XLIV

Le commodore Wilson, quand il fut bien convaincu quela Pearlétait tombée au pouvoir de Sans-Peur, pinça les lèvres, baissa le nez et fut bien obligé de s'avouer que c'était par sa très grande faute:—«Pottle Trichenpot lui avait bien assez conseillé de ne point se séparer de sa frégate.» Mais au bout de cinq minutes, il redressa le nez, et rouvrant la bouche, il dit avec conviction:

—L'Illustriousmarche beaucoup mieux quela Pearl. Nous avons soixante-quatorze canons de gros calibre, et le pirate français n'en a que quarante de moindre portée. Consolons-nous! Il sera coulé ou pris, c'est inévitable, et s'il est pris, mon cher monsieur Trichenpot, il sera pendu sur-le-champ.

—Amen! fit le révérend Pottle.

Roboam Owen, qui ne perdit pas un mot de cet odieux entretien, sentit son cœur se soulever d'indignation. La bassesse de Pottle ne pouvait l'étonner; mais l'ingratitude du commodore Wilson révoltait sa nature loyale. Toutefois il sut demeurer impassible.

—Lieutenant Owen, que pensez-vous? lui demanda brusquement le commodore.

—Je pense que le vent peut changer et que Sans-Peur le Corsaire n'est jamais à court de stratagèmes.

—Oh! oh!... Mais... un moment, s'il vous plaît! Vousditescorsaire, lieutenant Owen; c'estpiratequ'il faut dire,pirate, vous entendez!

L'officier irlandais connaissait l'esprit étroit et faux de son ancien camarade,—il n'essaya point de protester, salua sans affectation et se promit d'employer au besoin quelque terme qui, sans être injurieux pour Sans-Peur, ne risquât point d'être désapprouvé.

—Le vent ne change guère en cette saison dans ces parages, et quant aux ruses de ce forban, je saurai les déjouer!... dit hautement le commodore.

Roboam Owen faisait des vœux ardents pour que la frégate de Sans-Peur parvînt à s'échapper.

L'honnête Tom Lebon continuait à chantonner en faisant une queue de rat sur le bout d'on ne sait quel cordage. Infiniment moins grognard que son matelot Taillevent, il se résignait à son triste sort. Depuis seize ans passés, sa femme et ses enfants vivaient en France, à Port-Bail; depuis seize ans passés, il faisait la guerre aux Français et se battait en conscience, non sans regrets, mais en brave marin qui remplit son devoir. A bord del'Illustrious, personne n'était plus indifférent que lui aux résultats de la chasse.

A bord de la frégatela Pearl, ou pour mieux direle Lion, Sans-Peur, son fils Gabriel, Émile Féraux, capitaine de pavillon, maître Taillevent, Parawâ-Touma, et foule d'autres, ne tardèrent point à s'apercevoir quel'Illustriousavait l'avantage de la marche. Mais en revanche,l'Hirondellel'emportait, et de beaucoup, sur le vaisseau, puisqu'elle était obligée de carguer sa grand'voile pour naviguer de front avec la frégate.

Les deux conserves ayant une avance considérable, Sans-Peur calcula qu'elles seraient encore à plus d'un mille du vaisseau lorsque viendrait la nuit. Il donna ses ordres au capitaine Féraux et se retira dans sa chambre pour écrire à Isabelle.

On torchait toute la toile possible.

Avec la pompe à incendie, on arrosait les voiles pour en resserrer le tissu et ne rien perdre de la brise ronde, mais très maniable, qui poussait les trois navires.

Les meilleurs timoniers se relevaient à la roue du gouvernail: «Pas de distractions! naviguons droit! Attention à ne pas embarder de l'épaisseur d'un cheveu.»

Les gens de l'équipage reçurent l'ordre de se coucher à plat pont; l'immobilité leur fut recommandée.

La situation était telle, que Taillevent ne grognait pas. Il fumait avec la gravité d'un pacha turc. Camuset et Liméno, étendus à ses pieds, le regardaient sans se permettre de l'interroger.

—Gros vaisseau! dit Baleine-aux-yeux-terribles.

—Il y en a de plus gros! répondit Taillevent.

—Oui, ajouta Camuset, ce 74 a deux batteries couvertes et une barbette; un trois-ponts a une batterie couverte de plus.

—Pi-hé! fit admirativement le Néo-Zélandais.

—Ne bougez pas, tas de marsouins! ou gare à moi! cria Taillevent à quelques hommes qui s'avisaient de se lever.

—La tribu deToutéa de bien grandes pirogues de guerre! dit Parawâ-Touma, qui ne cessait de regarderl'Illustrious.

—La tribu deLéol'Atouaen a d'aussi grandes et de plus grandes que ce vaisseau-là, mon vieux brave!... reprit Taillevent. Mais leRangatira-Rahides Français, l'empereur Napoléon, en a besoin dans les mers d'Europe, voilà notre guignon pour le quart d'heure.

Parawâ-Touma garda le silence. Grand chef de guerre et bon navigateur, il appréciait parfaitement les difficultés de la situation. Toutefois, il ne désespérait de rien, tant était robuste sa foi enLéol'Atoua, leLion de la mer, qui ne meurt point.

—J'irai dans cette Europe qu'habitent les tribus ennemies de Marion et de Touté... J'y verrai ces villes immenses, cent fois plus grandes que Cuzco et Lima, d'après maîtreTaillevent.—Je connais leLion de la mer; je veux connaître aussi leLion de la terre, dont tous les peuples du monde répètent le nom terrible.

Ainsi méditait Parawâ-Touma, les yeux fixés surl'Illustrious, qui se rapprochait non sans peines; mais le commodore Wilson, fort bon marin au demeurant, ne négligeait rien, de son côté, pour diminuer la distance.

Maître Taillevent méditait.

—Liméno, dit-il enfin, va doucettement prendre à la fosse aux lions deux dames-jeannes d'huile de baleine.

—Pourquoi faire, maître? demanda Camuset.

—Pour graisser la coque au ras de la flottaison; j'ai entendu dire à ton vieux père que, par petit temps, ça peut faire gagner un demi-nœud.

Deux matelots adroits ne tardèrent pas à frotter d'huile de baleine les parois extérieures de la frégate, dont la vitesse n'augmenta pas d'une manière sensible.

—Eh bien!... les grands moyens, pour lors! fit Taillevent.

—Quoi donc, maître?

—Camuset, tu vas demander de ma part au capitaine la permission de faire tomber les épontilles et de scier quelques barreaux.

—Scier des barreaux! répéta Camuset avec stupeur.

—Va donc, matelot!... ça presse!... le vaisseau nous gagne!... Au jeu que nous jouons, le temps, c'est tout!...

Camuset rapporta au maître l'autorisation d'abattre et de scier tout ce qu'il voudrait, sous l'inspection du capitaine en second, Émile Féraux.

