[10]Historique.
[10]Historique.
—Le chef des Condors, quand il en sera temps, me fera aider par les plus discrets de ses serviteurs; moi, de mon côté, je n'emploierai que mes marins les plus fidèles.—Eh bien, de même qu'un formidable tremblement de terre me vient aujourd'hui en aide, de même la terrible commotion européenne qui renverse les trônes et allume la grande guerre entre toutes les grandes nations, aura pour conséquence l'affranchissement des peuples de l'Amérique. En attendant le contre-coup de la révolution du vieux monde, que le monde nouveau se tienne sur ses gardes! Tôt ou tard,—mais qui saurait dire quand?—les laves du volcan qui fait explosion en France se répandront, comme un torrent de feu, jusqu'en ces contrées. Alors, l'heure sera venue de courir aux armes!
Léon, après un moment de silence, reprit avec lenteur:
—Quant à moi, vous le savez, Andrès, et toi, Isabelle, qui connais maintenant toute ma vie, tu le sais mieux encore, ce n'est pas à l'affranchissement du Pérou que je dois consacrer mes principaux efforts.—Avant tout, je suis Français, et mon devoir, qu'un roi de France m'a légué, est de m'opposer par tous les moyens à ce qu'aucune influence étrangère ne prédomine sur ces mers, leurs îles et leurs rivages. L'Angleterre est prête à recueillir l'héritage de l'Espagne.—Esclavage pour esclavage, à quoi bon changer? L'Angleterre a l'ambition d'assujettir tous les peuples de la mer; la France ne veut que les civiliser en protégeant leur indépendance. Or, tandis qu'en Europe éclate la guerre qui, de longtemps sans doute, ne permettrapoint à la France de tourner les yeux vers ces parages,—mon rôle obscur à moi est de paralyser les efforts qu'y fait l'Angleterre, efforts prévus par le roi Louis XVI depuis l'époque de la guerre d'Amérique. Telle est ma mission, elle sied à mon patriotisme et à mon amour de l'humanité; elle coïncide avec les intérêts de ma patrie, avec ceux de la vôtre. Soyez indépendants, peuples de l'Amérique du Sud, mais vous, braves indigènes des archipels du grand Océan, ne devenez pas esclaves! Mexicains et Péruviens, secouez le joug de l'Espagne, mais qu'aucun peuple nouveau ne subisse celui des Anglais! Nos descendants verront les Indes imiter les Amériques; il ne faut point qu'alors l'Angleterre règne sur un nouvel empire dans l'Océanie, où j'ai juré de la combattre, où je dois l'empêcher de faire de rapides progrès à la faveur des guerres qui ensanglantent la vieille Europe.
—Je ne puis que vous louer, mon cher fils, dit Andrès, et pourtant je déplore que vous vous proposiez des tâches si diverses. Le Pérou est à plus de six cents lieues des îles polynésiennes les moins éloignées; nous abandonnerez-vous donc sans cesse?
—Si ma tâche est complexe, elle est une, répondit Sans-Peur. Je suis marin et corsaire, la mer est mon champ de bataille naturel; mais celui qui a fait sa compagne de la fille des Incas ne négligera jamais les intérêts sacrés du Pérou. Ma mission, je le sais, est au-dessus des forces d'un seul homme, je ne l'accomplirai point tout entière; mes fils, s'il plaît à Dieu, continueront mon œuvre de libérateur.
Isabelle rougit à ces mots; Andrès se prit à sourire; l'entretien devint intime, tendre et paternel.
On parla du fils que Léon se promettait déjà, de l'aîné de la famille, de l'enfant du Lion et de l'Amazone. Comment nommerait-on dignement ce descendant des Mérovingiens, des Incas et des rois d'Aragon, cet héritier des nobles ambitions du comte Léon de Roqueforte, l'Atouade la Polynésie, lePuma del mar, Sans-Peur le Corsaire?
Le vieux cacique opina pour un nom emprunté aux annales du Pérou; rien ne valait à ses yeux Manco-Capac, Sinchi-Roca ou Tupac Amaru.—Léon proposa Mérovée, Clodion et Clovis.—Isabelle souriait sans réclamer pour que son fils s'appelât Sanche, Garcie ou Ramon.
—Et si j'avais une fille? dit-elle malicieusement.
—C'est impossible! s'écria le vieil Andrès avec feu.
Sur quoi le capitaine se prit à rire de bon cœur.
Le brigle Lionavait regagné son mouillage. Camuset entendait sans y rien comprendre Baleine-aux-yeux-terribles qui causait avec maître Taillevent. En matelot bas normand qu'il était, l'honnête garçon se permettait de traiter d'affreux charabia l'idiome harmonieux et sonore de la Nouvelle-Zélande.
Les deux anciens amis se racontaient alternativement leurs navigations, leurs aventures, leurs combats.
Parawâ se vantait parfois d'avoir mangé quelqu'un de ses ennemis tués à la guerre.
—Léol'Atouavous a pourtant interdit cette vilaine coutume, objectait le maître, qui, racontant à sa manière la révolution française, faisait rugir l'aristocratique cannibale.
Taillevent n'avait d'autre but que d'exalter l'audace de son capitaine, qui, malgré sa qualité de gentilhomme, osa fréquenter les ports de France sous le régime de la Terreur.
Parawâ trouvait que la persécution desRangatiras(des nobles et des chefs) par lesTangata-itiset lesTangata-waris(les bourgeois et les gens du peuple) était le comble de la barbarie; la mort duRangatira-rahiLouis XVI lui parut monstrueuse.
—Moi, dit-il, quand je tue un chef, mon ennemi, c'est pour le manger, afin que sa vertu s'ajoute à la mienne; mais eux, vosTangatas, quel avantage ont-ils eu à tuer ce grand chef qui était, je m'en souviens, l'ami deLéol'Atoua?
Maître Taillevent, se trouvant incapable de faire comprendre la fraternité de la guillotine à un anthropophage pareil, lui raconta les courses de son capitaine dans la Manche, dans le golfe et sur les côtes de Galice.
—Est il donc heureux ce maître Taillevent! pensait le jeune Camuset; il vous parle espagnol, il vous parle sauvage, mieux que je ne parle français et anglais!...
La nuit était descendue sur la baie de Quiron.
Dans leurs cases, qui n'étaient, pour la plupart, que des dépendances du vieux château, les Péruviens se disaient:
—Le Lion de la mer a ramené la fille du Soleil, la terre des Incas a tremblé d'espoir et d'orgueil. Et nous savons, nous, que le grand chef des Condors n'est pas endormi dans l'île de plomb.
Les vastes desseins auxquels Léon de Roqueforte devait consacrer son existence aventureuse lui furent inspirés par des causes diverses, dont la combinaison décida de sa destinée.
