Cependant c'était une vie cruelle que je menais, et je trouvais bien longues les journées mélancoliques de la mer. Nous ne cessâmes, durant des années entières, de rôder autour de la France, et sans cesse je voyais se dessiner à l'horizon les côtes de cette terre que Grotius a nommée—le plus beau royaume après celui du ciel;—puis nous retournions à la mer, et il n'y avait plus autour de moi, pendant des mois entiers, que des brouillards et des montagnes d'eau. Quand un navire passait près de nous ou loin de nous, c'est qu'il était anglais; aucun autre n'avait permission de se livrer au vent, et l'Océan n'entendait plus une parole qui ne fût anglaise. Les Anglais même en étaient attristés et se plaignaient qu'à présent l'Océan fût devenu un désert où ils se rencontraient éternellement, et l'Europe une forteresse qui leur était fermée.—Quelquefois ma prison de bois s'avançait si près de la terre, que je pouvais distinguer des hommes et des enfants qui marchaient sur le rivage. Alors le coeur me battait violemment, et une rage intérieure me dévorait avec tant de violence, que j'allais me cacher à fond de cale pour ne pas succomber au désir de me jeter à la nage; mais quand je revenais auprès de l'infatigable Collingwood, j'avais honte de mes faiblesses d'enfant, je ne pouvais me lasser d'admirer comment à une tristesse si profonde il unissait un courage si agissant. Cet homme qui, depuis quarante ans, ne connaissait que la guerre et la mer, ne cessait jamais de s'appliquer à leur étude comme à une science inépuisable. Quand un navire était las, il en montait un autre comme un cavalier impitoyable; il les usait et les tuait sous lui. Il en fatigua sept avec moi. Il passait les nuits tout habillé, assis sur ses canons, ne cessant de calculer l'art de tenir son navire immobile, en sentinelle, au même point de la mer, sans être à l'ancre, à travers les vents et les orages; exerçait sans cesse ses équipages et veillait sur eux et pour eux; cet homme n'avait joui d'aucune richesse; et tandis qu'on le nommait pair d'Angleterre, il aimait sa soupière d'étain comme un matelot; puis, redescendu chez lui, il redevenait père de famille et écrivait à ses filles de ne pas être de belles dames, de lire, non des romans, mais l'histoire des voyages, des essais et Shakspeare tant qu'il leur plairait (as often as they please); il écrivait: «Nous avons combattu le jour de la naissance de ma petite Sarah,» après la bataille de Trafalgar, que j'eus la douleur de lui voir gagner, et dont il avait tracé le plan avec son ami Nelson à qui il succéda.—Quelquefois il sentait sa santé s'affaiblir, il demandait grâce à l'Angleterre; mais l'inexorable lui répondait:Restez en mer, et lui envoyait une dignité ou une médaille d'or par chaque belle action; sa poitrine en était surchargée. Il écrivait encore: «Depuis que j'ai quitté mon pays, je n'ai pas passédix joursdans un port, mes yeux s'affaiblissent; quand je pourrai voir mes enfants, la mer m'aura rendu aveugle. Je gémis de ce que sur tant d'officiers il est si difficile de me trouver un remplaçant supérieur en habileté.» L'Angleterre répondait:Vous resterez en mer, toujours en mer. Et il y resta jusqu'à sa mort.
Cette vie romaine et imposante m'écrasait par son élévation et me touchait par sa simplicité, lorsque je l'avais contemplée un jour seulement, dans sa résignation grave et réfléchie. Je me prenais en grand mépris, moi qui n'étais rien comme citoyen, rien comme père, ni comme fils, ni comme frère, ni homme de famille, ni homme public, de me plaindre quand il ne se plaignait pas. Il ne s'était laissé deviner qu'une fois malgré lui, et moi, fourmi d'entre les fourmis que foulait aux pieds le sultan de la France, je me reprochais mon désir secret de retourner me livrer au hasard de ses caprices et de redevenir un des grains de cette poussière qu'il pétrissait dans le sang.—La vue de ce vrai citoyen dévoué, non comme je l'avais été, à un homme, mais à la Patrie et au Devoir, me fut une heureuse rencontre, car j'appris, à cette école sévère, quelle est la véritable Grandeur que nous devons désormais chercher dans les armes, et combien, lorsqu'elle est ainsi comprise, elle élève notre profession au-dessus de toutes les autres, et peut laisser digne d'admiration la mémoire de quelques-uns de nous, quel que soit l'avenir de la guerre et des armées. Jamais aucun homme ne posséda à un plus haut degré cette paix intérieure qui naît du sentiment du Devoir sacré, et la modeste insouciance d'un soldat à qui il importe peu que son nom soit célèbre, pourvu que la chose publique prospère. Je lui vis écrire un jour: «Maintenir l'indépendance de mon pays est la première volonté de ma vie, et j'aime mieux que mon corps soit ajouté au rempart de la Patrie que traîné dans une pompe inutile, à travers une foule oisive.—Ma vie et mes forces sont dues à l'Angleterre.—Ne parlez pas de ma blessure dernière, on croirait que je me glorifie de mes dangers.» Sa tristesse était profonde, mais pleine de Grandeur; elle n'empêchait pas son activité perpétuelle, et il me donna la mesure de ce que doit être l'homme de guerre intelligent, exerçant, non en ambitieux, mais en artiste,l'art de la guerre, tout en le jugeant de haut et en le méprisant maintes fois, comme ce Montecuculli, qui, Turenne étant tué, se retira, ne daignant plus engager la partie contre un joueur ordinaire. Mais j'étais trop jeune encore pour comprendre tous les mérites de ce caractère, et ce qui me saisit le plus fut l'ambition de tenir, dans mon pays, un rang pareil au sien. Lorsque je voyais les Rois du Midi lui demander sa protection, et Napoléon même s'émouvoir de l'espoir que Collingwood était dans les mers de l'Inde, j'en venais jusqu'à appeler de tous mes voeux l'occasion de m'échapper, et je poussai la hâte de l'ambition que je nourrissais toujours jusqu'à être près de manquer à ma parole. Oui, j'en vins jusque-là.
Un jour, le vaisseaul'Océan, qui nous portait, vint relâcher à Gibraltar. Je descendis à terre avec l'Amiral, et en me promenant seul par la ville je rencontrai un officier du 7e hussards qui avait été fait prisonnier dans la campagne d'Espagne, et conduit à Gibraltar avec quatre de ses camarades. Ils avaient la ville pour prison, mais ils y étaient surveillés de près. J'avais connu cet officier en France. Nous nous retrouvâmes avec plaisir, dans une situation à peu près semblable. Il y avait si longtemps qu'un Français ne m'avait parlé français, que je le trouvai éloquent, quoiqu'il fût parfaitement sot, et, au bout d'un quart d'heure, nous nous ouvrîmes l'un à l'autre sur notre position. Il me dit tout de suite franchement qu'il allait se sauver avec ses camarades; qu'ils avaient trouvé une occasion excellente, et qu'il ne se le ferait pas dire deux fois pour les suivre. Il m'engagea fort à en faire autant. Je lui répondis qu'il était bien heureux d'être gardé; mais que moi, qui ne l'étais pas, je ne pouvais pas me sauver sans déshonneur, et que lui, ses compagnons et moi n'étions point dans le même cas. Cela lui parut trop subtil.
—«Ma foi, je ne suis pas casuiste, me dit-il, et si tu veux je t'enverrai à un évêque qui t'en dira son opinion. Mais à ta place je partirais. Je ne vois que deux choses, être libre ou ne pas l'être. Sais-tu bien que ton avancement est perdu, depuis plus de cinq ans que tu traînes dans ce sabot anglais? Les lieutenants du même temps que toi sont déjà colonels.»
Là-dessus ses compagnons survinrent, et m'entraînèrent dans une maison d'assez mauvaise mine, où ils buvaient du vin de Xérès, et là ils me citèrent tant de capitaines devenus généraux, et de sous-lieutenants vice-rois, que la tête m'en tourna, et je leur promis de me trouver, le surlendemain à minuit, dans le même lieu. Un petit canot devait nous y prendre, loué à d'honnêtes contrebandiers qui nous conduiraient à bord d'un vaisseau français chargé de mener des blessés de notre armée à Toulon. L'invention me parut admirable, et mes bons compagnons m'ayant fait boire force rasades pour calmer les murmures de ma conscience, terminèrent leurs discours par un argument victorieux, jurant sur leur tête qu'on pourrait avoir, à la rigueur, quelques égards pour un honnête homme qui vous avait bien traité, mais que tout les confirmait dans la certitude qu'un Anglais n'était pas un homme.
