VII

Quand Ghislaine entra dans le petit salon vibrant de la rumeur des conversations, presque tous les convives — une vingtaine de personnes — s’y trouvaient déjà réunis. Bien qu’il s’agît d’un dîner intime réunissant les acteurs, — tous gens du monde, — de la féerie symbolique,la Princesse d’Azur, que Mme de Maulde allait faire représenter lors de sa plus prochaine réception, toutes les femmes, jolies pour la plupart, étaient habillées de clair et très élégantes… Certaines avec une distinction aristocratique de grandes dames ; quelques-unes avec un souci de l’originalité qui amusait et charmait le regard ; d’autres, enfin, types coquets de Parisiennes, avec ce goût raffiné qui fait d’une toilette de femme une œuvre d’art.

Les hommes,clubmen, artistes et gens de lettres appartenaient au cercle intime de Mme de Maulde qui, assise près de la cheminée dans un fauteuil à dossier très haut, évoquant ainsi l’idée de quelque belle et accueillante souveraine, causait avec Bernard de Vézannes, le poète dela Princesse d’Azur, un assez joli garçon, long chevelu, de physionomie intelligente dont les yeux de myope rêvaient derrière son lorgnon.

C’était la première fois depuis qu’elle était chez la marquise de Maulde que Ghislaine allait paraître à un dîner où elle se trouvât réunie à des étrangers, son deuil jusqu’alors lui ayant donné droit à la solitude, avec le consentement, volontiers donné, de Mme de Maulde qui redoutait un peu la note sombre d’une sévère robe noire dans le décor riant de sa table. Mais ce soir-là, Marc de Bresles étant du nombre des convives, elle avait, sur le conseil de son gendre, invité la jeune fille à paraître.

Il n’était pas encore arrivé quand Ghislaine entra ; ou du moins, elle ne l’aperçut pas dans le rapide coup d’œil dont elle enveloppa les groupes, tandis qu’elle prenait soin de faire, à la suite de Josette, une discrète apparition d’institutrice, soigneuse de s’effacer comme il convient.

Mais toute la simplicité de sa toilette, sa réserve, son silence ne pouvaient lui ôter son allure de femme du grand monde, et dès qu’elle parut des regards surpris allèrent à elle. Tout de suite, elle le sentit, et sa pâleur se rosa un peu, donnant soudain au visage un reflet de son bel éclat de jeunesse.

Une jeune femme, qui caquetait avec une vivacité piquante, s’interrompit pour la regarder, intriguée ; si intriguée même que, sans cérémonie, elle se pencha vers Mme de Maulde pour lui demander, désignant Ghislaine de son éventail :

— Qui est donc cette jeune femme ? je ne l’avais jamais encore vue chez vous ? Elle est très chic dans son deuil !

Mme de Maulde approuva de bonne grâce :

— N’est-ce pas, elle est très bien ? C’est la nouvelle institutrice de Josette.

— Une institutrice ?… Mais elle a l’air d’une duchesse !

— Je crois qu’elle appartient à la noblesse. Son père était un général ou colonel, je ne me souviens plus, qui est mort subitement il y a quelques mois et l’a laissée sans aucune fortune.

— Mais c’est tout à fait un roman ce que vous contez là, chère madame. Prenez garde, un jour ou l’autre, fatalement, le roman finira par un mariage. Car elle n’est pas seulement très distinguée, l’institutrice de Josette, mais fort jolie femme… en son genre…

Elle s’arrêta court, ne voulant pas achever :

— Et il me semble que c’est aussi l’avis de M. de Moraines qui s’y connaît.

Mais avec une lueur de curiosité malicieuse, elle contempla un instant le groupe formé par Ghislaine et Gérard de Moraines qui, courtoisement, était venu la saluer et lui avançait un fauteuil. Elle était encore debout sous la clarté d’une haute lampe, harmonieusement élégante et souple dans sa longue robe noire qui la grandissait encore. Et, sous la lumière blonde que versait l’abat-jour de soie jaune, la peau trop blanche se dorait, les cheveux fauves s’illuminaient de reflets clairs qui nimbaient la tête fine, gravement mélancolique, dans sa grâce un peu altière.

