pour la troisième fois le chemin du trou noir.
Il avait deviné qu'au moment de la bagarre Pottle devait être caché dans la soute aux voiles, demeurée ouverte. De là, il avait dû entendre tout ce qui s'était passé entre le maître et lui; ensuite, il devait être monté dans la fosse aux lions.
Pour lui couper la retraite, Camuset se précipita dans la soute.
Quand Taillevent rouvrit sa porte, Pottle se replongea dans le trou. Un vacarme horrible s'y fit entendre sur le champ, car Camuset lui livrait bataille au milieu d'une obscurité profonde.
Un prompt secours fut porté au novice, qui s'écria tout d'abord:
—Il avait allumé une mèche... ça sent le roussi dans la soute!...
—Que personne ne crie au feu! dit le maître.
Et laissant Pottle entre les mains de ses matelots, il alla inspecter la soute aux voiles. La mèche y brûlait et avait même attaqué quelques chiffons. Un seau d'eau suffit pour éteindre l'incendie.
—Il n'aurait plus manqué que le feu pour la nuit de noces de mon capitaine! Assez de misères comme ça.—Toi, Camuset, tu peux aller te coucher, je t'exempte de quart.
—Pardonnerez, maître, pardonnerez, murmura le novice abasourdi d'une telle faveur, c'est-il pour de bon?
Taillevent, qui ne riait guère, se prit à rire bruyamment. Il tenait, d'ailleurs, par la cravate le blême Trichenpot, qu'il traîna sur le pont, tandis que les matelots,—avec une brutalité dont on pouvait bien les absoudre,—lui distribuaient par derrière les horions les moins respectueux.
—Oh!shoking!le fond du haut-de-chausse céda, et les incivils corsaires continuaient avec leurs souliers ferrés.—Pottle hurlait, mais il ne hurla pas longtemps, attendu que Taillevent le bâillonna pour qu'il ne troublât point le sommeil des nouveaux époux.
L'heureux Camuset se coucha en bénissant sa bonne étoile, mais tout habillé, selon la consigne; Pottle, au contraire, ne se coucha point, mais fut déshabillé jusqu'à la ceinture, d'après les ordres de Taillevent, qui le fit attacher par les quatre membres à l'échelle des haubans de misaine.
La brise était fraîche, le froid très vif, le pauvre garçon courait grand risque d'attraper un mauvais rhume. Un fouet à douze branches était pendu à son cou en attendant le jour.
Deux heures du matin sonnaient à la cloche du bord.
A cette époque, sur les navires corsaires et même sur les bâtiments de l'État, les corrections corporelles à coups de corde pouvaient être infligées sur l'ordre d'un simple officier; mais, à bord duLion, le capitaine avait expressément défendu qu'il en fût ainsi. Les sévères mesures provisoires prises par le maître furent donc approuvées par le lieutenant de quart qui veillait sur la dunette, tandis qu'à l'avant les gens de bossoir ouvraient l'œil avec une extrême vigilance.
Maître Taillevent, parfaitement tranquillisé, non sans peine, se retira enfin dans sa fosse aux lions, en attendant le quart du jour qui commence à quatre heures et se prolonge jusqu'à huit.
—La grosse affaire, maintenant, pensait-il en s'endormant, c'est la frégate espagnole. Tout autre que mon capitaine aurait le cap au large; lui, point. Il court au nord longeant la terre, mais il a son plan, ça le regarde...
A bord, les plus hardis trouvaient au moins fort dangereuse la route suivie parle Lion.
Le lieutenant Roboam Owen, laissé libre sur parole, en fit la remarque, et le dit même à l'officier de quart.
—Notre capitaine ne se conduit jamais comme les autres: au lieu de prendre à l'avance des détours pour éviter le danger, il court droit dessus et prétend que c'est le vrai moyen d'y échapper.
—Oh! oh! cette opinion a du bon: votre capitaine sait que la fortune déjoue à plaisir les combinaisons timides.
—Il doit à son audace incroyable le surnom de Sans-Peur. Pendant qu'on nous armait ce brig-ci au Havre, nous croisions dans la Manche avec une goëlette de six canons. Il ne déviait pas de sa route pour la rencontre d'un vaisseau de ligne. Tantôt il déguisait le navire sous des masques en hissant pavillon étranger; tantôt il se bornait à ralentir sa vitesse de manière à laisser passer l'ennemi en vue, et sa confiance détournait les soupçons; quelquefois il courait droit dessus, le hélait en anglais, lui donnait de fausses indications, et poursuivait son chemin, tandis que le croiseur, trompé par ses renseignements, prenait une autre route.
—Votre capitaine, je m'en suis aperçu, parle l'anglais avec une rare pureté. Cependant, il risquait bien gros en osant mentir à des navires de guerre.
—Un jour, reprit l'officier de quart, nous chassions deux bâtiments marchands séparés de leur convoi par quelque accident de mer. Tout à coup, à l'arrière, on signale une frégate. Le capitaine, qui la reconnaît pour anglaise, calcule qu'elle n'a pu encore voir les deux bâtiments chassés. Nous changeons de route cap pour cap, nous nous chargeons de toile à tout rompre, nous approchons à portée de voix. Pour ma part, je traitais notre capitaine d'écervelé; je m'attendais à être pris sans miséricorde; mais lui, avec une adresse surprenante, donne à la frégate le signalement des deux navires, dit les avoir rencontrés en détresse sous le vent, prétexte une mission pressée qui l'a contraint à ne pas les secourir, supplie le commandant de ne point manquer à ce devoir d'humanité, salue et reprend chasse. La frégate aussitôt gouverne dans l'aire de vent indiquée. Elle nous laisse ainsi le champ libre, nous rejoignons nos deux gros marchands, nous les amarinons, et ils ont été pour nous de très bonne prise.
