VIII

Mme Mily et Maria souriaient. Léonie tenait le corsage tendu au bout de ses deux poings. Deux employées à livrée noire et à col blanc portaient des sébiles remplies d'épingles.

Jo Palmer s'approcha d'une psyché, examina son visage, longuement, puis enleva sa jaquette avec l'aide de Jabson.

Mme Mily, Maria, Léonie et Simone l'entouraient cérémonieusement, attendant ses ordres.

Jo, les yeux toujours fixés sur la glace, dit, faisant la moue:

—Encore un nouveau visage: je n'aime pas ça. Vous entendez, Jabson, je n'aime pas les nouvelles têtes. Comment vous nomme-t-on, petite?

La fille de M. Gosselet hésita, puis répondit:

—Simone! madame.

—Mais non! Mais non… vous vous nommez Magdeleine… avec un g.

—Allons bon! dit Jo. Voilà encore un tour de cette vieille folle de Mme Mily… Voyons, madame Mily, mademoiselle sait mieux que vous à quoi s'en tenir sur ce sujet.

La vieille Anglaise riposta, triomphante:

—Mais non, madame, c'est moi qui l'ai baptisée.

—Comment! vous l'avez baptisée?

—Madame, j'avais déjà deux Simone dans mon atelier, alors…

—Bien! Bien! Quand il vous viendra la fantaisie de faire teindre vos ouvrières, je vous demanderai d'assister à l'opération.

S'apercevant de la confusion de Simone, Jo Palmer, qui était bonne, voulut bien lui tendre la main:

—Il faut pardonner à cette vieille folle de Mme Mily, mademoiselle. Je regrette d'avoir renouvelé l'ennui qu'a dû causer ce singulier baptême.

Puis la divette se tourna vers l'Anglaise:

—J'ai été ouvrière, moi, madame Mily. Je vous jure que vous n'auriez pas touché à une syllabe de mon prénom, si vous aviez eu le moindre souci de votre perruque.

Mme Mily fit un mouvement de recul pendant que Jabson applaudissait:

—Toujours charmante!

—Ceci dit, j'attends qu'on m'essaye ce fameux corsage.

Comme l'Anglaise se précipitait, espérant rentrer dans les bonnes grâces de la chanteuse, Jo Palmer lui dit, en une torsion de cou souverainement dédaigneuse:

—Ne me touchez pas!

Et avec des gestes solennels de grand-prêtre, le couturier à la mode ajusta le corsage de Jo Palmer, l'annota, le corrigea, jusqu'à ce qu'il allât «comme un gant».

La chanteuse continuait de rire, de plaisanter pendant cette opération exécutée au milieu d'un silence religieux. Elle disait à Jabson qu'il avait la main si légère, si délicate, le toucher si habile et si savant, que c'était un plaisir dont il n'avait pas idée que de se faire manipuler par lui.

Il sourit et répondit, avec une de ces belles révérences dont il avait la spécialité:

—Oh! mademoiselle… J'opère comme un médecin…

—Jabson, couturier-médecin! Quel titre à prendre, mon cher! Et quelle réclame à faire là-dessus!…

Jo Palmer parlait, parlait, tandis que Jabson, toujours très grave, achevait son travail d'auscultation et d'ajustage en faisant courir comme sur un clavier ses grands doigts minces et polis, le long de la taille de la chanteuse.

Trop fatiguée pour gagner sa chambre à pied, Simone, à la sortie de l'atelier, longea la rue de Rivoli jusqu'au Châtelet, et attendit le tramway de Montrouge.

Elle monta dans une voiture où des fillettes sommeillaient, exsangues et frêles, la tête posée sur une épaule amie. L'usine, l'atelier les avaient façonnées, peu à peu, en cadavres, les avaient préparées, de jour en jour, pour la terre grasse des cimetières de banlieue.

Malgré la lassitude de leur chair, elles levaient vers le visage de l'homme aimé leurs yeux souriants, doux dans l'ombre des paupières meurtries. Elles semblaient avoir hâte d'user leur machine humaine pour arriver vite au repos.

Ses doigts effleurant dans sa poche le jeton de cuivre qu'on lui avait délivré chez Jabson, Simone songea qu'elle avait pris place dans le grand régiment des pauvres, des humbles et des sacrifiées.

Elle ferma les yeux pour ne plus songer qu'à son fiancé qui la sauverait des humiliations et des besognes mangeuses de vie.

«Mon aimée,

«Je t'écris d'Abomey, sous une hutte que nous venons de transformer en Grand Café Carnot, au milieu de spahis hurleurs affublés de jupons; et de «légions étrangères» empêtrés dans de grands voiles blancs abandonnés par les féticheurs dahoméens. Les palais de Béhanzin flambent, les bouteilles de champagne pétaradent.

«Sous une cabane de pissé, trois femmes du roi dépossédé, effrayées de nos chants et de nos airs, baisent les amulettes protectrices pendues à leur cou, sous la garde d'une demi-douzaine de marsouins.

«Notre allié, le roi Toffa à qui on vient de donner le fameux trône du roi Béhanzin, un simple fauteuil doré,—fait des gambades derrière les officiers du colonel Dodds. Les noirs embrassent leurs frères blancs.

«Dans toute cette joie, une petite déception. Nous n'avons pu découvrir le trésor du fils de Glé-Glé.

«J'ai pris part aux fouilles faites dans les caves du palais, à la lueur des torches, sous la conduite d'un lieutenant qui se montrait fort sceptique touchant l'existence des fameux millions économisés, pour les besoins de la guerre, par les prédécesseurs de Béhanzin. Entouré d'Allemands et d'agents européens, âpres à la curée, le roi a dû, disait-il, convertir lingots et pièces monnayées en superbes marchandises de pacotille.

«Comme nous allions à la recherche des mystérieuses cachettes, j'observai mes compagnons sondant à coups de crosses les parois du souterrain.

«Pâles et maigres, le visage sali de barbes en mousses, les yeux luisants, ils ressemblaient à des aventuriers en quête de butin. Je ne reconnaissais plus mes braves camarades enlevant le pont sur le Zou en une ruée de leurs corps grandis sous les balles, en une course à la mort derrière le lambeau d'étoffe, drapeau de France.

«Ils grimaçaient déjà de dépit quand un sous-officier heurta une porte du bout de son fusil. Sous les coups de hache, le bois se fendilla, puis s'effrita en escarbilles, laissant voir un retrait où s'étaient réfugiées trois dahoméennes. Elles nous suppliaient, accroupies. Le sous-officier dit:

«—Ce n'est que des femmes!