Je revins assez pensif à bord del'Océan, et lorsque j'eus dormi, et que je vis clair dans ma position en m'éveillant, je me demandai si mes compatriotes ne s'étaient point moqués de moi. Cependant le désir de la liberté et une ambition toujours poignante et excitée depuis mon enfance, me poussaient à l'évasion, malgré la honte que j'éprouvais de fausser mon serment. Je passai un jour entier près de l'Amiral sans oser le regarder en face, et je m'étudiai à le trouver inférieur et d'intelligence étroite.—Je parlai tout haut à table, avec arrogance, de la grandeur de Napoléon; je m'exaltai, je vantai son génie universel, qui devinait les lois en faisant les codes, et l'avenir en faisant des événements. J'appuyai avec insolence sur la supériorité de ce génie, comparée au médiocre talent des hommes de tactique et de manoeuvre. J'espérais être contredit; mais, contre mon attente, je trouvai dans les officiers anglais plus d'admiration encore pour l'Empereur que je ne pouvais en montrer pour leur implacable ennemi. Lord Collingwood surtout, sortant de son silence triste et de ses méditations continuelles, le loua dans des termes si justes, si énergiques, si précis, faisant considérer à la fois, à ses officiers, la grandeur des prévisions de l'Empereur, la promptitude magique de son exécution, la fermeté de ses ordres, la certitude de son jugement, sa pénétration dans les négociations, sa justesse d'idées dans les conseils, sa grandeur dans les batailles, son calme dans les dangers, sa constance dans la préparation des entreprises, sa fierté dans l'attitude donnée à la France, et enfin toutes les qualités qui composent le grand homme, que je me demandai ce que l'histoire pourrait jamais ajouter à cet éloge, et je fus atterré, parce que j'avais cherché à m'irriter contre l'Amiral, espérant lui entendre proférer des accusations injustes.
J'aurais voulu, méchamment, le mettre dans son tort, et qu'un mot inconsidéré ou insultant de sa part servît de justification à la déloyauté que je méditais. Mais il semblait qu'il prît à tâche, au contraire, de redoubler de bontés, et son empressement faisant supposer aux autres que j'avais quelque nouveau chagrin dont il était juste de me consoler, ils furent tous pour moi plus attentifs et plus indulgents que jamais. J'en pris de l'humeur et je quittai la table.
L'Amiral me conduisit encore à Gibraltar le lendemain, pour mon malheur. Nous y devions passer huit jours.—Le soir de l'évasion arriva.—Ma tête bouillonnait et je délibérais toujours. Je me donnais de spécieux motifs et je m'étourdissais sur leur fausseté; il se livrait en moi un combat violent; mais, tandis que mon âme se tordait et se roulait sur elle-même, mon corps, comme s'il eût été arbitre entre l'ambition et l'honneur, suivait, à lui tout seul, le chemin de la fuite. J'avais fait, sans m'en apercevoir moi-même, un paquet de mes hardes, et j'allais me rendre, de la maison de Gibraltar où nous étions, à celle du rendez-vous, lorsque tout à coup je m'arrêtai, et je sentis que cela était impossible.—Il y a dans les actions honteuses quelque chose d'empoisonné qui se fait sentir aux lèvres d'un homme de coeur sitôt qu'il touche les bords du vase de perdition. Il ne peut même pas y goûter sans être prêt à en mourir.—Quand je vis ce que j'allais faire et que j'allais manquer à ma parole, il me prit une telle épouvante que je crus que j'étais devenu fou. Je courus sur le rivage et m'enfuis de la maison fatale comme d'un hôpital de pestiférés, sans oser me retourner pour la regarder.—Je me jetai à la nage et j'abordai, dans la nuit,l'Océan, notre vaisseau, ma flottante prison. J'y montai avec emportement, me cramponnant à ses câbles; et quand je fus sur le pont, je saisis le grand mât, je m'y attachai avec passion, comme à un asile qui me garantissait du déshonneur, et, au même instant, le sentiment de la Grandeur de mon sacrifice me déchirant le coeur, je tombai à genoux, et, appuyant mon front sur les cercles de fer du grand mât, je me mis à fondre en larmes comme un enfant.—Le capitaine del'Océan, me voyant dans cet état, me crut ou fit semblant de me croire malade, et me fit porter dans ma chambre. Je le suppliai à grands cris de mettre une sentinelle à ma porte pour m'empêcher de sortir. On m'enferma et je respirai, délivré enfin du supplice d'être mon propre geôlier. Le lendemain, au jour, je me vis en pleine mer, et je jouis d'un peu plus de calme en perdant de vue la terre, objet de toute tentation malheureuse dans ma situation. J'y pensais avec plus de résignation, lorsque ma petite porte s'ouvrit, et le bon Amiral entra seul.
—«Je viens vous dire adieu, commença-t-il d'un air moins grave que de coutume; vous partez pour la France demain matin.
—Oh! mon Dieu! Est-ce pour m'éprouver que vous m'annoncez cela, milord?
—Ce serait un jeu bien cruel, mon enfant, reprit-il; j'ai déjà eu envers vous un assez grand tort. J'aurais dû vous laisser en prison dansle Northumberlanden pleine terre et vous rendre votre parole. Vous auriez pu conspirer sans remords contre vos gardiens et user d'adresse, sans scrupule, pour vous échapper. Vous avez souffert davantage, ayant plus de liberté; mais, grâce à Dieu! vous avez résisté hier à une occasion qui vous déshonorait.—C'eût été échouer au port, car depuis quinze jours je négociais votre échange, que l'amiral Rosily vient de conclure.—J'ai tremblé pour vous hier, car je savais le projet de vos camarades. Je les ai laissés s'échapper à cause de vous, dans la crainte qu'en les arrêtant on ne vous arrêtât. Et comment aurions-nous fait pour cacher cela? Vous étiez perdu, mon enfant, et, croyez-moi, mal reçu des vieux braves de Napoléon. Ils ont le droit d'être difficiles en Honneur.»
J'étais si troublé que je ne savais comment le remercier; il vit mon embarras, et, se hâtant de couper les mauvaises phrases par lesquelles j'essayais de balbutier que je le regrettais:
«Allons, allons, me dit-il, pas de ce que nous appelonsFrench compliments; nous sommes contents l'un de l'autre, voilà tout; et vous avez, je crois, un proverbe qui dit:Il n'y a pas de belle prison.—Laissez-moi mourir dans la mienne, mon ami; je m'y suis accoutumé, moi, il l'a bien fallu. Mais cela ne durera plus bien longtemps; je sens mes jambes trembler sous moi et s'amaigrir. Pour la quatrième fois, j'ai demandé le repos à lord Mulgrave, et il m'a encore refusé; il m'a écrit qu'il ne sait comment me remplacer. Quand je serai mort, il faudra bien qu'il trouve quelqu'un cependant, et il ne ferait pas mal de prendre ses précautions.—Je vais rester en sentinelle dans la Méditerranée; mais vous,my child, ne perdez pas de temps. Il y a là unsloopqui doit vous conduire. Je n'ai qu'une chose à vous recommander, c'est de vous dévouer à un Principe plutôt qu'à un Homme. L'amour de votre Patrie en est un assez grand pour remplir tout un coeur et occuper toute une intelligence.
—Hélas! dis-je, milord, il y a des temps où l'on ne peut pas aisément savoir ce que veut la Patrie. Je vais le demander à la mienne.»
Nous nous dîmes encore une fois adieu, et, le coeur serré, je quittai ce digne homme, dont j'appris la mort peu de temps après.—Il mourut en pleine mer, comme il avait vécu durant quarante-neuf ans, sans se plaindre, ni se glorifier, et sans avoir revu ses deux filles. Seul et sombre comme un de ces vieux dogues d'Ossian qui gardent éternellement les côtes d'Angleterre dans les flots et les brouillards.
J'avais appris, à son école, tout ce que les exils de la guerre peuvent faire souffrir et tout ce que le sentiment du Devoir peut dompter dans une grande âme; bien pénétré de cet exemple et devenu plus grave par mes souffrances et le spectacle des siennes, je vins à Paris me présenter, avec l'expérience de ma prison, au maître tout-puissant que j'avais quitté.
Ici le capitaine Renaud s'étant interrompu, je regardai l'heure à ma montre. Il était deux heures après minuit. Il se leva, et nous marchâmes au milieu des grenadiers. Un silence profond régnait partout. Beaucoup s'étaient assis sur leurs sacs, et s'y étaient endormis. Nous nous plaçâmes à quelques pas de là, sur le parapet, et il continua son récit après avoir rallumé son cigare à la pipe d'un soldat. Il n'y avait pas une maison qui donnât signe de vie.