—Si votre capitaine joua d'audace, les pauvres diables jouèrent de malheur.
—Un autre jour, reprit l'officier, un convoi escorté par une grande corvette se montre à l'horizon; nous mettons nos masques, nous nous rangeons dans les eaux de la corvette, et pendant une journée entière nous naviguons à petite portée de son canon. Elle nous prend pour un Anglais qui se joint au convoi. Tout à coup, vers le coucher du soleil, nous virons de bord et coupons la route aux derniers navires. La corvette, où l'on n'a rien compris à notre manœuvre, ne vire sur nous qu'au bout d'un instant; elle nous canonne sans nous atteindre, et bientôt s'arrête prise par le calme plat.
—Vous ne m'apprenez rien, interrompit Roboam Owen, j'étais troisième lieutenant sur ce navire. Nous vous vîmes piller un trois-mâts, couler un transport, et mettre le cap sur les côtes de France. Sans le calme, pourtant, que seriez-vous devenus?
—Notre capitaine nous dit qu'il était sûr que le vent tomberait pour la tête de la colonne, et durerait assez du bord contraire pour nous permettre de rallier Boulogne.
—Peut-on être sûr des variations du vent?
—Voilà ce que nous disions tous. Et pourtant, chaque fois que le capitaine affirme que la brise fraîchira, mollira ou tournera, il dit juste. Nous ne l'avons jamais trouvé en défaut.
—Ceci est un don qui tient du prodige, ou plutôt de la sagacité des sauvages qui voient des pronostics certains là où nous n'apercevons que de vagues indices.
—Notre capitaine ne se vante pas de prédire toujours à coup sûr; souvent il doute, il hésite tout comme un autre marin; seulement, chaque fois qu'il annonce positivement un changement de temps, ce qu'il a dit se réalise.
—Eh bien, il doit avoir beaucoup fréquenté des sauvages navigateurs.
—Ceci se pourrait.
—Ignorez-vous donc l'histoire de votre capitaine?
—Personne à bord ne la connaît à fond, à l'exception d'un seul homme qui n'en parle jamais.
—Dans vos ports, cependant, la curiosité a dû être excitée par l'audacieux surnom de Sans-Peur, qui serait le comble du ridicule s'il n'était mille fois justifié.
—Les traits que je vous ai cités, plusieurs autres non moins certains, notre combat de ce matin contre votre corvette, notre mouillage dans les brisants, son mariage plus téméraire encore, tout, jusqu'à la route que nous suivons, justifie assez, ce me semble, le beau surnom de Sans-Peur.
—J'ai vu par moi-même, dit Roboam Owen. Ne vous méprenez pas, de grâce, sur la portée de ma question. Serait-elle indiscrète?
—Elle ne peut l'être, puisque je suis incapable d'y répondre. Aucun de nous n'a de secrets à garder, et vous avez pu vous apercevoir que le capitaine, tout en nous laissant ignorer sa biographie, tient hautement les plus étranges discours. A bord d'un corsaire de la République,dont la cale était pleine de prisonniers ennemis, et qui traînait à sa remorque une barque de pilotes galiciens, vous avez entendu ce qu'il a osé dire. Ces franges deborlaroyal, ces titres nobiliaires, son pavois aristocratique et bizarre, le pouvoir mystérieux dont il paraît disposer dans le grand Océan, ses relations avec les indigènes du Pérou, sont pour nous des choses nouvelles et complétement obscures. Assurément, le passé de Sans-Peur le Corsaire a provoqué dans nos ports des bavardages de tous genres, qui font de lui un personnage de légende. Le faux et le vrai, le fantastique et le réel, le vraisemblable et l'impossible se mêlent dans ce tissu de récits contradictoires.
—J'admire l'imagination des Français! dit le lieutenant Owen en souriant.
—Sans-Peur est à la fois en Europe et dans l'Inde, au Mexique et aux terres australes. Il possède au pôle sud une île admirable où règne la température des tropiques.
L'officier anglais se prit à rire à ces mots.
—Les anges, le diable, saint Martin et bien d'autres encore sont à ses ordres. Des requins apprivoisés portent ses dépêches à la flotte sous-marine dont il serait l'amiral.
—De mieux en mieux.
—On raconte tout bas que, dépositaire de grands secrets d'État, il a reçu les confidences du roi Louis XVI. On dit que longtemps encore après la guerre d'Amérique, il faisait la course contre les Anglais.
—Ceci serait de la piraterie, fit observer le lieutenant Owen.
—On affirme qu'il a pris part à des festins de cannibales. L'on prétend même que, comme Nathan le Flibuste, il a été tué plusieurs fois, et s'en porte d'autant mieux, car chaque fois qu'il ressuscite, c'est avec dix ans de moins.
—A ce compte-là, dit Roboam Owen d'un ton léger, il n'aurait pas grand mérite à être Sans-Peur.
—Mille pardons! Il devrait trembler de redevenir nourrisson à la mamelle, puisque en trois fois, il en serait là.
—En effet, il ne paraît guère avoir plus de trente ans.
—Il les a d'aujourd'hui même, car notre rôle d'équipage atteste qu'il est né au château de Roqueforte en Lorraine, le 5 mars 1763. En dépit des contes du gaillard d'avant qui tournent toujours dans le même cercle de fables, sa réputation parmi les gens éclairés est intacte; parmi les officiers de la marine marchande, elle est héroïque. Parmi nous, qui avons l'honneur de servir sous ses ordres, il passe pour habile, sévère, loyal et chevaleresque au point d'en être suspect.