«—En tout cas, ce n'est pas le trésor, ajouta le lieutenant.Emmenez-les et que personne n'y touche.

«Il y eut un «oh!» de protestation générale.

«—Ici, ici… j'ai trouvé, cria un spahis.

«Sous sa botte le sol résonnait comme un tam-tam. Les pioches crevassèrent la terre battue et mirent bientôt à jour une excavation encombrée d'une demi-douzaine de caisses. Enfin! c'était le trésor!

«Enfoncées presque toutes en même temps, les cassettes royales nous livrèrent une riche collection de parapluies, ombrelles, en-cas, de toutes les couleurs et toutes les dimensions. Il y avait là des parapluies de forain rutilants, larges comme des tentes, et aussi nombre d'auréoles de soie gorge de pigeon, qui préservent le teint des Européennes du soleil d'août.

«Un ex-titi du théâtre Montparnasse grasseya:

«—Ben! ou'squ'est le riflard de l'escouade?

«Un accès de rire calma un peu la fièvre de l'or, puis les recherches continuèrent amenant la découverte de bouteilles de Champagne que l'on décoiffa un brin, de pagnes bariolés, de rouleaux de cotonnades, de glaces de poche à étui en zinc, de peignes et de… strapontins.

«Le titi se roula sur le sol, criant:

«—Je me tords! je me tords! C'est donc ça qu'on trouvait pus de nuages, de volapuks, de sous-lieutenants, de l'Observatoire à Ménilmontant. C'est le petit Becenzine qu'avait refait tout ça pour ses tripotées de femmes. Gros malin, va!

«En une large galerie servant de remises royales étaient rangés quatre affreux carrosses achetés à quelque roi en déconfiture.

«—Allons, bon, dit le faubourien, les guimbardes du sacre, maintenant!

«Des ornements dorés se dressaient en arabesques aux quatre angles des caisses peintes bleu de Prusse portant des armes que le Parisien traduisit de la sorte: «Gueules de caïman sur champ d'ébène avec poires semées à droite, à gauche, sous la couronne de la gracieuse quouine Victoria, surmontées de licornes qu'ont des chaînes au ventre! Quel blason, mon Empereur!»

«Les perquisitions achevées, mes camarades emportèrent les caisses de Champagne devant les huttes où ils boivent maintenant, criant à tue-tête lessciesde régiment.

«Le peu de vin que j'ai pris m'a presque grisé, mignonne, et je t'écris des choses gaies, d'une façon un peu décousue. Puis je souffre un peu de ma blessure. Oui, je suis blessé! Si peu! Une éraflure des chairs, à l'épaule. Mais je ne suis pas atteint assez grièvement pour obtenir le bout de ruban que je voulais.

«Je n'ai pas l'air vainqueur, moi! Je dois ressembler aux pauvres femmes que gardent les marsouins. J'ai, je crois, un peu de fièvre… Je t'embrasse, mon aimée, je t'embrasse, et mets vite ma lettre sous enveloppe de peur, oui…

«Je t'embrasse. A toi… toujours!

André Bamberg,

de la Légion étrangère.

* * * * *

«J'ai eu beaucoup de fièvre, mais cela va mieux. Le bras gauche maintenu par une écharpe, je t'écris difficilement, en invalide. La convalescence maquille de blanc, peu à peu, ma peau autrefois brune et les paupières pèsent moins sur mes pauvres yeux encore brouillés des terribles visions du cauchemar. Je te voyais, costumée de flanelle blanche, luttant contre les amazones. Elles t'entraînaient dans la brousse. Tu m'appelais et je ne pouvais rien. Oh! l'horrible chose! Tes cris! Tes yeux qui me reprochaient ma lâcheté. Cela me tuait, me tuait! J'ai prononcé ton nom, paraît-il, dans la nuit de ma pauvre cervelle détraquée et le major m'a soigné en excellent homme qui ne veut pas de larmes sur les joues d'une petite amoureuse… Il vient près de mon lit et m'ordonne de ne plus écrire: j'obéis. A demain. J'ai retrouvé dans ma poche la lettre que je t'écrivais, il y a huit jours, après la prise d'Abomey. Je t'enverrai tous mes griffonnages en même temps.

André.

* * * * *

«Le major a demandé et obtenu mon retour en France. Je suis heureux! Mon capitaine qui m'a rendu visite à l'ambulance m'a assuré que je m'étais distingué pendant la campagne. Le colonel, a-t-il dit, a demandéquelque chosepour moi.

«Je n'ai pas fait davantage que la plupart de mes camarades. Si je suis un des rares blessés de la Légion étrangère, c'est que les autres sont morts d'estafilades plus graves que la mienne.

«J'ai reçu une des dernières balles tirées par les Dahoméens, une de ces balles que l'on nomme «balles perdues» précisément parce qu'elles atteignent toujours quelque pauvre diable.

«Je te reviens, mignonne, plus aimant qu'à mon départ de France, ou plutôt sachant mieux combien tu mérites d'être aimée. Ne crains rien pour ma santé. J'arriverai à Paris encore hâlé, mais guéri.—«Et la fièvre, et la vilaine fièvre,» diras-tu! Bast, la fièvre ne m'effraye plus. J'ai une autre fièvre en moi—la fièvre de te revoir,—qui va l'expulser tambours battants.

«Tous mes souhaits pour la bonne petite l'Embaumée qui te remettra cette lettre.

«Que faire pour te gagner, mon aimée! J'ai un tas de projets en tête qui me semblent facilement réalisables. Amoureux et convalescent, j'espère.

«Bientôt à toi, mon aimée.

André Bamberg.

* * * * *

Cette lettre arriva au moment où Simone inquiète et cédant aux instances de la petite bossue, allait consulter une tireuse de cartes sur le sort de son fiancé. L'Embaumée, superstitieuse, interprétait les songes de Mlle Gosselet avec une assurance qui en imposait à la pauvre amoureuse. Elle disait:

—Tu rêves de dents, c'est mauvais signe, très mauvais signe! Et puis ces chevaux noirs qui mordent ces chevaux blancs… on voit bien ce que ça signifie. A ta place, je ne serais pas rassurée.

Simone, d'abord sceptique, commençait à prêter l'oreille aux propos de son amie qui lui vantait le savoir d'une ex-cuisinière experte en l'art d'éplucher la destinée des pauvres humains.

