— Josette, le jour tombe. Voulez-vous bien sonner pour la lampe ? Dans un instant, nous ne verrons plus clair…
Mais la fillette, assise sur un pliant bas, tout près de Ghislaine, ne bougea pas, si empressée qu’elle fût d’ordinaire à obéir à la moindre parole de Ghislaine. Elle avait laissé tomber sur ses genoux, l’étoffe soyeuse où elle brodait de grandes fleurs capricieuses, et disait :
— Oui, je vais sonner… Mais nous sommes si bien ! Je vous en supplie, donnez-moi un petit moment pour rester avec vous dans lepresque noir, où il me semble que je vous ai plus à moi, parce que je ne vois plus rien que vous, maman, ma maman chérie…
D’un mouvement d’enfant câline, elle avait appuyé sa tête sur les genoux de Ghislaine et l’enveloppait du regard aimant de ses prunelles sombres. Ghislaine se pencha avec un baiser et ses doigts légers caressèrent les cheveux.
Ah ! qu’elle eût voulu s’absorber toute dans le rayonnement de cette juvénile tendresse pour oublier ce qui troublait son âme de femme ; pour oublier surtout l’espèce de déception dont s’irritait sa fierté, qu’elle avait éprouvée du départ imprévu de Marc de Bresles, rappelé brusquement à Paris… Pourquoi repensait-elle encore à ses brèves paroles d’adieu, dans le salon plein de monde, dites d’une voix assourdie qu’elle ne lui connaissait pas ? Pourquoi se rappelait-elle ainsi l’étrange expression qu’avait alors son regard, et dont le mystère l’obsédait ?… Pourquoi, aussi, éprouvait-elle cette absurde sensation de solitude en se trouvant dans le cercle où il n’était plus ?…
Pourtant, il ne l’avait certes pas recherchée pendant l’unique journée qu’il avait passée à Jouventeuil. Il avait été du nombre des plus intrépides chasseurs, parti l’un des premiers, revenu dans les derniers ; et, ni avant ni après le dîner, il ne s’était montré, comme d’ordinaire, désireux d’une causerie avec elle, lui donnant l’impression qu’il était hanté par quelque pensée dont elle devait rester ignorante, — comme tous !… Il avait laissé les autres hommes s’empresser autour d’elle et lui révéler ainsi qu’ils la tenaient, ce jour-là, pour l’une des plus charmantes femmes réunies à Jouventeuil ; comme le lui criaient les yeux ravis de Josette, comme le lui avait murmuré très bas le regard qu’elle avait surpris, deviné, senti plusieurs fois dans les yeux de M. de Moraines ; ces yeux où s’allumait une sorte d’impatience quand Marc était près d’elle, usant des privilèges de son titre d’ami.
Avec une douceur caressante, la voix de Josette s’éleva.
— Laine chérie, revenez un peu avec moi, voulez-vous ? Pourquoi êtes-vous partie si longtemps ? Je sens votre main sur mes cheveux, mais votre esprit est très loin de votre petite, ma maman à moi !
Ghislaine tressaillit comme si l’enfant eût pu deviner les pensées qui flottaient en son âme.
— Je réfléchissais, ma Josette ; mais c’était pour un instant seulement et me voici à vous, autant que vous pouvez le souhaiter…
— Autant ?… Oh ! non, jamais autant ! Je suis si exigeante, Laine, que vous seriez effrayée si vous saviez à quel point !… Pour être sûre de vous garder, je voudrais mettre mon esprit, mon cœur, dans votre esprit, dans votre cœur… Alors, nous serions une… Personne ne pourrait vous enlever à moi… Ne me grondez pas, maman… Vous savez bien qu’autrefois, avant que vous ayez bien voulu me prendre pour votre enfant, je vous avais prévenue que j’étais follement jalouse de ceux que j’aimais, que je ne supportais pas de partage !
