Chapter 4

Tout d’abord, le président Barbicane reçut avis de comparaître devant cette Commission.

Le président Barbicane ne vint pas.

Des agents allèrent le chercher dans son habitation particulière, 95, Cleveland-street, à Baltimore.

Le président Barbicane n’y était plus.

Où était-il?…

On l’ignorait.

Quand était-il parti?…

Depuis cinq semaines, depuis le 11 janvier, il avait quitté la grande cité du Maryland et le Maryland lui-même en compagnie du capitaine Nicholl.

Où étaient-ils allés tous les deux?…

Personne ne put le dire.

Évidemment, les deux membres du Gun-Club faisaient route pour cette région mystérieuse, où les préparatifs commenceraient sous leur direction.

Mais quel pouvait être ce lieu?…

On le comprend, il y avait un puissant intérêt à le savoir, si l’en voulait briser dans l’oeuf le plan de ces dangereux ingénieurs, alors qu’il en était temps encore.

La déception, produite par le départ du président Barbicane et du capitaine Nicholl, fut énorme. Il se produisit bientôt un flux de colère qui monta comme une marée d’équinoxe contre les administrateurs de laNorth Polar Practical Association.

Mais un homme devait savoir où étaient allés le président Barbicane et son collègue. Un homme pouvait péremptoirement répondre au gigantesque point d’interrogation, qui se dressait à la surface du globe.

Cet homme, c’était J.-T. Maston.

J.-T. Maston fut mandé devant la Commission d’enquête par les soins de John H. Prestice.

J.-T. Maston ne parut point.

Est-ce que, lui aussi, avait quitté Baltimore? Est-ce qu’il était allé rejoindre ses collègues pour les aider dans cette oeuvre, dont le monde entier attendait les résultats avec une si compréhensible épouvante?

Non! J.-T. Maston habitait toujours Balistic-Cottage, au numéro 109 de Franklin-street, travaillant sans cesse, se délassant déjà dans d’autres calculs, ne s’interrompant que pour quelques soirées passées dans les salons de Mrs Evangélina Scorbitt, au somptueux hôtel de New-Park.

Un agent lui fut donc dépêché par le président de la Commission d’enquête avec ordre de l’amener.

L’agent arriva au cottage, frappa à la porte, s’introduisit dans le vestibule, fut assez mal reçu par le nègre Fire-Fire, plus mal encore par le maître de la maison.

Cependant J.-T. Maston crut devoir se rendre à l’invitation, et, quand il fut en présence des commissaires- enquêteurs, il ne dissimula pas qu’on l’ennuyait fort en interrompant ses occupations habituelles.

Une première question lui fut adressée :

Le secrétaire du Gun-Club savait-il où se trouvaient actuellement le président Barbicane et le capitaine Nicholl?

« Je le sais, répondit J.-T. Maston d’une voix ferme, mais je ne me crois point autorisé à le dire. »

Seconde question :

Ses deux collègues s’occupaient-ils des préparatifs nécessaires à cette opération du changement de l’axe terrestre?

« Cela, répondit J.-T. Maston, fait partie du secret que je suis tenu d’observer, et je refuse de répondre. »

Voudrait-il donc communiquer son travail à la Commission d’enquête, qui jugerait s’il était possible de laisser s’accomplir les projets de la Société?

« Non, certes, je ne le communiquerai pas!… Je l’anéantirais plutôt!… C’est mon droit de citoyen libre de la libre Amérique de ne communiquer à personne le résultat de mes travaux!

— Mais, si c’est votre droit, monsieur Maston, dit le président John H. Prestice d’une voix grave, comme s’il eût répondu au nom du monde entier, peut-être est-ce votre devoir de parler en présence de l’émotion générale, afin de mettre un terme à l’affolement des populations terrestres? »

J.-T. Maston ne croyait pas que ce fût son devoir. Il n’en avait qu’un, celui de se taire : il se tairait.

Malgré leur insistance, leurs supplications, malgré leurs menaces, les membres de la Commission d’enquête ne purent rien obtenir de l’homme au crochet de fer. Jamais, non! jamais on n’aurait pu croire qu’un entêtement aussi tenace se fût logé sous un crâne en gutta-percha!

J-T. Maston s’en alla donc comme il était venu, et, s’il fut félicité de sa vaillante attitude par Mrs Evangélina Scorbitt, il est inutile d’y insister.

Lorsque l’on connut le résultat de la comparution de J.-T. Maston devant les commissaires-enquêteurs, l’indignation publique prit des formes véritablement alarmantes pour la sécurité de cet artilleur à la retraite. La pression ne tarda pas à devenir telle sur les hauts représentants du gouvernement fédéral, si violente fut l’intervention des délégués européens et de l’opinion publique, que le ministre d’État, John S. Wright, dut demander à ses collègues l’autorisation d’agirmanu militari.

Un soir, le 13 mars, J.-T. Maston était dans le cabinet de Balistic-Cottage, ­ absorbé dans ses chiffres, quand le timbre du téléphone résonna fébrilement.

« Allô!… Allô!… murmura la plaque, agitée d’un tremblotement qui dénonçait une extrême inquiétude.

— Qui me parle? demanda J.-T. Maston.

— Mistress Scorbitt.

— Que veut mistress Scorbitt?

— Vous mettre sur vos gardes!… Je viens d’être informée que, ce soir même… »

La phrase n’était pas encore entrée dans les oreilles de J.- T. Maston, que la porte de Balistic-Cottage était rudement enfoncée à coups d’épaules.

Dans l’escalier qui conduisait au cabinet, extraordinaire tumulte. Une voix objurguait. D’autres voix prétendaient la réduire au silence. Puis, bruit de la chute d’un corps.

C’était le nègre Fire-Fire, qui roulait de marche en marche, après avoir en vain tenté de défendre contre les assaillants le « home » de son maître.

Un instant après, la porte du cabinet volait en éclats, et un constable apparaissait, suivi d’une escouade d’agents.

Ce constable avait ordre de pratiquer une visite domiciliaire dans le cottage, de s’emparer des papiers de J.-T. Maston, et de s’assurer de sa personne.

Le bouillant secrétaire du Gun-Club saisit un revolver, et menaça l’escouade d’une sextuple décharge.

En un instant, grâce au nombre, il était désarmé, et main basse fut faite sur les papiers, couverts de formules et de chiffres, qui encombraient sa table.

Soudain, s’échappant par un écart brusque, J.-T. Maston parvint à s’emparer d’un carnet, qui, vraisemblablement, renfermait l’ensemble de ses calculs.

Les agents s’élancèrent pour le lui arracher ­ avec la vie, s’il le fallait…

Mais, prestement, J..T. Maston put l’ouvrir, en déchirer la dernière page, et, plus prestement encore, avaler cette page comme une simple pilule.

« Maintenant, venez la prendre! » s’écria-t-il du ton de Léonidas aux Thermopyles.

Une heure après, J.-T. Maston était incarcéré dans la prison de Baltimore.

Et c’était sans doute ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car la population se fût portée sur sa personne à des excès ­ regrettables pour lui ­ que la police eût été impuissante à prévenir.

Le carnet, saisi par les soins de la police de Baltimore, se composait d’une trentaine de pages, zébrées de formules, d’équations, finalement de nombres constituant l’ensemble des calculs de J.-T. Maston. C’était là un travail de haute mécanique, qui ne pouvait être apprécié que par des mathématiciens. Là figurait même l’équation des forces vives

V2– V0= 2gr2(1/r – 1/r0)

qui se trouvait précisément dans le problème de la Terre à la Lune, où elle contenait, en outre les expressions relatives à l’attraction lunaire.

En somme, le vulgaire n’eût absolument rien compris à ce travail. Aussi parut-il convenable de lui en faire connaître les données et les résultats, dont le monde entier s’inquiétait si vivement depuis quelques semaines.

Et c’est ce qui fut livré à la publicité des journaux, dès que les savants de la Commission d’enquête eurent pris connaissance des formules du célèbre calculateur… C’est ce que toutes les feuilles publiques, sans distinction de parti, portèrent à la connaissance des populations.

Et d’abord, pas de discussion possible sur le travail de J.- T. Maston. Problème correctement énoncé, problème à demi résolu, dit-on, et, celui-ci l’était remarquablement. D’ailleurs, les calculs avaient été faits avec trop de précision pour que la Commission d’enquête eût songé à mettre en doute leur exactitude et leurs conséquences. Si l’opération était menée jusqu’au bout, l’axe terrestre serait immanquablement modifié, et les catastrophes prévues s’accompliraient dans toute leur plénitude.