—Tu verras! C'est amusant chez elle! Elle habite, près de quais, un grand appartement toujours encombré de vieux messieurs qui ne veulent pas mourir; de bonnes qui espèrent gagner le gros lot à la loterie, de dames très chic.. qui attendent la venue de celui qui paiera le terme. J'y accompagnai un jour la Grande Bobêche. La Grande Bobêche venait lui demander si son amoureux était toujours fidèle. Pour quarante sous, nous avons eule petit jeu. La sorcière a battu les cartes et a prédit à mon amie qu'une reine blondelui mangerait le cœur. Manger le cœur, c'est une façon de parler! Pour cent sous, la vieille nous aurait préparéle grand jeuet nous aurions pu savoir si Adolphe épouserait la reine blonde. Malheureusement, la Grande Bobêche n'avait pas assez d'argent. Alors, la sorcière lui a dit: «Il y a un moyen plus sûr de savoir si vous êtes toujours aimée, mais il me faudrait un objet ayant appartenu à la personne: un mouchoir sale, par exemple!»

—Pourquoi sale?

—Dam! je ne sais pas. Peut-être pour y lire l'avenir comme dans un livre.

Cette interprétation des événements futurs d'après les données fournies par un linge sale avait provoqué un rire fou chez Mlle Gosselet, au grand scandale de la petite bossue:

—Je ne vois pas ce qui peut te faire rire. Je t'assure qu'iln'est pas bien portant. Je le devine. D'ailleurs, tu ne l'aimes pas assez.

—Comment, je ne l'aime pas assez!

Ce fut une querelle, puis une brouille de dix minutes suivie d'une réconciliation.

André revenait en France. Il guérirait vite, retrouvant l'aimée prête à se donner comme au jour où ils avaient préparé leur fuite.

Simone pensa, une roseur aux joues, que papa Gosselet ne pourrait, cette fois, retarder l'offrande de tout son corps à celui qu'elle avait choisi pour époux.

L'Embaumée triompha à la lecture de la lettre:

—J'avais raison, tu le vois bien! Rêver de dents c'est signe de maladie grave ou de mort.

* * * * *

Simone répondit aussitôt à André:

«Mon cher aimé, qui a bobo sans que je puisse le soigner comme on soigne un tout petit que l'on adore!… C'est drôle, mais je t'aime d'une tendresse si infinie, si profondément douce quand je te sens avoir mal, que tu ne me sembles plus du tout un grand, mais un tout petit que je pourrais tenir en mes bras pour le bercer, en le couvrant et l'enveloppant d'un amour fou…

«Pauvre mignon qui as bobo!

«Pense que je t'aime de toute mon âme! J'adore tout ce qui est de toi, je cherche dans la figure des mots que tu m'écris ce que tu as pensé…

«Oh oui, je serai à toi pour toujours! Tu as emporté mon âme, mon cœur…

«Si je t'avais ici, quels bons et beaux dodos je te ferais faire! Je serais ta petite maman… Comme je te soignerais!

«Je t'embrasse, les deux bras autour du cou, très doucement, très fort, très tendrement.

«Tu vas bientôt m'envoyer mon baiser du soir; je le sens presque d'avance; quand je le sentirai en moi, je rêverai du paradis,—de toi!

«N'oublie jamais de m'envoyer le baiser promis, envoies-en même beaucoup, beaucoup, je les sens tous, ils ne se perdent jamais en route…

«Moi je t'envoie aussi un baiser, un de ces longs baisers qui me font des airs de petite morte, à force que c'est bon!…»

* * * * *

Quinze jours s'écoulèrent dans la monotonie des mêmes occupations, des mêmes pensers. Les deux amies, au retour de l'atelier, se racontaient les menus faits de leur journée et cousaient les robes neuves qu'elles mettraient le jour où elles iraientl'attendre à la gare de Lyon. Elles disaientluisimplement.

L'Embaumée changerait l'andrinople de sa chambre pourluifaire fête. Simone achèterait une grande bergère, parce que ses petites chaises de velours rouge à bâtons dorés ne seraient pas assez confortables pourlui, un convalescent.

—Nous serons deux pour l'aimer, le soigner, le dorloter, pensa un jour tout haut l'Embaumée.

Simone leva les yeux sur son amie et rit franchement de sa confusion.Une bossue, ça n'aime pas!

Le dimanche, Mlle Berthe venait en amie et en voisine partager le pot-au-feu.

Mlle Berthe n'était plus la petite ouvrière babillarde et moqueuse d'autrefois. Le ronronnement de sa machine à coudre l'agaçait. Son serin sifflotait toujours les mêmes airs bébêtes. Le papier de tenture de sa chambre lui semblait d'un gris attristant. Elle se frottait le nez à toutes les glaces et demandait:

—N'est-ce pas que je vieillis!

Simone et l'Embaumée lui répondaient en la complimentant sur la fraîcheur de son teint et l'éclat de ses mirettes.

—C'est bien ce qui m'ennuie, cet éclat des yeux! Ce n'est pas naturel.

—Mariez-vous, ma chère Berthe, conseillait Simone.

—J'ai peur du mariage.

—Alors prenez un amoureux, répliquait la petite bossue impatientée.

—Un amant, jamais!

Un jour, elle ajouta, éprouvant sans doute le besoin de se défendre contre quelque vouloir dissimulé:

—Les hommes sont si lâches! si lâches! Si je prêtais l'oreille aux jolies paroles embusquées au coin de quelque moustache, je n'aurais qu'à penser à «pauvre Jeanne» pour me reprendre toute.

Vous étiez à l'atelier quand deux hommes l'ont presque portée jusqu'au fiacre qui attendait, en bas.

Aux premiers cris de douleur, j'ai couru à la recherche d'un médecin du quartier. Il est venu et m'a avoué que l'accouchement serait difficile, qu'il faudrait peut-être écraser l'enfant avec des fers pour sauver la mère. Il a regardé autour de lui, a évalué le prix des meubles, a pensé que la malade était trop pauvre pour payer les frais d'une opération coûteuse, et a dit:

—Conduisez-la à la Maternité!

Elle pleurait. Je l'ai aidée à mettre une jupe, puis le grand manteau à bordures de plumes qu'elle avait acheté quandilla connut. Elle ne prononçait pas son nom, mais tournait les yeux vers la porte quand les voisines venaient voir curieuses et aussi apitoyées.

Avant de sortir de sa chambre, elle a regardé les portraits accrochés à la cheminée,—son père et sa mère,—puis a essayé de faire marcher ses pauvres jambes.

Elle disait:—«Jamais je ne pourrai arriver en bas. Je mourrai dans l'escalier.»