Dès l'enfance, d'abord, son imagination s'enflamma aux vieilles traditions de sa famille, qui, de tout temps, s'était montrée hostile à l'autorité royale. Tour à tour vassaux rebelles, chefs de partisans, ligueurs, frondeurs, conspirateurs, ou au moins boudeurs obstinés, les Roqueforte, dont l'arbre généalogique est hérissé des noms mérovingiens de Clodomir, Chilpéric, Thierry, Childebert, et autres analogues, ne se résignèrent jamais complètement à n'être que de simples comtes lorrains.
L'oncle de Léon servait néanmoins dans la marine du roi. Le désir romanesque d'aller fonder par delà les mers une nouvelle monarchie mérovingienne fut le mobile, aussi puéril que bizarre, qui poussa Léon à s'embarquer, dès l'âge de treize ans, sous les ordres de son oncle.
Moins d'un an après, il s'enflammait pour la cause de l'indépendance américaine, qui passionnait la plupart des jeunes officiers de la marine française.
Au retour d'une brillante campagne de guerre dans les Antilles et à la Nouvelle-Angleterre, le vicomte de Roqueforte, capitaine de vaisseau du plus grand mérite, reçut la mission délicate d'explorer l'Océanie et d'y faire prévaloirl'influence française. On sait comment se termina cette campagne de circumnavigation, dont le roi Louis XVI avait, de sa propre main, tracé l'itinéraire.
La frégate du vicomte de Roqueforte périt après un beau combat en vue des côtes du Pérou.—Léon se trouva dépositaire de tous les documents officiels renfermés, selon l'usage, dans une boîte de plomb.
Mêlé tout aussitôt à l'insurrection péruvienne et craignant que ces pièces importantes ne fussent détruites, il les apprit par cœur; il les confia ensuite à son matelot Taillevent, qui lui-même en connaissait la substance.
Cette étude remplit Léon d'une admiration enthousiaste.
Dès lors, il rattacha très logiquement les projets libéraux du roi, non à ses vaines idées d'enfance, mais à la cause de tous les peuples d'outre-mer opprimés par les nations européennes. Il avait combattu sous le drapeau de la France pour les Américains du Nord; il combattait sous la bannière des Incas pour les Péruviens; et les instructions royales disaient littéralement:
«La France ne veut pas conquérir, mais protéger. Les établissements qu'elle fondera aux terres australes ne seront des points militaires que pour résister à l'influence britannique. Il importe de respecter l'indépendance des indigènes, de les civiliser, de les convertir au catholicisme, de leur faire aimer notre pavillon, et non de les asservir.»
Le vicomte de Roqueforte s'était fort habilement conformé à ces vues généreuses; les rapports et mémoires qu'il adressait au roi en étaient la preuve. Il y passait en revue tous les archipels; il déterminait les principaux points sur lesquels la France devrait fonder des établissements défensifs; il relatait ses conférences avec les chefs et donnait un aperçu judicieux des querelles intestines des peuplades importantes.
Partout où sa frégate avait relâché, il avait recherché la cause la plus juste afin de l'embrasser au nom de la France, fort estimée en général depuis le voyage de Bougainville, fortredoutée depuis ceux de Surville et de Marion du Fresne.
Cependant les Anglais avaient fait des progrès immenses. Le renom du capitaine Cook l'emportait sur celui de tous les autres navigateurs. A l'île d'Haouaï (Sandwich), où il avait été massacré le 14 février 1779, après y avoir été accueilli comme le dieu Rono, attendu par les insulaires, la légende antique reprenait le dessus. Les indigènes rendaient les honneurs divins à sa mémoire, et croyaient fermement qu'il ressusciterait pour se venger[11].
[11]Historique.
[11]Historique.
Léon de Roqueforte s'écria en lisant ce passage:
—Armons-nous des mêmes armes que nos ennemis. Aux légendes, opposons les légendes. Ce que les indigènes des Sandwich croient de l'Anglais Cook, dont ils font leur dieu Rono, il faudrait que tous les Polynésiens le crussent d'un Français tel que Marion du Fresne. En 1771, à la Nouvelle-Zélande, les naturels, jaloux d'user de représailles envers les compatriotes de Surville, massacrent Marion. Eh bien, que Marion, Surville et Bougainville lui-même, deviennent pour eux un seulAtoua, un esprit sévère, mais bienfaisant; terrible, mais juste; représentant l'influence libérale de la France, comme le dieu Rono, qu'ils appellent aussiTouté, représente le pouvoir tyrannique de l'Angleterre.
A dix-sept ans, dans les gorges du Pérou, entre deux combats, Léon de Roqueforte conçut cette idée. Au bout de peu d'années, il l'avait mise à exécution; la légende duLion de la merluttait contre celle du dieu Rono. Une foule de circonstances non moins invraisemblables que celle qui fit un dieu du capitaine Cook le servirent à la vérité; mais aussi eut-il toujours la présence d'esprit nécessaire pour les faire tourner à son avantage.
En 1781, les insurgés péruviens s'étaient divisés par bandes, dont l'une, sous les ordres de Léon, se dirigeait vers la mer. Les Espagnols l'attaquèrent avec des forces supérieures dans la vallée de Siguay. Léon les repousse; il va remporter une victoire qui rouvrira les communications entre l'intérieur et le littoral. Mais, hélas! le jeune capitaine, frappé d'une balle, tombe sur le champ de bataille; on l'y laisse pour mort; les Quichuas, épouvantés, se débandent et retombent sous la domination espagnole.
Léon dut son salut au fidèle Taillevent, qui, chargé de son corps, franchit à la nage un bras de rivière, trouve asile dans la hutte d'un mineur, l'y soigne, le guérit, et enfin se rend au port d'Aréquipa, où il finit par s'enrôler à bord d'un petit bâtiment du pays. A la faveur d'un déguisement, Léon se risque dans la ville, s'introduit dans le navire, s'y cache et ne se montre qu'en pleine mer.
Avec le coup d'œil d'un franc matelot, Taillevent avait bien jugé que le caboteur devait faire quelque commerce interlope. En effet, son patron exportait des matières d'or et d'argent en dépit des lois espagnoles, et avait des rapports secrets avec des contrebandiers établis aux îles Gallapagos. La fraude ayant été découverte, un garde-côte se tenait embusqué au lieu du rendez-vous ordinaire. On n'a que le temps de prendre chasse. L'équipage aurait été condamné aux travaux des mines, le patron à la corde; Léon et Taillevent ne pouvaient espérer aucune grâce. La consternation régnait à bord. Léon se nomme enfin, il promet de sauver la barque pourvu qu'on lui jure obéissance; de l'aveu commun, il s'empare du commandement.
De là date sa vie de grandes aventures maritimes.