—Suspect? répéta Roboam Owen.
—Oui, sous le rapport politique, par le temps d'agitations révolutionnaires qui changent de fond en comble les institutions de la France et jusqu'au caractère de ses habitants...
—Et vous allez en France?
—Par ma foi, je n'en sais rien!...
Il était fort tard, la conversation de Roboam Owen avec l'officier de quart ne se prolongea guère. Toutefois, le lieutenant prisonnier eut l'occasion d'esquisser en peu de mots sa propre biographie:
Irlandais, catholique, cadet d'une famille noble, entré tout jeune dans la marine britannique, médiocrement traité par les officiers anglais, ses collègues, il n'avait pu se faire nommer capitaine malgré d'excellents services de guerre en Amérique, des travaux hydrographiques très pénibles faits durant une campagne d'exploration autour du monde, et plusieurs actions d'éclat récentes dont il parla sans jactance et sans fausse modestie.
—Le capitaine, qui se connaît en hommes, vous a bien jugé du premier coup d'œil, dit à ce propos l'officier dont le service devait, sans autres incidents, se prolonger jusqu'à quatre heures du matin.
La route donnée était le nord;le Lionavait sensiblement dépassé la hauteur du cap Finistère, et se trouvait en latitude de la Corogne, sans quela Guerreraeût été aperçue.
Maître Taillevent, à califourchon sur la pièce à pivot, s'était remis à interroger l'horizon.
—Le capitaine a calculé juste comme d'ordinaire, ça y est. J'avais tort, et il a encore raison; voilà! Tandis que nous longions la côte de tout près, la frégate aura pris du tour et couru au large dans l'ouest; nous lui passons par derrière.
Le maître, en vertu de ce raisonnement, observait plus spécialement l'arc compris entre l'ouest et le sud-ouest, ousurouâ, comme disent les marins. Au petit jour, il entrevit un point gris dans cette direction, et frappant sur l'épaule de l'homme du bossoir:
—La voilà! dit-il à voix basse. Pas de cris! c'est la consigne!...
Il courut vers la dunette, dit à l'officier de quart: «Voile dans lesu-surouâ,» et il allait discrètement frapper à la porte de la chambre nuptiale, quand cette porte s'ouvrit.
Le capitaine, en costume de combat, la referma sans bruit, et dit le premier:
—Tu l'as vue dans lesu-surouâ?
Taillevent fit un signe affirmatif.
—Loffez sur tribord! commanda Léon, loffez!
L'objet de cette manœuvre était de placer une pointe de terre entre la frégate et le brig; mais avant quele Lionfût caché,la Guerreramit le cap sur lui.
Léon, qui l'observait à la longue-vue, prit le commandement de la manœuvre, n'essaya plus de se dérober à la vue du chasseur, et gouverna grand largue, de manière à doubler le cap Ortégal.
—Eh bien! quoi donc encore? demanda-t-il après la manœuvre à maître Taillevent, qui revenait son bonnet à la main.
—Capitaine, c'est à l'effet d'avoir vos ordres rapport à un certain Pottle Trichenpot, qui prend le frais pour le quart d'heure à l'échelle des haubans de misaine, étant l'auteur,primo, du branle-bas d'hier soir, et pareillement d'une petite invention pour nous mettre le feu dans la soute aux voiles... Aïe! aïe! fit le maître, s'interrompant lui-même, voiles droit à l'avant!...
La situation se compliquait.
Les voiles entrevues droit à l'avant étaient noyées dans les vapeurs du matin, plus épaisses aux approches de la terre que dans la direction du large. Une sorte de mirage les faisait paraître haut mâtées, mais cette illusion d'optique est fréquente. On ne pouvait les compter, car elles formaient un groupe confus.—Léon de Roqueforte laissa courir pour y voir mieux.
A l'arrière, la frégate était si loin qu'on la distinguait à peine. Il fallait le regard perçant du maître et le coup d'œil exercé du capitaine pour qu'il n'y eût pas de doute sur son compte, car on n'avait aperçu d'abord que les extrémités supérieures de ses trois mâts, fondus en un seul depuis qu'elle appuyait la chasse. A la longue-vue, on ne voyait conséquemment que son petit perroquet, sur lequel frappaient les premiers rayons du soleil et qui brillait comme une étoile au ras de l'horizon obscur du couchant.
Au levant, au contraire, le brouillard était rose, et de longues ombres brunes hérissées de flèches s'y agitaient à l'ouvert du cap Ortégal, qui formait une masse noire à liséré de feu. Plus haut et à gauche, au-dessus des flots, le ciel était couleur d'or, verdâtre au zénith, et enfin, du côté dela Guerrera, d'un bleu qui, par opposition, semblait presque noir.
—Nous avons du temps devant nous, mon vieux Taillevent, ajouta Sans-Peur le Corsaire. Explique-toi. Qu'a doncfait ton certain Pottle Trichenpot dont le nom n'est pas plus gracieux en anglais qu'en français?—«Pottle, demi-mesure,—et Trichenpot ou rogne-portion....» Est-il donc cambusier, ton coquin?
—C'était le domestique du master...
Taillevent, là-dessus, fit son récit sans omettre la juste part d'éloges due à Camuset le novice.
—Et depuis deux heures du matin, par ce chien de froid, le drôle est les épaules au vent?
—En attendant la dégelée qui le réchauffera, capitaine, avec votre permission.
—Non! Taillevent, le misérable est assez puni. S'il était Français, il périrait sous le fouet; mais il est prisonnier de guerre, il n'a rien fait que nous ne nous crussions le droit de faire si nous étions nous-mêmes prisonniers à bord de l'ennemi...