Accrochée des deux mains à la rampe, soutenue par deux locataires, elle a descendu les six étages, degré par degré, soufflant et geignant. Les commères, qui se moquaient autrefois de son gros ventre, se penchaient, pleurant, sur la cage de l'escalier d'où les plaintes montaient, de plus en plus faibles.

Dans la voiture qui allait au pas, elle regardait par la portière les gens qui passaient sur le trottoir, espérant encore qu'ilviendrait. Des filles ont passé, en courant, les jupes troussées, sous le nez du cheval de fiacre. Elle a dit dans un hoquet douloureux:

—Elles sont bien heureuses d'être toujours jolies, elles.»

Elle m'a embrassée et nous avons pleuré dans la salle d'attente de l'hôpital. Elle m'a remerciée, m'a pris la main. Je voyais qu'elle voulait me demander quelque chose, mais qu'elle n'osait pas. Alors, pour lui épargner un peu de honte:

—Il saura où vous êtes. Je l'en informerai, s'il vient.

—Vous ne pouvez pas comprendre, pourquoi je ne lui en veux pas, ma chère Berthe! Vous ne pouvez pas comprendre, vous n'aimez personne. Je sais qu'il viendra, mais il viendra peut-être… après… Je veux qu'il sache que… je l'aimais bien.

On l'a emportée. Moi j'ai pris la fuite pour ne pas pleurer devant les infirmières.

Oh! le lâche! Oh! le lâche!

—Et qu'est devenue pauvre Jeanne? demanda Simone.

—Elle est morte.

Huit jours après Mlle Berthe chantonnait sur le palier, accoudée à la rampe, attendant le retour du jeune homme qui «écrivait des choses» dans les journaux.

Simone, revenant de l'atelier, lui tendit la main. La petite couseuse de jerseys l'emmena dans sa chambre, la fit asseoir, puis bredouilla:

—Ce n'est pas ma faute, je vous assure. Mais j'étais si seule, puis il est si gentil!

Simone écoutait, surprise.

—Ah! vous ne savez pas! On en cause cependant à tous les étages de la maison. J'aime Fernand, Fernand le poète. Et Fernand m'aime! Il ne faut pas m'en vouloir! Je commençais à devenir vieille: la veille, j'avais trouvé un cheveu blanc sur la tempe. Puis… Fernand n'est pas comme les autres. Je me fais beaucoup de reproches, mais… Vous ne me méprisez pas trop?

—Il a promis de vous épouser, M. Fernand?

—Non! je ne pouvais pas lui demander ça!… Un poète!

—Vous êtes bien à plaindre, ma pauvre Berthe, voilà tout.

—Mais il n'est pas comme les autres, du tout, du tout. D'ailleurs il dit que les femmes l'ont beaucoup fait souffrir, j'essaye de le consoler.

Les journaux annonçaient que le transport leTaygètearriverait bientôt en rade de Marseille, ramenant en France les blessés et les convalescents du corps expéditionnaire du Dahomey.

L'attente du bonheur prochain rendait Simone insensible aux grossièretés de Mme Mily et aux taquineries de ses camarades d'atelier.

Léonie, son associée, très délicate, lui savait gré de son attitude et la chaperonnait dans ce milieu de faubouriennes habituées à changer d'ami, au début de chaque saison, comme elles changeaient de corsage.

L'atelier de Mme Mily était divisé en deux camps qui se mesuraient quotidiennement en des tournois de langue quand les adversaires n'en arrivaient pas aux bousculades de chignons. Le parti de la «pose» était représenté là par une douzaine de jeunes filles vivant de la vie de famille le soir et par quelques solitaires gardées de l'amour par le culte de leur peau blonde de jolies femmes.

Le parti de la «noce», de beaucoup plus nombreux, comptait dans ses rangs les vieilles filles, lancées tard dans une demi-galanterie besoigneuse, les ouvrières nées à Paris et les petites personnes de beauté régulière qui avaient pris un «ami» pour attendre plus patiemment un mari.

Deux ou trois demoiselles, d'attitude et de toilette dignes, prenaient part à la discussion avec toute l'autorité que leur valaient des demi-mariages.

D'ailleurs les querelles étaient suscitées, le plus souvent, par quelqueposeuse, choquée d'une expression.

Une jeune Anglaise, fiancée depuis six ans à un de ses compatriotes, employé dans une banque parisienne, arrivée en France depuis trois mois, demandait tout haut, sur les mots d'argot employés par ces demoiselles, des explications qui ameutaient l'atelier. Elle disait d'une voix fluette:

—Rigoler! Qu'est-ce que c'est que ça:Rigoler. Pas trouvé le mot dans les livres, moi!

On lui expliquait le sens faubourien du mot rigoler, et elle tendait les mains, miaulant:Shoking!

Mme Mily lui répondait:

—Il ne faut pas faire votre sainte Nitouche, ma petite! Les Anglaises ne valent pas bien cher.

—Qu'est-ce que c'est que ça:Sainte Nitouche! Connaissé pas, moâ!

Indignée des commentaires dont ses camarades affublaient cette expression, laFiancée du Père Lachaise,—on l'avait ainsi surnommée l'Anglaise à cause de ses éternelles fiançailles «rances de six ans»,—menaçait de se plaindre à l'inspecteur, M. Planchy, de l'irrespectabilitédes petites Françaises.

Les heures de travail sous les flammes dansantes du gaz,—l'hiver venu, l'atelier était éclairé à deux heures de l'après-midi,—semblaient plus courtes grâce à ces querelles de tabouret à tabouret.

Simone ne prenait jamais part à la discussion, mais écoutait volontiers Mlle Léonie, son associée, qui lui disait ses rêves de jeune fille et esquissait le portrait de son futur mari:

—Il n'est pas beau, mais il a les lèvres toujours rosées et des mains longues et blanches. Il est sérieux, très sérieux. Je serai heureuse, je crois! Quand on a seize ans, on rêve un mari comme on rêve une robe. Plus tard, on l'accepte tout fait, c'est-à-dire commun.

Mariée, je ne travaillerai plus chez Jabson. Jean,—c'est le nom de mon fiancé,—gagne deux cent cinquante francs par mois. Je n'ai pas de goûts coûteux et je m'habillerai d'un rien joli. Oh! ce que j'ai hâte d'être chez moi!… chez moi! Ce que je déteste la rue! Ce que je déteste l'atelier! Si père ne frappait pas à ma porte, le matin, en allant à son bureau, je serais lâche, je consentirais volontiers à faire grasse matinée, tout au creux de mon lit, rêvant. Mon fiancé n'est pas un ouvrier, heureusement! Épouser un ouvrier! J'aimerais mieux…

—Vous aimeriez mieux?… demandait Simone surprise.