* * * * *
—Dès que je fus arrivé à Paris, je voulus voir l'Empereur. J'en eus occasion au spectacle de la cour, où me conduisit un de mes anciens camarades, devenu colonel. C'était là-bas, aux Tuileries. Nous nous plaçâmes dans une petite loge, en face de la loge impériale, et nous attendîmes. Il n'y avait encore dans la salle que les Rois. Chacun d'eux, assis dans une loge, aux premières, avait autour de lui sa cour, et devant lui, aux galeries, ses aides de camp et ses généraux familiers. Les Rois de Westphalie, de Saxe et de Wurtemberg, tous les princes de la confédération du Rhin, étaient placés au même rang. Près d'eux, debout, parlant haut et vite, Murat, Roi de Naples, secouant ses cheveux noirs, bouclés comme une crinière, et jetant des regards de lion. Plus haut, le Roi d'Espagne, et seul, à l'écart, l'ambassadeur de Russie, le prince Kourakim, chargé d'épaulettes de diamants. Au parterre, la foule des généraux, des ducs, des princes, des colonels et des sénateurs. Partout en haut, les bras nus et les épaules découvertes des femmes de la cour.
La loge que surmontait l'aigle était vide encore; nous la regardions sans cesse. Après peu de temps, les Rois se levèrent et se tinrent debout. L'Empereur entra seul dans sa loge, marchant vite; se jeta vite sur son fauteuil et lorgna en face de lui, puis se souvint que la salle entière était debout et attendait un regard, secoua la tête deux fois, brusquement et de mauvaise grâce, se retourna vite, et laissa les Reines et les Rois s'asseoir. Ses Chambellans, habillés de rouge, étaient debout, derrière lui. Il leur parlait sans les regarder, et, de temps à autre, étendant la main pour recevoir une boîte d'or que l'un d'eux lui donnait et reprenait. Crescentini chantaitles Horaces, avec une voix de séraphin qui sortait d'un visage étique et ridé. L'orchestre était doux et faible, par ordre de l'Empereur; voulant peut-être, comme les Lacédémoniens, être apaisé plutôt qu'excité par la musique. Il lorgna devant lui, et très souvent de mon côté. Je reconnus ses grands yeux d'un gris vert, mais je n'aimai pas la graisse jaune qui avait englouti ses traits sévères. Il posa sa main gauche sur son oeil gauche, pour mieux voir, selon sa coutume; je sentis qu'il m'avait reconnu. Il se retourna brusquement, ne regarda que la scène, et sortit bientôt. J'étais déjà sur son passage. Il marchait vite dans le corridor, et ses jambes grasses, serrées dans des bas de soie blancs, sa taille gonflée sous son habit vert, me le rendaient presque méconnaissable. Il s'arrêta court devant moi, et, parlant au colonel qui me présentait, au lieu de m'adresser directement la parole:
«Pourquoi ne l'ai-je vu nulle part?—encore lieutenant?
—Il était prisonnier depuis 1804.
—Pourquoi ne s'est-il pas échappé?
—J'étais sur parole, dis-je à demi-voix.
—Je n'aime pas les prisonniers, dit-il; on se fait tuer.» Il me tourna le dos. Nous restâmes immobiles en haie; et, quand toute sa suite eut défilé:
«Mon cher, me dit le colonel, tu vois bien que tu es un imbécile, tu as perdu ton avancement, et on ne t'en sait pas plus de gré.»
«Est-il possible? dis-je en frappant du pied. Quand j'entends de pareils récits, je m'applaudis de ce que l'officier est mort en moi depuis plusieurs années. Il n'y reste plus que l'écrivain solitaire et indépendant qui regarde ce que va devenir sa liberté et ne veut pas la défendre contre ses anciens amis.»
Et je crus trouver dans le capitaine Renaud des traces d'indignation, au souvenir de ce qu'il me racontait; mais il souriait avec douceur et d'un air content.
—C'était tout simple, reprit-il. Ce colonel était le plus brave homme du monde; mais il y a des gens qui sont, comme dit le mot célèbre, desfanfarons de crimeset de dureté. Il voulait me maltraiter parce que l'Empereur en avait donné l'exemple. Grosse flatterie de corps de garde.
Mais quel bonheur ce fut pour moi!—Dès ce jour, je commençai à m'estimer intérieurement, à avoir confiance en moi, à sentir mon caractère s'épurer, se former, se compléter, s'affermir. Dès ce jour, je vis clairement que les événements ne sont rien, que l'homme intérieur est tout, je me plaçai bien au-dessus de mes juges. Enfin je sentis ma conscience, je résolus de m'appuyer uniquement sur elle, de considérer les jugements publics, les récompenses éclatantes, les fortunes rapides, les réputations de bulletin, comme de ridicules forfanteries et un jeu de hasard qui ne valait pas la peine qu'on s'en occupât.
J'allai vite à la guerre me plonger dans les rangs inconnus, l'infanterie de ligne, l'infanterie de bataille, où les paysans de l'armée se faisaient faucher par mille à la fois, aussi pareils, aussi égaux que les blés d'une grasse prairie de la Beauce.—Je me cachai là comme un chartreux dans son cloître; et du fond de cette foule armée, marchant à pied comme les soldats, portant un sac et mangeant leur pain, je fis les grandes guerres de l'Empire tant que l'Empire fut debout.—Ah! si vous saviez comme je me sentis à l'aise dans ces fatigues inouïes! Comme j'aimais cette obscurité et quelles joies sauvages me donnèrent les grandes batailles! La beauté de la guerre est au milieu des soldats, dans la vie du camp, dans la boue des marches et du bivouac. Je me vengeais de Bonaparte en servant la Patrie, sans rien tenir de Napoléon; et quand il passait devant mon régiment, je me cachais, de crainte d'une faveur. L'expérience m'avait fait mesurer les dignités et le Pouvoir à leur juste valeur; je n'aspirais plus à rien qu'à prendre de chaque conquête de nos armes la part d'orgueil qui devait me revenir selon mon propre sentiment; je voulais être citoyen, où il était encore permis de l'être, et à ma manière. Tantôt mes services étaient inaperçus, tantôt élevés au-dessus de leur mérite, et moi je ne cessais de les tenir dans l'ombre, de tout mon pouvoir, redoutant surtout que mon nom fût trop prononcé. La foule était si grande de ceux qui suivaient une marche contraire, que l'obscurité me fut aisée, et je n'étais encore que lieutenant de la Garde Impériale en 1814, quand je reçus au front cette blessure que vous voyez, et qui, ce soir, me fait souffrir plus qu'à l'ordinaire.
Ici le capitaine Renaud passa plusieurs fois la main sur son front, et, comme il semblait vouloir se taire, je le pressai de poursuivre, avec assez d'instance pour qu'il cédât.
Il appuya sa tête sur la pomme de sa canne de jonc.
—Voilà qui est singulier, dit-il, je n'ai jamais raconté tout cela, et ce soir j'en ai envie.
—Bah! n'importe! j'aime à m'y laisser aller avec un ancien camarade. Ce sera pour vous un objet de réflexions sérieuses quand vous n'aurez rien de mieux à faire. Il me semble que cela n'en est pas indigne. Vous me croirez bien faible ou bien fou; mais c'est égal. Jusqu'à l'événement, assez ordinaire pour d'autres, que je vais vous dire et dont je recule le récit malgré moi, mon amour de la gloire des armes était devenu sage, grave, dévoué et parfaitement pur, comme est le sentiment simple et unique du devoir; mais, à dater de ce jour-là, d'autres idées vinrent assombrir encore ma vie.
C'était en 1814; c'était le commencement de l'année et la fin de cette sombre guerre où notre pauvre armée défendait l'Empire et l'Empereur, et où la France regardait le combat avec découragement. Soissons venait de se rendre au Prussien Bulow. Les armées de Silésie et du Nord y avaient fait leur jonction. Macdonald avait quitté Troyes et abandonné le bassin de l'Yonne pour établir sa ligne de défense de Nogent à Montereau, avec trente mille hommes.