Note rédigée par les soins de la Commission d’enquête de Baltimore, pour être communiquée aux journaux, revues et magazines des deux mondes.

« L’effet, poursuivi par le Conseil d’administration de laNorth Polar Practical Association, et qui a pour but de substituer un nouvel axe de rotation à l’ancien axe, est obtenu au moyen du recul d’un engin fixé en un point déterminé de la Terre. Si l’âme de cet engin est irrésistiblement soudée au sol, il n’est pas douteux qu’il communiquera son recul à la masse de toute notre planète.

« L’engin, adopté par les ingénieurs de la Société, n’est autre qu’un canon monstre, dont l’effet serait nul si l’on tirait verticalement. Pour produire l’effet maximum, il faut le braquer horizontalement vers le nord ou vers le sud, et c’est cette dernière direction qui a été choisie par Barbicane and Co. En ces conditions, le recul produit un choc à la Terre vers le nord ­ choc assimilable à celui d’une bille prise très fin. »

En vérité, c’est bien ce qu’avait pressenti ce perspicace Alcide Pierdeux.

« Dès que le coup est tiré, le centre de la Terre se déplace suivant une direction parallèle à celle du choc, ce qui pourra changer le plan de l’orbite et par conséquent la durée de l’année, mais dans une mesure si faible qu’elle doit être considérée comme absolument négligeable. En même temps, la Terre prend un mouvement de rotation autour d’un axe situé dans le plan des l’Équateur, et sa rotation s’accomplirait indéfiniment sur ce nouvel axe, si le mouvement diurne n’eût pas existé antérieurement au choc.

« Or, ce mouvement, il existe autour de la ligne des Pôles, et, en se combinant avec la rotation accessoire produite par le recul, il donne naissance à un nouvel axe, dont le Pôle s’écarte de l’ancien d’une quantité x. En outre, si le coup est tiré au moment où le point vernal ­ l’une des deux intersections de l’Équateur et de l’écliptique ­ est au nadir du point de tir, et si le recul est assez fort pour déplacer l’ancien Pôle de 23°28’, le nouvel axe terrestre devient perpendiculaire au plan de son orbite ­ ainsi que cela a lieu à peu près pour la planète Jupiter.

« On sait quelles seraient les conséquences de cette perpendicularité, que le président Barbicane a cru devoir indiquer dans la séance du 22 décembre.

« Mais, étant donnée la masse de la Terre et la quantité de mouvement qu’elle possède, peut-on concevoir une bouche à feu telle que son recul soit capable de produire une modification dans l’emplacement du Pôle actuel, et surtout d’une valeur de 23°28’?

« Oui, si un canon ou une série de canons sont construits avec les dimensions exigées par les lois de la mécanique, ou, à défaut de ces dimensions, si les inventeurs sont en possession d’un explosif d’une puissance assez considérable pour qu’il imprime au projectile la vitesse nécessitée pour un tel déplacement.

« Or, en prenant pour type le canon de vingt-sept centimètres de la marine française (modèle 1875), qui lance un projectile de cent quatre-vingts kilogrammes avec une vitesse de cinq cents mètres par seconde, en donnant à cette bouche à feu des dimensions cent fois plus grandes, c’est-à- dire un million de fois en volume, elle lancerait un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes. Si, en outre, la poudre avait une vitesse suffisante pour imprimer au projectile une vitesse cinq mille six cents fois plus forte qu’avec la vieille poudre à canon, le résultat cherché serait obtenu. En effet, avec une vitesse de deux mille huit cents kilomètres par seconde, [Note 17: Vitesse qui suffirait pour aller en une seconde de Paris à Pétersbourg.] il n’y a pas à craindre que le choc du projectile, rencontrant de nouveau la Terre, remette les choses dans l’état initial.

« Eh bien, par malheur pour la sécurité terrestre, si extraordinaire que cela paraisse, J.-T. Maston et ses collègues ont précisément en leur possession cet explosif d’une puissance presque infinie, et dont la poudre, employée pour lancer le boulet de la Columbiad vers la Lune, ne saurait donner une idée. C’est le capitaine Nicholl qui l’a découvert. Quelles sont les substances qui entrent dans sa composition, on n’en trouve qu’imparfaitement trace dans le carnet de J.-T. Maston, et il se borne à signaler cet explosif sous le nom de « méli-mélonite. »

« Tout ce qu’on sait, c’est qu’elle est formée par la réaction d’un méli-mélo de substances organiques et d’acide azotique. Un certain nombre de radicaux monoatomiques se substituent au même nombre d’atomes d’hydrogène, et on obtient une poudre qui, comme le fulmi-coton, est formée par la combinaison et non par le simple mélange des principes comburants et combustibles.

« En somme, quel que soit cet explosif, avec la puissance qu’il possède, plus que suffisante pour rejeter un projectile pesant cent quatre-vingt mille tonnes hors de l’attraction terrestre, il est évident que le recul qu’il imprimera au canon produira les effets suivants : changement de l’axe, déplacement du Pôle de 23°28’, perpendicularité du nouvel axe sur le plan de l’écliptique. De là, toutes les catastrophes si justement redoutées par les habitants de la Terre.

« Cependant, une chance reste à l’humanité d’échapper aux conséquences d’une opération qui doit provoquer de telles modifications dans les conditions géographiques et climatologiques du globe terrestre.

« Est-il possible de fabriquer un canon de dimensions telles qu’il soit un million de fois en volume ce qu’est le canon de vingt-sept centimètres? Quels que soient les progrès de l’industrie métallurgique, qui construit des ponts de la Tay et du Forth, des viaducs de Garabit et des tours Eiffel, est-il admissible que des ingénieurs puissent produire cet engin gigantesque, sans parler du projectile de cent quatre-vingt mille tonnes qui devra être lancé dans l’espace?

« Il est permis d’en douter. C’est là, évidemment, une des raisons pour lesquelles la tentative de Barbicane and Co. a bien des raisons de ne point réussir. Mais elle laisse encore le champ ouvert à nombre d’éventualités particulièrement inquiétantes, puisqu’il semble que la nouvelle Société s’est déjà mise à l’oeuvre.

« Qu’on le sache bien, lesdits Barbicane et Nicholl ont quitté Baltimore et l’Amérique. Ils sont partis depuis plus de deux mois. Où sont-ils allés?… Très certainement, en cet endroit inconnu du globe, où tout doit être disposé pour tenter leur opération.

« Or, quel est cet endroit? On l’ignore, et, par conséquent, il est impossible de se mettre à la poursuite des audacieux « malfaiteurs » (sic), qui prétendent bouleverser le monde sous prétexte d’exploiter à leur profit des houillères nouvelles.

« Évidemment, que ce lieu fût indiqué sur le carnet de J.- T. Maston, à la dernière page qui résumait ses travaux, ce n’est que trop certain. Mais cette dernière page a été déchiré sous la dent du complice d’Impey Barbicane, et ce complice, incarcéré maintenant dans la prison de Baltimore, se refuse absolument à parler.

« Telle est donc la situation. Si le président Barbicane parvient à fabriquer son canon monstre et son projectile, en un mot, si son opération est faite dans les conditions sus- énoncées, il modifiera l’ancien axe, et c’est dans six mois que la Terre sera soumise aux conséquences de cette « impardonnable tentative » (sic).

« En effet, une date a été choisie pour que le tir donne son plein et entier effort, date à laquelle le choc, imprimé à l’ellipsoïde terrestre, produira son maximum d’intensité.

« C’est le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien du lieu x.

« Ces circonstances étant connues : 1° que le tir s’opérera avec un canon un million de fois gros comme le canon de vingt-sept; 2° que ce canon sera chargé d’un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes; 3° que ce projectile sera animé d’une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres; 4° que le coup sera tiré le 22 septembre, douze heures après le passage du Soleil au méridien du lieu; ­ peut- on déduire de ces circonstances quel est le lieu x où se fera l’opération?

« Évidemment non! ont répondu les commissaires- enquêteurs.

« Effectivement, rien ne peut permettre de calculer quel sera le point x, puisque, dans le travail de J. T. Maston, rien n’indique en quel endroit du globe passera le nouvel axe, en d’autres termes, en quel endroit seront situés les nouveaux Pôles de la Terre. À 23°28’ de l’ancien, soit! Mais sur quel méridien, c’est ce qu’il est absolument impossible d’établir.