—J'aimerais mieux rester vieille fille!

Quand l'atelier de Mme Mily était consigné jusqu'à dix heures du soir, à la suite de quelques commandes imprévues, Léonie priait Simone de l'accompagner jusqu'à la rue Gay-Lussac, tant elle avait peur des gens qui suivent les jeunes filles, la nuit.

—Moi je ne sais pas comment m'en débarrasser. Je me mets en colère et ça les fait rire.

—Mais, prenez l'omnibus!

—Il faut bien faire des économies quand on est sur le point de se marier.

Les deux amies traversaient le Carrousel, le pont des Arts, puis les petites ruelles qui vont des quais au boulevard Saint Germain, marchant d'une allure sautillante et vive beaucoup plus provocante que l'aller lent et le dandinement de hanches des beautés professionnelles.

L'ouvrière parisienne joue merveilleusement de sa jupe tombant derrière en longs plis droits comme un éventail presque fermé dont on ne voit que les lamelles.

Un tour de main et l'étoffe se drape, moule les chairs en ronde-bosse, relevée d'un côté pour laisser voir un blanc de linge, aile voletant au ras du sol et montrant un dessous de duvet blanc. Sous le tiraillement des doigts, elle zigzague, fait des grimaces, fait des signes, puis retombe raide pour recommencer à mimer des choses suggestives pour les passants. Elle prend mille physionomies diverses au gré de la petite main gantée qui semble mettre en mouvement des ficelles de marionnettes. Plus la jupe va vite, plus elle est agaçante, effrontée et narquoise. Suivez la jupe jusque sous une porte cochère et vous la verrez devenir grave, austère, en passant devant la loge du pipelet.

La jupe n'a d'esprit que dans la rue.

Mlle Léonie, bien que très honnête fille, jouait de la jupe en virtuose, quand elle revenait seule de l'atelier. Les étudiants noctambules hâtaient le pas au rappel battu par ses petits souliers sur le macadam, la suivaient sans mot dire, la devançaient pour l'examiner à la clarté jaune d'un bec de gaz, puis commençaient l'attaque.

Mlle Léonie marchait vite, vite, tête baissée, apeurée mais amusée. Ses yeux, à peine teintés gris, souriaient, encourageants. Brusquement, d'un mouvement d'épaules, elle semblait vouloir écarter le gêneur, puis, colère disait très haut:

—Ah! laissez-moi, vous m'ennuyez!

Et elle fuyait, croyant entendre des pas derrière elle, croyant sentir un souffle dans les frisons blonds de sa nuque, persuadée qu'elle n'avait rien fait pour s'attirer cette désagréable rencontre. Elle montait son escalier, haletant, arrivait chez elle, en sueur, était d'humeur grise, mangeait peu, avait des cauchemars, la nuit.

Lorsque Mlle Léonie gagnait la rue Gay-Lussac sans avoir été inquiétée, elle se regardait longuement dans la glace, avait peur d'avoir vieilli, d'être devenue laide.

Accompagnée de Simone, Mlle Léonie tenait tête aux suiveurs tantôt insolents, tantôt timides.

Des voyous leur débitaient, clignant de l'oeil pour se rendre irrésistibles: «Elles sont riengirondes les mômes!»

Des jeunes gens bien mis, après un salut correct, grasseyaient: «Permettez-nous de nous présenter nous-mêmes, mesdemoiselles.» Des oseurs se campaient devant elles sur le trottoir, la main tendue:

—Comment allez-vous? Mlle Jeanne est toujours en beauté!

Elles se récriaient: «Vous vous trompez!»

Eux jouaient la surprise:

—Mais un ami nous a présentés au Luxembourg! Faites appel à vos souvenirs, mademoiselle Jeanne!

—Nous ne sommes Jeanne ni l'une ni l'autre!

—Parfaitement, mademoiselle Marie. C'est Marie, n'est-ce pas!

Simone et Léonie se débarrassaient vite des suiveurs bavards, mais des amoureux aussi obstinés que silencieux, marchant aussi vite qu'elles quand elles redoublaient le pas, les suivant comme leurs ombres, d'un trottoir à l'autre, sans les quitter d'une semelle, les accompagnaient souvent jusqu'à leur porte. Ils allaient ensuite se camper au milieu de la rue, le nez levé vers les mansardes pour savoir à l'éclairage brusque de quelque fenêtre quelle chambre occupait l'adorée. Ils attendaient pour la voir paraître à son balcon, comme dans les romances, puis partaient furieux contre leur timidité, se promettant de revenir, d'être éloquents… Ils surgissaient le lendemain de quelque retrait, continuant leur cour silencieuse, n'osant pas davantage que la veille, ou risquant un salut embarrassé.

* * * * *

Un soir, comme Simone allait quitter son associée, rue Gay-Lussac, MlleLéonie la pria de monter chez elle.

Elle hésitait.

—Venez donc, vous verrez mon fiancé. Il a dîné à la maison ce soir.

—Je serai gênante ou ridicule en tiers dans votre petit manège.

—Mais mon père vous connaît. Les petites sœurs savent votre nom, elles aussi. Quant à Jean, il est beaucoup trop grave pour qu'un nouveau visage vienne le distraire de la cour très discrète qu'il me fait depuis six mois.

—C'est-à-dire que vous ne craignez point de rivale.

—Non pas. Mais il ne se mettra pas en frais pour vous. C'est l'homme de toutes les habitudes. Il a pris, je crois, l'habitude de ma personne. Il m'aime un peu comme il doit aimer un type de plumes ou une variété de crayons.

Au troisième étage, les deux amies trouvèrent M. Jean moulant des lettres sur une belle feuille de papier blanc. Assise près de lui, Zézette, la plus petite des sœurs de Léonie, surveillait l'allure lente et majestueuse de la plume, poussant des soupirs, mais n'osant remuer sur sa chaise haute.

M. Jean tendit la main à Léonie, salua Simone et annonça:

—Je vous emmène au théâtre.

—Quand cela?

—Mais tout de suite.

—Vous eussiez pu m'avertir hier. Je suis trop lasse pour changer de robe. D'ailleurs, mon amie…

—Mademoiselle voudra bien nous accompagner. Il est inutile de se mettre en frais de toilette.