Nous devions attaquer Reims, que l'Empereur voulait reprendre. Le temps était sombre et la pluie continuelle. Nous avions perdu la veille un officier supérieur qui conduisait des prisonniers. Les Russes l'avaient surpris et tué dans la nuit précédente, et ils avaient délivré leurs camarades. Notre colonel, qui était ce qu'on nomme undur à cuire, voulut prendre sa revanche. Nous étions près d'Épernay et nous tournions les hauteurs qui l'environnent. Le soir venait, et, après avoir occupé le jour entier à nous refaire, nous passions près d'un joli château blanc à tourelles, nommé Boursault, lorsque le colonel m'appela. Il m'emmena à part, pendant qu'on formait les faisceaux, et me dit de sa vieille voix enrouée:
«Vous voyez bien là-haut une grange, sur cette colline coupée à pic; là où se promène ce grand nigaud de factionnaire russe avec son bonnet d'évêque?
—Oui, oui, dis-je, je vois parfaitement le grenadier et la grange.
—Eh bien, vous qui êtes un ancien, il faut que vous sachiez que c'est là le point que les Russes ont pris avant-hier et qui occupe le plus l'Empereur, pour le quart d'heure. Il me dit que c'est la clef de Reims, et ça pourrait bien être. En tout cas, nous allons jouer un tour à Woronzoff. À onze heures du soir, vous prendrez deux cents de vos lapins, vous surprendrez le corps de garde qu'ils ont établi dans cette grange. Mais, de peur de donner l'alarme, vous enlèverez ça à la baïonnette.»
Il prit et m'offrit une prise de tabac, et, jetant le reste peu à peu, comme je fais là, il me dit, en prononçant un mot à chaque grain semé au vent:
«Vous sentez bien que je serai par là, derrière vous, avec ma colonne.—Vous n'aurez guère perdu que soixante hommes, vous aurez les six pièces qu'ils ont placées là… Vous les tournerez du côté de Reims… À onze heures… onze heures et demie, la position sera à nous. Et nous dormirons jusqu'à trois heures pour nous reposer un peu… de la petite affaire de Craonne, qui n'était pas, comme on dit, piquée des vers.
—Ça suffit,» lui dis-je; et je m'en allai, avec mon lieutenant en second, préparer un peu notre soirée. L'essentiel, comme vous voyez, était de ne pas faire de bruit. Je passai l'inspection des armes et je fis enlever, avec le tire-bourre, les cartouches de toutes celles qui étaient chargées. Ensuite, je me promenai quelque temps avec mes sergents, en attendant l'heure. À dix heures et demie, je leur fis mettre leur capote sur l'habit et le fusil caché sous la capote; car, quelque chose qu'on fasse, comme vous voyez ce soir, la baïonnette se voit toujours, et quoiqu'il fît autrement sombre qu'à présent, je ne m'y fiais pas. J'avais observé les petits sentiers bordés de haies qui conduisaient au corps de garde russe, et j'y fis monter les plus déterminés gaillards que j'aie jamais commandés.—Il y en a encore là, dans les rangs, deux qui y étaient et s'en souviennent bien.—Ils avaient l'habitude des Russes, et savaient comment les prendre. Les factionnaires que nous rencontrâmes en montant disparurent sans bruit, comme des roseaux que l'on couche par terre avec la main. Celui qui était devant les armes demandait plus de soin. Il était immobile, l'arme au pied et le menton sur son fusil; le pauvre diable se balançait comme un homme qui s'endort de fatigue et va tomber. Un de mes grenadiers le prit dans ses bras en le serrant à l'étouffer, et deux autres, l'ayant bâillonné, le jetèrent dans les broussailles. J'arrivai lentement et je ne pus me défendre, je l'avoue, d'une certaine émotion que je n'avais jamais éprouvée au moment des autres combats. C'était la honte d'attaquer des gens couchés. Je les voyais, roulés dans leurs manteaux, éclairés par une lanterne sourde, et le coeur me battit violemment. Mais tout à coup, au moment d'agir, je craignis que ce ne fût une faiblesse qui ressemblât à celle des lâches, j'eus peur d'avoir senti la peur une fois, et, prenant mon sabre caché sous mon bras, j'entrai le premier, brusquement, donnant l'exemple à mes grenadiers. Je leur fis un geste qu'ils comprirent; ils se jetèrent d'abord sur les armes, puis sur les hommes, comme des loups sur un troupeau. Oh! ce fut une boucherie sourde et horrible! la baïonnette perçait, la crosse assommait, le genou étouffait, la main étranglait. Tous les cris à peine poussés étaient éteints sous les pieds de nos soldats, et nulle tête ne se soulevait sans recevoir le coup mortel. En entrant, j'avais frappé au hasard un coup terrible, devant moi, sur quelque chose de noir que j'avais traversé d'outre en outre: un vieil officier, homme grand et fort, la tête chargée de cheveux blancs, se leva comme un fantôme, jeta un cri affreux en voyant ce que j'avais fait, me frappa à la figure d'un coup d'épée violent, et tomba mort à l'instant sous les baïonnettes. Moi, je tombai assis à côté de lui, étourdi du coup porté entre les yeux, et j'entendis sous moi la voix mourante et tendre d'un enfant qui disait: Papa…
Je compris alors mon oeuvre, et j'y regardai avec un empressement frénétique. Je vis un de ces officiers de quatorze ans, si nombreux dans les armées russes qui nous envahirent à cette époque, et que l'on traînait à cette terrible école. Ses longs cheveux bouclés tombaient sur sa poitrine, aussi blonds, aussi soyeux que ceux d'une femme, et sa tête s'était penchée comme s'il n'eût fait que s'endormir une seconde fois. Ses lèvres roses, épanouies comme celles d'un nouveau-né, semblaient encore engraissées par le lait de la nourrice, et ses grands yeux bleus entr'ouverts avaient une beauté de forme candide, féminine et caressante. Je le soulevai sur un bras, et sa joue tomba sur ma joue ensanglantée, comme s'il allait cacher sa tête entre le menton et l'épaule de sa mère pour se réchauffer. Il semblait se blottir sous ma poitrine pour fuir ses meurtriers. La tendresse filiale, la confiance et le repos d'un sommeil délicieux reposaient sur sa figure morte, et il paraissait me dire: Dormons en paix.
—Était-ce là un ennemi? m'écriai-je.—Et ce que Dieu a mis de paternel dans les entrailles de tout homme s'émut et tressaillit en moi; je le serrais contre ma poitrine, lorsque je sentis que j'appuyais sur moi la garde de mon sabre qui traversait son coeur et qui avait tué cet ange endormi. Je voulus pencher ma tête sur sa tête, mais mon sang le couvrit de larges taches; je sentis la blessure de mon front, et je me souvins qu'elle m'avait été faite par son père. Je regardai honteusement de côté, et je ne vis qu'un amas de corps que mes grenadiers tiraient par les pieds et jetaient dehors, ne leur prenant que des cartouches. En ce moment, le Colonel entra suivi de la colonne, dont j'entendis le pas et les armes.
—«Bravo! mon cher, me dit-il, vous avez enlevé ça lestement. Mais vous êtes blessé?
—Regardez cela, dis-je; quelle différence y a-t-il entre moi et un assassin?
—Eh! sacredié, mon cher, que voulez-vous? c'est le métier.
—C'est juste,» répondis-je, et je me levai pour aller reprendre mon commandement. L'enfant retomba dans les plis de son manteau dont je l'enveloppai, et sa petite main ornée de grosses bagues laissa échapper une canne de jonc, qui tomba sur ma main comme s'il me l'eût donnée. Je la pris; je résolus, quels que fussent mes périls à venir, de n'avoir plus d'autre arme, et je n'eus pas l'audace de retirer de sa poitrine mon sabre d'égorgeur.
Je sortis à la hâte de cet antre qui puait le sang, et quand je me trouvai au grand air, j'eus la force d'essuyer mon front rouge et mouillé. Mes grenadiers étaient à leurs rangs; chacun essuyait froidement sa baïonnette dans le gazon et raffermissait sa pierre à feu dans la batterie. Mon sergent-major, suivi du fourrier, marchait devant les rangs, tenant sa liste à la main, et, lisant à la lueur d'un bout de chandelle planté dans le canon de son fusil comme dans un flambeau, il faisait paisiblement l'appel. Je m'appuyai contre un arbre, et le chirurgien-major vint me bander le front. Une large pluie de mars tombait sur ma tête et me faisait quelque bien. Je ne pus m'empêcher de pousser un profond soupir:
«Je suis las de la guerre, dis-je au chirurgien.
—Et moi aussi,» dit une voix grave que je connaissais.