—Oui, capitaine, d'accord, si vous voulez; mais, sauf votre respect, c'est un lâche qui s'est sauvé par le trou noir pendant qu'on écharpait ses camarades...
—Tu viens de dire qu'il voulait nous mettre le feu à bord. Sa ruse était bonne. Il ne pouvait être à deux endroits à la fois. Je ne vois point que ce soit un lâche.
—Et moi, capitaine, je répète qu'il en est un.—Il pousse les autres à la révolte, et au moment du tremblement, il se jette dans la soute sans savoir qu'au fond il trouverait un trou menant chez moi, où il aurait tout juste sous la main de la mèche et de la lumière.—Ensuite, il profite de l'occasion; ça prouve qu'il n'est pas bête, le roué.—Il avoue qu'il attendait que nous fussions bord à bord de l'espagnole pour mettre le feu à nos voiles de rechange; mais mon petit Camuset ayant de l'œil et du nez, la mèche est tombée par accident.....
—Qu'on démarre, qu'on rhabille et qu'on m'amène ce Pottle Trichenpot.
Devant un ordre précis, maître Taillevent ne savait qu'obéir,—mais non sans grommeler, car il était danstoute l'étendue du terme grognard d'eau salée comme les deux tiers de ses pareils:
—Le capitaine, toujours trop bon!... Ce Pottle a une face de vent de bout!... Il nous portera malheur!... Un boulet ramé aux talons, et par-dessus le bord! Ça serait mon sentiment particulier, mon idée à moi, qui ne suis pas anthropophage comme pas mal de nos bons amis!... Mais, serais-je le brave Parawâ de la Nouvelle-Zélande, je ne voudrais pas manger du Pottle, physiquement, ni politiquement:—physiquement, c'est maigre, sec, dur, mauvaise viande, vilain morceau;—politiquement, vu que c'est un poltron, j'en suis sûr, tonnerre de potence! et on ne doit faire qu'à un brave l'honneur de le manger. Manger du poltron, vous avez pour la vie des coliques devant le danger; ça, c'est connu à la Nouvelle-Zélande, et j'y crois. «—Ah! me disait dans ses meilleurs moments l'ami Parawâ-Touma, comme qui diraitBaleine-aux-yeux-terribles, ah! si je pouvais vous manger, ton capitaine et toi, du coup, je serais trois fois brave, lion, requin, sans peur, tigre, tempête et le reste!...» Voilà un homme qui fait cas de nous!... Et moi, je dis que mon capitaine aurait besoin de manger un couple de nos meilleurs amis de sauvages pour devenir suffisamment sévère... Trop bon cœur, trop doux pour ses ennemis!...
Pendant ce monologue, Pottle fut démarré, rhabillé, amené sur la dunette et livré à l'interrogatoire du capitaine. Le misérable grelottait, tremblait, gémissait, pleurait à faire pitié.
Sans-Peur, lui jetant un regard de mépris, ne daigna plus l'interroger:
—Aux fers, isolément, dans la poulaine! dit-il.
Ensuite, il ordonna de goudronner à l'extérieur et de cercler avec de bons cordages une cinquantaine de barriques vides, qu'on retira de la cale et qui furent préparées selon ses indications, après quoi on les empila sous le grand panneau.
—Je voudrais bien savoir, disait Camuset, la raison particulière à ces cinquante barriques!
—La patience, mon petit, dit maître Taillevent sans le traiter de curieux, est la troisième vertu du bon matelot.
—Et les deux premières, pour lors?
—Dis-le, vite et bien!... ou gare dessous.
—Eh bien, là, c'est le courage et l'idée.
—Oui, mon garçon, tu as bien répondu, et tu gagnes main sur main eninducation; ça te servira. Le courage, ça va de soi; qui manque de courage, n'est qu'un Pottle Trichenpot. Mais l'idée, voilà le malin!... l'idée, c'est ce qui fait que tu as coupé la route à ce caïman d'Anglais dans la soute aux voiles.
Camuset, heureux et fier de l'approbation de maître Taillevent, n'attrapa que deux taloches amicales jusqu'au moment où fut donné l'ordre de se mettre en branle-bas de combat.
Isabelle parut alors. Elle ne pâlit pas à la nouvelle du péril, annoncé du reste dans les termes les plus rassurants:
—La mer est moins dure, la frégate très éloignée, et selon toute apparence, les autres navires ne sont que des bâtiments marchands.
Roboam Owen saluait le capitaine et sollicitait l'autorisation de rester sur le pont; Sans-Peur y consentit en ces termes:
—Tant que j'aurai votre parole, soyez libre à bord! Vous êtes brave et loyal; j'aime à vous prouver ma confiance.
—Vous me comblez de bontés et d'éloges, répondit l'Irlandais.
Le Lionpénétrait dans la zone des brouillards.
On ne tarda point à reconnaître que le groupe des navires de l'avant se composait de cinq bâtiments de commerce, convoyés par un brig de guerre.
—Isabelle, dit Léon, voici votre corbeille de mariage.
—Qu'entendez-vous par là?
—Prenez place sur ces coussins, chère amie, et assistez au spectacle. Nous allons jouer une tragi-comédie dont le dénoûment sera, j'espère, à notre gré à tous. Je ne vous excepte pas, lieutenant Owen...
—Mais ce brig est anglais, ainsi que deux des bâtiments marchands. Il court sur nous pour protéger son convoi.
—Je ne vous ai parlé que du dénoûment, monsieur! répliqua le capitaine en se rendant sur le gaillard d'avant.
Et là, ne se fiant à personne, pas même à son fidèle Taillevent, il pointa la pièce à pivot.
