BUBU AU MOUCHOIR

Maurice Bélu naquit dans le quartier de Plaisance et ce fut sans doute sous une heureuse étoile. Si MmeBélu, lorsqu’elle donna le jour à un tel fils, ne fut pas ravie en une sainte extase, si nul personnage divin ne descendit du ciel pour prédire à sa lignée une gloire durable, c’est qu’à Paris de telles manifestations ne trouvent leur place que dans les vaudevilles, — mais les fées se conjurèrent autour du berceau et dotèrent l’enfant de vertus éminentes.

Celle de ces dames qui protège les athlètes de foire et les champions lutteurs lui donna la force des bras, l’assurance du regard et une démarche décidée ; c’est grâce à elle que, plus tard, il put inscrire sur son blason cette fière devise :Petit, mais costaud.

Celle qui préside aux effractions, aux enlèvements, aux coups de main, qui fut la patronne de Pâris, de don Juan et de Valmont, délia son esprit et ses doigts.

Celle de qui se réclament les gens de cour lui donna en partage la civilité des manières, l’accent d’une courtoisie persuasive et ce je ne sais quoi qui fit la gloire de Georges Brummel et des grands dandys.

Celle enfin, plus sérieuse d’aspect, qu’adorent les géomètres et les philosophes, la muse de Pascal et de Laplace, lui permit d’apprécier clairement le rapport des choses, et c’est ainsi qu’il préféra toujours sa maîtresse à d’autres délices, même lorsqu’elle lui apporta certains désagréments. Paolo bravant l’enfer près des lèvres de Francesca n’eut pas plus de mérite. (Je prie que l’on ne me chicane pas trop sur l’exactitude ou la mesure de cette comparaison.)

Avec un tel viatique, le nouveau-né pouvait courir d’une jambe alerte vers le jour de sa mort, avec mille occasions de fournir une belle carrière, et se découper, à son heure, une auréole très acceptable, mais sa mère, qui ne s’attendait pas, étant de condition modeste, à de tels honneurs, oublia d’inviter une vieille fée avec qui sa famille n’entretenait plus de rapports depuis longtemps, et celle-ci, par esprit de vengeance, condamna l’enfant à ne dépasser jamais le niveau social où ses parents avaient été placés. — Pour cette seule raison, M. Charles-Louis Philippe, au lieu de nous conter les exploits d’un grand capitaine ou les brillantes aventures d’un arbitre d’élégance, a dû se borner à nous décrire les gestes d’un protagoniste de condition médiocre, mais, pour humble que soit son état, Bubu n’en reste pas moins, et dans toute l’acception du mot, un homme de qualité.

Le chroniqueur de cette vie tumultueuse et pourtant si droite se montra, comme il sied, plein de passion et plein d’indulgence aussi pour les quelques écarts de langage ou de conduite de son héros. A vrai dire, il semble qu’il ait hésité vers le début de sa tâche. Il n’a pas su, au juste, comment grouper ses personnages et comment intéresser son lecteur quand le brillant, le nonpareil Bubu, soit qu’il fût enchaîné loin de ses amours ou simplement en voyage, quittait un instant la scène. Parfois aussi, voulant apprécier les faits dont le récit était offert, il lui arriva de s’attendrir un peu longuement, et l’ironie qu’il employait était d’essence si fine qu’elle se fondait, s’évaporait, ne paraissait plus. Des sanglots mesurés sont agréables au cours d’une histoire, ils délassent, mais ce trésor de larmes que tout romancier doit porter en son cœur, je crains bien que M. Charles-Louis Philippe ne l’ait trop déversé et qu’il n’ait trop souvent pris parti pour les petites femmes qui sont « marquées dès l’origine comme des bêtes passives que l’on mène au pré communal ».

Si j’ai choisiBubucomme motif de divagation, c’est que ce livre me paraît, dans l’œuvre de Charles-Louis Philippe, le mieux venu, le plus représentatif de la manière… car, hélas ! il y a une manière. — Peu importe, d’ailleurs, puisqu’elle est nouvelle et que nous n’en considérons qu’un seul exemple. —La Mère et l’Enfant, récit tamponné de mouchoirs, pleurait sur le même ton, à propos d’évènements moins bien noués ; les romans qui suivirent sanglotèrent à l’envi sans que ces larmes eussent de quoi nous émouvoir… cela n’y était plus… MaisBubureste un charmant livre. — Traiter un sujet de bas naturalisme avec les procédés littéraires de Bernardin de Saint-Pierre, voilà qui étonne à la première page et ne laisse pas d’avoir un peu étonné lorsqu’on touche à la dernière.