Elle causait sans geste, à peine une ombre de sourire aux lèvres, redevenue indifférente à cette curiosité banale qu’elle avait éveillée un instant, et qu’une personne, aussi, avait constatée avec une impatience irritée ; c’était Josette. Sans abandon, la fillette avait correctement salué les femmes, recevant les hommages des hommes avec une sorte de dignité fière qui rendait impossible de la considérer comme une enfant, en dépit de sa juvénile apparence. Puis, se dérobant à toute conversation, elle était allée se réfugier dans un angle solitaire du salon où elle feuilletait une revue illustrée. Mais son geste était distrait et son regard errait, observateur, sur le cercle brillant qui l’entourait, revenant surtout au groupe formé par son père et Ghislaine. Dans son âme exclusive et jalouse, palpitait une impatience fiévreuse dont elle n’avait pas conscience, parce que quelqu’un se permettait d’accaparer Ghislaine qui lui semblait déjà son bien comme si elle eût eu l’obscure prescience qu’un jour, proche ou lointain, elle aurait le droit de vouloir pour elle seule cette étrangère qui lui avait parlé avec une douceur tendre ; elle en aurait le droit puisqu’elle lui aurait donné tout son cœur. Et son visage s’éclaira quand elle vit Mme de Maulde s’approcher de Ghislaine pour la présenter à une jeune femme.

Un nouveau convive venait d’entrer, Marc de Bresles, qui s’excusait d’être en retard.

— Mon cher ami, vous ne l’êtes pas tout à fait, dit la marquise qui était décidément dans un jour d’inaltérable bonne grâce, quoique vous soyez, je le crois bien, le dernier attendu. Mais je sais que vous êtes un homme très occupé. Maintenant, quand vous aurez fini de remplir vos devoirs de politesse, mon gendre vous présentera à Mlle de Vorges que vous voudrez bien conduire à table. Elle ne connaît guère que vous ici et j’ai pensé qu’il serait plus agréable pour elle de vous avoir comme voisin.

Il inclina sa haute taille et évolua à travers le salon. Même dans son personnage d’homme du monde qu’il remplissait avec une irréprochable courtoisie, il gardait son air de hardiesse aventureuse, d’orgueilleuse et invincible volonté qu’illuminait la clarté chaude du regard.

Il approcha de Ghislaine auprès de qui était revenu s’asseoir M. de Moraines. Celui-ci se leva aussitôt et serra la main du jeune homme.

— De Bresles, il est inutile, n’est-ce pas, que je vous présente Mlle de Vorges ; elle vous connaît déjà, je crois.

— J’ai eu l’honneur, en effet, de rencontrer mademoiselle chez Mme Dupuis-Béhenne.

— Et cela, pour mon plus grand bien…

— Je vous en prie, mademoiselle, laissons cela… Je regrette déjà assez que vous ayez appris cet insignifiant détail…

Ghislaine sourit un peu, de son sourire mélancolique.

— Insignifiant pour vous… Pas pour moi !

— C’est vrai… Et je vous demande pardon de mon épithète parfaitement absurde !

— Ne vous calomniez pas… Ce serait en pure perte. Mon opinion est faite à votre sujet, monsieur. Quoi que vous jugiez à propos de dire contre vous, je me souviendrai seulement, et toujours de la façon dont vous savez obliger, même une inconnue… Et je suis très heureuse de pouvoir vous remercier…

Elle parlait avec cette dignité simple qui avait chez elle une grâce innée, gardant aux lèvres son frêle sourire. Il s’inclina, confus de la sentir si sincère. Spontanément, se ravivait en lui l’intérêt qu’elle lui avait inspiré dans leur première entrevue et, surtout, quand il avait su quelle épreuve elle supportait avec tant de vaillance fière. Détournant la conversation, il demanda :

— Avez-vous reçu des nouvelles de Mme Dupuis-Béhenne depuis qu’elle est dans le Midi ?

— Oui, fit-elle, désignant près d’elle, la chaise laissée vide par la disparition discrète de M. de Moraines.

A quelques pas plus loin, il s’était assis auprès de la baronne de Trévannes, une piquante petite créature qui avait un charme de pastel dans la soie à bouquets de son corsage copié sur quelque gravure du siècle dernier. Elle aussi avait remarqué Ghislaine et, amusée, elle glissa :

— Regardez comme l’institutrice de Josette apprivoise le farouche Marc de Bresles ! Du reste, ça ne m’étonne pas, elle est charmante, vous savez, tout à fait charmante !

— Vous avez l’air de diretropcharmante !