Les deux brigs s'avançaient à contre-bord. L'anglais était le plus grand, le plus fort d'échantillon, et le mieux monté en artillerie. Dans un combat par le travers, il aurait assurément eu de grands avantages en sa faveur; mais les deux navires marchant l'un sur l'autre se présentaient l'avant, et l'ennemi était dépourvu de cette longue pièce de chasse, chère aux corsaires, qui faisait maintenant la force duLion.
—Hissez le pavillon! commanda Sans-Peur.
En même temps, il déchargea sa bouche à feu.
Le boulet entama le mât de misaine du brig anglais, dont les projectiles tombèrent inertes à plusieurs brasses en avant duLion, qui mit en panne.
—Chargeons vivement, etbis!
Un second boulet sapa le grand mât de l'ennemi, troisautres coups non moins heureux mirent bas sa haute mâture. Sans-Peur, se tenant toujours à grande distance, lui brisa successivement son gouvernail et tous ses canots.
Puis, il courut sur le convoi.—Cinq escouades d'abordage étaient aux ordres des cinq premiers capitaines de prise. Les marchands fuyaient, prolongeant parallèlement la côte d'Espagne que le vent du sud, absolument contraire, les empêchait de rallier. L'un d'eux essaya de rétrograder dans l'espoir de se mettre sous la protection de la frégate; il se mit par le fait sous la volée de la formidable pièce à pivot, reçut un boulet en plein bois et amena les couleurs d'Espagne.
Presque au même instant, Sans-Peur passait à poupe du plus gros des trois-mâts, et le rangeait de si près que le capitaine de prise, son pilotin et son escouade, sautèrent à bord sans difficultés.—Les gens du navire, ne pouvant opposer aucune résistance, furent mis aux fers; le pavillon français arboré à l'arrière.
Trois fois, en vue du brig anglais désemparé, la même manœuvre fut renouvelée avec une égale adresse; mais, sur ces entrefaites, le cinquième bâtiment, voyant quela Guerrerase rapprochait, osa rehisser pavillon.
Irrité de cet acte contraire aux lois de la guerre maritime, Sans-Peur poussa un rugissement terrible, et revirant avec une témérité qui étonna ses plus fidèles, il le cribla de trois bordées à la flottaison.
Le trois-mâts espagnol mit pavillon en berne; il coulait bas.
—Pendant que la frégate lui portera secours, nous rattraperons facilement le temps qu'il nous a fait perdre! disait le capitaine duLion.
Par malheur, le premier des bâtiments capturés, lourd transport anglais chargé de munitions de guerre, retardait la marche de ses conserves. Ordre fut donné d'en enlever à la hâte tous les objets de prix et de l'abandonner en y mettant le feu.—L'équipage de prise, l'équipage primitif et le butin furent transbordés.
Cette opération donna le temps à la frégate espagnole de recueillir les gens du navire coulé.—Elle reprit chasse. Inclinée sous son immense voilure, elle labourait la mer avec une vitesse effrayante.
Le brig de guerre anglais démâté, le cap Ortégal même étaient hors de vue.
Isabelle faisait les honneurs du déjeuner, qui réunit autour de la même table, dans le carré, tous les officiers corsaires et le lieutenant prisonnier Roboam Owen.
Personne n'eut le mauvais goût de parler de la frégate chasseresse. Une conversation polyglotte s'engagea. Par courtoisie pour Isabelle, on s'exprimait autant que possible en langue espagnole. De temps en temps, avec une grâce charmante, le capitaine s'adressait en anglais à Roboam Owen, profondément attristé de ses succès.
Comme prisonnier de guerre et comme officier de la marine britannique, il en était désolé; il n'essayait point, par une fausse contenance, de dissimuler l'amertume de son découragement. Il savait gré pourtant au capitaine d'avoir interdit qu'on s'entretînt des combats de la veille ni des coups de main de la matinée.
—Camarades, dit Sans-Peur en se mettant à table, je vous demande, au nom de Madame de Roqueforte, de ne point faire comme les avocats, qui ne parlent que de procès, et les médecins, qui ne s'entretiennent que de médecine. Ne tombons point,—pour ce matin, je vous en prie,—dans le travers commun à toutes les professions, et dont les marins sont loin d'être exempts. Pas un mot de marine si faire se peut.
—Bravo, capitaine! à l'amende qui manque à vos intentions! A la porte le métier!...
Cette motion, approuvée à l'unanimité, n'était point faite en vue d'Isabelle, encore fort avide d'entretiens de mer;—Roboam Owen le sentit. Elle rendit d'ailleurs le repas extrêmement gai, car à chaque instant, l'un ou l'autre des convives, bruyamment interrompu, se faisait rappeler àl'ordre, si bien qu'avant la fin du déjeuner, ils avaient tous été mis à l'amende, y compris le capitaine et même Isabelle, qui, bien entendu, le firent exprès.
Comme hôte, Roboam Owen fut touché de l'attention délicate du capitaine; comme marin, il était dans l'admiration. Il appréciait mieux que personne l'habileté, le sang-froid et l'audace inouïe de Sans-Peur, qui, la veille, avec un faible brig, avait su vaincre une corvette aviso, et qui, ce matin, se surpassant lui-même, venait en quelques instants de mettre hors de combat un brig supérieur en force, et d'amariner un convoi, en vue d'une frégate dont l'approche ne diminuait même point sa vaillante gaîté française.
Le Lion, au lieu de se charger de toute la toile qu'il aurait pu mettre au vent, réglait sa marche sur celle de ses prises, l'une, brig anglais d'un puissant tonnage, les deux autres, grands trois-mâts-barques espagnols, bons bâtiments de commerce, bien construits en leur genre, mais qui, n'ayant pu se soustraire au corsaire, étaient à plus forte raison incapables de lutter de vitesse avec la frégate.
