«Hélas! dis-je, voilà un poète bien à sa place.»
La jeune personne et le sous-officier se regardèrent, comme affligés de voir interrompre leur bon père; mais le digne Adjudant reprit la suite de son histoire, après avoir relevé de chaque côté la cravate noire qu'il portait, doublée d'une cravate blanche, attachée militairement.
C'est une chose qui me paraît bien certaine, mes chers enfants, dit-il en se tournant du côté de sa fille, que le soin que la Providence a daigné prendre de composer ma vie comme elle l'a été. Dans les orages sans nombre qui l'ont agitée, je puis dire, en face de toute la terre, que je n'ai jamais manqué de me fier à Dieu et d'en attendre du secours, après m'être aidé de toutes mes forces. Aussi, vous dis-je, en marchant sur les flots agités, je n'ai pas mérité d'être appeléhomme de peu de foi, comme le fut l'apôtre; et quand mon pied s'enfonçait, je levais les yeux, et j'étais relevé.
(Ici je regardai Timoléon.—«Il vaut mieux que nous,» dis-je tout bas.)—Il poursuivit:
Monsieur le curé de Montreuil m'aimait beaucoup, j'étais traité par lui avec une amitié si paternelle, que j'avais oublié entièrement que j'étais né, comme il ne cessait de me le rappeler, d'un pauvre paysan et d'une pauvre paysanne, enlevés presque en même temps de la petite vérole, que je n'avais même pas vus. À seize ans, j'étais sauvage et sot; mais je savais un peu de latin, beaucoup de musique, et, dans toute sorte de travaux de jardinage, on me trouvait assez adroit. Ma vie était fort douce et fort heureuse, parce que Pierrette était toujours là, et que je la regardais toujours en travaillant, sans lui parler beaucoup cependant.
Un jour que je taillais les branches d'un des hêtres du parc et que je liais un petit fagot Pierrette me dit:
«Oh! Mathurin, j'ai peur. Voilà deux jolies dames qui viennent devers nous par le bout de l'allée. Comment allons-nous faire?»
Je regardai, et, en effet, je vis deux jeunes femmes qui marchaient vite sur les feuilles sèches, et ne se donnaient pas le bras. Il y en avait une un peu plus grande que l'autre, vêtue d'une petite robe de soie rose. Elle courait presque en marchant, et l'autre, tout en l'accompagnant, marchait presque en arrière. Par instinct, je fus saisi d'effroi comme un pauvre paysan que j'étais, et je dis à Pierrette:
«Sauvons-nous!»
Mais bah! nous n'eûmes pas le temps, et ce qui redoubla ma peur, ce fut de voir la dame rose faire signe à Pierrette, qui devint toute rouge et n'osa pas bouger, et me prit bien vite par la main pour se raffermir. Moi, j'ôtai mon bonnet et je m'adossai contre l'arbre, tout saisi.
Quand la dame rose fut tout à fait arrivée sur nous, elle alla tout droit à Pierrette, et, sans façon, elle lui prit le menton pour la montrer à l'autre dame, en disant:
«Eh! je vous le disais bien: c'est tout mon costume de laitière pour jeudi.—La jolie petite fille que voilà! Mon enfant, tu donneras tous tes habits, comme les voici, aux gens qui viendront te les demander de ma part, n'est-ce pas? je t'enverrai les miens en échange.
—Oh! madame!» dit Pierrette en reculant.
L'autre jeune dame se mit à sourire d'un air fin, tendre et mélancolique, dont l'expression touchante est ineffaçable pour moi. Elle s'avança, la tête penchée, et, prenant doucement le bras nu de Pierrette, elle lui dit de s'approcher, et qu'il fallait que tout le monde fît la volonté de cette dame-là.
—«Ne va pas t'aviser de rien changer à ton costume, ma belle petite, reprit la dame rose, en la menaçant d'une petite canne de jonc à pomme d'or qu'elle tenait à la main. Voilà un grand garçon qui sera soldat, et je vous marierai.»
Elle était si belle, que je me souviens de la tentation incroyable que j'eus de me mettre à genoux; vous en rirez et j'en ai ri souvent depuis en moi-même; mais, si vous l'aviez vue, vous auriez compris ce que je dis. Elle avait l'air d'une petite fée bien bonne.
Elle parlait vite et gaiement, et, en donnant une petite tape sur la joue de Pierrette, elle nous laissa là tous les deux interdits et tout imbéciles, ne sachant que faire; et nous vîmes les deux dames suivre l'allée du côté de Montreuil et s'enfoncer dans le parc derrière le petit bois.
Alors nous nous regardâmes, et, en nous tenant toujours par la main, nous rentrâmes chez monsieur le curé; nous ne disions rien, mais nous étions bien contents.
Pierrette était toute rouge, et moi je baissais la tête. Il nous demanda ce que nous avions; je lui dis d'un grand sérieux:
«Monsieur le curé, je veux être soldat.»
Il pensa en tomber à la renverse, lui qui m'avait appris le solfège!
—«Comment, mon cher enfant, me dit-il, tu veux me quitter! Ah! mon Dieu! Pierrette, qu'est-ce qu'on lui a donc fait, qu'il veut être soldat? Est-ce que tu ne m'aimes plus, Mathurin? Est-ce que tu n'aimes plus Pierrette, non plus? Qu'est-ce que nous t'avons donc fait, dis? et que vas-tu faire de la belle éducation que je t'ai donnée? C'était bien du temps perdu assurément. Mais réponds donc, méchant sujet!» ajoutait-il en me secouant le bras.
Je me grattais la tête, et je disais toujours en regardant mes sabots:
«Je veux être soldat.»
La mère de Pierrette apporta un grand verre d'eau froide à monsieur le curé, parce qu'il était devenu tout rouge, et elle se mit à pleurer.
Pierrette pleurait aussi et n'osait rien dire; mais elle n'était pas fâchée contre moi, parce qu'elle savait bien que c'était pour l'épouser que je voulais partir.
Dans ce moment-là, deux grands laquais poudrés entrèrent avec une femme de chambre qui avait l'air d'une dame, et ils demandèrent si la petite avait préparé les hardes que la reine et madame la princesse de Lamballe lui avaient demandées.
Le pauvre curé se leva si troublé qu'il ne put se tenir une minute debout, et Pierrette et sa mère tremblèrent si fort qu'elles n'osèrent pas ouvrir une cassette qu'on leur envoyait en échange du fourreau et du bavolet, et elles allèrent à la toilette à peu près comme on va se faire fusiller.
Seul avec moi, le curé me demanda ce qui s'était passé, et je le lui dis comme je vous l'ai conté, mais un peu plus brièvement.
—«Et c'est pour cela que tu veux partir, mon fils? me dit-il en me prenant les deux mains; mais songe donc que la plus grande dame de l'Europe n'a parlé ainsi à un petit paysan comme toi que par distraction, et ne sait seulement pas ce qu'elle t'a dit. Si on lui racontait que tu as pris cela pour un ordre ou pour un horoscope, elle dirait que tu es un grand benêt, et que tu peux être jardinier toute la vie, que cela lui est égal. Ce que tu gagnes en jardinant, et ce que tu gagnerais en enseignant la musique vocale, t'appartiendrait, mon ami; au lieu que ce que tu gagneras dans un régiment ne t'appartiendra pas, et tu auras mille occasions de le dépenser en plaisirs défendus par la religion et la morale; tu perdras tous les bons principes que je t'ai donnés, et tu me forceras à rougir de toi. Tu reviendras (si tu reviens) avec un autre caractère que celui que tu as reçu en naissant. Tu étais doux, modeste, docile; tu seras rude, impudent et tapageur. La petite Pierrette ne se soumettra certainement pas à être la femme d'un mauvais garnement, et sa mère l'en empêcherait quand elle le voudrait; et moi, que pourrai-je faire pour toi, si tu oublies tout à fait la Providence? Tu l'oublieras, vois-tu, la Providence, je t'assure que tu finiras par là.»
Je demeurai les yeux fixés sur mes sabots et les sourcils froncés en faisant la moue, et je dis, en me grattant la tête:
«C'est égal, je veux être soldat.»
Le bon curé n'y tint pas, et ouvrant la porte toute grande, il me montra le grand chemin avec tristesse.
Je compris sa pantomime, et je sortis. J'en aurais fait autant à sa place, assurément. Mais je le pense à présent, et ce jour-là je ne le pensais pas. Je mis mon bonnet de coton sur l'oreille droite, je relevai le collet de ma blouse, pris mon bâton et je m'en allai tout droit à un petit cabaret, sur l'avenue de Versailles, sans dire adieu à personne.