— Josette, il me semble que je suis bien à vous toute seule…
— Plus maintenant !… Voyez-vous, maman, ces jours-ci, j’étais certainement bien fière de voir comme tous vous trouvaient délicieuse, mais je leur en voulais d’être si désireux de vous accaparer… Depuis que Jouventeuil n’est plus à nous deux, que les invités commencent à s’y succéder, je vis avec le regret de mon cher été où près de vous, Laine, j’étais si heureuse que jamais même, je n’aurais imaginé pouvoir l’être ainsi !… Tellement qu’il me semblait faire un rêve trop bon dont j’avais peur de me réveiller !… Si vous aviez passé des années et des années comme moi toute seule, sans que personne se souciât de vous, alors seulement vous pourriez comprendre quel amour et quelle reconnaissance, j’ai pour vous qui m’avez tant donné, à moi qui le méritais si peu… Même, je vous dois l’affection de mon père… Laine, ma chère chérie, vous lui avez montré à m’aimer… Et c’est tellement exquis qu’il sente maintenant qu’il a une enfant ! Entre vous et lui, je suis si bien !… Oh ! maman, qu’est-ce que je pourrai jamais faire pour vous, moi !
D’un ton bas, Ghislaine dit :
— Josette, vous êtes ma petite Joie, mon Bonheur !… Moi aussi, j’étais toute seule… Maintenant je ne le suis plus, puisque j’ai une enfant… Et cela me semble infiniment doux… Vous me faites beaucoup de bien, ma petite fille chérie…
Dans l’ombre grandissante de la pièce, sa voix avait résonné avec un tel accent de sincérité et de tendresse que le jeune cœur de Josette tressaillit d’une allégresse encore inéprouvée… Frémissante, avec un regard où était toute son âme, elle contemplait Ghislaine, n’osant croire encore qu’elle l’eût bien comprise ; et elle murmurait :
— Oh ! maman, maman, est-ce vraiment que je compte un peu pour vous, que je puis vous rendre un peu heureuse ?… Oh ! pourquoi est-il impossible que je devienne réellement votre petite fille, pour que vous ne me quittiez jamais… pour que vous m’aimiez comme les mères aiment leur enfant, par-dessus tout ! Laine, ma Laine chérie, apprenez-moi à être bonne, très sage, comme vous souhaitez me voir, parce que cette nouvelle Josette sera tout à fait la vôtre, sera votrevraiefille puisque c’est vous qui l’aurez créée… Aussi, celle-là, jamais vous ne l’abandonnerez ! j’en suis sûre !… Maman, ma bien-aimée, vous avez pris tout mon cœur, il faut le garder…
— Oui, mon enfant chérie, je le garderai, et avec infiniment de joie ! Jamais les mères, quelles que soient les circonstances, n’abandonnent leur enfant… Puisque vous êtes devenue ma petite fille, ayez confiance, ma Josette…
« Ayez confiance ! »… Dits par Ghislaine, ces mots avaient pour Josette une telle puissance, qu’une impression de paix et de sécurité absolue lui pénétra l’âme. Et, sans un mot, elle demeura le visage appuyé sur les genoux de Ghislaine, avec l’abandon délicieux de l’enfant qui se sait protégée…
Le crépuscule maintenant avait envahi toute la pièce que seule, éclairait la flambée joyeuse du foyer… Au dehors, c’était presque la nuit déjà, une nuit d’automne trempée de brume, où s’effaçait tout contour, toute silhouette, où tout bruit semblait mourir dans l’épaisseur blanche du brouillard.
Pour Ghislaine comme pour Josette, quelques minutes coulèrent très douces ; de celles où les âmes se sentent en une bienfaisante communion de tendresse…
Mais tout à coup, Ghislaine releva la tête. Il lui semblait qu’une rumeur soudaine venait du parc, devant le château même… Étaient-ce les chasseurs qui rentraient ?… Bruyants à ce point ?… Pourtant ils étaient peu nombreux… Quatre seulement… Les autres repartis le matin même…
Elle écouta… Josette, rendue attentive par son mouvement, s’était redressée, étonnée aussi…
— Que se passe-t-il donc ? murmura Ghislaine.
