Harlay étoit fils d’un autre procureur général du Parlement et d’une Bellièvre, duquel le grand-père fut ce fameux Achille d’Harlay, premier président du Parlement après ce célèbre Christophle de Thou, son beau-père, lequel étoit père de ce fameux historien. Issu de ces grands magistrats, Harlay en eut toute la gravité, qu’il outra en cynique, en affecta le désintéressement et la modestie, qu’il déshonora l’une par sa conduite, l’autre par un orgueil raffiné, mais extrême, et qui, malgré lui, sautoit aux yeux. Il se piqua surtout de probité et de justice, dont le masque tomba bientôt. Entre Pierre et Jacques il conservoit la plus exacte droiture; mais dès qu’il apercevoit un intérêt ou une faveur à ménager, tout aussitôt il étoit vendu. La suite de cesMémoiresen pourra fournir des exemples; en attendant, ce procès-ci le manifesta à découvert.Il étoit savant en droit public, il possédoit fort le fond des diverses jurisprudences, il égaloit les plus versés aux belles-lettres, il connoissoit bien l’histoire, et savoit surtout gouverner sa compagnie avec une autorité qui nesouffroit point de réplique, et que nul autre premier président n’atteignit jamais avant lui. Une austérité pharisaïque le rendoit redoutable par la licence qu’il donnoit à ses répréhensions publiques, et aux parties, et aux avocats, et aux magistrats, en sorte qu’il n’y avoit personne qui ne tremblât d’avoir affaire à lui. D’ailleurs, soutenu en tout par la cour, dont il étoit l’esclave, et le très humble serviteur de ce qui y étoit en vraie faveur, fin courtisan et singulièrement rusé politique, tous ces talents, il les tournoit uniquement à son ambition de dominer et de parvenir, et de se faire une réputation de grand homme; d’ailleurs, sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu’extérieure, sans humanité même, en un mot un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler, et n’en ayant de sa vie perdu une occasion. On feroit un volume de ses traits, et tous d’autant plus perçants qu’il avoit infiniment d’esprit, l’esprit naturellement porté à cela, et toujours maître de soi pour ne rien hasarder dont il pût avoir à se repentir.Pour l’extérieur, un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardoient qu’à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque d’ecclésiastique, et des manchettes plates, comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue, mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n’avançoit qu’à force de révérences respectueuses et comme honteuses à droite et à gauche, à Versailles[193].2. MME DE CASTRIESMarie-Elisabeth de Vivonne, daughter of Louis-Victor de Rochechouart, Duc de Vivonne, the brother of Mme de Montespan, and wife of the Marquis de Castries. She died in 1718.Mme de Castries étoit un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et auroit passé dans un médiocre anneau: ni derrière, ni gorge, ni menton, fort laide, l’air toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatoit d’esprit et qui tenoit encore plus parole. Elle savoit tout: histoire, philosophie, mathématiques, langues savantes, et jamais il ne paroissoit qu’elle sût mieux que parler françois; mais son parler avoit une justesse, une énergie, une éloquence, une grâce jusque dans les choses les plus communes, avec ce tour unique qui n’est propre qu’aux Mortemarts. Aimable, amusante, gaie, sérieuse, toute à tous, charmante quand elle vouloit plaire, plaisante naturellement, avec la dernière finesse, sans la vouloir être, et assénant aussi les ridicules à ne les jamais oublier; glorieuse, choquée de mille choses, avec un ton plaintif qui emportoit la pièce, cruellement méchante quand il lui plaisoit, et fort bonne amie, polie, gracieuse, obligeante en général; sans aucune galanterie, mais délicate sur l’esprit, et amoureuse de l’esprit où elle le trouvoit à son gré; avec cela un talent de raconter qui charmoit, et quand elle vouloit faire un roman sur-le-champ, une source de production, de variété et d’agrément qui étonnoit. Avec sa gloire, elle se croyoit bien mariée, par l’amitié qu’elle eut pour son mari: elle l’étendit sur tout ce qui lui appartenoit, et elle étoit aussi glorieuse pour lui que pour elle; elle en recevoit le réciproque et toutes sortes d’égards et de respects[194].3. LE NOSTREAndré le Nostre(1613-1700) attracted the notice of Louis XIV by his great work at Vaux-le-Vicomte, the princely residence of Fouquet. Among the famous gardens designed by him were Versailles, the Tuileries, Trianon, the terrace of Saint-Germain, Saint-Cloud, and Chantilly. Dr Martin Lister visited him in 1698 and found him "quick and lively[195]."Le Nostre mourut presque en même temps, après avoir vécu quatre-vingt-huit ans dans une santé parfaite, sa tête et toute la justesse et le bon goût de sa capacité, illustre pour avoir le premier donné les divers dessins de ces beaux jardins qui décorent la France, et qui ont tellement effacé la réputation de ceux d’Italie, qui en effet ne sont plus rien en comparaison, que les plus fameux maîtres en ce genre viennent d’Italie apprendre et admirer ici. Le Nostre avoit une probité, une exactitude et une droiture qui le faisoit estimer et aimer de tout le monde. Jamais il ne sortit de son état ni ne se méconnut, et fut toujours parfaitement désintéressé. Il travailloit pour les particuliers comme pour le Roi, et avec la même application, ne cherchoit qu’à aider la nature, et à réduire le vrai beau aux moins de frais qu’il pouvoit. Il avoit une naïveté et une vérité charmante. Le Pape pria le Roi de le lui prêter pour quelques mois; en entrant dans la chambre du Pape, au lieu de se mettre à genoux, il courut à lui: “Eh! bonjour, lui dit-il, mon Révérend Père, en lui sautant au col, et l’embrassant et le baisant des deux côtés; eh! que vous avez bon visage, et que je suis aise de vous voir, et en si bonne santé!” Le Pape, qui étoit Clément X, Altieri, se mit à rire de tout son cœur; il fut ravi de cette bizarre entrée, et lui fit mille amitiés.A son retour, le Roi le mena dans ses jardins de Versailles, où il lui montra ce qu’il y avoit fait depuis son absence. A la colonnade, il ne disoit mot; le Roi le pressa d’en dire son avis: “Eh bien! Sire, que voulez-vous que je vous dise? d’un maçon vous avez fait un jardinier (c’étoit Mansart), il vous a donné un plat de son métier.”Le Roi se tut, et chacun sourit; et il étoit vrai que ce morceau d’architecture, qui n’étoit rien moins qu’une fontaine et qui la vouloit être, étoit fort déplacé dans un jardin. Un mois avant sa mort, le Roi, qui aimoit à le voir et à le faire causer[196], le mena dans ses jardins, et à cause de son grand âge, le fit mettre dans une chaise que des porteurs rouloient à côté de la sienne, et le Nostre disoit là: “Ah! mon pauvre père, si tu vivois et que tu pusses voir un pauvre jardinier comme moi, ton fils, se promener en chaise à côté du plus grand roi du monde, rien ne manqueroit à ma joie.” Il étoit intendant des bâtiments, et logeoit aux Tuileries, dont il avoit soin du jardin, qui est de lui, et du palais. Tout ce qu’il a fait est encore fort au-dessus de tout ce qui a été fait depuis, quelque soin qu’on ait pris de l’imiter et de travailler d’après lui le plus qu’il a été possible. Il disoit des parterres qu’ils n’étoient que pour les nourrices, qui, ne pouvant quitter leurs enfants, s’y promenoient des yeux et les admiraient du second étage. Il y excelloit néanmoins, comme dans toutes les parties des jardins; mais il n’en faisoit aucune estime, et il avoit raison, car c’est où on ne se promène jamais[197].4. VENDÔMELouis-Joseph, Duc deVendôme(1654-1712), was the grandson of César, Duc de Vendôme, the son of Henri IV and Gabrielle d’Estrées. Having distinguished himself at Steinkirk and in Piedmont, he was given the command of the army of Catalonia (1695) and the capture of Barcelona by his troops was an important factor in bringing about the peace of Ryswick (1697). In the war of the Spanish Succession he was less successful, but on being sent as general to Spain in 1710 he restored the fallen fortunes of Philip V. Saint-Simon is blinded by prejudice to his very real military talent. His soldiers adored him. See Voltaire,Le siècle de Louis XIV, pp. 209-210, and Boislisle,XIII.564-567.Il étoit d’une taille ordinaire pour la hauteur, un peu gros, mais vigoureux, fort et alerte; un visage fort noble et l’air haut, de la grâce naturelle dans le maintien et dansla parole, beaucoup d’esprit naturel, qu’il n’avoit jamais cultivé, une énonciation facile, soutenue d’une hardiesse naturelle, qui se tourna depuis en audace la plus effrénée, beaucoup de connoissance du monde, de la cour, des personnages successifs, et sous une apparente incurie, un soin et une adresse continuelle à en profiter en tout genre; surtout admirable courtisan, et qui sut tirer avantage jusque de ses plus grands vices, à l’abri du foible du Roi pour sa naissance; poli par art, mais avec un choix et une mesure avare, insolent à l’excès dès qu’il crut le pouvoir oser impunément, et, en même temps, familier et populaire avec le commun par une affectation qui voiloit sa vanité, et le faisoit aimer du vulgaire; au fond, l’orgueil même, et un orgueil qui vouloit tout, qui dévoroit tout. A mesure que son rang s’éleva et que sa faveur augmenta, sa hauteur, son peu de ménagement, son opiniâtreté jusqu’à l’entêtement, tout cela crût à proportion, jusqu’à se rendre inutile toute espèce d’avis, et se rendre inaccessible qu’à un nombre très petit de familiers et à ses valets. La louange, puis l’admiration, enfin l’adoration, furent le canal unique par lequel on pût approcher ce demi-dieu, qui soutenoit des thèses ineptes sans que personne osât, non pas contredire, mais ne pas approuver.Sa paresse étoit à un point qui ne se peut concevoir. Il a pensé être enlevé plus d’une fois pour s’être opiniâtré dans un logement plus commode, mais trop éloigné, et risqué les succès de ses campagnes, donné même des avantages considérables à l’ennemi, par ne se pouvoir résoudre à quitter un camp où il se trouvoit logé à son aise. Il voyoit peu à l’armée par lui-même; il s’en fioit à ses familiers, que très souvent encore il n’en croyoit pas. Sa journée, dont il ne pouvoit troubler l’ordre ordinaire, ne lui permettoit guère de faire autrement. Sa saleté étoit extrême; il en tiroit vanité: les sots le trouvoient un homme simple. Il étoit plein de chiens et de chiennes dans son lit, qui y faisoient leurs petits à ses côtés. Lui-même ne s’y contraignoit de rien. Une de ses thèses étoit quetout le monde en usoit de même, mais n’avoit pas la bonne foi d’en convenir comme lui. Il le soutint un jour à Mme la princesse de Conti, la plus propre personne du monde et la plus recherchée dans sa propreté[198].5. VAUBANSébastien Le Prestre, Seigneur deVauban(1633-1707), was rewarded in 1703 with a marshal’sbâtonfor his great services as a military engineer. He was equally skilled in the art of fortifying towns and in that of besieging them.Vauban s’appeloit le Prestre, petit gentilhomme de Bourgogne tout au plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle, et avec la plus grande réputation du plus savant homme dans l’art des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus vrai et le plus modeste. C’étoit un homme de médiocre taille, assez trapu, qui avoit fort l’air de guerre, mais en même temps un extérieur rustre et grossier, pour ne pas dire brutal et féroce. Il n’étoit rien moins; jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant, mais respectueux sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la vie des hommes, avec une valeur qui prenoit tout sur soi et donnoit tout aux autres. Il est inconcevable qu’avec tant de droiture et de franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait pu gagner au point qu’il fit l’amitié et la confiance de Louvois et du Roi.Ce prince s’étoit ouvert à lui, un an auparavant, de la volonté qu’il avoit de le faire maréchal de France: Vauban l’avoit supplié de faire réflexion que cette dignité n’étoit point faite pour un homme de son état, qui ne pouvoit jamais commander ses armées, et qui les jetteroit dans l’embarras si, faisant un siège, le général se trouvoit moins ancien maréchal de France que lui. Un refus si généreux, et appuyé de raisons que la seule vertu fournissoit, augmenta encore le desir du Roi de la couronner.Vauban avoit fait cinquante-trois sièges en chef, dont une vingtaine en présence du Roi, qui crut se faire maréchalde France soi-même et honorer ses propres lauriers en donnant le bâton à Vauban. Il le reçut avec la même modestie qu’il avoit marqué de désintéressement. Tout applaudit à ce comble d’honneur, où aucun autre de ce genre n’étoit parvenu avant lui et n’est arrivé depuis. Je n’ajouterai rien ici sur cet homme véritablement fameux; il se trouvera ailleurs occasion d’en parler encore[199].On a vu quel étoit Vauban, à l’occasion de son élévation à l’office de maréchal de France. Maintenant nous l’allons voir réduit au tombeau par l’amertume de la douleur, pour cela même qui le combla d’honneur, et qui ailleurs qu’en France lui eût tout mérité et acquis.Patriote comme il l’étoit, il avoit toute sa vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexations qu’il souffroit. La connoissance que ses emplois lui donnoient de la nécessité des dépenses, et du peu d’espérance que le Roi fût pour retrancher celles de splendeur et d’amusements, le faisoit gémir de ne voir point de remède à un accablement qui augmentoit son poids de jour en jour.Dans cet esprit, il ne fit point de voyage, et il traversoit souvent le royaume de tous les biais, qu’il ne prît partout des informations exactes sur la valeur et le produit des terres, sur la sorte de commerce et d’industrie des provinces et des villes, sur la nature et l’imposition des levées, sur la manière de les percevoir. Non content de ce qu’il pouvoit voir et faire par lui-même, il envoya secrètement partout où il ne pouvoit aller, et même où il avoit été et où il devoit aller, pour être instruit de tout, et comparer les rapports avec ce qu’il auroit connu par lui-même. Les vingt dernières années de sa vie au moins furent employées à ces recherches, auxquelles il dépensa beaucoup. Il les vérifia souvent, avec toute l’exactitude et la justesse qu’il y put apporter, et il excelloit en ces deux qualités. Enfin il se convainquit que les terres étoient le seul bien solide, et il se mit à travailler à un nouveau système.Il étoit bien avancé, lorsqu’il parut divers petits livres du sieur de Boisguilbert[200], lieutenant général au siège de Rouen, homme de beaucoup d’esprit de détail et de travail, frère d’un conseiller au parlement de Normandie, qui de longue main touché des mêmes vues que Vauban, y travailloit aussi depuis longtemps. Il y avoit déjà fait du progrès avant que le Chancelier eût quitté les finances. Il vint exprès le trouver, et comme son esprit vif avoit du singulier, il lui demanda de l’écouter avec patience, et tout de suite lui dit que d’abord il le prendrait pour un fou, qu’ensuite il verroit qu’il méritoit attention, et qu’à la fin il demeureroit content de son système. Pontchartrain, rebuté de tant de donneurs d’avis qui lui avoient passé par les mains, et qui étoit tout salpêtre, se mit à rire, lui répondit brusquement qu’il s’en tenoit au premier, et lui tourna le dos. Boisguilbert, revenu à Rouen, ne se rebuta point du mauvais succès de son voyage; il n’en travailla que plus infatigablement à son projet, qui étoit à peu près le même que celui de Vauban, sans se connoître l’un l’autre. De ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière, dont le système alloit à une répartition exacte, à soulager le peuple de tous les frais qu’il supportoit et de beaucoup d’impôts, qui faisoit entrer les levées directement dans la bourse du Roi, et conséquemment, ruineux à l’existence des traitants, à la puissance des intendants, au souverain domaine des ministres des finances. Aussi déplut-il à tous ceux-là autant qu’il fut applaudi de tous ceux qui n’avoient pas les mêmes intérêts. Chamillart, qui avoit succédé à Pontchartrain[201], examina ce livre; il en conçut de l’estime: il manda Boisguilbert deux ou trois fois à l’Étang, et y travailla avec lui à plusieurs reprises, en ministre dont la probité ne cherche que le bien.En même temps, Vauban, toujours appliqué à son ouvrage, vit celui-ci avec attention, et quelques autres du même auteur qui le suivirent; de là il voulut entretenirBoisguilbert. Peu attaché aux siens, mais ardent pour le soulagement des peuples et pour le bien de l’État, il les retoucha et les perfectionna sur ceux-ci, et y mit la dernière main. Ils convenoient sur les choses principales, mais non en tout.Boisguilbert vouloit laisser quelques impôts sur le commerce étranger et sur les denrées à la manière de Hollande, et s’attachoit principalement à ôter les plus odieux, et surtout les frais immenses, qui, sans entrer dans les coffres du Roi, ruinoient les peuples à la discrétion des traitants et de leurs employés, qui s’y enrichissoient sans mesure, comme cela est encore aujourd’hui et n’a fait qu’augmenter sans avoir jamais cessé depuis.Vauban, d’accord sur ces suppressions, passoit jusqu’à celle des impôts mêmes: il prétendoit n’en laisser qu’un unique, et avec cette simplification remplir également leurs vues communes sans tomber en aucun inconvénient. Il avoit l’avantage sur Boisguilbert de tout ce qu’il avoit examiné, pesé, comparé et calculé lui-même, en ses divers voyages, depuis vingt ans, de ce qu’il avoit tiré du travail de ceux que, dans le même esprit, il avoit envoyés depuis plusieurs années en diverses provinces, toutes choses que Boisguilbert, sédentaire à Rouen, n’avoit pu se proposer, et l’avantage encore de se rectifier par les lumières et les ouvrages de celui-ci; par quoi il avoit raison de se flatter de le surpasser en exactitude et en justesse, base fondamentale de pareille besogne. Vauban donc abolissoit toutes sortes d’impôts auxquels il en substituoit un unique, divisé en deux branches, auxquelles il donnoit le nom de dîme royale: l’une sur les terres, par un dixième de leur produit; l’autre léger, par estimation, sur le commerce et l’industrie, qu’il estimoit devoir être encouragés l’un et l’autre, bien loin d’être accablés. Il prescrivoit des règles très simples, très sages et très faciles pour la levée et la perception de ces deux droits, suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au nombre d’hommes sur lequel on peut compter avec le plus d’exactitude dans l’étendue du royaume. Il ajouta la comparaison de la répartitionen usage avec celle qu’il proposoit, les inconvénients de l’une et de l’autre, et réciproquement leurs avantages, et conclut par des preuves en faveur de la sienne, d’une netteté et d’une évidence à ne s’y pouvoir refuser. Aussi cet ouvrage[202]reçut-il les applaudissements publics, et l’approbation des personnes les plus capables de ces calculs et de ces comparaisons et les plus versées en toutes ces matières, qui en admirèrent la profondeur, la justesse, l’exactitude et la clarté.Mais ce livre avoit un grand défaut: il donnoit à