Chacun sait qu'en règle générale, de deux navires également bien taillés pour la course, le plus grand a la marche supérieure. Sans-Peur le Corsaire avait, à la vérité, augmenté les qualités du brigle Lionen déployant dans son arrimage un savoir ou plutôt un instinct marin des plus rares.—Il avait résolu le difficile problème d'installer sur son avant une pièce à pivot du calibre de trente-six (en bronze, à la vérité), sans que ce poids énorme détruisît l'équilibre, rendît le bâtimentcanardou ralentît sa marche. La solidité, la durée surtout étaient sacrifiées,—il faut en convenir;—qu'importait cela au grand tueur de navires!... Aussi avait-il assez aisément échappé depuis son départ du Havre à plusieurs croiseurs ennemis d'un rang élevé.
Maisla Guerrera, marcheuse excellente, bien arrimée aussi et moins gênée par la mer, grosse encore, gagnait environ un mille par heure.Or, elle était à deux lieues, c'est-à-dire à six milles.
Dix heures du matin sonnaient.
A quatre heures de l'après-midi, par le travers du cap de las Pennas,la Guerreran'était plus qu'à trois portées de canon; le capitaine interrompit sa tendre causerie avec Isabelle et dit en souriant:
—Qu'on m'amène Pottle Trichenpot!
A cet ordre, une risée homérique retentit de l'extrême avant jusqu'au pied du grand mât; la voix perçante de Camuset put être remarquée par Taillevent, qui, grognant toujours, poussa Trichenpot au milieu du gaillard d'arrière.
—Peut on rire bêtement comme ça! quand, avant une demi-heure...... Oh! si le capitaine avait bien fait, il ne se serait pas amusé à vous amariner des prises qui ne feront guère notre fortune!... Nous voici bien calés, maintenant, avec ces trois traînards qui nous ont fait tort de quatorze ou quinze milles pour le moins. Démâter l'anglais, bon!... mais chasser l'un et l'autre quand on est chassé soi-même...
L'incorrigible grognard grognait ainsi, tandis que l'équipage ameuté riait des cris de désespoir de l'infortuné Pottle, qui demandait miséricorde sans savoir même quel sort on lui réservait.
—En barrique et à l'eau! commanda Sans-Peur.
Les hurlements de Pottle Trichenpot redoublèrent: on ne l'en mit pas moins dans une barrique bien lestée, qu'on descendit à la mer. Pour toute consolation, le triste garçon avait en main une longue gaule à laquelle pendait un chiffon blanc.
Le commandant espagnol vit que le corsaire français, comptant sur son humanité, voulait le forcer à mettre en panne, pour amener un canot et recueillir le prisonnier.
—Dix fois, vingt fois, cinquante fois peut être le coquin renouvellerait la farce!... et à la fin il nous échapperait!... Non, non!... Tant pis pour l'homme à la barrique!
La Guerrerane s'arrêta point, comme l'avait espéré lecapitaine duLion. Le calibre de son artillerie, inférieur à celui du canon à pivot, était de beaucoup supérieur à celui des autres pièces du corsaire. La frégate restait maîtresse de rapprocher la distance. Elle traiteraitle Lioncommele Lionavait traité le brig anglais. Elle éviterait l'abordage, et pour le combat à coups de canon, elle ne recevrait que le feu d'une seule pièce.—Ces réflexions n'avaient rien de très gai.
—Riez donc, maintenant, tas d'imbéciles nés d'hier!... disait à demi-voix maître Taillevent.
Mais il vit son capitaine qui souriait de pitié en haussant les épaules; il entendit les gens de l'équipage qui disaient:
—Baste! est-ce que Sans-Peur est jamais à sec d'idées!...
—L'idée, au fait!... répéta le grognard en sourdine. Allons! vous verrez que je vas encore avoir tort... et, dame! je n'en serai pas trop fâché!...
Pottle, abandonné dans sa barrique, poussait en vain de lamentables clameurs.
Sans-Peur, voyant quela Guerrerale dépassait, fit mettre en barrique et affaler à la mer deux autres prisonniers, choisis cette fois parmi les plus braves. L'un était le maître d'équipage de la corvette anglaise, l'autre un sergent d'infanterie de marine; tous deux, pendant la révolte, s'étaient signalés par une rare énergie.
Isabelle essaya d'implorer leur grâce:
—Madame, interrompit Léon d'un ton sévère, je commande seul sur mon bord; et à l'heure du danger, je ne souffre jamais qu'on partage avec moi la responsabilité des mesures à prendre.
Isabelle se retira dans son appartement,—elle avait le cœur gros. Liména vit des larmes dans ses beaux yeux noirs.
—Chère maîtresse, dit-elle, vous avez tort, j'espère...
—Il est dur! il est cruel!...
—Son maître d'équipage, un bel homme de trente-deux ans tout au plus, me disait tout à l'heure qu'il est toujours trop bon... Et, tenez, voici ce qu'il me contait...
Roboam Owen, indigné, gardait un morne silence.
Sans-Peur le Corsaire l'interpella:
—Je vous ai annoncé un dénoûment heureux pour nous tous, monsieur Owen. Le moment est venu de jouer votre rôle. Vous me traitez de barbare, vous avez tort.
—Je ne me suis pas permis d'ouvrir la bouche.