Nettement, on distinguait maintenant des exclamations, un bruit de voix, des appels, des pas précipités sur les dalles du vestibule. D’un élan vif, Ghislaine se leva, alluma la bougie d’un flambeau et s’approcha de la fenêtre, cherchant à voir au dehors. Mais le brouillard empêchait de distinguer rien, laissant à peine filtrer la lumière des lampes allumées dans l’appartement de Mme de Maulde. Alors elle sonna…
Au même moment, un coup était frappé à la porte et un domestique apparaissait. Il avait l’air si bouleversé que l’idée de quelque catastrophe arrivée, déchira la pensée de Ghislaine. Elle questionna :
— Qu’y a-t-il ?
Mais le domestique ne répondait pas. Ses yeux semblaient rivés sur Josette.
— Qu’y a-t-il ? répéta Ghislaine.
Il articula avec peine :
— Si Mademoiselle voulait venir un instant… On a besoin d’elle… Mademoiselle seule… Tout de suite !
Mais la voix de Josette s’éleva, impérieuse :
— Il est arrivé un malheur à quelqu’un ! A qui ? Je veux savoir… Je veux !
Le domestique perdit la tête.
— Oui, il y a un malheur, un accident…
— Lequel ?
— C’est… c’est M. le comte qui a été blessé à la chasse… M. de Gannes vient de l’annoncer, pour qu’on prépare tout pour soigner M. le comte, qu’on apporte…
Josette était devenue livide, mais elle n’eut pas un cri. Ses yeux seuls parlaient, contemplaient avec épouvante Ghislaine dont le visage aussi s’était décoloré, et qui répétait, d’une étrange voix, sans timbre, comme si elle ne pouvait admettre encore la brutalité terrible du fait :
— Vous dites que M. de Moraines est blessé, et qu’on l’apporte ?
Elle n’avait osé demander : « Grièvement blessé ? »
— Oui, mademoiselle. L’accident est arrivé, paraît-il, dans les environs du bois de la Brisse, comme ces messieurs revenaient ; mais je n’ai pas bien compris comment… Je sais seulement que c’est en traversant un fossé. La terre était humide. M. le comte, qui causait, a glissé. Le coup est parti. Et M. le comte a reçu toute la charge…
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Ghislaine.
La sensation l’envahissait d’être tout à coup jetée dans l’horreur d’un cauchemar… C’était tellement imprévu, cette catastrophe s’abattant sur cet homme en pleine maturité de vie !… Étroitement, elle serra contre elle Josette dont les yeux gardaient leur expression de stupeur terrifiée.
— Mme de Maulde est prévenue ?…
— Je pense que oui ; M. de Gannes est allé auprès d’elle, après avoir recommandé qu’on avertisse tout de suite Mademoiselle, afin qu’elle veuille bien faire préparer ce qu’il faudra au médecin pour les pansements…
— Bien, je vais m’en occuper… Allez vous assurer que le docteur Fertin est appelé… Je viens…
Le domestique disparut. Josette alors dit péniblement, d’une voix blanche :
— Vous pensez, n’est-ce pas, qu’ilest gravement blessé ?
— Ma petite bien-aimée, j’espère que non… Puisqu’on peut le transporter…
— Ah ! oui, c’est vrai… Mais je ne peux pas espérer ! Laine… J’ai peur, ah ! j’ai peur ! Est-ce que vous ne croyez pas que nous faisons un mauvais rêve ?… C’est impossible ! impossible que ce soit vrai !
— Mon enfant chérie, je vous en supplie, soyez courageuse ! Pensez que nous devons seulement être préoccupées de bien soigner votre père… Allez voir, voulez-vous, si sa chambre est prête, pendant que je vais donner des ordres…
Josette ne devina pas que Ghislaine n’avait qu’une pensée, l’éloigner pour qu’elle ne pût voir ramener son père… Toutes deux sortirent du salon ; et, d’un pas machinal, l’enfant monta les marches qui conduisaient au premier étage.
Ghislaine, elle, se dirigeait vers le vestibule et, tout à coup, se trouva face à face avec Paul de Gannes, l’ami le plus intime de M. de Moraines. Son visage était décomposé ; et, tout de suite, Ghislaine remarqua une traînée sombre qui tachait la manche de sa veste de chasse. Il s’exclama sourdement :
— Oh ! mademoiselle, quel accident !
— Grave ?
— Je le crains… Mais, après tout, je ne sais…Ilavait repris connaissance, quand on l’a placé dans la charrette qui le ramène…
— C’est arrivé… quand ?