la vérité au Roi plus qu’il ne tiroit par les voies jusqu’alors pratiquées, il sauvoit aussi les peuples de ruine et de vexations, et les enrichissoit en leur laissant tout ce qui n’entroit point dans les coffres du Roi, à peu de choses près; mais il ruinoit une armée de financiers, de commis, d’employés de toute espèce, il les réduisoit à chercher à vivre à leurs dépens, et non plus à ceux du public, et il sapoit par les fondements ces fortunes immenses qu’on voit naître en si peu de temps. C’étoit déjà de quoi échouer.Mais le crime fut qu’avec cette nouvelle pratique tomboit l’autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et, par proportion, celles des intendants des finances, des intendants de provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés, qui ne pouvoient plus faire valoir leur capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui de plus tomboient du même coup dans l’impuissance de faire du bien ou du mal à personne. Il n’est donc pas surprenant que tant de gens si puissants en tout genre, à qui ce livre arrachoit tout des mains, ne conspirassent contre un système si utile à l’État, si heureux pour le Roi, si avantageux aux peuples du royaume, mais si ruineux pour eux. La robe entière en rugit pour son intérêt: elle est la modératrice des impôts par les places qui en regardent toutes les sortes d’administration, et qui lui sont affectées privativement à tousautres, et elle se le croit en corps avec plus d’éclat par la nécessité de l’enregistrement des édits bursaux.Les liens du sang fascinèrent les yeux aux deux gendres de M. Colbert[203], de l’esprit et du gouvernement duquel ce livre s’écartoit fort, et furent trompés par les raisonnements vifs et captieux de Desmaretz[204], dans la capacité duquel ils avoient toute confiance, comme au disciple unique de Colbert son oncle, qui l’avoit élevé et instruit; Chamillart, si doux, si amoureux du bien, et qui n’avoit pas, comme on l’a vu, négligé de travailler avec Boisguilbert, tomba sous la même séduction de Desmaretz. Le Chancelier, qui se sentoit toujours d’avoir été, quoique malgré lui, contrôleur général des finances, s’emporta. En un mot, il n’y eut que les impuissants et les désintéressés pour Vauban et Boisguilbert, je veux dire l’Église et la noblesse; car pour les peuples, qui y gagnoient tout, ils ignorèrent qu’ils avoient touché à leur salut, que les bons bourgeois seuls déplorèrent.Ce ne fut donc pas merveilles si le Roi, prévenu et investi de la sorte, reçut très mal le maréchal de Vauban lorsqu’il lui présenta son livre[205], qui lui étoit adressé dans tout le contenu de l’ouvrage. On peut juger si les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur accueil. De ce moment, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, ses vertus, l’affection que le Roi y avoit mise, jusqu’à croire se couronner de lauriers en l’élevant, tout disparut à l’instant à ses yeux: il ne vit plus en lui qu’un insensé pour l’amour du public, et qu’un criminel qui attentoit à l’autorité de ses ministres, par conséquent à la sienne; il s’en expliqua de la sorte sans ménagement.L’écho en retentit plus aigrement encore dans toute la nation offensée, qui abusa sans aucun ménagement de savictoire; et le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs françois, ne put survivre aux bonnes grâces de son maître, pour qui il avoit tout fait, et mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consommé de douleur et d’une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le Roi fut insensible, jusqu’à ne pas faire semblant de s’apercevoir qu’il eût perdu un serviteur si utile et si illustre. Il n’en fut pas moins célébré par toute l’Europe, et par les ennemis mêmes, ni moins regretté en France de tout ce qui n’étoit pas financier ou suppôts de financiers[206].6. D’ANTINLouis-Antoine de Pardaillan de Gondrin, Marquis and afterwards Duc d’Antin(1665-1736), was the son of M. and Mme de Montespan. He was the type of a perfect courtier, but it was not till 1707, after paying court assiduously for twenty-five years, that he succeeded in winning the favour of Louis XIV who conferred on him the governorship of Orleans. “Me voilà dégelé!” On the death of J.-H. Mansard he became Superintendent of the royal buildings. SeeXII.239, and Sainte-Beuve,Caus. du Lundi,V.478 ff.Né avec beaucoup d’esprit naturel, il tenoit de ce langage charmant de sa mère et du gascon de son père, mais avec un tour et des grâces naturelles qui prévenoient toujours. Beau comme le jour étant jeune, il en conserva de grands restes jusqu’à la fin de sa vie, mais une beauté mâle et une physionomie d’esprit. Personne n’avoit ni plus d’agréments, de mémoire, de lumière, de connoissance des hommes et de chacun, d’art et de ménagement pour savoir les prendre, plaire, s’insinuer, et parler toutes sortes de langages; beaucoup de connoissances et des talents sans nombre, qui le rendoient propre à tout, avec quelque lecture. Un corps robuste, et qui sans peine fournissoit à tout, répondoit au génie, et quoique peu à peu devenu fort gros, il ne lui refusoit ni veilles ni fatigues. Brutal par tempérament, doux, poli par jugement, accueillant, empressé à plaire, jamais il ne lui arrivoit de dire mal depersonne. Il sacrifia tout à l’ambition et aux richesses, quoique prodigue, et fut le plus habile et le plus raffiné courtisan de son temps, comme le plus incompréhensiblement assidu: application sans relâche, fatigues incroyables pour se trouver partout à la fois, assiduité prodigieuse en tous lieux différents, soins sans nombre, vues en tout, et cent à la fois, adresses, souplesses, flatteries sans mesure, attention continuelle et à laquelle rien n’échappoit, bassesses infinies, rien ne lui coûta, rien ne le rebuta vingt ans durant, sans aucun autre succès que la familiarité qu’usurpoit sa gasconne impudence, avec des gens que tout lui persuadoit avec raison qu’il falloit violer quand on étoit à portée de le pouvoir. Aussi n’y avoit-il pas manqué avec Monseigneur, dont il étoit menin[207], et duquel son mariage l’avoit fort approché: il avoit épousé la fille aînée du duc d’Uzès[208]et de la fille unique du duc de Montausier, dont la conduite obscure et peu régulière ne l’empêcha jamais de vivre avec elle et avec tous les siens avec une considération très marquée, et prenant une grande part à eux tous, ainsi qu’à ceux de la maison de sa mère. Sa table, ses équipages, toute sa dépense étoit prodigieuse, et la fut dans tous les temps. Son jeu furieux le fit subsister longtemps: il y étoit prompt, exact en comptes, bon payeur, sans incidents, les jouoit tous fort bien, heureux à ceux de hasard, et avec tout cela, fort accusé d’aider la fortune.Sa servitude fut extrême à l’égard des enfants de sa mère, sa patience infinie aux rebuts. On a vu celui qu’ils essuyèrent pour lui, lorsqu’à la mort de son père ils demandèrent tous au Roi de le faire duc, et si le dénouement qui se verra bientôt n’eût découvert ce qui avoit rendu tant d’années et de ressorts inutiles, on ne pourrait le concevoir. On a vu comment sa mère lui fit quitter solennellement le jeu en lui assurant une pension de dix milleécus, combien le Roi trouva ridicule l’éclat de la profession qu’il en fit, et comment peu à peu il le reprit, deux ans après, tout aussi gros qu’auparavant. Une autre disparate qu’il fit pendant cette abstinence de jeu lui réussit tout aussi mal: il se mit dans la dévotion, dans les jeûnes, qu’il ne laissoit pas ignorer, et qui durent coûter à sa gourmandise et à son furieux appétit; il affecta d’aller tous les jours à la messe, et une régularité extérieure. Il soutint cette tentative près de deux ans; à la fin, la voyant sans succès, il s’en lassa, et peu à peu, avec le jeu, il reprit son premier genre de vie. Avec de tels défauts si reconnus, il en eut un plus malheureux que coupable, puisqu’il ne dépendoit pas de lui, dont il souffrit plus que de pas un: c’étoit une poltronnerie, mais telle, qu’il est incroyable ce qu’il faut qu’il ait pris sur lui pour avoir servi si longtemps. Il en a reçu en sa vie force affronts, avec une dissimulation sans exemple. Monsieur le Duc, méchant jusqu’à la barbarie, étant de jour au bombardement de Bruxelles, le fit venir à la tranchée pour dîner avec lui; aussitôt il donna le mot, mit toute la tranchée dans la confidence, et un peu après s’être mis à table, voilà une vive alarme, une grande sortie des ennemis, et tout l’appareil d’un combat chaud et imminent. Quand Monsieur le Duc[209]s’en fut assez diverti, il regarda d’Antin: “Remettons-nous à table, lui dit-il; la sortie n’étoit que pour toi.” D’Antin s’y remit sans s’en émouvoir, et il n’y parut pas.Une autre fois, M. le prince de Conti, qui ne l’aimoit pas, à cause de M. du Maine et de M. de Vendôme[210], visitoit des postes à je ne sais plus quel siège, et trouva d’Antin dans un assez avancé. Le voilà à faire ses grands rires, qui lui cria: “Comment, d’Antin, te voilà ici et tu n’es pas encore mort!” Cela fut avalé avec tranquillité, et sans changer de conduite avec ces deux princes, qu’il voyoit très familièrement. La Feuillade[211], fort envieux etfort avantageux, lui fit une incartade aussi gratuite que ces deux-là. Il étoit à Meudon, à deux pas de Monseigneur, dans la même pièce. Je ne sais sur quoi on vint à parler de grenadiers, ni ce que dit d’Antin, qui forma une dispute fort légère, et plutôt matière de conversation. Tout d’un coup: “C’est bien à vous, lui dit la Feuillade en élevant le ton, à parler de grenadiers! et où en auriez-vous vu?” D’Antin voulut répondre: “Et moi, interrompit la Feuillade, j’en ai vu souvent en des endroits dont vous n’auriez osé approcher de bien loin.” D’Antin se tut, et la compagnie resta stupéfaite. Monseigneur, qui l’entendit, n’en fit pas semblant, et dit après que, s’il avoit témoigné l’avoir ouï, il n’avoit plus de parti à prendre que celui de faire jeter la Feuillade par les fenêtres, pour un si grand manque de respect en sa présence. Cela passa doux comme lait, et il n’en fut autre chose. En un mot, il étoit devenu honteux d’insulter d’Antin.Il faut convenir que c’étoit grand dommage qu’il eût un défaut si infamant, sans lequel on eût peut-être difficilement trouvé un homme plus propre que lui à commander les armées: il avoit les vues vastes, justes, exactes, de grandes parties de général, un talent singulier pour les marches, les détails de troupes, de fourrages, de subsistances, pour tout ce qui fait le meilleur intendant d’armée, pour la discipline, sans pédanterie et allant droit au but et au fait, une soif d’être instruit de tout, qui lui donnoit une peine infinie et lui coûtoit cher en espions. Ces qualités le rendoient extrêmement commode à un général d’armée; le maréchal de Villeroy et M. de Vendôme s’en sont très utilement servis. Il avoit toujours un dessinateur ou deux, qui prenoient tant qu’ils pouvoient les plans des pays, des marches, des camps, des fourrages et de cequ’ils pouvoient de l’armée des ennemis. Avec tant de vues, de soins, d’applications différentes à la cour et à la guerre, toujours à soi, toujours la tête libre et fraîche, despotique sur son corps et sur son esprit, d’une société charmante, sans tracasserie, sans embarras, avec de la gaieté et un agrément tout particulier, affable aux officiers, aimable aux troupes, à qui il étoit prodigue avec art et avec goût, naturellement éloquent et parlant à chacun sa propre langue, aisé en tout, aplanissant tout, fécond en expédients et capable à fond de toutes sortes d’affaires, c’étoit un homme certainement très rare. Cette raison m’a fait étendre sur lui, et il est bon de faire connoître d’avance ce courtisan, jusqu’ici si délaissé, qui va devenir un personnage pour le reste de sa vie. Fait et demeuré comme il étoit, il n’est pas surprenant qu’il ait eu autant d’envie de s’accrocher aux Noailles. Le surprenant est que sa mère y ait non-seulement consenti, mais qu’elle l’ait desiré plus que lui encore, avec sa retraite et sa dévotion véritable, pour se rapprocher Mme de Maintenon, qu’elle avoit tant de raisons de haïr et de se la croire irréconciliable. Elle lui écrivit plusieurs lettres flatteuses à l’occasion de ce mariage; elle n’en reçut que des réponses sèches, et néanmoins fit tout pour le conclure, dans le dessein de lui plaire, tant sont fortes les chaînes du monde, auquel trop souvent on croit de bonne foi avoir entièrement renoncé, et que cependant, malgré tout ce qu’on en a éprouvé, il se trouve qu’on y tient encore[212].7. LE PRINCE DE CONTIFrançois-Louis de Bourbon(1664-1709), younger son of Armand, Prince de Conti, and nephew of the great Condé, inherited his father’s title on the death of his elder brother in 1685. He fought with distinction at Fleurus, Steinkirk, and Neerwinden. In 1697 he was elected King of Poland, but, being unable to maintain himself against his rival the Elector of Saxony, he renounced his claim and returned to France. Louis XIV, who was jealous of his brilliance and capacity, regarded him with disfavour, but just before his last illness he was appointed to the command of the army in Flanders. He married his cousin, a daughter of Henri-Jules, Prince de Condé.Sa figure avoit été charmante; jusqu’aux défauts de son corps et de son esprit avoient des grâces infinies; des épaules trop hautes, la tête un peu penchée de côté, un rire qui eût tenu du braire dans un autre, enfin une distraction étrange. Galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup, il étoit encore coquet avec tous les hommes: il prenoit à tâche de plaire au cordonnier, au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d’État, au grand seigneur, au général d’armée, et si naturellement que le succès en étoit certain. Il fut aussi les constantes délices du monde, de la cour, des armées, la divinité du peuple, l’idole des soldats, le héros des officiers, l’espérance de ce qu’il y avoit de plus distingué, l’amour du Parlement, l’ami avec discernement des savants, et souvent l’admiration de la Sorbonne, des jurisconsultes, des astronomes et des mathématiciens les plus profonds. C’étoit un très bel esprit, lumineux, juste, exact, vaste, étendu, d’une lecture infinie, qui n’oublioit rien, qui possédoit les histoires générales et particulières, qui connoissoit les généalogies, leurs chimères et leurs réalités, qui savoit où il avoit appris chaque chose et chaque fait, qui en discernoit les sources, et qui retenoit et jugeoit de même tout ce que la conversation lui avoit appris, sans confusion, sans mélange, sans méprise, avec une singulière netteté[213].M. de Montausier et Monsieur de Meaux, qui l’avoient vu élever auprès de Monseigneur, l’avoient toujours aimé avec tendresse, et lui eux avec confiance; il étoit de même avec les ducs de Chevreuse et de Beauvillier, et avec l’archevêque de Cambray[214]et les cardinaux d’Estrées[215]et de Janson[216]. Monsieur le Prince le héros ne se cachoit pas d’une prédilection pour lui au-dessus de ses enfants; il fut la consolation de ses dernières années, il s’instruisit dans son exil et sa retraite auprès de lui, il écrivit sous lui beaucoup de choses curieuses. Il fut le cœur et le confident de M. de Luxembourg dans ses dernières années.Chez lui l’utile et le futile, l’agréable et le savant, tout étoit distinct et en sa place. Il avoit des amis: il savoit les choisir, les cultiver, les visiter, vivre avec eux, se mettre à leur niveau sans hauteur et sans bassesse. Il avoit aussi des amies indépendamment d’amour; il en fut accusé de plus d’une sorte, et c’étoit un de ses prétendus rapports avec César. Doux jusqu’à être complaisant dans le commerce, extrêmement poli, mais d’une politesse distinguée selon le rang, l’âge, le mérite, et mesuré avec tous, il ne déroboit rien à personne; il rendoit tout ce que les princes du sang doivent, et qu’ils ne rendent plus; il s’en expliquoit même et sur leurs usurpations et sur l’histoire des usages et de leurs altérations. L’histoire des livres et des conversations lui fournissoit de quoi placer, avec un art imperceptible, ce qu’il pouvoit de plus obligeant sur la naissance, les emplois, les actions. Son esprit étoit naturel, brillant, vif, ses reparties promptes, plaisantes, jamais blessantes, le gracieux répandu partout, sans affectation; avec toute la futilité du monde, de la cour, des femmes, et leur langage avec elles, l’esprit solide et infinimentsensé; il en donnoit à tout le monde, il se mettoit sans cesse et merveilleusement à la portée et au niveau de tous, et parloit le langage de chacun avec une facilité nonpareille. Tout en lui prenoit un air aisé. Il avoit la valeur des héros, leur maintien à la guerre, leur simplicité partout, qui toutefois cachoit beaucoup d’art. Les marques de leurs talents pourroient passer pour le dernier coup de pinceau de son portrait; mais, comme tous les hommes, il avoit sa contre-partie.Cet homme si aimable, si charmant, si délicieux, n’aimoit rien. Il avoit et vouloit des amis, comme on veut et qu’on a des meubles. Encore qu’il se respectât, il étoit bas courtisan; il ménageoit tout, et montroit trop combien il sentoit ses besoins en tous genres de choses et d’hommes; avare, avide de bien, ardent, injuste.Le Roi étoit véritablement peiné de la considération qu’il ne pouvoit lui refuser, et qu’il étoit exact à n’outrepasser pas d’une ligne. Il ne lui avoit jamais pardonné son voyage d’Hongrie[217]. Les lettres interceptées qui lui avoient été écrites et qui avoient perdu les écrivains, quoique fils de favoris, avoient allumé une haine dans Mme de Maintenon et une indignation dans le Roi que rien n’avoit pu effacer. Les vertus, les talents, les agréments, la grande réputation que ce prince s’étoit acquise, l’amour général qu’il s’étoit concilié lui étoient tournés en crimes. Le contraste de M. du Maine excitoit un dépit journalier dans sa gouvernante et dans son tendre père, qui leur échappoit malgré eux. Enfin la pureté de son sang, le seul qui ne fut point mêlé avec la bâtardise, étoit un autre démérite qui se faisoit sentir à tous moments. Jusqu’à ses amis étoient odieux, et le sentoient.Toutefois, malgré la crainte servile, les courtisans mêmes aimoient à s’approcher de ce prince: on étoit flatté d’un accès familier auprès de lui; le monde le plus important, le plus choisi, le couroit; jusque dans le salon de Marly il étoit environné du plus exquis; il y tenoit desconversations charmantes sur tout ce qui se présentoit indifféremment; jeunes et vieux y trouvoient leur instruction et leur plaisir, par l’agrément avec lequel il s’énonçoit sur toutes matières, par la netteté de sa mémoire, par son abondance sans être parleur. Ce n’est point une figure, c’est une vérité cent fois éprouvée, qu’on y oublioit l’heure des repas. Le Roi le savoit; il en étoit piqué, quelquefois même il n’étoit pas fâché qu’on pût s’en apercevoir. Avec tout cela on ne pouvoit s’en déprendre; la servitude si régnante jusque sur les moindres choses y échoua toujours.Jamais homme n’eut tant d’art caché sous une simplicité si naïve, sans quoi que ce soit d’affecté en rien. Tout en lui couloit de source; jamais rien de tiré, de recherché; rien ne lui coûtoit. On n’ignoroit pas qu’il n’aimoit rien, ni ses autres défauts; on les lui passoit tous, et on l’aimoit véritablement, quelquefois jusqu’à se le reprocher, toujours sans s’en corriger[218].8. LE DUC ET LA DUCHESSE DE BOURGOGNEMarie-Adelaïdeof Savoy, grand-daughter of Monsieur and Henrietta of England, came to France in 1696 shortly before her eleventh birthday, and was married to the Duc deBourgognea year later. She died of measles on February 12, 1712. There is a good bust of her by Coysevox at Versailles.Jamais princesse arrivée si jeune ne vint si bien instruite, et ne sut mieux profiter des instructions qu’elle avoit reçues. Son habile père qui connoissoit à fond notre cour, la lui avoit peinte, et lui avoit appris la manière unique de s’y rendre heureuse. Beaucoup d’esprit naturelet facile l’y seconda, et beaucoup de qualités aimables lui attachèrent les cœurs, tandis que sa situation personnelle avec son époux, avec le Roi, avec Mme de Maintenon lui attira les hommages de l’ambition. Elle avoit su travailler à s’y mettre dès les premiers moments de son arrivée; elle ne cessa, tant qu’elle vécut, de continuer un travail si utile, et dont elle recueillit sans cesse tous les fruits. Douce, timide, mais adroite, bonne jusqu’à craindre de faire la moindre peine à personne, et toute légère et vive qu’elle étoit, très capable de vues et de suite de la plus longue haleine; la contrainte jusqu’à la gêne, dont elle sentoit tout le poids, sembloit ne lui rien coûter. La complaisance lui étoit naturelle, couloit de source; elle en avoit jusque pour sa cour.Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disoit rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des sourcils châtain brun, fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries, dont elle parloit et se moquoit la première, le plus beau teint et la plus belle peau, peu de gorge, mais admirable, le cou long, avec un soupçon de goître qui ne lui seyoit point mal, un port de tête galant, gracieux, majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées. Elle plaisoit au dernier point; les grâces naissoient d’elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières, et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d’esprit, charmoit, avec cette aisance qui étoit en elle jusqu’à la communiquer à tout ce qui l’approchoit.Elle vouloit plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu’elle parût le rechercher. On étoit tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvoit. Sa gaieté, jeune, vive, active, animoit tout, et sa légèreté de nymphe la portoit partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornoit tousles spectacles, étoit l’âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissoit par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimoit le jeu, s’amusoit au petit jeu, car tout l’amusoit; elle préféroit le gros, y étoit nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisoit le jeu de chacun; également gaie et amusée à faire, les après-dînées, des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses: on appeloit ainsi ses dames du palais les plus âgées. Elle n’épargna rien, jusqu’à sa santé, elle n’oublia pas jusqu’aux plus petites choses, et sans cesse, pour gagner Mme de Maintenon, et le Roi par elle. Sa souplesse à leur égard étoit sans pareille, et ne se démentit jamais d’un moment. Elle l’accompagnoit de toute la discrétion que lui donnoit la connoissance d’eux, que l’étude et l’expérience lui avoient acquise, pour les degrés d’enjouement ou de mesure qui étoient à propos. Son plaisir, ses agréments, je le répète, sa santé même, tout leur fut immolé. Par cette voie elle s’acquit une familiarité avec eux dont aucun des enfants du Roi, non pas même ses bâtards, n’avoient pu approcher.En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide bienséance avec Mme de Maintenon, qu’elle n’appeloit jamais quema tante, pour confondre joliment le rang et l’amitié; en particulier, causante, sautante, voltigeante autour d’eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l’un ou de l’autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautoit au col, les embrassoit, les baisoit, les caressoit, les chiffonnoit, leur tiroit le dessous du menton, les tourmentoit, fouilloit leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetoit, les lisoit quelquefois malgré eux, selon qu’elle les voyoit en humeur d’en rire, et parlant quelquefois dessus; admise à tout, à la réception des courriers qui apportoient les nouvelles les plus importantes, entrant chez le Roi à toute heure, même des moments pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire, à moins qu’elle ne fût violemment poussée contre quelqu’un, comme elle fut contre Pontchartrain,qu’elle nommoit quelquefois au Roivotre vilain borgne, ou par quelque cause majeure, comme elle la fut contre Chamillart; si libre, qu’entendant un soir le Roi et Mme de Maintenon parler avec affection de la cour d’Angleterre dans les commencements qu’on espéra la paix par la reine Anne: “Ma tante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu’en Angleterre les reines gouvernent mieux que les rois, et savez-vous bien pourquoi, ma tante?” et toujours courant et gambadant, “c’est que sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines.” L’admirable est qu’ils en rirent tous deux, et qu’ils trouvèrent qu’elle avoit raison.Avec toute cette galanterie, jamais femme ne parut se soucier moins de sa figure, ni y prendre moins de précaution et de soin: sa toilette étoit faite en un moment; le peu même qu’elle duroit n’étoit que pour la cour. Elle ne se soucioit de parure que pour les bals et les fêtes, et ce qu’elle en prenoit en tout autre temps, et le moins encore qu’il lui étoit possible, n’étoit que par complaisance pour le Roi. Avec elle s’éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes, et toutes espèces de grâces; les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour. Elle l’animoit toute entière; elle en remplissoit tous les lieux à la fois; elle y occupoit tout, elle en pénétroit tout l’intérieur; si la cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse si regrettée, jamais il n’en fut si digne de l’être. Aussi les regrets n’en ont-ils pu passer, et l’amertume involontaire et secrète en est constamment demeurée, avec un vuide affreux qui n’a pu être diminué.Monseigneur le Dauphin, malade et navré de la plus intime et de la plus amère douleur, ne sortit point de son appartement, où il ne voulut voir que Monsieur son frère, son confesseur, et le duc de Beauvillier, qui malade depuis sept ou huit jours dans sa maison de la ville, fit un effort pour sortir de son lit, pour aller admirer dans son pupille tout ce que Dieu y avoit mis de grand, qui ne parut jamaistant qu’en cette affreuse journée et en celles qui suivirent jusqu’à sa mort. Ce fut, sans s’en douter, la dernière fois qu’ils se virent en ce monde. Cheverny[219], d’O[220]et Gamaches[221]passèrent la nuit dans son appartement, mais sans le voir que des instants.Le samedi matin 13 février, ils le pressèrent de s’en aller à Marly, pour lui épargner l’horreur du bruit qu’il pouvoit entendre sur sa tête, où la Dauphine étoit morte. Il sortit à sept heures du matin, par une porte de derrière de son appartement, où il se jeta dans une chaise bleue qui le porta à son carrosse. Il trouva, en entrant dans l’une et dans l’autre, quelques courtisans plus indiscrets encore qu’éveillés, qui lui firent leur révérence, et qu’il reçut avec un air de politesse. Ces trois menins[222]vinrent dans son carrosse avec lui. Il descendit à la chapelle, entendit la messe, d’où il se fit porter en chaise à une fenêtre de son appartement, par où il entra. Mme de Maintenon y vint aussitôt: on peut juger quelle fut l’angoisse de cette entrevue; elle ne put y tenir longtemps, et s’en retourna. Il lui fallut essuyer princes et princesses, qui par discrétion n’y furent que des moments, même Mme la duchesse de Berry et Mme de Saint-Simon avec elle, vers qui le Dauphin se tourna avec un air expressif de leur commune douleur. Il demeura quelque temps seul avec M. le duc de Berry. Le réveil du Roi approchant, ses trois menins entrèrent, et j’hasardai d’entrer avec eux. Il me montra qu’il s’en apercevoit, avec un air de douceur et d’affection qui me pénétra; mais je fus épouvanté de son regard, également contraint, fixe, avec quelque chose de farouche, du changement de son visage, et des marques plus livides que rougeâtres que j’y remarquai en assez grand nombre et assez larges, et dont ce qui étoit dans la chambre s’aperçut comme moi. Il étoit debout, et peu d’instants après on le vint avertir que le Roi étoit éveillé. Les larmes, qu’il retenoit, lui rouloient dans les yeux.A cette nouvelle il se tourna sans rien dire, et demeura. Il n’y avoit que ses trois menins et moi, et du Chesne[223]; les menins lui proposèrent une fois ou deux d’aller chez le Roi: il ne remua ni ne répondit. Je m’approchai, et je lui fis signe d’aller, puis je lui proposai à voix basse. Voyant qu’il demeuroit et se taisoit, j’osai lui prendre le bras, lui représenter que tôt ou tard il falloit bien qu’il vît le Roi, qu’il l’attendoit, et sûrement avec desir de le voir et de l’embrasser, qu’il y avoit plus de grâce à ne pas différer; et en le pressant de la sorte, je pris la liberté de le pousser doucement. Il me jeta un regard à percer l’âme, et partit. Je le suivis quelques pas, et m’ôtai de là pour prendre haleine. Je ne l’ai pas vu depuis. Plaise à la miséricorde de Dieu que je le voie éternellement où sa bonté sans doute l’a mis[224]!
Harlay étoit fils d’un autre procureur général du Parlement et d’une Bellièvre, duquel le grand-père fut ce fameux Achille d’Harlay, premier président du Parlement après ce célèbre Christophle de Thou, son beau-père, lequel étoit père de ce fameux historien. Issu de ces grands magistrats, Harlay en eut toute la gravité, qu’il outra en cynique, en affecta le désintéressement et la modestie, qu’il déshonora l’une par sa conduite, l’autre par un orgueil raffiné, mais extrême, et qui, malgré lui, sautoit aux yeux. Il se piqua surtout de probité et de justice, dont le masque tomba bientôt. Entre Pierre et Jacques il conservoit la plus exacte droiture; mais dès qu’il apercevoit un intérêt ou une faveur à ménager, tout aussitôt il étoit vendu. La suite de cesMémoiresen pourra fournir des exemples; en attendant, ce procès-ci le manifesta à découvert.Il étoit savant en droit public, il possédoit fort le fond des diverses jurisprudences, il égaloit les plus versés aux belles-lettres, il connoissoit bien l’histoire, et savoit surtout gouverner sa compagnie avec une autorité qui nesouffroit point de réplique, et que nul autre premier président n’atteignit jamais avant lui. Une austérité pharisaïque le rendoit redoutable par la licence qu’il donnoit à ses répréhensions publiques, et aux parties, et aux avocats, et aux magistrats, en sorte qu’il n’y avoit personne qui ne tremblât d’avoir affaire à lui. D’ailleurs, soutenu en tout par la cour, dont il étoit l’esclave, et le très humble serviteur de ce qui y étoit en vraie faveur, fin courtisan et singulièrement rusé politique, tous ces talents, il les tournoit uniquement à son ambition de dominer et de parvenir, et de se faire une réputation de grand homme; d’ailleurs, sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu’extérieure, sans humanité même, en un mot un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler, et n’en ayant de sa vie perdu une occasion. On feroit un volume de ses traits, et tous d’autant plus perçants qu’il avoit infiniment d’esprit, l’esprit naturellement porté à cela, et toujours maître de soi pour ne rien hasarder dont il pût avoir à se repentir.Pour l’extérieur, un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardoient qu’à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque d’ecclésiastique, et des manchettes plates, comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue, mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n’avançoit qu’à force de révérences respectueuses et comme honteuses à droite et à gauche, à Versailles[193].2. MME DE CASTRIESMarie-Elisabeth de Vivonne, daughter of Louis-Victor de Rochechouart, Duc de Vivonne, the brother of Mme de Montespan, and wife of the Marquis de Castries. She died in 1718.Mme de Castries étoit un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et auroit passé dans un médiocre anneau: ni derrière, ni gorge, ni menton, fort laide, l’air toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatoit d’esprit et qui tenoit encore plus parole. Elle savoit tout: histoire, philosophie, mathématiques, langues savantes, et jamais il ne paroissoit qu’elle sût mieux que parler françois; mais son parler avoit une justesse, une énergie, une éloquence, une grâce jusque dans les choses les plus communes, avec ce tour unique qui n’est propre qu’aux Mortemarts. Aimable, amusante, gaie, sérieuse, toute à tous, charmante quand elle vouloit plaire, plaisante naturellement, avec la dernière finesse, sans la vouloir être, et assénant aussi les ridicules à ne les jamais oublier; glorieuse, choquée de mille choses, avec un ton plaintif qui emportoit la pièce, cruellement méchante quand il lui plaisoit, et fort bonne amie, polie, gracieuse, obligeante en général; sans aucune galanterie, mais délicate sur l’esprit, et amoureuse de l’esprit où elle le trouvoit à son gré; avec cela un talent de raconter qui charmoit, et quand elle vouloit faire un roman sur-le-champ, une source de production, de variété et d’agrément qui étonnoit. Avec sa gloire, elle se croyoit bien mariée, par l’amitié qu’elle eut pour son mari: elle l’étendit sur tout ce qui lui appartenoit, et elle étoit aussi glorieuse pour lui que pour elle; elle en recevoit le réciproque et toutes sortes d’égards et de respects[194].3. LE NOSTREAndré le Nostre(1613-1700) attracted the notice of Louis XIV by his great work at Vaux-le-Vicomte, the princely residence of Fouquet. Among the famous gardens designed by him were Versailles, the Tuileries, Trianon, the terrace of Saint-Germain, Saint-Cloud, and Chantilly. Dr Martin Lister visited him in 1698 and found him "quick and lively[195]."Le Nostre mourut presque en même temps, après avoir vécu quatre-vingt-huit ans dans une santé parfaite, sa tête et toute la justesse et le bon goût de sa capacité, illustre pour avoir le premier donné les divers dessins de ces beaux jardins qui décorent la France, et qui ont tellement effacé la réputation de ceux d’Italie, qui en effet ne sont plus rien en comparaison, que les plus fameux maîtres en ce genre viennent d’Italie apprendre et admirer ici. Le Nostre avoit une probité, une exactitude et une droiture qui le faisoit estimer et aimer de tout le monde. Jamais il ne sortit de son état ni ne se méconnut, et fut toujours parfaitement désintéressé. Il travailloit pour les particuliers comme pour le Roi, et avec la même application, ne cherchoit qu’à aider la nature, et à réduire le vrai beau aux moins de frais qu’il pouvoit. Il avoit une naïveté et une vérité charmante. Le Pape pria le Roi de le lui prêter pour quelques mois; en entrant dans la chambre du Pape, au lieu de se mettre à genoux, il courut à lui: “Eh! bonjour, lui dit-il, mon Révérend Père, en lui sautant au col, et l’embrassant et le baisant des deux côtés; eh! que vous avez bon visage, et que je suis aise de vous voir, et en si bonne santé!” Le Pape, qui étoit Clément X, Altieri, se mit à rire de tout son cœur; il fut ravi de cette bizarre entrée, et lui fit mille amitiés.A son retour, le Roi le mena dans ses jardins de Versailles, où il lui montra ce qu’il y avoit fait depuis son absence. A la colonnade, il ne disoit mot; le Roi le pressa d’en dire son avis: “Eh bien! Sire, que voulez-vous que je vous dise? d’un maçon vous avez fait un jardinier (c’étoit Mansart), il vous a donné un plat de son métier.”Le Roi se tut, et chacun sourit; et il étoit vrai que ce morceau d’architecture, qui n’étoit rien moins qu’une fontaine et qui la vouloit être, étoit fort déplacé dans un jardin. Un mois avant sa mort, le Roi, qui aimoit à le voir et à le faire causer[196], le mena dans ses jardins, et à cause de son grand âge, le fit mettre dans une chaise que des porteurs rouloient à côté de la sienne, et le Nostre disoit là: “Ah! mon pauvre père, si tu vivois et que tu pusses voir un pauvre jardinier comme moi, ton fils, se promener en chaise à côté du plus grand roi du monde, rien ne manqueroit à ma joie.” Il étoit intendant des bâtiments, et logeoit aux Tuileries, dont il avoit soin du jardin, qui est de lui, et du palais. Tout ce qu’il a fait est encore fort au-dessus de tout ce qui a été fait depuis, quelque soin qu’on ait pris de l’imiter et de travailler d’après lui le plus qu’il a été possible. Il disoit des parterres qu’ils n’étoient que pour les nourrices, qui, ne pouvant quitter leurs enfants, s’y promenoient des yeux et les admiraient du second étage. Il y excelloit néanmoins, comme dans toutes les parties des jardins; mais il n’en faisoit aucune estime, et il avoit raison, car c’est où on ne se promène jamais[197].4. VENDÔMELouis-Joseph, Duc deVendôme(1654-1712), was the grandson of César, Duc de Vendôme, the son of Henri IV and Gabrielle d’Estrées. Having distinguished himself at Steinkirk and in Piedmont, he was given the command of the army of Catalonia (1695) and the capture of Barcelona by his troops was an important factor in bringing about the peace of Ryswick (1697). In the war of the Spanish Succession he was less successful, but on being sent as general to Spain in 1710 he restored the fallen fortunes of Philip V. Saint-Simon is blinded by prejudice to his very real military talent. His soldiers adored him. See Voltaire,Le siècle de Louis XIV, pp. 209-210, and Boislisle,XIII.564-567.Il étoit d’une taille ordinaire pour la hauteur, un peu gros, mais vigoureux, fort et alerte; un visage fort noble et l’air haut, de la grâce naturelle dans le maintien et dansla parole, beaucoup d’esprit naturel, qu’il n’avoit jamais cultivé, une énonciation facile, soutenue d’une hardiesse naturelle, qui se tourna depuis en audace la plus effrénée, beaucoup de connoissance du monde, de la cour, des personnages successifs, et sous une apparente incurie, un soin et une adresse continuelle à en profiter en tout genre; surtout admirable courtisan, et qui sut tirer avantage jusque de ses plus grands vices, à l’abri du foible du Roi pour sa naissance; poli par art, mais avec un choix et une mesure avare, insolent à l’excès dès qu’il crut le pouvoir oser impunément, et, en même temps, familier et populaire avec le commun par une affectation qui voiloit sa vanité, et le faisoit aimer du vulgaire; au fond, l’orgueil même, et un orgueil qui vouloit tout, qui dévoroit tout. A mesure que son rang s’éleva et que sa faveur augmenta, sa hauteur, son peu de ménagement, son opiniâtreté jusqu’à l’entêtement, tout cela crût à proportion, jusqu’à se rendre inutile toute espèce d’avis, et se rendre inaccessible qu’à un nombre très petit de familiers et à ses valets. La louange, puis l’admiration, enfin l’adoration, furent