L'œuvre de démolition intérieure commença. En détruisant les liaisons du navire, en sacrifiant sa solidité, on allait lui donner une élasticité qui accroîtrait sa vitesse. Toutes les colonnettes, tous les piliers qui soutenaient les ponts furent déplacés à coups de masse ou de hache, les ponts plièrent comme des tremplins. Taillevent fit scier de distance en distance les barreaux destinés à relier l'effort des baux ou solives transversales. On avait abattu déjà toutes les cloisons inutiles. La frégate frémit et vibra de bout en bout; elle devint plus sonore; elle bondissait plus aisément, craquait un peu moins et gémissait davantage.

Déliée ainsi, elle s'usait de deux ou trois mois en moins d'une heure.

L'Hirondelle, qui jusqu'alors brassait de temps en temps ses voiles hautesen ralingue, c'est-à-dire de telle sorte qu'elles ne fussent plus gonflées par le vent, cessa d'être obligée d'avoir recours à cet expédient pour ne point la dépasser.

Et la brise ayant un peu molli, les deux conserves tinrent bon sans quel'Illustriousgagnât une brasse.

—La nuit, le brouillard, des grains de pluie, une chance, nous voici en passe d'être parés, dit Camuset à Liméno.

Quand il eut achevé ses correspondances, Sans-Peur enferma dans un coffret d'ébène ce qu'il avait de plus précieux en valeurs et en diamants; il garnit d'or plusieurs ceintures et fit appeler Gabriel.

—Mon fils, lui dit-il, je ne t'ai jamais caché ta destinée. Tu appartiens aux peuples du Pérou, comme moi j'appartiens à ceux de l'Océanie, et avant tout à la France. Tu connais mes plus secrets desseins; tu sais que les idées étroites de José-Gabriel Condor Kanki et d'Andrès de Saïri, ton bisaïeul, ne doivent pas être les tiennes. La race espagnole ne saurait plus être expulsée du Pérou; tu descends toi-même des Espagnols; tu es né pour opérer la fusion entre les descendants des peuples conquis et du peuple dominateur. Il faut que les créoles prennent parti pour l'indépendance, qu'ils arborent à leur tour le pavillon péruvien, et qu'ils regardent les indigènes comme leurs concitoyens, leurs égaux, leurs frères.

—Mon père, j'ai été élevé dans cette pensée, répondit Gabriel. Le sang mélangé qui court dans mes veines en est l'expression. Vos sages desseins sont mes espérances. On me donne le titre de prince; je n'aspire point à la couronne d'Inca, de grand chef ou de roi. Je ne veux que marcher sur vos traces, être libérateur d'abord et ensuite pacificateur, s'il plaît à Dieu.

—C'est bien! dit le corsaire. Et puis, avec un accent paternel:—Jusqu'à ce jour, mon enfant, j'ai pu veiller à ton éducation. Le marquis ton oncle et ta mère m'ont suppléé pendant mes absences, mais l'instant est venu où tu vas être seul,—seul à ton âge!

—A mon âge, mon père, vous combattiez pour l'indépendance du Nord.

—Oui, Gabriel, mais comme simple élève de marine et sous les ordres du vicomte de Roqueforte. Toi, mon fils, tu vas être chef d'une nation à demi-barbare...

—Mon père, je suis attristé de notre séparation. Je m'y attendais, cependant, et j'y étais préparé. Ne craignez rien, je suis votre fils, je serai digne de l'être et ne manquerai, je vous le jure, à aucun de mes grands devoirs. Je n'étais qu'un jeune enfant quand on ceignit mon front dela borlapéruvienne; les acclamations des peuples du grand lac retentissent pourtant encore dans mon cœur, et souvent, depuis, j'ai visité seul la tombe sacrée du cacique Andrès.

—Tu es bien mon fils, mon digne fils! Dieu soit loué! s'écria Léon de Roqueforte.

Et après un instant de silence solennel:

—Maintenant, reçois mes ordres. Voici un coffret qui contient d'immenses valeurs destinées à ta mère, je t'en charge. Voici de plus des ceintures d'or pour toi, Liméno et maître Camuset, qui sont attachés à ta fortune. Mes instructions, mes mémoires sur toutes les affaires du Pérou, un trésor et un grand approvisionnement d'armes sont enfouis, tu le sais, dans la caverne du Lion.

—Je sais où, mon père.

—A nuit tombante, tu passeras surl'Hirondelleavec tes deux compagnons.—Vous irez dans la baie de Quiron, où ta mère, ses enfants et ceux de Taillevent s'embarqueront pour aller en France; mais toi, mon fils, tu te retireras dans l'intérieur du Pérou.

A nuit tombante, les deux navires français se rapprochèrent l'un de l'autre; une longue amarre fut lancée parles gens del'Hirondelle; Gabriel, Liméno, Camuset s'y accrochèrent, et changèrent de bâtiment sans qu'il eût été nécessaire de mettre en panne.

Après le coucher du soleil,le Lionhissa trois fanaux,l'Hirondellen'en hissa qu'un seul. Mais une heure plus tard, le paquebot prit les devants, de telle sorte que les quatre fanaux se confondirent pour les Anglais. Alorsle Lionamena deux de ses feux,l'Hirondelleen hissa deux autres, et les navires prirent deux routes différentes.

L'Illustriouss'attacha, comme l'espérait Sans-Peur, à la poursuite del'Hirondelle, qui se laissa gagner à dessein; mais aussitôt quele Lionfut hors de danger, le paquebot reprit son élan.

Au point du jour, le commodore Wilson s'aperçut avec rage que Sans-Peur lui avait échappé.—A midi,l'Hirondelleà son tour disparut.

Après un immense circuit, le capitaine Bédarieux, qui se conforma de tous points aux combinaisons de son commandant en chef, atterrit conséquemment dans la baie de Quiron, où Isabelle, de son côté, avait eu le temps d'arriver avec sa jeune famille.

Si Camuset mâchait sa moustache rousse, c'est qu'il savait, le digne contre-maître, qu'une seconde séparation était inévitable.

Les yeux baignés de larmes, Isabelle et Liména laissent chacune à terre leur fils aîné;l'Hirondellemet sous voiles; mais enfin, ô bonheur!le Lionde Sans-Peur paraît aussi.

Du rivage, une immense acclamation le salue.

Gabriel, Liméno, maître Barberousse et les Quichuas, rassemblés sur les roches qui servaient autrefois de belvédère au vénérable Andrès, battent des mains, agitent des drapeaux et crient avec enthousiasme: «—Gloire auLion de la mer!»

Sans-Peur le Corsaire, passant à bord du paquebot, vint y serrer sur son cœur sa femme et ses enfants. Isabelle pleurait encore en répondant de loin aux signaux de Gabriel; tout à coup, elle frémit d'horreur.L'Illustriousse dresse à peu de distance.