— Dame, mon cher ami, en certaines situations, mieux vaut ressembler à la timide violette enfouie dans l’ombre.

M. de Moraines eut un imperceptible froncement de sourcils. Un observateur eût discerné tout de suite qu’il lui déplaisait d’entendre parler sur ce ton de Ghislaine de Vorges. Mais sa jolie interlocutrice n’était pas observatrice et elle était tout occupée d’examiner Ghislaine. Elle ne remarqua même pas que l’accent de M. de Moraines était devenu un peu absolu quand il répliqua :

— La situation de Mlle de Vorges n’est pas tout à fait telle que vous pouvez le supposer. Sa famille est alliée à la mienne…

— Oh ! quelle drôle de chose ! Vraiment ?

— Vraiment, la pure et très simple vérité ! La mort de son père la laissant absolument isolée, il était préférable qu’elle vînt auprès de Josette, sous le toit de Mme de Maulde où elle restera autant qu’il lui plaira. Nous désirons, égoïstement, que ce soit le plus longtemps possible pour le bien de Josette. Aussi, nous employons-nous de notre mieux à ce qu’elle ne se sente pas étrangère ici ; et… nous sommes très reconnaissants à nos amis quand ils veulent bien nous y aider !

La petite femme eut un sourire entendu :

— Compris, mon cher ami. Vous êtes très chevaleresque, mais…

— Mais quoi ?

— Mais avouez que vous n’y avez pas grand mérite cette fois…

— J’avoue en toute simplicité, ne soyez pas méchante. Abandonnez Mlle de Vorges et laissez-moi vous offrir le bras pour vous conduire à table.

Le maître d’hôtel, en effet, venait d’annoncer le dîner. Ouverte à deux battants, la porte de la salle à manger laissait voir le décor riant de la table fleurie, l’étincellement des cristaux sous la flamme claire des candélabres d’argent qui ornaient la table, à la mode du vieux temps.

— Mlle de Vorges, vous êtes ici, en face de Josette, murmura au passage Mme de Maulde.

Toutes deux se trouvaient ainsi aux extrémités de la table et, entre la floraison d’or des mimosas panachés d’œillets roses, Ghislaine aperçut la petite figure brune dont, en vain, elle chercha le regard. La Josette confiante et tendre avait disparu ; c’était la Josette insaisissable qui était assise à cette table. Ghislaine connaissait maintenant trop bien toutes les expressions du jeune visage mobile pour ne pas voir que, de nouveau, l’âme s’était fermée. Et avec une intensité aiguë, elle se sentit étrangère dans ce milieu où elle n’avait nulle attache.

Les conversations se nouaient ; des propos s’échangeaient alertement autour d’elle, et elle les écoutait silencieuse, trop fière pour s’exposer à ce que quelqu’un pût s’étonner de voir l’institutrice causer en égale avec les hôtes de la marquise de Maulde.

Et pourtant, avec Marc de Bresles, elle devait sortir de cette réserve hautaine car il était incapable d’un jugement comme celui qu’elle redoutait, — de la part des femmes surtout. Se tournant vers lui, elle dit, obligeant sa bouche triste à sourire :

— Quelle maussade voisine vous avez en moi, monsieur ! Mais depuis quelques mois j’ai tellement vécu seule, que j’en suis venue un peu, je le crains, à ne plus savoir vivre en société.

— Je vous en prie, mademoiselle, ne vous astreignez pas, pour moi, à l’ennui de causer si vous préférez le silence !

— Le silence ne me dit rien de bon et je ne puis qu’être reconnaissante à ceux qui m’enlèvent à ses tristesses…

Les mots lui étaient échappés. Marc le devina à la façon dont elle s’arrêta court, mordant sa lèvre. Aussi, sans paraître remarquer ce qu’avaient eu ses paroles d’involontairement personnel, il répliqua, avec un sourire qui donnait soudain un charme extrême à son visage un peu dur :

— Ne dites pas de mal du silence, mademoiselle, car je deviens l’un de ses plus fervents adorateurs dès que je me trouve avec certains de mes semblables dont les paroles et les agissements me déroutent. C’est sagesse, peut-être, direz-vous. Faut-il vous confier, mademoiselle, que les mondains qui me traitent couramment de « sauvage », ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes du développement, chaque jour plus sensible, de la sauvagerie chez moi ?… Tout bonnement, parce que rien n’est plus fait pour rendre un individu misanthrope que la comédie qu’ils se jouent perpétuellement les uns aux autres !