le canal unique par lequel on pût approcher ce demi-dieu, qui soutenoit des thèses ineptes sans que personne osât, non pas contredire, mais ne pas approuver.Sa paresse étoit à un point qui ne se peut concevoir. Il a pensé être enlevé plus d’une fois pour s’être opiniâtré dans un logement plus commode, mais trop éloigné, et risqué les succès de ses campagnes, donné même des avantages considérables à l’ennemi, par ne se pouvoir résoudre à quitter un camp où il se trouvoit logé à son aise. Il voyoit peu à l’armée par lui-même; il s’en fioit à ses familiers, que très souvent encore il n’en croyoit pas. Sa journée, dont il ne pouvoit troubler l’ordre ordinaire, ne lui permettoit guère de faire autrement. Sa saleté étoit extrême; il en tiroit vanité: les sots le trouvoient un homme simple. Il étoit plein de chiens et de chiennes dans son lit, qui y faisoient leurs petits à ses côtés. Lui-même ne s’y contraignoit de rien. Une de ses thèses étoit quetout le monde en usoit de même, mais n’avoit pas la bonne foi d’en convenir comme lui. Il le soutint un jour à Mme la princesse de Conti, la plus propre personne du monde et la plus recherchée dans sa propreté[198].5. VAUBANSébastien Le Prestre, Seigneur deVauban(1633-1707), was rewarded in 1703 with a marshal’sbâtonfor his great services as a military engineer. He was equally skilled in the art of fortifying towns and in that of besieging them.Vauban s’appeloit le Prestre, petit gentilhomme de Bourgogne tout au plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle, et avec la plus grande réputation du plus savant homme dans l’art des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus vrai et le plus modeste. C’étoit un homme de médiocre taille, assez trapu, qui avoit fort l’air de guerre, mais en même temps un extérieur rustre et grossier, pour ne pas dire brutal et féroce. Il n’étoit rien moins; jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant, mais respectueux sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la vie des hommes, avec une valeur qui prenoit tout sur soi et donnoit tout aux autres. Il est inconcevable qu’avec tant de droiture et de franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait pu gagner au point qu’il fit l’amitié et la confiance de Louvois et du Roi.Ce prince s’étoit ouvert à lui, un an auparavant, de la volonté qu’il avoit de le faire maréchal de France: Vauban l’avoit supplié de faire réflexion que cette dignité n’étoit point faite pour un homme de son état, qui ne pouvoit jamais commander ses armées, et qui les jetteroit dans l’embarras si, faisant un siège, le général se trouvoit moins ancien maréchal de France que lui. Un refus si généreux, et appuyé de raisons que la seule vertu fournissoit, augmenta encore le desir du Roi de la couronner.Vauban avoit fait cinquante-trois sièges en chef, dont une vingtaine en présence du Roi, qui crut se faire maréchalde France soi-même et honorer ses propres lauriers en donnant le bâton à Vauban. Il le reçut avec la même modestie qu’il avoit marqué de désintéressement. Tout applaudit à ce comble d’honneur, où aucun autre de ce genre n’étoit parvenu avant lui et n’est arrivé depuis. Je n’ajouterai rien ici sur cet homme véritablement fameux; il se trouvera ailleurs occasion d’en parler encore[199].On a vu quel étoit Vauban, à l’occasion de son élévation à l’office de maréchal de France. Maintenant nous l’allons voir réduit au tombeau par l’amertume de la douleur, pour cela même qui le combla d’honneur, et qui ailleurs qu’en France lui eût tout mérité et acquis.Patriote comme il l’étoit, il avoit toute sa vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexations qu’il souffroit. La connoissance que ses emplois lui donnoient de la nécessité des dépenses, et du peu d’espérance que le Roi fût pour retrancher celles de splendeur et d’amusements, le faisoit gémir de ne voir point de remède à un accablement qui augmentoit son poids de jour en jour.Dans cet esprit, il ne fit point de voyage, et il traversoit souvent le royaume de tous les biais, qu’il ne prît partout des informations exactes sur la valeur et le produit des terres, sur la sorte de commerce et d’industrie des provinces et des villes, sur la nature et l’imposition des levées, sur la manière de les percevoir. Non content de ce qu’il pouvoit voir et faire par lui-même, il envoya secrètement partout où il ne pouvoit aller, et même où il avoit été et où il devoit aller, pour être instruit de tout, et comparer les rapports avec ce qu’il auroit connu par lui-même. Les vingt dernières années de sa vie au moins furent employées à ces recherches, auxquelles il dépensa beaucoup. Il les vérifia souvent, avec toute l’exactitude et la justesse qu’il y put apporter, et il excelloit en ces deux qualités. Enfin il se convainquit que les terres étoient le seul bien solide, et il se mit à travailler à un nouveau système.Il étoit bien avancé, lorsqu’il parut divers petits livres du sieur de Boisguilbert[200], lieutenant général au siège de Rouen, homme de beaucoup d’esprit de détail et de travail, frère d’un conseiller au parlement de Normandie, qui de longue main touché des mêmes vues que Vauban, y travailloit aussi depuis longtemps. Il y avoit déjà fait du progrès avant que le Chancelier eût quitté les finances. Il vint exprès le trouver, et comme son esprit vif avoit du singulier, il lui demanda de l’écouter avec patience, et tout de suite lui dit que d’abord il le prendrait pour un fou, qu’ensuite il verroit qu’il méritoit attention, et qu’à la fin il demeureroit content de son système. Pontchartrain, rebuté de tant de donneurs d’avis qui lui avoient passé par les mains, et qui étoit tout salpêtre, se mit à rire, lui répondit brusquement qu’il s’en tenoit au premier, et lui tourna le dos. Boisguilbert, revenu à Rouen, ne se rebuta point du mauvais succès de son voyage; il n’en travailla que plus infatigablement à son projet, qui étoit à peu près le même que celui de Vauban, sans se connoître l’un l’autre. De ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière, dont le système alloit à une répartition exacte, à soulager le peuple de tous les frais qu’il supportoit et de beaucoup d’impôts, qui faisoit entrer les levées directement dans la bourse du Roi, et conséquemment, ruineux à l’existence des traitants, à la puissance des intendants, au souverain domaine des ministres des finances. Aussi déplut-il à tous ceux-là autant qu’il fut applaudi de tous ceux qui n’avoient pas les mêmes intérêts. Chamillart, qui avoit succédé à Pontchartrain[201], examina ce livre; il en conçut de l’estime: il manda Boisguilbert deux ou trois fois à l’Étang, et y travailla avec lui à plusieurs reprises, en ministre dont la probité ne cherche que le bien.En même temps, Vauban, toujours appliqué à son ouvrage, vit celui-ci avec attention, et quelques autres du même auteur qui le suivirent; de là il voulut entretenirBoisguilbert. Peu attaché aux siens, mais ardent pour le soulagement des peuples et pour le bien de l’État, il les retoucha et les perfectionna sur ceux-ci, et y mit la dernière main. Ils convenoient sur les choses principales, mais non en tout.Boisguilbert vouloit laisser quelques impôts sur le commerce étranger et sur les denrées à la manière de Hollande, et s’attachoit principalement à ôter les plus odieux, et surtout les frais immenses, qui, sans entrer dans les coffres du Roi, ruinoient les peuples à la discrétion des traitants et de leurs employés, qui s’y enrichissoient sans mesure, comme cela est encore aujourd’hui et n’a fait qu’augmenter sans avoir jamais cessé depuis.Vauban, d’accord sur ces suppressions, passoit jusqu’à celle des impôts mêmes: il prétendoit n’en laisser qu’un unique, et avec cette simplification remplir également leurs vues communes sans tomber en aucun inconvénient. Il avoit l’avantage sur Boisguilbert de tout ce qu’il avoit examiné, pesé, comparé et calculé lui-même, en ses divers voyages, depuis vingt ans, de ce qu’il avoit tiré du travail de ceux que, dans le même esprit, il avoit envoyés depuis plusieurs années en diverses provinces, toutes choses que Boisguilbert, sédentaire à Rouen, n’avoit pu se proposer, et l’avantage encore de se rectifier par les lumières et les ouvrages de celui-ci; par quoi il avoit raison de se flatter de le surpasser en exactitude et en justesse, base fondamentale de pareille besogne. Vauban donc abolissoit toutes sortes d’impôts auxquels il en substituoit un unique, divisé en deux branches, auxquelles il donnoit le nom de dîme royale: l’une sur les terres, par un dixième de leur produit; l’autre léger, par estimation, sur le commerce et l’industrie, qu’il estimoit devoir être encouragés l’un et l’autre, bien loin d’être accablés. Il prescrivoit des règles très simples, très sages et très faciles pour la levée et la perception de ces deux droits, suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au nombre d’hommes sur lequel on peut compter avec le plus d’exactitude dans l’étendue du royaume. Il ajouta la comparaison de la répartitionen usage avec celle qu’il proposoit, les inconvénients de l’une et de l’autre, et réciproquement leurs avantages, et conclut par des preuves en faveur de la sienne, d’une netteté et d’une évidence à ne s’y pouvoir refuser. Aussi cet ouvrage[202]reçut-il les applaudissements publics, et l’approbation des personnes les plus capables de ces calculs et de ces comparaisons et les plus versées en toutes ces matières, qui en admirèrent la profondeur, la justesse, l’exactitude et la clarté.Mais ce livre avoit un grand défaut: il donnoit à la vérité au Roi plus qu’il ne tiroit par les voies jusqu’alors pratiquées, il sauvoit aussi les peuples de ruine et de vexations, et les enrichissoit en leur laissant tout ce qui n’entroit point dans les coffres du Roi, à peu de choses près; mais il ruinoit une armée de financiers, de commis, d’employés de toute espèce, il les réduisoit à chercher à vivre à leurs dépens, et non plus à ceux du public, et il sapoit par les fondements ces fortunes immenses qu’on voit naître en si peu de temps. C’étoit déjà de quoi échouer.Mais le crime fut qu’avec cette nouvelle pratique tomboit l’autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et, par proportion, celles des intendants des finances, des intendants de provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés, qui ne pouvoient plus faire valoir leur capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui de plus tomboient du même coup dans l’impuissance de faire du bien ou du mal à personne. Il n’est donc pas surprenant que tant de gens si puissants en tout genre, à qui ce livre arrachoit tout des mains, ne conspirassent contre un système si utile à l’État, si heureux pour le Roi, si avantageux aux peuples du royaume, mais si ruineux pour eux. La robe entière en rugit pour son intérêt: elle est la modératrice des impôts par les places qui en regardent toutes les sortes d’administration, et qui lui sont affectées privativement à tousautres, et elle se le croit en corps avec plus d’éclat par la nécessité de l’enregistrement des édits bursaux.Les liens du sang fascinèrent les yeux aux deux gendres de M. Colbert[203], de l’esprit et du gouvernement duquel ce livre s’écartoit fort, et furent trompés par les raisonnements vifs et captieux de Desmaretz[204], dans la capacité duquel ils avoient toute confiance, comme au disciple unique de Colbert son oncle, qui l’avoit élevé et instruit; Chamillart, si doux, si amoureux du bien, et qui n’avoit pas, comme on l’a vu, négligé de travailler avec Boisguilbert, tomba sous la même séduction de Desmaretz. Le Chancelier, qui se sentoit toujours d’avoir été, quoique malgré lui, contrôleur général des finances, s’emporta. En un mot, il n’y eut que les impuissants et les désintéressés pour Vauban et Boisguilbert, je veux dire l’Église et la noblesse; car pour les peuples, qui y gagnoient tout, ils ignorèrent qu’ils avoient touché à leur salut, que les bons bourgeois seuls déplorèrent.Ce ne fut donc pas merveilles si le Roi, prévenu et investi de la sorte, reçut très mal le maréchal de Vauban lorsqu’il lui présenta son livre[205], qui lui étoit adressé dans tout le contenu de l’ouvrage. On peut juger si les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur accueil. De ce moment, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, ses vertus, l’affection que le Roi y avoit mise, jusqu’à croire se couronner de lauriers en l’élevant, tout disparut à l’instant à ses yeux: il ne vit plus en lui qu’un insensé pour l’amour du public, et qu’un criminel qui attentoit à l’autorité de ses ministres, par conséquent à la sienne; il s’en expliqua de la sorte sans ménagement.L’écho en retentit plus aigrement encore dans toute la nation offensée, qui abusa sans aucun ménagement de savictoire; et le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs françois, ne put survivre aux bonnes grâces de son maître, pour qui il avoit tout fait, et mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consommé de douleur et d’une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le Roi fut insensible, jusqu’à ne pas faire semblant de s’apercevoir qu’il eût perdu un serviteur si utile et si illustre. Il n’en fut pas moins célébré par toute l’Europe, et par les ennemis mêmes, ni moins regretté en France de tout ce qui n’étoit pas financier ou suppôts de financiers[206].6. D’ANTINLouis-Antoine de Pardaillan de Gondrin, Marquis and afterwards Duc d’Antin(1665-1736), was the son of M. and Mme de Montespan. He was the type of a perfect courtier, but it was not till 1707, after paying court assiduously for twenty-five years, that he succeeded in winning the favour of Louis XIV who conferred on him the governorship of Orleans. “Me voilà dégelé!” On the death of J.-H. Mansard he became Superintendent of the royal buildings. SeeXII.239, and Sainte-Beuve,Caus. du Lundi,V.478 ff.Né avec beaucoup d’esprit naturel, il tenoit de ce langage charmant de sa mère et du gascon de son père, mais avec un tour et des grâces naturelles qui prévenoient toujours. Beau comme le jour étant jeune, il en conserva de grands restes jusqu’à la fin de sa vie, mais une beauté mâle et une physionomie d’esprit. Personne n’avoit ni plus d’agréments, de mémoire, de lumière, de connoissance des hommes et de chacun, d’art et de ménagement pour savoir les prendre, plaire, s’insinuer, et parler toutes sortes de langages; beaucoup de connoissances et des talents sans nombre, qui le rendoient propre à tout, avec quelque lecture. Un corps robuste, et qui sans peine fournissoit à tout, répondoit au génie, et quoique peu à peu devenu fort gros, il ne lui refusoit ni veilles ni fatigues. Brutal par tempérament, doux, poli par jugement, accueillant, empressé à plaire, jamais il ne lui arrivoit de dire mal depersonne. Il sacrifia tout à l’ambition et aux richesses, quoique prodigue, et fut le plus habile et le plus raffiné courtisan de son temps, comme le plus incompréhensiblement assidu: application sans relâche, fatigues incroyables pour se trouver partout à la fois, assiduité prodigieuse en tous lieux différents, soins sans nombre, vues en tout, et cent à la fois, adresses, souplesses, flatteries sans mesure, attention continuelle et à laquelle rien n’échappoit, bassesses infinies, rien ne lui coûta, rien ne le rebuta vingt ans durant, sans aucun autre succès que la familiarité qu’usurpoit sa gasconne impudence, avec des gens que tout lui persuadoit avec raison qu’il falloit violer quand on étoit à portée de le pouvoir. Aussi n’y avoit-il pas manqué avec Monseigneur, dont il étoit menin[207], et duquel son mariage l’avoit fort approché: il avoit épousé la fille aînée du duc d’Uzès[208]et de la fille unique du duc de Montausier, dont la conduite obscure et peu régulière ne l’empêcha jamais de vivre avec elle et avec tous les siens avec une considération très marquée, et prenant une grande part à eux tous, ainsi qu’à ceux de la maison de sa mère. Sa table, ses équipages, toute sa dépense étoit prodigieuse, et la fut dans tous les temps. Son jeu furieux le fit subsister longtemps: il y étoit prompt, exact en comptes, bon payeur, sans incidents, les jouoit tous fort bien, heureux à ceux de hasard, et avec tout cela, fort accusé d’aider la fortune.Sa servitude fut extrême à l’égard des enfants de sa mère, sa patience infinie aux rebuts. On a vu celui qu’ils essuyèrent pour lui, lorsqu’à la mort de son père ils demandèrent tous au Roi de le faire duc, et si le dénouement qui se verra bientôt n’eût découvert ce qui avoit rendu tant d’années et de ressorts inutiles, on ne pourrait le concevoir. On a vu comment sa mère lui fit quitter solennellement le jeu en lui assurant une pension de dix milleécus, combien le Roi trouva ridicule l’éclat de la profession qu’il en fit, et comment peu à peu il le reprit, deux ans après, tout aussi gros qu’auparavant. Une autre disparate qu’il fit pendant cette abstinence de jeu lui réussit tout aussi mal: il se mit dans la dévotion, dans les jeûnes, qu’il ne laissoit pas ignorer, et qui durent coûter à sa gourmandise et à son furieux appétit; il affecta d’aller tous les jours à la messe, et une régularité extérieure. Il soutint cette tentative près de deux ans; à la fin, la voyant sans succès, il s’en lassa, et peu à peu, avec le jeu, il reprit son premier genre de vie. Avec de tels défauts si reconnus, il en eut un plus malheureux que coupable, puisqu’il ne dépendoit pas de lui, dont il souffrit plus que de pas un: c’étoit une poltronnerie, mais telle, qu’il est incroyable ce qu’il faut qu’il ait pris sur lui pour avoir servi si longtemps. Il en a reçu en sa vie force affronts, avec une dissimulation sans exemple. Monsieur le Duc, méchant jusqu’à la barbarie, étant de jour au bombardement de Bruxelles, le fit venir à la tranchée pour dîner avec lui; aussitôt il donna le mot, mit toute la tranchée dans la confidence, et un peu après s’être mis à table, voilà une vive alarme, une grande sortie des ennemis, et tout l’appareil d’un combat chaud et imminent. Quand Monsieur le Duc[209]s’en fut assez diverti, il regarda d’Antin: “Remettons-nous à table, lui dit-il; la sortie n’étoit que pour toi.” D’Antin s’y remit sans s’en émouvoir, et il n’y parut pas.Une autre fois, M. le prince de Conti, qui ne l’aimoit pas, à cause de M. du Maine et de M. de Vendôme[210], visitoit des postes à je ne sais plus quel siège, et trouva d’Antin dans un assez avancé. Le voilà à faire ses grands rires, qui lui cria: “Comment, d’Antin, te voilà ici et tu n’es pas encore mort!” Cela fut avalé avec tranquillité, et sans changer de conduite avec ces deux princes, qu’il voyoit très familièrement. La Feuillade[211], fort envieux etfort avantageux, lui fit une incartade aussi gratuite que ces deux-là. Il étoit à Meudon, à deux pas de Monseigneur, dans la même pièce. Je ne sais sur quoi on vint à parler de grenadiers, ni ce que dit d’Antin, qui forma une dispute fort légère, et plutôt matière de conversation. Tout d’un coup: “C’est bien à vous, lui dit la Feuillade en élevant le ton, à parler de grenadiers! et où en auriez-vous vu?” D’Antin voulut répondre: “Et moi, interrompit