V

Quelques jours plus tard, à une messe de mariage, comme Ghislaine arrivée juste à la dernière minute pour féliciter les mariés, sortait de la sacristie et rentrait dans l’église, elle aperçut la marquise de Maulde qui, ses propres devoirs de politesse remplis, attendait le retour du cortège nuptial. A travers sa face-à-main, elle lorgnait les très élégantes invitées que déversait la sacristie dans un bruissement soyeux de robes traînantes, une senteur de poudre de riz et d’essences fines. Tout de suite, elle reconnut Ghislaine, la trouva très jolie femme, habillée avec un goût qui lui était tout personnel… Mais remarquant qu’elle était seule, sans Josette, elle eut un froncement des sourcils mécontent, et aussitôt, interrogea, nerveuse :

— Eh bien, et Josette ? Où est-elle donc ? Vous ne l’avez pas amenée ?

— Non, elle ne connaît que peu ou point la mariée et elle avait, à une heure, un cours d’accompagnement qui l’intéressait beaucoup.

— Mon Dieu ! quand donc cessera-t-elle d’être une écolière ? Franchement, Ghislaine, vous la maintenez dans l’enfance plus que de raison.

— Parce que je lui laisse faire de la musique autant qu’elle le désire et de la façon qui lui plaît ?

— Parce que vous ne prenez nul souci de lui rappeler qu’elle a vingt ans et par conséquent qu’elle doit remplir ses devoirs de fille du monde, qui, à son âge, sont d’une réelle importance. Je sais, ma chère, que vous me trouvez fort indiscrète de me mêler de l’éducation de Josette ; mais, en somme, comme elle est ma petite-fille, je pense que j’ai, la première, voix au chapitre.

Ghislaine ne répondit pas, dédaigneuse de ces sorties, maintenant fréquentes, et trop délicate pour rappeler à la marquise à quel prix elle-même avait acquis le droit de considérer Josette comme son enfant. D’ailleurs, soudain, l’attention de Mme de Maulde se détournait d’elle, car l’orgue commençait une marche triomphale et le cortège sortant de la sacristie arrivait d’une allure rythmée, agitant, de profonds remous, la foule curieuse et bavarde qui emplissait l’église et se massait au bord de l’allée pour mieux voir…

De ce regard auquel nul détail n’échappait, Mme de Maulde contemplait le défilé. Ghislaine, elle, ne vit que la blanche apparition de la jeune épousée, son visage de créature heureuse, le geste confiant de son bras appuyé sur celui de son mari. Aussitôt, en son âme, s’était dressée la vision de Josette, ainsi emmenée vers l’inconnu, dans une même joyeuse clarté de cierges, au son des orgues, — emmenée par celui à qui elle aurait donné tout son cœur, pour la joie comme pour la peine…

Le cortège avait passé, et le flot des assistants descendait vers les portes de sortie, larges ouvertes sur la rue, que baignait un pâle soleil d’hiver. Frileuses, les femmes remontaient leurs fourrures, beaucoup cherchaient leurs voitures, qui approchaient difficilement du trottoir, envahi par les curieux.

— Ghislaine, vous allez, sans doute, recommencer vos félicitations chez les mariés, n’est-ce pas ? Alors, je vous emmène en voiture, dit Mme de Maulde, qui, distraite de son accès de mauvaise humeur, l’avait oublié déjà. D’ailleurs, je désirais vous parler, et vous avez l’habitude de vous faire si rare qu’il faut bien vous saisir au vol !

« Vous vous faites si rare !… » Les paroles mêmes que Marc de Bresles lui avait dites en la revoyant. Elle secoua la tête pour fuir le souvenir du jeune homme. Dans sa pensée, autant que dans son âme, vibraient encore les aveux confiants que, soudain, sa question avait fait jaillir des lèvres de Josette, ce soir où elles revenaient, dans la nuit, de chez la marquise de Maulde. Désormais, elle ne pouvait plus douter, le cœur de Josette allait vers Marc de Bresles, ce jeune cœur aimant qui savait si délicieusement se donner…

Distraite, elle avait suivi Mme de Maulde ; et ce fut par un effort de volonté que, s’arrachant à sa songerie, elle demanda, dès que la voiture les emporta :

— Vous souhaitez me parler, madame, qu’y a-t-il ?