Je soulevai le bandage de mes sourcils, et je vis, non pas Napoléon empereur, mais Bonaparte soldat. Il était seul, triste, à pied, debout devant moi, ses bottes enfoncées dans la boue, son habit déchiré, son chapeau ruisselant la pluie par les bords; il sentait ses derniers jours venus, et regardait autour de lui ses derniers soldats.
Il me considérait attentivement.
—«Je t'ai vu quelque part, dit-il, grognard?»
À ce dernier mot, je sentis qu'il ne me disait là qu'une phrase banale, je savais que j'avais vieilli de visage plus que d'années, et que fatigues, moustaches et blessures me déguisaient assez.
—«Je vous ai vu partout, sans être vu, répondis-je.
—Veux-tu de l'avancement?»
Je dis: «Il est bien tard.»
Il croisa les bras un moment sans répondre, puis:
«Tu as raison, va, dans trois jours, toi et moi nous quitterons le service.»
Il me tourna le dos et remonta sur son cheval, tenu à quelques pas. En ce moment, notre tête de colonne avait attaqué et l'on nous lançait des obus. Il en tomba un devant le front de ma compagnie, et quelques hommes se jetèrent en arrière, par un premier mouvement dont ils eurent honte. Bonaparte s'avança seul sur l'obus qui brûlait et fumait devant son cheval, et lui fit flairer cette fumée. Tout se tut et resta sans mouvement; l'obus éclata et n'atteignit personne. Les grenadiers sentirent la leçon terrible qu'il leur donnait; moi j'y sentis de plus quelque chose qui tenait du désespoir. La France lui manquait, et il avait douté un instant de ses vieux braves. Je me trouvai trop vengé et lui trop puni de ses fautes par un si grand abandon. Je me levai avec effort, et, m'approchant de lui, je pris et serrai la main qu'il tendait à plusieurs d'entre nous. Il ne me reconnut point, mais ce fut pour moi une réconciliation tacite entre le plus obscur et le plus illustre des hommes de notre siècle.—On battit la charge, et, le lendemain au jour, Reims fut repris par nous. Mais, quelques jours après, Paris l'était par d'autres.
* * * * *
Le capitaine Renaud se tut longtemps après ce récit, et demeura la tête baissée sans que je voulusse interrompre sa rêverie. Je considérais ce brave homme avec vénération, et j'avais suivi attentivement, tandis qu'il avait parlé, les transformations lentes de cette âme bonne et simple, toujours repoussée dans ses donations expansives d'elle-même, toujours écrasée par un ascendant invincible, mais parvenue à trouver le repos dans le plus humble et le plus austère Devoir.—Sa vie inconnue me paraissait un spectacle intérieur aussi beau que la vie éclatante de quelque homme d'action que ce fût.—Chaque vague de la mer ajoute un voile blanchâtre aux beautés d'une perle, chaque flot travaille lentement à la rendre plus parfaite, chaque flocon d'écume qui se balance sur elle lui laisse une teinte mystérieuse à demi dorée, à demi transparente, où l'on peut seulement deviner un rayon intérieur qui part de son coeur; c'était tout à fait ainsi que s'était formé ce caractère dans de vastes bouleversements et au fond des plus sombres et perpétuelles épreuves. Je savais que jusqu'à la mort de l'Empereur il avait regardé comme un devoir de ne point servir, respectant, malgré toutes les instances de ses amis, ce qu'il nommait les convenances; et, depuis, affranchi du lien de son ancienne promesse à un maître qui ne le connaissait plus, il était revenu commander, dans la Garde Royale, les restes de sa vieille Garde; et comme il ne parlait jamais de lui-même, on n'avait point pensé à lui et il n'avait point eu d'avancement.—Il s'en souciait peu, et il avait coutume de dire qu'à moins d'être général à vingt-cinq ans, âge où l'on peut mettre en oeuvre son imagination, il valait mieux demeurer simple capitaine, pour vivre avec les soldats en père de famille, en prieur du couvent.
—«Tenez, me dit-il après ce moment de repos, regardez notre vieux grenadier Poirier, avec ses yeux sombres et louches, sa tête chauve et ses coups de sabre sur la joue, lui que les maréchaux de France s'arrêtent à admirer quand il leur présente les armes à la porte du roi; voyez Beccaria avec son profil de vétéran romain, Fréchou, avec sa moustache blanche; voyez tout ce premier rang décoré, dont les bras portent trois chevrons! qu'auraient-ils dit, ces vieux moines de la vieille armée qui ne voulurent jamais être autre chose que grenadiers, si je leur avais manqué ce matin, moi qui les commandais encore il y a quinze jours?—Si j'avais pris depuis plusieurs années des habitudes de foyer et de repos, ou un autre état, c'eût été différent; mais ici, je n'ai en vérité que le mérite qu'ils ont. D'ailleurs, voyez comme tout est calme ce soir à Paris, calme comme l'air, ajouta-t-il en se levant ainsi que moi. Voici le jour qui va venir; on ne recommencera pas, sans doute, à casser les lanternes, et demain nous rentrerons au quartier. Moi, dans quelques jours, je serai probablement retiré dans un petit coin de terre que j'ai quelque part en France, où il y a une petite tourelle, dans laquelle j'achèverai d'étudier Polybe, Turenne, Folard et Vauban, pour m'amuser. Presque tous mes camarades ont été tués à la Grande-Armée, ou sont morts depuis; il y a longtemps que je ne cause plus avec personne, et vous savez par quel chemin je suis arrivé à haïr la guerre, tout en la faisant avec énergie.»
Là-dessus il me secoua vivement la main et me quitta en me demandant encore le hausse-col qui lui manquait, si le mien n'était pas rouillé et si je le trouvais chez moi. Puis il me rappela et me dit:
«Tenez, comme il n'est pas entièrement impossible que l'on fasse encore feu sur nous de quelque fenêtre, gardez-moi, je vous prie, ce portefeuille plein de vieilles lettres, qui m'intéressent, moi seul, et que vous brûleriez si nous ne nous retrouvions plus.
«Il nous est venu plusieurs de nos anciens camarades, et nous les avons priés de se retirer chez eux.—Nous ne faisons point la guerre civile, nous. Nous sommes calmes comme des pompiers dont le devoir est d'éteindre l'incendie. On s'expliquera ensuite, cela ne nous regarde pas.»
Et il me quitta en souriant.
Quinze jours après cette conversation que la révolution même ne m'avait point fait oublier, je réfléchissais seul à l'héroïsme modeste et au désintéressement, si rares tous les deux! Je tâchais d'oublier le sang pur qui venait de couler, et je relisais dans l'histoire d'Amérique comment, en 1783, l'Armée anglo-américaine toute victorieuse, ayant posé les armes et délivré la Patrie, fut prête à se révolter contre le congrès qui, trop pauvre pour lui payer sa solde, s'apprêtait à la licencier. Washington, généralissime et vainqueur, n'avait qu'un mot à dire ou un signe de tête à faire pour être Dictateur; il fit ce que lui seul avait le pouvoir d'accomplir: il licencia l'armée et donna sa démission.—J'avais posé le livre et je comparais cette grandeur sereine à nos ambitions inquiètes. J'étais triste et me rappelais toutes les âmes guerrières et pures, sans faux éclat, sans charlatanisme, qui n'ont aimé le pouvoir et le commandement que pour le bien public, l'ont gardé sans orgueil, et n'ont su ni le tourner contre la Patrie, ni le convertir en or; je songeais à tous les hommes qui ont fait la guerre avec l'intelligence de ce qu'elle vaut, je pensais au bon Collingwood, si résigné, et enfin à l'obscur capitaine Renaud, lorsque je vis entrer un homme de haute taille, vêtu d'une longue capote bleue en assez mauvais état. À ses moustaches blanches, aux cicatrices de son visage cuivré, je reconnus un des grenadiers de sa compagnie; je lui demandai s'il était vivant encore, et l'émotion de ce brave homme me fit voir qu'il était arrivé malheur. Il s'assit, s'essuya le front, et quand il se fut remis, après quelques soins et un peu de temps, il me dit ce qui lui était arrivé.