Il est un détail de composition que l’on ne saurait trop noter dansBubu de Montparnasse, tant il est précieux. Nombre de peintures, célèbres, un moment, à cause de leur vigueur ou de leur coloris, ou encore de leur finesse ou de leur grâce, sont gâtées, soit par le rapport trop étroit, soit par le manque de rapport du sujet principal avec son ornement, et j’entends parson ornementtout ce qui vient s’adjoindre pour concourir à l’effet d’ensemble. Tantôt les fonds ne s’arrangent pas avec les premiers plans, tantôt deux personnages sont peints dans un esprit trop semblable et, de ces analogies ou de ces contrastes, finit par naître un certain malaise. — Si Charles-Louis Philippe semble avoir abusé des larmes, du moins a-t-il eu le goût de ne pas laisser à sec un seul coin de paysage et a-t-il su varier ces diverses humidités fort plaisamment.

Les aspects de Paris qu’il nous donne sont d’une mélancolie très spéciale, d’une mélancolie sage et pleine de lassitude. C’est un Paris provincial, fatigué, où la brise, les pavés, la Seine, les bancs sont très vieux, ont déjà beaucoup servi. Les cris de la rue sont usés, les reflets de l’eau ont fait leur temps et restent tout de même agréables à l’œil.

On dirait d’une romance qui chanterait :

« Voyez ! je suis banale, j’ai passé par un nombre incroyable de bouches, on m’a tout à fait prostituée… et, cependant je suis encore une bonne romance ! en vérité, j’émeus encore ! »

Les héroïnes de Charles-Louis Philippe sont ainsi. Elles sont tout à fait prostituées (vous ne sauriez croire combien !), elles ont servi à tant de bouches qu’elles en ont perdu le compte, et pourtant il me semble qu’elles émeuvent encore !

Connaissez-vous les bergeries de Gessner ? — Les dialogues deBubuleur ressemblent, mais vous relirez plus volontiers ceux-ci que celles-là, car souvent le style se relève et, dans un passage qui forme un fier couplet, atteint à la vraie vigueur.

Voici un raccourci, mordu à l’eau-forte, qui, n’est-ce pas ? est une bonne description d’agonie.

« Jean Méténier mourut à l’hôpital, à l’âge de quarante-neuf ans. Il se coucha un soir, lourd comme une pierre, et, pendant quatre jours, se tordit à cause de ses coliques de plomb. Puis il crispa ses poings, s’étendit sur le dos et sentit peser ses sept enfants dans son crâne : Marthe avec deux gosses, Berthe avec Bubu, Blanche et Saint-Lazare avec toute la gueuserie, Gustave collé à la grande Marie qui suivait souvent la feignantise, les trois petits gosses qui mangeaient tant de pain et qui restaient là avec leurs becs ouverts de moineaux, — et mourut, les dents serrées et la gueule en avant. »

Parfois aussi Charles-Louis Philippe touche au rire par un procédé classique et qui donna souvent de bons résultats. Présentez, dans un vêtement de coupe correcte, un homme du monde et, durant une conversation frivole, faites-le soudain parler comme un charretier. Si la scène est bien menée, elle fera rire. Pareillement Charles-Louis Philippe nous donne avec Bubu le portrait du pur souteneur. Il en a le vêtement, la démarche, les préjugés, les occupations enfin, et, cependant, à certaines heures de sa vie, il parle avec la retenue, la mesure d’un gentilhomme. — On rit.

Au fait ! rit-on ? Peut-être, mais d’un rire bien singulier !

Les moments où Bubu a de la courtoisie étant parmi les plus tragiques du livre, la gaîté que donnent ces formes de langage devient sinistre par ce qu’elle sous-entend. C’est une gaîté que le lecteur garde pour lui ; qu’il goûte, mais n’exprime pas. — Si la joie finit par des larmes quand elle est trop vive, elle finit de même quand elle est trop mélangée, trop obscure. — Il se trouve dansBubudes passages presque drôles qui furent écrits pour émouvoir plus profondément qu’une déploration, et qui y parviennent.

Tel qu’il est, ce livre reste une œuvre intéressante dont le passage de quelques années donnera le juste prix, soit queBubusoit retenu, soit qu’on l’oublie, soit que l’auteur, par une œuvre plus forte le fasse oublier, — mais nous pouvons le regarder comme une curiosité esthétique des plus attachantes et qui a toujours,

Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes.

Pour qui s’en montre digne, un réservoir de larmes.


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