—Je sais lire sur des physionomies loyales comme la vôtre. Nous sommes encore à deux portées de canon de cette frégate, dont le capitaine répond par des actes inhumains à un stratagème de bonne guerre. Je vais vous donner un canot; vous le monterez avec la moitié de vos marins, qui y trouveront de quoi s'armer; vous accosterez la frégate; vous réclamerez, au nom de l'Angleterre, alliée de l'Espagne maintenant, des secours qui sont dus à vos compatriotes. Eh quoi! je serais un barbare, moi, d'essayer d'échapper à ma perte par une simple ruse! et le commandant de cette frégate ne le serait pas,—lui qui croit ne courir aucun danger,—en abandonnant non-seulement ces trois hommes, mais encore le brig démâté, qui, dérivant sans secours, est entraîné par le courant vers la côte, où il périra corps et biens!
Déjà, sur un signe de Sans-Peur, la moitié des prisonniers étaient retirés des fers, des armes étaient mises au fond du canot. On n'attendait plus que l'ordre de l'amener.
—Je suis inhumain, moi! poursuivait le capitaine corsaire. Mais, cette fois, je suis disposé à sauver les Espagnols et les Anglais aussi bien que les Français; car veuillez prévenir le commandant de la frégate qu'il ne peut éviter un grand désastre s'il s'obstine à me poursuivre. Mes instructions données à mes capitaines de prise seraient exécutées à la lettre, et les voici: «Tandis que je me ferai écraser à bout portant en m'accrochant àla Guerrera, mes prises s'élèvent au vent, mettent le feu à leurs voiles et abordent en masse.» On n'évite point trois brûlots à la fois, et on ne peut m'empêcher de faire sauter mes poudres.—Ainsi, que la frégate aille secourir votre brig de ce matin, oubien, hommes et navires, tout ce qui est sur l'horizon à cette heure, va périr... sauf peut-être sa seigneurie Pottle Trichenpot, ajouta le capitaine en riant.
—Vos moyens sont formidables! dit Roboam Owen d'un ton calme.
—Ils sont dignes de mes braves compagnons!
L'équipage criait avec enthousiasme:
—Vive Sans-Peur!
—Oh! j'ai tort!... décidément, j'ai tort, comme toujours, disait maître Taillevent. L'idée!... l'idée!... voilà ce que c'est que l'idée!
Pendant qu'on achevait les préparatifs nécessaires, Roboam Owen, le front serein, s'avança la main ouverte.
—Brave capitaine! disait-il; vous êtes le marin selon mon cœur! Je suis désolé que vous soyez l'ennemi du pavillon que je sers. Un homme tel que vous ferait la gloire de la marine britannique!... Je vous admire, je vous estime, je vous demande pardon d'avoir pu interpréter à mal vos mesures énergiques, et enfin je vous remercie de la leçon que vous me donnez!... Roboam Owen en profitera, s'il plaît à Dieu!
—A la bonne heure, lieutenant! répondit Sans-Peur en plaçant sa main dans celle de l'Irlandais. Je ne vous dirai pas, moi, que l'Irlande, votre patrie, a mes sympathies comme tous les pays opprimés;—ma vie sera trop courte pour que mes actes puissent témoigner de la sincérité de mes vœux pour elle;—les mers d'Europe ne seront jamais mon théâtre. Un jour peut-être, les fils de Sans-Peur... Mais je m'égare, les instants pressent; les boulets de l'ennemi atteignent déjà mon sillage; un seul mot encore: Sachez que j'avais espéré finir par où je commence, et que je comptais vous délivrer le dernier, après avoir échappé à mon chasseur.
—Je vous crois, capitaine. Je vous remerciais tout à l'heure de m'avoir donné une grande leçon de sang-froid maritime, je vous remercie maintenant de me rendre la liberté. Adieu!... adieu!... adieu!...
Le Lionmit bravement en panne, le canot fut amené. La moitié des Anglais et le peu d'Espagnols prisonniers qu'on avait à bord s'y jetèrent précipitamment.
La Guerreratiraillait avec ses quatre pièces d'avant. Ses boulets finirent par tomber presque au ras du bord; mais en revanche, elle reçut par son avant un projectile de trente-six qui coupa ses drailles de focs, troua sa misaine et brisa la roue de son gouvernail.—C'était maître Taillevent qui le lui avait adressé par occasion.
A peine l'embarcation fut-elle à la mer, quele Lion, chargé de toile à tout rompre, reprit sa course avec un élan nouveau pour rejoindre son convoi. La chute des focs et la rupture de la roue du gouvernail occasionnaient à bord de la frégate un certain désordre qui la retarda. La distance perdue fut ainsi vivement rattrapée.
Cependant, un grand pavillon anglais était arboré sur le canot que dirigeait Roboam Owen.
Un porte-voix en main, il se tenait prêt à héler la frégate; mais craignant que le commandant espagnol ne fût assez opiniâtre pour refuser de s'arrêter, il ne fit point ramer, se tint sur les avirons et attendit, en donnant l'ordre à ses gens de s'accrocher le long du bord et d'y monter comme à l'abordage. La frégate, en effet, malgré les signes et les clameurs des prisonniers, ne se disposait pas à mettre en panne. En moins d'une minute, elle passa si près du canot qu'elle faillit l'écraser.
Alors eut lieu une scène indescriptible, qui ne dura pas l'espace de cinq secondes.—Avec des gaffes et un grappin, l'embarcation s'accrocha, chavira et fut brisée par le choc. Une partie des gens qu'elle contenait se cramponnèrent au navire. Les uns sautèrent sur les canons de dessous le vent, d'autres prirent à bras-le-corps l'ancre du bossoir ou se saisirent de manœuvres pendantes;—les drailles coupées par le boulet de la pièce à pivot furent d'un grand secours, plus de dix Anglais se suspendirent à ces cordages qui traînaient encore à la mer. Les moins heureux nageaient en appelant au secours.