— Et cette comédie ne vous amuse pas, bien qu’elle soit parfois d’un… pittoresque incomparable ?

— Sans doute, je ne sais pas la regarder par le bout de la lorgnette qui me la ferait voir ainsi ! Je suis trop incapable, — à un point absurde, je le reconnais ! — de pardonner aux gens les déceptions qu’ils me causent pour jouir, comme une façon de spectateur, de la représentation qu’ils veulent bien donner aux curieux. C’est que j’ai un détestable caractère. J’aime mieux vous en avertir tout de suite parce que, fatalement, à un moment ou à un autre, vous vous en apercevriez, et je n’aurais plus le bénéfice d’une humble confession !

Elle le regarda, souriant franchement cette fois, distraite malgré elle.

— Est-ce bien d’« humble » qu’il faut la qualifier ?

— Comment diriez-vous ?

— Orgueilleuse… si j’osais ! Votre humilité me paraît un peu de la nature de celle du lion de la fable quand il avouait ses méfaits !

Il se mit à rire et sa physionomie s’éclaira toute :

— J’ai cette faiblesse de vouloir que amis, ennemis et indifférents m’acceptent tel que je suis. C’est pourquoi il est préférable, je crois, pour l’agrément de ceux avec qui je pourrais être amené à voisiner, que les circonstances m’obligent à vivre très souvent loin de mes semblables. Je n’ai pas, mademoiselle, une philosophie aussi indulgente que la vôtre !

— La vie, bon gré mal gré, se charge de nous rendre très indulgent, ou très indifférent… Souvent les deux mots sont synonymes !

— Oui, quand on est arrivé au détachement infini de ceux qui n’espèrent plus rien des gens et des choses… Mais pour ma part, je n’en suis pas là ! Bien au contraire, je prétends beaucoup demander à la vie !

— Vous qui craignez les déceptions ?…

— Celles qui me viennent des hommes — et des femmes ! — non des choses ! Celles-ci sont des forces aveugles, inertes, sans volonté… C’est à nous de discerner ce que nous en pouvons attendre…

Ghislaine inclina un peu la tête, sa curiosité éveillée par cette nature d’homme hardiment trempée. C’était, sans qu’il y prît garde, un vivant exemple que ce garçon résolu qui avait si bravement accepté la lutte contre l’existence.

— Est-ce que je serais très indiscret en vous demandant ce qui tout à coup vous rend songeuse ?

Elle sourit.

— M’en voudrez-vous si je vous avoue que je pensais à ce qui m’a été dit de vous ?…

— Par Mme de Maulde ? Alors votre opinion doit être piètre sur mon compte. En souvenir de ma mère, et parce qu’elle m’a vu garçonnet, elle fait dépense pour moi de trésors d’indulgence ; mais tout bas, — voire même tout haut ! — elle trouve parfaitement absurde que je ne mène point la classique existence des hommes de notre monde. Il est heureux, d’ailleurs, que je ne me sente pas l’impérieuse tentation d’en essayer !

— Et vous ne la regrettez pas, n’est-ce pas ?

Il eut un sourire qui enfermait bien des choses.

— Peut-être me faites-vous trop d’honneur ! Je ne jurerais pas de n’avoir pas pensé, à mes heures, tout comme un autre, qu’il me serait agréable d’avoir mon pain quotidien largement assuré, au lieu de devoir me tailler ma part à bout de bras. Mais en somme, comme je n’avais ni le goût ni la lâcheté de recevoir l’aumône, — je vous dis cela parce que je vous devine instruite de mon aventure, — il ne me restait plus qu’à batailler avec l’existence. Et je vous remercie de me faire l’honneur de penser que je ne le regrette pas. Les moralistes, qui sont, à l’occasion, des gens fort sages, ont raison de dire que l’effort est une source de bonheur. D’ailleurs, j’ai l’esprit aventureux et une carrière qui m’entraîne de côté et d’autre, à travers le monde, est faite pour me charmer !

— Vous avez ainsi beaucoup voyagé ?