Une navigation audacieuse au milieu des récifs et un naufrage simulé le débarrassent de son chasseur; il ravitaille le navire tant bien que mal aux Gallapagos, part pour les îles Marquises, s'y fait reconnaître par un chef de tribu, ami du vicomte son oncle, embrasse les querelles de ce chef et ne tarde pas à diriger un hardi coup de main contre un trois-mâts anglais mouillé à Nouka-Hiva.
Le trois-mâts enlevé prend le nom deLion de la mer, il arbore le drapeau de la France; puis, armé de contrebandiers, d'insulaires et même d'un certain nombre d'aventuriers français recueillis ça et là, il parcourt tous les archipels, où Léon renoue des relations utiles avec les principaux chefs.
La nature de l'équipage met le jeune capitaine dans l'impossibilité absolue de regagner les mers d'Europe; il veut pourtant donner de ses nouvelles en France, et songe à se rendre dans les possessions hollandaises ou espagnoles.
Aux approches des Moluques, il est attaqué par des pirates chinois qui, croyant faire une belle prise, sont pris eux-mêmes et pendus à bout de vergues.
Léon se transporte sur la jonque armée de quelques bouches à feu, et navigue de conserve avec son trois-mâts.
Aux abords de Manille, sans explications aucunes, il est salué par la bordée à mitraille d'un brig de guerre espagnol. Cette agression brutale le met dans le cas de légitime défense; le brig, pris à l'abordage, devient le navire amiral de Léon, qui, après un tel exploit, n'a plus la témérité de se rendre à Manille. En vain le capitaine espagnol se confond en excuses et réclame la restitution de son bâtiment.
—La France indemnisera l'Espagne s'il y a lieu, lui répond Léon de Roqueforte. Malgré la paix des deux couronnes, vous m'avez attaqué; malgré la paix, je déclare votre brig de bonne prise.
—Mais, à votre allure, j'ai cru que vous étiez un pirate chinois.
—J'avais arboré mes couleurs. Du reste, voici un pli adressé au ministre de la marine française; il ne relate que des faits dont vous convenez vous-même. Fondez vos réclamations sur mon rapport, et que Dieu vous garde!
Une chaloupe fut mise à la disposition du capitaine espagnol et de ses gens, tandis que Léon se dirigeait vers la Nouvelle-Zélande, où une belle corvette anglaise était au mouillage dans la baie des Iles, quand les trois navires parurent à l'horizon.
Au point du jour, moins de douze heures après le tremblement de terre de Quiron, Taillevent et Parawâ, tout en fumant la pipe sur le gaillard d'avant, feuilletaient leurs vieux souvenirs et parlaient de la fameuse journée de la baie des Iles.
—Quelle entrée!... Quel branle-bas!... Quels coups de feu!... Te rappelles-tu la chose, mon vieux sauvage?
—Quand j'entendis le canon, quand je vis le pavillon deLéol'Atoua, nous faisant à nous le signal du ralliement général à vos bords, je poussai le cri de guerre: «Pi-Hé!...» je me jetai dans ma pirogue...
Parawâ s'interrompit brusquement.
—J'entends le canon! murmura-t-il.
—Vrai? fit le maître.
—J'entends le canon, là-bas! répéta le Néo-Zélandais en désignant du geste le côté du sud-ouest.
Le maître d'équipage donna le coup de sifflet du silence; les matelots interrompirent leurs travaux du matin, le silence se fit.
Et chacun entendit fort distinctement le canon qui grondait au large, par delà les terres du sud-ouest.
—Ah! tonnerre du tonnerre! s'écria maître Taillevent, c'est notre pauvre frégate, je parie, qui est chassée parquelque croiseur espagnol. Un canot à la mer! Qu'on aille prévenir le capitaine!
Déjà une balse se détachait du rivage; Léon, qui la montait, faisait signe de lever l'ancre en larguant les voiles.
A peine était-il sur le pont que le brig prit le large.
Andrès, Isabelle et leurs serviteurs priaient pour Sans-Peur le Corsaire.
Du sommet du promontoire. Ils aperçurent bientôtla Lionne, qui fuyait chassée de près par une frégate espagnole. Le brig gouvernait sur elles.
—O mon Dieu!... dit Isabelle, il a voulu partir seul! et je tremble... Pourquoi ne suis-je point à bord avec lui?
—Ma fille, tu m'oublies, répondit le vieux cacique d'un ton de doux reproche; tu ne m'as été rendue qu'hier, chère enfant, et je serais déjà séparé de toi, et tu partagerais leurs grands dangers!... Prends pitié de ma faiblesse; je frémis, moi aussi, mais au moins je puis te presser sur mon cœur.
Isabelle, d'un regard enflammé, suivait les mouvements des trois navires; digne compagne de l'habile corsaire, elle expliquait leurs manœuvres aux Péruviens étonnés:
—Il ne veut que sauver sa frégate!... Il évitera un combat trop inégal!... Mais non!... Il s'avance toujours!... il se met en travers... L'espagnole court droit sur lui... elle va l'écraser!...
Une bordée éclata; un épais nuage de fumée enveloppait les trois combattants.
Le rideau qui s'épaississait à chaque bordée nouvelle, ne tarda point à cacher aux Péruviens les deux frégates et le brigle Lion. Aucun d'eux n'ignorait que la frégate espagnole, complétement armée en guerre, présentait une force bien supérieure à celle de Léon de Roqueforte. Les alarmes d'Isabelle s'étaient trahies; elle cessa de parler; alors le vieux cacique lui dit, avec un accent de tendresse:
—Ayons confiance, mon enfant, dans le Dieu qui, jusqu'àce jour, n'a cessé de protéger ton époux. Admire l'enchaînement des faits providentiels qui l'ont successivement conduit à toutes les extrémités du monde pour y accomplir de grands devoirs. Tantôt sa valeur honore et fait respecter le pavillon de sa patrie; tantôt il embrasse la cause d'un peuple malheureux dont il relèvera le courage. Ici, tu le vois apparaître en libérateur; là, il venge des offenses ou punit des crimes. En Espagne, il t'arrache à une sorte de servitude; il change, par ses nobles exemples, la jalousie de don Ramon en une amitié généreuse, il te rend un frère. En France, malgré les troubles civils, il se fait glorifier par tous les partis; un roi lui lègue une de ses plus grandes pensées; une République le compte parmi ses plus braves citoyens. Un jour, guidé par un sentiment pieux, il aborde sur ces rives inhospitalières dont l'Espagne bannit tous les pavillons étrangers; il m'y retrouve, et jure de consoler ma vieillesse, en me ramenant la fille de ma fille;—hier, enfin, je t'ai serrée dans mes bras; et aujourd'hui, je tremblerais!... je douterais de la justice et de la bonté divines!
—Je suis pleine de foi, comme vous! interrompit Isabelle; mes espérances égalent les vôtres! Ce canon qui retentit dans mon cœur me dit: «Victoire! et salut!...» Mais aussi je ne puis oublier que le sort des armes trahit les plus braves!