« Donc, impossible de reconnaître quels seront les territoires abaissés ou surélevés, par suite de la dénivellation des océans, quels seront les continents transformés en mers et les mers transformés en continents.

« Et cependant, cette dénivellation sera très considérable, à s’en rapporter aux calculs de J.-T. Maston. Après le choc, la surface de la mer prendra la forme d’un ellipsoïde de révolution autour du nouvel axe polaire, et le niveau de la couche liquide changera sur presque tous les points du globe.

« En effet, l’intersection du niveau de la mer ancien et du niveau de la mer nouveau ­ deux surfaces de révolution égales dont les axes se rencontrent ­ se composera de deux courbes planes, dont les deux plans passeront par une perpendiculaire au plan des deux axes polaires, et respectivement par les deux bissectrices de l’angle des deux axes polaires. (Texte même relevé sur le carnet du calculateur.)

« Il suit de là que les maxima de dénivellation peuvent atteindre une surélévation ou un abaissement de 8415 mètres par rapport au niveau ancien, et qu’en certains points du globe, divers territoires seront abaissés ou surélevés de cette quantité par rapport au nouveau. Cette quantité diminuera graduellement jusqu’aux lignes de démarcation partageant le globe en quatre segments, sur la limite desquels la dénivellation deviendra nulle.

« Il est même à remarquer que l’ancien Pôle sera lui- même immergé sous plus de 3000 mètres d’eau, puisqu’il se trouve à une moindre distance du centre de la Terre par suite de l’aplatissement du sphéroïde. Donc, le domaine acquis par laNorth Polar Practical Associationdevrait être noyé et par conséquent inexploitable. Mais le cas a été prévu par Barbicane and Co. et des considérations géographiques, déduites des dernières découvertes, permettent de conclure à l’existence, au Pôle arctique, d’un plateau dont l’altitude est supérieure à 3000 mètres.

« Quant aux points du globe où la dénivellation atteindra 8415 mètres, et par conséquent, aux territoires qui en subiront les désastreuses conséquences, il ne faut pas prétendre à les déterminer. Les calculateurs les plus ingénieux n’y parviendraient pas. Il y a, dans cette équation, une inconnue que nulle formule ne peut dégager. C’est la situation précise du point x où se produira le tir, et, par suite, le choc… Or, cet x, est le secret des promoteurs de cette déplorable affaire.

« Donc, pour résumer, les habitants de la Terre, sous n’importe quelle latitude qu’ils vivent, sont directement intéressés à connaître ce secret, puisqu’ils sont directement menacés par les agissements de Barbicane and Co.

« Aussi avis est-il donné aux habitants de l’Europe, de l’Afrique, de l’Asie, de l’Amérique, de l’Australasie et de l’Océanie, de veiller à tous travaux de balistique, tels que fonte de canons, fabrication de poudres ou de projectiles, qui pourraient être entrepris sur leur territoire, d’observer également la présence de tout étranger dont l’arrivée paraîtrait suspecte et d’en avertir aussitôt les membres de la Commission d’enquête, à Baltimore, Maryland, USA.

« Fasse le ciel que cette révélation arrive avant le 22 septembre de la présente année, qui menace de troubler l’ordre établi dans le système terrestre. »

Ainsi, après le canon employé pour lancer un projectile de la Terre à la Lune, le canon employé pour modifier l’axe terrestre! Le canon! Toujours le canon! Mais ils n’ont donc pas autre chose en tête, ces artilleurs du Gun Club! Ils sont donc pris de la folie du « canonisme intensif! » Ils font donc du canon l’ultima ratio en ce monde! Ce brutal engin est-il donc le souverain de l’univers? De même que le droit canon règle la théologie, le roi canon est-il le suprême régulateur des lois industrielles et cosmologiques?

Oui! Il faut bien l’avouer, le canon, c’était l’engin qui devait s’imposer à l’esprit du président Barbicane et de ses collègues. Ce n’est pas impunément qu’on a consacré toute sa vie à la balistique. Après la Columbiad de la Floride, ils devaient en arriver au canon monstre de… du lieu x. Et ne les entend-on pas déjà crier d’une voix retentissante :

« Pointez sur la Lune!… Première pièce… Feu!

— Changez l’axe de la Terre… Deuxième pièce… Feu! »

En attendant ce commandement que l’univers avait si bonne envie de leur lancer :

« À Charenton!… Troisième pièce… Feu!… »

En vérité, leur opération justifiait bien le titre de cet ouvrage. N’est-il pas plus exactement intituléSans dessus dessousqueSens dessus dessous, puisque il n’y aurait plus ni « dessous » ni « dessus » et que, suivant l’expression d’Alcide Pierdeux, il s’ensuivrait « un chambardement général! »

Quoi qu’il en fût, la publication de la note rédigée par la Commission d’enquête produisit un effet dont rien ne saurait donner l’idée. Il faut en convenir, ce qu’elle disait n’était pas fait pour rassurer. Des calculs de J.-T. Maston, il résultait que le problème de mécanique avait été résolu dans toutes ses données. L’opération, tentée par le président Barbicane et par le capitaine Nicholl ­ cela n’était que trop clair ­ allait introduire une modification des plus regrettables dans le mouvement de rotation diurne. Un nouvel axe serait substitué à l’ancien… Et l’on sait quelles devaient être les conséquences de cette substitution.

L’oeuvre de Barbicane and Co. fut donc définitivement jugée, maudite, dénoncée à la réprobation générale. Dans l’ancien comme dans le nouveau continent, les membres du conseil d’administration de laNorth Polar Practical Associationn’eurent plus que des adversaires. S’il leur restait quelques partisans parmi les cerveaux brûlés des États-Unis, ils étaient rares.

Vraiment, au point de vue de leur sécurité personnelle, le président Barbicane et le capitaine Nicholl avaient sagement fait de quitter Baltimore et l’Amérique. On est fondé à croire qu’il leur serait arrivé malheur. Ce n’est pas impunément que l’on peut menacer en masse quatorze cents millions d’habitants, bouleverser leurs habitudes par un changement apporté aux conditions d’habitabilité de la Terre, et les inquiéter dans leur existence même, en provoquant une catastrophe universelle.

Maintenant, comment les deux collègues du Gun-club avaient-ils disparu sans laisser aucune trace? Comment le matériel et le personnel, nécessités par une telle opération, avaient-ils pu partir sans que l’on s’en fût aperçu? Des centaines de wagons, si c’était par railway, des centaines de navires, si c’était par mer, n’auraient pas suffi à transporter les chargements de métal, de charbon et de méli-mélonite. Il était tout à fait incompréhensible que ce départ eût pu avoir lieu incognito. Cela était néanmoins. En outre, après sérieuse enquête, on reconnut qu’aucune commande n’avait été envoyée ni aux usines métallurgiques, ni aux fabriques de produits chimiques des deux Mondes. Que ce fût inexplicable, soit! Cela s’expliquerait dans l’avenir… s’il y avait un avenir!

Toutefois, si le président Barbicane et le capitaine Nicholl, mystérieusement disparus, étaient à l’abri d’un danger immédiat, leur collègue J.-T. Maston, congrûment mis sous clef, pouvait tout craindre des représailles publiques. Bah! il ne s’en préoccupait guère! Quoi admirable têtu que ce calculateur! Il était de fer, comme son avant-bras. Rien ne le ferait céder.

Du fond de la cellule qu’il occupait à la prison de Baltimore, le secrétaire du Gun-Club s’absorbait de plus en plus dans la contemplation lointaine des collègues qu’il n’avait pu suivre. Il évoquait la vision du président Barbicane et du capitaine Nicholl, préparant leur opération gigantesque en ce point inconnu du globe, où nul n’irait les troubler. Il les voyait fabriquant leur énorme engin, combinant leur méli- mélonite, fondant le projectile que le Soleil compterait bientôt au nombre de ses petites planètes. Ce nouvel astre porterait le nom charmant de Scorbetta, témoignage de galanterie et d’estime envers la riche capitaliste de New-Park. Et J.-T. Maston supputait les jours, trop courts à son gré, qui le rapprochaient de la date fixée pour le tir.

On était déjà au commencement d’avril. Dans deux mois et demi, l’astre du jour, après s’être arrêté au solstice sur le Tropique du Cancer, rétrograderait vers le Tropique du Capricorne. Trois mois plus tard, il traverserait la ligne équatoriale à l’équinoxe d’automne. Et alors, ce serait fini de ces saisons qui, depuis des millions de siècles, alternaient si régulièrement et si « bêtement » au cours de chaque année terrestre. Pour la dernière fois, en l’an 189–, le sphéroïde aurait été soumis à cette inégalité des jours et des nuits. Il n’y aurait plus qu’un même nombre d’heures entre le lever et le coucher du Soleil sur n’importe quel horizon du globe.