Dans ce petit cabaret, je trouvai trois braves dont les chapeaux étaient galonnés d'or, l'uniforme blanc, les revers roses, les moustaches cirées de noir, les cheveux tout poudrés à frimas, et qui parlaient aussi vite que des vendeurs d'orviétan. Ces trois braves étaient d'honnêtes racoleurs. Ils me dirent que je n'avais qu'à m'asseoir à table avec eux pour avoir une idée juste du bonheur parfait que l'on goûtait éternellement dans le Royal-Auvergne. Ils me firent manger du poulet, du chevreuil et des perdreaux, boire du vin de Bordeaux et de Champagne, et du café excellent; ils me jurèrent sur leur honneur que, dans le Royal-Auvergne, je n'en aurais jamais d'autres.
Je vis bien depuis qu'ils avaient dit vrai.
Ils me jurèrent aussi, car ils juraient infiniment, que l'on jouissait de la plus douce liberté dans le Royal-Auvergne; que les soldats y étaient incomparablement plus heureux que les capitaines des autres corps; qu'on y jouissait d'une société fort agréable en hommes et en belles dames, et qu'on y faisait beaucoup de musique, et surtout qu'on y appréciait fort ceux qui jouaient dupiano. Cette dernière circonstance me décida.
Le lendemain j'avais donc l'honneur d'être soldat au Royal-Auvergne. C'était un assez beau corps, il est vrai; mais je ne voyais plus ni Pierrette, ni monsieur le curé. Je demandai du poulet à dîner, et l'on me donna à manger cet agréable mélange de pommes de terre, de mouton et de pain qui se nommait, se nomme et sans doute se nommera toujoursla Ratatouille. On me fit apprendre la position du soldat sans armes avec une perfection si grande, que je servis de modèle, depuis, au dessinateur qui fit les planches de l'ordonnance de 1791, ordonnance qui, vous le savez, mon lieutenant, est un chef-d'oeuvre de précision. On m'apprit l'école de soldat et l'école de peloton de manière à exécuter la charge en douze temps, les charges précipitées et les charges à volonté, en comptant ou sans compter les mouvements, aussi parfaitement que le plus roide des caporaux du roi de Prusse, Frédéric le Grand, dont les vieux se souvenaient encore avec l'attendrissement de gens qui aiment ceux qui les battent. On me fit l'honneur de me promettre que, si je me comportais bien, je finirais par être admis dans la première compagnie de grenadiers.—J'eus bientôt une queue poudrée qui tombait sur ma veste blanche assez noblement; mais je ne voyais plus jamais ni Pierrette, ni sa mère, ni monsieur le curé de Montreuil, et je ne faisais point de musique.
Un beau jour, comme j'étais consigné à la caserne même où nous voici, pour avoir fait trois fautes dans le maniement d'armes, on me plaça dans la position des feux du premier rang, un genou sur le pavé, ayant en face de moi un soleil éblouissant et superbe que j'étais forcé de coucher en joue, dans une immobilité parfaite, jusqu'à ce que la fatigue me fît ployer les bras à la saignée; et j'étais encouragé à soutenir mon arme par la présence d'un honnête caporal, qui de temps en temps soulevait ma baïonnette avec sa crosse quand elle s'abaissait; c'était une petite punition de l'invention de M. de Saint-Germain.
Il y avait vingt minutes que je m'appliquais à atteindre le plus haut degré de pétrification possible dans cette attitude, lorsque je vis au bout de mon fusil la figure douce et paisible de mon bon ami Michel, le tailleur de pierres.
—«Tu viens bien à propos, mon ami, lui dis-je, et tu me rendrais un grand service si tu voulais bien, sans qu'on s'en aperçût, mettre un moment ta canne sous ma baïonnette. Mes bras s'en trouveraient mieux, et ta canne ne s'en trouverait pas plus mal.
—Ah! Mathurin, mon ami, me dit-il, te voilà bien puni d'avoir quitté Montreuil; tu n'as plus les conseils et les lectures du bon curé, et tu vas oublier tout à fait cette musique que tu aimais tant, et celle de la parade ne la vaudra certainement pas.
—C'est égal, dis-je, en élevant le bout du canon de mon fusil, et le dégageant de sa canne, par orgueil, c'est égal, on a son idée.
—Tu ne cultiveras plus les espaliers et les belles pêches de Montreuil avec ta Pierrette, qui est bien aussi fraîche qu'elles, et dont la lèvre porte aussi comme elles un petit duvet.
—C'est égal, dis-je encore, j'ai mon idée.
—Tu passeras bien longtemps à genoux, à tirer sur rien, avec une pierre de bois, avant d'être seulement caporal.
—C'est égal, dis-je encore, si j'avance lentement, toujours est-il vrai que j'avancerai; tout vient à point à qui sait attendre, comme on dit, et quand je serai sergent je serai quelque chose, et j'épouserai Pierrette. Un sergent c'est un seigneur, et à tout seigneur tout honneur.»
Michel soupira.
—«Ah! Mathurin! Mathurin! me dit-il, tu n'es pas sage, et tu as trop d'orgueil et d'ambition, mon ami; n'aimerais-tu pas mieux être remplacé, si quelqu'un payait pour toi, et venir épouser ta petite Pierrette?
—Michel! Michel! lui dis-je, tu t'es beaucoup gâté dans le monde; je ne sais pas ce que tu y fais, et tu ne m'as plus l'air d'y être maçon, puisque au lieu d'une veste tu as un habit noir de taffetas; mais tu ne m'aurais pas dit ça dans le temps où tu répétais toujours: Il faut faire son sort soi-même.—Moi, je ne veux pas l'épouser avec l'argent des autres, et je fais moi-même mon sort, comme tu vois.—D'ailleurs, c'est la Reine qui m'a mis ça dans la tête, et la Reine ne peut pas se tromper en jugeant ce qui est bien à faire. Elle a dit elle-même: Il sera soldat, et je les marierai; elle n'a pas dit: Il reviendra après avoir été soldat.
—Mais, me dit Michel, si par hasard la Reine te voulait donner de quoi l'épouser, le prendrais-tu?
—Non, Michel, je ne prendrais pas son argent, si par impossible elle le voulait.
—Et si Pierrette gagnait elle-même sa dot? reprit-il.
—Oui, Michel, je l'épouserais tout de suite,» dis-je.
Ce bon garçon avait l'air tout attendri.
—«Eh bien! reprit-il, je dirai cela à la Reine.
—Est-ce que tu es fou, lui dis-je, ou domestique dans sa maison?
—Ni l'un ni l'autre, Mathurin, quoique je ne taille plus la pierre.
—Que tailles-tu donc? disais-je.
—Hé! je taille des pièces, du papier et des plumes.
—Bah! dis-je, est-il possible?
—Oui, mon enfant, je fais de petites pièces toutes simples, et bien aisées à comprendre. Je te ferai voir tout ça.»
* * * * *
—«En effet, dit Timoléon en interrompant l'Adjudant, les ouvrages de ce bon Sedaine ne sont pas construits sur des questions bien difficiles; on n'y trouve aucune synthèse sur le fini et l'infini, sur les causes finales, l'association des idées et l'identité personnelle; on n'y tue pas des rois et des reines par le poison ou l'échafaud; ça ne s'appelle pas de noms sonores environnés de leur traduction philosophique; mais ça se nommeBlaise,l'Agneau perdu,le Déserteur; ou bienle Jardinier et son Seigneur,la Gageure imprévue; ce sont des gens tout simples, qui parlent vrai, qui sontphilosophes sans le savoir, comme Sedaine lui-même, que je trouve plus grand qu'on ne l'a fait.»
Je ne répondis pas.
* * * * *
L'Adjudant reprit:
«Eh bien, tant mieux! dis-je, j'aime autant te voir travailler ça que tes pierres de taille.
—Ah! ce que je bâtissais valait mieux que ce que je construis à présent. Ça ne passait pas de mode et ça restait plus longtemps debout. Mais en tombant, ça pouvait écraser quelqu'un; au lieu qu'à présent, quand ça tombe, ça n'écrase personne.
—C'est égal, je suis toujours bien aise,» dis-je…
C'est-à-dire, aurais-je dit; car le caporal vint donner un si terrible coup de crosse dans la canne de mon vieil ami Michel, qu'il l'envoya là-bas, tenez là-bas, près de la poudrière.