la Feuillade, j’en ai vu souvent en des endroits dont vous n’auriez osé approcher de bien loin.” D’Antin se tut, et la compagnie resta stupéfaite. Monseigneur, qui l’entendit, n’en fit pas semblant, et dit après que, s’il avoit témoigné l’avoir ouï, il n’avoit plus de parti à prendre que celui de faire jeter la Feuillade par les fenêtres, pour un si grand manque de respect en sa présence. Cela passa doux comme lait, et il n’en fut autre chose. En un mot, il étoit devenu honteux d’insulter d’Antin.Il faut convenir que c’étoit grand dommage qu’il eût un défaut si infamant, sans lequel on eût peut-être difficilement trouvé un homme plus propre que lui à commander les armées: il avoit les vues vastes, justes, exactes, de grandes parties de général, un talent singulier pour les marches, les détails de troupes, de fourrages, de subsistances, pour tout ce qui fait le meilleur intendant d’armée, pour la discipline, sans pédanterie et allant droit au but et au fait, une soif d’être instruit de tout, qui lui donnoit une peine infinie et lui coûtoit cher en espions. Ces qualités le rendoient extrêmement commode à un général d’armée; le maréchal de Villeroy et M. de Vendôme s’en sont très utilement servis. Il avoit toujours un dessinateur ou deux, qui prenoient tant qu’ils pouvoient les plans des pays, des marches, des camps, des fourrages et de cequ’ils pouvoient de l’armée des ennemis. Avec tant de vues, de soins, d’applications différentes à la cour et à la guerre, toujours à soi, toujours la tête libre et fraîche, despotique sur son corps et sur son esprit, d’une société charmante, sans tracasserie, sans embarras, avec de la gaieté et un agrément tout particulier, affable aux officiers, aimable aux troupes, à qui il étoit prodigue avec art et avec goût, naturellement éloquent et parlant à chacun sa propre langue, aisé en tout, aplanissant tout, fécond en expédients et capable à fond de toutes sortes d’affaires, c’étoit un homme certainement très rare. Cette raison m’a fait étendre sur lui, et il est bon de faire connoître d’avance ce courtisan, jusqu’ici si délaissé, qui va devenir un personnage pour le reste de sa vie. Fait et demeuré comme il étoit, il n’est pas surprenant qu’il ait eu autant d’envie de s’accrocher aux Noailles. Le surprenant est que sa mère y ait non-seulement consenti, mais qu’elle l’ait desiré plus que lui encore, avec sa retraite et sa dévotion véritable, pour se rapprocher Mme de Maintenon, qu’elle avoit tant de raisons de haïr et de se la croire irréconciliable. Elle lui écrivit plusieurs lettres flatteuses à l’occasion de ce mariage; elle n’en reçut que des réponses sèches, et néanmoins fit tout pour le conclure, dans le dessein de lui plaire, tant sont fortes les chaînes du monde, auquel trop souvent on croit de bonne foi avoir entièrement renoncé, et que cependant, malgré tout ce qu’on en a éprouvé, il se trouve qu’on y tient encore[212].7. LE PRINCE DE CONTIFrançois-Louis de Bourbon(1664-1709), younger son of Armand, Prince de Conti, and nephew of the great Condé, inherited his father’s title on the death of his elder brother in 1685. He fought with distinction at Fleurus, Steinkirk, and Neerwinden. In 1697 he was elected King of Poland, but, being unable to maintain himself against his rival the Elector of Saxony, he renounced his claim and returned to France. Louis XIV, who was jealous of his brilliance and capacity, regarded him with disfavour, but just before his last illness he was appointed to the command of the army in Flanders. He married his cousin, a daughter of Henri-Jules, Prince de Condé.Sa figure avoit été charmante; jusqu’aux défauts de son corps et de son esprit avoient des grâces infinies; des épaules trop hautes, la tête un peu penchée de côté, un rire qui eût tenu du braire dans un autre, enfin une distraction étrange. Galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup, il étoit encore coquet avec tous les hommes: il prenoit à tâche de plaire au cordonnier, au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d’État, au grand seigneur, au général d’armée, et si naturellement que le succès en étoit certain. Il fut aussi les constantes délices du monde, de la cour, des armées, la divinité du peuple, l’idole des soldats, le héros des officiers, l’espérance de ce qu’il y avoit de plus distingué, l’amour du Parlement, l’ami avec discernement des savants, et souvent l’admiration de la Sorbonne, des jurisconsultes, des astronomes et des mathématiciens les plus profonds. C’étoit un très bel esprit, lumineux, juste, exact, vaste, étendu, d’une lecture infinie, qui n’oublioit rien, qui possédoit les histoires générales et particulières, qui connoissoit les généalogies, leurs chimères et leurs réalités, qui savoit où il avoit appris chaque chose et chaque fait, qui en discernoit les sources, et qui retenoit et jugeoit de même tout ce que la conversation lui avoit appris, sans confusion, sans mélange, sans méprise, avec une singulière netteté[213].M. de Montausier et Monsieur de Meaux, qui l’avoient vu élever auprès de Monseigneur, l’avoient toujours aimé avec tendresse, et lui eux avec confiance; il étoit de même avec les ducs de Chevreuse et de Beauvillier, et avec l’archevêque de Cambray[214]et les cardinaux d’Estrées[215]et de Janson[216]. Monsieur le Prince le héros ne se cachoit pas d’une prédilection pour lui au-dessus de ses enfants; il fut la consolation de ses dernières années, il s’instruisit dans son exil et sa retraite auprès de lui, il écrivit sous lui beaucoup de choses curieuses. Il fut le cœur et le confident de M. de Luxembourg dans ses dernières années.Chez lui l’utile et le futile, l’agréable et le savant, tout étoit distinct et en sa place. Il avoit des amis: il savoit les choisir, les cultiver, les visiter, vivre avec eux, se mettre à leur niveau sans hauteur et sans bassesse. Il avoit aussi des amies indépendamment d’amour; il en fut accusé de plus d’une sorte, et c’étoit un de ses prétendus rapports avec César. Doux jusqu’à être complaisant dans le commerce, extrêmement poli, mais d’une politesse distinguée selon le rang, l’âge, le mérite, et mesuré avec tous, il ne déroboit rien à personne; il rendoit tout ce que les princes du sang doivent, et qu’ils ne rendent plus; il s’en expliquoit même et sur leurs usurpations et sur l’histoire des usages et de leurs altérations. L’histoire des livres et des conversations lui fournissoit de quoi placer, avec un art imperceptible, ce qu’il pouvoit de plus obligeant sur la naissance, les emplois, les actions. Son esprit étoit naturel, brillant, vif, ses reparties promptes, plaisantes, jamais blessantes, le gracieux répandu partout, sans affectation; avec toute la futilité du monde, de la cour, des femmes, et leur langage avec elles, l’esprit solide et infinimentsensé; il en donnoit à tout le monde, il se mettoit sans cesse et merveilleusement à la portée et au niveau de tous, et parloit le langage de chacun avec une facilité nonpareille. Tout en lui prenoit un air aisé. Il avoit la valeur des héros, leur maintien à la guerre, leur simplicité partout, qui toutefois cachoit beaucoup d’art. Les marques de leurs talents pourroient passer pour le dernier coup de pinceau de son portrait; mais, comme tous les hommes, il avoit sa contre-partie.Cet homme si aimable, si charmant, si délicieux, n’aimoit rien. Il avoit et vouloit des amis, comme on veut et qu’on a des meubles. Encore qu’il se respectât, il étoit bas courtisan; il ménageoit tout, et montroit trop combien il sentoit ses besoins en tous genres de choses et d’hommes; avare, avide de bien, ardent, injuste.Le Roi étoit véritablement peiné de la considération qu’il ne pouvoit lui refuser, et qu’il étoit exact à n’outrepasser pas d’une ligne. Il ne lui avoit jamais pardonné son voyage d’Hongrie[217]. Les lettres interceptées qui lui avoient été écrites et qui avoient perdu les écrivains, quoique fils de favoris, avoient allumé une haine dans Mme de Maintenon et une indignation dans le Roi que rien n’avoit pu effacer. Les vertus, les talents, les agréments, la grande réputation que ce prince s’étoit acquise, l’amour général qu’il s’étoit concilié lui étoient tournés en crimes. Le contraste de M. du Maine excitoit un dépit journalier dans sa gouvernante et dans son tendre père, qui leur échappoit malgré eux. Enfin la pureté de son sang, le seul qui ne fut point mêlé avec la bâtardise, étoit un autre démérite qui se faisoit sentir à tous moments. Jusqu’à ses amis étoient odieux, et le sentoient.Toutefois, malgré la crainte servile, les courtisans mêmes aimoient à s’approcher de ce prince: on étoit flatté d’un accès familier auprès de lui; le monde le plus important, le plus choisi, le couroit; jusque dans le salon de Marly il étoit environné du plus exquis; il y tenoit desconversations charmantes sur tout ce qui se présentoit indifféremment; jeunes et vieux y trouvoient leur instruction et leur plaisir, par l’agrément avec lequel il s’énonçoit sur toutes matières, par la netteté de sa mémoire, par son abondance sans être parleur. Ce n’est point une figure, c’est une vérité cent fois éprouvée, qu’on y oublioit l’heure des repas. Le Roi le savoit; il en étoit piqué, quelquefois même il n’étoit pas fâché qu’on pût s’en apercevoir. Avec tout cela on ne pouvoit s’en déprendre; la servitude si régnante jusque sur les moindres choses y échoua toujours.Jamais homme n’eut tant d’art caché sous une simplicité si naïve, sans quoi que ce soit d’affecté en rien. Tout en lui couloit de source; jamais rien de tiré, de recherché; rien ne lui coûtoit. On n’ignoroit pas qu’il n’aimoit rien, ni ses autres défauts; on les lui passoit tous, et on l’aimoit véritablement, quelquefois jusqu’à se le reprocher, toujours sans s’en corriger[218].8. LE DUC ET LA DUCHESSE DE BOURGOGNEMarie-Adelaïdeof Savoy, grand-daughter of Monsieur and Henrietta of England, came to France in 1696 shortly before her eleventh birthday, and was married to the Duc deBourgognea year later. She died of measles on February 12, 1712. There is a good bust of her by Coysevox at Versailles.Jamais princesse arrivée si jeune ne vint si bien instruite, et ne sut mieux profiter des instructions qu’elle avoit reçues. Son habile père qui connoissoit à fond notre cour, la lui avoit peinte, et lui avoit appris la manière unique de s’y rendre heureuse. Beaucoup d’esprit naturelet facile l’y seconda, et beaucoup de qualités aimables lui attachèrent les cœurs, tandis que sa situation personnelle avec son époux, avec le Roi, avec Mme de Maintenon lui attira les hommages de l’ambition. Elle avoit su travailler à s’y mettre dès les premiers moments de son arrivée; elle ne cessa, tant qu’elle vécut, de continuer un travail si utile, et dont elle recueillit sans cesse tous les fruits. Douce, timide, mais adroite, bonne jusqu’à craindre de faire la moindre peine à personne, et toute légère et vive qu’elle étoit, très capable de vues et de suite de la plus longue haleine; la contrainte jusqu’à la gêne, dont elle sentoit tout le poids, sembloit ne lui rien coûter. La complaisance lui étoit naturelle, couloit de source; elle en avoit jusque pour sa cour.Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disoit rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des sourcils châtain brun, fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries, dont elle parloit et se moquoit la première, le plus beau teint et la plus belle peau, peu de gorge, mais admirable, le cou long, avec un soupçon de goître qui ne lui seyoit point mal, un port de tête galant, gracieux, majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées. Elle plaisoit au dernier point; les grâces naissoient d’elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières, et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d’esprit, charmoit, avec cette aisance qui étoit en elle jusqu’à la communiquer à tout ce qui l’approchoit.Elle vouloit plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu’elle parût le rechercher. On étoit tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvoit. Sa gaieté, jeune, vive, active, animoit tout, et sa légèreté de nymphe la portoit partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornoit tousles spectacles, étoit l’âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissoit par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimoit le jeu, s’amusoit au petit jeu, car tout l’amusoit; elle préféroit le gros, y étoit nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisoit le jeu de chacun; également gaie et amusée à faire, les après-dînées, des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses: on appeloit ainsi ses dames du palais les plus âgées. Elle n’épargna rien, jusqu’à sa santé, elle n’oublia pas jusqu’aux plus petites choses, et sans cesse, pour gagner Mme de Maintenon, et le Roi par elle. Sa souplesse à leur égard étoit sans pareille, et ne se démentit jamais d’un moment. Elle l’accompagnoit de toute la discrétion que lui donnoit la connoissance d’eux, que l’étude et l’expérience lui avoient acquise, pour les degrés d’enjouement ou de mesure qui étoient à propos. Son plaisir, ses agréments, je le répète, sa santé même, tout leur fut immolé. Par cette voie elle s’acquit une familiarité avec eux dont aucun des enfants du Roi, non pas même ses bâtards, n’avoient pu approcher.En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide bienséance avec Mme de Maintenon, qu’elle n’appeloit jamais quema tante, pour confondre joliment le rang et l’amitié; en particulier, causante, sautante, voltigeante autour d’eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l’un ou de l’autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautoit au col, les embrassoit, les baisoit, les caressoit, les chiffonnoit, leur tiroit le dessous du menton, les tourmentoit, fouilloit leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetoit, les lisoit quelquefois malgré eux, selon qu’elle les voyoit en humeur d’en rire, et parlant quelquefois dessus; admise à tout, à la réception des courriers qui apportoient les nouvelles les plus importantes, entrant chez le Roi à toute heure, même des moments pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire, à moins qu’elle ne fût violemment poussée contre quelqu’un, comme elle fut contre Pontchartrain,qu’elle nommoit quelquefois au Roivotre vilain borgne, ou par quelque cause majeure, comme elle la fut contre Chamillart; si libre, qu’entendant un soir le Roi et Mme de Maintenon parler avec affection de la cour d’Angleterre dans les commencements qu’on espéra la paix par la reine Anne: “Ma tante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu’en Angleterre les reines gouvernent mieux que les rois, et savez-vous bien pourquoi, ma tante?” et toujours courant et gambadant, “c’est que sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines.” L’admirable est qu’ils en rirent tous deux, et qu’ils trouvèrent qu’elle avoit raison.Avec toute cette galanterie, jamais femme ne parut se soucier moins de sa figure, ni y prendre moins de précaution et de soin: sa toilette étoit faite en un moment; le peu même qu’elle duroit n’étoit que pour la cour. Elle ne se soucioit de parure que pour les bals et les fêtes, et ce qu’elle en prenoit en tout autre temps, et le moins encore qu’il lui étoit possible, n’étoit que par complaisance pour le Roi. Avec elle s’éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes, et toutes espèces de grâces; les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour. Elle l’animoit toute entière; elle en remplissoit tous les lieux à la fois; elle y occupoit tout, elle en pénétroit tout l’intérieur; si la cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse si regrettée, jamais il n’en fut si digne de l’être. Aussi les regrets n’en ont-ils pu passer, et l’amertume involontaire et secrète en est constamment demeurée, avec un vuide affreux qui n’a pu être diminué.Monseigneur le Dauphin, malade et navré de la plus intime et de la plus amère douleur, ne sortit point de son appartement, où il ne voulut voir que Monsieur son frère, son confesseur, et le duc de Beauvillier, qui malade depuis sept ou huit jours dans sa maison de la ville, fit un effort pour sortir de son lit, pour aller admirer dans son pupille tout ce que Dieu y avoit mis de grand, qui ne parut jamaistant qu’en cette affreuse journée et en celles qui suivirent jusqu’à sa mort. Ce fut, sans s’en douter, la dernière fois qu’ils se virent en ce monde. Cheverny[219], d’O[220]et Gamaches[221]passèrent la nuit dans son appartement, mais sans le voir que des instants.Le samedi matin 13 février, ils le pressèrent de s’en aller à Marly, pour lui épargner l’horreur du bruit qu’il pouvoit entendre sur sa tête, où la Dauphine étoit morte. Il sortit à sept heures du matin, par une porte de derrière de son appartement, où il se jeta dans une chaise bleue qui le porta à son carrosse. Il trouva, en entrant dans l’une et dans l’autre, quelques courtisans plus indiscrets encore qu’éveillés, qui lui firent leur révérence, et qu’il reçut avec un air de politesse. Ces trois menins[222]vinrent dans son carrosse avec lui. Il descendit à la chapelle, entendit la messe, d’où il se fit porter en chaise à une fenêtre de son appartement, par où il entra. Mme de Maintenon y vint aussitôt: on peut juger quelle fut l’angoisse de cette entrevue; elle ne put y tenir longtemps, et s’en retourna. Il lui fallut essuyer princes et princesses, qui par discrétion n’y furent que des moments, même Mme la duchesse de Berry et Mme de Saint-Simon avec elle, vers qui le Dauphin se tourna avec un air expressif de leur commune douleur. Il demeura quelque temps seul avec M. le duc de Berry. Le réveil du Roi approchant, ses trois menins entrèrent, et j’hasardai d’entrer avec eux. Il me montra qu’il s’en apercevoit, avec un air de douceur et d’affection qui me pénétra; mais je fus épouvanté de son regard, également contraint, fixe, avec quelque chose de farouche, du changement de son visage, et des marques plus livides que rougeâtres que j’y remarquai en assez grand nombre et assez larges, et dont ce qui étoit dans la chambre s’aperçut comme moi. Il étoit debout, et peu d’instants après on le vint avertir que le Roi étoit éveillé. Les larmes, qu’il retenoit, lui rouloient dans les yeux.A cette nouvelle il se tourna sans rien dire, et demeura. Il n’y avoit que ses trois menins et moi, et du Chesne[223]; les menins lui proposèrent une fois ou deux d’aller chez le Roi: il ne remua ni ne répondit. Je m’approchai, et je lui fis signe d’aller, puis je lui proposai à voix basse. Voyant qu’il demeuroit et se taisoit, j’osai lui prendre le bras, lui représenter que tôt ou tard il falloit bien qu’il vît le Roi, qu’il l’attendoit, et sûrement avec desir de le voir et de l’embrasser, qu’il y avoit plus de grâce à ne pas différer; et en le pressant de la sorte, je pris la liberté de le pousser doucement. Il me jeta un regard à percer l’âme, et partit. Je le suivis quelques pas, et m’ôtai de là pour prendre haleine. Je ne l’ai pas vu depuis. Plaise à la miséricorde de Dieu que je le voie éternellement où sa bonté sans doute l’a mis[224]!