En vérité, c’était là une oeuvre magnifique, surhumaine, divine. J.-T. Maston en oubliait le domaine arctique et l’exploitation des houillères de l’ancien Pôle, pour ne voir que les conséquences cosmographiques de l’opération. Le but principal de la nouvelle Société s’effaçait au milieu des transformations qui allaient changer la face du monde.

Mais voilà! le monde ne voulait pas changer de face. N’était-elle pas toujours jeune, celle que Dieu lui avait donnée aux premières heures de la création!

Quant à J.-T. Maston, seul et sans défense au fond de sa cellule, il ne cessait de résister à toutes les pressions qu’on tentait d’exercer sur lui. Les membres de la Commission d’enquête venaient journellement le visiter; ils n’en pouvaient rien obtenir. C’est alors que John H. Prestice eut l’idée d’utiliser une influence qui réussirait peut-être mieux que la leur ­ celle de Mrs Evangélina Scorbitt. Personne n’ignorait de quel dévouement cette respectable veuve était capable, quand il s’agissait des responsabilités de J.-T. Maston, et quel intérêt sans bornes elle portait au célèbre calculateur.

Donc, après délibération des commissaires, Mrs Evangélina Scorbitt fut autorisée à venir voir le prisonnier autant qu’elle le voudrait. N’était-elle pas, elle-même, aussi menacée que les autres habitants du globe par le recul du canon monstre? Est-ce que son hôtel de New-Park serait plus épargné dans la catastrophe finale que la hutte du plus humble coureur des bois ou le wigwam de l’Indien des Prairies? Est-ce qu’il n’y allait pas de son existence comme de celle du dernier des Samoyèdes ou du plus obscur insulaire du Pacifique? Voilà ce que le président de la Commission lui fit comprendre, voilà pourquoi elle fut priée d’user de son influence sur l’esprit de J.-T. Maston.

Si celui-ci se décidait enfin à parler, s’il voulait dire en quel endroit le président Barbicane et le capitaine Nicholl ­ et très certainement aussi le nombreux personnel qu’ils avaient dû s’adjoindre ­ étaient occupés à leurs préparatifs, il serait encore temps d’aller à leur recherche, de retrouver leurs traces, de mettre fin aux affres, transes et épouvantes de l’humanité.

Mrs Evangélina Scorbitt eut donc accès dans la prison. Ce qu’elle désirait par-dessus tout, c’était revoir J.-T. Maston, arraché par des mains policières au bien-être de son cottage.

Mais c’était bien mal la connaître, l’énergique Evangélina, que de la croire esclave des faiblesses humaines! Et, le 9 avril, si quelque oreille indiscrète se fût collée à la porte de la cellule, la première fois que Mrs Scorbitt y pénétra, voici ce que cette oreille aurait entendu ­ non sans quelque surprise :

« Enfin, cher Maston, je vous revois!

— Vous, mistress Scorbitt?

— Oui, mon ami, après quatre semaines, quatre longues semaines de séparation…

— Exactement vingt-huit jours, cinq heures et quarante-cinq minutes, répondit J.-T. Maston, après avoir consulté sa montre.

— Enfin nous sommes réunis!…

— Mais comment vous ont-ils laissé pénétrer jusqu’à moi, chère mistress Scorbitt?

— À la condition d’user de l’influence due à une affection sans bornes sur celui qui en est l’objet!

— Quoi!… Evangélina! s’écria J.-T. Maston. Vous auriez consenti à me donner de tels conseils!… Vous avez eu la pensée que je pourrais trahir nos collègues!…

— Moi? cher Maston!… M’appréciez-vous donc si mal!… Moi!… vous prier de sacrifier votre sécurité à votre honneur!… Moi?… vous pousser à un acte, qui serait la honte d’une vie consacrée tout entière aux plus hautes spéculations de la mécanique transcendante!

— À la bonne heure, mistress Scorbitt! Je retrouve bien en vous la généreuse actionnaire de notre Société! Non!… je n’ai jamais douté de votre grand coeur!

— Merci, cher Maston!

— Quant à moi, divulguer notre oeuvre, révéler en quel point du globe va s’accomplir notre tir prodigieux, vendre pour ainsi dire ce secret que j’ai pu heureusement cacher au plus profond de moi-même, permettre à ces barbares de se lancer à la poursuite de nos amis, d’interrompre des travaux qui feront notre profit et notre gloire!… Plutôt mourir!

— Sublime Maston! » répondit Mrs Evangélina Scorbitt.

En vérité, ces deux êtres, si étroitement unis par le même enthousiasme ­ et aussi insensés l’un que l’autre, d’ailleurs ­ étaient bien faits pour se comprendre.

« Non! jamais ils ne sauront le nom du pays que mes calculs ont désigné et dont la célébrité va devenir immortelle! ajouta J.-T. Maston. Qu’ils me tuent, s’ils le veulent, mais ils ne m’arracheront pas mon secret!

— Et qu’ils me tuent avec vous! s’écria Mrs Evangélina Scorbitt. Moi aussi, je serai muette…

— Heureusement, chère Evangélina, ils ignorent que vous le possédez, ce secret!

— Croyez-vous donc, cher Maston, que je serais capable de le livrer, parce que je ne suis qu’une femme! Trahir nos collègues et vous!… Non, mon ami, non! Que ces Philistins soulèvent contre vous la population des villes et des campagnes, que le monde entier pénètre par la porte de cette cellule pour vous en arracher, eh bien! je serai là, et nous aurons au moins cette consolation de mourir ensemble… »

Et, si ce peut jamais être une consolation, J.-T. Maston pouvait-il en rêver une plus douce que de mourir dans les bras de Mrs Evangélina Scorbitt!

Ainsi finissait la conversation toutes les fois que l’excellente dame venait visiter le prisonnier.

Et, lorsque les commissaires-enquêteurs l’interrogeaient sur le résultat de ses entrevues :

« Rien encore! disait-elle. Peut-être avec du temps obtiendrai-je enfin… »

Ô astuce de femme!

Avec du temps! disait-elle. Mais, ce temps, il marchait à grands pas. Les semaines s’écoulaient comme des jours, les jours comme des heures, les heures comme des minutes.

On était en mai déjà. Mrs Evangélina Scorbitt n’avait rien obtenu de J.-T. Maston, et là où cette femme si influente avait échoué, nul autre ne pouvait avoir l’espoir de réussir. Faudrait-il donc se résigner à attendre le coup terrible, sans qu’il se présentât une chance de l’empêcher?

Eh bien, non! En pareille occurrence, la résignation est inacceptable! Aussi les délégués des Puissances européennes devinrent-ils plus obsédants que jamais. Il y eut lutte de tous les instants entre eux et les membres de la Commission d’enquête, lesquels furent directement pris à partie. Jusqu’au flegmatique Jacques Jansen, qui, en dépit de sa placidité hollandaise, accablait les commissaires de ses récriminations quotidiennes. Le colonel Boris Karkof eut même un duel avec le secrétaire de ladite commission ­ duel dans lequel il ne blessa que légèrement son adversaire. Quant au major Donellan, s’il ne se battit ni à l’arme à feu ni à l’arme blanche, ­ ce qui est contraire aux usages britanniques ­ du moins, assisté de son secrétaire Dean Toodrink, échangea-t-il quelques douzaines de coups de poing dans une boxe en règle avec William S. Forster, le flegmatique consignataire de morues, l’homme de paille de laNorth Polar Practical Association, lequel, d’ailleurs, ne savait rien de l’affaire.

En réalité, le monde entier se conjurait pour rendre les Américains des États-Unis responsables des actes de l’un de leurs plus glorieux enfants, Impey Barbicane. On ne parlait rien moins que de retirer les ambassadeurs et les ministres plénipotentiaires accrédités près cet imprudent gouvernement de Washington et de lui déclarer la guerre.

Pauvres États-Unis! Ils n’eussent pas mieux demandé que de mettre la main sur Barbicane and Co. En vain répondaient- ils que les Puissances de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique et de l’Océanie avaient carte blanche pour l’arrêter partout où il se trouverait, on ne les écoutait même pas. Et jusqu’alors, impossible de découvrir en quel lieu le président et son collègue s’occupaient à préparer leur abominable opération.