En même temps il ordonna six jours de salle de police pour le factionnaire qui avait laissé entrer un bourgeois.
Sedaine comprit bien qu'il fallait s'en aller; il ramassa paisiblement sa canne, et, en sortant du côté du bois, il me dit:
«Je t'assure, Mathurin, que je conterai tout ceci à la Reine.»
Ma petite Pierrette était une belle petite fille, d'un caractère décidé, calme et honnête. Elle ne se déconcertait pas trop facilement, et depuis qu'elle avait parlé à la Reine, elle ne se laissait plus aisément faire la leçon; elle savait bien dire à monsieur le curé et à sa bonne qu'elle voulait épouser Mathurin, et elle se levait la nuit pour travailler à son trousseau, tout comme si je n'avais pas été mis à la porte pour longtemps, sinon pour toute ma vie.
Un jour (c'était le lundi de Pâques, elle s'en était toujours souvenue, la pauvre Pierrette, et me l'a raconté souvent), un jour donc qu'elle était assise devant la porte de monsieur le curé travaillant et chantant comme si de rien n'était, elle vit arriver vite, vite, un beau carrosse dont les six chevaux trottaient dans l'avenue, d'un train merveilleux, montés par deux petits postillons poudrés et roses, très jolis et si petits qu'on ne voyait de loin que leurs grosses bottes à l'écuyère. Ils portaient de gros bouquets à leur jabot, et les chevaux portaient aussi de gros bouquets sur l'oreille.
Ne voilà-t-il pas que l'écuyer qui courait en avant des chevaux s'arrêta précisément devant la porte de monsieur le curé, où la voiture eut la bonté de s'arrêter aussi et daigna s'ouvrir toute grande. Il n'y avait personne dedans. Comme Pierrette regardait avec de grands yeux, l'écuyer ôta son chapeau très poliment et la pria de vouloir bien monter en carrosse.
Vous croyez peut-être que Pierrette fit des façons? Point du tout; elle avait trop de bon sens pour cela. Elle ôta simplement ses deux sabots, qu'elle laissa sur le pas de la porte, mit ses souliers à boucles d'argent, ploya proprement son ouvrage, et monta dans le carrosse en s'appuyant sur le bras du valet de pied, comme si elle n'eût fait autre chose de sa vie, parce que, depuis qu'elle avait changé de robe avec la Reine, elle ne doutait plus de rien.
Elle m'a dit souvent qu'elle avait eu deux grandes frayeurs dans la voiture: la première, parce qu'on allait si vite que les arbres de l'avenue de Montreuil lui paraissaient courir comme des fous l'un après l'autre; la seconde, parce qu'il lui semblait qu'en s'asseyant sur les coussins blancs du carrosse, elle y laisserait une tache bleue et jaune de la couleur de son jupon. Elle le releva dans ses poches, et se tint toute droite au bord du coussin, nullement tourmentée de son aventure et devinant bien qu'en pareille circonstance, il est bon de faire ce que tout le monde veut, franchement et sans hésiter.
D'après ce sentiment juste de sa position que lui donnait une nature heureuse, douce et disposée au bien et au vrai en toute chose, elle se laissa parfaitement donner le bras par l'écuyer et conduire à Trianon, dans les appartements dorés, où seulement elle eut soin de marcher sur la pointe du pied, par égard pour les parquets de bois de citron et de bois des Indes qu'elle craignait de rayer avec ses clous.
Quand elle entra dans la dernière chambre, elle entendit un petit rire joyeux de deux voix très douces, et qui l'intimida bien un peu et lui fit battre le coeur assez vivement; mais, en entrant, elle se trouva rassurée tout de suite: ce n'était que son amie la Reine.
Madame de Lamballe était avec elle, mais assise dans une embrasure de fenêtre et établie devant un pupitre de peintre en miniature. Sur le tapis vert du pupitre, un ivoire tout préparé; près de l'ivoire des pinceaux; près des pinceaux, un verre d'eau.
—«Ah! la voilà,» dit la Reine d'un air de fête, et elle courut lui prendre les deux mains.
«Comme elle est fraîche, comme elle est jolie! Le joli petit modèle que cela fait pour vous! Allons, ne la manquez pas, madame de Lamballe! Mets-toi là, mon enfant.»
Et la belle Marie-Antoinette la fit asseoir de force sur une chaise. Pierrette était tout à fait interdite, et sa chaise si haute que ses petits pieds pendaient et se balançaient.
* * * * *
—«Mais voyez donc comme elle se tient bien, continuait la Reine, elle ne se fait pas dire deux fois ce que l'on veut; je gage qu'elle a de l'esprit. Tiens-toi droite, mon enfant, et écoute-moi. Il va venir deux messieurs ici. Que tu les connaisses ou non, cela ne fait rien, et cela ne te regarde pas. Tu feras tout ce qu'ils te diront de faire. Je sais que tu chantes, tu chanteras. Quand ils te diront d'entrer et de sortir, d'aller et de venir, tu entreras, tu sortiras, tu iras, tu viendras, bien exactement, entends-tu? Tout cela c'est pour ton bien. Madame et moi nous les aiderons à t'enseigner quelque chose que je sais bien, et nous ne te demandons pour nos peines que de poser tous les jours une heure devant madame; cela ne t'afflige pas trop fort, n'est-ce pas?»
Pierrette ne répondait qu'en rougissant et en pâlissant à chaque parole; mais elle était si contente qu'elle aurait voulu embrasser la petite Reine comme sa camarade.
Comme elle posait, les yeux tournés vers la porte, elle vit entrer deux hommes, l'un gros et l'autre grand. Comme elle vit le grand, elle ne put s'empêcher de crier:
—«Tiens! c'est…»
Mais elle se mordit le doigt pour se faire taire.
—«Eh bien, comment la trouvez-vous, messieurs? dit la Reine; me suis-je trompée?
—N'est-ce pas que c'estRosemême? dit Sedaine.
—Une seule note, madame, dit le plus gros des deux, et je saurai si c'est la Rose de Monsigny, comme elle est celle de Sedaine.
—Voyons, ma petite, répétez cette gamme, dit Grétry en chantantut, ré, mi, fa, sol.»
Pierrette la répéta.
—«Elle a une voix divine, madame,» dit-il.
La Reine frappa des mains et sauta.
—«Elle gagnera sa dot,» dit-elle.
Ici l'honnête Adjudant goûta un peu de son petit verre d'absinthe, en nous engageant à l'imiter, et, après avoir essuyé sa moustache blanche avec un mouchoir rouge et l'avoir tournée un instant dans ses gros doigts, il poursuivit ainsi:
Si je savais faire des surprises, mon lieutenant, comme on en fait dans les livres, et faire attendre la fin d'une histoire en tenant la dragée haute aux auditeurs, et puis la faire goûter du bout des lèvres, et puis la relever, et puis la donner tout entière à manger, je trouverais une manière nouvelle de vous dire la suite de ceci; mais je vais de fil en aiguille, tout simplement comme a été ma vie de jour en jour, et je vous dirai que depuis le jour où mon pauvre Michel était venu me voir ici à Vincennes, et m'avait trouvé dans la position du premier rang, je maigris d'une manière ridicule, parce que je n'entendis plus parler de notre petite famille de Montreuil, et que je vins à penser que Pierrette m'avait oublié tout à fait. Le régiment d'Auvergne était à Orléans depuis trois mois, et le mal du pays commençait à m'y prendre. Je jaunissais à vue d'oeil et je ne pouvais plus soutenir mon fusil. Mes camarades commençaient à me prendre en grand mépris, comme on prend ici toute maladie, vous le savez.
Il y en avait qui me dédaignaient parce qu'ils me croyaient très malade, d'autres parce qu'ils soutenaient que je faisais semblant de l'être, et, dans ce dernier cas, il ne me restait d'autre parti que de mourir pour prouver que je disais vrai, ne pouvant pas me rétablir tout à coup ni être assez mal pour me coucher; fâcheuse position.
Un jour un officier de ma compagnie vint me trouver, et me dit:
«Mathurin, toi qui sais lire, lis un peu cela.»
Et il me conduisit sur la place de Jeanne d'Arc, place qui m'est chère, où je lus une grande affiche de spectacle sur laquelle on avait imprimé ceci:
«Lundi prochain, représentation extraordinaire d'IRÈNE, pièce nouvelle de M. DE VOLTAIRE, et de ROSE ET COLAS, par M. SEDAINE, musique de M. DE MONSIGNY, au bénéfice de mademoiselle Colombe, célèbre cantatrice de la Comédie-Italienne, laquelle paraîtra dans la seconde pièce. SA MAJESTÉ LA REINE a daigné promettre qu'elle honorerait le spectacle de sa présence.»