Harlay étoit fils d’un autre procureur général du Parlement et d’une Bellièvre, duquel le grand-père fut ce fameux Achille d’Harlay, premier président du Parlement après ce célèbre Christophle de Thou, son beau-père, lequel étoit père de ce fameux historien. Issu de ces grands magistrats, Harlay en eut toute la gravité, qu’il outra en cynique, en affecta le désintéressement et la modestie, qu’il déshonora l’une par sa conduite, l’autre par un orgueil raffiné, mais extrême, et qui, malgré lui, sautoit aux yeux. Il se piqua surtout de probité et de justice, dont le masque tomba bientôt. Entre Pierre et Jacques il conservoit la plus exacte droiture; mais dès qu’il apercevoit un intérêt ou une faveur à ménager, tout aussitôt il étoit vendu. La suite de cesMémoiresen pourra fournir des exemples; en attendant, ce procès-ci le manifesta à découvert.
Il étoit savant en droit public, il possédoit fort le fond des diverses jurisprudences, il égaloit les plus versés aux belles-lettres, il connoissoit bien l’histoire, et savoit surtout gouverner sa compagnie avec une autorité qui nesouffroit point de réplique, et que nul autre premier président n’atteignit jamais avant lui. Une austérité pharisaïque le rendoit redoutable par la licence qu’il donnoit à ses répréhensions publiques, et aux parties, et aux avocats, et aux magistrats, en sorte qu’il n’y avoit personne qui ne tremblât d’avoir affaire à lui. D’ailleurs, soutenu en tout par la cour, dont il étoit l’esclave, et le très humble serviteur de ce qui y étoit en vraie faveur, fin courtisan et singulièrement rusé politique, tous ces talents, il les tournoit uniquement à son ambition de dominer et de parvenir, et de se faire une réputation de grand homme; d’ailleurs, sans honneur effectif, sans mœurs dans le secret, sans probité qu’extérieure, sans humanité même, en un mot un hypocrite parfait, sans foi, sans loi, sans Dieu et sans âme, cruel mari, père barbare, frère tyran, ami uniquement de soi-même, méchant par nature, se plaisant à insulter, à outrager, à accabler, et n’en ayant de sa vie perdu une occasion. On feroit un volume de ses traits, et tous d’autant plus perçants qu’il avoit infiniment d’esprit, l’esprit naturellement porté à cela, et toujours maître de soi pour ne rien hasarder dont il pût avoir à se repentir.
Pour l’extérieur, un petit homme vigoureux et maigre, un visage en losange, un nez grand et aquilin, des yeux beaux, parlants, perçants, qui ne regardoient qu’à la dérobée, mais qui, fixés sur un client ou sur un magistrat, étoient pour le faire rentrer en terre; un habit peu ample, un rabat presque d’ecclésiastique, et des manchettes plates, comme eux, une perruque fort brune et fort mêlée de blanc, touffue, mais courte, avec une grande calotte par-dessus. Il se tenoit et marchoit un peu courbé, avec un faux air plus humble que modeste, et rasoit toujours les murailles pour se faire faire place avec plus de bruit, et n’avançoit qu’à force de révérences respectueuses et comme honteuses à droite et à gauche, à Versailles[193].
Marie-Elisabeth de Vivonne, daughter of Louis-Victor de Rochechouart, Duc de Vivonne, the brother of Mme de Montespan, and wife of the Marquis de Castries. She died in 1718.
Marie-Elisabeth de Vivonne, daughter of Louis-Victor de Rochechouart, Duc de Vivonne, the brother of Mme de Montespan, and wife of the Marquis de Castries. She died in 1718.
Mme de Castries étoit un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et auroit passé dans un médiocre anneau: ni derrière, ni gorge, ni menton, fort laide, l’air toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatoit d’esprit et qui tenoit encore plus parole. Elle savoit tout: histoire, philosophie, mathématiques, langues savantes, et jamais il ne paroissoit qu’elle sût mieux que parler françois; mais son parler avoit une justesse, une énergie, une éloquence, une grâce jusque dans les choses les plus communes, avec ce tour unique qui n’est propre qu’aux Mortemarts. Aimable, amusante, gaie, sérieuse, toute à tous, charmante quand elle vouloit plaire, plaisante naturellement, avec la dernière finesse, sans la vouloir être, et assénant aussi les ridicules à ne les jamais oublier; glorieuse, choquée de mille choses, avec un ton plaintif qui emportoit la pièce, cruellement méchante quand il lui plaisoit, et fort bonne amie, polie, gracieuse, obligeante en général; sans aucune galanterie, mais délicate sur l’esprit, et amoureuse de l’esprit où elle le trouvoit à son gré; avec cela un talent de raconter qui charmoit, et quand elle vouloit faire un roman sur-le-champ, une source de production, de variété et d’agrément qui étonnoit. Avec sa gloire, elle se croyoit bien mariée, par l’amitié qu’elle eut pour son mari: elle l’étendit sur tout ce qui lui appartenoit, et elle étoit aussi glorieuse pour lui que pour elle; elle en recevoit le réciproque et toutes sortes d’égards et de respects[194].
André le Nostre(1613-1700) attracted the notice of Louis XIV by his great work at Vaux-le-Vicomte, the princely residence of Fouquet. Among the famous gardens designed by him were Versailles, the Tuileries, Trianon, the terrace of Saint-Germain, Saint-Cloud, and Chantilly. Dr Martin Lister visited him in 1698 and found him "quick and lively[195]."
André le Nostre(1613-1700) attracted the notice of Louis XIV by his great work at Vaux-le-Vicomte, the princely residence of Fouquet. Among the famous gardens designed by him were Versailles, the Tuileries, Trianon, the terrace of Saint-Germain, Saint-Cloud, and Chantilly. Dr Martin Lister visited him in 1698 and found him "quick and lively[195]."
Le Nostre mourut presque en même temps, après avoir vécu quatre-vingt-huit ans dans une santé parfaite, sa tête et toute la justesse et le bon goût de sa capacité, illustre pour avoir le premier donné les divers dessins de ces beaux jardins qui décorent la France, et qui ont tellement effacé la réputation de ceux d’Italie, qui en effet ne sont plus rien en comparaison, que les plus fameux maîtres en ce genre viennent d’Italie apprendre et admirer ici. Le Nostre avoit une probité, une exactitude et une droiture qui le faisoit estimer et aimer de tout le monde. Jamais il ne sortit de son état ni ne se méconnut, et fut toujours parfaitement désintéressé. Il travailloit pour les particuliers comme pour le Roi, et avec la même application, ne cherchoit qu’à aider la nature, et à réduire le vrai beau aux moins de frais qu’il pouvoit. Il avoit une naïveté et une vérité charmante. Le Pape pria le Roi de le lui prêter pour quelques mois; en entrant dans la chambre du Pape, au lieu de se mettre à genoux, il courut à lui: “Eh! bonjour, lui dit-il, mon Révérend Père, en lui sautant au col, et l’embrassant et le baisant des deux côtés; eh! que vous avez bon visage, et que je suis aise de vous voir, et en si bonne santé!” Le Pape, qui étoit Clément X, Altieri, se mit à rire de tout son cœur; il fut ravi de cette bizarre entrée, et lui fit mille amitiés.
A son retour, le Roi le mena dans ses jardins de Versailles, où il lui montra ce qu’il y avoit fait depuis son absence. A la colonnade, il ne disoit mot; le Roi le pressa d’en dire son avis: “Eh bien! Sire, que voulez-vous que je vous dise? d’un maçon vous avez fait un jardinier (c’étoit Mansart), il vous a donné un plat de son métier.”
Le Roi se tut, et chacun sourit; et il étoit vrai que ce morceau d’architecture, qui n’étoit rien moins qu’une fontaine et qui la vouloit être, étoit fort déplacé dans un jardin. Un mois avant sa mort, le Roi, qui aimoit à le voir et à le faire causer[196], le mena dans ses jardins, et à cause de son grand âge, le fit mettre dans une chaise que des porteurs rouloient à côté de la sienne, et le Nostre disoit là: “Ah! mon pauvre père, si tu vivois et que tu pusses voir un pauvre jardinier comme moi, ton fils, se promener en chaise à côté du plus grand roi du monde, rien ne manqueroit à ma joie.” Il étoit intendant des bâtiments, et logeoit aux Tuileries, dont il avoit soin du jardin, qui est de lui, et du palais. Tout ce qu’il a fait est encore fort au-dessus de tout ce qui a été fait depuis, quelque soin qu’on ait pris de l’imiter et de travailler d’après lui le plus qu’il a été possible. Il disoit des parterres qu’ils n’étoient que pour les nourrices, qui, ne pouvant quitter leurs enfants, s’y promenoient des yeux et les admiraient du second étage. Il y excelloit néanmoins, comme dans toutes les parties des jardins; mais il n’en faisoit aucune estime, et il avoit raison, car c’est où on ne se promène jamais[197].
Louis-Joseph, Duc deVendôme(1654-1712), was the grandson of César, Duc de Vendôme, the son of Henri IV and Gabrielle d’Estrées. Having distinguished himself at Steinkirk and in Piedmont, he was given the command of the army of Catalonia (1695) and the capture of Barcelona by his troops was an important factor in bringing about the peace of Ryswick (1697). In the war of the Spanish Succession he was less successful, but on being sent as general to Spain in 1710 he restored the fallen fortunes of Philip V. Saint-Simon is blinded by prejudice to his very real military talent. His soldiers adored him. See Voltaire,Le siècle de Louis XIV, pp. 209-210, and Boislisle,XIII.564-567.
Louis-Joseph, Duc deVendôme(1654-1712), was the grandson of César, Duc de Vendôme, the son of Henri IV and Gabrielle d’Estrées. Having distinguished himself at Steinkirk and in Piedmont, he was given the command of the army of Catalonia (1695) and the capture of Barcelona by his troops was an important factor in bringing about the peace of Ryswick (1697). In the war of the Spanish Succession he was less successful, but on being sent as general to Spain in 1710 he restored the fallen fortunes of Philip V. Saint-Simon is blinded by prejudice to his very real military talent. His soldiers adored him. See Voltaire,Le siècle de Louis XIV, pp. 209-210, and Boislisle,XIII.564-567.
Il étoit d’une taille ordinaire pour la hauteur, un peu gros, mais vigoureux, fort et alerte; un visage fort noble et l’air haut, de la grâce naturelle dans le maintien et dansla parole, beaucoup d’esprit naturel, qu’il n’avoit jamais cultivé, une énonciation facile, soutenue d’une hardiesse naturelle, qui se tourna depuis en audace la plus effrénée, beaucoup de connoissance du monde, de la cour, des personnages successifs, et sous une apparente incurie, un soin et une adresse continuelle à en profiter en tout genre; surtout admirable courtisan, et qui sut tirer avantage jusque de ses plus grands vices, à l’abri du foible du Roi pour sa naissance; poli par art, mais avec un choix et une mesure avare, insolent à l’excès dès qu’il crut le pouvoir oser impunément, et, en même temps, familier et populaire avec le commun par une affectation qui voiloit sa vanité, et le faisoit aimer du vulgaire; au fond, l’orgueil même, et un orgueil qui vouloit tout, qui dévoroit tout. A mesure que son rang s’éleva et que sa faveur augmenta, sa hauteur, son peu de ménagement, son opiniâtreté jusqu’à l’entêtement, tout cela crût à proportion, jusqu’à se rendre inutile toute espèce d’avis, et se rendre inaccessible qu’à un nombre très petit de familiers et à ses valets. La louange, puis l’admiration, enfin l’adoration, furent le canal unique par lequel on pût approcher ce demi-dieu, qui soutenoit des thèses ineptes sans que personne osât, non pas contredire, mais ne pas approuver.
Sa paresse étoit à un point qui ne se peut concevoir. Il a pensé être enlevé plus d’une fois pour s’être opiniâtré dans un logement plus commode, mais trop éloigné, et risqué les succès de ses campagnes, donné même des avantages considérables à l’ennemi, par ne se pouvoir résoudre à quitter un camp où il se trouvoit logé à son aise. Il voyoit peu à l’armée par lui-même; il s’en fioit à ses familiers, que très souvent encore il n’en croyoit pas. Sa journée, dont il ne pouvoit troubler l’ordre ordinaire, ne lui permettoit guère de faire autrement. Sa saleté étoit extrême; il en tiroit vanité: les sots le trouvoient un homme simple. Il étoit plein de chiens et de chiennes dans son lit, qui y faisoient leurs petits à ses côtés. Lui-même ne s’y contraignoit de rien. Une de ses thèses étoit quetout le monde en usoit de même, mais n’avoit pas la bonne foi d’en convenir comme lui. Il le soutint un jour à Mme la princesse de Conti, la plus propre personne du monde et la plus recherchée dans sa propreté[198].
Sébastien Le Prestre, Seigneur deVauban(1633-1707), was rewarded in 1703 with a marshal’sbâtonfor his great services as a military engineer. He was equally skilled in the art of fortifying towns and in that of besieging them.
Sébastien Le Prestre, Seigneur deVauban(1633-1707), was rewarded in 1703 with a marshal’sbâtonfor his great services as a military engineer. He was equally skilled in the art of fortifying towns and in that of besieging them.
Vauban s’appeloit le Prestre, petit gentilhomme de Bourgogne tout au plus, mais peut-être le plus honnête homme et le plus vertueux de son siècle, et avec la plus grande réputation du plus savant homme dans l’art des sièges et de la fortification, le plus simple, le plus vrai et le plus modeste. C’étoit un homme de médiocre taille, assez trapu, qui avoit fort l’air de guerre, mais en même temps un extérieur rustre et grossier, pour ne pas dire brutal et féroce. Il n’étoit rien moins; jamais homme plus doux, plus compatissant, plus obligeant, mais respectueux sans nulle politesse, et le plus avare ménager de la vie des hommes, avec une valeur qui prenoit tout sur soi et donnoit tout aux autres. Il est inconcevable qu’avec tant de droiture et de franchise, incapable de se prêter à rien de faux ni de mauvais, il ait pu gagner au point qu’il fit l’amitié et la confiance de Louvois et du Roi.
Ce prince s’étoit ouvert à lui, un an auparavant, de la volonté qu’il avoit de le faire maréchal de France: Vauban l’avoit supplié de faire réflexion que cette dignité n’étoit point faite pour un homme de son état, qui ne pouvoit jamais commander ses armées, et qui les jetteroit dans l’embarras si, faisant un siège, le général se trouvoit moins ancien maréchal de France que lui. Un refus si généreux, et appuyé de raisons que la seule vertu fournissoit, augmenta encore le desir du Roi de la couronner.
Vauban avoit fait cinquante-trois sièges en chef, dont une vingtaine en présence du Roi, qui crut se faire maréchalde France soi-même et honorer ses propres lauriers en donnant le bâton à Vauban. Il le reçut avec la même modestie qu’il avoit marqué de désintéressement. Tout applaudit à ce comble d’honneur, où aucun autre de ce genre n’étoit parvenu avant lui et n’est arrivé depuis. Je n’ajouterai rien ici sur cet homme véritablement fameux; il se trouvera ailleurs occasion d’en parler encore[199].
On a vu quel étoit Vauban, à l’occasion de son élévation à l’office de maréchal de France. Maintenant nous l’allons voir réduit au tombeau par l’amertume de la douleur, pour cela même qui le combla d’honneur, et qui ailleurs qu’en France lui eût tout mérité et acquis.