—Ma fille, reprit le vieillard, étouffe ces craintes; ne te rappelle que le cri des peuples qui aiment ton époux: «Le Lion de la merne meurt pas!...»
—Les décrets de Dieu sont impénétrables, répondit Isabelle. José Gabriel périt ignominieusement, et le vainqueur de Sorata en est réduit à vivre caché dans des ruines!
Andrès courba le front en soupirant. Isabelle ajoutait à voix basse:
—Les revers, trop souvent, suivent les succès. Léon lui-même, après avoir eu sous ses ordres une escadre entière, a dû battre les mers avec une frêle pirogue.
—Sans cela, aurait-il jamais revu la France; aurait-il pu continuer son œuvre en temps de paix, comme en temps de guerre?
Andrès faisait allusion à l'un des plus dramatiques épisodes de la carrière du héros de l'Océanie. Pour inspirer à sa fille une confiance qui, par moments, lui manquait à lui-même, il citait tour à tour les principaux événements d'une vie de périls, thème des entretiens héroïques de maître Taillevent et du Néo-Zélandais Parawâ.
Après leur évasion du Pérou, Léon et Taillevent avaient successivement combattu aux îles Marquises et dans les principaux groupes de l'Océanie, peuplés par la belle race polynésienne, au teint légèrement bronzé, au front haut et intelligent, aux longs cheveux noirs, aux formes correctes.
Guidé par les précieux mémoires du vicomte de Roqueforte, son oncle, qui, fort souvent, l'avait associé au travail de sa relation du voyage, Léon, mûri de bonne heure par l'expérience des grandes aventures, avait un avantage immense sur tout autre Européen placé dans une position semblable à la sienne. Endurci à toutes les fatigues par ses campagnes dans les Andes et les Cordillères, il était habitué à exercer le commandement. Il possédait les éléments des principaux idiomes polynésiens, qui, d'ailleurs, se ressemblent beaucoup entre eux; il n'ignorait pas l'hydrographie des mers qu'il sillonnait, et se trouvait muni, depuis la prise du trois-mâts anglais, des meilleures cartes marines du temps.
Ainsi, tout concourut à le rendre apte aux entreprises dont il se chargea, un peu malgré lui,—devançant et dépassant de la sorte les instructions données par le roi au vicomte son oncle. Toutes les fois qu'il se mêla aux querelles des indigènes: à Taïti, où il se fit confondre avecBougainville; dans l'archipel de Samoa ou des Navigateurs, aux îles Tonga, et enfin à la Nouvelle-Zélande, il ne se trompa jamais de voie. Partout il se fit des partisans, partout il recruta des matelots parmi les naturels.
Et la légende deLéol'Atouanaquit comme un fruit de sa sagesse et de sa valeur.
CeLion de la mer, qui sortait du milieu des tempêtes pour soulever ou réconcilier les peuplades, semblait doué d'une science supérieure; son énergie, sa bravoure complétaient le prestige.
A la Nouvelle-Zélande surtout, Léon prit à cœur de se créer un point d'appui. Cette grande terre offrait des ressources précieuses. Nulle part en Polynésie, si ce n'est pourtant aux îles Tonga, les naturels ne sont plus avancés dans l'art de la navigation et aussi propres à devenir d'excellents matelots. Nulle part il n'était plus facile de trouver des alliés; il ne s'agissait que de les choisir parmi les ennemis invétérés des Wangaroas qui avaient attaqué Surville et massacré Marion du Fresne.
Parawâ, dès lors, reconnut Léon pourRangatira-rahi, chef des chefs d'une ligue offensive et défensive, dont le centre fut la baie des Iles.
Déjà pourtant les Anglais avaient plusieurs fois mouillé dans cette vaste baie, explorée notamment par le capitaine Cook; mais Léon, en accordant son concours aux ennemis des Wangaroas, ne manqua pas de leur inspirer la haine ardente des Anglais.
La corvette dela tribu de Touténe rencontra que des dispositions hostiles parmi les indigènes du littoral. Si elle ne fut point attaquée tout d'abord, c'est que Parawâ et les divers chefs de peuplades, après avoir compté ses canons, jugèrent impossible de la vaincre. Mais à peine eurent-ils aperçu le pavillon deLéol'Atoua, leurRangatira-rahi, que dans toutes les criques, sur tous les îlots, sur toutes les rives, le cri de guerre «Pi-hé!» fut poussé comme par un seul homme.
Cent pirogues chargées de combattants rallient la jonque chinoise, le trois-mâts et le brig enlevé devant Manille.
Une action sanglante s'engage aussitôt.
Léon ne pouvait avoir le dessus qu'en abordant la corvette, qui, par ses manœuvres de voiles et d'artillerie, évita longtemps le choc. L'artillerie du brig espagnol, et à plus forte raison celle de la jonque, ne portaient pas assez loin. Le trois-mâts était à peine armé en guerre. Il fallait se hâter de jouer quitte ou double, sinon la corvette parvenait à gagner le large.
Au risque d'être coulé, le jeune capitaine court droit sur l'ennemi, en ordonnant à ses deux conserves d'imiter sa manœuvre. Le brig et la jonque sont criblés, mais atteignent le but; le trois-mâts s'accroche enfin; malgré la fusillade, malgré la mitraille qui éclate à bout portant, les Néo-Zélandais montent à l'assaut.
Le dénoûment fut un carnage affreux.
Parawâ déploya toute sa férocité deRangatirade haut rang; la hache de maître Taillevent rivalisa cruellement avec son casse-tête.
Les Anglais, trop certains de n'obtenir aucun quartier, se défendirent avec le courage du désespoir. Malgré tous les efforts du jeune capitaine français, aucun d'eux n'échappa aux fureurs cannibales de ses alliés. Les corps des officiers servirent à un banquet dont les horreurs empêchaient Léon de jouir de son triomphe.
Mais comment lutter tout d'abord contre les préjugés atroces des Néo-Zélandais? Comment les empêcher de se conformer à leurs coutumes fondées sur des croyances barbares? Pour sauver la vie d'un prisonnier, Léon n'aurait pas hésité à compromettre son autorité encore mal affermie, et il aurait succombé sans doute. Pour arracher des cadavres aux anthropophages, fallait-il compromettre l'avenir, périr obscurément aux antipodes, laisser ignorer au roi de France les progrès faits dans les autres îles, etlaisser disparaître tous les résultats de la mission donnée au vicomte de Roqueforte?
Avec le deuil dans le cœur, Léon se retira sur sa nouvelle corvette, après avoir avisé aux plus urgentes réparations de ses navires. Le peu d'Européens qu'il avait sous ses ordres le secondèrent activement. On échoua en lieu sûr le brig et le trois-mâts; on lança la jonque au plein pour la démolir, afin d'utiliser ses matériaux.
