Chapter 6

Dordinaire, pour ces absences de durée, ces traversées aux dangereux hasards de la mer et du vent, les parents, les amis, prolongent les adieux jusquà lembarquement définitif; on passe la dernière journée ensemble, on visite le bateau, la cabine du partant afin de mieux le suivre dans sa route. Plusieurs fois par jour, Jean voit passer devant lhôtel de ces affectueuses reconduites, parfois nombreuses et bruyantes; mais il sémeut surtout dun groupe familial à létage au-dessous du sien. Un vieux, une vieille, des gens de campagne à tournure aisée, en veste de drap et cambrésine jaune, sont venus accompagner leur garçon, lassistent jusquau départ du paquebot; et penchés à leur fenêtre, dans le désoeuvrement de lattente, on les voit tous les trois, se tenant par le bras, le matelot au milieu, bien serrés. Ils ne parlent pas, ils sétreignent.

Jean songe en les regardant au beau départ quil aurait eu… Son père, ses petites soeurs, et, sappuyant sur lui dune douce main frémissante, celle dont les beauprés au large entraînaient le vif esprit et lâme aventureuse… Regrets stériles. Le crime est accompli, son destin sur les rails, il na quà partir et à oublier…

Quelles lui semblèrent lentes et cruelles les heures de la dernière nuit! Il se tournait, se retournait dans son lit dauberge, guettait le jour sur la vitre aux décroissements lents du noir au gris, puis au blanc daube que le phare piquait encore dune étincelle rouge effacée au soleil levant.

Alors seulement il sendormit, réveillé tout à coup par un éclaboussement de rayons dans sa chambre, les cris confondus des cages de loiselier avec les innombrables carillons du dimanche de Marseille, répandus par les quais élargis, toutes machines au repos, des oriflammes flottant aux mâts… Déjà dix heures! Et lexpress de Paris arrive à midi, vite il shabille pour aller au- devant de sa maîtresse; ils déjeuneront en face de la mer, puis on portera les bagages à bord et à cinq heures, le signal.

Un jour merveilleux, un ciel profond où les mouettes passent en taches blanches, la mer dun bleu plus foncé, dun bleu minéral, sur lequel, à lhorizon, des voiles, des fumées, tout est visible, tout miroite et tout danse; et comme le chant naturel de ces rives de soleil aux transparences datmosphère et deau, des harpes sonnent sous les croisées de lhôtel, un air italien dune facilité divine, mais dont la note pincée et traînée sur les cordes émeut cruellement les nerfs. Cest plus que de la musique, cest la traduction ailée de ces allégresses du Midi, ces plénitudes de vie et damour gonflées jusquaux larmes. Et le souvenir dIrène passe dans la mélodie, vibrant et pleurant. Comme cest loin!… Quel beau pays perdu, quel regret pour toujours des choses brisées, irréparables!

Allons!

Sur le seuil, en sortant, Jean rencontre un garçon!

— Une lettre pour M. le consul… Elle est arrivée le matin, maisM. le consul dormait si profondément!

Les voyageurs de distinction sont rares à lhôtel duJeune Anacharsis; aussi les braves Marseillais font-ils sonner à tout propos le titre de leur pensionnaire… Qui peut lui écrire? Personne ne connaît son adresse, à moins que Fanny… Et regardant mieux lenveloppe, il sépouvante, il a compris.

«Eh bien, non! je ne pars pas; cest une trop grande folie dont je ne me sens pas la force. Pour des coups pareils, mon pauvre ami, il faut la jeunesse que je nai plus, ou laveuglement dune passion folle qui nous manque à lun comme à lautre. Il y a cinq ans, aux beaux jours, un signe de toi maurait fait te suivre de lautre côté de la terre, car tu ne peux nier que je taie aimé passionnément. Je tai donné tout ce que javais; et lorsquil a fallu marracher de toi jai souffert, comme jamais pour aucun homme. Mais ça use, vois-tu, un amour pareil… Te sentir si beau, si jeune, toujours trembler, tant de choses à défendre!… Maintenant je nen peux plus, tu mas trop fait vivre, trop fait souffrir, je suis à bout.

«Dans ces conditions, la perspective de ce grand voyage, de ce déménagement dexistence, me fait peur. Moi qui aime tant ne pas bouger et qui ne suis jamais allée plus loin que Saint-Germain, tu penses! Et puis les femmes vieillissent trop vite au soleil, et tu naurais pas encore trente ans que je serais jaunie et fripée comme maman Pilar; cest pour le coup que tu men voudrais de ton sacrifice et que la pauvre Fanny payerait pour tout le monde. Écoute, il y a un pays dOrient, jai lu ça dans un de tesTour du Monde, où, quand une femme trompe son mari, on la coud vivante avec un chat, en une peau de bête toute fraîche, puis on lâche le paquet sur la plage hurlant et bondissant en plein soleil. La femme miaule, le chat griffe, tous deux sentre-dévorent pendant que la peau se racornit, se resserre sur cette horrible bataille de captifs, jusquau dernier râle, jusquà la dernière palpitation du sac. cest un peu le supplice qui nous attendait ensemble…»

Il sarrêta une minute, écrasé, stupide. À perte de vue le bleu de la mer étincelait.Addio… chantaient les harpes auxquelles sétait jointe une voix chaude et passionnée comme elles…Addio… Et le néant de sa vie détruite, ravagée, toute de débris et de larmes, lui apparut, le champ ras, les moissons faites sans espoir de retour, et pour cette femme qui lui échappait…

«Jaurais dû te dire cela plus tôt, mais je nosais pas, te voyant si monté, si résolu. Ton exaltation me gagnait; puis la vanité de la femme, la fierté bien naturelle de tavoir reconquis après la rupture. Seulement, tout au fond de moi, je sentais que ça ny était plus, quelque chose de fini, de craqué. Comment veux-tu? après des secousses pareilles… Et ne te figure pas que ce soit à cause de ce malheureux Flamant. Pour lui comme pour toi et tous les autres, cest fini, mon coeur est mort; mais il reste cet enfant dont je ne peux plus me passer et qui me ramène auprès du père, pauvre homme qui sest perdu par amour et mest revenu de Mazas aussi fervent et tendre quà notre première rencontre. Figure-toi que, lorsque nous nous sommes revus, il a passé toute la nuit à pleurer sur mon épaule; tu vois quil ny avait guère de quoi te monter la tête…

«Je te lai dit, mon cher enfant, jai trop aimé, je suis rompue. À présent jai besoin quon maime à mon tour, quon me choie, et madmire, et me berce. Celui-là sera à genoux, ne me verra jamais de rides ni de cheveux blancs; et sil mépouse, comme il en a lintention, cest moi qui lui ferai une grâce. Compare… Surtout pas de folies. Mes précautions sont prises pour que tu ne puisses me retrouver. Du petit café de la gare doù je técris, je vois à travers les arbres la maison où nous avons eu de si bons et de si cruels moments, et lécriteau qui se balance sur la porte, attendant de nouveaux hôtes… Te voilà libre, tu nentendras plus jamais parler de moi… Adieu, un baiser, le dernier, dans le cou…, mami…»

[1]Le postillon de Longjumeauest un opéra de Adam qui comporte un air très connu, du temps de Daudet, sur le beau postillon… [Note de léditeur]


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