Patriote comme il l’étoit, il avoit toute sa vie été touché de la misère du peuple et de toutes les vexations qu’il souffroit. La connoissance que ses emplois lui donnoient de la nécessité des dépenses, et du peu d’espérance que le Roi fût pour retrancher celles de splendeur et d’amusements, le faisoit gémir de ne voir point de remède à un accablement qui augmentoit son poids de jour en jour.
Dans cet esprit, il ne fit point de voyage, et il traversoit souvent le royaume de tous les biais, qu’il ne prît partout des informations exactes sur la valeur et le produit des terres, sur la sorte de commerce et d’industrie des provinces et des villes, sur la nature et l’imposition des levées, sur la manière de les percevoir. Non content de ce qu’il pouvoit voir et faire par lui-même, il envoya secrètement partout où il ne pouvoit aller, et même où il avoit été et où il devoit aller, pour être instruit de tout, et comparer les rapports avec ce qu’il auroit connu par lui-même. Les vingt dernières années de sa vie au moins furent employées à ces recherches, auxquelles il dépensa beaucoup. Il les vérifia souvent, avec toute l’exactitude et la justesse qu’il y put apporter, et il excelloit en ces deux qualités. Enfin il se convainquit que les terres étoient le seul bien solide, et il se mit à travailler à un nouveau système.
Il étoit bien avancé, lorsqu’il parut divers petits livres du sieur de Boisguilbert[200], lieutenant général au siège de Rouen, homme de beaucoup d’esprit de détail et de travail, frère d’un conseiller au parlement de Normandie, qui de longue main touché des mêmes vues que Vauban, y travailloit aussi depuis longtemps. Il y avoit déjà fait du progrès avant que le Chancelier eût quitté les finances. Il vint exprès le trouver, et comme son esprit vif avoit du singulier, il lui demanda de l’écouter avec patience, et tout de suite lui dit que d’abord il le prendrait pour un fou, qu’ensuite il verroit qu’il méritoit attention, et qu’à la fin il demeureroit content de son système. Pontchartrain, rebuté de tant de donneurs d’avis qui lui avoient passé par les mains, et qui étoit tout salpêtre, se mit à rire, lui répondit brusquement qu’il s’en tenoit au premier, et lui tourna le dos. Boisguilbert, revenu à Rouen, ne se rebuta point du mauvais succès de son voyage; il n’en travailla que plus infatigablement à son projet, qui étoit à peu près le même que celui de Vauban, sans se connoître l’un l’autre. De ce travail naquit un livre savant et profond sur la matière, dont le système alloit à une répartition exacte, à soulager le peuple de tous les frais qu’il supportoit et de beaucoup d’impôts, qui faisoit entrer les levées directement dans la bourse du Roi, et conséquemment, ruineux à l’existence des traitants, à la puissance des intendants, au souverain domaine des ministres des finances. Aussi déplut-il à tous ceux-là autant qu’il fut applaudi de tous ceux qui n’avoient pas les mêmes intérêts. Chamillart, qui avoit succédé à Pontchartrain[201], examina ce livre; il en conçut de l’estime: il manda Boisguilbert deux ou trois fois à l’Étang, et y travailla avec lui à plusieurs reprises, en ministre dont la probité ne cherche que le bien.
En même temps, Vauban, toujours appliqué à son ouvrage, vit celui-ci avec attention, et quelques autres du même auteur qui le suivirent; de là il voulut entretenirBoisguilbert. Peu attaché aux siens, mais ardent pour le soulagement des peuples et pour le bien de l’État, il les retoucha et les perfectionna sur ceux-ci, et y mit la dernière main. Ils convenoient sur les choses principales, mais non en tout.
Boisguilbert vouloit laisser quelques impôts sur le commerce étranger et sur les denrées à la manière de Hollande, et s’attachoit principalement à ôter les plus odieux, et surtout les frais immenses, qui, sans entrer dans les coffres du Roi, ruinoient les peuples à la discrétion des traitants et de leurs employés, qui s’y enrichissoient sans mesure, comme cela est encore aujourd’hui et n’a fait qu’augmenter sans avoir jamais cessé depuis.
Vauban, d’accord sur ces suppressions, passoit jusqu’à celle des impôts mêmes: il prétendoit n’en laisser qu’un unique, et avec cette simplification remplir également leurs vues communes sans tomber en aucun inconvénient. Il avoit l’avantage sur Boisguilbert de tout ce qu’il avoit examiné, pesé, comparé et calculé lui-même, en ses divers voyages, depuis vingt ans, de ce qu’il avoit tiré du travail de ceux que, dans le même esprit, il avoit envoyés depuis plusieurs années en diverses provinces, toutes choses que Boisguilbert, sédentaire à Rouen, n’avoit pu se proposer, et l’avantage encore de se rectifier par les lumières et les ouvrages de celui-ci; par quoi il avoit raison de se flatter de le surpasser en exactitude et en justesse, base fondamentale de pareille besogne. Vauban donc abolissoit toutes sortes d’impôts auxquels il en substituoit un unique, divisé en deux branches, auxquelles il donnoit le nom de dîme royale: l’une sur les terres, par un dixième de leur produit; l’autre léger, par estimation, sur le commerce et l’industrie, qu’il estimoit devoir être encouragés l’un et l’autre, bien loin d’être accablés. Il prescrivoit des règles très simples, très sages et très faciles pour la levée et la perception de ces deux droits, suivant la valeur de chaque terre, et par rapport au nombre d’hommes sur lequel on peut compter avec le plus d’exactitude dans l’étendue du royaume. Il ajouta la comparaison de la répartitionen usage avec celle qu’il proposoit, les inconvénients de l’une et de l’autre, et réciproquement leurs avantages, et conclut par des preuves en faveur de la sienne, d’une netteté et d’une évidence à ne s’y pouvoir refuser. Aussi cet ouvrage[202]reçut-il les applaudissements publics, et l’approbation des personnes les plus capables de ces calculs et de ces comparaisons et les plus versées en toutes ces matières, qui en admirèrent la profondeur, la justesse, l’exactitude et la clarté.
Mais ce livre avoit un grand défaut: il donnoit à la vérité au Roi plus qu’il ne tiroit par les voies jusqu’alors pratiquées, il sauvoit aussi les peuples de ruine et de vexations, et les enrichissoit en leur laissant tout ce qui n’entroit point dans les coffres du Roi, à peu de choses près; mais il ruinoit une armée de financiers, de commis, d’employés de toute espèce, il les réduisoit à chercher à vivre à leurs dépens, et non plus à ceux du public, et il sapoit par les fondements ces fortunes immenses qu’on voit naître en si peu de temps. C’étoit déjà de quoi échouer.
Mais le crime fut qu’avec cette nouvelle pratique tomboit l’autorité du contrôleur général, sa faveur, sa fortune, sa toute-puissance, et, par proportion, celles des intendants des finances, des intendants de provinces, de leurs secrétaires, de leurs commis, de leurs protégés, qui ne pouvoient plus faire valoir leur capacité et leur industrie, leurs lumières et leur crédit, et qui de plus tomboient du même coup dans l’impuissance de faire du bien ou du mal à personne. Il n’est donc pas surprenant que tant de gens si puissants en tout genre, à qui ce livre arrachoit tout des mains, ne conspirassent contre un système si utile à l’État, si heureux pour le Roi, si avantageux aux peuples du royaume, mais si ruineux pour eux. La robe entière en rugit pour son intérêt: elle est la modératrice des impôts par les places qui en regardent toutes les sortes d’administration, et qui lui sont affectées privativement à tousautres, et elle se le croit en corps avec plus d’éclat par la nécessité de l’enregistrement des édits bursaux.
Les liens du sang fascinèrent les yeux aux deux gendres de M. Colbert[203], de l’esprit et du gouvernement duquel ce livre s’écartoit fort, et furent trompés par les raisonnements vifs et captieux de Desmaretz[204], dans la capacité duquel ils avoient toute confiance, comme au disciple unique de Colbert son oncle, qui l’avoit élevé et instruit; Chamillart, si doux, si amoureux du bien, et qui n’avoit pas, comme on l’a vu, négligé de travailler avec Boisguilbert, tomba sous la même séduction de Desmaretz. Le Chancelier, qui se sentoit toujours d’avoir été, quoique malgré lui, contrôleur général des finances, s’emporta. En un mot, il n’y eut que les impuissants et les désintéressés pour Vauban et Boisguilbert, je veux dire l’Église et la noblesse; car pour les peuples, qui y gagnoient tout, ils ignorèrent qu’ils avoient touché à leur salut, que les bons bourgeois seuls déplorèrent.
Ce ne fut donc pas merveilles si le Roi, prévenu et investi de la sorte, reçut très mal le maréchal de Vauban lorsqu’il lui présenta son livre[205], qui lui étoit adressé dans tout le contenu de l’ouvrage. On peut juger si les ministres à qui il le présenta lui firent un meilleur accueil. De ce moment, ses services, sa capacité militaire, unique en son genre, ses vertus, l’affection que le Roi y avoit mise, jusqu’à croire se couronner de lauriers en l’élevant, tout disparut à l’instant à ses yeux: il ne vit plus en lui qu’un insensé pour l’amour du public, et qu’un criminel qui attentoit à l’autorité de ses ministres, par conséquent à la sienne; il s’en expliqua de la sorte sans ménagement.
L’écho en retentit plus aigrement encore dans toute la nation offensée, qui abusa sans aucun ménagement de savictoire; et le malheureux maréchal, porté dans tous les cœurs françois, ne put survivre aux bonnes grâces de son maître, pour qui il avoit tout fait, et mourut peu de mois après, ne voyant plus personne, consommé de douleur et d’une affliction que rien ne put adoucir, et à laquelle le Roi fut insensible, jusqu’à ne pas faire semblant de s’apercevoir qu’il eût perdu un serviteur si utile et si illustre. Il n’en fut pas moins célébré par toute l’Europe, et par les ennemis mêmes, ni moins regretté en France de tout ce qui n’étoit pas financier ou suppôts de financiers[206].
Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin, Marquis and afterwards Duc d’Antin(1665-1736), was the son of M. and Mme de Montespan. He was the type of a perfect courtier, but it was not till 1707, after paying court assiduously for twenty-five years, that he succeeded in winning the favour of Louis XIV who conferred on him the governorship of Orleans. “Me voilà dégelé!” On the death of J.-H. Mansard he became Superintendent of the royal buildings. SeeXII.239, and Sainte-Beuve,Caus. du Lundi,V.478 ff.
Louis-Antoine de Pardaillan de Gondrin, Marquis and afterwards Duc d’Antin(1665-1736), was the son of M. and Mme de Montespan. He was the type of a perfect courtier, but it was not till 1707, after paying court assiduously for twenty-five years, that he succeeded in winning the favour of Louis XIV who conferred on him the governorship of Orleans. “Me voilà dégelé!” On the death of J.-H. Mansard he became Superintendent of the royal buildings. SeeXII.239, and Sainte-Beuve,Caus. du Lundi,V.478 ff.
Né avec beaucoup d’esprit naturel, il tenoit de ce langage charmant de sa mère et du gascon de son père, mais avec un tour et des grâces naturelles qui prévenoient toujours. Beau comme le jour étant jeune, il en conserva de grands restes jusqu’à la fin de sa vie, mais une beauté mâle et une physionomie d’esprit. Personne n’avoit ni plus d’agréments, de mémoire, de lumière, de connoissance des hommes et de chacun, d’art et de ménagement pour savoir les prendre, plaire, s’insinuer, et parler toutes sortes de langages; beaucoup de connoissances et des talents sans nombre, qui le rendoient propre à tout, avec quelque lecture. Un corps robuste, et qui sans peine fournissoit à tout, répondoit au génie, et quoique peu à peu devenu fort gros, il ne lui refusoit ni veilles ni fatigues. Brutal par tempérament, doux, poli par jugement, accueillant, empressé à plaire, jamais il ne lui arrivoit de dire mal depersonne. Il sacrifia tout à l’ambition et aux richesses, quoique prodigue, et fut le plus habile et le plus raffiné courtisan de son temps, comme le plus incompréhensiblement assidu: application sans relâche, fatigues incroyables pour se trouver partout à la fois, assiduité prodigieuse en tous lieux différents, soins sans nombre, vues en tout, et cent à la fois, adresses, souplesses, flatteries sans mesure, attention continuelle et à laquelle rien n’échappoit, bassesses infinies, rien ne lui coûta, rien ne le rebuta vingt ans durant, sans aucun autre succès que la familiarité qu’usurpoit sa gasconne impudence, avec des gens que tout lui persuadoit avec raison qu’il falloit violer quand on étoit à portée de le pouvoir. Aussi n’y avoit-il pas manqué avec Monseigneur, dont il étoit menin[207], et duquel son mariage l’avoit fort approché: il avoit épousé la fille aînée du duc d’Uzès[208]et de la fille unique du duc de Montausier, dont la conduite obscure et peu régulière ne l’empêcha jamais de vivre avec elle et avec tous les siens avec une considération très marquée, et prenant une grande part à eux tous, ainsi qu’à ceux de la maison de sa mère. Sa table, ses équipages, toute sa dépense étoit prodigieuse, et la fut dans tous les temps. Son jeu furieux le fit subsister longtemps: il y étoit prompt, exact en comptes, bon payeur, sans incidents, les jouoit tous fort bien, heureux à ceux de hasard, et avec tout cela, fort accusé d’aider la fortune.
Sa servitude fut extrême à l’égard des enfants de sa mère, sa patience infinie aux rebuts. On a vu celui qu’ils essuyèrent pour lui, lorsqu’à la mort de son père ils demandèrent tous au Roi de le faire duc, et si le dénouement qui se verra bientôt n’eût découvert ce qui avoit rendu tant d’années et de ressorts inutiles, on ne pourrait le concevoir. On a vu comment sa mère lui fit quitter solennellement le jeu en lui assurant une pension de dix milleécus, combien le Roi trouva ridicule l’éclat de la profession qu’il en fit, et comment peu à peu il le reprit, deux ans après, tout aussi gros qu’auparavant. Une autre disparate qu’il fit pendant cette abstinence de jeu lui réussit tout aussi mal: il se mit dans la dévotion, dans les jeûnes, qu’il ne laissoit pas ignorer, et qui durent coûter à sa gourmandise et à son furieux appétit; il affecta d’aller tous les jours à la messe, et une régularité extérieure. Il soutint cette tentative près de deux ans; à la fin, la voyant sans succès, il s’en lassa, et peu à peu, avec le jeu, il reprit son premier genre de vie. Avec de tels défauts si reconnus, il en eut un plus malheureux que coupable, puisqu’il ne dépendoit pas de lui, dont il souffrit plus que de pas un: c’étoit une poltronnerie, mais telle, qu’il est incroyable ce qu’il faut qu’il ait pris sur lui pour avoir servi si longtemps. Il en a reçu en sa vie force affronts, avec une dissimulation sans exemple. Monsieur le Duc, méchant jusqu’à la barbarie, étant de jour au bombardement de Bruxelles, le fit venir à la tranchée pour dîner avec lui; aussitôt il donna le mot, mit toute la tranchée dans la confidence, et un peu après s’être mis à table, voilà une vive alarme, une grande sortie des ennemis, et tout l’appareil d’un combat chaud et imminent. Quand Monsieur le Duc[209]s’en fut assez diverti, il regarda d’Antin: “Remettons-nous à table, lui dit-il; la sortie n’étoit que pour toi.” D’Antin s’y remit sans s’en émouvoir, et il n’y parut pas.
Une autre fois, M. le prince de Conti, qui ne l’aimoit pas, à cause de M. du Maine et de M. de Vendôme[210], visitoit des postes à je ne sais plus quel siège, et trouva d’Antin dans un assez avancé. Le voilà à faire ses grands rires, qui lui cria: “Comment, d’Antin, te voilà ici et tu n’es pas encore mort!” Cela fut avalé avec tranquillité, et sans changer de conduite avec ces deux princes, qu’il voyoit très familièrement. La Feuillade[211], fort envieux etfort avantageux, lui fit une incartade aussi gratuite que ces deux-là. Il étoit à Meudon, à deux pas de Monseigneur, dans la même pièce. Je ne sais sur quoi on vint à parler de grenadiers, ni ce que dit d’Antin, qui forma une dispute fort légère, et plutôt matière de conversation. Tout d’un coup: “C’est bien à vous, lui dit la Feuillade en élevant le ton, à parler de grenadiers! et où en auriez-vous vu?” D’Antin voulut répondre: “Et moi, interrompit la Feuillade, j’en ai vu souvent en des endroits dont vous n’auriez osé approcher de bien loin.” D’Antin se tut, et la compagnie resta stupéfaite. Monseigneur, qui l’entendit, n’en fit pas semblant, et dit après que, s’il avoit témoigné l’avoir ouï, il n’avoit plus de parti à prendre que celui de faire jeter la Feuillade par les fenêtres, pour un si grand manque de respect en sa présence. Cela passa doux comme lait, et il n’en fut autre chose. En un mot, il étoit devenu honteux d’insulter d’Antin.