Pendant les deux jours du 28 et du 29 juillet, le capitaine Renaud n'avait fait autre chose que marcher en colonne, le long des rues, à la tête de ses grenadiers; il se plaçait devant la première section de sa colonne, et allait paisiblement au milieu d'une grêle de pierres et de coups de fusil qui partaient des cafés, des balcons et des fenêtres. Quand il s'arrêtait, c'était pour faire serrer les rangs ouverts par ceux qui tombaient, et pour regarder si ses guides de gauche se tenaient à leurs distances et à leurs chefs de file. Il n'avait pas tiré son épée et marchait la canne à la main. Les ordres lui étaient d'abord parvenus exactement; mais, soit que les aides de camp fussent tués en route, soit que l'état-major ne les eût pas envoyés, il fut laissé, dans la nuit du 28 au 29, sur la place de la Bastille, sans autre instruction que de se retirer sur Saint-Cloud en détruisant les barricades sur son chemin. Ce qu'il fit sans tirer un coup de fusil. Arrivé au pont d'Iéna, il s'arrêta pour faire l'appel de sa compagnie. Il lui manquait moins de monde qu'à toutes celles de la Garde qui avaient été détachées, et ses hommes étaient aussi moins fatigués. Il avait eu l'art de les faire reposer à propos et à l'ombre, dans ces brûlantes journées, et de leur trouver, dans les casernes abandonnées, la nourriture que refusaient les maisons ennemies; la contenance de sa colonne était telle, qu'il avait trouvé déserte chaque barricade et n'avait eu que la peine de la faire démolir.
Il était donc debout, à la tête du pont d'Iéna, couvert de poussière, et secouant ses pieds; il regardait, vers la barrière, si rien ne gênait la sortie de son détachement, et désignait les éclaireurs pour envoyer en avant. Il n'y avait personne dans le Champ-de-Mars, que deux maçons qui paraissaient dormir, couchés sur le ventre, et un petit garçon d'environ quatorze ans, qui marchait pieds nus et jouait des castagnettes avec deux morceaux de faïence cassée. Il les raclait de temps en temps sur le parapet du pont, et vint ainsi, en jouant, jusqu'à la borne où se tenait Renaud. Le capitaine montrait en ce moment les hauteurs de Passy avec sa canne. L'enfant s'approcha de lui, le regardant avec de grands yeux étonnés, et tirant de sa veste un pistolet d'arçon, il le prit des deux mains et le dirigea vers la poitrine du capitaine. Celui-ci détourna le coup avec sa canne, et l'enfant ayant fait feu, la balle porta dans le haut de la cuisse. Le capitaine tomba assis, sans dire mot, et regarda avec pitié ce singulier ennemi. Il vit ce jeune garçon qui tenait toujours son arme des deux mains, et demeurait tout effrayé de ce qu'il avait fait. Les grenadiers étaient en ce moment appuyés tristement sur leurs fusils; ils ne daignèrent pas faire un geste contre ce petit drôle. Les uns soulevèrent leur capitaine, les autres se contentèrent de tenir cet enfant par le bras et de l'amener à celui qu'il avait blessé. Il se mit à fondre en larmes; et quand il vit le sang couler à flots de la blessure de l'officier sur son pantalon blanc, effrayé de cette boucherie, il s'évanouit. On emporta en même temps l'homme et l'enfant dans une petite maison proche de Passy, où tous deux étaient encore. La colonne, conduite par le lieutenant, avait poursuivi sa route pour Saint-Cloud, et quatre grenadiers, après avoir quitté leurs uniformes, étaient restés dans cette maison hospitalière à soigner leur vieux commandant. L'un (celui qui me parlait) avait pris de l'ouvrage comme ouvrier armurier à Paris, d'autres comme maîtres d'armes, et, apportant leur journée au capitaine, ils l'avaient empêché de manquer de soins jusqu'à ce jour. On l'avait amputé; mais la fièvre était ardente et mauvaise; et comme il craignait un redoublement dangereux, il m'envoyait chercher. Il n'y avait pas de temps à perdre. Je partis sur-le-champ avec le digne soldat qui m'avait raconté ces détails les yeux humides et la voix tremblante, mais sans murmure, sans injure, sans accusation, répétant seulement: C'est un grand malheur pour nous.
Le blessé avait été porté chez une petite marchande qui était veuve et qui vivait seule dans une petite boutique et dans une rue écartée du village, avec des enfants en bas âge. Elle n'avait pas eu la crainte, un seul moment, de se compromettre, et personne n'avait eu l'idée de l'inquiéter à ce sujet. Les voisins, au contraire, s'étaient empressés de l'aider dans les soins qu'elle prenait du malade. Les officiers de santé qu'on avait appelés ne l'ayant pas jugé transportable, après l'opération, elle l'avait gardé, et souvent elle avait passé la nuit près de son lit. Lorsque j'entrai, elle vint au-devant de moi avec un air de reconnaissance et de timidité qui me firent peine. Je sentis combien d'embarras à la fois elle avait cachés par bonté naturelle et par bienfaisance. Elle était fort pâle, et ses yeux étaient rougis et fatigués. Elle allait et venait vers une arrière-boutique très étroite que j'apercevais de la porte, et je vis, à sa précipitation, qu'elle arrangeait la petite chambre du blessé et mettait une sorte de coquetterie à ce qu'un étranger la trouvât convenable.—Aussi j'eus soin de ne pas marcher vite, et je lui donnai tout le temps dont elle eut besoin.
—«Voyez, monsieur, il a bien souffert, allez!» me dit-elle en ouvrant la porte.
Le capitaine Renaud était assis sur un petit lit à rideaux de serge, placé dans un coin de la chambre, et plusieurs traversins soutenaient son corps. Il était d'une maigreur de squelette, et les pommettes des joues d'un rouge ardent; la blessure de son front était noire. Je vis qu'il n'irait pas loin, et son sourire me le dit aussi. Il me tendit la main et me fit signe de m'asseoir. Il y avait à sa droite un jeune garçon qui tenait un verre d'eau gommée et le remuait avec la cuillère. Il se leva et m'apporta sa chaise. Renaud le prit, de son lit, par le bout de l'oreille, et me dit doucement, d'une voix affaiblie:
«Tenez, mon cher, je vous présente mon vainqueur.»
Je haussai les épaules, et le pauvre enfant baissa les yeux en rougissant.—Je vis une grosse larme rouler sur sa joue.
—«Allons! allons! dit le capitaine en passant la main dans ses cheveux. Ce n'est pas sa faute. Pauvre garçon! il avait rencontré deux hommes qui lui avaient fait boire de l'eau-de-vie, l'avaient payé, et l'avaient envoyé me tirer son coup de pistolet. Il a fait cela comme il aurait jeté une bille au coin de la borne.—N'est-ce pas, Jean?»
Et Jean se mit à trembler et prit une expression de douleur si poignante qu'elle me toucha. Je le regardai de plus près: c'était un fort bel enfant.
—«C'était bien une bille aussi, me dit la jeune marchande. Voyez, monsieur.» Et elle me montrait une petite bille d'agate, grosse comme les plus fortes balles de plomb, et avec laquelle on avait chargé le pistolet de calibre qui était là.
—«Il n'en faut pas plus que ça pour retrancher une jambe d'un capitaine, me dit Renaud.
—Vous ne devez pas le faire parler beaucoup,» me dit timidement la marchande.
Renaud ne l'écoutait pas:
«Oui, mon cher, il ne me reste pas assez de jambe pour y faire tenir une jambe de bois.»
Je lui serrais la main sans répondre; humilié de voir que, pour tuer un homme qui avait tant vu et tant souffert, dont la poitrine était bronzée par vingt campagnes et dix blessures, éprouvée à la glace et au feu, passée à la baïonnette et à la lance, il n'avait fallu que le soubresaut d'une de ces grenouilles des ruisseaux de Paris qu'on nomme:Gamins.
Renaud répondit à ma pensée. Il pencha sa joue sur le traversin, et, me serrant la main:
«Nous étions en guerre, me dit-il; il n'est pas plus assassin que je ne le fus à Reims, moi. Quand j'ai tué l'enfant russe, j'étais peut-être aussi un assassin?—Dans la grande guerre d'Espagne, les hommes qui poignardaient nos sentinelles ne se croyaient pas des assassins, et, étant en guerre, ils ne l'étaient peut-être pas. Les catholiques et les huguenots s'assassinaient-ils ou non?—De combien d'assassinats se compose une grande bataille?—Voilà un des points où notre raison se perd et ne sait que dire. C'est la guerre qui a tort et non pas nous. Je vous assure que ce petit bonhomme est fort doux et fort gentil; il lit et écrit déjà très bien. C'est un enfant trouvé.—Il était apprenti menuisier.—Il n'a pas quitté ma chambre depuis quinze jours, et il m'aime beaucoup, ce pauvre garçon. Il annonce des dispositions pour le calcul; on peut en faire quelque chose.»