— Il y a, ma chère, pour aller droit au but, — car nous n’avons qu’un instant à nous, — que je suis fort mécontente du parti pris de Josette de repousser tous les mariages qui lui sont offerts. C’est absurde ! Qu’attend-elle ? Que veut-elle ? Acquérir la réputation d’une poseuse qui ne juge personne digne d’elle, pour arriver tout bonnement un jour au personnage ridicule de fille montée en graine, comme disent les bonnes gens, si elle ne finit pas par épouser n’importe qui, n’ayant plus le choix. Puisque vous êtes la seule personne qu’elle daigne écouter, je vous serais très obligée de le lui faire comprendre… Elle a de nouveau refusé le marquis de Chambry, qui était un charmant garçon, de très bonne famille, de grande fortune, pourvu de brillantes relations, enfin de tout ce que peut souhaiter une femme…

— Qui ne demande à son mari ni grande intelligence, ni conception même vague de devoirs quelconques à remplir, ni goûts un peu élevés, ni souci de ne point gaspiller son existence dans des occupations stupidement frivoles de mondain désœuvré.

Presque avec âpreté, Ghislaine avait parlé. La marquise, dont elle attaquait ainsi les sympathies, la regarda, stupéfaite et irritée.

— Ah ! çà, Ghislaine, est-ce votre qualité de femme de lettres qui vous fait parler ainsi comme une anarchiste ?… Il est évident que si vous exprimez de telles opinions devant Josette, ses lubies n’ont plus rien d’étonnant ! Vous la détournez du mariage pour…

Ghislaine ne lui permit pas d’achever ; avec une sorte de gravité qui la domina, elle dit :

— Je la détourne, non du mariage, mais d’un mari qui ne la rendrait pas heureuse et qui ne serait pas digne d’elle.

— Digne d’elle ! En vérité, Ghislaine, que lui faut-il donc ? Vous la gâtez d’une façon déplorable et la transformez en ridicule petit spécimen d’orgueil féminin !… Eh bien, ma chère, si vraiment vous n’avez en vue que son intérêt, si vous ne souhaitez pas, comme on pourrait le croire, la garder près de vous pour vous distraire, trouvez-lui donc un mari qui ait l’heur de lui plaire en vous plaisant. Pour ma part, il y a, en ce moment, quelqu’un que j’en arrive à désirer lui voir épouser, c’est Marc de Bresles, qui paraît d’ailleurs la trouver assez à son goût…

— Marc de Bresles !

— Oui, Marc. Et pourquoi non ?

Ainsi, la grand’mère, après l’enfant, souhaitait ce mariage. Elle eut la sensation que doivent éprouver ceux qui, emportés par un invincible courant, se sentent entraînés loin du port entrevu… Une seconde, elle resta sans répondre. D’un regard qui ne voyait pas, elle considérait le missel que tenaient ses doigts gantés de blanc. Puis, d’une voix un peu lente, elle répéta :

— Pourquoi ?… Parce qu’il me semble que M. de Bresles est un peu âgé pour elle…

— Mais, ma chère, vous savez aussi bien que moi, ce me semble, que Josette a la singulière manie de considérer les vrais jeunes gens comme des poupons avec lesquels, tout juste, elle pourrait jouer au tennis ou bostonner. Les hommes mûrissants seuls ont droit à son attention. Marc, en définitive, n’a guère plus de trente-deux ans. Il est d’excellente naissance ; l’héritage de son oncle est considérable et lui ôtera le goût, qu’il se prétendait imposé par la nécessité, d’aller remplir, de côté et d’autre, des postes ridicules de petit ingénieur sans fortune… Je me suis renseignée à ce sujet auprès de Paul de Gannes…

— Et vous pensez qu’il plairait à Josette ?…

— Il est évident qu’en son honneur, elle s’humanise d’une façon sensible… Je l’avais déjà remarqué à Dieppe, et j’en ai eu plusieurs exemples dans leurs dernières rencontres à Paris. Mon expérience ne saurait me tromper. Elle l’accueille comme jamais je ne l’avais vue accueillir aucun homme. Et, mieux que personne, vous qui êtes sa confidente attitrée, vous devez le savoir !…

Ghislaine ne releva pas le propos que Mme de Maulde avait lancé de sa voix mordante. Peut-être même ne l’avait-elle pas entendu. Une pensée l’absorbait, accentuait le pli léger qui rayait son front, entre les sourcils ; et, d’un doigt machinal, elle tourmentait la fourrure de son manchon.