Masqué jusque-là par une pointe de terre, il s'avance menaçant, sabords ouverts; sa triple batterie est formidable, et pour comble de malheur, l'état de la mer, très houleuse aujourd'hui, doit favoriser sa marche.

Sans-Peur est incapable de fuir, il ne restera point à bord del'Hirondelle; il va se faire écraser; car la victoire est impossible.

Isabelle, éperdue, se jette dans les bras de son époux, dont elle n'essayera pas de combattre la fatale décision. Sans-Peur ne saurait reculer devant son devoir; et en effet, cessant de prodiguer aux siens les consolations et les caresses, il s'est redressé calme, sévère, inflexible:

—Madame! dit-il, à vous ce navire et les richesses dont il est chargé; à vous mes enfants, Léonin et Lionel, mes successeurs, et Clotilde, que le Ciel vous a donnée pour consolation suprême!... A moi le soin de vous protéger!... En France, Isabelle. Faites servir, capitaine Bédarieux, et couvrez le navire de toile!...

—Dieu!... tu veux donc mourir!...

—Je vais me battre enLion de la mer!... Pour l'amour de nos enfants, Isabelle, sois forte!... Adieu!...

Isabelle, défaillante, poussa un cri de désespoir. Léon s'arrachait de ses bras, et sautait dans son canot on répétant:

—De la toile, Bédarieux!... de la toile à tout rompre! votre vitesse vous sauvera!...

L'Illustriousse rapprochait de la frégatele Lion, qui attendait en panne le retour de son capitaine.

Alors, sur la pointe de Quiron, se passait une autre scène dramatique.

Gabriel voulait aller combattre à côté de son père; les Quichuas s'y opposaient.

—Hommes du Pérou, ne m'arrachez pas le cœur! disait-il avec une sorte de colère.

—Prince, votre poste est au milieu de nous!... Le combat qui va se livrer est trop inégal!... Votre vie nous est trop chère!

—Ma vie, à qui la dois-je, si ce n'est au héros qui a si longtemps combattu pour vous? Je veux bien être votre chef, mais vous ne m'obligerez pas à inaugurer mon pouvoir par une lâcheté filiale... Tuez-moi donc, ou suivez-moi!

Ces paroles électrisent les Quichuas, ils se précipitent en armes sur leurs balses, qui accostentle Lionen même temps que Sans-Peur.

Les voiles se rouvraient.

—Toi, ici! ô mon Dieu! s'écrie le corsaire.

—Mon père, vous ne pouvez l'emporter qu'à l'abordage; je vous amène un renfort de braves combattants.

Déjà le canon grondait.

Isabelle, pâle d'horreur, vitle Lionlaisser arriver en grand surl'Illustrious. Le combat désespéré allait s'engager ainsi, sans que la frégate eût inutilement essayé de jouter de vitesse.

—Cette fois nous sommes cuits, murmura Taillevent, si bas que nul ne l'entendit, et frappant sur l'épaule de Liméno: —Petit, sais-tu ton devoir?

—Ne pas quitter M. Gabriel, parbleu! c'est connu.

—Bon!... embrasse donc ton vieux père, mon gars, et attrape à se régaler!... Le maître détourna la tête pour essuyer vivement ses yeux, que l'émotion embrumait.—A ton poste, donc, ajouta-t-il d'un ton dur.

Camuset s'approchait à son tour:

—Matelot, m'est avis qu'il faut se dire adieu pour de bon.

—Plus bas!... plus bas!... chut!... J'ai souventes fois de drôles d'idées. C'est tout justement par ici, en 1783,—j'avais ton âge, matelot,—que nous fûmes coulés par le fond avec la frégate du vicomte de Roqueforte. La fameuse rochedel Verdujo, comme qui dirait du bourreau, est à une petite lieue sous le vent. Eh bien, c'est donc ici que nous avons commencé le petit métier, mon capitaine et moi; c'est ici que nous devons finir!... Du calme, pas un mot, soyons gais!... Pour sauver M. Gabriel, vous êtes deux; et moi, j'étais seul pour aider son père. Vous avez des balses hissées tout alentour de la frégate, nous n'avions qu'un espar ramassé parmi les débris... Tu recommenceras mon histoire, matelot; tu épouseras la pareille à Liména, et ton fils à toi, Camuset, sauvera quelque jour le fils à M. Gabriel, dans cet endroit-ci ou ailleurs!...

—Ah! maître Taillevent, mon matelot, comme tu prêches bien!... mille noms d'un requin en bouille-à-baisse!...

—Oh! oh! oh! disait à son bord le commodore Wilson, M. le pirate français voudrait l'abordage!... pas de ça, non, pas du tout!... A couler bas, canonniers, à couler bas.

La frégatele Lionreçut trente-sept boulets dans ses flancs, où une effroyable voie d'eau se déclarait; maissa mâture n'était pas entamée, et Sans-Peur était maître du vent.

—Très bien! dit-il, l'abordage est sûr, maintenant;—attention, les tirailleurs!... visez bien!...

Dans les hunes, sur le gaillard d'avant, sur la dunette, il avait tout d'abord posté trente-sept groupes de quatre bons tireurs, chargé chacun d'un sabord del'Illustrious. A mesure qu'un canonnier anglais se montrait pour recharger l'une des pièces déchargées, il était tué sur place. On ne parvenait point à recharger un seul canon.

L'artillerie faisait silence.—A bord del'Hirondelle, déjà fort éloignée, nul n'y comprit rien.—L'Illustriousetle Lioncouraient, cependant, sous les huniers, dans la direction du Verdujo.

—Bravo! murmura Sans-Peur.

La meurtrière fusillade mettait au désespoir le commodore Wilson. Il s'aperçut à ses dépens qu'il venait de commettre une faute capitale, en négligeant de démâter la frégate, où déjà on s'apprêtait à lancer les grappins d'abordage. Camuset et Liméno étaient dans la hune de misaine avec Gabriel, chargé de cette importante opération.

Mais le commodore avait la ressource de virer de bord, et de présenter à l'ennemi ses trente-sept autres canons chargés d'avance.—Pare à virer! commande-t-il.

Sans-Peur aurait pu imiter sa manœuvre, et se maintenir ainsi par le travers des batteries déchargées; mais sentant quele Lioncoulait, il brusqua le dénoûment et lança en grand, contre l'avant del'Illustriousdont la vitesse s'amortissait, sa petite frégate qui craqua et fut à demi défoncée. Mais cinquante grappins à la fois mordirent le gréement ou les pavois du vaisseau.

—A l'abordage! commande Sans-Peur.

Émile Féraux, à la tête de la première division, se précipite sur l'avant del'Illustrious, où une troupe compacte de soldats de marine l'attend baïonnette croisée.

La frégate devant forcément s'accrocher par l'arrière, àla hauteur du grand mât du vaisseau, Sans-Peur ralliait autour de lui la deuxième division.—Le second choc eut lieu.