Cependant, le repas triomphal des Néo-Zélandais, dont les chants d'ivresse retentissaient au sommet de leurPâ, ou enceinte fortifiée, provoqua quelques grossières railleries parmi les rares matelots français ou les anciens contrebandiers péruviens qui travaillaient sous les ordres de Taillevent.
—Silence!... mille fois silence!... s'écria sévèrement le jeune capitaine. Quoi! ces usages atroces vous font rire!... L'aveuglement de Parawâ et des siens devrait tout au plus vous inspirer de la pitié; par moments, j'ai honte de m'être allié à ces êtres féroces...
—Pardonnerez! capitaine, dit le maître, nos sauvages nous ont tout de même paré une fière coque. Et quant aux Anglais, dame!... être mangés par les vers, les machouarans, les requins ou les amis de notre ami Parawâ, foi de matelot, je n'en fais pas la différence!... Tenez, franchement, là, si j'avais le choix,—un fichu choix, parlant par respect,—eh bien, j'aimerais mieux être mangé rôti que tout cru, et à la sauce aux piments, que tombant en pourriture comme un vieux fromage.
—Il ne s'agit point de toi, mon garçon, mais des Néo-Zélandais, dont le cannibalisme fait disparaître les meilleures qualités. Je veux que, dès demain, chacun de vous leur dise queLéol'Atouaest irrité, qu'il réprouve, qu'il interdit pour l'avenir de semblables festins...
—On fera[NT1-5]ce que vous ordonnerez, mon capitaine, mais si les sauvages qui sont en goût se fâchent et nous mangent à notre tour, dame!... minute, avant d'être embroché, je répéterai que mon choix était un fichu choix!...
—Assez, Taillevent!... interrompit Léon.
Puis il rentra dans sa chambre, réfléchit longuement, reconnut le danger qu'il y aurait à s'aliéner les indigènes et songea au moyen d'opposer leurs coutumes à leurs coutumes, leurs superstitions à leur préjugé le plus féroce.
—Je me feraitabou! s'écria-t-il enfin.
L'on nommetabou, dans toute la Polynésie, depuis la Nouvelle-Zélande jusqu'à l'archipel d'Haouaï (Sandwich), une interdiction sacrée qui peut frapper tout être vivant ou tout objet inanimé, lequel dès lors devient letabouproprement dit. «Le but primitif dutaboufut, sans aucun doute, d'apaiser la colère de la divinité, et de se la rendre favorable, en s'imposant une privation volontaire proportionnée à la grandeur de l'offense ou du courroux présumé de Dieu[12].» Un animal, une plante, une île, un cours d'eautabouéspar l'arikiou prêtre, sont inviolables sous peine de sacrilége.—«Le prédécesseur du roi d'Haouaï Taméha-Méha était tellementtabou, qu'on ne devait jamais le voir pendant le jour, et que l'on mettait à mort quiconque l'aurait entrevu, ne fût-ce que par hasard[13].» A la Nouvelle-Zélande, letabouporte les naturels à s'opposer à l'importation dans leur île des bêtes à cornes, parce qu'elles ne respecteraient pas les lieux consacrés.
[12]Domeny de Rienzi.—Océanie.
[12]Domeny de Rienzi.—Océanie.
[13]Lesson.
[13]Lesson.
Dès qu'il eut pris sa résolution, Léon rassembla ses trois premiers subalternes et leur assigna leurs emplois. Le commandement du brig pris devant Manille fut donné à l'ancien patron des contrebandiers péruviens;—celui du trois-mâts enlevé à Nouka-Hiva échut au plus intelligent des matelots français, espèce d'aventurier cosmopolite qui répondait au sobriquet de Tourvif;—quant à la corvette, Taillevent en resta chargé, ainsi que de la direction supérieure.—Les ordres les plus précis concernant les réparations furent donnés à ces trois chefs.
—Maintenant, je vous quitte, ajouta Léon, et demainquand les insulaires vous demanderontLéol'Atoua, vous leur direz qu'il s'esttabouépar l'ordre de Maouï, le Dieu tout-puissant, qui règne sur le ciel et sur la terre.
Léon se jeta dans une pirogue et disparut, non sans avoir secrètement donné ses instructions au fidèle Taillevent.
Celui-ci, déjà grognard, quoique de dix ans plus jeune qu'à l'époque du tremblement de terre de Quiron,—grogna, mais obéit.
Le lendemain, la consternation se répandit parmi les amis de Parawâ et les autres Polynésiens des équipages. Les Européens eux-mêmes étaient fort inquiets de l'absence de leur capitaine. On n'en travaillait qu'avec plus d'ardeur aux réparations qui durèrent près d'un mois.
Pendant ce mois entier, Léon se tint caché dans un îlot déjàtabouépour une cause différente; de là, au moyen de sa lunette d'approche, il pouvait observer ses gens. La nuit il mettait sa pirogue à flot et communiquait, tantôt sur un point, tantôt sur un autre, avec Taillevent, qui lui apportait mystérieusement des vivres et le tenait au courant de toutes choses.
Or, les tribus de Parawâ et de ses alliés continuant à être en guerre contre les Wangaroas et les leurs, une expédition victorieuse revint ramenant des prisonniers qu'on s'apprêtait à immoler et à manger, selon les rites antiques.
La nuit était sombre, les indigènes dansaient le Pi-hé avec cet ensemble extraordinaire qui a toujours fait la surprise des navigateurs; lesarikisallaient frapper les victimes; tout à coup, au-dessus des palissades du talus le plus élevé, un dieu leur apparaît tenant d'une main une torche rouge, de l'autre une épée flamboyante.
Des cercles de feu détonnent en tourbillonnant autour de sa tête et de ses bras, devant sa poitrine, devant sa face semblable au soleil. Par moments, des gerbes d'étoiles s'échappant de sa chevelure, retombent en pluie de feu sur les insulaires; des serpents de feu glissent sous ses pieds etrampent sur les palissades; des flammes bleues s'élèvent soudainement de tous côtés.
Tandis que ce spectacle magique émerveille les naturels, tous les Européens de la flottille pénètrent dans l'enceinte en criant:
—Léol'Atouaredescendu du ciel!...
Il eût été plus vrai de dire que l'agile capitaine avait grimpé par le côté le plus escarpé du Pâ, mais cette version n'eût certainement pas obtenu le résultat désiré. Les Européens, à commencer par Taillevent, se prosternaient; les indigènes,Rangatiras,ArikisouTangatas, en firent autant.
Léon, débarrassé de son attirail de cerceaux et de fils de fer, que Taillevent fit disparaître avant le jour, s'avançait au milieu des Wangaroas prisonniers.
—Maouï, le Dieu tout-puissant, s'écriait-il,le Rangatira-rahide la terre et de la mer, a dit àLéol'Atoua:—«Va!... le meurtre des hommes de Marion est assez vengé.—La nourriture humaine est abominable devant Maouï.»