— Il doit y avoir une heure et demie environ…
— Mme de Maulde sait ?…
— Oui… Ma femme est auprès d’elle… L’événement l’a tellement bouleversée que nous ne pouvons compter sur elle en rien pour les soins à donner à ce pauvre Moraines. C’est pourquoi, mademoiselle, vous serez assez bonne pour nous excuser, n’est-ce pas, si nous recourons un peu à vous… Je pense que la chambre est prête à le recevoir ?…
— Je vais m’en assurer… J’y ai déjà envoyé Josette…
— Est-ce que vous voudriez bien y faire préparer tout ce dont le médecin pourrait avoir besoin ?
Elle inclina la tête. Sans penser même, elle monta, ayant toujours la même impression de se mouvoir dans un rêve angoissant que le bienheureux réveil allait dissiper… Pourtant, la réalité l’oppressait si terrible !… Avec une sorte d’épouvante, elle pensait au blessé et à Josette… Où s’était réfugiée l’enfant ? Elle avait fait éclairer la chambre… Le lit était ouvert, prêt à recevoir le pauvre corps meurtri…
Et dans quelques heures, peut-être, ce ne serait plus même un blessé qui serait étendu là !…
Ghislaine se détourna comme pour fuir la lugubre vision, si brusquement, que le frôlement de sa robe fit voler quelques papiers du bureau placé derrière elle. D’un geste machinal, elle les releva ; mais, au moment de les reposer, elle s’arrêta, ébranlée par un choc obscur ; d’un portefeuille, que son mouvement avait jeté à terre, s’échappait à demi une photographie, — une photographie d’elle, qu’elle reconnaissait bien, — faite par Josette, celle-là même dont la fillette avait un jour constaté la disparition dans la boîte de ses épreuves, au bas de laquelle étaient les mots qu’elle avait écrits elle-même : « Ma Ghislaine, à moi… »
Comment cette photographie que Josette avait tant cherchée, était-elle en la possession de M. de Moraines ?… Pourquoi ne l’avait-il pas dit à sa fille, qu’il avait entendue se plaindre de la perte du portrait ?…
Ghislaine secoua la tête, comme pour en chasser les pensées qui l’envahissaient. En dépit de sa volonté, une intuition, plus forte que tout raisonnement, la pénétrait tout à coup de la certitude que, dans l’âme de cet homme qui allait peut-être mourir, elle avait eu une place qu’il ne lui avait jamais laissé soupçonner… Que ce n’était pas seulement de son respect, de sa courtoisie délicate qu’il lui avait fait hommage…
Mais c’était là un secret qu’elle n’avait pas le droit de connaître, à cette heure surtout… Rapidement, elle glissa la photographie dans le portefeuille qui disparut sous les feuillets où il avait été enseveli, comme elle-même ensevelissait, au plus profond de son cœur, la vérité soupçonnée…
Puis elle sortit de la chambre, pour aller vers Josette. Un domestique accourait :
— Le docteur demande Mademoiselle… On apporte M. le comte…
Que lui voulait-il, ce médecin ? Pourquoi la réclamait-on ainsi, la retenant loin de l’enfant dont elle devinait l’affolement désespéré ?…
Elle regagna le vestibule où tous, immobilisés par l’attente lugubre, écoutaient le bruit des roues qui avançaient lentement sur le sable de l’allée. Dans la nuit, la charrette approchait, entourée par le groupe des chasseurs. Elle s’arrêta…
Un silence solennel se fit, coupé par les exclamations sourdes de ceux qui descendaient le matelas où avait été étendu le blessé…
Un frisson secoua Ghislaine tout entière. Sous la clarté des lampadaires du vestibule, elle voyait apparaître M. de Moraines livide, son beau visage contracté… Pourtant, comme l’avait dit Paul de Gannes, il avait sa connaissance. Son regard tomba tout de suite sur Ghislaine et s’attacha à elle, mystérieux, profond, plein d’une sorte de prière désespérée, tellement pareil à un appel qu’instinctivement, elle s’approcha, bouleversée d’une infinie compassion, avec le désir suprême de pouvoir quelque chose pour lui.