— Alors, vous pensez que Josette plaît… particulièrement à M. de Bresles… qu’elle lui plaît de telle sorte qu’il pourrait songer à la souhaiter pour femme ?

— Ma chère, pour qui connaît de Bresles, il est évident qu’elle lui plaît… particulièrement, comme vous dites. Je ne lui ai jamais vu, — et il y a longtemps que je peux l’observer dans le monde ! — je ne lui ai jamais vu accorder à aucune femme l’attention qu’il témoigne à Josette ! C’est pourquoi, étant donné qu’il ne peut guère tarder à se marier, je trouve que la réalisation du désir dont je parle serait très possible… Et c’est sur vous, Ghislaine, que je compte pour y aider…

— Sur moi ? madame.

— Mon Dieu, oui. Je rends ici hommage à votre toute-puissance ! Josette subit aveuglément votre influence, et Marc m’a l’air d’avoir en vous une confiance non moins absolue… Vous pouvez donc, usant de votre tact, si vous voulez bien en prendre la peine, les diriger un peu vers le but que je souhaite… Et je vous le demande.

Il y eut un imperceptible silence ; et la marquise, étonnée, tourna la tête vers Ghislaine :

— Eh bien, ma chère, qu’avez-vous donc à vous montrer si absorbée ? Est-il excessif de solliciter votre concours pour préparer l’avenir de Josette ?

D’un geste inconscient, Ghislaine passa la main sur son visage, comme si elle eût voulu y effacer tout reflet même de sa pensée ; puis, arrêtant droit sur Mme de Maulde son regard de femme désormais sans illusions, elle dit simplement :

— Vous pouvez être certaine, madame, que je ferai toujours tout ce qui sera en mon pouvoir pour le bonheur et le bien de Josette…

Oui, tout. Et elle avait, en cette seconde, la pleine conscience que c’était l’absolue vérité qu’elle disait là. Mais, ni l’enfant tant aimée, ni son égoïste grand’mère, ni Marc, ni personne au monde ne devait jamais soupçonner quel obscur désir, elle obligeait ainsi à mourir en elle…

L’impérieux besoin de solitude qui l’étreignait dans les heures difficiles s’emparait d’elle, aigu à en devenir une souffrance. Mais elle n’avait pas encore le droit de s’y abandonner.

Et, rejetée de nouveau dans l’atmosphère de fête où l’amenaient les circonstances, elle joua bravement son personnage de femme du monde dans les salons encombrés, saturés de l’odeur forte des tubéreuses, où elle entrait à la suite de la marquise de Maulde. De nouveau, elle félicita la jeune épousée qui souriait, toute rose sous le nimbe de son voile ; elle répondit à tous les saluts, les hommages, les mots de bienvenue qui l’accueillaient ; elle jeta même un coup d’œil complaisant sur les splendeurs étalées de la corbeille devant lesquelles s’extasiaient les curieuses… Puis, consciente d’avoir, enfin, droit à sa liberté, elle sortit sans prendre congé de la marquise, tant elle redoutait de se voir encore retenue.

Dehors, la bise glaciale la fit frissonner, l’enveloppant toute. Machinalement, elle se mit à descendre l’avenue Friedland, qui s’allongeait devant elle. Impatiente, elle songeait, irritée contre elle-même :

— Pourquoi suis-je triste ainsi ? Pourquoi les paroles de Mme de Maulde m’ont-elles fait mal ?

Pourquoi ?… Le besoin de voir clair en elle devenait si fort que, d’instinct, comme elle passait devant la chapelle du Saint-Sacrement, elle en monta les marches.

A cette heure, la chapelle était presque déserte. Au dernier rang des chaises, le long de la muraille, un misérable somnolait, les mains jointes d’un geste machinal ; un vieillard égrenait son chapelet ; des enfants, assis près d’une gouvernante, attendaient, avec des mines impatientes, qu’elle eût achevé sa prière… Ghislaine ne remarqua ni les uns ni les autres ; elle allait tout droit vers l’autel où l’ostensoir flamboyait autour de l’Hostie, devant laquelle deux religieux priaient.