A ces mots, presque téméraires, Léon posant la main sur les têtes des prisonniers les déclaratabous.
Personne n'osa murmurer, tant les fusées, les pétards, les soleils et les moines, fabriqués sur l'îlot, avaient frappé de stupeur tous les indigènes.Léol'Atouan'eut qu'à faire un signe pour emmener les prisonniers jusqu'à son bord, où il ordonna de les mettre aux fers.
Dès le point du jour, il envoya de riches présents en étoffes chinoises et en ustensiles à ses fidèles alliés; puis il eut une longue conférence politique et religieuse avec Parawâ, qui se retira satisfait;—enfin, il mit sous voiles, laissant les insulaires sous une profonde impression d'admiration, de terreur, d'enthousiasme et de reconnaissance.
Les Néo-Zélandais sont ombrageux, vindicatifs et dissimulés; la haine se transmet parmi eux de génération engénération. Aussi le navigateur prudent ne doit-il se fier qu'avec une extrême réserve à ceux qui pourraient avoir quelques griefs contre sa nation ou contre lui. Mais d'un autre côté, l'état d'esclavage enlève aux vaincus presque toute leur dangereuse énergie.
Les Wangaroas, successivement retirés des fers, furent tout d'abord traités en esclaves. Maître Taillevent les instruisait au métier de matelots, les observait avec soin, et signalait à son capitaine ceux chez qui la reconnaissance prenait le dessus.
Grâce au prestige deLéol'Atoua, la plupart devinrent de bons serviteurs. Les autres furent jetés sur les côtes de la Nouvelle-Hollande où Léon avait établi sa croisière, et où il eut l'occasion de faire quelques prises.
Malheureusement, faute de capitaines capables, il fut obligé de les brûler.
Deux années de navigations hardies et d'aventures étranges eurent pour résultat que dans tous les principaux archipelsle Lion de la mern'exerçait pas moins d'influence qu'à la baie des Iles.
Aux Marquises, comme à la Nouvelle-Zélande, il fut proclamé chef des chefs.
Aux Samoa, on lui éleva des autels.
Dans l'archipel Haouaï, malgré la légende qui faisait un dieu du capitaine Cook, il parvint à gagner la confiance des chefs, et contribua puissamment ainsi à l'excellent accueil qui attendait Lapérouse en 1786.
A Taïti, la reine régente Hidia, mère de Pomaré II, lui donna le nom de frère; elle lui facilita les moyens d'établir des chantiers de construction et de réparation pour ses navires.
Aux îles Tonga, un parti puissant avait embrassé sa cause.
Mais avec ses équipages polynésiens, il ne pouvait songer à regagner les mers d'Europe; ses matelots européens ne demandaient qu'à s'établir dans les îles; plusieurs fois il duty consentir. Le défaut d'officiers le plaçait enfin, à chaque instant, dans les plus difficiles positions.
Il résolut de former à la grande navigation quelques indigènes intelligents, et jeta spécialement les yeux sur le Néo-Zélandais Parawâ, qui, dans ses pirogues de guerre, avait accompli déjà des voyages de plus de cent lieues hors de vue des côtes.
Comme tous lesRangatiras, Baleine-aux-yeux-terribles possédait des notions astronomiques fort remarquables.
«D'après le témoignage des explorateurs, durant l'été les Néo-Zélandais consacrent des heures entières à étudier les mouvements célestes et à veiller le moment ou telle ou telle étoile paraîtra sur l'horizon.»—«Ils savent très bien reconnaître leur direction pendant le jour par celle du soleil, et la nuit, par celle des étoiles. En mer, ils indiquent très exactement ainsi le gisement de leur île[14].»
[14]Dumont d'Urville,—Marsden,—Nicholas,—D. de Rienzi.
[14]Dumont d'Urville,—Marsden,—Nicholas,—D. de Rienzi.
Plaçant son jeune fils Hihi (Rayons du soleil) à la tête de sa tribu, sous la tutelle d'unRangatirafidèle à sa famille, Parawâ consentit à s'embarquer, et devint rapidement capable de manœuvrer un navire.
Alors, les pavillons duLion de la meracquirent une grande renommée dans toute la Polynésie. Les matelots qui avaient servi sous ses ordres, répartis dans les divers archipels, y représentaient fort ardemment son influence antibritannique. Mais, d'un autre côté, les Anglais, instruits de ce qui se passait dans ces parages lointains, commençaient à y expédier des navires de guerre.
L'escadrille de Léon de Roqueforte fut activement pourchassée.
Son brig s'échoua sur les récifs de Tonga; le patron, traité en pirate, fut pendu; les indigènes du parti deLéol'Atouasauvèrent les canons en plongeant, mais n'en tirèrent aucun parti.
Tourvif, dans les environs des îles Fidji, perdit son trois-mâts sur des écueils sous-marins.
Plusieurs bâtiments de rang inférieur, et entre autres une grande barque de cabotage montée par le vaillant Parawâ, coulèrent sous le feu des Anglais. Parawâ réussit à se sauver à la nage, et plus tard regagna son île dans une pirogue de Tonga,—voyage de près de cinq cent lieues, qui n'est pas sans précédents.
Cependant Léon avait appris à Taïti que la paix était conclue entre l'Angleterre et la France. Le droit des gens lui interdisait de continuer à faire la course; il s'abstint donc, à son grand regret, d'attaquer plusieurs bâtiments de commerce dont la capture eût été facile.
Mais les croiseurs envoyés à sa poursuite, considérant que la corvette était anglaise d'origine, montée par un équipage de Polynésiens et commandée par un aventurier sans commission régulière d'aucun gouvernement, ne daignèrent même point parlementer.
Ses signaux pacifiques ne reçurent d'autre réponse qu'une double bordée. Pris entre deux ennemis, n'ayant pour matelots que des indigènes fort aguerris, à la vérité, mais incapables de l'emporter sur d'excellents marins anglais, le jeune capitaine n'hésita pas à mettre le feu à son bord et à s'accrocher au navire de dessous le vent.
Cette terrible scène navale eut lieu vers la fin de 1785, au mouillage d'Ouléa, dans les Carolines.
—A la mer!... à la mer!... crie Léon.
Tous ses gens s'y précipitent et gagnent la terre à la nage.
Presque au même instant, Taillevent allume les mèches destinées à faire sauter la corvette. Une pirogue des Carolines est amarrée sous la voûte d'arcasse; Léon et Taillevent s'y affalent, et ont à peine le temps de déborder. Une double explosion a lieu coup sur coup; la baie se couvre de débris.
—Parés! dit Taillevent en saisissant une pagaie.
Léon en fait autant; leur frêle canot disparaît bientôt dans des bancs de rochers inabordables pour les embarcations anglaises.
