Depuis l’époque déjà lointaine où il parut, je ne pense pas être resté beaucoup plus de six mois sans relire ce livre où, pour son début littéraire, M. Art Roë, officier d’artillerie, nous conta ses jours de grandeur et de servitude, non point à la façon inégalable de Vigny, mais sur un ton moderne et dans un style cursif qui ne laissent pas que de plaire.
Pingot et moiest, avant tout, une œuvre de bonne foi. C’est là un jugement terrible, les œuvres dites « de bonne foi » ayant pour trait essentiel une banalité dont rien n’approche. — Il faut se garder d’apprécier un livre comme on apprécie une personne, car l’effet produit n’est pas le même. Si vous voulez louer, dites d’une chanteuse qu’elle est gentille, ne le dites pas d’un recueil de poèmes ; dites d’un vieillard qu’il est grave, ne le dites pas d’un roman passionnel, et, ce même vieillard, vous pouvez sans inconvénient déclarer qu’il est vénérable, mais évitez d’appliquer cette épithète à un vaudeville. Surtout, quoi qu’il arrive, n’affirmez jamais, sans détour, qu’un roman dont vous ne haïssez pas le père est une œuvre de bonne foi, un livre honnête. Cela ne peut s’appliquer qu’à l’auteur et l’auteur ne vous en saura pas gré, tant les gens vertueux et honorables qui veulent moraliser, être utiles, servir, édifier, que sais-je encore, ont coutume de tomber dans ce travers d’écrire des romans illisibles.
C’est donc avec regret, honteusement et en demandant l’indulgence, que je trouve au livre d’Art Roë cette exécrable vertu : — la vertu.
Mais il en a d’autres.
Vous vous promenez dans les champs. La brise vous évente, les oiseaux vous distraient, les nuages qui se promènent dans le ciel vous entraînent, comme aussi les duvets flottants. Vous êtes sorti pour vous recueillir et voilà que la nature entière s’efforce de vous disperser. Elle vous sollicite de toutes parts. Le geste d’une branche, le chant d’un ruisseau, les reflets d’un étang et les insectes qui font de l’acrobatie sur un brin d’herbe vous engagent chacun dans un rêve différent, et, devant une pareille attaque, vous ne savez plus vous défendre. — Qui donc méditerait dans un tourbillon ? quel penseur pourrait conduire des raisonnements durant une contre-danse ?
Soudain, vous vous trouvez en face d’un petit arbre solitaire. Il n’a rien qui le distingue particulièrement. C’est un petit arbre. On ne voit rien d’autre à dire, et, pourtant, vous vous êtes arrêté ; vous considérez l’individu végétal. Bientôt, il vous semble d’une jolie venue ; il a de la grâce ; sa verdure est d’une teinte juste ; vous vous intéressez à lui… et voici toutes vos pensées qui se composent… mieux… toutevotrepensée qui se compose autour du petit arbre banal. Déjà, du paysage qui l’environne, vous saisissez mieux la beauté d’ensemble et les suavités de détail. Vous lui avez donné un centre. Vous pouvez maintenant songer à l’aise, vous absorber dans un problème, entreprendre une rêverie. Les rapports secrets qui réunissent les choses vous apparaissent avec clarté. Vous tenez le mot de l’énigme. Votre âme morcelée se groupe ; vos yeux savent voir ; vos oreilles savent entendre ; tous vos sens ont acquis cette qualité sans laquelle il n’est point de vie intérieure : ils savent choisir. — Simplement, vous avez trouvé un étalon, une commune mesure pour apprécier des valeurs réelles ou rêvées. Le petit arbre vous sert de guide pour vous découvrir vous-même et découvrir vos chimères.
Autre variation sur le même sujet :
Un officier, de ceux qui ne disent pas qu’ils n’ont jamais eu peur, parce qu’ils furent vraiment braves, me contait, un jour, qu’à Wœrth, au milieu de la bataille, il aperçut, à une vingtaine de mètres, un arbuste isolé. L’arbuste était médiocre et n’aurait pas dépassé sa ceinture, néanmoins une idée folle lui vint : se cacher derrière ce petit rempart de feuillage, et, avec cette idée, la peur vint aussi, une peur atroce, bête, la peur divine, celle que Pan jetait dans les armées, une peur qui l’envahit tout entier, et chantait en lui le sauve-qui-peut. Il voyait tout fuir devant ses yeux, il imaginait toutes les déroutes, il y participait, il les activait… et, toujours, la même idée restait en lui : se cacher derrière le petit arbre. — Enfin, il n’y tint plus. Il céda, — marcha jusqu’à l’arbuste, — et, aussitôt, il éclata de rire. — C’était fini. — Son courage dispersé s’était brusquement recomposé autour de ce peu de feuilles et d’écorces. Il revint se battre et se battit jusqu’à l’instant où il tomba.
