Très sincèrement, il avait pensé : « A quoi bon la revoir ? » C’était inutile, absurde… Ce serait douloureux…
Pourtant, en l’intimité de son âme, en ce monde mystérieux sur lequel la volonté est impuissante, il gardait l’obsédant désir de la retrouver une dernière fois… Comme si quelque espérance invincible lui restait… de quoi ?… De la conquérir ? De la supplier de devenir sa femme, oubliant ce sombre rêve d’une union de quelques heures avec un mourant, oubliant cette enfant qu’elle avait follement adoptée…
Lui-même eût haussé les épaules à préciser cet espoir insensé dont il savait toute l’inanité. Résolu à n’y pas même arrêter sa pensée, il accumulait les occupations, les courses, les rendez-vous qui absorbent toutes les heures à l’approche d’un lointain voyage…
Et cependant, la veille même de son départ, à l’heure où par suite d’une réflexion de Mme Dupuis-Béhenne, il savait avoir chance de trouver Ghislaine, il était au seuil de l’hôtel de Maulde et demandait, avec un effort, pour articuler le nom :
— Madame de Moraines reçoit-elle ?
— Si monsieur veut attendre un instant, je vais m’en informer. Madame allait sortir.
Le domestique ouvrait la porte du petit salon, écartant la portière ; et, sur le fond clair de la fenêtre, il vit se détacher une silhouette de femme, souple et fine, dans la longue robe noire, illuminée par le nimbe d’or des cheveux coiffés d’un petit chapeau de crêpe.
Instinctivement, il s’arrêta :
— Je vous demande pardon, mademoiselle… madame, corrigea-t-il aussitôt.
— Entrez, vous êtes toujours le bienvenu, dit-elle de sa voix un peu grave.
— Pourtant, vous étiez prête à sortir…
— Oui, pour un rendez-vous d’affaires… Mais il peut attendre ; sans scrupule, donnez-moi un instant… Josette que j’emmène est auprès de sa grand’mère.
Il s’inclina avec l’impression que, en ces quelques semaines, elle avait, non pas vieilli, mais mûri d’un grand nombre d’années. Le regard des prunelles bleues paraissait venir maintenant de si loin, avoir contemplé un spectacle inoubliable…
Il y eut entre eux un silence.
Lui, comme elle, en cette minute, revivait le dernier moment où ils s’étaient vus là-bas, à Jouventeuil, dans le salon fleuri, sous un ruissellement de lumières, au milieu du murmure joyeux des conversations. Tout à coup, il la revoyait nettement, debout, dans l’élégance de sa robe du soir, près d’une gerbe de chrysanthèmes roses, se détournant un peu, avec un sourire, pour répondre à une question de M. de Moraines, la clarté d’une lampe estompant en lumière la ligne du profil, l’ondulation blonde des cheveux…
Entre ce soir-là et l’heure présente, le torrent de la vie avait passé, creusant entre eux un sillon si profond qu’il semblait infranchissable…
Marc en éprouva la conscience aiguë. Du premier regard, il avait remarqué, au doigt effilé, l’anneau de mariage.
Ah ! Dieu, pourquoi n’avait-il pas parlé quelques semaines plus tôt ?… Eût-il même espéré une seconde réaliser aujourd’hui le rêve de lui murmurer combien elle lui avait été chère, il sentait maintenant la folie d’un tel espoir… Dans son deuil sévère, avec ce crêpe blanc ourlant le chapeau sur les cheveux, elle était vraiment la veuve du comte de Moraines…
Les traits durcis par l’effort de sa volonté pour dompter l’émotion qui tendait tous ses nerfs, il articulait, très correct, d’une voix presque froide :
— Je me suis permis de demander à être reçu parce que je ne voulais pas partir sans vous adresser mes adieux…
— Vous partez prochainement ?
— Demain.
— Ah ! demain !…
Elle avait eu un tressaillement ; il le devina au mouvement de sa main appuyée sur un coussin, la main qui portait l’anneau de mariage.
— Oui, je me souviens… Vous m’aviez, en effet, parlé de cette date… Il me semble qu’il y a si longtemps ! Je vous remercie d’être venu, d’en avoir trouvé le temps, au milieu de toutes vos occupations de la dernière heure.