Il faut convenir que c’étoit grand dommage qu’il eût un défaut si infamant, sans lequel on eût peut-être difficilement trouvé un homme plus propre que lui à commander les armées: il avoit les vues vastes, justes, exactes, de grandes parties de général, un talent singulier pour les marches, les détails de troupes, de fourrages, de subsistances, pour tout ce qui fait le meilleur intendant d’armée, pour la discipline, sans pédanterie et allant droit au but et au fait, une soif d’être instruit de tout, qui lui donnoit une peine infinie et lui coûtoit cher en espions. Ces qualités le rendoient extrêmement commode à un général d’armée; le maréchal de Villeroy et M. de Vendôme s’en sont très utilement servis. Il avoit toujours un dessinateur ou deux, qui prenoient tant qu’ils pouvoient les plans des pays, des marches, des camps, des fourrages et de cequ’ils pouvoient de l’armée des ennemis. Avec tant de vues, de soins, d’applications différentes à la cour et à la guerre, toujours à soi, toujours la tête libre et fraîche, despotique sur son corps et sur son esprit, d’une société charmante, sans tracasserie, sans embarras, avec de la gaieté et un agrément tout particulier, affable aux officiers, aimable aux troupes, à qui il étoit prodigue avec art et avec goût, naturellement éloquent et parlant à chacun sa propre langue, aisé en tout, aplanissant tout, fécond en expédients et capable à fond de toutes sortes d’affaires, c’étoit un homme certainement très rare. Cette raison m’a fait étendre sur lui, et il est bon de faire connoître d’avance ce courtisan, jusqu’ici si délaissé, qui va devenir un personnage pour le reste de sa vie. Fait et demeuré comme il étoit, il n’est pas surprenant qu’il ait eu autant d’envie de s’accrocher aux Noailles. Le surprenant est que sa mère y ait non-seulement consenti, mais qu’elle l’ait desiré plus que lui encore, avec sa retraite et sa dévotion véritable, pour se rapprocher Mme de Maintenon, qu’elle avoit tant de raisons de haïr et de se la croire irréconciliable. Elle lui écrivit plusieurs lettres flatteuses à l’occasion de ce mariage; elle n’en reçut que des réponses sèches, et néanmoins fit tout pour le conclure, dans le dessein de lui plaire, tant sont fortes les chaînes du monde, auquel trop souvent on croit de bonne foi avoir entièrement renoncé, et que cependant, malgré tout ce qu’on en a éprouvé, il se trouve qu’on y tient encore[212].
François-Louis de Bourbon(1664-1709), younger son of Armand, Prince de Conti, and nephew of the great Condé, inherited his father’s title on the death of his elder brother in 1685. He fought with distinction at Fleurus, Steinkirk, and Neerwinden. In 1697 he was elected King of Poland, but, being unable to maintain himself against his rival the Elector of Saxony, he renounced his claim and returned to France. Louis XIV, who was jealous of his brilliance and capacity, regarded him with disfavour, but just before his last illness he was appointed to the command of the army in Flanders. He married his cousin, a daughter of Henri-Jules, Prince de Condé.
François-Louis de Bourbon(1664-1709), younger son of Armand, Prince de Conti, and nephew of the great Condé, inherited his father’s title on the death of his elder brother in 1685. He fought with distinction at Fleurus, Steinkirk, and Neerwinden. In 1697 he was elected King of Poland, but, being unable to maintain himself against his rival the Elector of Saxony, he renounced his claim and returned to France. Louis XIV, who was jealous of his brilliance and capacity, regarded him with disfavour, but just before his last illness he was appointed to the command of the army in Flanders. He married his cousin, a daughter of Henri-Jules, Prince de Condé.
Sa figure avoit été charmante; jusqu’aux défauts de son corps et de son esprit avoient des grâces infinies; des épaules trop hautes, la tête un peu penchée de côté, un rire qui eût tenu du braire dans un autre, enfin une distraction étrange. Galant avec toutes les femmes, amoureux de plusieurs, bien traité de beaucoup, il étoit encore coquet avec tous les hommes: il prenoit à tâche de plaire au cordonnier, au laquais, au porteur de chaise, comme au ministre d’État, au grand seigneur, au général d’armée, et si naturellement que le succès en étoit certain. Il fut aussi les constantes délices du monde, de la cour, des armées, la divinité du peuple, l’idole des soldats, le héros des officiers, l’espérance de ce qu’il y avoit de plus distingué, l’amour du Parlement, l’ami avec discernement des savants, et souvent l’admiration de la Sorbonne, des jurisconsultes, des astronomes et des mathématiciens les plus profonds. C’étoit un très bel esprit, lumineux, juste, exact, vaste, étendu, d’une lecture infinie, qui n’oublioit rien, qui possédoit les histoires générales et particulières, qui connoissoit les généalogies, leurs chimères et leurs réalités, qui savoit où il avoit appris chaque chose et chaque fait, qui en discernoit les sources, et qui retenoit et jugeoit de même tout ce que la conversation lui avoit appris, sans confusion, sans mélange, sans méprise, avec une singulière netteté[213].
M. de Montausier et Monsieur de Meaux, qui l’avoient vu élever auprès de Monseigneur, l’avoient toujours aimé avec tendresse, et lui eux avec confiance; il étoit de même avec les ducs de Chevreuse et de Beauvillier, et avec l’archevêque de Cambray[214]et les cardinaux d’Estrées[215]et de Janson[216]. Monsieur le Prince le héros ne se cachoit pas d’une prédilection pour lui au-dessus de ses enfants; il fut la consolation de ses dernières années, il s’instruisit dans son exil et sa retraite auprès de lui, il écrivit sous lui beaucoup de choses curieuses. Il fut le cœur et le confident de M. de Luxembourg dans ses dernières années.
Chez lui l’utile et le futile, l’agréable et le savant, tout étoit distinct et en sa place. Il avoit des amis: il savoit les choisir, les cultiver, les visiter, vivre avec eux, se mettre à leur niveau sans hauteur et sans bassesse. Il avoit aussi des amies indépendamment d’amour; il en fut accusé de plus d’une sorte, et c’étoit un de ses prétendus rapports avec César. Doux jusqu’à être complaisant dans le commerce, extrêmement poli, mais d’une politesse distinguée selon le rang, l’âge, le mérite, et mesuré avec tous, il ne déroboit rien à personne; il rendoit tout ce que les princes du sang doivent, et qu’ils ne rendent plus; il s’en expliquoit même et sur leurs usurpations et sur l’histoire des usages et de leurs altérations. L’histoire des livres et des conversations lui fournissoit de quoi placer, avec un art imperceptible, ce qu’il pouvoit de plus obligeant sur la naissance, les emplois, les actions. Son esprit étoit naturel, brillant, vif, ses reparties promptes, plaisantes, jamais blessantes, le gracieux répandu partout, sans affectation; avec toute la futilité du monde, de la cour, des femmes, et leur langage avec elles, l’esprit solide et infinimentsensé; il en donnoit à tout le monde, il se mettoit sans cesse et merveilleusement à la portée et au niveau de tous, et parloit le langage de chacun avec une facilité nonpareille. Tout en lui prenoit un air aisé. Il avoit la valeur des héros, leur maintien à la guerre, leur simplicité partout, qui toutefois cachoit beaucoup d’art. Les marques de leurs talents pourroient passer pour le dernier coup de pinceau de son portrait; mais, comme tous les hommes, il avoit sa contre-partie.
Cet homme si aimable, si charmant, si délicieux, n’aimoit rien. Il avoit et vouloit des amis, comme on veut et qu’on a des meubles. Encore qu’il se respectât, il étoit bas courtisan; il ménageoit tout, et montroit trop combien il sentoit ses besoins en tous genres de choses et d’hommes; avare, avide de bien, ardent, injuste.
Le Roi étoit véritablement peiné de la considération qu’il ne pouvoit lui refuser, et qu’il étoit exact à n’outrepasser pas d’une ligne. Il ne lui avoit jamais pardonné son voyage d’Hongrie[217]. Les lettres interceptées qui lui avoient été écrites et qui avoient perdu les écrivains, quoique fils de favoris, avoient allumé une haine dans Mme de Maintenon et une indignation dans le Roi que rien n’avoit pu effacer. Les vertus, les talents, les agréments, la grande réputation que ce prince s’étoit acquise, l’amour général qu’il s’étoit concilié lui étoient tournés en crimes. Le contraste de M. du Maine excitoit un dépit journalier dans sa gouvernante et dans son tendre père, qui leur échappoit malgré eux. Enfin la pureté de son sang, le seul qui ne fut point mêlé avec la bâtardise, étoit un autre démérite qui se faisoit sentir à tous moments. Jusqu’à ses amis étoient odieux, et le sentoient.
Toutefois, malgré la crainte servile, les courtisans mêmes aimoient à s’approcher de ce prince: on étoit flatté d’un accès familier auprès de lui; le monde le plus important, le plus choisi, le couroit; jusque dans le salon de Marly il étoit environné du plus exquis; il y tenoit desconversations charmantes sur tout ce qui se présentoit indifféremment; jeunes et vieux y trouvoient leur instruction et leur plaisir, par l’agrément avec lequel il s’énonçoit sur toutes matières, par la netteté de sa mémoire, par son abondance sans être parleur. Ce n’est point une figure, c’est une vérité cent fois éprouvée, qu’on y oublioit l’heure des repas. Le Roi le savoit; il en étoit piqué, quelquefois même il n’étoit pas fâché qu’on pût s’en apercevoir. Avec tout cela on ne pouvoit s’en déprendre; la servitude si régnante jusque sur les moindres choses y échoua toujours.
Jamais homme n’eut tant d’art caché sous une simplicité si naïve, sans quoi que ce soit d’affecté en rien. Tout en lui couloit de source; jamais rien de tiré, de recherché; rien ne lui coûtoit. On n’ignoroit pas qu’il n’aimoit rien, ni ses autres défauts; on les lui passoit tous, et on l’aimoit véritablement, quelquefois jusqu’à se le reprocher, toujours sans s’en corriger[218].
Marie-Adelaïdeof Savoy, grand-daughter of Monsieur and Henrietta of England, came to France in 1696 shortly before her eleventh birthday, and was married to the Duc deBourgognea year later. She died of measles on February 12, 1712. There is a good bust of her by Coysevox at Versailles.
Marie-Adelaïdeof Savoy, grand-daughter of Monsieur and Henrietta of England, came to France in 1696 shortly before her eleventh birthday, and was married to the Duc deBourgognea year later. She died of measles on February 12, 1712. There is a good bust of her by Coysevox at Versailles.
Jamais princesse arrivée si jeune ne vint si bien instruite, et ne sut mieux profiter des instructions qu’elle avoit reçues. Son habile père qui connoissoit à fond notre cour, la lui avoit peinte, et lui avoit appris la manière unique de s’y rendre heureuse. Beaucoup d’esprit naturelet facile l’y seconda, et beaucoup de qualités aimables lui attachèrent les cœurs, tandis que sa situation personnelle avec son époux, avec le Roi, avec Mme de Maintenon lui attira les hommages de l’ambition. Elle avoit su travailler à s’y mettre dès les premiers moments de son arrivée; elle ne cessa, tant qu’elle vécut, de continuer un travail si utile, et dont elle recueillit sans cesse tous les fruits. Douce, timide, mais adroite, bonne jusqu’à craindre de faire la moindre peine à personne, et toute légère et vive qu’elle étoit, très capable de vues et de suite de la plus longue haleine; la contrainte jusqu’à la gêne, dont elle sentoit tout le poids, sembloit ne lui rien coûter. La complaisance lui étoit naturelle, couloit de source; elle en avoit jusque pour sa cour.
Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disoit rien, de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des sourcils châtain brun, fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, peu de dents et toutes pourries, dont elle parloit et se moquoit la première, le plus beau teint et la plus belle peau, peu de gorge, mais admirable, le cou long, avec un soupçon de goître qui ne lui seyoit point mal, un port de tête galant, gracieux, majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue, aisée, parfaitement coupée, une marche de déesse sur les nuées. Elle plaisoit au dernier point; les grâces naissoient d’elles-mêmes de tous ses pas, de toutes ses manières, et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours, naïf assez souvent, mais assaisonné d’esprit, charmoit, avec cette aisance qui étoit en elle jusqu’à la communiquer à tout ce qui l’approchoit.
Elle vouloit plaire même aux personnes les plus inutiles et les plus médiocres, sans qu’elle parût le rechercher. On étoit tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvoit. Sa gaieté, jeune, vive, active, animoit tout, et sa légèreté de nymphe la portoit partout, comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois, et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornoit tousles spectacles, étoit l’âme des fêtes, des plaisirs, des bals, et y ravissoit par les grâces, la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimoit le jeu, s’amusoit au petit jeu, car tout l’amusoit; elle préféroit le gros, y étoit nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisoit le jeu de chacun; également gaie et amusée à faire, les après-dînées, des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses: on appeloit ainsi ses dames du palais les plus âgées. Elle n’épargna rien, jusqu’à sa santé, elle n’oublia pas jusqu’aux plus petites choses, et sans cesse, pour gagner Mme de Maintenon, et le Roi par elle. Sa souplesse à leur égard étoit sans pareille, et ne se démentit jamais d’un moment. Elle l’accompagnoit de toute la discrétion que lui donnoit la connoissance d’eux, que l’étude et l’expérience lui avoient acquise, pour les degrés d’enjouement ou de mesure qui étoient à propos. Son plaisir, ses agréments, je le répète, sa santé même, tout leur fut immolé. Par cette voie elle s’acquit une familiarité avec eux dont aucun des enfants du Roi, non pas même ses bâtards, n’avoient pu approcher.
En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le Roi, et en timide bienséance avec Mme de Maintenon, qu’elle n’appeloit jamais quema tante, pour confondre joliment le rang et l’amitié; en particulier, causante, sautante, voltigeante autour d’eux, tantôt perchée sur le bras du fauteuil de l’un ou de l’autre, tantôt se jouant sur leurs genoux, elle leur sautoit au col, les embrassoit, les baisoit, les caressoit, les chiffonnoit, leur tiroit le dessous du menton, les tourmentoit, fouilloit leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetoit, les lisoit quelquefois malgré eux, selon qu’elle les voyoit en humeur d’en rire, et parlant quelquefois dessus; admise à tout, à la réception des courriers qui apportoient les nouvelles les plus importantes, entrant chez le Roi à toute heure, même des moments pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire, à moins qu’elle ne fût violemment poussée contre quelqu’un, comme elle fut contre Pontchartrain,qu’elle nommoit quelquefois au Roivotre vilain borgne, ou par quelque cause majeure, comme elle la fut contre Chamillart; si libre, qu’entendant un soir le Roi et Mme de Maintenon parler avec affection de la cour d’Angleterre dans les commencements qu’on espéra la paix par la reine Anne: “Ma tante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu’en Angleterre les reines gouvernent mieux que les rois, et savez-vous bien pourquoi, ma tante?” et toujours courant et gambadant, “c’est que sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines.” L’admirable est qu’ils en rirent tous deux, et qu’ils trouvèrent qu’elle avoit raison.
Avec toute cette galanterie, jamais femme ne parut se soucier moins de sa figure, ni y prendre moins de précaution et de soin: sa toilette étoit faite en un moment; le peu même qu’elle duroit n’étoit que pour la cour. Elle ne se soucioit de parure que pour les bals et les fêtes, et ce qu’elle en prenoit en tout autre temps, et le moins encore qu’il lui étoit possible, n’étoit que par complaisance pour le Roi. Avec elle s’éclipsèrent joie, plaisirs, amusements mêmes, et toutes espèces de grâces; les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour. Elle l’animoit toute entière; elle en remplissoit tous les lieux à la fois; elle y occupoit tout, elle en pénétroit tout l’intérieur; si la cour subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse si regrettée, jamais il n’en fut si digne de l’être. Aussi les regrets n’en ont-ils pu passer, et l’amertume involontaire et secrète en est constamment demeurée, avec un vuide affreux qui n’a pu être diminué.
Monseigneur le Dauphin, malade et navré de la plus intime et de la plus amère douleur, ne sortit point de son appartement, où il ne voulut voir que Monsieur son frère, son confesseur, et le duc de Beauvillier, qui malade depuis sept ou huit jours dans sa maison de la ville, fit un effort pour sortir de son lit, pour aller admirer dans son pupille tout ce que Dieu y avoit mis de grand, qui ne parut jamaistant qu’en cette affreuse journée et en celles qui suivirent jusqu’à sa mort. Ce fut, sans s’en douter, la dernière fois qu’ils se virent en ce monde. Cheverny[219], d’O[220]et Gamaches[221]passèrent la nuit dans son appartement, mais sans le voir que des instants.
Le samedi matin 13 février, ils le pressèrent de s’en aller à Marly, pour lui épargner l’horreur du bruit qu’il pouvoit entendre sur sa tête, où la Dauphine étoit morte. Il sortit à sept heures du matin, par une porte de derrière de son appartement, où il se jeta dans une chaise bleue qui le porta à son carrosse. Il trouva, en entrant dans l’une et dans l’autre, quelques courtisans plus indiscrets encore qu’éveillés, qui lui firent leur révérence, et qu’il reçut avec un air de politesse. Ces trois menins[222]vinrent dans son carrosse avec lui. Il descendit à la chapelle, entendit la messe, d’où il se fit porter en chaise à une fenêtre de son appartement, par où il entra. Mme de Maintenon y vint aussitôt: on peut juger quelle fut l’angoisse de cette entrevue; elle ne put y tenir longtemps, et s’en retourna. Il lui fallut essuyer princes et princesses, qui par discrétion n’y furent que des moments, même Mme la duchesse de Berry et Mme de Saint-Simon avec elle, vers qui le Dauphin se tourna avec un air expressif de leur commune douleur. Il demeura quelque temps seul avec M. le duc de Berry. Le réveil du Roi approchant, ses trois menins entrèrent, et j’hasardai d’entrer avec eux. Il me montra qu’il s’en apercevoit, avec un air de douceur et d’affection qui me pénétra; mais je fus épouvanté de son regard, également contraint, fixe, avec quelque chose de farouche, du changement de son visage, et des marques plus livides que rougeâtres que j’y remarquai en assez grand nombre et assez larges, et dont ce qui étoit dans la chambre s’aperçut comme moi. Il étoit debout, et peu d’instants après on le vint avertir que le Roi étoit éveillé. Les larmes, qu’il retenoit, lui rouloient dans les yeux.A cette nouvelle il se tourna sans rien dire, et demeura. Il n’y avoit que ses trois menins et moi, et du Chesne[223]; les menins lui proposèrent une fois ou deux d’aller chez le Roi: il ne remua ni ne répondit. Je m’approchai, et je lui fis signe d’aller, puis je lui proposai à voix basse. Voyant qu’il demeuroit et se taisoit, j’osai lui prendre le bras, lui représenter que tôt ou tard il falloit bien qu’il vît le Roi, qu’il l’attendoit, et sûrement avec desir de le voir et de l’embrasser, qu’il y avoit plus de grâce à ne pas différer; et en le pressant de la sorte, je pris la liberté de le pousser doucement. Il me jeta un regard à percer l’âme, et partit. Je le suivis quelques pas, et m’ôtai de là pour prendre haleine. Je ne l’ai pas vu depuis. Plaise à la miséricorde de Dieu que je le voie éternellement où sa bonté sans doute l’a mis[224]!