Il expliqua que l'un de ses amis venait de lui remettre trois billets de première galerie au théâtre des Gobelins, un théâtre de boutiquiers et d'ouvriers où l'on pouvait se montrer en camisole et en gilet à manche. Il n'aurait pas osé offrir pareil spectacle, mais puisque cela ne coûtait rien, il fallait en profiter.

—Voyons, puisque ça ne coûte rien! dit le père de Léonie.

Simone voulut s'esquiver, mais Léonie lui chuchota à l'oreille:

—Venez! Je m'ennuierais tant, seule avec lui. Ce sera peut-être amusant.

* * * * *

Une demi-heure après, les deux amies précédées de M. Jean qui s'ingéniait à ne pas crotter le bas de son pantalon, longeaient l'avenue des Gobelins.

—C'est là, dit le fiancé.

Ils s'arrêtèrent devant une grille en fer peinturlurée rouge, ornée de grands écriteaux portant le titre de la pièce:La Belle Gabrielle. Au-dessus de la rampe de gaz une enseigne flamboyait de l'or neuf de ses lettres majuscules. Des mioches du quartier ramassaient, à quatre pattes, les bouts de cigarettes jetés sur le trottoir. Des bambines rousses se promenaient bras-dessus, bras-dessous, devant des charretées d'oranges qu'éclairaient deux bougies encolorées de papier rose.

Derrière les boules d'or dressées en pyramide, les têtes des marchandes rutilaient sous des mouchoirs à carreaux. Les pieds sur la chaufferette, les pauvres vieilles restaient là immobiles, mais leurs petits yeux inquiets surveillaient l'étalage et la cohue grouilleuse des petits rôdeurs. Près de la grille, une barrière en bois coupant le trottoir maintenait de grands garçons blêmes attendant la contre-marque qui permettrait à petite amie d'applaudir Espérance, «l'homme» de laBelle Gabrielle. La petite amie, corsage déteint, tablier collant aux cuisses, les cheveux ébouriffés sous une capeline de laine, faisait la moue, impatiente. Des applaudissements arrivaient de la salle jusqu'à elle, avivant son désir de voir les maillots des jeunes seigneurs, les robes de velours raides et les cols empesés des maîtresses du roi galant.

M. Jean hésitait à entrer, craignant de fourvoyer sa fiancée dans une salle de spectacle trop populacière. Léonie le tira par le coude vers le bureau de contrôle où trônaient trois ou quatre redingotes fripées.

La pièce tenait attentifs deux ou trois cents spectateurs venus au théâtre après dîner, en vestons ou en matinées, en pantoufles ou en savates. Les femmes avaient oublié de poser un chapeau sur leurs chignons mal échafaudés. Les hommes étalaient des sous-ventrières en laine rouge ou bleue sur des chemises de flanelle. Seules, des dames peintes comme des décors, exhibaient des lorgnettes en des loges d'avant-scène. Dans les galeries supérieures, les tricots pourpres et les casquettes multicolores étaient piqués comme des bluets et des coquelicots dans les blés roux ou jaunes,—tignasses des gigolettes.

Les habitués du poulailler assis sur des marches usées par les godillots, écoutaient la pièce, le poing aux dents, la tête penchée. Les petites filles accroupies près d'eux oubliaient de faire leurs grâces maigriottes pour écouter les propos amoureux du chevaleresque Espérance. Des amies se serraient les mains, caressées par des mots qu'on ne leur avait jamais dit, qu'on ne leur dirait jamais, amoureuses du grand cabotin à longues bottes jaunes qui récitait ses déclarations d'amour.

Aux places «chics», aux places à quarante-cinq sous, petits bourgeois ou boutiquiers pleuraient ou riaient, tout à leur admiration bon enfant, le buste renversé ou le bras accoudé au dossier du fauteuil voisin. Seules, les jeunes filles à marier surveillaient leur rire ou retapaient du doigt les frisons qui se détendaient comme des ressorts à boudin dans l'atmosphère lourde.

Simone et Léonie, assises en face de la scène, s'amusaient des toilettes d'actrices cent fois retapées et balafrées de coutures que l'on apercevait des deuxième-galerie.

M. Jean trouvait que les costumes n'étaient pas entièrement de l'époque, que les figurants n'étaient pas assez nombreux, que le cheval d'Henri IV avait l'air d'un cheval de fiacre. Il disait son mécontentement tout haut, au grand scandale des voisins qui voulaient jouir du spectacle, pour leur argent.

Le public était amusé malgré l'insuffisance de la mise en scène, malgré le jeu hostile des cabotins trop bêtes pour comprendre que les triomphes obtenus près des simples valent mieux que les petits brouhahas d'admiration dédaigneuse qui soulignent, au Théâtre Français, une diction prétentieuse à claquer, ou un envolement de cotillon exécuté par quelque soubrette grande dame.

Les commères de ce théâtre de faubourg, rouges d'admiration, n'avaient pas peur de déchirer leurs gants en applaudissant leur héros. Les hommes ne songeaient pas à la chute possible d'un gardénia piqué au revers d'un habit.

L'actrice qui tenait le rôle de laBelle Gabriellese montrait nerveuse, impatiente. Elle était laide et grosse, lourde et empêtrée dans sa traîne de velours vert.

Dans ses répons à la litanie amoureuse débitée par Espérance, elle disait les plus jolies choses du monde d'un ton condescendant ou dédaigneux qui exaspérait les galeries supérieures.

Après un entr'acte consacré à l'absorption des petites douceurs en usage dans ce théâtre faubourien: saucisson, pommes frites et marrons, le poulailler salua la venue de laBelle Gabriellede quelques coups de ces sifflets stridents, sinistres, qui annoncent, la nuit au coin d'une rue déserte, l'exécution de quelque passant attardé. L'actrice tourna la tête, eut un haussement d'épaules, puis continua à chantonner son rôle, virant et voltant sur la scène.

Comme elle étalait sa traîne, minutieusement, pour s'agenouiller et dire à l'Espérance qu'elle restait fidèle amante malgré les faveurs du roi, des pommes pourries et des boules de glaise éclaboussèrent le velours vert de sa jupe. Elle se leva, cria:

—Salauds!

Le rideau baissé, un jeune homme, embusqué derrière les femmes peintes d'une avant-scène, se dressa au-dessus de leurs chapeaux empanachés et, le poing tendu, lança des injures qui, dans le monde des boulevards extérieurs, valent des coups de couteau.

Le poulailler riposta:

—C'est sa femme! Elle est rien laide!

Alors, penché sur l'accotoir, le vengeur de laBelle Gabrielleparut, mis à la dernière mode, les cheveux luisants coupés en pointe sur le front et collés sur le crâne comme un bonnet du temps de Louis XI. Le doigt tendu, il désigna les interrupteurs aux gardes municipaux qui gravirent au pas de charge les galeries supérieures et se colletèrent avec les coupables, les poussant vers l'escalier de sortie. Le poulailler protesta, le parterre applaudit.

Les yeux fixés vers la loge où gesticulait le dénonciateur, Simone dit tout haut:

—Mais, c'est elle!

—Qui? demanda Mlle Léonie.

—Jenny, la femme de chambre de maman.

—La femme de chambre de votre mère! Vous nous avez dit à l'atelier que vous étiez orpheline.

—Oui, mais autrefois… répondit Simone embarrassée… Jenny est celle qui a un collet de fourrure, un grand chapeau avec des piquets de plumes, comme un dessus de corbillard, et un corsage rose à ruche.

La dame ainsi désignée dirigea vers les deux amies les yeux de verre de sa lorgnette, sourit, envoya un bonjour de la main.

—Allons-nous-en, dit Simone, feignant de ne point voir le salut.

—Allons-nous-en, approuva M. Jean. Bien fin qui me repincera dans un pareil bouis-bouis. La police ne devrait tolérer que des gens bien mis au théâtre.

Cette réflexion fit sourire dédaigneusement mademoiselle Léonie qui, décidément, ne professait pas une grande admiration pour son fiancé, mais elle voulut bien quitter le spectacle.

* * * * *

—Bonjour, mademoiselle. Je vous croyais morte…

Jenny attendait dans le couloir la fille de M. Gosselet.

—Pourquoi, morte? Je suis en excellente santé, comme vous voyez!

—Monsieur est désespéré. Il n'a pu vous retrouver depuis votre fuite du couvent. Madame, qui ne vous aime pas beaucoup, je crois, lui fait des scènes continuelles. Ah! la maison n'est plus drôle depuis que vous êtes partie. Je n'ai pas pu y rester. Je cherche une nouvelle place. Je suis dans ma famille!

—Père n'est pas malade? demanda Simone, inquiète.

—Monsieur est très fatigué, très soucieux. Il voulait faire mettre des notes dans les journaux sur votre disparition, mais madame n'a pas voulu à cause de sa famille qui est si honorable, si honorable! Enfin vous êtes bien portante. M. Bamberg va bien?

—Mais je n'en sais rien!

—Ah!… Enfin, mademoiselle, je suis bien heureuse de vous voir. J'ai toujours eu beaucoup d'estime pour vous et ce n'est pas à cause de… de… mais je vous ennuie, mademoiselle.

—Non! mais je dois me coucher de bonne heure pour me rendre à mon atelier, demain.

—Comment! Vous travaillez, mademoiselle!

—Pourquoi pas? Adieu, Jenny.

—Bonsoir, mademoiselle!

Dans la rue, Simone, pour expliquer la familiarité condescendante de l'ancienne femme de chambre, conta à Léonie et à M. Jean son amour pour un jeune homme pauvre, sa séquestration au couvent des Visitandines, sa fuite, puis sa vie de travail.

Léonie l'embrassait, pleurait d'admiration.

Le bureaucrate roulait des yeux étonnés, regardant à la lueur des becs de gaz comment était faite une héroïne de roman.

—Prépare-toi à une toute petite surprise, dit à Simone la petite bossue qui venait de descendre six étages pour acheter lePetit Quotidien. La pipelette vient de me remettre une dépêche…

—Oh! vous venez d'hériter d'une bonne tante de province, mademoiselle l'Embaumée? Tu vas fonder un atelier de couture?

—Non pas! Si j'avais de l'argent, j'achèterais une petite maison avec un toit qui aurait de la mousse dessus. Puis… Mais tu ne devines pas? C'est signé: Bamberg!

—Donne vite, dit Simone, plantant de travers sur ses cheveux un bout de paillasson fleuri de primevères. Et moi qui allais sortir!

—Non! Je veux te lire ça. C'est court, mais si éloquent!

Arrive ce soir, neuf heures, gare de Lyon.

Bamberg.

—Oh! ma petite l'Embaumée, que je t'aime!

—Parbleu!

Le visage penché sur l'épaule de son amie, mademoiselle Gosselet lut le petit bleu, puis s'en empara le caressa des doigts, le baisa, rougissant.

—Oh! ma petite l'Embaumée. C'est aujourd'hui dimanche, heureusement! Si la dépêche était arrivée, hier! Toute une bonne journée de joie perdue! Étant de corvée, le soir, à l'atelier, je n'aurais pu lui sourire, la première! Oh! ma petite l'Embaumée, je vais le revoir, ce soir, dans quelques heures. Je t'aime bien!

—C'est entendu!

—Tu vas voir. Il sera pâle avec de grands yeux tout battus. Moi, je me cacherai près de la porte qui donne sur le quai. Il t'embrassera, te demandera si je suis heureuse, si père m'a pardonné, si je n'épouse pas le Russe qui a une tante au Caucase, si… Alors je m'approcherai, doucement, puis lui mettrai mes bras autour du cou. Mais il doit être si faible, mon André. Pourra-t-il supporter pareille joie?

—Qu'un homme qui vient de faire deux cents lieues en chemin de fer se trouve mal parce qu'une jolie fille se jette à sa tête! Voilà qui serait fort.

—Comme tu dis ça! Je ne suis pas une jolie fille pour lui. Je suis sa fiancée, sa femme. Ce n'est pas moi qu'il tiendra dans ses bras. Il embrassera, il aura tout le bonheur rêvé, toute la vie telle qu'il l'a voulue. Pourquoi pleures-tu, ma bonne petite amie?

—Parce que…

—… Tu es heureuse pour moi!

—Oui, et aussi parce que c'est comme dans le feuilleton de mon journal.

—Oui, mais dans les romans, la félicité de l'héroïne est faite de souffrances subies par d'autres. Tandis que dans la vie…

—Dans la vie, c'est la même chose, mademoiselle… Il y a dans votre roman monsieur Gosselet et aussi madame Gosselet.

—Oh! des souffrances d'argent. Voilà tout!

—C'est vrai, mademoiselle.

—Tu te permets de me dire vous, de m'appeler mademoiselle. Ce n'est pas gentil. Tu ne veux pas que je sois tout à fait heureuse?