Cette fois, ce ne fut pas Marc de Bresles qui répondit, mais l’autre voisin de Ghislaine, qui, depuis quelque temps déjà, cherchait une occasion de changer le duo en trio. Aussi, prestement, se lança-t-il vers l’entrée qui s’ouvrait à lui, profitant de ce que le regard de Ghislaine était tombé de son côté, une seconde ; et avec une vivacité gaie, il jeta :

— De Bresles, mademoiselle, n’oserait peut-être pas vous l’avouer, mais la vérité est que depuis quelques années, il mène une véritable existence de Juif errant ! Maintenant, nous autres citadins, sommes tout surpris quand nous le voyons dans notre monde de civilisés, nous écoutant deviser avec un sourire indulgent de sage qui considère les jeux dont s’amusent les petits !

Il y avait un entrain si communicatif dans l’accent du jeune homme que Ghislaine, de nouveau, se mit à rire. L’animation de cette causerie l’arrachait à elle-même. Vraiment, pour un instant, elle oubliait tout à fait à quel titre elle était à cette table ; et, peu à peu, voici qu’elle se reprenait à causer avec sa brillante vivacité d’antan. Elle s’était mise à questionner Marc de Bresles sur ses séjours à l’étranger, généralement en des régions peu fréquentées, car les entreprises hardies et difficiles l’attiraient toujours ; et il l’intéressait par la personnalité puissante qu’il trahissait inconsciemment… Qui donc avait dit que Marc de Bresles était si froid, fort peu causeur avec les femmes ?

Mais après tout, malgré sa délicatesse, peut-être pensait-il comme les autres qu’elle n’était plus du monde et qu’alors, sans nul risque d’une aventure désagréable, il pouvait se livrer un peu. Que lui importait, à elle, en somme ? Avec son infini désintéressement d’elle-même, elle étudiait un type d’homme du monde qui n’était pas banal. Et c’était tout !

Autour d’elle, les conversations se croisaient, dirigées avec un tact consommé par Mme de Maulde. En phrases quintessenciées, le jeune poète dissertait agréablement. Un mélomane fanatique, le baron de Ryves, célébrait les beautés du chant grégorien à Solesmes où il était allé assister à une profession, comme chaque année, il se rendait à Bayreuth. Sa mignonne petite femme, qui n’était artiste que pour s’habiller, soupirait d’entendre, une fois de plus, des louanges trop souvent répétées déjà et, d’un regard incertain, contemplait les plumes de son éventail qu’elle agitait d’un geste distrait, tout en bavardant avec M. de Moraines, maître de maison d’une courtoisie parfaite.

Sans doute pour cette raison, afin de constater que tous ses hôtes ne trouvaient pas les minutes longues, il regardait souvent vers Ghislaine, étonné de voir tout à coup surgir en elle une femme brillante, d’une séduction très fine qui ne s’était pas encore laissé soupçonner. Et un psychologue eût démêlé qu’il y avait dans cette surprise un peu d’impatience, celle de l’homme qui voit un autre opérer une transformation qu’il n’a pas su faire naître… Certes, du premier jour où il l’avait rencontrée, il avait senti son charme, son aristocratique distinction de créature de race ; mais il n’avait jamais pensé qu’elle pût être séduisante ainsi. C’est qu’aussi, il ne lui avait pas encore vu, depuis qu’elle était à l’hôtel de Maulde, cet éclat dans le regard, cette grâce spirituelle dans le sourire, cette vivacité dans les réparties… Que lui racontait donc Marc de Bresles qui l’intéressait ainsi et eût le don de l’arracher à sa hautaine réserve ? Une curiosité l’irritait un peu d’entendre leur conversation… Mais il était trop loin… Quand, le dîner fini, les hôtes de Mme de Maulde se retrouvèrent dans le salon, il s’approcha de Ghislaine qui, sur la demande de la marquise, venait d’offrir le café et, sa tâche remplie, se mettait en dehors de tout cercle. Il la retint, lui offrant un fauteuil.

— Ne vous enfuyez pas, mademoiselle, comme la princesse du conte !

— Du conte ?

— Oui, dois-je vous avouer que pendant le dîner, vous voyant causer comme vous ne le faites pas avec nous, je pensais à la fameuse princesse qui ne laissait voir sa robe couleur de soleil qu’à de très rares privilégiés ?… Et j’enviais vos voisins de table, n’étant malheureusement pas du nombre de ces privilégiés.