À quoi, les Puissances étrangères répondaient :

« Vous avez J.-T. Maston, leur complice! Or, J.-T. Maston sait à quoi s’en tenir sur le compte de Barbicane. Donc, faites parler J.-T. Maston. »

Faire parler J.-T. Maston! Autant eût valu arracher une parole de la bouche d’Harpocrate, dieu du silence, ou au sourd-muet en chef de l’Institut de New-York.

Et alors, l’exaspération croissant avec l’inquiétude universelle, quelques esprits pratiques rappelèrent que la torture du moyen âge avait du bon, les brodequins du maître- tourmenteur juré, le tenaillement aux mamelles, le plomb fondu, si souverain pour délier les langues les plus rebelles, l’huile bouillante, le chevalet, la question par l’eau, l’estrapade, etc. Pourquoi ne pas se servir de ces moyens que la justice d’autrefois n’hésitait pas à employer dans des circonstances infiniment moins graves, et pour des cas particuliers qui n’intéressaient que fort indirectement les masses?

Mais, il faut bien le reconnaître, ces moyens que justifiaient les moeurs d’autrefois, ne pouvaient plus être employés à la fin d’un siècle de douceur et de tolérance, ­ d’un siècle aussi empreint d’humanité que ce XIXème, caractérisé par l’invention du fusil à répétition, des balles de sept millimètres et des trajectoires d’une tension invraisemblable, ­ d’un siècle qui admet dans les relations internationales l’emploi des obus à la mélinite, à la roburite, à la bellite, à la panclastite, à la méganite et autres substances en ite, qui ne sont rien, il est vrai, auprès de la méli-mélonite.

J.-T. Maston n’avait donc point à redouter d’être soumis à la question ordinaire ou extraordinaire. Tout ce qu’on pouvait espérer, c’est que, comprenant enfin quelle était sa responsabilité, il se déciderait peut-être à parler, ou s’il s’y refusait, que le hasard parlerait pour lui.

Le temps marchait, cependant, et très probablement aussi, marchaient les travaux que le président Barbicane et le capitaine Nicholl accomplissaient dans des conditions si surprenantes ­ on ne savait où.

Pourtant, comment se faisait-il qu’une opération, qui exigeait l’établissement d’une usine considérable, la création de hauts fourneaux capables de fondre un engin un million de fois gros comme le canon de vingt-sept de la marine, et un projectile pesant 180 000 tonnes, qui nécessitait l’embauchage de plusieurs milliers d’ouvriers, leur transport, leur aménagement, oui! comment se faisait-il qu’une telle opération eût pu être soustraite à l’attention des intéressés? En quelle partie de l’Ancien ou du Nouveau Continent, Barbicane and Co. s’était-il si secrètement installé que l’éveil n’eût jamais été donné aux peuplades voisines? Était-ce dans une île abandonnée du Pacifique ou de l’océan Indien? Mais il n’y a plus d’îles désertes de nos jours : les Anglais ont tout pris. À moins que la nouvelle Société n’en eût découvert une tout exprès? Quant à penser que ce fût en un point des régions arctiques ou antarctiques qu’elle eût établi des usines, non! cela eût été anormal. N’était-ce pas précisément parce qu’on ne peut atteindre ces hautes latitudes que laNorth Polar Practical Associationtentait de les déplacer?

D’ailleurs, chercher le président Barbicane et le capitaine Nicholl à travers ces continents ou ces îles, ne fût-ce que dans leurs parties relativement abordables, c’eût été perdre son temps. Le carnet, saisi chez le secrétaire du Gun-Club ne mentionnait-il pas que le tir devait effectuer à peu près sur l’Équateur? Or, là se trouvent des régions habitables, sinon habitées par des hommes civilisés. Si donc c’était aux environs de la ligne équinoxiale que les expérimentateurs avaient dû s’établir, ce ne pouvait être ni en Amérique, dans toute l’étendue du Pérou et du Brésil, ni dans les îles de la Sonde, Sumatra, Bornéo, ni dans les îles de la mer des Célèbes, ni dans la Nouvelle-Guinée, où pareille opération n’eût pu être conduite sans que les populations en eussent été informées. Très vraisemblablement aussi, elle n’aurait pu être tenue secrète dans tout le centre de l’Afrique, à travers la région des grands lacs, traversée par l’Équateur. Restaient, il est vrai, les Maldives dans la mer des Indes, les îles de l’Amirauté, Gilbert, Christmas, Galapagos dans le Pacifique, San Pedro dans l’Atlantique. Mais les informations, prises en ces divers lieux, n’avaient donné aucun résultat. Aussi en était-on réduit à de vagues conjectures, peu faites pour calmer les transes universelles.

Et que pensait de tout cela Alcide Pierdeux? Plus « sulfurique » que jamais, il ne cessait de rêver aux diverses conséquences de ce problème. Que le capitaine Nicholl eût inventé un explosif d’une telle puissance, qu’il eût trouvé cette méli-mélonite, d’une expansion trois ou quatre mille fois plus grande que celle des plus violents explosifs de guerre, et cinq mille six cents fois plus forte que cette bonne vieille poudre à canon de nos ancêtres, c’était déjà fort étonnant, « et même fort détonnant! » disait-il, mais enfin ce n’était pas impossible. On ne sait guère ce que réserve l’avenir en ce genre de progrès, qui permettra de démolir les armées à n’importe quelles distances. En tout cas, le redressement de l’axe terrestre produit par le recul d’une bouche à feu, ce n’était pas non plus pour surprendre l’ingénieur français. Aussi, s’adressant in petto au promoteur de l’affaire :

« Il est bien évident, président Barbicane, disait-il, que, journellement, la Terre attrape le contrecoup de tous les chocs qui se produisent à sa surface. Il est certain que, lorsque des centaines de mille hommes s’amusent à s’envoyer des milliers de projectiles pesant quelques kilogrammes, ou des millions de projectiles pesant quelques grammes, et même, simplement, quand je marche ou quand je saute, ou quand j’allonge le bras, ou lorsque un globule sanguin se balade dans mes veines, cela agit sur la masse de notre sphéroïde. Donc, la grande machine est de nature à produire la secousse demandée. Mais, nom d’une intégrale! cette secousse sera-t-elle suffisante pour faire basculer la Terre? Eh! c’est ce que les équations de cet animal de J.-T. Maston « démonstrandent » péremptoirement, il faut bien le reconnaître! »

En effet, Alcide Pierdeux ne pouvait qu’admirer les ingénieux calculs du secrétaire du Gun-Club, communiqués par les membres de la Commission d’enquête à ceux des savants qui étaient en état de les comprendre. Et Alcide Pierdeux, qui lisait l’algèbre comme on lit un journal, trouvait à cette lecture un charme inexprimable.

Mais, si le chambardement avait lieu, que de catastrophes accumulées à la surface du sphéroïde! Que de cataclysmes, cités renversées, montagnes ébranlées, habitants détruits par millions, masses liquides projetées hors de leur lit et provoquant d’épouvantables sinistres!

Ce serait comme un tremblement de terre d’une incomparable violence.

« Si encore, grommelait Alcide Pierdeux, si encore la sacrée poudre du capitaine Nicholl était moins forte, on pourrait espérer que le projectile viendrait de nouveau choquer la Terre, soit en avant du point de tir, soit même en arrière, après avoir fait le tour du globe. Et alors, tout serait remis en place au bout d’un temps relativement court ­ non sans avoir provoqué quelques grands désastres cependant. Mais va te faire lanlaire! Grâce à leur méli-mélonite, le boulet décrira une demi branche d’hyperbole, et il ne viendra plus demander pardon à la Terre de l’avoir dérangée, en la remettant en place! »

Et Alcide Pierdeux gesticulait comme un appareil sémaphorique, au risque de tout briser dans un rayon de deux mètres.