—A bord! crie leLion de la mer.

Il avait vu jusque-là Taillevent auprès de lui. Tout à coup, le maître disparut en poussant un hurlement de désespoir qui domine le tumulte, et dont aucune vocifération humaine ne saurait donner une idée.

—Où est-il?... que fait-il? demanda Sans-Peur avec émotion.

—Voyez! là!... répond Parawâ en montrant le maître qui, par des bond furieux, venait d'atteindre l'extrémité de la vergue de misaine del'Illustrious.

Ce point aérien était le théâtre d'un combat fratricide.

Tom Lebon et Camuset se trouvaient aux prises.

—Matelots!... mes deux matelots!... mes matelots, ne vous tuez pas! criait maître Taillevent.

Gabriel et Liméno, suspendus aux chaînes d'un grappin d'abordage, menaçaient de leurs pistolets le brave marin de Jersey, Tom Lebon, anglais de nation, français de cœur.

—Il faut, avait dit Sans-Peur à son fils Gabriel, que notre frégate qui coule s'attache au vaisseau anglais par cent liens de fer. Ils vont nous fusiller à bout portant, entraînons-les par le fond. Seulement, mon fils, à mon premier signal, jette-toi à la mer, gagne l'une des balses qui seront amenées au moment de l'abordage; pas d'hésitation, pas de retard. Je ne te permets de combattre ici qu'à cette condition.

—Mon père! auriez-vous donc résolu de périr avec tous vos braves?

—Non!... Si je ne tenais à leur laisser une chance de salut, je n'emploierais pas un moyen douteux: je ferais sauter les deux navires. Au lieu de laisser nos poudres se noyer, nous les retirerions de la soute. Mais assez... assez... à ton poste!...

Gabriel, spécialement chargé de l'opération de faire lancer les grappins et d'amarrerle Lionàl'Illustrious, ne se borna point à s'accrocher comme pour un abordage ordinaire. Secondé par Camuset, Liméno et les meilleurs gabiers, il multipliait les systèmes de mariage. Tous les crocs, toutes les chaînes, tous les gros cordages dont il disposait, mordaient ou étreignaient les mâts, les vergues et les apparaux de l'ennemi.

L'action militaire était chaudement engagée sur l'avantdu vaisseau. Dans les mâtures, une lutte étrange continuait avec acharnement. Le commodore ayant donné l'ordre à ses gens de couper tous les liens et de décrocher toutes les pattes de fer, les Français ne pouvaient faire un nœud sans avoir quelque adversaire à combattre. L'escouade aérienne de Gabriel agissait de vive force, une pluie de sang, une grêle de cadavres tombaient sur les combattants du pont.

On vit une grappe humaine se détacher des sommets du bas-mât, et, le poignard dans la gorge, écraser dix hommes des deux partis. Un épouvantable amalgame de corps déchirés, d'armes, de lambeaux de chair, de cordages, de grappins, de poulies et de membres palpitants, s'interposa entre les abordés et les abordeurs.

—En avant!... hardi!... Sans-Peur!... criait Émile Féraux.

Les officiers desenteriesrépondaient en encourageant leurs hommes à tenir bon, baïonnette croisée.

Les Anglais parvinrent à défaire quelques-uns des amarrages.

—Du fer, des chaînes de fer! disait Gabriel, qui bondissait de corde en corde stimulant l'activité de ses gabiers, ou déchargeant ses pistolets, que Liméno rechargeait à l'instant.

Des hunes duLion, quelques groupes de tirailleurs ajustaient exclusivement les gabiers anglais. Des hunes del'Illustrious, un feu nourri était dirigé sur ces tirailleurs. Les espingoles chargées de biscaïens étaient braquées sur la vaillante troupe de Gabriel; et, en outre, des grenades lancées de haut éclataient de toutes parts, si ce n'est pourtant sur l'étroit théâtre de la sanglante mêlée.

Tom Lebon, en sa qualité de gabier de misaine del'Illustrious, s'élança sur la vergue où Camuset venait de se hisser en halant une corde à laquelle pendait une chaîne de fer. Il brandissait une hache; Camuset tira son sabre sans lâcher sa corde.—Maître Taillevent, qui, à l'arrière duLion, s'occupait aussi du fatal mariage des deux navires, poussaun cri si terrible que les deux matelots l'entendirent.

A l'instant même où la hache et le sabre se rencontraient:

—Tu es Tom Lebon!... demanda Camuset avec horreur.

—Taillevent!... mon matelot!... s'écriait Tom Lebon.

—Voici son fils! ajouta Camuset en montrant Liméno.

—Minute! fait Tom Lebon qui raccroche sa hache à sa ceinture.

Camuset, rengaînant son sabre, passe son bout de corde à un camarade.

—La paix entre nous! dit enfin Taillevent lui-même.

Gabriel et Liméno ne déchargèrent point leurs armes, mais sautèrent dans les haubans du vaisseau, où ils furent bientôt aux prises avec d'autres gabiers anglais.

Au bout de la vergue de misaine, au milieu d'un nuage de fumée brûlante, Taillevent embrassait Tom Lebon, dont il mettait la main dans celle de Camuset.

—Le fils à maître Camuset!... dit Tom Lebon, et de plus tonmatelot; il sera donc le mien?... un équipage d'enfants de Port-Bail!... M. de Roqueforte, mon bienfaiteur à moi aussi, votre capitaine!... Pas plus pirate quetoi z'ou moi, Taillevent!... Assez causé; je ne me bats plus. On trouvera bien dans la mâture assez d'ouvrage pour attendra la fin de la bagarre. Bonne chance, mes matelots... Malgré ça, il n'y a pas gras pour vous autres.

—Ni pour vous non plus, mon vieux! riposta Taillevent. Veille donc, et si tu nous vois piquer une tête à l'eau, fais-en autant. Mes amis sont les tiens, rallie à moi...

—Compris!... On a l'œil américain, quoique anglais. En tous cas, Tom Lebon n'a qu'un cœur, matelot, tu sais ça?...

—Pas de tendresse!... Je suis à la guerre, moi!... En route, Camuset!

Taillevent et Camuset s'affalèrent impérieusement vers l'arrière del'Illustrious, devenu le champ d'un nouveau combat.

Tom Lebon regagnait mélancoliquement sa hune, d'où il monta sur les barres de petit perroquet. Puis, tout en rajustant quelques cordages coupés, il observa d'un regard inquiet les faits et gestes de son matelot Taillevent.