Elle s’agenouilla, avec un signe de croix ; puis elle cacha son visage dans ses mains, enveloppée soudain par le calme profond que distillait le silence de la chapelle, dont les murs étouffaient la rumeur de la vie du monde. Aucun mot de prière ne lui montait aux lèvres ; mais toute son âme implorait le secours divin, la force qui fait les vaillantes et les dévouées… Et sa pensée recueillie précisa sans pitié :

— Je souffre, parce qu’il me faut donner Marc de Bresles à Josette !

Donner ! Le mot la fit tressaillir… Donner ! mais la vie de Marc ne lui appartenait en rien. Il l’avait jadis entourée d’une sympathie profonde, d’une sollicitude délicate et chevaleresque, — parce qu’elle était seule. Elle s’était sentie avec lui en communion de goûts, d’idées… Mais jamais, il ne lui avait fait entendre une parole qui pût éveiller en elle la pensée qu’elle eût une place dans sa vie…

Alors pourquoi eût-elle tant souhaité que ce fût un autre qui conquît enfin le jeune cœur de Josette ? Car il l’avait conquis ; elle le savait, avant même que la jeune fille lui en eût fait l’aveu avec une confiante tendresse… Et parce qu’elle connaissait son enfant, elle mesurait la force et la profondeur du sentiment, né d’une estime très haute, qui l’attirait vers Marc. Josette avait dit : « S’il me demandait d’être sa femme, il me semblerait que le bonheur même vient à moi. » Et elle était de celles qui ne donnent pas deux fois leur âme…

Avec la même impitoyable clairvoyance, Ghislaine pensa :

— Mon rôle, à moi, c’est de les rapprocher comme elle, ma Josette, le désire, comme le souhaite Mme de Maulde, comme lui, peut-être, le rêve…

Oui, elle devait les rapprocher, autant qu’il dépendait d’elle, tenter de donner à l’enfant qui lui était si chère, son bonheur de femme, après avoir été la suprême source de joie de sa jeunesse… Elle devait faire cela, sans nul misérable retour sur elle-même, oubliant qu’à certaines heures, elle avait senti qu’elle eût été infiniment heureuse de confier son isolement à un homme tel que Marc… C’eût été le repos… C’eût été sa part de bonheur humain !

Qu’importe ? Il fallait que, jusqu’au bout, elle accomplît la tâche qui avait été le viatique et la joie de sa solitude, qui lui avait apporté l’illusion bénie d’une maternité…

Qu’importait ce qu’elle avait, pour elle-même, souhaité, rêvé, attendu, aux heures où même les plus désenchantés et les plus sceptiques sentent encore tressaillir en eux l’éternelle espérance… Sa jeunesse était déjà loin derrière elle. Seule, elle l’avait passée… Seule, elle devait continuer à vivre, détachée infiniment de sa propre destinée, mettant sa joie en celle de l’enfant devenue sienne…

Les instants fuyaient… Elle n’en avait pas conscience. Mais un bruit de chaises heurtées près d’elle lui fit tout à coup relever la tête… Alors seulement, elle s’aperçut qu’elle pleurait.

Devant ses yeux, une horloge marquait trois heures et demie. Elle tressaillit. Si tard déjà… Elle se souvenait que Marc devait venir la voir ce même jour, vers quatre heures… Marc dont elle avait été heureuse d’attendre la visite… Marc à qui elle allait parler de Josette…

Elle se leva. Une seconde encore, elle contempla, avec une muette prière, l’autel où la flamme des cierges nimbait de clarté la pâleur de l’hostie… Puis, de toute son âme, elle murmura lentement, comme une mystérieuse promesse :

— O ma Josette, mon enfant, ma petite Joie, tout le bonheur que je n’ai pas eu, si Dieu m’aide, je te le donnerai…

Alors, se détournant, elle sortit et vite, elle rentra chez elle. Maintenant, la paix suprême qui naît de l’entier renoncement pénétrait son âme tourmentée…


Back to IndexNext