Puis, il se répétait :

« Si, au moins, le lieu de tir était connu, j’aurais vite fait d’établir sur quels grands cercles terrestres la dénivellation serait nulle, et aussi, les points où elle atteindrait son maximum. On pourrait prévenir les gens de déménager à temps, avant que leurs maisons ou leurs villes ne leur fussent tombées sur la caboche. Mais comment le savoir? »

Après quoi, arrondissant sa main au-dessus des rares cheveux qui lui garnissaient le crâne :

« Eh! j’y pense, ajoutait-il, les conséquences de la secousse peuvent être plus compliquées qu’on ne l’imagine. Pourquoi les volcans ne profiteraient-ils pas de l’occasion pour se livrer à des éruptions échevelées, pour vomir, comme un passager qui a le mal de mer, les matières déplacées dans leurs entrailles? Pourquoi une partie des océans surélevés ne se précipiterait-elle pas dans leurs cratères? Le diable m’emporte! il peut survenir des explosions qui feront sauter la machine tellurienne! Ah! ce satané Maston, qui s’obstine dans son mutisme! Le voyez-vous, jonglant avec notre boule et faisant des effets de finesse sur le billard de l’Univers! »

Ainsi raisonnait Alcide Pierdeux. Bientôt, ces effrayantes hypothèses furent reprises et discutées par les journaux des deux Mondes. Auprès du bouleversement qui résulterait de l’opération de Barbicane and Co., qu’étaient ces trombes, ces raz de marée, ces déluges, qui, de loin en loin, dévastent quelque étroite portion de la Terre? De telles catastrophes ne sont que partielles! Quelques milliers d’habitants disparaissent, et c’est à peine si les innombrables survivants se sentent troublés dans leur quiétude! Aussi, à mesure que s’approchait la date fatale, l’épouvante gagnait-elle les plus braves. Les prédicateurs avaient beau jeu pour prédire la fin du monde. On se serait cru à cette effrayante période de l’an 1000, alors que les vivants s’imaginèrent qu’ils allaient être précipités dans l’empire des morts.

Que l’on se souvienne de ce qui s’était passé à cette époque. D’après un passage de l’Apocalypse, les populations furent fondées à croire que le jour du jugement dernier était proche. Elles attendaient les signes de colère, prédits par l’Écriture. Le fils de perdition, l’Antéchrist, allait se révéler.

« Dans la dernière année du Xèmesiècle, raconte H. Martin, tout était interrompu, plaisirs, affaires, intérêts, tout, quasi jusqu’aux travaux de la campagne. Pourquoi, se disait on, songer à un avenir qui ne sera pas? Songeons à l’éternité qui commence demain! On se contentait de pourvoir aux besoins les plus immédiats; on léguait ses terres, ses châteaux aux monastères pour s’acquérir des protecteurs dans ce royaume des cieux où on allait entrer. Beaucoup de chartes de donations aux églises débutent par ces mots : « La fin du monde approchant, et sa ruine étant imminente… » Quand vint le terme fatal, les populations s’entassèrent incessamment dans les basiliques, dans les chapelles, dans les édifices consacrés à Dieu, et attendirent, transies d’angoisses, que les sept trompettes des sept anges du jugement retentissent du haut du ciel. »

On le sait, le premier jour de l’an 1000 s’acheva, sans que les lois de la nature eussent été aucunement troublées. Mais, cette fois, il ne s’agissait pas d’un bouleversement basé sur des textes d’une obscurité toute biblique. Il s’agissait d’une modification apportée à l’équilibre de la Terre, reposant sur des calculs indiscutés, indiscutables, et d’une tentative que les progrès des sciences balistiques et mécaniques rendaient absolument réalisables. Cette fois, ce ne serait pas la mer qui rendrait ses morts, ce seraient les vivants qu’elle engloutirait par millions au fond de ses nouveaux abîmes.

Il résulta de là, que, tout en tenant compte des changements produits dans les esprits par l’influence des idées modernes, l’épouvante n’en fut pas moins poussée à ce point, que nombre des pratiques de l’an 1000 se reproduisirent avec le même affolement. Jamais on ne fit avec un tel empressement ses préparatifs de départ pour un monde meilleur! Jamais kyrielles de péchés ne se dévidèrent dans les confessionnaux avec une telle abondance! Jamais tant d’absolutions ne furent octroyées aux moribonds qui se repentaient in extremis! Il fut même question de demander une absolution générale qu’un bref du pape aurait accordée à tous les hommes de bonne volonté sur la Terre ­ et aussi de belle et bonne peur.

En ces conditions, la situation de J.-T. Maston devenait chaque jour de plus en plus critique. Mrs Evangélina Scorbitt tremblait qu’il fût victime de la vindicte universelle. Peut-être même eut-elle la pensée de lui donner le conseil de prononcer ce mot qu’il s’obstinait à taire avec un entêtement sans exemple. Mais elle n’osa pas et fit bien. C’eût été s’exposer à un refus catégorique.

Comme on le pense bien, même dans la cité de Baltimore, maintenant en proie à la terreur, il devenait difficile de contenir la population, surexcitée par la plupart des journaux de la Confédération, par les dépêches qui arrivaient « des quatre angles de la Terre », pour employer le langage apocalyptique que tenait saint Jean l’Évangéliste, au temps de Domitien. À coup sûr, si J.-T. Maston eût vécu sous le règne de ce persécuteur, son affaire aurait été vite réglée. On l’eût livré aux bêtes. Mais il se fût contenté de répondre :

« Je le suis déjà! »

Quoi qu’il en soit, l’inébranlable J.-T. Maston refusait de faire connaître la situation du lieu x, comprenant bien que, s’il la dévoilait, le président Barbicane et le capitaine Nicholl seraient mis dans l’impossibilité de continuer leur oeuvre.

Après tout, c’était beau, cette lutte d’un homme seul contre le monde entier. Cela grandissait encore J.-T. Maston dans l’esprit de Mrs Evangélina Scorbitt, et aussi dans l’opinion de ses collègues du Gun-Club. Ces braves gens, il faut bien le dire, entêtés comme des artilleurs à la retraite, tenaient quand même pour les projets de Barbicane and Co. Le secrétaire du Gun-Club était arrivé à un tel degré de célébrité, que nombre de personnes lui écrivaient déjà, comme aux criminels de grande marque, pour avoir quelques lignes de cette main qui allait bouleverser le monde.

Mais, si cela était beau, cela devenait de plus en plus dangereux. Le populaire se portait jour et nuit autour de la prison de Baltimore. Là, grands cris et grand tumulte. Les enragés voulaient lyncher J.-T. Mastonhic et nunc. La police voyait venir le moment où elle serait impuissante à le défendre.

Désireux de donner satisfaction aux masses américaines, aussi bien qu’aux masses étrangères, le gouvernement de Washington décida enfin de mettre J.-T. Maston en accusation et de le traduire devant les Assises.

Avec des jurés, étreints déjà par les affres de l’épouvante, « son affaire ne traînerait pas! » comme disait Alcide Pierdeux, qui, pour sa part, se sentait pris d’une sorte de sympathie envers cette tenace nature de calculateur.

Il suit de là que, dans la matinée du 5 septembre, le président de la Commission d’enquête se transporta de sa personne à la cellule du prisonnier.

Mrs Evangélina Scorbut, sur son instante demande, avait été autorisée à l’accompagner. Peut-être, dans une dernière tentative, l’influence de cette aimable dame finirait-elle par l’emporter?… Il ne fallait rien négliger. Tous les moyens seraient bons, qui donneraient le dernier mot de l’énigme. Si l’on n’y parvenait pas, on verrait.

« On verrait! répétaient les esprits perspicaces. Eh! la belle avance, quand on aura pendu J.-T. Maston, si la catastrophe s’accomplit dans toute son horreur! »

Donc, vers onze heures, J.-T. Maston se trouvait en présence de Mrs Evangélina Scorbitt et de John H. Prestice, président de la Commission d’enquête.

L’entrée en matière fut des plus simples. En cette conversation furent échangées les demandes et les réponses suivantes, très raides d’une part, très calmes de l’autre.

Et qui aurait jamais pu croire que des circonstances se présenteraient où le calme serait du côté de J.-T. Maston!

« Une dernière fois, voulez-vous répondre?… demanda John H. Prestice.

— À quel propos?… fit observer ironiquement le secrétaire du Gun-Club.

— À propos de l’endroit où s’est transporté votre collègue Barbicane.

— Je vous l’ai déjà dit cent fois.

— Répétez-le une cent-unième.

— Il est là où s’effectuera le tir.

— Et où le tir s’effectuera-t-il?

— Là où est mon collègue Barbicane.

— Prenez garde, J.-T. Maston!

— À quoi?

— Aux conséquences de votre refus de répondre, lesquelles ont pour résultat…

— De vous empêcher précisément d’apprendre ce que vous ne devez pas savoir.

— Ce que nous avons le droit de connaître!

— Ce n’est pas mon avis.

— Nous allons vous traduire aux Assises!

— Traduisez.

— Et le jury vous condamnera!

— Ça le regarde.

— Et le jugement, sitôt rendu, sitôt exécuté!

— Soit!