— Je serais venu plus tôt, si je n’avais craint d’être indiscret…
Le soin qu’il mettait à ne rien trahir de la violence de son émotion donnait à son accent quelque chose de dur et de glacé qui dressait une invisible barrière entre leurs deux âmes. Où était le temps où leur causerie avait tant d’abandon ?…
Elle répéta :
— Indiscret ? Un ami comme vous ne l’est jamais !… J’aurais trouvé bien triste de ne pas recevoir votre adieu, de ne pas vous dire le mien en vous remerciant encore de… tout ce que je vous dois…
Ce qu’elle lui devait ?… Était-ce par une suprême ironie qu’elle parlait ainsi ?… Regrettait-elle qu’il l’eût amenée dans cette maison ? Car il l’y avait amenée !… Ou jugeait-elle que sa destinée était devenue meilleure ?…
Mystère ! sa gravité pensive, où il y avait aussi une sorte d’infinie lassitude, ne trahissait rien de son sentiment qu’elle gardait caché avec une dignité fière… Et elle n’était point de celles qu’on ose interroger, si désespérément qu’on souhaite le faire…
Plus forts que toutes ses résolutions, les mots jaillirent des lèvres de Marc :
— Puisque selon toute probabilité, je n’aurai pas l’honneur de vous revoir avant bien des années, — s’il m’est donné de vous revoir jamais ! — permettez-moi, madame, de vous dire que je suis heureux, que vous croyiez avoir à me remercier… Sinon, je vous aurais demandé pardon d’avoir été involontairement la cause première d’un changement dans votre vie que vous n’aviez sans doute pas prévu…
Elle le regarda de ses yeux profonds :
— C’est vrai, je ne l’avais pas prévu. Mais maintenant, j’ai accepté, j’accepte ma nouvelle existence avec tout ce qu’elle peut m’apporter de soucis, d’épreuves nouvelles, — peut-être aussi de joies ; car enfin, dans la vie, il s’en trouve quelquefois !
— Si rarement !…
— Ne me le rappelez pas, ne me découragez pas, je vous en supplie !… D’ailleurs, maintenant, grâce à vous, je ne suis plus seule ; j’ai une enfant, ma vie à un but…
Sans pitié, il précisa, étreint tout à coup par un désir cruel de jeter en elle, un écho de sa propre souffrance :
— Oui, jusqu’au mariage de Mlle Josette, vous vous dévouerez à elle… Et ensuite ?… Quand elle sera mariée ?…
Elle eut un geste de détachement suprême.
— Ensuite ?… Ensuite, je ferai comme toutes les mères ! Je vivrai de son bonheur qui sera la joie de ma solitude…
A mesure qu’elle parlait, elle lui semblait plus loin de lui, allant vers un monde où il ne pouvait la suivre. Et, intense à en devenir une douleur intolérable, se ravivait en lui la certitude qu’elle lui avait échappé parce qu’il n’avait su la retenir à l’heure où nul n’avait droit sur sa vie… Maintenant, il était trop tard !…
Avec une âpreté dont il n’avait pas conscience, il dit :
— Ah ! que vous êtes sage ! trop sage pour qu’il me soit possible de vous comprendre !… Quand je serai loin, je pourrai penser que vous êtes heureuse pour prix de votre dévouement… que vous ne regrettez rien !
— Que je ne regrette rien !…
Elle répéta les mots presque bas, d’une voix soudain brisée, amère, ou semblait frémir la plainte de quelque désillusion très lourde à porter.
Il tressaillit, jeté vers elle par un élan qui lui faisait oublier tout ce qui n’était pas elle…
Mais, tout de suite, déjà, elle se ressaisissait et elle continuait, obligeant ses lèvres mélancoliques à trouver une ombre de sourire, — ce sourire grave qu’il avait tant aimé :
— Quoi que vous pensiez, je regretterai plus d’une fois que vous soyez loin… Car il se trouve bien des moments où la présence d’un ami tel que vous est infiniment précieuse…
— Si vous le souhaitez, je resterai…
Sans répondre, elle le regarda, debout devant elle, attendant le mot qu’elle allait dire… Et elle le sentit si sincère qu’une espérance jaillit en elle, radieuse… Dans son âme, — si forte pourtant, mais une âme de femme après tout ! de femme jeune, — un désir fou palpitait de lui crier :
— Oh ! oui, restez !… Ne m’abandonnez pas !… Ne me laissez pas seule !