—Eh bien, capitaine, dit Taillevent, nous voici tout juste aussi avancés qu'il y a six ans sur la côte du Pérou.
—Doucement, maître, nous étions à califourchon sur un espar, ne sachant que devenir, et nous sommes aujourd'hui dans une excellente pirogue parfaitement approvisionnée...
—M'est avis, malgré ça, que nous n'en valons guère mieux!... Les Anglais nous cherchent à terre...
—Nous gagnerons le large cette nuit.
—Comme vous voudrez, capitaine. Moi je dis seulement qu'après tous nos combats sur terre, sur mer, au Pérou, à la Nouvelle-Zélande, au diable vert, nous en sommes revenus tout net au commencement du rouleau.
—Comment! s'écria Léon avec feu. L'influence française est établie d'un bout à l'autre de l'océan Pacifique; nous avons des auxiliaires, des amis, des alliés dans toutes les îles principales; les instructions du roi ont été suivies et, j'ose le dire, dépassées...
—Le roi!... le roi!... murmura Taillevent, est-ce qu'il en saura jamais rien?
—Assurément, puisque je vais le lui dire.
—Vous y allez... avec cette pirogue?
—Sans doute!
—Sans doute... répéta maître Taillevent.
—Tels que tu nous vois, mon brave camarade, nous sommes sur le chemin de Versailles.
—Ah!... je n'aurais pas cru...
—Évidemment, car je n'ai plus d'autre parti à prendre.
Entortillé par le Roi.
Maître Taillevent se permit de penser que son capitaine se faisait de singulières illusions,—ce qui ne l'empêchapas, à nuit tombée, d'établir la voile de la pirogue et de l'orienter selon ses ordres.
—Tant que j'ai eu des navires dont les équipages étaient polynésiens, je n'ai pu les abandonner, disait Léon. Tant que la guerre a été légitime, mes prises, bien que fort rares en ces mers peu fréquentées, m'ont suffi pour entretenir mes forces et solder mes gens; mon poste était ici. Mais la paix paralyse mes moyens d'action; la perte de mon dernier bâtiment me rend toute liberté d'agir. Avec ma corvette j'allais me risquer dans les îles de la Sonde et tâcher d'y recruter chez les Hollandais un équipage européen; y serais-je parvenu? n'aurions-nous pas encore été traités de pirates?—Ensuite, en bonne conscience, j'étais tenu, au risque d'être pris par les Anglais, de traverser encore une fois la Polynésie, pour rendre nos pauvres camarades à leurs îles. La force des choses me dégage de cette obligation... A Versailles donc! à Versailles! tout droit.
—Versailles!... tout droit! murmurait Taillevent médusé par la merveilleuse confiance de son capitaine, qui cependant eut raison de point en point, car,—au mois de mai 1780, exactement à l'époque où Lapérouse relâchait aux îles Haouaï,—le jeune comte de Roqueforte avait l'honneur d'être reçu en audience particulière dans le cabinet du roi Louis XVI.
Une ceinture de doublons d'Espagne, dont Léon ne se démunissait jamais, facilita singulièrement le retour en Europe. D'abord, atteindre avec la pirogue d'Ouléa l'établissement espagnol de Guaham ou San-Juan, aux îles Mariannes, ne fut que l'affaire de peu de jours et ne présenta aucune difficulté sérieuse, puisque les Carolins font fréquemment le même voyage.—Deux naufragés qu'il faut bien croire sur parole inspirent peu de défiance. Léon et Taillevent prirent passage sur un grand bateau-poste espagnol en partance pour les Philippines, où d'aventure se trouvait en relâche forcée pour cause d'avaries un trois-mâts anglais, qui, après ses réparations, devait retourner en Angleterre.
Taillevent fit une affreuse grimace quand il s'agit de s'embarquer sur ce navire.
—Tu n'es jamais content, fit Léon; eh bien, aurais-je le choix entre un bâtiment français et celui-ci, je n'hésiterais point...
—Ni moi non plus!...
—Tu prendrais le français?
—Parbleu, capitaine!
—Mais moi, je ne renoncerais pas à une excellente occasion de me perfectionner en prononciation anglaise.
—Au fait, ceci est une idée! murmura Taillevent. Parler anglais comme un Anglais pur sang, ça peut servir!... Compris la consigne: «Ouvrir l'oreille, dénouer sa langue à la modeenglish, cacher la fameuse boîte de plomb, et n'avoir jamais tant seulement connu le bout du nez d'un sauvage.»
Personne n'ignore que le roi Louis XVI avait une prédilection marquée pour la marine, les grandes découvertes maritimes et les études géographiques. Les rapports et mémoires du vicomte de Roqueforte l'intéressèrent au plus haut degré;—la curiosité royale fut singulièrement surexcitée par l'esquisse très succinte des voyages de Léon, qui ne parlait point de ses combats et sollicitait une audience très secrète pour causer de haute politique.
Des renseignements furent pris sur la personne du jeune comte de Roqueforte.—On acquit des preuves incontestables de son identité. Reconnu par les officiers de marine, ses anciens camarades, il l'avait été de même par tous les membres de sa famille et venait d'être mis en possession du double héritage du comte son père et du vicomte son oncle.
L'audience en tête à tête fut accordée et renouvelée plusieurs fois, à la grande surprise des familiers du roi, qui ne daigna jamais leur apprendre quel en avait été l'objet. Plusieurs fois, en l'espace de six semaines, le roi s'était enfermédans son cabinet, durant trois heures consécutives, avec un jeune homme de vingt-quatre ans que l'on s'attendait à voir combler de faveurs.
Le tout se borna au gradehonorairede lieutenant de vaisseau et à la décoration de la croix de Saint-Louis.
On sut seulement qu'un soir, le comte de Roqueforte avait présenté au roi un grossier marin, qui était sorti de son cabinet les yeux remplis de larmes. Quelque valet curieux lui ayant demandé pourquoi il pleurait:
—Eh! tonnerre de chien! repartit le rustre, on pleurerait à moins; le roi m'a fiché au bec toute la tabatière de Monsieur!
Maître Taillevent, non moins discret que grognard, reprit le soir même la route de Normandie; il avait le cœur gros:—Dame! comme si son attachement à Léon de Roqueforte n'avait pas suffi, le roi en personne venait de l'entortiller.