— Cher Maston!… osa dire Mrs Evangélina Scorbitt, dont le coeur se troublait sous ces menaces.

— Oh!… mistress! » fit J.-T. Maston.

Elle baissa la tête et se tut.

« Et voulez-vous savoir quel sera ce jugement? reprit le président John H. Prestice.

— Si vous voulez bien, reprit J.-T. Maston.

— C’est que vous serez condamné à la peine capitale… comme vous le méritez!

— Vraiment?

— Et vous serez pendu, aussi sûr, monsieur, que deux et deux font quatre.

— Alors, monsieur, j’ai encore des chances, répondit flegmatiquement J.-T. Maston. Si vous étiez quelque peu mathématicien, vous ne diriez pas « aussi sûr que deux et deux font quatre! » Qu’est-ce qui prouve que tous les mathématiciens n’ont pas été fous jusqu’à ce jour, en affirmant que la somme de deux nombres est égale à celle de leurs parties, c’est-à-dire que deux et deux font exactement quatre?

— Monsieur!… s’écria le président, absolument interloqué.

— Ah! reprit J.-T. Maston, si vous disiez « aussi sûr qu’un et un font deux », à la bonne heure! Cela est absolument évident, car ce n’est plus un théorème, c’est une définition! »

Sur cette leçon d’arithmétique, le président de la Commission se retira, tandis que Mrs Evangélina Scorbitt n’avait pas assez de flammes dans le regard pour admirer l’extraordinaire calculateur de ses rêves!

Très heureusement pour J.-T. Maston, le gouvernement fédéral reçut le télégramme suivant, envoyé par le consul américain, alors établi à Zanzibar :

«À John S. Wright, ministre d’État,Washington, U. S. A. »Zanzibar, 13 septembre,5 heures matin, heure du lieu.« Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne du Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine Nicholl, établis avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du sultan Bâli-Bâli. Ceci porté à la connaissance du gouvernement par son dévouéRICHARD W. TRUST, consul. »

«À John S. Wright, ministre d’État,

Washington, U. S. A. »

Zanzibar, 13 septembre,

5 heures matin, heure du lieu.

« Grands travaux exécutés dans le Wamasai, au sud de la chaîne du Kilimandjaro. Depuis huit mois, président Barbicane et capitaine Nicholl, établis avec nombreux personnel noir, sous l’autorité du sultan Bâli-Bâli. Ceci porté à la connaissance du gouvernement par son dévoué

RICHARD W. TRUST, consul. »

Et voilà comment fut connu le secret de J.-T. Maston. Et voilà pourquoi, si le secrétaire du Gun-Club fut maintenu en état d’incarcération, il ne fut pas pendu.

Mais, plus tard, qui sait s’il n’aurait pas ce tardif regret de n’être point mort dans toute la plénitude de sa gloire!

Ainsi, le gouvernement de Washington savait maintenant en quel endroit allait opérer Barbicane and Co. Douter de l’authenticité de cette dépêche, on ne le pouvait. Le consul de Zanzibar était un agent trop sûr pour que son information ne dût être acceptée que sous réserve. Elle fut confirmée d’ailleurs par des télégrammes subséquents. C’était bien au centre de la région du Kilimandjaro, dans le Wamasai africain, à une centaine de lieues à l’ouest du littoral, un peu au-dessous de la ligne équatoriale, que les ingénieurs de laNorth Polar Practical Associationétaient sur le point d’achever leurs gigantesques travaux.

Comment avaient-ils pu s’installer secrètement en cette contrée, au pied de la célèbre montagne, reconnue en 1849 par les docteurs Rebviani et Krapf, puis ascensionnée par les voyageurs Otto Ehlers et Abbot? Comment avaient-ils pu y établir leurs ateliers, y créer une fonderie, y réunir un personnel suffisant? Par quels moyens étaient-ils parvenus à se mettre en rapport avec les dangereuses tribus du pays et leurs souverains non moins astucieux que cruels? Cela, on ne le savait pas. Et peut-être ne le saurait-on jamais, puisqu’il ne restait que quelques jours à courir avant cette date du 22 septembre.

Aussi, lorsque J.-T. Maston eut appris de Mrs Evangélina Scorbitt que le mystère du Kilimandjaro venait d’être dévoilé par une dépêche expédiée de Zanzibar :

« Pchutt!… fit-il, en traçant dans l’espace un mirifique zigzag avec son crochet de fer. On ne voyage encore ni par le télégraphe ni par le téléphone, et dans six jours… patarapatanboumboum!… l’affaire sera dans le sac! »

Et quiconque eût entendu le secrétaire du Gun-Club lancer cette onomatopée retentissante, qui éclata comme un coup de Columbiad, se serait vraiment émerveillé de ce qui reste parfois d’énergie vitale dans ces vieux artilleurs.

Évidemment J.-T. Maston avait raison. Le temps nécessaire manquait pour que l’on pût envoyer des agents jusqu’au Wamasai, avec mission d’arrêter le président Barbicane. En admettant que ces agents, partis de l’Algérie ou de l’Égypte, même d’Aden, de Massouah, de Madagascar ou de Zanzibar, eussent pu rapidement se transporter sur la côte, il aurait fallu compter avec les difficultés inhérentes au pays, les retards occasionnés par les obstacles d’un cheminement à travers cette région montagneuse, et aussi peut-être la résistance d’un personnel soutenu, sans doute, par les volontés intéressées d’un sultan aussi autoritaire que nègre.

Il fallait donc renoncer à tout espoir d’empêcher l’opération en arrêtant l’opérateur.

Mais, si cela était impossible, rien n’était plus aisé, maintenant, que d’en déduire les rigoureuses conséquences, puisque l’on connaissait la situation exacte du point de tir.

Pure affaire de calcul, ­ calcul assez compliqué évidemment, mais qui n’était point au-dessus des capacités des algébristes en particulier et des mathématiciens en général.

Comme la dépêche du consul de Zanzibar était arrivée directement à l’adresse du ministre d’État à Washington, le gouvernement fédéral la tint d’abord secrète. Il voulait ­ en même temps qu’il la répandrait ­ pouvoir indiquer quels seraient les résultats du déplacement de l’axe au point de vue de la dénivellation des mers. Les habitants du globe apprendraient en même temps quel sort leur était réservé, suivant qu’ils occupaient tel ou tel segment du sphéroïde terrestre.

Et que l’on juge s’ils attendaient avec impatience de savoir à quoi s’en tenir sur cette éventualité!

Dès le 14 septembre, la dépêche fut expédiée au bureau des Longitudes de Washington, avec mission d’en déduire les conséquences finales, au point de vue balistique et géographique. Dès le surlendemain, la situation était nettement établie. Ce travail fut aussitôt porté, par les fils sous-marins, à la connaissance des Puissances du Nouveau et de l’Ancien Continent. Après avoir été reproduit par des milliers de journaux, il fut hurlé dans les grandes cités sous les titres les plus à effet par tous les camelots des deux Mondes.

« Que va-t-il arriver? »

C’était la question qui se posait en toutes langues en n’importe quel point du globe.

Et voici ce qui fut répondu sous la garantie du bureau des Longitudes.

AVIS PRESSANT

« L’expérience tentée par le président Barbicane et le capitaine Nicholl est celle-ci : produire un recul, le 22 septembre à minuit du lieu, au moyen d’un canon un million de fois gros en volume comme le canon de vingt-sept centimètres, lançant un projectile de cent quatre-vingt mille tonnes, avec une poudre donnant une vitesse initiale de deux mille huit cents kilomètres.

« Or; si ce tir est effectué un peu au-dessous de la ligne équinoxiale, à peu près sur le trente-quatrième degré de longitude à l’est du méridien de Paris, à la base de la chaîne du Kilimandjaro, et s’il est dirigé vers le sud, voici quels seront ses effets mécaniques à la surface du sphéroïde terrestre :

« Instantanément, par suite du choc combiné avec le mouvement diurne, un nouvel axe se formera, et, comme l’ancien axe se déplacera de 23°23’, d’après les résultats obtenus par J.-T. Maston, le nouvel axe sera perpendiculaire au plan de l’écliptique.

« Maintenant, par quels points sortira le nouvel axe? Le lieu du tir étant connu, c’est ce qu’il était facile de calculer, et c’est ce qui a été fait.

« Au nord, l’extrémité du nouvel axe sera située entre le Groënland et la terre de Grinnel, sur cette partie même de la mer de Baffin que coupe actuellement le Cercle polaire arctique. Au sud, ce sera sur la limite du Cercle antarctique, quelques degrés dans l’est de la terre Adélie.