Les mots ne sortirent pas de sa bouche… Sur le seuil du salon, une voix s’élevait, demandant :
— Ghislaine, vous êtes là ? Grand’mère voudrait vous dire un mot avant que…
Josette n’acheva pas. Laissant retomber la portière, elle venait d’apercevoir Marc de Bresles, et une légère lueur rose colora son pâle petit visage, tandis qu’elle s’arrêtait, saisie :
— Oh ! pardon ! Je ne savais pas, Ghislaine, que vous n’étiez pas seule et je venais vous chercher…
Elle était prête à fuir. Ce fut Ghislaine qui la retint, parce que maintenant elle avait mesuré sa faiblesse…
Pourtant déjà son rêve d’une seconde était mort… La soudaine entrée de l’enfant la rejetait dans la réalité, lui rappelant qu’elle n’était plus libre, qu’elle avait déjà donné sa vie.
Folle, d’ailleurs, d’avoir espéré quelque chose ! Espéré quand, seule, sa générosité chevaleresque avait pu faire parler Marc de Bresles ! Heureusement, elle s’était tue… Ah ! heureusement !…
A peine, elle entendait les paroles qu’il échangeait avec Josette, prenant congé de l’enfant. Elle savait seulement qu’à elle aussi, il allait dire de semblables paroles, correctes, et qu’elle devrait y répondre sans rien trahir de l’angoisse qui, tout à coup, brisait son courage.
Obsédants, quelques mots mélancoliques d’un poète, fragment de vers oubliés, hantaient obstinément sa pensée : « Il pleure dans mon cœur… » Comme si ce lambeau de phrase eût été écrit pour elle dont le cœur enfermait tant de larmes !
Quelques instants, minutes ou secondes, elle n’aurait su le dire, s’enfuirent encore. Elle attendait le moment tout proche où Marc de Bresles allait dire les mots qui consommeraient leur séparation ; et cette attente lui faisait tant de mal qu’elle eût voulu qu’il les prononçât tout de suite… Elle tressaillit toute, pourtant, en les entendant :
— Adieu, madame. De loin comme de près, je vous serai tout dévoué.
Il s’inclinait très bas. Elle lui tendit la main et il y appuya ses lèvres.
Alors elle dit :
— Adieu, mon ami. Que Dieu vous garde… Merci… de tout !
Sur le seuil, au moment de sortir, il se détourna encore.
Josette près d’elle, avec une indéfinissable expression de souffrance dans les yeux, elle le regardait… L’enfant n’eût pas été là, qu’en cette minute, l’aveu eût jailli de son cœur, à lui… Mais elle se dressait entre eux, gardienne jalouse de la femme qu’il eût souhaitée sienne et qui, à elle, se dévouait tout entière.
Il répéta seulement, étreint par une sensation de fin, très douloureuse :
— Adieu !
Et la portière retomba derrière lui.
Ghislaine ne fit pas un mouvement ; mais ses paupières battaient très vite. Josette leva la tête vers elle et un cri d’angoisse lui échappa :
— Laine, ma chérie, maman, qu’avez-vous ? Pourquoi pleurez-vous ?
Très bas, Ghislaine dit, effaçant d’un geste rapide les larmes que toute sa volonté n’avait pu contenir :
— Ne vous inquiétez pas, ma petite aimée… Ce n’est rien… Mais voyez-vous, j’ai bien peu d’amis. Et il me semble triste, très triste d’en voir partir un tel que M. de Bresles !
Josette l’enveloppa d’un regard où était toute sa tendresse passionnée :
— Oui, je comprends ! Oh ! maman, ma maman plus que chérie, si cela peut vous consoler un peu, vous faire un peu de bien, pensez que votre « petite » est à vous, qu’elle vous aime… plus que tout au monde, plus qu’aucun ami ne pourrait vous aimer !
Et Ghislaine sentit que l’enfant disait vrai… C’était à elle de mettre désormais tout son bonheur dans cette jeune tendresse, comme font les mères…