L’ombre d’un sourire, alors, glissa une seconde sur les lèvres décolorées et, faiblement, il murmura, si bas qu’elle seule pouvait l’entendre :
— Ne me quittez pas… Il me reste si peu à vivre…
Avec quelle tragique assurance, il parlait ! Était-il donc si mal et en avait-il la conscience ?… Retenue par son regard qui demeurait arrêté sur elle obstinément, elle monta le large escalier près de lui, du même pas, très lent, que ceux qui le transportaient… Mais sur le seuil de la chambre, elle s’arrêta, abandonnant le blessé à ses amis, au médecin, un gros homme à face de paysan très intelligent, que sa responsabilité effarait un peu et qui, instamment, réclamait le concours de médecins de Paris…
Alors, comme elle se détournait, elle vit Josette qui s’était glissée derrière le lugubre cortège et regardait vers la porte par laquelle son père venait d’être emporté, avec un visage de petite morte où seuls vivaient les yeux, dilatés par une expression d’horreur…
— Josette, ma bien-aimée, appela Ghislaine.
Comme une créature frappée en plein cœur, l’enfant vint s’abattre, chancelante, dans les bras qui s’ouvraient pour l’envelopper.
— Laine, ce n’était pas un mauvais rêve !… C’est vrai, vrai !… Je suis sûre qu’il va…
Elle n’acheva pas. Sa bouche tremblante se refusait à prononcer le terrible mot. Dieu ! comme à cette heure, elle sentait qu’elle l’aimait, malgré sa longue indifférence pour elle, ce père si affreusement frappé tout à coup !
Ghislaine l’avait emmenée dans sa chambre et elle s’efforçait de trouver des mots d’espoir pour cette angoisse que chaque minute exaspérait… Cela, alors qu’en elle-même, grandissait la désespérance ; que, la pensée tendue vers cette pièce où était en péril une vie humaine, elle écoutait tous les bruits de pas, le murmure confus et lointain des voix. Quel allait être l’arrêt du médecin ? Ah ! quel supplice de ne pouvoir rien, rien…
Un coup, soudain, fut frappé à la porte. Un domestique demandait :
— Mademoiselle voudrait-elle venir ? Ces messieurs la demandent dans la bibliothèque.
— J’y vais tout de suite.
— Laine, laissez-moi aller avec vous, suppliait Josette. Je veux le voir !
— Je vous promets, ma bien chérie, que je vous appellerai tout de suite, si vous pouvez entrer dans la chambre, sans danger pour votre père. Attendez-moi ici, ma petite bien-aimée, je vais voir ce qu’on désire de moi et je reviens vous chercher…
Josette inclina la tête en silence, toute son énergie de petite créature volontaire et passionnée concentrée dans l’effort qu’elle faisait pour retenir le cri de son angoisse. Et Ghislaine entra dans la bibliothèque attenant à la chambre de M. de Moraines.
Le docteur, qui écrivait, releva la tête au bruit de la porte.
— Ah ! mademoiselle de Vorges !
Avant qu’il eût parlé, elle devinait la vérité à l’expression de son regard… Elle demanda pourtant :
— C’est grave ?
— Oui, très grave… La charge a été reçue en plein corps. Avec les médecins de Paris que j’attends, nous allons tenter… l’impossible… Mais…
— Vous n’espérez pas ?…
Il haussa les épaules sans répondre, et continua d’un ton que l’émotion rendait brusque :
— Il faudrait une garde. Mme la marquise de Maulde est incapable de donner les soins nécessaires à son gendre et il ne peut être abandonné à des domestiques…
— Son ami, M. de Gannes, lui est dévoué…
— Oui, mais il ne connaît rien aux blessés… Et les chances de sauver M. de Moraines sont si faibles que ce serait tenter le ciel de les diminuer même d’un rien ! Une personne du métier est nécessaire près de lui ! Je vais moi-même aller jusqu’à la ville pour tâcher de la découvrir dès ce soir. Jusqu’à ce que je la ramène, est-ce que vous pourrez, mademoiselle, veiller à ce que tous les soins soient donnés comme il faut à M. de Moraines ?
— Oui, docteur, soyez sans crainte.