Roboam Owen entra par les porte-haubans de misaine, courut sur le gaillard d'arrière, et dit au commandant:
—Au nom du Ciel! secourez mes hommes à la mer!
—Qui êtes-vous?
—Un officier de la marine britannique, comme vous le dit mon costume.
Quiconque tient à savoir comment jure un gosier espagnol, aurait dû se trouver là. Avec mille imprécations, le commandant dela Guerreradonnait aux diables les Français, les Anglais et sa propre personne. Il aurait voulu que l'embarcation eût coulé avec tous ceux qui la montaient.
—Puisque le corsaire vous laissait libres, pourquoi ne pas gouverner sur la côte?...
—Vous le saurez, dit Roboam Owen que ralliaient ses hommes ainsi que les matelots espagnols provenant de la première prise duLion.
Malgré toute sa fureur, le commandant espagnol mettait en panne, car il sentait bien que l'officier anglais présent à son bord porterait tôt ou tard témoignage contre lui s'il n'envoyait pas des canots à la recherche des gens à la mer.
A peine eut-il masqué ses voiles, que duLionet des trois prises descendirent sans interruption des barriques de prisonniers.
Les corsaires riaient; les prisonniers eux-mêmes riaient de bon cœur, car ils échappaient à la captivité en France et ne pouvaient craindre d'être abandonnés par la frégate où leur officier plaidait pour eux.
Sans-Peur fit prier Isabelle de venir assister à ce débarquement burlesque:
—Eh bien, chère amie, suis-je un barbare, un monstre qui se fait un jeu de la vie de ses ennemis?... Regardez ces gaillards-là! ils sont tentés de me remercier.
Isabelle sourit en présentant son front blanc comme l'ivoire aux lèvres de son époux, dont Liména, d'aprèsmaître Taillevent, venait de lui raconter dix traits de générosité magnifique.
—Pardonnez-moi, Léon!... Je ne me mêlerai plus d'affaires de service.
On n'était pas hors de danger, à beaucoup près; mais l'ennemi perdait un temps précieux. Sans-Peur ne se borna point à forcer de voiles; on le vit faire à ses conserves des signaux qui ne devaient avoir rien d'obscur pour Roboam Owen ni pour le commandant espagnol.
Les menaces de l'intrépide corsaire n'étaient pas de vaines fanfaronnades. Il prenait ses mesures pour transformer en brûlots ses bâtiments capturés, dont deux serrèrent le vent en se rapprochant de la côte.
—Seigneur commandant, disait le lieutenant anglais au capitaine dela Guerrera, votre équipage entier connaît maintenant les desseins de Sans-Peur le Corsaire, qui ne reculera pas, j'en suis certain.
—Mon équipage obéit à mes ordres!... Je sauve vos gens à mon grand préjudice, mais ensuite, je prétends faire mon devoir.
—Votre devoir ne peut être de laisser incendier votre frégate, ce qui est infaillible. Du reste, je vous adjure, au nom de mon gouvernement, de porter en toute hâte secours à notre brig désemparé qui, se trouvant sans canots, doit être sur le point de périr corps et biens!...
—Voulez-vous donc que je me déshonore!
—Non, commandant. Je pense même que vous avez un moyen assuré de prendre votre revanche.
—Ah! ah! voyons?...
—Rejoignez notre brig, fournissez-lui les moyens de se réparer; en quelques heures il peut, avec le concours de votre frégate, avoir établi une mâture de fortune, et se trouver en état de vous suivre. Allez ensuite croiser devant Bayonne.Le Lion, je le sais, ne doit que s'y approvisionner et ne tardera pas à en ressortir.
La discussion dura jusqu'à ce que les chaloupes et canotsdela Guerreraeurent recueilli tous les Anglais à la nage ou en barriques, sans même excepter le misérable Pottle Trichenpot, qui était alors à plus d'un mille au vent.
Le Lionet ses prises virent enfin la frégate reprendre au plus près bâbord amures la route du cap Ortégal, où elle devait retrouver à l'ancre, mais en perdition, le brig anglais qui, de minute en minute, tirait le canon de détresse.
—La coque est parée!... s'écriaient les corsaires. Vive Sans-Peur! La frégate n'a pas eu goût à la brûlée! et nous voici gouvernant sur Bayonne avec trois belles prises.
Isabelle, jusqu'alors fort alarmée, respira enfin; elle ne se permit pas de faire des questions; mais prévenant ses désirs, Léon lui dit affectueusement:
—Au moment même où je menaçais les ennemis d'en venir aux plus horribles extrémités, je ne désespérais pas de l'avenir, chère Isabelle; mais il entre, dans ma manière de commander et d'agir, de ne jamais instruire mes gens de mes ressources de sauvetage. Je leur présente la mort sous des couleurs héroïques; je me réserve de songer à leur salut. Cette fois il m'importait plus que jamais de paraître déterminé à périr afin d'imposer à Roboam Owen.
—Vous aviez donc quelque espoir de retraite?
—Le meilleur marcheur de nos trois bâtiments capturés aurait attendu à quelque distance le moment de l'incendie. Avant d'aborder, je faisais jeter dehors toutes nos embarcations. Vous deviez être enlevée par Taillevent lorsque j'aurais mis le feu aux mèches communiquant avec ma soute aux poudres. La frégate, prise entre trois bâtiments incendiés, accrochés à elle, n'aurait guère pu s'opposer à la manœuvre de nos chaloupes et canots; mais j'aurais perdu beaucoup de braves, deux de mes prises et mon cherLion, encore tout imprégné des parfums de notre union.
Le lendemain, pendant la nuit, Sans-Peur le Corsaire entrait triomphant, avec ses trois captures, dans le port de Bayonne, où il ne passa que trois fois vingt-quatre heures.