Une seconde, elle le regarda avec des yeux profonds qui ne souriaient plus, comme si elle eût voulu démêler ce qu’il y avait au fond de ses paroles. Elle rencontra un regard très loyal, très respectueux, mais où il y avait aussi pour son charme de femme un hommage qu’il ne lui plaisait pas d’accepter. Et, imperceptiblement railleuse, elle dit :

— Je ne soupçonnais pas que je serais comparée à la célèbre Peau-d’Ane, car c’est d’elle, j’imagine, que vous me faites l’honneur de me rapprocher. Vraiment, je ne savais guère que je fusse en possession d’une robe couleur de soleil, dissimulée d’ordinaire sous…

Il l’interrompit en riant :

— N’achevez pas, vous me rendriez trop confus de ma comparaison qui, précisée, me paraît remarquablement stupide… Je n’avais pensé, moi, qu’au rayonnement imprévu que jetait la robe de lumière… Mais pour laisser de côté tout ce jeu de comparaisons, permettez-moi de vous assurer que je serais très heureux si vous ne regrettiez pas trop d’être sortie de votre solitude pour ce dîner…

Ghislaine n’eut pas à répondre. La voix de Mme de Maulde, un peu impatience, appelait :

— Gérard ! vous n’allez donc pas fumer ? Vous retenez Mlle de Vorges à qui je voudrais donner quelques explications au sujet des chœurs que je la prierai dans un moment de vouloir bien accompagner. Josette vous a avertie, n’est-ce pas ? mademoiselle.

— Oui, madame, et je suis tout à votre disposition.

— Dans un moment alors, mademoiselle, dès que ces messieurs seront revenus du fumoir.

Elle s’inclina sans répondre. M. de Moraines l’avait quittée ; aussitôt, la marquise cessait d’avoir de pressantes instructions à lui donner… Elle avait compris ; inconsciemment peut-être, Mme de Maulde lui rappelait qu’elle n’eût point à sortir du personnage effacé qui devait être le sien…

Toute sa fierté de femme de vieille race se cabra dans une révolte si douloureuse qu’elle en tressaillit tout entière, secouée d’un désir éperdu de s’enfuir loin de ce monde dont elle ne faisait plus partie… Et, instinctivement, elle passa dans la bibliothèque, pour être seule au moins. Oh ! seule !! Dieu, que n’avait-elle le droit d’aller chercher le refuge de sa chambre !…

Elle souleva la portière de tapisserie et pénétra dans la grande pièce qu’une lampe éclairait faiblement ; si peu même, qu’elle eut un involontaire sursaut voyant tout à coup, dans la pénombre, se dresser une silhouette mince.

— Josette, vous êtes ici ? Que faites-vous là toute seule ?

— Je fuis les belles amies de grand’mère, leurs bavardages et celui de tous ces hommes dont la conversation vous paraît si agréable… Comment pouvez-vous ainsi aimer le monde ?

Une lueur d’orage flambait dans ses prunelles noires, et dans sa voix presque agressive, une sorte de colère impatiente vibrait.

Ghislaine l’enveloppa de son regard pensif.

— Où prenez-vous, Josette, que j’aime tant le monde ?

— Cela se voit bien, il vous absorbe, il vous transforme, il fait que vous n’êtes plusvous!

Après le père, voici l’enfant qui lui révélait qu’elle s’était, pendant ce dîner, montrée différente d’elle-même, de la Ghislaine qu’il leur plaisait de voir toujours en elle, la Ghislaine institutrice. Oh ! la liberté d’être, comme elle le sentait, gaie, triste ou silencieuse !

Une lassitude infinie l’envahissait ; et avec une amertume qu’elle ne pouvait dominer, elle répéta :

— Je ne suis plusmoiparce que j’ai trouvé un peu de plaisir dans une conversation ! Ah ! petite Josette, si vous pouviez savoir quel bien cela fait parfois de s’échapper un instant à soi-même, vous ne me reprocheriez plus de m’être laissé distraire un moment !

L’écho de la lourde tristesse, qui s’était abattue si intense sur elle, vibrait dans son accent. Un regret aigu bouleversa Josette, ses mains se joignirent et tout bas alors, elle murmura ardemment :

— Pardonnez-moi, je vous en supplie… Mais sans le savoir, vous m’avez rendue trop jalouse ce soir ! Je vous l’ai dit, ceux qui veulent mon cœur, je les veux tout à moi !… Ne m’aimez pas ! vous serez plus heureuse !…


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