—«Eh bien, dis-je, mon capitaine, qu'est-ce que cela peut me faire, ça?
—Tu es un bon sujet, me dit-il, tu es beau garçon; je te ferai poudrer et friser pour te donner un peu meilleur air, et tu seras placé en faction à la porte de la loge de la Reine.»
Ce qui fut dit fut fait. L'heure du spectacle venue, me voilà dans le corridor, en grande tenue du régiment d'Auvergne, sur un tapis bleu, au milieu des guirlandes de fleurs en festons qu'on avait disposées partout, et des lis épanouis, sur chaque marche des escaliers du théâtre. Le directeur courait de tous côtés avec un air tout joyeux et agité. C'était un petit homme gros et rouge, vêtu d'un habit de soie bleu de ciel, avec un jabot florissant et faisant la roue. Il s'agitait en tous sens, et ne cessait de se mettre à la fenêtre en disant:
«Ceci est de la livrée de madame la duchesse de Montmorency; ceci, le coureur de M. le duc de Lauzun; M. le prince de Guéménée vient d'arriver; M. de Lambesc vient après. Vous avez vu? vous savez? Qu'elle est bonne, la Reine! Que la Reine est bonne!»
Il passait et repassait effaré, cherchant Grétry, et le rencontra nez à nez dans le corridor précisément en face de moi.
—«Dites-moi, monsieur Grétry, mon cher monsieur Grétry, dites-moi, je vous en supplie, s'il ne m'est pas possible de parler à cette célèbre cantatrice que vous m'amenez. Certainement il n'est pas permis à un ignare et non lettré comme moi d'élever le plus léger doute sur son talent, mais encore voudrais-je bien apprendre de vous qu'il n'y a pas à craindre que la Reine ne soit mécontente. On n'a pas répété.
—Hé! hé! répondit Grétry d'un air de persiflage, il m'est impossible de vous répondre là-dessus, mon cher monsieur; ce que je puis vous assurer, c'est que vous ne la verrez pas. Une actrice comme celle-là, monsieur, c'est une enfant gâtée. Mais vous la verrez quand elle entrera en scène. D'ailleurs, quand ce serait une autre que mademoiselle Colombe, qu'est-ce que cela vous fait?
—Comment, monsieur, moi, directeur du théâtre d'Orléans, je n'aurais pas le droit?… reprit-il en se gonflant les joues.
—Aucun droit, mon brave directeur, dit Grétry. Eh! comment se fait-il que vous doutiez un moment d'un talent dont Sedaine et moi avons répondu,» poursuivit-il avec plus de sérieux.
Je fus bien aise d'entendre ce nom cité avec autorité, et je prêtai plus d'attention.
Le directeur, en homme qui savait son métier, voulut profiter de la circonstance.
—«Mais on me compte donc pour rien? disait-il; mais de quoi ai-je l'air? J'ai prêté mon théâtre avec un plaisir infini, trop heureux de voir l'auguste princesse qui…
—À propos, dit Grétry, vous savez que je suis chargé de vous annoncer que ce soir la Reine vous fera remettre une somme égale à la moitié de la recette générale.»
Le directeur saluait avec une inclination profonde en reculant toujours, ce qui prouvait le plaisir que lui causait cette nouvelle.
—«Fi donc! monsieur, fi donc! je ne parle pas de cela, malgré le respect avec lequel je recevrai cette faveur; mais vous ne m'avez rien fait espérer qui vînt de votre génie, et…
—Vous savez aussi qu'il est question de vous pour diriger laComédie-Italienne à Paris?
—Ah! monsieur Grétry…
—On ne parle que de votre mérite à la cour; tout le monde vous y aime beaucoup, et c'est pour cela que la Reine a voulu voir votre théâtre. Un directeur est l'âme de tout; de lui vient le génie des auteurs, celui des compositeurs, des acteurs, des décorateurs, des dessinateurs, des allumeurs et des balayeurs; c'est le principe et la fin de tout; la Reine le sait bien. Vous avez triplé vos places, j'espère?
—Mieux que cela, monsieur Grétry, elles sont à un louis; je ne pouvais pas manquer de respect à la cour au point de les mettre à moins.»
En ce moment même tout retentit d'un grand bruit de chevaux et de grands cris de joie, et la Reine entra si vite, que j'eus à peine le temps de présenter les armes, ainsi que la sentinelle placée devant moi. De beaux seigneurs parfumés la suivaient, et une jeune femme, que je reconnus pour celle qui l'accompagnait à Montreuil.
Le spectacle commença tout de suite. Le Kain et cinq autres acteurs de la Comédie-Française étaient venus jouer la tragédie d'Irène, et je m'aperçus que cette tragédie allait toujours son train, parce que la Reine parlait et riait tout le temps qu'elle dura. On n'applaudissait pas, par respect pour elle, comme c'est l'usage encore, je crois, à la cour. Mais quand vint l'opéra-comique, elle ne dit plus rien, et personne ne souffla dans sa loge.
Tout d'un coup j'entendis une grande voix de femme qui s'élevait de la scène, et qui me remua les entrailles; je tremblai, et je fus forcé de m'appuyer sur mon fusil. Il n'y avait qu'une voix comme celle-là dans le monde, une voix venant du coeur, et résonnant dans la poitrine comme une harpe, une voix de passion.
J'écoutai, en appliquant mon oreille contre la porte, et à travers le rideau de gaze de la petite lucarne de la loge, j'entrevis les comédiens et la pièce qu'ils jouaient; il y avait une petite personne qui chantait:
Il était un oiseau grisComme un' souris,Qui, pour loger ses petits,Fit un p'titNid.
Et disait à son amant:
Aimez-moi, aimez-moi, mon p'tit roi.
Et, comme il était assis sur la fenêtre, elle avait peur que son père endormi ne se réveillât et ne vît Colas; et elle changeait le refrain de sa chanson, et elle disait:
Ah! r'montez vos jambes, car on les voit.
J'eus un frisson extraordinaire par tout le corps quand je vis à quel point cette Rose ressemblait à Pierrette; c'était sa taille, c'était son même habit, son fourreau rouge et bleu, son jupon blanc, son petit air délibéré et naïf, sa jambe si bien faite, et ses petits souliers à boucles d'argent avec ses bas rouge et bleu.
—«Mon Dieu, me disais-je, comme il faut que ces actrices soient habiles pour prendre ainsi tout de suite l'air des autres! Voilà cette fameuse mademoiselle Colombe, qui loge dans un bel hôtel, qui est venue ici en poste, qui a plusieurs laquais, et qui va dans Paris vêtue comme une duchesse, et elle ressemble autant que cela à Pierrette! mais on voit bien tout de même que ce n'est pas elle. Ma pauvre Pierrette ne chantait pas si bien, quoique sa voix soit au moins aussi jolie.»
Je ne pouvais pas cependant cesser de regarder à travers la glace, et j'y restai jusqu'au moment où l'on me poussa brusquement la porte sur le visage. La Reine avait trop chaud, et voulait que sa loge fût ouverte. J'entendis sa voix; elle parlait vite et haut:
«Je suis bien contente, le Roi s'amusera bien de notre aventure.Monsieur le premier gentilhomme de la chambre peut dire à mademoiselleColombe qu'elle ne se repentira pas de m'avoir laissé faire les honneursde son nom. Oh! que cela m'amuse!
—Ma chère princesse, disait-elle à madame de Lamballe, nous avons attrapé tout le monde ici… Tout ce qui est là fait une bonne action sans s'en douter. Voilà ceux de la bonne ville d'Orléans enchantés de la grande cantatrice, et toute la cour qui voudrait l'applaudir. Oui, oui, applaudissons.»
En même temps elle donna le signal des applaudissements, et toute la salle, ayant les mains déchaînées, ne laissa plus passer un mot deRosesans l'applaudir à tout rompre. La charmante Reine était ravie.
—«C'est ici, dit-elle à M. de Biron, qu'il y a trois mille amoureux; mais ils le sont de Rose et non de moi, cette fois.»
La pièce finissait et les femmes en étaient à jeter leurs bouquets surRose.
—«Et le véritable amoureux, où est-il donc?» dit la Reine à M. le duc de Lauzun. Il sortit de la loge et fit signe à mon capitaine, qui rôdait dans le corridor.
