VIII

Ils furent mariés deux mois plus tard, dans la fraîche lumière d’un renouveau hâtif qui gonflait de sève les rameaux vivifiés, et ouvrait les bourgeons dans une floraison soudaine, éclose aux premiers soleils de mars.

« Un vrai jour de fête !… » Ghislaine ne prenait plus même garde à cette exclamation qui tintait à son oreille comme un ironique refrain. Quel jour de fête était pour elle celui-là, terme du mystérieux calvaire que son cœur avait gravi depuis des mois !… Personne d’ailleurs n’aurait pu le soupçonner, ni les indifférents curieux, ni les amis, ni la grand’mère préoccupée de maintenir ses premiers droits sur la jeune fille, ni Marc, délicatement affectueux avec elle, comme avec une sœur très chère, mais absorbé par l’amour souverain ; ni l’enfant elle-même, toujours confiante et tendre, mais qui vivait en plein rêve, dans la fête incomparable de ses fiançailles que l’affection de Ghislaine s’était ingéniée à lui faire inoubliable…

Un vrai jour de fête ! Oui, il fallait que l’heureuse petite aimée elle-même pensât ainsi, qu’elle ne fût point troublée en son allégresse par la pleine conscience de l’angoisse qui déchirait un cœur près d’elle. Ghislaine savait combien elle en eût souffert, — inutilement, puisqu’il fallait que les choses fussent ainsi… Et jusqu’au bout, elle fut vaillante, comme elle l’avait été pendant l’épreuve de ces mois de fiançailles où chaque jour devenait pour elle une page vivante de l’éternel roman d’amour qu’il lui avait été refusé de lire.

Elle sut être souriante pendant l’interminable défilé de la sacristie, pendant la réception qui suivit à l’hôtel de Maulde. Elle eut le courage de ne pas faiblir quand elle-même vint aider la jeune fille à revêtir le costume de voyage, quand enfin elle la vit prête à partir, s’attachant à elle étroitement, les yeux brillants de pleurs, quand elle entendit la voix chère lui murmurer avec une tendresse éperdue :

— Maman, ma dévouée, ma bien-aimée maman, merci !… Je vous adore !

Même ce calme de mort qui semblait la glacer ne l’abandonna pas quand le bruit sourd de la porte qui se refermait l’avertit que la séparation suprême était accomplie, que l’enfant, sa petite « Joie », était partie…

Toute son âme lui faisait mal, mais elle n’avait pas une larme. Incapable d’entrer encore dans la chambre désormais déserte, où, pendant des années, Josette avait apporté la lumière de sa jeune vie, elle revint dans la pièce même où elle avait appris les fiançailles, où, sur sa table de travail, il y avait le portrait qu’elle aimait par-dessus tous les autres, celui de Josette petite fille, — sa Josette à elle… Non pas celle de Marc de Bresles, qu’il emmenait rayonnante sous les larmes.

Et lasse infiniment, elle s’assit devant l’image chérie.

Par la fenêtre entr’ouverte, un souffle tiède l’enveloppa, où flottaient un parfum vague de violette, une senteur de verdure fraîche… Machinalement, elle regarda vers le ciel tout bleu, le doux ciel printanier d’où tombait une clarté blonde sur les pousses frêles qui buvaient le soleil…

Ah ! c’était bien la journée qu’il fallait pour mieux enivrer les époux de leur bonheur en son exquise aurore ; une de ces journées qui font frémir l’être des jeunes et rêver leur cœur, — une journée, ô Dieu ! pareille à celles que, jadis, les vingt ans de Ghislaine de Vorges avaient tant aimées à travers tous les espoirs dont sa jeunesse confiante se leurrait divinement…

Elle en eut soudain le brusque ressouvenir et un regret désespéré lui déchira le cœur de toutes ces joies qui lui avaient été refusées et qu’elle ne posséderait jamais, jamais… Jusqu’au plus profond de l’âme, elle se sentait broyée par l’affreuse impression de sa solitude, où la vie, la rejetait encore une fois, pauvre épave humaine, à qui nul port hospitalier ne s’était ouvert pour jamais…

Maintenant sa jeunesse finie, sans avenir de femme, il lui fallait se reprendre à vivre dans l’horrible isolement de celles qui n’ont ni époux, ni enfant, ni famille… Il lui fallait continuer sa route déserte, sans rien demander à personne, sans avoir même le droit de souhaiter pour réchauffer son cœur, une part de la vie de son enfant, devenue femme, si celle-ci, spontanément, ne la lui donnait point…

Un souvenir tout à coup la hantait, celui d’un rêve mauvais fait quelques jours plus tôt, où lui était apparue une Josette indifférente, fuyante, lointaine, qui, appelée par elle lui jetait d’une voix brève « qu’elle était trop exigeante de la vouloir encore à ses côtés, ayant eu une bien large part de sa tendresse jadis… »

Elle secoua la tête pour échapper à la vision menteuse. Mais, instinctivement, elle murmurait, les yeux attachés sur la Josette qui l’avait tant aimée :

— Mon enfant chérie, te souviendras-tu toujours que ta Ghislaine n’a que toi au monde, à qui elle a donné son temps, sa pensée, son cœur, sa vie, bien plus absolument que tu ne le sauras jamais ?… Reste-lui fidèle, ô ma « toute petite »… Rappelle-toi qu’elle est bien seule, toi partie… Ne l’oublie pas tout à fait parce que tu es heureuse comme elle a tant souhaité que tu le sois…

Oui, depuis cinq années, elle avait vraiment vécu pour le seul bien, pour le seul bonheur de cette enfant, et elle pouvait avoir conscience que sa promesse au comte de Moraines avait été remplie, — et au delà !

Aujourd’hui, elle payait durement les joies de son illusoire maternité. Pourtant, elle ne regrettait rien de ce qui avait été. Quel meilleur usage eût-elle fait de sa vie sans but ? Lorsqu’elle avait accepté pour sienne la petite créature orpheline qui s’attachait à elle jalousement, elle avait eu l’étrange intuition qu’elle allait ainsi au-devant de nouveaux chagrins… Elle savait maintenant que cette intuition ne l’avait pas trompée, et, tout bas, elle redoutait l’avenir qui la meurtrirait peut-être encore parce qu’elle avait trop profondément donné son cœur à Josette de Moraines. Soit ! à l’avance, elle l’acceptait, s’il devait en être ainsi… Même si absorbée par son bonheur, inconsciente du mal qu’elle lui faisait, Josette se détachait d’elle, malgré tout, elle lui demeurerait dévouée infiniment, comme le sont les mères… Seulement, alors, elle ne pourrait plus avoir foi en aucune affection…

Oui, peut-être, ç’avait été folie à elle de se consacrer toute à la tâche acceptée, avec cette dédaigneuse insouciance de sa propre destinée… Mais cette folie qui avait été la joie et peut-être le salut moral d’une jeune vie, elle savait bien qu’elle eût été prête à la refaire même avec la révélation du prix dont elle la paierait…

Car elle était de celles pour qui aimer, c’est se dévouer — et souffrir…

PARIS. — TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 9, RUE GARANCIÈRE. — 16022.


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