— Bien, je serai plus tranquille de vous le savoir confié… Ah ! ma responsabilité est terrible !… Maintenant, il faut encore que je m’entende bien avec M. de Gannes au sujet des médecins à demander à Paris. Pendant que je lui parlerai, seriez-vous assez bonne pour rester un instant auprès de M. le comte ? Il vous a réclamée plusieurs fois comme s’il voulait vous parler… Je lui ai même dit pour le calmer que j’allais vous chercher… Voulez-vous venir ? je crains qu’il ne s’agite et que sa fièvre n’augmente…
Dans la pensée de Ghislaine, se ravivait violemment le souvenir du secret pénétré, que l’émotion de toutes ces minutes tragiques avait rejeté hors de son esprit. Et son cœur se mit à battre très vite… Elle, si courageuse, tout à coup, elle avait peur des paroles que pouvait lui dire le comte de Moraines…
Pourtant, elle répondit :
— Je vous suis, docteur.
Raidie contre son trouble, elle entrait derrière le médecin… Aussitôt, les yeux du blessé l’aperçurent et une sorte de détente se fit une seconde sur son visage contracté. Sa voix appela avec peine :
— Mademoiselle de Vorges !… Enfin…
Elle s’approcha. La même infinie pitié lui emplissait toute l’âme, voyant ainsi abattu soudain, sans qu’elle pût rien pour lui, cet homme qui avait été pour elle, étrangère, payée chez lui, comme le plus délicat des amis.
Doucement, elle dit :
— Pardonnez-moi d’avoir tardé à venir… J’étais avec Josette.
— Josette, ma pauvre petite fille !… Vous me l’amènerez et vous resterez… Mes heures sont comptées… Je veux vous avoir près de moi jusqu’à la fin !… Est-ce assez atroce de mourir ainsi, stupidement !… Au moment même où je commençais à espérer dans l’avenir… Vous voyez bien que vous vous êtes trompée… Que quelquefois, il est trop tard pour recommencer sa vie… Ah ! vivre !… vivre encore ! Je veux vivre !… Être heureux… heureux par vous… Ghislaine…
Les derniers mots, elle les devina plus qu’elle ne les entendit, tant la voix haletante de M. de Moraines s’était étouffée. Une expression de souffrance crispait ses traits… Souffrance morale ou physique, c’était son secret en l’abîme de douleur où, soudain, il était jeté, corps, âme, pensée…
Une seconde, il avait fermé les yeux. Mais comme s’il eût vu pourtant l’instructif mouvement en arrière de Ghislaine à ses paroles, il souleva péniblement ses paupières et murmura du même accent entrecoupé :
— Écoutez-moi… J’ai une prière à vous adresser… Quand vous serez seule dans cette chambre près de moi, vous prendrez dans le petit tiroir de mon bureau… dont la clef est là, dans mon portefeuille… une lettre pour vous… Je l’avais écrite la nuit dernière. C’était un pressentiment… Vous la lirez… Je désire que vous sachiez…
Il s’agitait, une lueur de fièvre montait à son visage décoloré. Ghislaine, alors, dit tout de suite, très douce :
— Oui, je saurai… Je lirai… Ne vous tourmentez pas, ne parlez pas ainsi, je vous en supplie, c’est mauvais pour vous…
— Rien ne peut plus m’être ni bon ni mauvais… Tous leurs soins ne me sauveront pas… Je vais connaître l’horreur de mourir…
Il se tut, étreint par cette affreuse certitude qui le dominait, impitoyable… Puis il reprit encore :
— Vous lirez, n’est-ce pas ?… Vous m’avez promis… La lettre n’est pas finie… Je croyais que j’aurais le temps de l’achever… Le temps… Ah ! le temps !… Si elle vous déplaît, vous pardonnerez à un mourant…
Il ne poursuivit pas, épuisé, mais son regard implorait encore Ghislaine. Elle répéta :
— Oui, je lirai… Soyez en paix… Reposez-vous… Je prendrai la lettre…
Il ne répondit pas, cette fois, vaincu par la faiblesse. Mais, avec la même confiance qui eût apaisé le cœur de Josette, il referma les yeux, certain qu’elle ferait ce qu’elle avait promis…
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