« En ces conditions, un nouveau méridien zéro, partant du nouveau Pôle nord, passera sensiblement par Dublin en Irlande, Paris en France, Palerme en Sicile, le golfe de la Grande-Syrte sur la côte de la Tripolitaine, Obéïd dans le Darfour, la chaîne du Kilimandjaro, Madagascar, l’île Kerguelen dans le Pacifique méridional, le nouveau Pôle antarctique, les antipodes de Paris, les îles de Cook et de la Société en Océanie, les îles Quadra et Vancouver sur le littoral de la Colombie anglaise, les territoires de la Nouvelle- Bretagne à travers le Nord-Amérique, et la presqu’île de Melville dans les régions circumpolaires du nord.

« Par suite de la création de ce nouvel axe de rotation, émergeant de la mer de Baffin au nord et de la terre Adélie au sud, il se formera un nouvel Équateur, au-dessus duquel le Soleil tracera, sans jamais s’en écarter, sa courbe diurne. Cette ligne équinoxiale traversera le Kilimandjaro au Wamasai, l’océan Indien, Goa et Chicacola un peu au- dessous de Calcutta dans l’Inde, Mangala dans le royaume de Siam, Kesho dans le Tonkin, Hong-Kong en Chine, l’île Rasa, les îles Marshall, Gaspar-Rico, Walker dans le Pacifique, les Cordillères dans la République Argentine, Rio- de-Janeiro au Brésil, les îles de la Trinité et de Sainte-Hélène, dans l’Atlantique, Saint-Paul-de-Loanda au Congo, et enfin il rejoindra les territoires du Wamasai au revers du Kilimandjaro.

« Ce nouvel Équateur étant ainsi déterminé par la création du nouvel axe, il a été possible de traiter la question de dénivellation des mers, si grave pour la sécurité des habitants de la Terre.

« Avant tout, il convient d’observer que les directeurs de laNorth Polar Practical Associationse sont préoccupés d’en atténuer les effets dans la mesure du possible. En effet, si le tir se fût effectué vers le nord, les conséquences en auraient été désastreuses pour les portions les plus civilisées du globe. Au contraire, en tirant vers le sud, ces conséquences ne se feront sentir que dans des parties moins peuplées et plus sauvages ­ au moins en ce qui concerne les territoires submergés.

« Voici maintenant comment se distribueront les eaux projetées hors de leur lit par suite de l’aplatissement du sphéroïde aux anciens Pôles.

« Le globe sera divisé par deux grands cercles, s’intersectant à angle droit au Kilimandjaro et à ses antipodes dans l’Océan équinoxial. De là, formation de quatre segments : deux dans l’hémisphère nord, deux dans l’hémisphère sud, séparés par des lignes sur lesquelles la dénivellation sera nulle.

« 1° Hémisphère septentrional :

« Le premier segment, à l’ouest du Kilimandjaro, comprendra l’Afrique depuis le Congo jusqu’à l’Égypte, l’Europe depuis la Turquie jusqu’au Groënland, l’Amérique depuis la Colombie anglaise jusqu’au Pérou et jusqu’au Brésil à la hauteur de San Salvador, ­ enfin tout l’océan Atlantique septentrional et la plus grande partie de l’Atlantique équinoxial.

« Le deuxième segment, à l’est du Kilimandjaro, comprendra la majeure partie de l’Europe depuis la mer Noire jusqu’à la Suède, la Russie d’Europe et la Russie asiatique, l’Arabie, la presque totalité de l’Inde, la Perse, le

Béloutchistan, l’Afghanistan, le Turkestan, le Céleste- Empire, la Mongolie, le Japon, la Corée, la mer Noire, la mer Caspienne, la partie supérieure du Pacifique, et les territoires de l’Alaska dans le Nord-Amérique ­ et aussi le domaine polaire si regrettablement concédé à la Société américaineNorth Polar Practical Association.

« 2° Hémisphère méridional :

« Le troisième segment, à l’est du Kilimandjaro, contiendra Madagascar, les îles Marion, les îles Kerguelen, Maurice, la Réunion, et toutes les îles de la mer des Indes, l’Océan antarctique jusqu’au nouveau Pôle, la presqu’île de Malacca, Java, Sumatra, Bornéo, les îles de la Sonde, les Philippines, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle- Guinée, la Nouvelle-Calédonie, toute la partie méridionale du Pacifique et ses nombreux archipels, à peu près jusqu’au cent soixantième méridien actuel.

« Le quatrième segment, à l’ouest du Kilimandjaro, englobera la partie sud de l’Afrique, depuis le Congo et le canal de Mozambique jusqu’au cap de Bonne-Espérance, l’océan Atlantique méridional jusqu’au quatre-vingtième parallèle, tout le Sud-Amérique depuis Pernambouc et Lima, la Bolivie, le Brésil, l’Uruguay, la République-Argentine, la Patagonie, la Terre-de-Feu, les îles Malouines, Sandwich, Shetland, et la partie sud du Pacifique à l’est du cent soixantième degré de longitude.

« Tels seront les quatre segments du globe, séparés par des lignes de nulle dénivellation.

« Il s’agit maintenant, d’indiquer les effets produits à la surface de ces quatre segments par suite du déplacement des mers.

« Sur chacun de ces quatre segments, il y a un point central où cet effet sera maximum, soit que les mers s’y précipitent, soit qu’elles s’en retirent.

« Or, il est établi avec une exactitude absolue par les calculs de J.-T. Maston que ce maximum atteindra 8415 mètres à chacun des points, à partir desquels la dénivellation ira en diminuant jusqu’aux lignes neutres formant la limite des segments. C’est donc en ces points que les conséquences seront les plus graves au point de vue de la sécurité générale, en raison de l’opération tentée par le président Barbicane.

« Les deux effets sont à considérer dans chacune de leurs conséquences.

« Dans deux des segments, situés à l’opposé l’un de l’autre sur l’hémisphère nord et sur l’hémisphère sud, les mers se retireront pour envahir les deux autres segments, également opposés l’un à l’autre dans chaque hémisphère.

« Dans le premier segment : l’océan Atlantique se videra presque tout entier, et le point maximum d’abaissement étant à peu près à la hauteur des Bermudes, le fond apparaîtra, si la profondeur de la mer est inférieure en cet endroit à 8415 mètres. Conséquemment, entre l’Amérique et l’Europe, se découvriront de vastes territoires que les États-Unis, l’Angleterre, la France, l’Espagne et le Portugal pourront s’annexer au prorata de leur étendue géographique, si ces Puissances le jugent à propos. Mais il faut observer que par suite de l’abaissement des eaux, la couche d’air s’abaissera d’autant. Donc, le littoral de l’Europe et celui de l’Amérique seront surélevés d’une hauteur telle que les villes situées même à vingt et trente degrés des points maximum, n’auront plus à leur disposition que la quantité d’air qui se trouve actuellement à une hauteur d’une lieue dans l’atmosphère. Telles, pour ne prendre que les principales, New-York, Philadelphie, Charleston, Panama, Lisbonne, Madrid, Paris, Londres, Édimbourg, Dublin, etc. Seules, le Caire, Constantinople, Dantzig, Stockholm, d’un côté, et les villes du littoral ouest américain de l’autre, garderont leur position normale par rapport au niveau général. Quant aux Bermudes, l’air y manquera comme il manque aux aéronautes qui ont pu s’élever à 8,000 mètres d’altitude, comme il manque aux sommets extrêmes de la chaîne du Tibet. Donc, impossibilité absolue d’y vivre.

« Même effet dans le segment opposé, qui comprend l’océan Indien, l’Australie et un quart de l’océan Pacifique, lequel se déversera en partie sur les parages méridionaux de l’Australie. Là, le maximum de dénivellation se fera sentir aux accores de la terre de Nuyts, et les villes d’Adélaïde et de Melbourne verront le niveau océanien s’abaisser à près de huit kilomètres au-dessous d’elles. Que la couche d’air dans laquelle elles seront alors plongées soit très pure, nul doute à cet égard, mais elle ne sera plus assez dense pour fournir aux besoins de la respiration.

« Telle est, en général, la modification que subiront les portions du globe dans les deux segments où s’effectuera le surélèvement par rapport aux bassins des mers plus ou moins vidés. Là apparaîtront, sans doute, de nouvelles îles, formées par les cimes de montagnes sous-marines, dans les parties que la masse liquide n’abandonnera pas totalement.


Back to IndexNext