Le tremblement me reprit; je sentais qu'il allait m'arriver quelque chose, sans oser le prévoir ou le comprendre, ou seulement y penser.
Mon capitaine salua profondément et parla bas à M. de Lauzun. La Reine me regarda; je m'appuyai sur le mur pour ne pas tomber. On montait l'escalier, et je vis Michel Sedaine suivi de Grétry et du directeur important et sot; ils conduisaient Pierrette, la vraie Pierrette, ma Pierrette à moi, ma soeur, ma femme, ma Pierrette de Montreuil.
Le directeur cria de loin: «Voici une belle soirée de dix-huit mille francs!»
La Reine se retourna, et, parlant hors de sa loge d'un air tout à la fois plein de franche gaîté et d'une bienfaisante finesse, elle prit la main de Pierrette:
«Viens, mon enfant, dit-elle, il n'y a pas d'autre état qui fasse gagner sa dot en une heure de temps sans péché. Je reconduirai demain mon élève à M. le curé de Montreuil, qui nous absoudra toutes les deux, j'espère. Il te pardonnera bien d'avoir joué la comédie une fois dans ta vie, c'est le moins que puisse faire une femme honnête.»
Ensuite elle me salua.
Me saluer! moi, qui étais plus d'à moitié mort, quelle cruauté!
—«J'espère, dit-elle, que M. Mathurin voudra bien accepter à présent la fortune de Pierrette; je n'y ajoute rien, elle l'a gagnée elle-même.»
Ici le bon Adjudant se leva pour prendre le portrait, qu'il nous fit passer encore une fois de main en main.
—La voilà, disait-il, dans le même costume, ce bavolet et ce mouchoir au cou; la voilà telle que voulut bien la peindre madame la princesse de Lamballe. C'est ta mère, mon enfant, disait-il à la belle personne qu'il avait près de lui sur son genou; elle ne joua plus la comédie, car elle ne put jamais savoir que ce rôle deRose et Colas, enseigné par la Reine.
Il était ému. Sa vieille moustache blanche tremblait un peu, et il y avait une larme dessus.
—Voilà une enfant qui a tué sa pauvre mère en naissant, ajouta-t-il; il faut bien l'aimer pour lui pardonner cela; mais enfin tout ne nous est pas donné à la fois. Ç'aurait été trop, apparemment, pour moi, puisque la Providence ne l'a pas voulu. J'ai roulé depuis avec les canons de la République et de l'Empire, et je peux dire que, de Marengo à la Moscowa, j'ai vu de bien belles affaires; mais je n'ai pas eu de plus beau jour dans ma vie que celui que je vous ai raconté là. Celui où je suis entré dans la Garde Royale a été aussi un des meilleurs. J'ai repris avec tant de joie la cocarde blanche que j'avais dans le Royal-Auvergne! Et aussi, mon lieutenant, je tiens à faire mon devoir, comme vous l'avez vu. Je crois que je mourrais de honte, si, demain à l'inspection, il me manquait une gargousse seulement; et je crois qu'on a pris un baril au dernier exercice à feu, pour les cartouches de l'infanterie. J'aurais presque envie d'y aller voir, si ce n'était la défense d'y entrer avec des lumières.
Nous le priâmes de se reposer et de rester avec ses enfants, qui le détournèrent de son projet; et, en achevant son petit verre, il nous dit encore quelques traits indifférents de sa vie: il n'avait pas eu d'avancement parce qu'il avait toujours trop aimé les corps d'élite et s'était trop attaché à son régiment. Canonnier dans la Garde des consuls, sergent dans la Garde Impériale, lui avaient toujours paru de plus hauts grades qu'officier de la ligne. J'ai vu beaucoup degrognardspareils. Au reste, tout ce qu'un soldat peut avoir de dignités, il l'avait: fusild'honneurà capucines d'argent, croix d'honneur pensionnée, et surtout beaux et nobles états de service, où la colonne des actions d'éclat était pleine. C'était ce qu'il ne racontait pas.
Il était deux heures du matin. Nous fîmes cesser la veillée en nous levant et en serrant cordialement la main de ce brave homme, et nous le laissâmes heureux des émotions de sa vie, qu'il avait renouvelées dans son âme honnête et bonne.
—«Combien de fois, dis-je, ce vieux soldat vaut-il mieux avec sa résignation, que nous autres, jeunes officiers, avec nos ambitions folles!» Cela nous donna à penser.
—«Oui, je crois bien, continuai-je, en passant le petit pont qui fut levé après nous; je crois que ce qu'il y a de plus pur dans nos temps, c'est l'âme d'un soldat pareil, scrupuleux sur son honneur et le croyant souillé par la moindre tache d'indiscipline ou de négligence; sans ambition, sans vanité, sans luxe, toujours esclave et toujours fier et content de sa Servitude, n'ayant de cher dans sa vie qu'un souvenir de reconnaissance.
—Et croyant que la Providence a les yeux sur lui!» me dit Timoléon, d'un air profondément frappé et me quittant pour se retirer chez lui.
Il y avait une heure que je dormais; il était quatre heures du matin; c'était le 17 août, je ne l'ai pas oublié. Tout à coup mes deux fenêtres s'ouvrirent à la fois, et toutes leurs vitres cassées tombèrent dans ma chambre avec un petit bruit argentin fort joli à entendre. J'ouvris les yeux, et je vis une fumée blanche qui entrait doucement chez moi et venait jusqu'à mon lit en formant mille couronnes. Je me mis à la considérer avec des regards un peu surpris, et je la reconnus aussi vite à sa couleur qu'à son odeur. Je courus à la fenêtre. Le jour commençait à poindre et éclairait de lueurs tendres tout ce vieux château immobile et silencieux encore, et qui semblait dans la stupeur du premier coup qu'il venait de recevoir. Je n'y vis rien remuer. Seulement le vieux grenadier placé sur le rempart, et enfermé là au verrou, selon l'usage, se promenait très vite, l'arme au bras, en regardant du côté des cours. Il allait comme un lion dans sa cage.
Tout se taisant encore, je commençais à croire qu'un essai d'armes fait dans les fossés avait été cause de cette commotion, lorsqu'une explosion plus violente se fit entendre. Je vis naître en même temps un soleil qui n'était pas celui du ciel, et qui se levait sur la dernière tour du côté du bois. Ses rayons étaient rouges, et, à l'extrémité de chacun d'eux, il y avait un obus qui éclatait; devant eux un brouillard de poudre. Cette fois le donjon, les casernes, les tours, les remparts, les villages et les bois tremblèrent et parurent glisser de gauche à droite, et revenir comme un tiroir ouvert et refermé sur-le-champ. Je compris en ce moment les tremblements de terre. Un cliquetis pareil à celui que feraient toutes les porcelaines de Sèvres jetées par la fenêtre, me fit parfaitement comprendre que de tous les vitraux de la chapelle, de toutes les glaces du château, de toutes les vitres des casernes et du bourg, il ne restait pas un morceau de verre attaché au mastic. La fumée blanche se dissipa en petites couronnes.
—«La poudre est très bonne quand elle fait des couronnes comme celles-là, me dit Timoléon, en entrant tout habillé et armé dans ma chambre.
—Il me semble, dis-je, que nous sautons.
—Je ne dis pas le contraire, me répondit-il froidement. Il n'y a rien à faire jusqu'à présent.»
En trois minutes je fus comme lui habillé et armé, et nous regardâmes en silence le silencieux château.
Tout d'un coup vingt tambours battirent la générale; les murailles sortaient de leur stupeur et de leur impassibilité et appelaient à leur secours. Les bras du pont-levis commencèrent à s'abaisser lentement et descendirent leurs pesantes chaînes sur l'autre bord du fossé; c'était pour faire entrer les officiers et sortir les habitants. Nous courûmes à la herse: elle s'ouvrait pour recevoir les forts et rejeter les faibles.
Un singulier spectacle nous frappa: toutes les femmes se pressaient à la porte, et en même temps tous les chevaux de la garnison. Par un juste instinct du danger, ils avaient rompu leurs licols à l'écurie ou renversé leurs cavaliers, et attendaient en piaffant que la campagne leur fût ouverte. Ils couraient par les cours, à travers les troupeaux de femmes, hennissant avec épouvante, la crinière hérissée, les narines ouvertes, les yeux rouges, se dressant debout contre les murs, respirant la poudre, et cachant dans le sable leurs naseaux brûlés.
Une jeune et belle personne, roulée dans les draps de son lit, suivie de sa mère à demi vêtue et portée par un soldat, sortit la première, et toute la foule suivit. Dans ce moment cela me parut une précaution bien inutile, la terre n'était sûre qu'à six lieues de là.