—Adieu donc, encore une fois, ma vieille cabane et ma bonne femme de mère! et le petit cabotage tout tranquille entre Port-Bail et Jersey!... Adieu, Tom Lebon, mon matelot, mon vrai,—anglais de nation, français de cœur et de parole,—avec qui je fumerais une pipe trois fois la semaine à sa case, et qui, trois autres fois, la fumerait à Port-Bail dans la nôtre!... Adieu le brave maître Camuset de chez nous, qui m'envoyait des calottes si soignées du temps que j'étais mousse à bord duSoleil royal! Adieu le petit bonheur, la promenade grand largue, les amusettes et les braves filles du pays, pas sauvagesses, normandes, dont auxquelles je n'avais qu'à dire: «Ça y est!» pour avoir une femme à mon gré avec des petits enfants à l'effet de divertir ma vieille mère.—Et dire que le roi m'a nommé pilote d'emblée!... dire que j'ai de quoi m'acheter une barque et deux aussi!... sans compter la maison que je vous rebâtis à neuf dès l'arrivée à Port-Bail!... Dire que mon nid est fait, quoi!... et je vas le quitter, nom d'un tonnerre à la voile!... Allons! attrape à t'en retourner chez les sauvages, au tremblement du diable, aux Marquises de l'enfer, chez les Quichuas du cacique Andrès, chez les faces tatouées et les anthropophages. Attrape à se frotter le bout du nez contre les nez de ces oiseaux-là, qui est la mode dans leur nation de se donner une poignée de main. Il y a des braves et des amis partout; je n'aurai plus tant regret au voyage, quand je mangerai à la gamelle avec le prince Baleine-aux-yeux-terribles,Rangatira Parawâ-Toumaen langage de l'endroit; mais qui est-ce donc qui me remplacera proche ma vieille mère?... Ce que c'est pourtant qu'un roi de France, bonhomme et pas fier, qui vous appelle: «—Mon brave, mon ami, matelot, vrai marin,héros, l'enflammé, volcan,» des noms à vous faire peter la tête.—On ne pense plus à rien.—Quand Sa Majesté me dit: «—Votre mère, camarade, je m'en charge!»—J'ai répondu: «Merci!»—Moi, camarade au roi Louis XVI!—Et je n'ai pas eu l'idée, tant seulement, de répondre: «—Pardonnerez, sire le roi, elle n'a qu'un fils, et se faisant vieille, elle aimerait mieux le garder.»—Non!... «Paré à tout!... Majesté, paré à se faire hacher à la minute!» Voilà ma parole, et ça y est!... J'ai étéentortillé, voilà!... Et ma pauvre mère en pleurera toutes les larmes de ses vieux yeux, hormis que je fasse une invention... Ah! l'idée!... l'idée!... avoir de l'idée!...
Six lieues plus loin, Taillevent se traita d'imbécile:
—L'idée, parbleu! c'est Tom Lebon de Jersey!... Il me vaut bien, celui-là! Je lui donne ma mère, ma case, ma barque et la femme que je n'ai pas, et il sera le père aux enfants que j'aurais eus... Bon! je pensais qu'on ne peut pas se dédoubler, et j'avais mon matelot!... Attrape à faire la noce, vivement! Pour lors, je m'en vas à la volonté du roi avec mon capitaine... Mon capitaine!... En voilà encore un qui en avait bien fait assez pour demeurer à chasser le lièvre en Lorraine dans le château à papa, et pour s'y marier à son goût!... Non, il vous vend la moitié de ses biens pour les placer en navires de long cours chez M. Plantier du Havre, la perle des armateurs, par exemple!... Mauvais placement, tout de même. Sans être notaire, je m'yconnais!... En avons-nous usé des navires!... Et ça va recommencer, après la noce, s'entend!
Le problème était résolu. Taillevent reprit les trois quarts de sa meilleure humeur; le quatrième quart demeura au regret de ne pouvoir rien changer à l'acte de naissance de son matelot Tom Lebon. Celui-ci, né natif de Jersey, étant sujet anglais, ne pouvait commander comme patron une barque française. En conséquence, le joli petit bâtiment caboteur acheté des deniers de maître Taillevent dut battre pavillon britannique. Mais sous tous les autres rapports, le programme du vaillant maître et pilote fut littéralement exécuté.
Tom Lebon bénéficia de toutes les munificences royales au lieu et place de son matelot Taillevent. Tom Lebon épousa la belle Normande que Taillevent se serait proposé de prendre pour femme. Tom Lebon habita la maisonnette neuve de la mère Taillevent. Tom Lebon jura d'être son fils comme l'était Taillevent. Tom Lebon commanda le caboteur appelé, comme de raison,Taillevent, et enfin, Tom Lebon, digne matelot de son matelot,—fut celui qui pleura le plus lorsque Taillevent, le cœur léger, partit en lui laissant tout son bonheur.
Après un an de séjour en France, maître Taillevent appareillait du Havre à bord du trois-mâts de la maison Plantier,le Lion, armé en guerre par autorisation spéciale du roi, et commandé par le jeune comte de Roqueforte, lequel, voulant demeurer absolument indépendant, n'avait pas accepté de grade effectif dans la marine de l'État. Son titre honoraire, faveur exceptionnelle, lui donnait, avec le droit de porter l'épaulette, une assimilation dans l'armée navale, un rang utile en cas de conflit, et, par suite, une considération de la plus haute importance dans les ports étrangers. En outretout navire monté par lui jouissait du privilége debattre flamme, c'est-à-dire d'arborer le signe distinctif des navires de l'État. Et cela, bien entendu, sans qu'il lui fût interdit de faire le commerce.
Léon de Roqueforte se trouvait donc, de par le roi de France, dans des conditions à peu près sans précédents, pourvu d'une commission qui devait le faire respecter par les bâtiments anglais, et jouissant de la liberté d'action la plus illimitée.
Il fit route par le cap de Bonne-Espérance, relâcha dans un certain nombre de ports anglais, hollandais, espagnols ou portugais des Indes orientales et des archipels de la Malaisie, et enfin, rentrant en quelque sorte dans ses domaines d'outre-mer, il jeta l'ancre à la baie des Iles, le 1er janvier 1788.
Du sommet de sonPâfortifié, Baleine-aux-yeux-terribles reconnut les pavillons de sonRangatira-rahi, les couleurs de la France, la chape de saint Martin, les armoiries de Roqueforte, et la tête tatouée sur champ d'azur étoilé d'or, qui était l'emblème deLéol'Atouapour les Néo-Zélandais.
Alors, un cri qui ne devait pas tarder à être répété avec enthousiasme d'un bout à l'autre de la Polynésie, retentit pour la première fois:
«Le Lion de la mer ne meurt pas!»
—Non! non! hommes dela tribu de Touté, il n'est pas mort, le Lion de la mer!... et vous nous aviez menti.
«Le Lion de la mer ne meurt pas.»
—Il tue sous lui des vaisseaux,—il marche sur les mers,—il vole dans le ciel,—il vit dans le feu comme sous les flots de l'Océan.
«Le Lion de la mer ne meurt pas!»
Trois ans s'étaient écoulés depuis le combat naval d'Ouléa, dont les Anglais avaient répandu la fatale nouvelle; le retour deLéol'Atouafut assimilé à une résurrection, et sa légende grandit, prenant de proche en proche des proportions plus fabuleuses.
On lit textuellement dans leVoyage deLapérouse: