Simon débuta. Parquet lui avait réservé une belle affaire; il la lui avait gardée avec amour. C'était un beau crime à grand effet, avec passion, scènes tragiques, mystères, tout ce qui rend le spectacle de la cour d'assises si émouvant pour le peuple. Tout le monde s'étonna de voir que Parquet cédait le monopole de cette matière à succès à un enfant dont on n'espérait pas grand'chose, attendu son extérieur débile et ses manières réservées. La plupart des dilettanti de déclamation faillirent se retirer avec humeur. Simon fit un effort inouï sur le dégoût qu'il éprouvait à se mettre en évidence et sur la timidité naturelle à l'homme consciencieux. Il articula les premiers mots avec une angoisse inexprimable. Ses genoux se dérobaient sous lui; un nuage flottait autour de sa tête. Plusieurs fois il hésita à se rasseoir ou à s'enfuir. Il avait écrit sur une feuille volante de ses pièces, au moment de se lever: «Cet instant va décider de ma vie. S'il y a une lueur d'espoir, je vais la rallumer ou l'éteindre à jamais.» C'était à Fiamma qu'il pensait. La crise était arrivée; il allait faire un pas vers elle ou voir un abîme s'ouvrir entre eux. L'importance du succès n'était pas en rapport avec le tort irréparable de la défaite. Avec du talent, il avait une chance pour posséder cette femme; sans talent, il les avait toutes pour la perdre. Que de motifs de terreur et d'éblouissement!
Mais il avait mis sur son cœur le billet de Fiamma, les trois seuls mots qu'il possédait de son écriture. Il eut confiance en cette relique, et continua, quoique sa parole fut confuse et entrecoupée. Le bon Parquet, assis à ses côtés, était plus à plaindre encore que lui; il rougissait et pâlissait tour à tour. Il portait alternativement un regard d'anxiété sur Simon, comme pour le supplier d'avoir courage; puis, comme s'il eût craint d'avoir été aperçu, il reportait son regard terrible et menaçant sur les juges, pour défendre à leurs visages cette expression de pitié ou d'ironie qui condamne et décourage. Enfin, il se tournait de temps en temps vers le public, pour faire taire ses chuchotements et ses murmures d'un air à la fois imposant et paternel qui semblait dire: «Prenez patience, vous allez être satisfaits; c'est moi qui vous en réponds.»
Cette agonie ne fut pas longue, Simon eut bientôt pris le dessus. Sa taille se redressa et grandit peu à peu. Sa voix pure et grave prit de la force, sans perdre un reste d'émotion qui lui donnait plus de puissance encore. Son visage resta pâle et mélancolique; mais ses grands yeux noirs lancèrent des éclairs, et une majesté sublime entoura son front d'une invisible auréole. D'abord on s'étonna de la simplicité de ses paroles et de la sobriété de ses gestes, et on disait encore:Pas mal, lorsque Parquet murmurait déjà entre ses lèvres:Bien! bien! Mais bientôt la conviction passa dans tous les cœurs, et l'orateur s'empara de son auditoire au point que l'esprit s'abstint de le juger. Les fibres furent émues, les âmes subirent la loi d'obéissance sympathique qu'il est donné aux âmes supérieures de leur imposer. Ceux qui aimaient le plus la métaphore ampoulée pleurèrent comme les autres, et ne s'aperçurent pas que la métaphore manquait à son discours. Parquet, plus habitué à l'analyse, s'en aperçut, et ne s'étonna pas qu'on pût être grand par d'autres moyens que ceux qu'il avait estimés jusqu'alors. Il avait trop de sens pour ne pas le savoir depuis longtemps; mais il n'eût pas cru qu'un auditoire grossier pût se passer d'un peu de ce qu'il appelait lapoudre aux yeux. De ce moment il se sentit supplanté, et la faiblesse de la nature lui fit éprouver un mouvement de chagrin; mais ce chagrin ne dura pas plus de temps qu'il n'en fallut pour prendre une large prise de tabac en fronçant un peu le sourcil. En secouant sur son rabat l'excédant de ce copieux chargement, le digne homme secoua les légers grains de misère humaine qui eussent pu obscurcir la sincérité de sa joie. Il fondit eh larmes en embrassant son filleul à la fin de l'audience, et en lui disant: «C'est fini, je ne plaide plus, et désormais c'est par toi que je triomphe.»
Ils avaient fait trois pas dans la rue, lorsque Parquet, s'arrêtant pour regarder une paysanne qui passait aussi vite que la foule pouvait le permettre, se dit comme à lui-même:
«Ouais! voilà une montagnarde qui a la main bien blanche!»
Simon se retourna précipitamment; il ne vit qu'une femme enveloppée d'une cape qui cachait entièrement son visage, parce que d'une main elle la tenait abaissée comme pour défendre une vue faible de l'éclat du soleil. Cette main était si belle et cette démarche si alerte que Simon ne put s'y tromper. C'était Fiamma. Il eut bien de la peine à s'empêcher de courir après elle.
«Gardez-vous-en bien, lui dit Parquet: ce serait une indiscrétion. Puisqu'on se déguise, c'est qu'on ne veut pas que vous sachiez qu'on était là. D'ailleurs, peut-être nous sommes-nous trompés!
—Ce n'est pas moi qu'elle peut tromper en se déguisant, dit Simon. N'ai-je pas reconnu ces deux raies bleues au poignet, reste des cruautés du bec d'Italia?…
—Oh! l'œil de l'amant! dit Parquet. Eh bien! Simon, qu'est-ce que je te disais? On t'aime, et tu as du talent; et un jour…
—Et un jour je me brûlerai la cervelle, répondit Simon en lui pressant vivement le bras, si je me laisse prendre à vos belles paroles. Mon ami, épargnez-moi, dans ce moment surtout, où je n'ai pas bien ma tête, et où je ne me soutiens plus qu'avec peine…
—Appuie-toi sur moi, lui dit Parquet, tâchons de rejoindre ta mère dans cette foule, et viens avec moi boire du bishoff à la maison. Je n'y manque jamais après avoir plaidé, et je m'en trouve bien: d'ailleurs je ne serai pas fâché d'en boire moi-même; j'ai sué, tremblé et brûlé plus que toi en l'écoutant.»
Simon, n'osant aller encore à Fougères, écrivit à Fiamma pour la remercier des encouragements qu'elle lui avait donnés et auxquels il devait le bonheur de son début. Il était bien résolu à ne pas violer son vœu; mais néanmoins il lui échappa malgré lui des paroles passionnées et l'expression d'une vague espérance.
Fiamma le comprit et lui répondit une lettre fort affectueuse, mais plus réservée qu'il ne s'y était attendu. Elle semblait rétracter avec une extrême adresse le sens passionné que Simon eût pu donner aux trois mots de son premier billet; et lui faire entendre qu'il y aurait folie de sa part à prendre pour une déclaration d'amour cette parole écrite, ou plutôt criée du fond d'une âme fraternelle, en un moment de sainte sollicitude. En parlant succinctement du départ de son cousin, elle ne perdait pas l'occasion de parler de son aversion pour le mariage et de l'incapacité de son âme pour tout autre sentiment que l'amitié elle dévouement politique. Elle finissait en engageant Simon à lui écrire souvent, à lui rendre compte de toutes les actions et de toutes les émotions de sa vie, comme il avait coutume de le faire à Fougères; elle se liait par une promesse réciproque.
Simon ne fut pas aussi reconnaissant de cette lettre qu'il eût dû l'être; il eût accusé mademoiselle de Fougères d'un mouvement de hauteur, s'il n'eût rapporté au mystère de sa conduite, relativement au vœu de célibat, toutes les démarches qu'il ne comprenait pas bien; mais cette excuse ne lui était que plus cruelle, car ce mystère le tourmentait étrangement. Il avait entendu Parquet faire mille suppositions, dont la plus constante était celle d'un engagement pris en Italie, en raison d'un amour contrarié. Cependant, comme mademoiselle de Fougères ne parlait jamais de retourner dans son pays, quoiqu'elle fût majeure et libre de quitter son père ou de lui arracher son consentement, il était probable qu'il n'y avait plus pour elle aucun espoir de ce côté-là. C'était peut-être à un mort qu'elle conservait cette noble fidélité, que M. Parquet ne regardait cependant pas comme inviolable. Il encourageait donc Simon à garder l'espérance, et le pauvre enfant, quoique rongé par cette espérance dévorante, la conservait malgré lui, tout en niant qu'il l'eût jamais conçue.
Cependant les mois et les années s'écoulèrent sans apporter aucun changement dans leur situation respective, et l'espoir de Simon s'évanouit. Mademoiselle de Fougères se montra constamment la même: aussi bonne, aussi dévouée, aussi exclusivement occupée de lui; mais jamais il n'y eut plus dans ses lettres une parole équivoque, jamais dans ses manières une contradiction, si légère qu'elle fût, avec ses paroles. Sa vie fut toujours aussi solitaire, aussi calme au dehors, aussi orageuse au dedans. Lorsque le feu de la jeunesse tourmentait cette tête ardente, le grand air, le vent des montagnes, la chaleur du soleil, suffisaient à la rafraîchir ou à l'éteindre par la fatigue. Quelquefois elle se levait avant le jour, allait brider elle-même son cheval, et disparaissait avec lui jusqu'au soir. Jamais on ne la rencontra en aucune compagnie que ce fût. Deux pistolets d'arçon, dont elle se fût fort bien servie au besoin, et un grand chien-loup horriblement hargneux qu'elle s'adjoignit pour garde du corps, la mettaient à l'abri des hommes et des bêtes.
D'ailleurs, au bout d'un certain temps, elle avait inspiré assez d'estime et de respect pour être sûre de ne rencontrer nulle part d'hostilité insolente ou de trouver partout des défenseurs empressés. L'opinion, qui s'abuse souvent, mais qui s'éclaire toujours, redevint peu à peu équitable envers elle. Quoiqu'elle fît des libéralités fort strictes, eu égard à l'argent qu'on lui supposait disponible; quoique son maintien semblât toujours allier et son caractère incapable d'aucune concession à la force populaire, le peuple du village et des environs, émerveillé de la pureté de ses mœurs avec une vie si indépendante et une beauté si remarquable, la prit, sinon en grande amitié, du moins en grande considération. On lui demandait plus souvent des conseils que des aumônes, et on se laissait volontiers guider par elle dans les affaires délicates. M. Parquet prétendait qu'elle lui enlevait beaucoup de clientèles, à force de concilier des inimitiés et d'apaiser des ressentiments. La sagesse et l'équité semblaient être la base de son caractère et en exclure un peu la tendresse et l'enthousiasme.
Simon le pensait ainsi; Parquet, devant qui elle s'observait moins, en jugeait autrement. Souvent, lorsqu'ils parlaient d'elle ensemble, le jeune homme opinait que l'amour était une passion inconnue à Fiamma; Parquet secouait la tête.
—Qu'elle n'en ait pas pour toi, lui disait-il, je n'en répondrais pas; je ne sais plus à quoi m'en tenir à cet égard; mais qu'elle n'en ait jamais eu pour personne ou qu'elle ne soit jamais capable d'en avoir, c'est ce qu'on ne me persuadera pas aisément. Tu plaides mieux que moi, Féline, mais tu ne connais pas mieux le cœur humain. Sois sûr que j'ai surpris chez elle bien des contradictions: par exemple, un jour elle nous fit un grand discours pour nous prouver qu'il valait mieux soulager peu à peu le pauvre, et l'aider à sortir lui-même de sa misère, que de lui donner tout à coup le bien-être dont il ne ferait qu'abuser. Cela pouvait être fort juste, mais deux heures après je vis que cette modération n'était guère dans son caractère; car en passant devant la maison du pauvre Mion, et en le voyant entrer avec ses enfants sous sa misérable hutte, où l'on ne peut se tenir debout, elle s'écria avec chaleur: «O ciel! avec mille francs on donnerait à cette famille un logement sain, et cependant elle reste courbée sous ce hangar, à la porte d'un château!…» Je lui fis observer qu'elle pouvait bien disposer d'un billet de mille francs pour des malheureux; M. de Fougères m'avait encore dit la veille: «Engagez donc Fiamma à me demander tout ce qu'elle désire, et j'y souscrirai. Je ne me plains que de son excessive économie.» Fiamma alors changea de visage et me répondit d'un air étrange: «Parquet, vous devriez être habitué à cette vérité aussi ancienne que le monde: ne vous fiez pas à l'apparence.» Va, Simon, ajoutait Parquet, sois sûr qu'il y a là unmystère d'iniquitéde la part de M. de Fougères. Simon lui renvoyait en riant cette phrase de cour d'assises et trouvait la supposition folle. Il était bien prouvé désormais pour tout le monde que M. de Fougères était un hypocrite de bonté, mais non de probité; un homme dur, égoïste, étroit d'idées et de sentiments, peureux et avare; mais il était impossible de trouver en lui assez d'étoffe pour en habiller le personnage du plus maigre scélérat.
Cependant, comme les gens heureux et faits pour l'être se lassent vite des investigations actives et s'accommodent de tout ce qui s'accommode à eux, M. Parquet finit par accepter mademoiselle de Fougères pour ce qu'elle voulait être, et il en vint même à conseiller à Simon de la regarder comme sa sœur et de ne plus songer à devenir son amant ou son époux. Simon s'efforça de s'habituer à cette conviction; mais il avait beau faire, la force de son amour l'écartait à chaque instant avec impatience. Trop fier pour vouloir être plaint, depuis longtemps il avait cessé d'avouer sa passion, et il la cachait désormais non-seulement à son ami, mais encore à sa mère. Jeanne n'en était pas dupe; on ne trompe pas une mère comme elle; mais elle respectait son courage, et seule peut-être contre tous elle ne désespérait pas de le voir récompensé.
Plusieurs partis se présentèrent inutilement pour mademoiselle de Fougères. Il en fut ainsi pour mademoiselle Parquet. Cette jeune personne montra, il est vrai, un peu d'hésitation chaque fois, et ne se prononça jamais, comme son amie, contre le mariage; mais, au fond du cœur, plus elle voyait et croyait voir Simon renoncer à son amour pour Fiamma, plus elle se flattait qu'il reconnaîtrait combien elle était elle-même un parti sortable, et offrant (à lui spécialement) toutes les garanties du bonheur et du bien-être. Elle garda aussi son secret, même avec Fiamma, ayant un peu de honte d'aimer un homme qui se montrait si peu empressé à l'obtenir, et craignant, en prenant un arbitre, de perdre la faible espérance qu'elle conservait encore.
L'amour ayant pris dans le cœur de Simon un caractère grave, constant, mélancolique, il continua ses débuts avec le plus grand succès. Il fut aidé à se faire connaître par l'abandon que lui fit M. Parquet de sa toque d'avocat. Se réservant les tracas lucratifs de l'étude, il lui fit plaider toutes les causes qu'il eût plaidées lui-même. Depuis longtemps il avait caressé cette espérance de se retirer du barreau en y laissant un successeur, digne de lui et créé par lui. Il avait mis là tout son orgueil, et il triomphait de ne pas laisser l'héritage de sa clientèle aux rivaux qui avaient osé lutter contre lui durant sa vie oratoire. Il se sentait trop vieux pour parler avec les mêmes avantages qu'autrefois. Ses dents l'abandonnaient; et il disait souvent qu'il avait bien fait d'imiter les grands comédiens, qui se retirent avant d'avoir perdu la faveur du public idolâtre. Simon s'acquitta, envers lui et malgré lui, des avances généreuses qu'il en avait reçues; mais, après avoir satisfait à ce devoir, il montra assez peu d'empressement à profiter de sa réputation et de sa force. Appelé au loin, il s'y traînait nonchalamment et plaidait en artiste plutôt qu'en praticien, c'est-à-dire selon que l'occasion lui semblait belle pour faire un grand acte du justice ou de talent, sans s'occuper beaucoup de ses profits personnels. Parquet le louait de sa générosité, mais il s'attachait à lui prouver qu'elle pouvait s'accommoder d'une volonté active et soutenue de faire fortune. Simon se voyait forcé de lui avouer que l'ambition était morte dans son cœur, qu'il n'aimait son métier que sous la face de l'art, et que peu lui importait l'avenir. Ses opinions politiques étaient pourtant toujours aussi prononcées et sa foi aussi ardente; mais il semblait ne plus s'attribuer la force de lui faire faire de grands progrès. Fiamma, qui l'étudiait attentivement dans les rares entrevues qu'elle avait avec lui et dans les nombreuses lettres qu'elle en recevait, comprit que l'amour était devenu chez lui un mal plutôt qu'un bien, et qu'il était nécessaire d'opérer en lui une révolution.
Elle alla un jour frapper à la porte de M. de Fougères et pria son valet de chambre de lui dire qu'elle désirait lui parler, s'il en avait le temps, et qu'elle l'attendait dans son appartement; car elle n'entrait jamais dans celui de M. de Fougères, et, comme leurs occupations n'avaient rien de commun, ils passaient quelquefois plusieurs jours sous le même toit sans se voir. Un instant après qu'elle fut rentrée chez elle, M. de Fougères se présenta. Il avait dans les manières une aménité charmante depuis quelque temps; et comme il conservait cette bonne disposition avec elle, jusque dans le tête-à-tête, s'empressant à lui complaire et recherchant son approbation sur les choses les plus frivoles, elle avait lieu de penser qu'il avait quelque concession de principes à lui demander.
«Me voici, ma chère Fiamma, lui dit-il, et je suis d'autant plus content d'avoir été appelé par vous que j'avais moi-même à vous parler d'une affaire importante.
—Écouterai-je, monsieur, les ordres que vous avez à me donner, ou commencerai-je par vous présenter ma supplique?
—Pourquoi ne m'appelez vous pas votre père, Fiamma? Je suis affligé de la froideur de vos manières avec moi. Nous avons été longtemps sans nous connaître; mais aujourd'hui que nous avons lieu de nous estimer réciproquement, un peu d'affection ne viendra-t-elle pas de vous à moi?
—Je vous appellerai mon père si vous le désirez.» répondit Fiamma assez froidement; car, avoir le patelinage de ce préambule, elle craignait une tentative d'empiétement sur son indépendance et ne se livrait nullement à la flatterie. Elle entra tout de suite en matière et demanda, non lapermission, mais l'approbationde se retirer dans un couvent. Fiamma avait alors vingt-cinq ans, et il était difficile de lui imposer d'autres lois que celles des convenances, celles de l'affection n'existant pas.
M. de Fougères montra un peu de malaise. «Certainement, ma chère fille, dit-il, je ne puis ni ne veux m'opposer à aucune de vos volontés; mais si, par tendresse et par raison, je puis obtenir de vous que vous n'exécutiez pas ce dessein, dans les circonstances où nous nous trouvons vis-à-vis l'un de l'autre…» Il s'arrêta avec embarras.
«Je vous avoue, monsieur, dit-elle, que j'ignore absolument ce qu'ont d'extraordinaire ces circonstances, et par conséquent ce qu'elles ont de commun avec le désir que je manifeste.
—En vérité, Fiamma, vous l'ignorez, et ce n'est pas en raison de ces circonstances que vous désirez vous éloigner de moi?
—Je vous le jure, monsieur.
—En ce cas, ma fille, que votre volonté soit faite. Seulement vous ne refuserez pas de sanctionner par votre présence l'acte qui va changer mon existence…» Ici le comte entra dans une apologie tourmentée et fatigante de sa conduite, durant laquelle il répéta plus de vingt fois:Non è vero, Fiamma?pour arriver au résultat difficile qui lui tenait à la gorge. Enfin il avoua, avec beaucoup de trouble et d'appréhension, qu'il était à la veille de se remarier.
«En vérité! s'écria Fiamma en tressaillant sur sa chaise. Eh bien! mon père, je vous approuve et même je vous remercie; vous ne pouviez m'apprendre une plus heureuse nouvelle, et la joie que j'en ressens est si vive que je ne sais comment l'exprimer.»
Le comte la regarda en face attentivement, et, voyant en effet la satisfaction briller sur son visage, il devint rêveur et lui dit en oubliant tout à fait son rôle:
«Mais pourquoi donc êtes-vous si réjouie, Fiamma? Je suis obligé de vous faire observer que les conséquences de ce mariage peuvent diminuer votre fortune considérablement, et que toute autre personne, dans votre position, m'en ferait peut-être un reproche. Il y a dans toutes vos pensées quelque chose d'inexplicable pour moi…»
Fiamma sourit. «Vous êtes habitué, monsieur, lui dit-elle, à mettre la richesse en tête des causes du bonheur. Je crois que vous avez raison, vivant de la vie d'action et de réalité. Quant à moi, habituée à me nourrir de rêveries et de contemplations, je ne fais aucun cas,votre seigneurie le sait, des biens temporels. (Ella lo sa!était une locution habituelle de Fiamma avec son père, équivalent auNon è vero?de celui-ci.) Destinée au célibat, continua-t-elle, j'ai toujours pensé avec regret que ces richesses si précieuses et si nécessaires aux hommes, acquises par vous avec tant de peines et de soucis, deviendraient stériles entre mes mains, et qu'il était bien regrettable que vous n'eussiez pas d'autres enfants que moi pour perpétuer votre nom et utiliser votre fortune.
—Dites-vous ce que vous pensez, Fiamma? s'écria le comte en l'observant toujours attentivement.
—Votre seigneurie le sait.
—Pourquoi dites-vous que je le sais?
—Ella sa, reprit Fiamma, que 1500 livres de rente me suffisent pour être à l'aise, que je n'ai point le goût du luxe, que mes vêtements sont d'une excessive simplicité, que je n'ai point de domestique particulier, que je me sers moi-même, que je ne sors jamais qu'avec mon cheval, lequel dans le pays a coûté 50 écus.
—Je sais tout cela, Fiamma, et je m'en étonne; maintenant j'espère que, loin de vous regarder comme ruinée et forcée à cette économie, vous vous souviendrez que la moitié et même le quart de votre héritage est encore assez considérable pour vous faire riche, et que s'il vous plaît de vous marier…
—Votre seigneurie sait que je ne le veux pas. Maintenant veut-elle me permettre d'entrer au couvent le plus tôt possible?»
Ce n'était pas l'avis du comte. Il était d'une insigne poltronnerie devant l'opinion publique; et, comme tous les gens sans vertu, toute l'affaire de sa vie, après l'argent (et peut-être à cause de la considération dont il avait besoin pour s'enrichir), était de passer pour les avoir toutes. Il craignait beaucoup qu'on ne blâmât son mariage, et il sentait qu'il était facile à sa fille, soit par ses plaintes, soit par une affectation de silence et de retraite monastique, de se donner pour une victime de cette fantaisie. Il la supplia de venir à Paris avec lui, afin d'assister à son mariage, et d'y fixer ensuite sa résidence dans le couvent qu'il lui plairait de choisir, mais non d'une manière absolue; car il désirait qu'elle reparût avec lui momentanément dans la province, afin qu'on ne les crût pas brouillés ensemble.
Tout cet arrangement se conciliait assez avec les projets de Fiamma. Elle consentit à tout, et son père la quitta enchanté d'elle, bénissant cette fois sa bizarrerie et lui baisant la main avec une grâce tout italienne.
La nouvelle du mariage de M. de Fougères avec une riche veuve encore jeune se répandit bientôt. Le comte avait coupé ses ailes de pigeon, supprimé la poudre, les culottes courtes, et s'était, en un mot, adonisé. On s'aperçut alors qu'il n'était pas si vieux qu'on l'avait cru. Ses cheveux étaient encore bruns, sa tournure alerte, et l'on pouvait craindre pour sa fille l'arrivée de plusieurs héritiers dans la famille. Fiamma s'en réjouissait sincèrement. Parquet, tout en connaissant son indifférence pour les richesses, trouvait encore dans cette joie excessive quelque chose d'extraordinaire.
Quant à Simon, une grande douleur était entrée dans son âme, et mille pressentiments sinistres lui rendirent effrayant ce départ de Fiamma; elle annonçait cependant son retour pour le printemps suivant avec sa future belle-mère.
Mais peu à peu Simon comprit, à ses lettres, que le bonheur de sa présence était perdu pour lui. Quand il sut qu'elle était entrée dans un couvent, son désespoir augmenta. Il craignit, avec quelque apparence de raison, qu'elle ne s'y enfermât pour toujours: elle avait passé l'âge où le grand air et l'exercice sont indispensables, et le couvent n'apporta guère d'autre modification à son genre de vie. Depuis longtemps il la voyait rarement et n'avait que des communications épistolaires avec elle. Mais les précieuses entrevues, et surtout ces longues lettres si bonnes, si philosophiques, si sages, si pures de morale et de sentiment, ces lettres qui l'eussent empêché de se corrompre s'il eût été disposé à le faire, et qui l'eussent fait grand s'il ne l'eût été par lui-même, allaient peut-être lui manquer pour jamais.
Peu à peu, en effet, les lettres devinrent rares et laconiques, et la probabilité que Fiamma rétablît sa résidence habituelle à Fougères devint précaire. Il écrivit d'autant plus qu'on lui écrivait moins, et témoigna sa douleur très-vivement. On lui répondit avec bonté, mais de manière à lui prouver la nécessité de se soumettre.
Alors Simon perdit tout à fait l'espoir qu'il avait gardé mystérieusement au fond de son cœur. Il pleura avec amertume, s'irrita contre la destinée, accusa Fiamma d'avoir un cœur de fer, et songea à se brûler la cervelle. Peut-être l'eût-il fait s'il n'eût pas eu de mère.
Alors ce que Fiamma avait prévu arriva. Il abandonna les rêves de l'amour, et conservant l'amertume du regret au fond de ses entraillles comme un cadavre qui reste enseveli sous les eaux, il se jeta tout à fait dans la vie active. L'ambition se ralluma, car il fallait à Simon Féline le repos de la tombe ou la vie des passions. Il se rendit aux conseils de M. Parquet, et s'occupa exclusivement de son état. Sa renommée grandit, et son crédit devint tel en peu de temps qu'il put compter à coup sûr sur une fortune considérable pour l'avenir et sur une haute carrière politique.
Au milieu des fatigues et des ennuis de cette existence laborieuse, la crainte de perdre bientôt sa mère et d'être livré seul et sans affection exclusive au caprice de la destinée se fit vivement sentir. Jeanne faiblissait, non de caractère, mais de santé. Elle avait quelquefois des absences de mémoire, et semblait vivre dans une sorte de somnambulisme. Quand elle retrouvait la plénitude de ses facultés, c'était avec une intensité qui ressemblait à la fièvre, et faisait craindre la fin prochaine d'une vie qui avait perdu la régularité de son cours.
Simon Féline avait de si grandes obligations à l'excellent M. Parquet, qu'il était avide de trouver un moyen de s'acquitter. Ces raisons, réunies à un peu de dépit contre celle qui s'était emparée si longtemps de lui exclusivement pour l'abandonner tout d'un coup sans motif, lui firent songer à rechercher Bonne Parquet en mariage. Il en parla à son père.
«Doucement, doucement! répondit l'avoué. Ce serait le vœu le plus cher de mon cœur, et tu te souviens que ce l'était avant que nous eussions pensé à faire de toi un grand personnage; je n'y ai renoncé qu'en le voyant amoureux de notre pauvre dogaresse, que voici, hélas! bien loin de nous, et peut-être pour toujours. Maintenant, si tu veux épouser Bonne, et que Bonne veuille t'épouser, c'est bien. Mais prenons garde…
—Craignez-vous que je ne sois pas bien guéri de mon amour insensé? dit Simon, il y a plus de quatre ans que je ne me flatte plus, c'est une assez longue épreuve.
—Il n'y a pas si longtemps que cela! dit Parquet en hochant la tête. Enfin, réfléchis… Tu es un gros bonnet à présent, maître Simon, et cependant j'aimerais mieux que ma fille n'eût pas l'honneur de porter ton nom que de la voir manquer du bonheur domestique si nécessaire aux femmes, vu que rien ne le remplace pour elles. Ma pauvre Bonne n'est pas une princesse de roman comme notre chère dogaresse, qui l'a supplantée, et que je voudrais voir ici, dût-elle la supplanter encore! Dans tous les cas, garde-toi de parler de tes intentions avant d'être bien sûr de toi.»
Simon, sans faire part à Bonne de ses projets, se montra plus occupé d'elle que par le passé. Il l'examina avec attention, et remarqua dans cette jeune fille les plus belles qualités du cœur. Bonne, plus jeune de plusieurs années que ses amis Simon et Fiamma, avait acquis des agréments au lieu d'en perdre; elle était assez bien faite, sans être précisément belle. En outre, elle s'était parée d'un petit défaut dont l'absurdité des hommes démontre la puissance, lorsqu'au contraire il devrait ôter du prix à la femme qui l'acquiert. A force de voir soupirer autour d'elle d'honorables adorateurs, elle était devenue un peu coquette. Sa naïveté timide s'était laissé corrompre ou s'était embellie (comme il vous plaira) de mille petites ruses demi-élégantes, demi-villageoises. Depuis que son amie Fiamma était partie, elle s'était approprié quelques-unes de ses belles manières; et quelquefois elle se surprenait à faire la dogaresse, tout en faisant manger ses poules ou en préparant le bishoff de son père.
Simon, qui avait été longtemps sans la voir, s'étonna de ce changement et se laissa prendre à un piège bien simple et bien connu, mais qui ne manque jamais son effet. Il se trouva en concurrence avec un rival, et il désira, ne fût-ce que par orgueil, le faire renvoyer. Il avait dans le caractère un peu l'amour de la domination. C'est le mal des âmes qui se sentent fortes, et souvent cette preuve de leur force est la source de leurs faiblesses. Bonne s'aperçut de la surprise qu'il éprouvait de ne pas supplanter son concurrent aussi vite qu'il se l'était imaginé; elle changea cette surprise en dépit avec un peu de ruse. Le concurrent était un jeune médecin d'une belle et bonne figure, ne manquant pas de talent, et assez capable, non de lutter avec Simon, mais de faire oublier une ingratitude. Bonne, en petite rusée, l'accueillit d'autant mieux qu'elle vit Simon plus assidu. M. Parquet s'aperçut de ce manège, et, ne reconnaissant pas là la droiture accoutumée de sa chère enfant, il la gronda un peu.
«Écoutez, cher papa, lui dit-elle, M. Simon est un capricieux qui m'a fait assez souffrir. Je l'ai attendu longtemps, croyant ce que tout le monde croyait, qu'il finirait par se prononcer. Il ne l'a pas fait dans le temps où je ne souffrais aucun galant près de moi pour ne pas le décourager. A présent, il daigne s'apercevoir que j'existe, que je ne suis pas tout à fait aussi bête qu'il se l'était imaginé, et il trouve fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas à genoux devant lui. Moi, je vous dirai que je suis un peu revenue de mes idées romanesques, et que je ne mourrai pas de chagrin s'il m'abandonne de nouveau. En raison de cela, je prends mes précautions. D'ailleurs, tout n'est pas fini d'un certain côté, et j'ai écrit une lettre dont j'attends l'effet.»
M. Parquet l'interrogea vivement pour savoir quel était le sujet de cette lettre. Il sut seulement d'abord qu'elle était adressée à Fiamma; enfin, comme il était extrêmement curieux et passablement absolu, il obtint que sa fille lui montrât le brouillon, l'original étant parti.
«Ma noble amie, votre père va, dit-on, arriver ici à la fin du mois. Vous nous aviez fait espérer d'abord que vous l'accompagneriez, et maintenant vos domestiques disent qu'ils ne vous attendent pas. Je vous supplie, ma bien-aimée, de faire votre possible pour venir. Je touche à une épreuve difficile de ma vie. Je suis exposée à de grands dangers, parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protéger. Si vous avez jamais eu de l'amitié pour moi, venez, au nom du ciel! Je compte sur votre cœur généreux, que ni la piété fervente à laquelle vous vous livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n'ont pu refroidir à mon égard. Adieu, ma dogaresse chérie. Je vous attends.»
«Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie? dit M. Parquet en achevant ce billet.
—Oh! mon père! je n'en sais trop rien, répondit Bonne; mais il est certain que de ma vie je ne ferai la moindre démarche importante et ne me permettrai la moindre pensée trop vive sans consulter Fiamma.»
Parquet, ne comprenant rien à ces mystères de jeunes filles, pria Simon de ne pas être trop assidu auprès de Bonne. «N'allez pas chasser encore cet amoureux qu'elle a aujourd'hui, lui dit-il, et qui n'est pas à mépriser; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d'âge à se marier.»
Ces choses se passaient à la ville, où la famille Parquet vivait désormais habituellement. A l'époque où le comte de Fougères dut revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma n'avait pas répondu, mais elle arriva et courut embrasser mademoiselle Parquet, qui eut, ce jour-là et les jours suivants, de longues conférences avec elle.
Cinq ans après l'époque où Simon était entré un matin dans sa chaumière en revenant d'un voyage entrepris avec l'intention d'oublier Fiamma, et où il l'avait trouvée endormie sur le sein de sa mère, il entra dans cette même maisonnette toujours pauvre, toujours fraîche et propre, toujours entourée de feuillage. Madame Féline n'avait voulu rien changer à sa manière de vivre, et c'est tout au plus si son fils avait pu lui faire accepter de légers dons. Comme alors Simon ne s'attendait point à revoir Fiamma, Bonne ne lui avait pas fait confidence de sa démarche, et la famille de Fougères était arrivée la veille seulement. Il retrouva le groupe de ces trois femmes à peu près tel qu'il l'avait vu jadis, lorsqu'il s'écria:O fatum!Seulement Jeanne tournait moins vite son fil autour de son peloton et le laissait souvent tomber, et Italia, devenu excessivement chauve et déguenillé, reposait dans une attitude mélancolique sur le seuil de la maison. Fiamma ne dormait pas, elle attendait Simon; elle n'était pas à beaucoup près aussi calme et aussi gaie que la première fois. Elle se leva dès qu'il parut et marcha à sa rencontre… Simon ne l'avait pas vue depuis deux ans. Il croyait bien être guéri de ce que cette affection avait eu de violent et d'exclusif; mais à peine l'eut-il aperçue qu'il devint pâle comme la mort, et, s'appuyant contre le mur de la cabane, il s'écria dans une sorte d'égarement: «Oui, c'est ma destinée!»
Fiamma lui prit la main avec tendresse.
«Allons, embrassez-le donc! lui dit Bonne en la poussant avec un peu de brusquerie dans les bras de Féline. C'est à présent un plus grand personnage que vous, madame la dogaresse.
—Pourquoi êtes-vous changée, Fiamma? dit vivement Féline en regardant son amie; mon Dieu! qu'y a-t-il? Je ne vous ai jamais vue ainsi! Vous est-il arrivé malheur? J'ai cru que cela n'était pas fait pour vous.
—Allons donc! s'écria Bonne avec une familiarité qu'elle n'avait jamais eue avec Simon, vous voyez bien que c'est la joie de vous revoir. Et vous, faut-il que je vous apporte une glace pour vous montrer la belle figure que vous faites?
—Mon amie, dit-elle à Fiamma, une demi-heure après, en traversant le verger de la mère Féline, vous voyez que je ne me suis pas trompée. Croyez-vous que je puisse épouser un homme qui se trouve mal en vous voyant? Et pensez-vous qu'à l'heure qu'il est il se souvienne de m'avoir priée avant-hier d'être sa femme?
—Pourquoi non? et qu'importe?
—Taisez-vous, taisez-vous, fourbe! s'écria Bonne; vous savez bien qu'il vous aime et qu'il n'en guérira jamais. Mais rassurez-vous, mon amie; je ne comptais pas sur un pareil miracle, et j'ai dit hier à mon jeune médecin qu'il pouvait revenir ce soir, que je lui donnerais mon dernier mot. Vous pouvez imaginer quel il sera, et voyez! je n'en meurs pas de désespoir! Ai-je maigri depuis une demi-heure? Mes cheveux n'ont pas blanchi, que je sache? Ne m'est-il pas tombé quelque dent? C'est inexplicable, mais depuis que Simon s'est trouvé mal je me sens tout à fait bien; il ne me reste pas la plus petite incertitude ni le moindre regret. Allez, ma Fiamma, vous êtes la seule femme que cet homme-là puisse aimer, de même qu'il est le seul homme…
—Ne dites pas cela, vous ne le savez pas, Bonne, interrompit Fiamma d'un ton si grave que Bonne n'osa pas répliquer.
M. Parquet eut le soir un long entretien avec sa fille, à la suite duquel il l'embrassa en fondant en larmes, et en lui disant: «Bonne, les noms symboliques ont toujours porté bonheur, tu es ce que je connais de meilleur et de plus estimable au monde. Il est minuit, mais c'est égal; il faut que j'aille trouver la dogaresse; elle se couche tard, et d'ailleurs elle peut bien recevoir en robe de chambre un vieux sigisbé comme moi… Il fut un temps… Mais la douce philosophie…»
En murmurant ses réflexions favorites, M. Parquet prit sa canne, son chapeau, et alla, par les jardins du château, frapper à la porte vitrée de l'appartement de Fiamma. Elle était en prières et paraissait fort agitée. Elle tressaillit en entendant un bruit de pas sous sa fenêtre; mais en reconnaissant la voix de son sigisbé, elle se rassura et courut lui ouvrir.
Après un assez long exorde: «Il faut en finir, lui dit-il, Simon vous aime à la folie; ce qui le prouve, c'est qu'il m'a demandé ma fille avant-hier, et qu'aujourd'hui il ne s'en souvient pas plus que de la première pomme qu'il a cueillie. Ma fille vient de lui écrire à ce sujet. Tenez, voyez quelle lettre! et sachez comme on vous aime ici.»
«Mon bon Simon, quoique vous m'ayez reproché l'autre jour d'être une coquette de village, je vous dirai qu'une vraie coquette vous écrirait aujourd'hui, d'un petit ton sec, qu'elle ne vous aime pas et qu'elle dédaigne vos propositions; mais à Dieu ne plaise que je renie l'amitié sainte que j'ai pour vous depuis que j'existe! Si je vous écris, ce n'est pas pour sauver mon orgueil humilié, c'est pour vous épargner l'embarras de me retirer votre demande. Non, mon bon Simon! vous vous êtes trompé; vous ne m'aimez pas. Vous aimez celle que j'aime aussi de toute mon âme. Nous allons réunir nos efforts, mon père et moi, pour qu'elle renonce au couvent. Tout le désir de mon cœur serait de vivre entre vous deux, à condition que vous reporteriez une partie de votre amitié pour moi sur le mari que j'ai choisi et à qui je commanderai de vous chérir et de vous estimer.Ella lo sa, comme dit quelqu'un. Adieu, Simon.
Votre sœur, BONNE.»
—Laissez-moi baiser cette lettre, dit Fiamma, non à cause de ce qu'elle croit produire, mais à cause de la sainteté du cœur de celle qui l'a écrite. Ah! Parquet, c'est bien là votre fille!… Mais ne vous abusez pas, mon ami; je ne peux pas épouser Simon. Il n'y faut pas songer.
—Oh! cette fois, je n'y renoncerai pas aisément, répliqua Parquet; car c'est la dernière tentative que je ferai. Si je ne réussis pas, vous dis-je, c'est une affaire finie. Mais je vous avertis, Fiamma, que je ne sortirai pas d'ici sans vous avoir confessée, et que vous me direz votre secret, ou je l'irai demander à votre père, à votre belle-mère, à vos deux petits frères, à l'univers entier.
—Taisez-vous, mon sigisbé; ne parlez pas si haut. Vous n'aurez mon secret qu'avec ma vie, et cependant ma vie est aussi pure devant Dieu et devant les hommes que celle de votre fille chérie. En outre, sachez que mon secret importe peu maintenant à mes projets de solitude. Mon père a levé tous mes scrupules par son mariage et la naissance de ses deux jumeaux, qui, Dieu merci! se portent bien et seront peut-être suivis de beaucoup d'autres. Maintenant, si je ne me marie pas, je vais vous dire pourquoi: c'est que, jusqu'ici, je n'ai pu épouser Simon Féline, et que maintenant je ne peux pas en épouser d'autre.
—Il faut parler catégoriquement. Pourquoi ne pouviez-vous pas épouserFéline?
—Parce qu'il n'avait rien.
—Singulière réponse dans votre bouche! Et maintenant, pourquoi ne pouvez-vous pas en épouser un autre?
—Parce que je le préfère à tout autre.
—Bon, ceci est mieux. Eh bien! pourquoi ne pouvez-vous pas l'épouser maintenant?
—Parce qu'il est riche.
—Oh! ma foi, je m'y perds! Je ne suis pas le sphinx, et cependant je vais me casser la tête contre les murs si vous ne parlez autrement.
—Eh bien! je vais m'expliquer mieux. Sachez que, par une raison qu'il m'est impossible de vous dire, j'ai renoncé volontairement à jamais rien recevoir de mon père tant qu'il vivra; et j'aurais beaucoup hésité, même après sa mort, à accepter son héritage, si aujourd'hui je ne voyais son héritage reporté en majeure partie sur une famille de son choix.
—Quelle chose étrange! et pourquoi cela?
—C'est là ce que je ne vous dirai pas; mon père ignorait cette résolution, et j'ai des raisons pour la lui cacher.
—En vérité?
—En vérité; il ignore encore que j'ai fait vœu de pauvreté en entrant dans l'âge de raison.
—Bon Dieu! c'est donc une affaire de dévotion? un vœu de pauvreté, de chasteté… Ah! pour le vœu d'humilité, dogaresse, vous y avez manqué souvent!
—C'est possible, répondit Fiamma en souriant, mais écoutez-moi. Conduite par lui dans le monde, destinée à faire un mariage d'argent ou de convenance, il fallait, ou apporter de l'argent, et je n'en voulais pas recevoir de mon père; ou en trouver, et je n'en voulais pas recevoir de mon mari. Je ne me souciais, vous le concevrez aisément, ni d'un jeune homme qui m'eût prise à la condition d'une fortune que je ne pouvais accepter, ni d'un vieillard qui eût daigné me donner la sienne en apprenant que je n'avais rien… et puis, pour refuser cette dot, il eût fallu laisser deviner mes motifs à mon père, et c'est là ce que je craignais plus que la mort.
—Hum! dit Parquet, pensez-vous bien qu'un renard aussi madré ait pu vivre auprès d'un secret où son argent jouait un rôle sans le découvrir?
—J'espère que oui; mais quand même je saurais qu'il en est informé, j'aimerais mieux mourir que de m'en expliquer avec lui. Il est certaines choses qu'il ne dirait pas devant moi sans que… mais ne divaguons pas, Parquet; réfléchissez en outre que je ne pouvais pas m'assurer d'un mari qui respecterait mes scrupules, et qui n'accepterait pas tout d'abord la dot que mon père eût offerte.
—Sans doute, mais Simon Féline pourtant…
—Simon Féline était le seul homme de la terre qui m'eût inspiré cette confiance; mais, outre les difficultés que mon père eût faites et ferait encore pour accepter l'alliance d'un fils de laboureur, Féline, n'ayant rien, ne pouvait se charger d'une famille avant d'avoir un état bien assuré.
—Et, cet état une fois bien assuré, ne songeâtes-vous pas qu'il serait possible de lever les autres difficultés? votre père n'eût-il pas dérogé un peu devant la considération de ne point vous donner de dot?
—Je ne le pense pas. Il était préoccupé alors de la fantaisie d'avoir des places et des honneurs, et rien de ce qui eût pu lui faire perdre les faveurs de la cour ne lui eût semblé admissible.
—Mais, que diable! une fille majeure…
—Parquet, je dois plus de respect extérieur à la volonté de M. de Fougères que si j'étais avec lui dans des termes ordinaires. Je suis dépositaire d'un secret plus sacré que mon bonheur et que ma vie, et tout ce qui pourrait amener un éclat entre lui et moi m'est plus défendu et plus impossible que si toutes les lois de la terre s'y opposaient.
—Étrange, étrange! dit Parquet en se frappant le front; mais, lorsque votre père se maria, il avait renoncé à son ambition administrative; car il ne prit une femme qu'en désespoir de cause: nous le savons, quoi qu'il en dise. Il eût pu entendre raison pour votre mariage avec Simon, si vous m'eussiez chargé de cela. Simon était déjà à flot, moins qu'aujourd'hui, il est vrai, mais assez pour voguer avec vous.
—Non, mon ami, vous vous trompez. J'ai mieux compris que vous la position de Simon. Je l'ai examinée avec plus d'attention et de sollicitude, quoique vous n'en ayez pas manqué; j'ai vu que Simon n'était pas seulement un homme de talent, j'ai vu qu'il était un homme de génie, et qu'il avait le champ précieux de son avenir à cultiver avec soin. Sa tendresse pour moi, les soins du ménage, les soucis de famille qui paralysent les plus belles facultés, eussent gêné son essor…
—Non, vous vous trompez, Fiamma, je vous jure; tout cela pour vous, et avec vous, l'eût fait marcher plus vite.
—Je ne le pensai pas, et je n'en juge pas encore ainsi. Ma présence lui devenait funeste; je m'éloignai. Ajoutez à toutes ces raisons que revenir en sa faveur sur une résolution tellement annoncée depuis longtemps, arracher de force un époux aux entraves que des dispositions fortuites de la société plaçaient en dehors de ma sphère, quereller mon père, risquer mon secret, faire du scandale, remplir la province de mon nom sans être assurée du succès, suffisait pour m'empêcher de le tenter, moi, fière au point de ne pas souffrir seulement qu'on me connaisse assez pour savoir quelle langue je parle.
—Mais maintenant qu'allons-nous faire?
—Maintenant, nous resterons comme nous sommes. Simon est riche, et bientôt Simon sera puissant, avec la révolution qui se prépare en France. Moi, je n'ai rien; je ne peux plus vouloir d'un époux qui m'enrichirait du fruit de son travail, quand moi, par un caprice inexplicable, je renoncerais à ma dot.
—Oh! si c'est là tout, c'est peu de chose. 1º Simon Féline se soucie fort peu de votre dot, je crois qu'il sera charmé de ne pas avoir à compter avec votre père; 2º quant à vos scrupules de fierté, j'espère qu'il saura bien les lever; 3º je sais une chose que vous ne savez pas, et qui va singulièrement amener à vous M. le comte. Je ne répondrais pas qu'avant deux jours je n'en fisse un agneau.
—Que voulez-vous dire?
—Eh! cela c'est mon secret, à moi aussi, et je le garde. Maintenant je me retire, et vous me permettez d'emporter quelque espoir?
—Oh! surtout gardez-vous de mettre de nouvelles chimères dans l'esprit de ce jeune homme.
—Vous ne l'aimez donc pas?
—Vous me faites une question à laquelle je ne répondrais pas affirmativement quand même j'aurais dans le cœur la plus belle passion de roman qui ait jamais été inventée.
—Je ne vous demande pas de me dire si vous l'aimez. Seulement, si vous ne l'aimez pas, dites-le, afin que je ne prenne pas une peine inutile… Allons, parlez: dites que vous ne l'aimez, pas!…»
De nouveaux coups se firent entendre à la porte vitrée, et Bonne parut toute tremblante.
«Mon père! ma Fiamma! s'écria-t-elle, Simon a disparu. Madame Féline est gravement indisposée; elle a le délire. Je ne sais que faire pour la calmer; elle demande son fils, elle demande sa fille Fiamma. Venez la voir et m'aider à la soigner.»
Les trois amis se précipitèrent vers la demeure de Féline. La vieille femme était assise sur son lit et parlait toute seule avec force.
«O mon Dieu! voilà comme était ma mère mourante, dit Fiamma d'une voix étouffée en pressant le bras de Parquet. Je n'aurai pas la force de voir cela. Le délire me gagne. Oh! le secret… l'heure fatale… la nuit… la mort!… Laissez-moi m'enfuir, mes amis!
—Au nom du ciel! prenez courage, mon enfant, dit M. Parquet. Voici madame Féline qui vous a reconnue. Elle se calme; elle avance les bras vers vous pour vous saisir. Approchez, surmontez l'horreur de vos souvenirs.
—Oui, vous avez raison, dit Fiamma; manquer de force ici serait un crime.»
Elle s'approcha du lit et couvrit de baisers la main de Jeanne.
«O mon enfant, lui dit la vieille femme, pourquoi avez-vous pris cette terrible nuit pour vous marier? C'est l'anniversaire des funérailles de mon frère le curé, un ange qui est retourné au ciel, et dont il eût fallu respecter la mémoire. C'est un jour de deuil, et non pas un jour de fête. Mais Simon était si pressé d'aller à l'église! Jamais je n'ai pu l'en empêcher; je l'ai appelé par toute la maison. Il est parti sans moi, sans sa vieille mère, pour une cérémonie comme celle-là! Vous le rendez fou, ma mignonne. Dites-moi, le curé vous a-t-il encensée? Vous en êtes digne autant que fille d'Ève peut l'être. Ma Fiamma, ma Ruth bien-aimée, mais où est mon fils? il est donc resté à l'église? Oh! n'entends-je pas le cri de laduchesse? Elle chante les funérailles de mon pauvre frère. Vous les avez oubliées, vous autres; vous avez fait sonner les cloches de la joie; et moi je pleure…»
Elle fondit en larmes comme un enfant; puis elle s'endormit au milieu des caresses de Bonne et de Fiamma. Le jeune médecin amoureux de Bonne, et qu'elle avait fait appeler, arriva, et lui trouva un simple mouvement de fièvre, qui se calmait de moment en moment. Seulement, elle se réveillait parfois pour dire à l'oreille de Fiamma: «Simon est allé à l'église. Pourquoi Simon ne revient-il pas?»
Ces paroles frappèrent Fiamma. Elle commença à concevoir de l'inquiétude pour son ami, et, ne partageant pas l'opinion où l'on était que Simon fût retourné à Guéret la veille au soir, elle s'esquiva pour monter dans sa chambre. Tout y était dans le plus grand désordre, le lit défait, les vêtements épars: cette nuit avait dû être terrible pour Simon. Alors, laissant ses amis auprès de Jeanne, et poussée machinalement par les paroles qu'elle lui avait entendu répéter dans son délire, elle courut à l'église. Elle la trouva fermée, déserte aux alentours. Seulement un chien qui hurlait à la lune, devant le porche reblanchi, lui causa une impression de terreur superstitieuse. En cherchant au hasard où elle dirigerait ses pas, le sentier qui menait à la tour de la Duchesse s'offrit à elle, et elle s'y jeta en courant, appelée par une sorte de divination. L'horloge sonna trois heures du matin, lorsque Fiamma, au milieu de la rosée, et à la lueur de la lune qui s'abaissait vers l'horizon, tandis que le crépuscule commençait à paraître, atteignit les ruines du petit fort. Elle appela Simon. Un cri étouffé lui répondit, et aussitôt la figure pâle de son amant sortit du milieu des ruines. Il avait l'air si sombre que Fiamma en eut peur, elle qui n'avait peur de rien au monde.
«C'est vous! s'écria-t-il; que venez-vous faire ici? Que voulez-vous de moi? N'êtes-vous pas lasse de me tuer? Faut-il que je vous aide? Avez-vous apporté le fer ou le poison? Êtes-vous un spectre ou une femme? Pourquoi vous êtes-vous emparée de toute ma vie? Pourquoi m'ôtez-vous le présent et l'avenir? Pourquoi êtes-vous revenue? J'allais guérir peut-être, et maintenant je suis perdu.
—Simon, vous êtes dans le délire, répondit-elle en voulant lui prendre la main.
—Laissez-moi, s'écria-t-il en la repoussant; ne me touchez pas, je suis capable de vous tuer!… Vous êtes ma damnation, vous êtes l'enfer qui me consume! Savez-vous ce que vous faites de moi? un fou et un lâche!… Allez demander à Bonne Parquet ce que je lui ai dit avant-hier, et demandez-moi ce que je vais lui dire aujourd'hui. Tout mon sang ne pourra laver l'insulte faite aux cheveux blancs de son père; son père! mon plus ancien ami, mon bienfaiteur, mon père aussi à moi; car je lui dois tout. Sans lui, je serais retourné à la charrue et j'y serais resté. Oh! il est vrai que je ne vous aurais pas connue, ou que je n'eusse jamais songé à vous aimer. Et ce vénérable prêtre, qui m'a béni le jour de ma naissance en me disant: «Suis la noble profession de tes pères; ouvre de ton bras un sillon pénible; connais la misère, et, avec elle, la résignation!» ce frère de ma mère, dont la cloche va sonner la commémoration funéraire au lever du jour, il ne serait pas là autour de moi, depuis le lever de la lune pour me reprocher ma faute, pour me dire: «Tu vas faire une infamie;» et cependant j'aimerais mieux souffrir mille morts et me laisser enterrer sous la boue que de remettre les pieds dans la maison où est la fille que j'ai outragée. Dis-moi, Fiamma, connais-tu un moyen pour faire une trahison sans se déshonorer?
—Simon, calmez-vous, répondit-elle en lui prenant les mains de force, rappelez-vous qui vous êtes et à qui vous parlez. Regardez-moi, moi! vous dis-je; ne me reconnaissez-vous pas?
—Oh! je te reconnais! dit Simon en tombant à genoux avec une autre expression d'égarement dans les yeux; tu es l'étoile du matin, toujours blanche; l'étoile des mers, dont aucun nuage ne peut ternir l'éclat! Tu es tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai sur la terre.
—Simon, au nom du ciel! revenez à la raison, lui dit-elle. Vos douleurs ne sont pas fondées; vous n'avez pas outragé vos amis. J'ai là une lettre de Bonne pour vous; je ne devrais peut-être pas me charger de vous la remettre, mais je vous vois si agité…
—Quelle lettre? Que peut-elle m'écrire? Charge-t-elle son amant de me tuer? Oh! à la bonne heure! Si je pouvais lui donner ma vie, au lieu de mon cœur qui ne m'appartient pas!
—Bonne vous rend votre promesse et s'engage ailleurs; elle vous aime toujours; vous êtes toujours, après elle, ce que son père aime le mieux au monde. M'entendez-vous, me comprenez-vous, Simon?
—Je vous entends, et je ne sais pas si c'est un rêve. Où sommes-nous?Comment êtes-vous venue ici? Oh! certainement je rêve.»
Il mit ses deux mains sur son visage et resta abîmé dans une rêverie profonde. Fiamma, ne sachant comment le ramener à la raison et l'arracher à cet état violent qui lui déchirait l'âme, oubliant dans cet état d'agitation toute la réserve de son caractère, et subissant l'effet du délire qu'elle venait de contempler deux fois dans quelques heures, jeta ses bras autour du cou de Simon et fondit en larmes.
«O mon Dieu! que vous ai-je fait? s'écria-t-elle, et pourquoi ne me reconnaissez-vous plus? Pourquoi ne m'aimez-vous plus? Pourquoi m'avez-vous maudite? Est-ce que vous allez mourir comme ma mère, en m'éloignant de vous, en me criant: «Ote-toi de là, ma honte! ôte-toi de là mon crime!» Hélas! je n'ai jamais fait de mal à personne, et tout ce que j'aime me repousse, tout ce que j'aime meurt dans les convulsions, en me disant que c'est moi qui suis le péché et la mort! «
En parlant ainsi, elle se laissa tomber des bras de Simon sur la pierre couverte de mousse; et, cachant son visage sous les tresses éparses de ses cheveux noirs, elle éclata en sanglots. Pleurer était une chose aussi rare que violente pour Fiamma.
Simon sortit comme d'un profond sommeil en entendant les accents de douleur de cette voix chérie; sans comprendre ce qu'elle disait, il l'écouta; il la vit par terre, abîmée dans ses larmes, couverte de la pluie glacée du matin. Il jeta un cri de surprise, et, la saisissant dans ses bras, il la pressa contre son cœur en l'appelant des plus doux noms, et en réchauffant de baisers sa belle chevelure et ses mains humides. Peu à peu ils se reconnurent, et, revenus à eux-mêmes, ils n'eurent pas la force de détacher leurs bras enlacés et leurs lèvres unies; ils se dirent tout ce que, depuis cinq ans, ils renfermaient dans leur âme avec l'héroïsme de la vertu. Fiamma savait bien tout ce que Simon avait souffert; mais tout ce qu'elle lui apprit était si nouveau pour lui qu'il faillit mourir de joie.
«Comment n'en étais-tu pas sûr? lui dit-elle; comment n'as-tu pas vu dans toute ma conduite que, malgré le peu d'espoir que je m'étais permis, tous mes désirs, tous mes efforts ont tendu à t'élever jusqu'à moi et à me conserver pour toi? Hélas! qu'est-ce que je fais aujourd'hui qu'il y a encore tant d'obstacles, et pourquoi ai-je la confiance de te dévoiler les secrets de mon âme, moi pour qui les épanchements ont toujours été des crimes, et qui en commets sans doute un à l'heure qu'il est, en te donnant des espérances que je ne pourrai peut-être pas réaliser?
—O ma sœur! ô ma femme! s'écria Simon, ne parle pas d'obstacles. Dis-moi que tu m'aimes, dis-moi que c'est de l'amour que tu as pour moi depuis cinq ans… Non, ne dis pas cela, je ne le mérite pas; dis que c'est de l'amour que tu as maintenant. C'est encore un bonheur et une gloire à rendre le ciel jaloux. Dis-moi que tu savais que je t'aimais et que tu le voulais, et que tu ne m'as ni oublié ni déshérité de ta tendresse, et laisse-moi faire le reste. Quoi que ce soit au monde, je lèverai cet obstacle comme une paille. Est-il quelque chose d'impossible à un amour pareil au mien, à une joie comme celle que j'éprouve? Laisse-moi me mettre à genoux devant toi et baiser l'herbe que foule ton pied. O Fiamma! c'est ici que je t'ai vue pour la première fois. Le soleil se couchait dans toute sa magnificence; il t'embrasait de sa beauté, il t'inondait de ses reflets ardents. Tu étais si belle que tu me fis peur. Je ne croyais point aux anges; je te pris pour un démon. J'étais si troublé que je te vis à peine. Un nuage t'enveloppait, et tes yeux seuls t'illuminaient de leurs éclairs. Il me sembla ensuite que je ne te voyais pas pour la première fois, que je t'avais déjà vue quelque part, dans mes rêves peut-être. Souvenir de la tombe ou révélation de l'autre vie, tu étais ma sœur. J'avais ce type de grandeur et de beauté devant les yeux depuis que je songeais à la beauté et à la grandeur. Et cependant tu m'épouvantais par l'air d'autorité surhumaine avec lequel tu semblais dire: «Je suis ton maître et ton Dieu; mets-toi à genoux et commence à m'adorer, car c'est ta destinée.» Mais quand je te rencontrai ensuite couverte de ce sang que j'ai encore sur les lèvres, je tombai à tes pieds, je te rendis hommage sans hésiter, sans comprendre ce que je faisais. O Fiamma! si tu savais quel amour furieux cette goutte de ton sang m'a inoculé!»
Ils auraient oublié la marche des heures sans un incident que le hasard, toujours poétique en faveur des amants, fit naître au milieu de leur entretien passionné. L'oiseau de nuit qui faisait sa ronde autour des ruines, apercevant les premières clartés du soleil, s'envola épouvanté vers la tour qui lui servait de retraite. Ses yeux myopes, déjà troublés par l'éclat du jour, ne distinguèrent pas le couple assis au pied de sa demeure, et il effleura leurs fronts de son aile en poussant un long cri d'alarme.
«C'est laduchesse! dit Simon en se levant, c'est son dernier cri du matin; c'est l'heure et le jour où l'abbé Féline, le vénérable frère de ma mère, a rendu son âme au Seigneur. Fiamma, tous les hommes ont coutume de se glorifier du mérite de leurs ancêtres ou de leurs parents. Ce n'est pas là un préjugé, je le sens à la force morale et aux sentiments religieux que j'ai tirés toute ma vie du souvenir de ce bon prêtre. C'est là l'humble gloire de mon humble famille. Je l'ai invoquée toutes les fois que mes maux ont ébranlé mon courage, et que j'ai craint d'offenser son ombre sacrée, toujours debout entre moi et l'attrait du mal. Jamais je n'ai laissé écouler cette heure solennelle sans me prosterner chaque année, ou dans le secret de ma cellule quand j'étais loin d'ici, ou devant le modeste autel qui recevait autrefois les ferventes prières de mon oncle. Viens avec moi, ma bien-aimée; viens t'agenouiller dans cette petite église dont il fut le lévite assidu, et où jamais il n'entra sans avoir le cœur et les mains pures. Ce n'est pas pour lui qu'il faut prier, c'est pour nous-mêmes, afin que les impérissables sympathies de son âme immortelle descendent sur nous, afin que l'émulation de ses vertus nous rende semblables à lui, afin aussi que Dieu, qui lui accorda de bonne heure le ciel, son seul amour, bénisse notre amour qui, pour nous, est le ciel.»
Les deux amants, appuyés l'un sur l'autre, descendirent le sentier et se rendirent à l'église du village, où ils prièrent avec enthousiasme. Simon avait un profond sentiment de la perfection de la Divinité et de l'immortalité de l'âme. Fiamma, Italienne et femme, était franchement catholique. Pour n'être point remarqués par le grand nombre de villageoises et de vieillards des deux sexes qui venaient régulièrement dire, ce jour-là, les prières des morts pour l'abbé Féline, ils avaient traversé les ombrages du cimetière, et ils montèrent à la travée par la petite porte de la sacristie. Cette fois, Fiamma prit place dans la tribune seigneuriale; Simon était à ses côtés. Un rideau rouge les cachait à tout autre regard que celui des anges gardiens du saint lieu. Par une fente de ce rideau, Simon vit l'autel étinceler aux rayons empourprés du matin. Tout était prêt pour le service funèbre qui devait être célébré à midi. La piété de Bonne s'était occupée la veille de ces saints devoirs en remplacement de Jeanne, qui, pour la première fois, n'en avait pas eu la force. Le drap mortuaire, avec sa grande croix d'argent, était étendu sur le cénotaphe et semé de violettes printanières. Des lis sans tache, mêlés à des branches de cyprès fraîchement coupées, embaumaient le chœur. Les oiseaux chantaient et voltigeaient autour des fenêtres entr'ouvertes, devant lesquelles on voyait se balancer les branches des arbres émus par la brise matinale. A l'intérieur régnait un religieux silence, interrompu seulement de temps à autre par les pas inégaux d'un vieillard qui entrait avec précaution, ou par le cri d'un enfant que sa mère allaitait en priant.
«O mon amie! dit Simon à l'oreille de sa fiancée, quel charme indicible votre présence répand sur cette heure ordinairement si mélancolique dans ma vie! Quelle promesse de bonheur m'apporte-t-elle donc pour que l'aspect d'un cercueil et le souvenir d'un mort fassent naître en moi des idées si suaves et un charme si délicieux?
—Tout est beau et serein dans la mort du juste, lui répondit Fiamma; son départ cause des larmes, mais son souvenir laisse l'espérance et la consolation sur la terre.»
Fiamma sortit la première de l'église; elle n'avait point osé dire à Simon l'indisposition de sa mère, et elle voulait avoir de ses nouvelles par elle-même avant de rentrer au château. Elle la trouva dormant d'un sommeil paisible. Ne se sentant pas la force d'aller à l'église, Jeanne avait fait mettre son livre de prières et son crucifix sur son lit. Le psautier était ouvert auDe profundis, et le rosaire était enlacé aux mains jointes de la vieille femme, qui s'était doucement assoupie en s'entretenant avec l'âme de son frère. Bonne travaillait auprès d'elle. Fiamma baisa le front ridé de Jeanne sans l'éveiller, et pressa Bonne contre son cœur. Celle-ci vit bien, à l'émotion de son amie, qu'il s'était passé quelque chose d'extraordinaire. Elle voulut la suivre sur le seuil de la chaumière et l'interroger. Mais il n'y a rien de si pudique que le sentiment de l'amour. Fiamma s'enfuit en mettant son doigt sur sa bouche, comme si le sommeil de madame Féline eût été la seule cause de sa réserve.
Bientôt Simon rentra. Il s'inquiétait de ne pas voir arriver à l'église sa mère toujours si matinale et si exacte surtout pour cette commémoration. Il s'effraya encore plus en la voyant couchée; mais Bonne le rassura, et ils se mirent à causer à voix basse. Bonne était curieuse, non des sottes puérilités de la vie, mais de tout ce qui intéressait son cœur aimant. Sa noble conduite réclamait toute la confiance de Simon. Il lui ouvrit son âme, lui avoua sa joie et ses espérances, et lui dit que c'était à elle qu'il devait son bonheur. Cette dernière parole acheva de consoler Bonne de son sacrifice, et, dès qu'elle fut bien assurée que l'amour de Simon était payé de retour, elle sentit dans son cœur le même calme et le même désintéressement qu'elle aurait eus si Féline eût été son frère.
Dans l'après-midi, Simon alla trouver M. Parquet au sortir de l'office. Jusqu'au dernier coup de la cloche, le bon avoué s'était livré au sommeil, et, sans le pieux devoir qu'il avait à remplir envers son défunt ami, il déclarait qu'après une nuit si remplie d'émotions il ne se fût pas sitôt arraché auxcaresses de Morphée.
«Mon ami, lui dit son filleul, je viens vous déclarer qu'il faut que vous arrangiez à tout prix mon mariage.
—Oh! oh! décidément? dit M. Parquet, qui n'avait pas revu sa fille dans la journée. Il y a pourtant des réflexions à vous soumettre encore. J'ai parlé de vous à mademoiselle de Fougères.
—Et moi aussi, mon ami, je lui ai parlé.
—Ah! et elle vous a ôté tout espoir? Alors je désespère moi-même…
—Non, mon cher Parquet, ne désespérez pas, elle m'aime.
—Elle vous l'a dit? Je le savais, moi, mais je ne croyais pas qu'elle vous épouserait. Du moment qu'elle vous l'a dit, elle consent à vous épouser; car c'est une fille qui ne se laisse pas entraîner par la passion. Tout ce qu'elle dit, tout ce qu'elle fait est le résultat d'une volonté arrêtée. Ainsi, ce n'est pas Bonne que vous venez me demander, c'est Fiamma?
—Oui, mon père.
—Tu as raison de m'appeler ainsi; je ne cesserai jamais de te regarder comme mon fils. Attends-moi donc ici, je vais et je reviens.
—Mais où donc courez-vous si vite?
—Chez M. de Fougères.
—C'est vous presser beaucoup. Avez-vous réfléchi à cette première démarche? Avez-vous consulté Fiamma sur le moyen d'obtenir le consentement de son père sans blesser la prudence et sans ajouter de nouveaux obstacles à ceux qui existent déjà?
—Et quels sont-ils, ces obstacles?
—Je les ignore, mais je présume que c'est la vanité nobiliaire du comte.
—Si c'est là tout, j'ai ton affaire dans ma poche.
—Comment?
—Il suffit. Fiamma t'a-t-elle dit son grand secret?
—Non, en vérité.
—Alors je ne sais ce que je fais ni où je marche. Cette fille a une tête de fer, et nous ne la tenons pas encore. Voyons, que t'a-t-elle promis?
—Rien. Mais elle m'aime.
—Eh bien! alors il faut agir sans elle. Il y a dans son âme quelque scrupule, quelque terreur qu'il faut vaincre. Elle ne veut pas de dot, et tu es riche: voilà, je crois, son objection.
—Et moi, si elle a une dot, je ne veux pas d'elle. Voici la mienne.
—Bon! dit l'avoué, c'est ainsi que je l'entends. Allons, ma canne, où l'ai-je posée? et mon chapeau?
—Où allez-vous donc de ce pas, mon père? dit Bonne, qui rentrait en cet instant.
—Au château.
—Alors remettez-donc votre habit neuf que vous venez de quitter.
—Non pas; ce serait faire trop d'honneur à cet avaricieux.
—Comment! vous allez au château avec cet habit troué qui ne vous sert qu'au jardinage?
—Sans nul doute, et avec mes sabots encore! Crois-tu pas que je vais m'attifer pour un Fougères?
—Mais sa femme? On doit des égards aux dames.
—Sa femme? Elle me trouvera encore trop bien.
—Je vous assure, mon père, que vous avez tort. J'ai trouvé hier M. le comte bien froid pour vous. Vous perdrez sa clientèle, vous verrez cela. Et puis en vous voyant si malpropre, cette dame va penser que je suis une paresseuse, une fille sans cœur, qui ne songe qu'à sa toilette et qui ne soigne pas celle de son père.
—Je ne perdrai la clientèle de personne, répondit l'avoué d'un ton superbe, et personne ne se permettra de faire de réflexions sur mon compte.»
En parlant ainsi, il prit le chemin du château. Il y entra d'un air rogue, sans essuyer ses sabots à la porte, à la grande indignation des laquais. Il demanda le comte à voix haute, pénétra dans le salon tout d'une pièce, sans être annoncé, faisant craquer les parquets, crachant sur les tapis et couvrant les meubles de tabac.
Ces manières bourrues, chez un homme aussi fin et aussi prudent que maître Parquet, pénétrèrent de terreur la jeune comtesse de Fougères, qui travaillait dans l'embrasure d'une fenêtre. Au lieu d'essayer de lui faire baisser le ton, ce à quoi elle n'eût pas manqué en toute autre occasion, elle l'accabla de politesses et alla elle-même chercher son mari, afin que Parquet ne s'avisât pas de dire, comme le grand roi:J'ai failli attendre. La nouvelle comtesse de Fougères était une veuve de province, entendant ses intérêts tout aussi bien que le comte, et tout à fait digne d'être sa moitié. Mais depuis quelque temps elle avait un tort grave aux yeux de M. de Fougères. Une grande partie de ses biens était mise en échec par un procès dont l'issue donnait des craintes assez fondées.
«Je vous demande un million de pardons, s'écria le comte de Fougères en entrant et en se tenant courbé, afin d'avoir un air excessivement poli, sans faire trop de révérences affectées; je vous ai fait attendre bien malgré moi. J'ai voulu rester jusqu'à la fin de l'office et aller même jeter à mon tour de l'eau bénite sur la tombe de ce digne abbé Féline.
—Vous avez pris trop de peine, monsieur le comte, répondit Parquet brusquement; l'abbé Féline est au ciel depuis longtemps, et nous n'y sommes pas encore, nous autres.
—Hélas! sans doute, répliqua le comte d'un ton patelin; qui peut se croire digne d'y entrer?
—Ceux-là seuls qui méprisent les biens de la terre, reprit l'avoué. Mais, voyons, monsieur le comte, je ne suis pas venu ici pour un entretien mystique; je viens vous dire que je ne puis souscrire à votre demande.
—En vérité! s'écria le comte, affectant un air consterné et une grande surprise, afin de ramener, s'il était possible, quelque remords dans l'âme de Parquet.
—En vérité, monsieur le comte. Vous m'avez fait là une demande injuste, et dont je ne pouvais pas être l'interprète sans inconvenance et sans folie.
—Vous n'avez donc pas rempli ma commission auprès de M. Féline?
—Des choses de cette importance, monsieur le comte, ne se traitent pas ordinairement par ambassade, mais de puissance à puissance. Ah! il se peut que le mot vous paraisse fort, mais il en est ainsi. Simon Féline, mon filleul, le fils de la mère Jeanne, est à cette heure une grande puissance devant laquelle les titres et les fortunes baissent pavillon; car il n'y a ni fortune ni rang sans le droit; et l'avocat en est l'organe, l'interprète et le défenseur…»