Anglais de nation, Français de cœur, brave par tempérament, réduit à l'inaction par circonstance,—il passait,—à ce qu'il a dit depuis bien souvent,—le plus fichu quart d'heure de sa vie. Et n'étant pas aussi grognard, à beaucoup près, que l'était son matelot bien-aimé, il n'avait pas la douce compensation de grogner homériquement.—Non! il soupirait, sans même maudire son sort; et il faisait une épissure à la draille du grand foc, coupée par un biscaïen. Un simple nœud aurait suffi, mais une épissure est plus longue à faire. Personne fort heureusement ne s'occupa de lui, qui s'inquiétait en vérité de tout le monde, excepté toutefois du commodore Wilson,—cet Anglais pur sang n'ayant jamais eu le don de plaire à l'estimable Tom Lebon, né natif de Jersey.—Mais s'il n'aimait guère le commodore, il estimait fort le lieutenant Owen et avait, dans l'équipage, une foule de camarades.—D'un autre côté, Taillevent, Camuset, trente marins de Port-Bail et le capitaine Léon de Roqueforte, qu'il vénérait sans l'avoir jamais connu, étaient les principaux ennemis qui envahissaient le bord.

—C'est triste de se dire tant pis de toutes les manières et de faire une épissure en guise de consolation, au lieu de se battre honnêtement d'un bord ou de l'autre!...

Tom Lebon, perché à cent trente ou cent quarante pieds au-dessus du niveau de la mer, embrassait d'un regard douloureux tous les mouvements intérieurs ou extérieurs.

Il fut témoin des derniers efforts de Gabriel et de ses gens, qui complétèrent leurs travaux d'accrochage en coupant les haubans de la frégate au-dessous des hunes et en les laissant tomber avec ses vergues sur la muraille du vaisseau. A ces réseaux de gros cordages, à ces espars énormes pendaient des bombes, des gueuses et des masses de boulets ramés. La chute de tant de corps lourds qui s'enchevêtraient dans le gréement et l'artillerie du pont du vaisseau, produisit un effet terrible.

Non-seulement le fracs fut épouvantable, mais le but du corsaire devint évident; les Anglais s'écrièrent:

—La frégate qui coule bas va nous entraîner au fond!...

—Fermez les sabords! commanda Wilson avec l'accent de l'épouvante, et en haut... en haut tout le monde!

Roboam Owen, dont le poste de combat était dans la batterie basse, fit hermétiquement fermer tous les sabords, afin que la mer ne se précipitât point à flots par ces ouvertures quand le poids de la frégate commencerait à se faire sentir.

Puis, accompagné de ses matelots canonniers, il monta sur le pont, le sabre à la main.

A l'avant, après d'héroïques actions, Émile Féraux avait eu le dessous. Ce fut en vain que l'impétuosité des corsaires rompit par trois fois la ligne des baïonnettes. Ils ne purent opérer leur jonction avec les braves commandés par Sans-Peur. Une foule trop compacte leur barra le passage.

Émile Féraux, criblé de blessures, périt vaillamment les armes à la main. La plupart de ses hommes furent tués; quelques-uns glissèrent à la mer ou, se voyant serrés de trop près, s'y élancèrent en désespoir de cause; quelques autres, en général blessés, se rendirent aux Anglais. On les emporta dans la batterie basse où ils furent mis aux fers.

La mêlée se prolongea davantage entre le grand mât et le mât d'artimon.

Après le second choc, Sans-Peur avait conduit à l'abordage sa deuxième division renforcée par les gabiers de Gabriel et tous ceux des Quichuas qui ne montaient point les balses remises à flot.

Toutes les embarcations péruviennes se tenaient, à cette heure, au vent des deux navires et recueillaient les corsaires tombés à la mer.

Le nombre des braves que commandait Sans-Peur diminuait à chaque instant; celui des Anglais augmentait sans cesse.—D'une part, les soldats de marine et les matelots qui avaient vaincu la première division se ruaient contre la deuxième; d'autre part, les deux batteries intérieures, abandonnées par leurs canonniers, vomissaient par tous les panneaux de nouveaux assaillants.

Malgré cela, les Anglais ne parvinrent point à passer sur le corps des corsaires, maîtres du côté de bâbord, et qui les empêchaient de se dégager de l'étreinte de la frégate.

Le commodore Wilson criait:

—En avant, donc!... tuez! tuez!... Et puis, hache en bois!...

Mais Sans-Peur, Taillevent, Parawâ et leurs intrépides compagnons fauchaient les ennemis.

—Tenez bon, mes braves! commandait Gabriel, qui défendait ses grappins avec la même ardeur qu'il avait mise à les accrocher.

La boucherie se prolongeait;l'Illustriousetle Lion, poussés par une fraîche brise, étaient emportés dans la direction de la fameuse rochedel Verdujo, dont le capitaine Wilson ne se préoccupait guère, tant il craignait d'être coulé par la maudite frégate.

Un bruit comparable à celui de plusieurs chutes d'eau se fit entendre à travers le formidable tumulte du combat.—C'était la mer qui, des sabords duLion, se précipitait dans sa cale.

Sans-Peur s'écria:

—A la nage, Gabriel!... A la nage, les Quichuas! Encore deux minutes de résistance, mes amis!...

—Adieu, mon père! j'obéis!... dit Gabriel.

Camuset, Liméno et plus de vingt autres le suivirent.

—Pi-hé!...pi-hé!... hurlait Parawâ, dont la massue accomplissait d'effroyables exploits.

Il était blessé à la joue, aux flancs et à l'épaule; le sang ruisselait sur ses tatouages; il avait l'air du démon des combats. Son formidable casse-tête menaça Roboam Owen. Sans-Peur s'interposa:

—Ne frappe point cet officier! dit-il.

Le sabre du lieutenant anglais vole seul en éclats.

—Pourquoi m'épargner? demande Owen.

Sans-Peur, entouré d'ennemis, ne peut répondre. Taillevent à sa gauche, Parawâ à sa droite, faisaient des moulinets, l'un avec sa hache, l'autre avec sonméré. Sans-Peur était protégé par ses fanatiques insulaires polynésiens, trop heureux de mourir pour lui en criant:

—LeLion de la merne meurt pas!

Chose merveilleuse, quoiqu'il essuyât à chaque instant le feu des Anglais, il n'avait reçu que des blessures sans gravité.

Semblable au dieu de la guerre navale, il donnait ses ordres avec un calme superbe. Laissant au peloton sacré de Taillevent et de Parawâ le soin de défendre sa propre vie, il veillait surtout à ce que les Anglais ne pussent défaire les systèmes d'amarrage. Aussi, plusieurs fois, au lieu de se garantir lui-même, déchargea-t-il ses pistolets sur des gabiers ennemis trop intelligents ou trop alertes.

Roboam Owen s'était retiré sur le bastingage de tribord, et de là dirigeait les mouvements des matelots anglais, qui ne gagnaient plus un pouce de terrain sur la deuxième division des corsaires.—A la vérité, ceux-ci ne combattaient plus à découvert, car ils avaient improvisé une sorte de retranchement à l'aide des espars brisés, des voiles de la frégate tombées avec leurs vergues, des hamacs anglais jetés hors du bastingage de bâbord, et d'un amas d'ustensiles sur lesquels s'entassaient les cadavres.

L'Hirondelleétait à perte de vue.

Gabriel, Camuset, Liméno et les Quichuas auxiliaires avaient été recueillis par les balses.

—Tout va bien! dit Sans-Peur, qui haussa les épaules enentendant le commodore Wilson donner l'ordre de démarrer et de diriger sur les abordeurs deux canons chargés à mitraille.

—Trop tard!... monsieur le commodore... trop tard! s'écria Léon.

Tous les Anglais à la fois poussèrent un cri d'horreur;—la frégate enfonçait sans bruit maintenant, sa cale et son entrepont étaient noyés au ras des sabords de la batterie;—le vaisseauengageait.

Le vaisseauengageait, c'est-à-dire qu'il penchait au point de courir risque de chavirer comme un frêle canot.

—Sauve qui veut!... sauve qui peut!... reste qui voudra!... crie Sans-Peur en se précipitant tête baissée au milieu des ennemis.

Le rempart des corsaires s'écroula; les deux canons démarrés roulèrent sur bâbord; il devint impossible de se tenir sur le pont, où apparut enfin le blême Pottle Trichenpot, jusque-là prudemment caché dans les batteries intérieures.

Taillevent le vit, mais ne put l'ajuster. Il fut renversé comme Parawâ et Sans-Peur lui-même. Abordeurs, abordés, Anglais, corsaires, vivants ou morts, tous tombèrent pêle-mêle avec les amas de débris, d'armes ou d'instruments qui n'étaient pas solidement amarrés.

La confusion de cet instant est inexprimable.

Les hommes accrochés aux pavois ou aux cordages furent les seuls que n'entraîna pas le mouvement d'inclinaison.

Roboam Owen, se tenant au bastingage de tribord, fut de ce petit nombre. Avec son admirable sang-froid, il attendait la catastrophe.

Alors Tom Lebon laissa son épissure interminée.

—Le combat est fini! murmura-t-il, je veux au moins me noyer en embrassant mon matelot.

Il se laissa glisser par un cordage et atteignit l'endroit où il avait vu tomber Taillevent.

Gabriel, qui avait pris le commandement général desbalses, frémit, s'agenouilla et pria Dieu pour le salut de son noble père.

Liméno pleurait.

Camuset Barberousse, qui commençait à devenir grognard, jura consécutivement en anglais, en français, en espagnol, en langue quichua et en langue polynésienne. Son cœur battait avec violence. Il voyait la frégate plonger en attirant le vaisseau dont on découvrait le pont sanglant et dans un état de désordre indescriptible.

La bataille entre les hommes était terminée.

La lutte entre les deux navires commençait en quelque sorte,—car ce n'était plus deux navires animés par leurs équipages, mais deux masses inertes et matérielles qui se combattaient maintenant.

Le vaisseau plein d'air opposait la résistance de sa vaste capacité. La frégate cramponnée à lui l'attaquait par la pesanteur de son artillerie et de tous les corps lourds arrimés dans sa coque pleine d'eau.

Ces deux forces se firent équilibre durant une minute entière, minute longue comme un siècle, pendant laquelle faillit recommencer le combat.

Les hommes avaient eu le temps de se relever et de se reconnaître.

Sans-Peur donnait ses ordres à voix basse; il rampait, ainsi que Taillevent et Parawâ, vers la roue du gouvernail, dont les corsaires n'avaient jamais pu s'emparer.

Or, l'abordage ayant eu lieu par le côté d'où soufflait le vent, il s'ensuit que la brise très fraîche qui venait de terre gonflait les voiles et contribuait à soutenir le vaisseau. L'inverse se serait produit si l'abordage avait eu lieu du bord opposé, c'est-à-dire, si le vent avait tendu à faire pencherl'Illustriousdans le sens oùle Lionl'attirait.

Le Commodore Wilson avait toujours eu soin de conserver cet avantage;—un coup de barre au gouvernail pouvait le lui faire perdre, surtout si les corsaires, selon les derniers ordres de Sans-Peur, réussissaient à couper certains cordages, techniquementles écoutes des focs.

Les écoutes des focs étaient fort loin, les matelots expédiés dans leur direction devaient être massacrés ou faits prisonniers avant de les atteindre. La roue du gouvernail était tout près, mais encore fallait-il s'en saisir.

La pression de la mer sur les sabords de la batterie basse fut si violente, que trois d'entre eux cédèrent. Les flots entrèrent dans le vaisseau.

—Ah! Ah! nous y sommes! cria Sans-Peur.

Plusieurs de ses derniers compagnons n'hésitèrent plus à se jeter à la nage.

Pottle Trichenpot, blotti au pied du mât d'artimon, tremblait de tous les membres. Roboam Owen sourit de pitié.

Le commodore Wilson ne donna aucune marque de faiblesse, mais il était exaspéré;—il en avait bien le droit.

Au moment où, le poignard en main, Sans-Peur allait se jeter sur l'homme de barre et saisir la roue du gouvernail, il se trouva en face de Roboam Owen, qui lui dit:

—A quoi bon?... Assez de sang!... capitaine, et mourons amis si vous le voulez bien.

Tom Lebon ouvrait les bras à Taillevent.

Quant à Parawâ, il venait d'être renversé de nouveau par un soldat de marine qui s'accrochait à ses jambes.

Un nombre infini de petites scènes analogues, terribles, touchantes, grotesques ou exécrables eurent lieu pendant cette minute del'engagementdu vaisseau, instant dramatique s'il en fût.

Mais soudain des craquements, comparables au bruit que rendrait une forêt foudroyée, furent suivis d'un second bouleversement général.

Toutes les amarres cassaient.

Le Lioncoulait, laissant suspendus au vaisseau des fragments de sa mâture ou de son plat-bord, mais, d'autre part, entraînant dans les profondeurs de la mer d'énormes pièces de charpente arrachées au vaisseau lui-même.

L'abîme se creusa,—les flots soulevés passèrent par-dessusl'Illustriousbrusquement rejeté sur tribord, où roulèrent tous les hommes et tous les apparaux entassés.—Les deux canons démarrés bondirent d'une telle force, qu'ils brisèrent la muraille et disparurent.

L'action des voiles, combinée avec l'épouvantable oscillation du vaisseau, le pencha sous le vent si fort qu'il faillitengagercoup sur coup dans le sens opposé. Le moindre poids ajouté à tribord l'eût fait chavirer. Si ses sabords de ce côté n'avaient été fermés aussi bien que ceux de l'autre, il coulait.—Enfin, le gouffre ouvert par la frégate l'attira, il glissa sur la pente du tourbillon et fut si près de sombrer, que Sans-Peur prit la main du lieutenant Owen en répétant:

—Mourons amis!...

Maisl'Illustriousne sombra pas plus qu'il n'avait coulé ou chaviré.