Quand M. Art Roë entreprit d’écrire son journal, il voulut grouper ses pensées, ses sentiments autour d’un point qui leur servît de pivot et pût ainsi les retenir autour de lui ; il chercha une commune mesure qui s’appliquât aussi justement à lui-même qu’au sujet qu’il se proposait ; il fut querir son arbuste… et il trouva Pingot.
Pingot est le soldat moyen sans grands vices ni sublimes vertus : un homme simple. D’après lui, Art Roë a réglé sa méditation, et, en les appliquant à lui, nous a fait comprendre, non plus théoriquement, mais sous une forme humaine et vivante, ses devoirs d’officier, ainsi que les réflexions que lui suggérait la qualité de ces devoirs.
Pingot est joyeux. Pingot est triste. Comment l’est-il ? Comment le suis-je ? En quoi son rire, en quoi mon rire, en quoi ses larmes et les miennes sont-elles de même essence et qu’est, au juste, ce je ne sais quoi qui les différencie ? — C’est toute une échelle de valeurs à faire et, pour apprécier équitablement les rapports que je vois entre les choses, entre les pensées, quelle meilleure méthode que de relever d’autres rapports, dans un autre esprit, et de les comparer aux miens ; toutefois, comme l’orgueil s’en mêle le plus souvent, cette école est dure qui consiste à raisonner ainsi sur le plus fort d’après le plus faible (ou du moins celui que l’on tient pour tel) et de pousser le renoncement jusqu’à l’extrémité d’admettre une preuve que l’on a mille excuses pour mépriser, — mais c’est une bonne discipline morale et Art Roë nous montre que c’est une bonne discipline artistique.
Je connais peu de livres qui donnent, autant quePingot et moi, l’impression d’une œuvre conçue, pensée, écrite dans la joie. — L’auteur avait des choses à dire. Il les a dites sans effort, un demi-sourire sur la lèvre, car il pensait sans doute qu’elles contenaient des idées qu’il est toujours utile de répandre. Et vraiment, on ne saurait refuser une singulière noblesse à l’image de cet officier plein de culture qui se penche sur un soldat pour savoir… ma foi ! l’expression est grossière, mais elle est juste… pour savoir ce qu’il y a dedans ; — et notez que le soldat ne doit s’apercevoir de rien, — ce serait du favoritisme. Il faut qu’il continue à vivre sans jamais sentir la gêne d’une surveillance extraordinaire, fût-ce celle d’un regard, fût-ce celle que le moindre geste suffit à révéler. Il faut donc une assiduité de délicatesse dans la parole et surtout dans les petites actions que le service de chaque jour ramène, qu’il est assez malaisé de garder, mais qui donne ses fruits et permet ensuite de parler non plus d’un soldat, mais d’un groupe d’hommes, savamment.
Fort bien ! et voilà qui fait sans doute un bon officier. Je croyais qu’il était question d’un écrivain ?
C’est la même discipline qui a formé l’écrivain. Attaché à son sujet, il en a fait le tour scrupuleusement. Il le connaît si bien que, le jour où le désir lui est venu de le reconstruire par la mémoire, il ne s’est souvenu que de ces détails qui importent, que de ces gestes où se trouve quelque chose d’éternel, que de ces mots, enfin si simples qu’ils résument une manière de voir, une pensée entière. Pénétré du dessein qu’il se proposait, maître d’un style clair, élégant, spirituel, mais surtout asservi à sa pensée, il a dessiné sans peine le croquis d’ensemble. Les ombres étaient déjà indiquées, l’œuvre vivait, la tâche semblait achevée…
Mais combien ce serait peu si l’on n’apercevait à chaque ligne dePingot et moicette noblesse d’émotion, cette large et mâle pitié qui font de ce bon livre un beau livre.