Comme il parlait plus péniblement et s'approchait de mon oreille, je me penchai, et il me donna un petit papier plié qu'il me pria de parcourir. J'entrevis un court testament par lequel il laissait une sorte de métairie misérable qu'il possédait, à la pauvre marchande qui l'avait recueilli, et, après elle, à Jean, qu'elle devait faire élever, sous condition qu'il ne serait jamais militaire; il stipulait la somme de son remplacement, et donnait ce petit bout de terre pour asile à ses quatre vieux grenadiers. Il chargeait de tout cela un notaire de sa province. Quand j'eus le papier dans les mains, il parut plus tranquille et prêt à s'assoupir. Puis il tressaillit, et, rouvrant les yeux, il me pria de prendre et de garder sa canne de jonc.—Ensuite il s'assoupit encore. Son vieux soldat secoua la tête et lui prit une main. Je pris l'autre, que je sentis glacée. Il dit qu'il avait froid aux pieds, et Jean coucha et appuya sa petite poitrine d'enfant sur le lit pour le réchauffer. Alors le capitaine Renaud commença à tâter ses draps avec les mains, disant qu'il ne les sentait plus, ce qui est un signe fatal. Sa voix était caverneuse. Il porta péniblement une main à son front, regarda Jean attentivement, et dit encore:
«C'est singulier!—Cet enfant-là ressemble à l'enfant russe!» Ensuite il ferma les yeux, et, me serrant la main avec une présence d'esprit renaissante:
«Voyez-vous! me dit-il, voilà le cerveau qui se prend, c'est la fin.»
Son regard était différent et plus calme. Nous comprîmes cette lutte d'un esprit ferme qui se jugeait contre la douleur qui l'égarait, et ce spectacle, sur un grabat misérable, était pour moi plein d'une majesté solennelle. Il rougit de nouveau et dit très haut:
«Ils avaient quatorze ans…—tous deux…—Qui sait si ce n'est pas cette jeune âme revenue dans cet autre corps pour se venger?…»
Ensuite il tressaillit, il pâlit, et me regarda tranquillement et avec attendrissement:
«Dites-moi!… ne pourriez-vous me fermer la bouche? Je crains de parler… on s'affaiblit… Je ne voudrais plus parler… J'ai soif.»
On lui donna quelques cuillerées, et il dit:
«J'ai fait mon devoir. Cette idée-là fait du bien.»
Et il ajouta:
«Si le pays se trouve mieux de tout ce qui s'est fait, nous n'avons rien à dire; mais vous verrez…»
Ensuite il s'assoupit et dormit une demi-heure environ. Après ce temps, une femme vint à la porte timidement, et fit signe que le chirurgien était là; je sortis sur la pointe du pied pour lui parler, et, comme j'entrais avec lui dans le petit jardin, m'étant arrêté auprès d'un puits pour l'interroger, nous entendîmes un grand cri. Nous courûmes et nous vîmes un drap sur la tête de cet honnête homme, qui n'était plus…
L'époque qui m'a laissé ces souvenirs épars est close aujourd'hui. Son cercle s'ouvrit en 1814 par la bataille de Paris, et se ferma par les trois jours de Paris, en 1830. C'était le temps où, comme je l'ai dit, l'armée de l'Empire venait expirer dans le sein de l'armée naissante alors, et mûrie aujourd'hui. Après avoir, sous plusieurs formes, expliqué la nature et plaint la condition du Poète dans notre société, j'ai voulu montrer ici celle du Soldat, autre Paria moderne.
Je voudrais que ce livre fût pour lui ce qu'était pour un soldat romain un autel à la Petite Fortune.
Je me suis plu à ces récits, parce que je mets au-dessus de tous les dévouements celui qui ne cherche pas à être regardé. Les plus illustres sacrifices ont quelque chose en eux qui prétend à l'illustration et que l'on ne peut s'empêcher d'y voir malgré soi-même. On voudrait en vain les dépouiller de ce caractère qui vit en eux et fait comme leur force et leur soutien: c'est l'os de leurs chairs et la moelle de leurs os. Il y avait peut-être quelque chose du combat et du spectacle qui fortifiait les Martyrs; le rôle était si grand dans cette scène, qu'il pouvait doubler l'énergie de la sainte victime. Deux idées soutenaient ses bras de chaque côté, la canonisation de la terre et la béatification du ciel. Que ces immolations antiques à une conviction sainte soient adorées pour toujours; mais ne méritent-ils pas d'être aimés, quand nous les devinons, ces dévouements ignorés qui ne cherchent même pas à se faire voir de ceux qui en sont l'objet; ces sacrifices modestes, silencieux, sombres, abandonnés, sans espoir de nulle couronne humaine ou divine;—ces muettes résignations dont les exemples, plus multipliés qu'on ne le croit, ont en eux un mérite si puissant, que je ne sais nulle vertu qui leur soit comparable?
Ce n'est pas sans dessein que j'ai essayé de tourner les regards de l'Armée vers cette GRANDEUR PASSIVE, qui repose toute dans l'abnégationet larésignation. Jamais elle ne peut être comparable en éclat à la Grandeur de l'action où se développent largement d'énergiques facultés; mais elle sera longtemps la seule à laquelle puisse prétendre l'homme armé, car il est armé presque inutilement aujourd'hui. Les Grandeurs éblouissantes des conquérants sont peut-être éteintes pour toujours. Leur éclat passé s'affaiblit, je le répète, à mesure que s'accroît, dans les esprits, le dédain de la guerre, et, dans les coeurs, le dégoût de ses cruautés froides. Les Armées permanentes embarrassent leurs maîtres. Chaque souverain regarde son Armée tristement; ce colosse assis à ses pieds, immobile et muet, le gêne et l'épouvante; il n'en sait que faire, et craint qu'il ne se tourne contre lui. Il le voit dévoré d'ardeur et ne pouvant se mouvoir. Le besoin d'une circulation impossible ne cesse de tourmenter le sang de ce grand corps, ce sang qui ne se répand pas et bouillonne sans cesse. De temps à autre, des bruits de grandes guerres s'élèvent et grondent comme un tonnerre éloigné; mais ces nuages impuissants s'évanouissent, ces trombes se perdent en grains de sable, en traités, en protocoles, que sais-je!—La philosophie a heureusement rapetissé la guerre; les négociations la remplacent; la mécanique achèvera de l'annuler par ses inventions.
Mais en attendant que le monde, encore enfant, se délivre de ce jouet féroce, en attendant cet accomplissement bien lent, qui me semble infaillible, le Soldat, l'homme des Armées, a besoin d'être consolé de la rigueur de sa condition. Il sent que la Patrie, qui l'aimait à cause des gloires dont il la couronnait, commence à le dédaigner pour son oisiveté, ou le haïr à cause des guerres civiles dans lesquelles on l'emploie à frapper sa mère.—Ce Gladiateur, qui n'a plus même les applaudissements du cirque, a besoin de prendre confiance en lui-même, et nous avons besoin de le plaindre pour lui rendre justice, parce que, je l'ai dit, il est aveugle et muet; jeté où l'on veut qu'il aille, en combattant aujourd'hui telle cocarde, il se demande s'il ne la mettra pas demain à son chapeau.
Quelle idée le soutiendra, si ce n'est celle du Devoir et de la parole jurée? Et dans les incertitudes de sa route, dans ses scrupules et ses repentirs pesants, quel sentiment doit l'enflammer et peut l'exalter dans nos jours de froideur et de découragement?
Que nous reste-t-il de sacré?
Dans le naufrage universel des croyances, quels débris où se puissent rattacher encore les mains généreuses? Hors l'amour dubien-êtreet du luxe d'un jour, rien ne se voit à la surface de l'abîme. On croirait que l'égoïsme a tout submergé; ceux même qui cherchent à sauver les âmes et qui plongent avec courage se sentent prêts à être engloutis. Les chefs des partis politiques prennent aujourd'hui le Catholicisme comme un mot d'ordre et un drapeau; mais quelle foi ont-ils dans ses merveilles, et comment suivent-ils sa loi dans leur vie?—Les artistes le mettent en lumière comme une précieuse médaille, et se plongent dans ses dogmes comme dans une source épique de poésie; mais combien y en a-t-il qui se mettent à genoux dans l'église qu'ils décorent?—Beaucoup de philosophes embrassent sa cause et la plaident, comme des avocats généreux celle d'un client pauvre et délaissé; leurs écrits et leurs paroles aiment à s'empreindre de ses couleurs et de ses formes, leurs livres aiment à s'orner de dorures gothiques, leur travail entier se plaît à faire serpenter, autour de la croix, le labyrinthe habile de leurs arguments; mais il est rare que cette croix soit à leur côté dans la solitude.—Les hommes de guerre combattent et meurent sans presque se souvenir de Dieu. Notre Siècle sait qu'il est ainsi, voudrait être autrement et ne le peut pas. Il se considère d'un oeil morne, et aucun autre n'a mieux senti combien est malheureux un siècle qui se voit.