Sans-Peur se vit seul au milieu des Anglais:

—Non, capitaine, nous ne mourrons pas, lui dit Roboam Owen. Soyons donc amis dans la vie comme vous daigniez consentir à ce que nous le fussions dans la mort.

Il était absolument impossible de rallier les corsaires survivants. Dispersés et confondus avec les Anglais, ils furent tous faits prisonniers.

Taillevent se rendit à Tom Lebon, Sans-Peur au lieutenant Owen; Parawâ fut garrotté par les marins et soldats qui l'entouraient; la plupart des matelots corsaires furent pris de même.

Blessés tous tant qu'ils étaient, ils demeuraient au nombre de trente. Les Anglais avaient perdu près de quatre cents hommes.

Depuis longtemps alors,l'Hirondelleavait disparu, masquée par les terres.

Isabelle, durant de longues et cruelles années, devait ignorer l'issue du combat, le sort de son époux et celui de son fils Gabriel.

Sans-Peur jeta un regard sur l'horizon, vit les balses en sûreté, calcula quel'Hirondelleétait hors de péril, et sourit avec orgueil en répliquant à Owen:

—Dans la vie, lieutenant, dans la vie, je le veux bien; mais ce ne sera pas pour longtemps.

—Que voulez-vous dire, capitaine?

Sans-Peur s'abstint de répondre. Il voyait quel'Illustrious, entraîné par le courant, allait se perdre corps et biens surle Verdujo.

Pottle Trichenpot, respirant enfin, s'approchait du commodore Wilson:

—Vengeance!... vengeance!... Vous allez, j'espère, faire pendre ces pirates sur-le-champ.

—Voyez ces cordes à bout de vergue!

Cinq minutes après, les trente blessés avaient la corde au cou.

Tom Lebon voulait embrasser Taillevent.

—Chut! pas de bêtises, matelot!... dit le maître. Va dans ton coin!... n'ayons pas tant l'air d'être frères!

Tom Lebon comprit, et se retira en faisant ce dilemme:

—S'ils sont pendus sans miséricorde, ce n'est pas mes embrassades qui changeront rien à la chose; mais si par chance ils restent prisonniers, elles m'empêcheraient de les servir.—Feignons donc une feinte. Cachons-nous pour mieux pleurer!...

—Mille millions de badrouilles de barbarasses du grand caïman d'enfer!... nous y voilà donc!... grommelait Taillevent. Pendus comme des chiens! pendus comme des renégats, par ce Wilson que j'étais tant d'avis de pendre!... Et voir ce Pottle Trichenpot, là, sur la dunette!... Ah! mon capitaine, j'ai souventes fois eu tort en grognant rapport à vous; mais cette fois-ci, sans être ce qui s'appelle un capon, j'ai bien peur d'avoir raison une fois de trop.

Tous les corsaires ne prenaient pas aussi philosophiquement la situation:

—Camarades! leur demande Sans-Peur, tenez-vous beaucoup à être sauvés?... préférez-vous la vie à la perte totale du vaisseau?

—Capitaine, riposte l'un d'eux, m'est avis que nous n'avons pas le choix.

—Vous l'avez, au contraire!... partez!...

—Pi-hé!... leLion de la merne meurt pas! s'écrie Baleine-aux-yeux-terribles.

Suivant son usage, il comptait sur un miracle.

—Tiens!... murmura Taillevent, est-ce que je vais encore avoir tort, moi?...

—Cela se pourrait, dit Sans-Peur en riant.

Les corsaires en rang, chacun avec un nœud coulant autour du cou, regardaient curieusement leur capitaine.

—A parler franc, dit l'un d'eux, on veut bien se faire écharper sans regret, on aurait coulé tout à l'heure avec plaisir; mais n'avoir plus aucune chance de sauvetage, dame!... c'est dur!

—Bien!... Vous m'êtes chers! vous vous êtes bravement conduits!... Ma vie, à moi-même, peut encore être plus utile que la perte del'Illustrious. Je vous sauverai...

Cependant, les apprêts de la pendaison générale étaient finis. A chaque nœud correspondait une corde sur laquelle les Anglais s'apprêtaient à tirer au commandement deHissez!...

Après quelques observations respectueuses, Roboam Owen protestait hautement.

—Au nom du Ciel! commodore Wilson, ne traitez pas en pirates ces braves prisonniers de guerre!... Ne violez pas le droit des gens!... Oubliez-vous que le noble comte de Roqueforte nous a fait grâce de la vie?

—Hissez, mais hissez donc! disait Pottle Trichenpot.

—Silence, impudent valet! dit le lieutenant Owen.

—Monsieur Owen, rendez-vous aux arrêts! dit sévèrement le commodore.

—Ne vous y rendez pas! interrompit Sans-Peur d'une voix éclatante et en langue anglaise. Avant cinq minutes,l'Illustrioustouchera surel Verdujo!... Un seul homme peut le sauver... c'est moi!... Je suis maître de vos vies àtous, mille fois plus que vous ne l'êtes de la mienne...

—Hissez!... commanda froidement le commodore.

—Ne hissez pas! hurla Pottle Trichenpot en proie à une terreur nouvelle.

—Ne hissez pas, je vous le conseille!... dit Sans-Peur aux marins anglais.

L'état-major entier priait le Commodore de suspendre l'exécution.

—Tiens bon!... dit-il enfin avec humeur.

Ce commandement, qui est le contre-ordre maritime, fit dire à Taillevent:

—Allons!... ça y est!... j'aurai tort!... C'est clair, j'aurai tort... Jésus Seigneur, grand merci!

Le vaisseau, drossé par le courant, n'obéissait plus à ses voiles. Le danger annoncé par Sans-Peur devenait évident.

—Quatre minutes encore!... J'en consacre une à dicter mes conditions, et trois à vous sauver; mais l'état-major entier va jurer devant Dieu et sur l'honneur que tous mes compagnons et moi serons mis en liberté ensemble sur l'archipel des îles Marquises... J'ai dit!... Ne perdez pas de temps, monsieur Wilson!

Sans-Peur se tourna vers ses compagnons.

—Remerciez-moi, camarades, leur dit-il, car il m'en coûtera beaucoup de sauver un vaisseau anglais.

Prenant d'avance le commandement, Sans-Peur ordonnait aux maîtres et contre-maîtres de faire larguer les perroquets.

—Il faudra charger de toile!... Gagnez du temps, vous autres!... et déblayons le pont!... vivement!...

L'équipage anglais tout entier désirait ardemment que Sans-Peur montât sur la dunette pour diriger la manœuvre.

Déjà les cordes fatales cessaient d'être roidies; on déblayait à la hâte le champ de manœuvre, et chacun des matelots anglais parait ou réparait quelque cordage courant.

—Jurez-vous?... demanda le corsaire.

—Oui, je jure que vos conditions sont acceptées! dit Wilson.