Nous entrâmes en courant, ainsi que tous les officiers logés dans le bourg. La première chose qui me frappa fut la contenance calme de nos vieux grenadiers de la garde, placés au poste d'entrée. L'arme au pied, appuyés sur cette arme, ils regardaient du côté de la poudrière en connaisseurs, mais sans dire un mot ni quitter l'attitude prescrite, la main sur la bretelle du fusil. Mon ami Ernest d'Hanache les commandait; il nous salua avec le sourire à la Henri IV qui lui était naturel; je lui donnai la main. Il ne devait perdre la vie que dans la dernière Vendée, où il vient de mourir noblement. Tous ceux que je nomme dans ces souvenirs encore récents sont déjà morts.
En courant, je heurtai quelque chose qui faillit me faire tomber: c'était un pied humain. Je ne pus m'empêcher de m'arrêter à le regarder.
—«Voilà comme votre pied sera tout à l'heure,» me dit un officier en passant et en riant de tout son coeur.
Rien n'indiquait que ce pied eût jamais été chaussé. Il était comme embaumé et conservé à la manière des momies; brisé à deux pouces au-dessus de la cheville, comme les pieds de statues en étude dans les ateliers; poli, veiné comme du marbre noir, et n'ayant de rose que les ongles. Je n'avais pas le temps de le dessiner: je continuai ma course jusqu'à la dernière cour, devant les casernes.
Là nous attendaient nos soldats. Dans leur première surprise, ils avaient cru le château attaqué, ils s'étaient jetés du lit au râtelier d'armes et s'étaient réunis dans la cour, la plupart en chemise avec leur fusil au bras. Presque tous avaient les pieds ensanglantés et coupés par le verre brisé. Ils restaient muets et sans action devant un ennemi qui n'était pas un homme, et virent avec joie arriver leurs officiers.
Pour nous, ce fut au cratère même du volcan que nous courûmes. Il fumait encore, et une troisième éruption était imminente.
La petite tour de la poudrière était éventrée, et, par ses flancs ouverts, on voyait une lente fumée s'élever en tournant.
Toute la poudre de la tourelle était-elle brûlée? en restait-il assez pour nous enlever tous? C'était la question. Mais il y en avait une autre qui n'était pas incertaine, c'est que tous les caissons de l'artillerie, chargés et entr'ouverts dans la cour voisine, sauteraient si une étincelle y arrivait, et que le donjon renfermant quatre cents milliers de poudre à canon, Vincennes, son bois, sa ville, sa campagne, et une partie du faubourg Saint-Antoine, devaient faire jaillir ensemble les pierres, les branches, la terre, les toits et les têtes humaines les mieux attachées.
Le meilleur auxiliaire que puisse trouver la discipline, c'est le danger. Quand tous sont exposés, chacun se tait et se cramponne au premier homme qui donne un ordre ou un exemple salutaire.
Le premier qui se jeta sur les caissons fut Timoléon. Son air sérieux et contenu n'abandonnait pas son visage; mais avec une agilité qui me surprit, il se précipita sur une roue près de s'enflammer. À défaut d'eau, il l'éteignit en l'étouffant avec son habit, ses mains, sa poitrine qu'il y appuyait. On le crut d'abord perdu; mais, en l'aidant, nous trouvâmes la roue noircie et éteinte, son habit brûlé, sa main gauche un peu poudrée de noir; du reste, toute sa personne intacte et tranquille. En un moment tous les caissons furent arrachés de la cour dangereuse et conduits hors du fort, dans la plaine du polygone. Chaque canonnier, chaque soldat, chaque officier s'attelait, tirait, roulait, poussait les redoutables chariots, des mains, des pieds, des épaules et du front.
Les pompes inondèrent la petite poudrière par la noire ouverture de sa poitrine; elle était fendue de tous les côtés, elle se balança deux fois en avant et en arrière, puis ouvrit ses flancs comme l'écorce d'un grand arbre, et, tombant à la renverse, découvrit une sorte de four noir et fumant où rien n'avait forme reconnaissable, où toute arme, tout projectile était réduit en poussière rougeâtre et grise, délayée dans une eau bouillante; sorte de lave où le sang, le fer et le feu s'étaient confondus en mortier vivant, et qui s'écoula dans les cours en brûlant l'herbe sur son passage. C'était la fin du danger; restait à se reconnaître et à se compter.
—«On a dû entendre cela de Paris, me dit Timoléon en me serrant la main; je vais lui écrire pour la rassurer. Il n'y a plus rien à faire ici.»
Il ne parla plus à personne et retourna dans notre petite maison blanche, aux volets verts comme s'il fût revenu de la chasse.
Quand les périls sont passés, on les mesure et on les trouve grands. On s'étonne de sa fortune; on pâlit de la peur qu'on aurait pu avoir; on s'applaudit de ne s'être laissé surprendre à aucune faiblesse, et l'on sent une sorte d'effroi réfléchi et calculé auquel on n'avait pas songé dans l'action.
La poudre fait des prodiges incalculables, comme ceux de la foudre.
L'explosion avait fait des miracles, non pas de force, mais d'adresse. Elle paraissait avoir mesuré ses coups et choisi son but. Elle avait joué avec nous; elle nous avait dit: «J'enlèverai celui-ci, mais non ceux-là qui sont auprès.» Elle avait arraché de terre une arcade de pierres de taille, et l'avait envoyée tout entière avec sa forme sur le gazon, dans les champs, se coucher comme une ruine noircie par le temps. Elle avait enfoncé trois bombes à six pieds sous terre, broyé des pavés sous des boulets, brisé un canon de bronze par le milieu, jeté dans toutes les chambres toutes les fenêtres et toutes les portes, enlevé sur les toits les volets de la grande poudrière, sans un grain de sa poudre; elle avait roulé dix grosses bornes de pierre comme les pions d'un échiquier renversé; elle avait cassé les chaînes de fer qui les liaient, comme on casse des fils de soie, et en avait tordu les anneaux comme on tord le chanvre; elle avait labouré sa cour avec les affûts brisés, et incrusté dans les pierres les pyramides de boulets, et, sous le canon le plus prochain de la poudrière détruite, elle avait laissé vivre la poule blanche que nous avions remarquée la veille. Quand cette poule sortit paisiblement avec ses petits, les cris de joie de nos bons soldats l'accueillirent comme une ancienne amie, et ils se mirent à la caresser avec l'insouciance des enfants.
Elle tournait en coquetant, rassemblant ses petits et portant toujours son aigrette rouge et son collier d'argent. Elle avait l'air d'attendre le maître qui lui donnait à manger, et courait tout effarée entre nos jambes, entourée de ses poussins. En la suivant, nous arrivâmes à quelque chose d'horrible.
Au pied de la chapelle étaient couchées la tête et la poitrine du pauvre Adjudant, sans corps et sans bras. Le pied que j'avais heurté avec mon pied en arrivant, c'était le sien. Ce malheureux, sans doute, n'avait pas résisté au désir de visiter encore ses barils de poudre et de compter ses obus, et, soit le fer de ses bottes, soit un caillou roulé, quelque chose, quelque mouvement avait tout enflammé.
Comme la pierre d'une fronde, sa tête avait été lancée avec sa poitrine sur le mur de l'église, à soixante pieds d'élévation, et la poudre dont ce buste effroyable était imprégné avait gravé sa forme en traits durables sur la muraille au pied de laquelle il retomba. Nous le contemplâmes longtemps, et personne ne dit un mot de commisération. Peut-être parce que le plaindre eût été se prendre soi-même en pitié pour avoir couru le même danger. Le chirurgien-major, seulement, dit: «Il n'a pas souffert.»
Pour moi, il me semble qu'il souffrait encore; mais, malgré cela, moitié par une curiosité invincible, moitié par bravade d'officier, je le dessinai.
Les choses se passent ainsi dans une société d'où la sensibilité est retranchée. C'est un des côtés mauvais du métier des armes que cet excès de force où l'on prétend toujours guinder son caractère. On s'exerce à durcir son coeur, on se cache de la pitié, de peur qu'elle ne ressemble à la faiblesse; on se fait effort pour dissimuler le sentiment divin de la compassion, sans songer qu'à force d'enfermer un bon sentiment on étouffe le prisonnier.