À ces signes funestes, quelques étrangers nous ont crus tombés dans un état semblable à celui du Bas-Empire, et des hommes graves se sont demandé si le caractère national n'allait pas se perdre pour toujours. Mais ceux qui ont su nous voir de plus près ont remarqué ce caractère de mâle détermination qui survit en nous à tout ce que le frottement des sophismes a usé déplorablement. Les actions viriles n'ont rien perdu, en France, de leur vigueur antique. Une prompte résolution gouverne des sacrifices aussi grands, aussi entiers que jamais. Plus froidement calculés, les combats s'exécutent avec une violence savante.—La moindre pensée produit des actes aussi grands que jadis la foi la plus fervente. Parmi nous, les croyances sont faibles, mais l'homme est fort. Chaque fléau trouve cent Belzunces. La jeunesse actuelle ne cesse de défier la mort par devoir ou par caprice, avec un sourire de Spartiate, sourire d'autant plus grave que tous ne croient pas au festin des dieux.
Oui, j'ai cru apercevoir sur cette sombre mer un point qui m'a paru solide. Je l'ai vu d'abord avec incertitude, et, dans le premier moment, je n'y ai pas cru. J'ai craint de l'examiner, et j'ai longtemps détourné de lui mes yeux. Ensuite, parce que j'étais tourmenté du souvenir de cette première vue, je suis revenu malgré moi à ce point visible, mais incertain. Je l'ai approché, j'en ai fait le tour, j'ai vu sous lui et au-dessus de lui, j'y ai posé la main, je l'ai trouvé assez fort pour servir d'appui dans la tourmente, et j'ai été rassuré.
Ce n'est pas une foi neuve, un culte de nouvelle invention, une pensée confuse; c'est un sentiment né avec nous, indépendant des temps, des lieux, et même des religions; un sentiment fier, inflexible, un instinct d'une incomparable beauté, qui n'a trouvé que dans les temps modernes un nom digne de lui, mais qui déjà produisait de sublimes grandeurs dans l'antiquité, et la fécondait comme ces beaux fleuves qui, dans leur source et leurs premiers détours, n'ont pas encore d'appellation. Cette foi, qui me semble rester à tous encore et régner en souveraine dans les armées, est celle de l'HONNEUR.
Je ne vois point qu'elle se soit affaiblie et que rien l'ait usée. Ce n'est point une idole, c'est, pour la plupart des hommes, un dieu et un dieu autour duquel bien des dieux supérieurs sont tombés. La chute de tous leurs temples n'a pas ébranlé sa statue.
Une vitalité indéfinissable anime cette vertu bizarre, orgueilleuse, qui se tient debout au milieu de tous nos vices, s'accordant même avec eux au point de s'accroître de leur énergie.—Tandis que toutes les vertus semblent descendre du ciel pour nous donner la main et nous élever, celle-ci paraît venir de nous-mêmes et tendre à monter jusqu'au ciel.—C'est une vertu tout humaine que l'on peut croire née de la terre, sans palme céleste après la mort; c'est la vertu de la vie.
Telle qu'elle est, son culte, interprété de manières diverses, est toujours incontesté. C'est une Religion mâle, sans symbole et sans images, sans dogme et sans cérémonies, dont les lois ne sont écrites nulle part;—et comment se fait-il que tous les hommes aient le sentiment de sa sérieuse puissance? Les hommes actuels, les hommes de l'heure où j'écris sont sceptiques et ironiques pour toute chose, hors pour elle. Chacun devient grave lorsque son nom est prononcé.—Ceci n'est point théorie, mais observation.—L'homme, au nom d'Honneur, sent remuer quelque chose en lui qui est comme une part de lui-même, et cette secousse réveille toutes les forces de son orgueil et de son énergie primitive. Une fermeté invincible le soutient contre tous et contre lui-même à cette pensée de veiller sur ce tabernacle pur, qui est dans sa poitrine comme un second coeur où siégerait un dieu. De là lui viennent des consolations intérieures d'autant plus belles qu'il en ignore la source et la raison véritables; de là aussi des révélations soudaines du Vrai, du Beau, du Juste: de là une lumière qui va devant lui.
L'Honneur, c'est la conscience, mais la conscience exaltée.—C'est le respect de soi-même et de la beauté de sa vie portée jusqu'à la plus pure élévation et jusqu'à la passion la plus ardente. Je ne vois, il est vrai, nulle unité dans son principe; et toutes les fois que l'on a entrepris de le définir, on s'est perdu dans les termes; mais je ne vois pas qu'on ait été plus précis dans la définition de Dieu. Cela prouverait-il contre une existence que l'on sent universellement?
C'est peut-être là le plus grand mérite de l'Honneur d'être si puissant et toujours beau, quelle que soit sa source!… Tantôt il porte l'homme à ne pas survivre à un affront, tantôt à le soutenir avec un éclat et une grandeur qui le réparent et en effacent la souillure. D'autres fois il sait cacher ensemble l'injure et l'expiation. En d'autres temps il invente de grandes entreprises, des luttes magnifiques et persévérantes, des sacrifices inouïs, lentement accomplis, et plus beaux par leur patience et leur obscurité que les élans d'un enthousiasme subit ou d'une violente indignation; il produit des actes de bienfaisance que l'évangélique charité ne surpassa jamais; il a des tolérances merveilleuses, de délicates bontés, des indulgences divines et de sublimes pardons. Toujours et partout il maintient dans toute sa beauté la dignité personnelle de l'homme.
L'Honneur, c'est la pudeur virile.
La honte de manquer de cela est tout pour nous. C'est donc la chose sacrée que cette chose inexprimable?
Pesez ce que vaut, parmi nous, cette expression populaire, universelle, décisive et simple cependant:Donner sa parole d'honneur.
Voilà que la parole humaine cesse d'être l'expression des idées seulement, elle devient la parole par expérience, la parole sacrée entre toutes les paroles, comme si elle était née avec le premier mot qu'ait dit la langue de l'homme; et comme si, après elle, il n'y avait plus un mot digne d'être prononcé, elle devient la promesse de l'homme à l'homme, bénie par tous les peuples; elle devient le serment même, parce que vous y ajoutez le mot:Honneur.
Dès lors chacun a sa parole et s'y attache comme à sa vie. Le joueur a la sienne, l'estime sacrée, et la garde; dans le désordre des passions, elle est donnée, reçue, et, toute profane qu'elle est, on la tient saintement. Cette parole est belle partout, et partout consacrée. Ce principe, que l'on peut croire inné, auquel rien n'oblige que l'assentiment intérieur de tous, n'est-il pas surtout d'une souveraine beauté lorsqu'il est exercé par l'homme de guerre?
La parole, qui trop souvent n'est qu'un mot pour l'homme de haute politique, devient un fait terrible pour l'homme d'armes; ce que l'un dit légèrement ou avec perfidie, l'autre l'écrit sur la poussière avec son sang, et c'est pour cela qu'il est honoré de tous, par dessus tous, et beaucoup doivent baisser les yeux devant lui.
Puisse, dans ces nouvelles phases, la plus pure des Religions ne pas tenter de nier ou d'étouffer ce sentiment de l'Honneur qui veille en nous comme une dernière lampe dans un temple dévasté! Qu'elle se l'approprie plutôt, et qu'elle l'unisse à ses splendeurs en la posant, comme une lueur de plus, sur son autel, qu'elle veut rajeunir! C'est là une oeuvre divine à faire.—Pour moi, frappé de ce signe heureux, je n'ai voulu et ne pouvais faire qu'une oeuvre bien humble et tout humaine, et constater simplement ce que j'ai cru voir de vivant encore en nous.—Gardons-nous de dire de ce dieu antique de l'Honneur que c'est un faux dieu, car la pierre de son autel est peut-être celle du Dieu inconnu. L'aimant magique de cette pierre attire et attache les coeurs d'acier, les coeurs des forts.—Dites si cela n'est pas, vous, mes braves compagnons, vous à qui j'ai fait ces récits, ô nouvelle Légion thébaine, vous dont la tête se fit écraser sur cette pierre du Serment, dites-le, vous tous, Saints et Martyrs de la religion de l'HONNEUR!
Écrit à Paris, 20 août 1835.