Roboam Owen ajouta:

—Je jure sur le Christ que la vie et la liberté du capitaine Léon de Roqueforte seront respectées à notre bord après le sauvetage du vaisseau.

Les autres officiers anglais levèrent la main.

Déjà les matelots dégarrottaient les prisonniers.

—A l'hôpital mes blessés! leur dit Sans-Peur en se dirigeant vers la dunette.

Taillevent et trois autres corsaires se placèrent par ses ordres à la roue du gouvernail.

—Pilotez! monsieur... dit le commodore armant ses pistolets. Mais malheur à vous si nous touchons!

—Je ne pilote pas!... Je commande!... répondit fièrement Sans-Peur.

Et sans attendre la réplique du Commodore, il fit gouverner droit sur la rocheel Verdujo, cet écueil tranchant comme la hache du bourreau, sur lequel, au début de sa carrière d'aventures, il avait failli périr avec son fidèle Taillevent.

En même temps, il établit toute la toile possible. Les mâts du vaisseau, ébranlés par les secousses précédentes, gémissaient, ployaient et craquaient sourdement.

On courait avec une effroyable rapidité sur le récif, où la grosse mer brisait furieuse.

Les Anglais s'effrayèrent; des murmures se firent entendre sur l'avant.

Le commodore Wilson pâlissait.

—Que faites-vous donc, monsieur? dit-il d'un ton menaçant.

—Je pilote!... répondit Sans-Peur avec dédain.

Puis d'une voix impérieuse:

—Silence à bord!... silence partout!... Lieutenant Owen, faites observer le silence! maîtres et contre-maîtres, je commande le silence!... «—Attention! Pare à virer!...»

Avec un silence qui tenait du prodige, les matelots anglais se préparèrent au virement de bord.

Le lieutenant Owen, après un moment d'hésitation, monta sur la dunette, quoiqu'il eût reçu l'ordre de se rendre auxarrêts.—Il allait demander de rester sur le pont jusqu'à la fin des manœuvres.

—Monsieur le commodore, dit alors Sans-Peur, j'ai retenu d'autorité M. le lieutenant Owen, dont j'ai besoin ici. Mais il serait de bon goût de lever ses arrêts....

—Que me parlez-vous d'arrêts pendant cette manœuvre téméraire? riposta Wilson, dont les pistolets armés étaient toujours dirigés sur Sans-Peur.

—J'utilise les instants. J'ai rangé vos gens à leurs postes, mais nous avons encore plus d'une minute devant nous, monsieur le commodore!...—Restez ici, lieutenant Owen. «—Du vent dans la voile, timoniers,près et plein!...»—Vous n'avez pas répondu, monsieur Wilson?

—Les arrêts du lieutenant Owen seront levés si vous sauvez le vaisseau.

Sans-Peur, qui ne commandait et ne parlait qu'en langue anglaise, dit à très haute voix:

—Sachez, monsieur le commodore, que je ne trahis jamais!... J'ai annoncé que je sauverais votre navire, je me suis engagé à le sauver!... Ma parole suffit... «—Fermez tous les sabords!...»

Les mantelets des sabords défoncés furent remplacés aussitôt.

Peu après,l'Illustriousentra dans la zone d'écume qui tourbillonnait autour du récif.

—Trahison! nous sommes perdus! hurla Pottle Trichenpot.

—Silence donc, misérable! dit le lieutenant Owen en lui mettant un mouchoir sur la bouche.

Wilson fut tenté de brûler la cervelle à Sans-Peur, qui laissait courir à toute vitesse, quoiqu'on ne fût plus qu'à une longueur de navire de la rochele Bourreau.

Le vaisseau plongeait dans les lames, qui le couvrirent. Il penchait sur tribord presque autant qu'au moment où le poids duLionavait failli l'entraîner. Le ressac des flots brisés rejaillissait sur les points les plus hauts de la mâture. Unremous aussi blanc que la neige enveloppait sa vaste coque comme un linceul. La pluie saline qui l'inondait miroitait au soleil; elle avait les brillantes couleurs du prisme. Jamais dangers de mort ne revêtirent plus splendide parure. L'arc-en-ciel parsemait d'or et de rubis le chemin du naufrage.

Attiré par le gouffre, l'Illustrious descendait sur la pente d'une vague colossale.

La colère ou l'effroi furent cause que le commodore fit feu au moment précis où Sans-Peur criait enfin:

—ADieu vat!...

Tom Lebon fila les écoutes des focs.

Taillevent et ses camarades poussèrent la barre dessous.

Sans-Peur, atteint par deux balles, tombait inanimé entre les bras du lieutenant Roboam Owen.

Le vaisseau anglais, en continuant de virer de bord, entra dans le contre-courant dont Léon avait si bien calculé la puissance. Plus vite qu'une flèche, il fut jeté au large.

Il était sauvé.

La main sur le cœur de la victime, l'officier irlandais s'écria:

—Commodore Wilson, vous venez de commettre le plus grand des crimes!...

Le paquebotl'Hirondelle, grâce à sa marche supérieure, échappa,—mais non sans périls,—à tous les croiseurs ennemis et atterrit au Havre, où l'armateur Plantier devait compte de sommes immenses à la comtesse de Roqueforte.

L'honnête associé de Sans-Peur le Corsaire s'en acquitta scrupuleusement, sans discontinuer de s'occuper des intérêts de sa famille et des grandes opérations de l'Océanie.

La propagation de la foi devait être la préoccupation constante des enfants de Léon de Roqueforte.

Établie à Paris, dans un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Honoré, Isabelle dirigeait l'éducation de Léonin, de Lionel et de Clotilde.—Jamais elle ne perdit l'espoir de revoir son mari, ni son fils Gabriel, qui prit une part superbe, comme l'attestent les annales du Pérou, à la grande insurrection dont l'issue fut l'indépendance des colonies espagnoles.

Digne épouse de Léon de Roqueforte, leLion de la mer, la comtesse élevait ses deux fils jumeaux dans le dessein de les envoyer à la recherche de leur père et de leur frère, de continuer l'œuvre gigantesque de Sans-Peur et de le venger s'il avait péri.

Ce dessein fut accompli, les faits et gestes des jumeaux de la mer montant des navires jumeaux peuvent défrayer une épopée.

L'on doit à Léonin l'invention des engins les plus formidables.

Lionel fut surtout sauveteur.

Digne fille d'Isabelle, Clotilde joua aussi outre-mer un grand rôle, mission pieuse qui a contribué aux progrès du culte catholique.

Chaque soir, en l'hôtel de Roqueforte, maîtres et serviteurs priaient ainsi en commun:

—Seigneur, si Léon et Gabriel sont vivants, protégez-les!... s'ils sont morts, prenez pitié de leurs âmes!...

Et ensuite, avec Liména, on priait de même pour son époux Taillevent et son fils aîné Liméno.

FIN


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