Je me sentis en ce moment très haïssable. Mon jeune coeur était gonflé du chagrin de cette mort, et je continuai pourtant avec une tranquillité obstinée le dessin que j'ai conservé, et qui tantôt m'a donné des remords de l'avoir fait, tantôt m'a rappelé le récit que je viens d'écrire et la vie modeste de ce brave soldat.
Cette noble tête n'était plus qu'un objet d'horreur, une sorte de tête de Méduse; sa couleur était celle du marbre noir; les cheveux hérissés, les sourcils relevés vers le haut du front, les yeux fermés, la bouche béante comme jetant un cri. On voyait, sculptée sur ce buste noir, l'épouvante des flammes subitement sorties de terre. On sentait qu'il avait eu le temps de cet effroi aussi rapide que la poudre, et peut-être le temps d'une incalculable souffrance.
—«A-t-il eu le temps de penser à la Providence?» me dit la voix paisible de Timoléon d'Arc… qui, par dessus mon épaule, me regardait dessiner avec un lorgnon.
En même temps un joyeux soldat, frais, rose et blond, se baissa pour prendre à ce tronc enfumé sa cravate de soie noire.
«Elle est encore bien bonne,» dit-il.
C'était un honnête garçon de ma compagnie, nommé Muguet, qui avait deux chevrons sur le bras, point de scrupule ni de mélancolie, etau demeurant le meilleur fils du monde. Cela rompit nos idées.
Un grand fracas de chevaux nous vint enfin distraire. C'était le Roi. Louis XVIII venait en calèche remercier sa garde de lui avoir conservé ses vieux soldats et son vieux château. Il considéra longtemps l'étrange lithographie de la muraille. Toutes les troupes étaient en bataille. Il éleva sa voix forte et claire pour demander au chef de bataillon quels officiers ou quels soldats s'étaient distingués.
—«Tout le monde a fait son devoir, sire!» répondit simplement M. de Fontanges, le plus chevaleresque et le plus aimable officier que j'aie connu, l'homme du monde qui m'a le mieux donné l'idée de ce que pouvaient être dans leurs manières le duc de Lauzun et le chevalier de Grammont.
Là-dessus, au lieu d'une croix d'honneur, le Roi ne tira de sa calèche que des rouleaux d'or qu'il donna à distribuer pour les soldats, et, traversant Vincennes, sortit par la porte du bois.
Les rangs étaient rompus, l'explosion oubliée; personne ne songea à être mécontent et ne crut avoir mieux mérité qu'un autre. Au fait, c'était un équipage sauvant son navire pour se sauver lui-même, voilà tout. Cependant j'ai vu depuis de moindres bravoures se faire mieux valoir.
Je pensai à la famille du pauvre Adjudant. Mais j'y pensai seul. En général, quand les princes passent quelque part, ils passent trop vite.
Livre Troisième
Que de fois nous vîmes ainsi finir par des accidents obscurs de modestes existences qui auraient été soutenues et nourries par la gloire collective de l'Empire! Notre armée avait recueilli les invalides de la Grande Armée, et ils mouraient dans nos bras en nous laissant le souvenir de leurs caractères primitifs et singuliers. Ces hommes nous paraissaient les restes d'une race gigantesque qui s'éteignait homme par homme et pour toujours. Nous aimions ce qu'il y avait de bon et d'honnête dans leurs moeurs; mais notre génération plus studieuse ne pouvait s'empêcher de surprendre parfois en eux quelque chose de puéril et d'un peu arriéré que l'oisiveté de la paix faisait ressortir à nos yeux. L'Armée nous semblait un corps sans mouvement. Nous étouffions enfermés dans le ventre de ce cheval de bois qui ne s'ouvrait jamais dans aucune Troie. Vous vous en souvenez, vous, mes Compagnons, nous ne cessions d'étudier les Commentaires de César, Turenne et Frédéric II, et nous lisions sans cesse la vie de ces généraux de la République si purement épris de la gloire; ces héros candides et pauvres comme Marceau, Desaix et Kléber, jeunes gens de vertu antique; et après avoir examiné leurs manoeuvres de guerre et leurs campagnes, nous tombions dans une amère tristesse en mesurant notre destinée à la leur, et en calculant que leur élévation était devenue telle parce qu'ils avaient mis le pied tout d'abord, et à vingt ans, sur le haut de cette échelle de grades dont chaque degré nous coûtait huit ans à gravir. Vous que j'ai tant vus souffrir des langueurs et des dégoûts de la Servitude militaire, c'est pour vous surtout que j'écris ce livre. Aussi, à côté de ces souvenirs où j'ai montré quelques traits de ce qu'il y a de bon et d'honnête dans les armées, mais où j'ai détaillé quelques-unes des petitesses pénibles de cette vie, je veux placer les souvenirs qui peuvent relever nos fronts par la recherche et la considération de ses grandeurs.
La Grandeur guerrière, ou la beauté de la vie des armes, me semble être de deux sortes: il y a celle du commandement et celle de l'obéissance. L'une, tout extérieure, active, brillante, fière, égoïste, capricieuse, sera de jour en jour plus rare et moins désirée, à mesure que la civilisation deviendra plus pacifique; l'autre, tout intérieure, passive, obscure, modeste, dévouée, persévérante, sera chaque jour plus honorée; car, aujourd'hui que dépérit l'esprit des conquêtes, tout ce qu'un caractère élevé peut apporter de grand dans le métier des armes me paraît être moins encore dans la gloire de combattre que dans l'honneur de souffrir en silence et d'accomplir avec constance des devoirs souvent odieux.
Si le mois de juillet 1830 eut ses héros, il eut en vous ses martyrs, ô mes braves Compagnons!—Vous voilà tous à présent séparés et dispersés. Beaucoup parmi vous se sont retirés en silence, après l'orage, sous le toit de leur famille; quelque pauvre qu'il fût, beaucoup l'ont préféré à l'ombre d'un autre drapeau que le leur. D'autres ont voulu chercher leurs fleurs de lis dans les bruyères de la Vendée, et les ont encore une fois arrosées de leur sang; d'autres sont allés mourir pour des rois étrangers; d'autres, encore saignants des blessures des trois jours, n'ont point résisté aux tentations de l'épée: ils l'ont reprise pour la France, et lui ont encore conquis des citadelles. Partout même habitude de se donner corps et âme, même besoin de se dévouer, même désir de porter et d'exercer quelque part l'art de bien souffrir et de bien mourir.
Mais partout se sont trouvés à plaindre ceux qui n'ont pas eu à combattre là où ils se trouvaient jetés. Le combat est la vie de l'armée. Où il commence, le rêve devient réalité, la science devient gloire, et la Servitude service. La guerre console par son éclat des peines inouïes que la léthargie de la paix cause aux esclaves de l'Armée; mais, je le répète, ce n'est pas dans les combats que sont ses plus pures grandeurs. Je parlerai de vous souvent aux autres; mais je veux une fois, avant de fermer ce livre, vous parler de vous-mêmes, et d'une vie et d'une mort qui eurent à mes yeux un grand caractère de force et de candeur.
La nuit du 27 juillet 1830 fut silencieuse et solennelle. Son souvenir est, pour moi, plus présent que celui de quelques tableaux plus terribles que la destinée m'a jetés sous les yeux.—Le calme de la terre et de la mer devant l'ouragan n'a pas plus de majesté que n'en avait celui de Paris devant la révolution. Les boulevards étaient déserts. Je marchais seul, après minuit, dans toute leur longueur, regardant et écoutant avidement. Le ciel pur étendait sur le sol la blanche lueur de ses étoiles; mais les maisons étaient éteintes, closes et comme mortes. Tous les réverbères des rues étaient brisés. Quelques groupes d'ouvriers s'assemblaient encore près des arbres, écoutant un orateur mystérieux qui leur glissait des paroles secrètes à voix basse. Puis ils se séparaient en courant, et se jetaient dans des rues étroites et noires. Ils se collaient contre des petites portes d'allées qui s'ouvraient comme des trappes et se refermaient sur eux. Alors rien ne remuait plus, et la ville semblait n'avoir que des habitants morts et des maisons pestiférées.
On rencontrait, de distance en distance, une masse sombre, inerte, que l'on ne reconnaissait qu'en la touchant: c'était un bataillon de la Garde, debout, sans mouvement, sans voix. Plus loin, une batterie d'artillerie surmontée de ses mèches allumées, comme de deux étoiles.
On passait impunément devant ces corps imposants et sombres, on tournait autour d'eux, on s'en allait, on revenait sans en recevoir une question, une injure, un mot. Ils étaient inoffensifs, sans colère, sans haine; ils étaient résignés et ils attendaient.
Comme j'approchais de l'un des bataillons les plus nombreux, un officier s'avança vers moi, avec une extrême politesse, et me demanda si les flammes que l'on voyait au loin éclairer la porte Saint-Denis ne venaient point d'un incendie; il allait se porter en avant avec sa compagnie pour s'en assurer. Je lui dis qu'elles sortaient de quelques grands arbres que faisaient abattre et brûler des marchands, profitant du trouble pour détruire ces vieux ormes qui cachaient leurs boutiques. Alors, s'asseyant sur l'un des bancs de pierre du boulevard, il se mit à faire des lignes et des ronds sur le sable avec une canne de jonc. Ce fut à quoi je le reconnus, tandis qu'il me reconnaissait à mon visage. Comme je restais debout devant lui, il me serra la main et me pria de m'asseoir à son côté.
Le capitaine Renaud était un homme d'un sens droit et sévère et d'un esprit très cultivé, comme la Garde en renfermait beaucoup à cette époque. Son caractère et ses habitudes nous étaient fort connus, et ceux qui liront ces souvenirs sauront bien sur quel visage sérieux ils doivent placer son nom de guerre donné par les soldats, adopté par les officiers et reçu indifféremment par l'homme. Comme les vieilles familles, les vieux régiments, conservés intacts par la paix, prennent des coutumes familières et inventent des noms caractéristiques pour leurs enfants. Une ancienne blessure à la jambe droite motivait cette habitude du capitaine de s'appuyer toujours sur cettecanne de jonc, dont la pomme était assez singulière et attirait l'attention de tous ceux qui la voyaient pour la première fois. Il la gardait partout et presque toujours à la main. Il n'y avait, du reste, nulle affectation dans cette habitude: ses manières étaient trop simples et sérieuses. Cependant on sentait que cela lui tenait au coeur. Il était fort honoré dans la Garde. Sans ambition et ne voulant être que ce qu'il était, capitaine de grenadiers, il lisait toujours, ne parlait que le moins possible et par monosyllabes.—Très grand, très pâle et de visage mélancolique, il avait sur le front, entre les sourcils, une petite cicatrice assez profonde, qui souvent, de bleuâtre qu'elle était, devenait noire, et quelquefois donnait un air farouche à son visage habituellement froid et paisible.
Les soldats l'avaient en grande amitié; et surtout dans la campagne d'Espagne on avait remarqué la joie avec laquelle ils partaient quand les détachements étaient commandés par laCanne-de-Jonc. C'était bien véritablement laCanne-de-Joncqui les commandait; car le capitaine Renaud ne mettait jamais l'épée à la main, même lorsque, à la tête des tirailleurs, il approchait assez l'ennemi pour courir le hasard de se prendre corps à corps avec lui.
Ce n'était pas seulement un homme expérimenté dans la guerre; il avait encore une connaissance si vraie des plus grandes affaires politiques de l'Europe sous l'Empire, que l'on ne savait comment se l'expliquer, et tantôt on l'attribuait à de profondes études, tantôt à de hautes relations fort anciennes, et que sa réserve perpétuelle empêchait de connaître.
Du reste, le caractère dominant des hommes d'aujourd'hui, c'est cette réserve même, et celui-ci ne faisait que porter à l'extrême ce trait général. À présent, une apparence de froide politesse couvre à la fois caractère et actions. Aussi je n'estime pas que beaucoup puissent se reconnaître aux portraits effarés que l'on fait de nous. L'affectation est ridicule en France plus que partout ailleurs, et c'est pour cela, sans doute, que, loin d'étaler sur ses traits et dans son langage l'excès de force que donnent les passions, chacun s'étudie à renfermer en soi les émotions violentes, les chagrins profonds ou les élans involontaires. Je ne pense point que la civilisation ait tout énervé, je vois qu'elle a tout masqué. J'avoue que c'est un bien, et j'aime le caractère contenu de notre époque. Dans cette froideur apparente il y a de la pudeur, et les sentiments vrais en ont besoin. Il y entre aussi du dédain, bonne monnaie pour payer les choses humaines.—Nous avons déjà perdu beaucoup d'amis dont la mémoire vit entre nous; vous vous les rappelez, ô mes chers Compagnons d'armes! Les uns sont morts par la guerre, les autres par le duel, d'autres par le suicide; tous hommes d'honneur et de ferme caractère, de passions fortes, et cependant d'apparence simple, froide et réservée. L'ambition, l'amour, le jeu, la haine, la jalousie, les travaillaient sourdement; mais ils ne parlaient qu'à peine, et détournaient tout propos trop direct et prêt à toucher le point saignant de leur coeur. On ne les voyait jamais cherchant à se faire remarquer dans les salons par une tragique attitude; et si quelque jeune femme, au sortir d'une lecture de roman, les eût vus tout soumis et comme disciplinés aux saluts en usage et aux simples causeries à voix basse, elle les eût pris en mépris; et pourtant ils ont vécu et sont morts, vous le savez, en hommes aussi forts que la nature en produisit jamais. Les Caton et les Brutus ne s'en tirèrent pas mieux, tout porteurs de toges qu'ils étaient. Nos passions ont autant d'énergie qu'en aucun temps; mais ce n'est qu'à la trace de leurs fatigues que le regard d'un ami peut les reconnaître. Les dehors, les propos, les manières ont une certaine mesure de dignité froide qui est commune à tous, et dont ne s'affranchissent que quelques enfants qui se veulent grandir et faire valoir à toute force. À présent, la loi suprême des moeurs c'est la Convenance.
Il n'y a pas de profession où la froideur des formes du langage et des habitudes contraste plus vivement avec l'activité de la vie que la profession des armes. On y pousse loin la haine de l'exagération, et l'on dédaigne le langage d'un homme qui cherche à outrer ce qu'il sent ou à attendrir sur ce qu'il souffre. Je le savais, et je me préparais à quitter brusquement le capitaine Renaud, lorsqu'il me prit le bras et me retint.
—«Avez-vous vu ce matin la manoeuvre des Suisses? me dit-il; c'était assez curieux. Ils ont fait lefeu de chaussée en avançantavec une précision parfaite. Depuis que je sers, je n'en avais pas vu faire l'application: c'est une manoeuvre de parade et d'Opéra; mais, dans les rues d'une grande ville, elle peut avoir son prix, pourvu que les sections de droite et de gauche se forment vite en avant du peloton qui vient de faire feu.»
En même temps il continuait à tracer des lignes sur la terre avec le bout de sa canne; ensuite il se leva lentement; et comme il marchait le long du boulevard, avec l'intention de s'éloigner du groupe des officiers et des soldats, je le suivis, et il continua de me parler avec une sorte d'exaltation nerveuse et comme involontaire qui me captiva, et que je n'aurais jamais attendue de lui, qui était ce qu'on est convenu d'appeler un homme froid.
Il commença par une très simple demande en prenant un bouton de mon habit:
«Me pardonnerez-vous, me dit-il, de vous prier de m'envoyer votre hausse-col de la Garde royale, si vous l'avez conservé? J'ai laissé le mien chez moi, et je ne puis l'envoyer chercher ni y aller moi-même, parce qu'on nous tue dans les rues comme des chiens enragés; mais depuis trois ou quatre ans que vous avez quitté l'armée, peut-être ne l'avez-vous plus. J'avais aussi donné ma démission il y a quinze jours, car j'ai une grande lassitude de l'Armée; mais avant-hier, quand j'ai vu les ordonnances, j'ai dit: On va prendre les armes. J'ai fait un paquet de mon uniforme, de mes épaulettes et de mon bonnet à poil, et j'ai été à la caserne retrouver ces braves gens-là qu'on va faire tuer dans tous les coins, et qui certainement auraient pensé, au fond du coeur, que je les quittais mal et dans un moment de crise; c'eût été contre l'Honneur, n'est-il pas vrai, entièrement contre l'Honneur?
—Aviez-vous prévu les ordonnances, dis-je, lors de votre démission?
—Ma foi, non! je ne les ai pas même lues encore.
—Eh bien! que vous reprochiez-vous?
—Rien que l'apparence, et je n'ai pas voulu que l'apparence même fût contre moi.
—Voilà, dis-je, qui est admirable.
—Admirable! admirable! dit le capitaine Renaud en marchant plus vite, c'est le mot actuel; quel mot puéril! Je déteste l'admiration; c'est le principe de trop de mauvaises actions. On la donne à trop bon marché à présent, et à tout le monde; nous devons bien nous garder d'admirer légèrement.