—Je veux m'habituer à ne plus tutoyer madame Bamberg.

Madame Bamberg! Ces cinq syllabes firent plus roses les joues de mademoiselle Gosselet. Elles sonnèrent si délicieusement à ses oreilles qu'elle les répéta, tout bas, plusieurs fois, avec des intonations diverses. Madame Bamberg! Bamberg allait bien à sa beauté faite de demi-perfections assemblées en un tout presque harmonieux. Le mot avait une personnalité fière, élancée. Elle était heureuse du pavillon qui couvrirait et peut-être excuserait sa manière d'être, de penser. Elle sentait en elle toutes les qualités de la femme: la pitié, la pudeur, qui n'est qu'une forme délicieuse de faiblesse, le besoin d'aimer et de protéger, mais l'éducation qu'elle avait reçue l'obligeait à manifester les désirs de son être sous une forme indépendante, personnelle et même un peu querelleuse. Madame Bamberg! Elle se coifferait d'un petit feutre mou un peu campé sur l'oreille—si peu!—porterait des lainages sans fioritures, serait vaillante dans la vie comme un petit homme, ne deviendrait femme qu'en son «home». Elle garderait à son mari toute la séduction féminine que d'autres dépensaient en menue-monnaie, dans la rue, au spectacle, en soirée!

«Je veux m'habituer à ne plus tutoyer madame Bamberg», avait dit la petite bossue.

Devant l'attitude boudeuse et faussement humiliée de son amie, Simone sourit:

—Pourquoi ne plus me tutoyer? Devenue madame Bamberg, je resteraiSimone.

—Si je ne le fais pas pour vous, je le ferai pour monsieur Bamberg!

—Et tu en veux à «monsieur» Bamberg?

—Non. Mais je continuerai à direvous, je vous avertis.

—A votre aise, mademoiselle! Mais vous continuerez aussi à m'aimer, mademoiselle… l'Embaumée. J'ai oublié votre nom de famille.

—Oh! cela n'a pas d'importance!

—C'est une brouille que vous voulez? Je sais que l'Embaumée est un surnom d'atelier, mais le surnom est joli, voilà pourquoi je l'ai adopté.

Simone relut le télégramme tout haut: «Arriverai ce soir, neuf heures»; … regarda la pendule, puis demanda:

—Mais, qu'est-ce que nous allons faire jusque-là? Vous êtes certaine que votre pendule ne retarde pas, mademoiselle?

L'Embaumée sourit, déridée par l'impatience de Simone, et répondit malicieuse:

—Je crois même qu'elle avance un peu.

—Si j'avais du travail, un corsage à achever, quelque chose de… Que vas-tu faire… Pardon! Qu'allez-vous faire?

—Ce que je fais tous les dimanches: nettoyer ma chambre à fond, et frotter mon parquet avec «de la carbonade.»

—On ne dit pas «de la carbonade», mais du carbonate.

—Oh! Allez donc demander ça à l'épicier qui sait bien comment cela se prononce, puisqu'il en vend!

Simone, un peu étonnée de la mine bourrue et du ton agressif de son amie, si douce d'habitude, n'essaya pas de faire comprendre à la petite ouvrière que les épiciers n'avaient jamais fait loi ès-langue.

Elle imagina, pour gagner du temps, un nouvel arrangement de ses éventails japonais qui semblaient être groupés deux à deux, d'immenses papillons posés sur les bouquets de fleurettes du papier de tenture.

Elle rendit visite à toutes les pauvres fleuristes de son quartier pour trouver une botte de lilas blanc qu'elle éparpilla dans deux aiguières de faïence achetées chez un bric-à-brac et drapa les vieilles indiennes imprimées qui servaient de doubles rideaux à la fenêtre.

Elle profita de l'absence de l'Embaumée, partie à l'achat des provisions, pour enchemiser de fine toile les deux oreillers de sa couchette et étaler sur le lit tous les blancs de la toilette qu'elle mettrait le soir pour aller au-devant de l'aimé. Elle était si heureuse de pouvoir se donner déjà, l'huis-clos, en faisant plus accueillante, plus blanche et plus fraîche sa chambre de fiancée.

Le déjeuner fut silencieux, les deux amies vivaient sous les frisons de leurs fronts penchés en des pensers bien différents.

La petite bossue songeait que la venue brusque d'un homme allait changer sa vie, que cet homme la ferait souffrir en lui prenant son amie, qu'il ne saurait jamais ses tristesses d'amoureuse dédaignée. Et pourtant elle était heureuse de souffrir pour André, heureuse aussi de souffrir pour Simone. Les pauvres femmes contrefaites comme elles ne pouvaient et ne devaient que se dévouer. Ses fleurs la consoleraient, ses fleurs qui se sacrifiaient, elles aussi, dormant tout le parfum, toute la coloration, tout le velours de leurs pétales à une pauvre bossue.

Simone se promettait d'écrire à bon papa Gosselet, de lui conter ce qu'avait fait le petit ingénieur «sans-le-sou» pour la mériter, rêvant un retour triomphal à l'usine.

Le soir venu, elles gagnèrent à pied la gare de Lyon. Dans la salle d'attente, une pendule marquait huit heures et demie. Elles prirent place sur une banquette, voulant attendre patiemment le défilé des voyageurs, mais à chaque coup de sifflet des locomotives de service sur la voie, elles se précipitaient vers la grande porte vitrée donnant sur le grand hall d'arrivée, puis, déçues, revenaient s'asseoir, les yeux fixés sur le cadran dont les aiguilles se mouvaient par soubresauts semblant impatientes, elles aussi.

* * * * *

Neuf heures enfin! Près du quai une machine s'arrêta, respirant bruyamment de tous ses poumons d'acier, essoufflée. La porte claqua. Des têtes parurent inquiètes, puis des corps habillés burlesquement de plaids et de couvertures de voyage.

Les débarqués se précipitèrent dans la salle, maugréant, se bousculant. Des sacs de nuits, des valises pendaient au bout de leurs bras longs donnant aux hommes affairés des allures tortillardes, obligeant les femmes à marcher lourdement comme des cannes qui vont à l'eau.

Sous les feutres mous, les visages masculins se masquaient d'une ombre.

Les femmes avaient sous leurs voilettes la même physionomie mystérieuse.

Debout près de la porte, Simone et l'Embaumée cherchaient des yeux, inquiètes.

Une voix dit, soudain, derrière elles:

—Eh bien! mademoiselle l'Embaumée! J'ai donc bien vieilli? Vous ne m'avez pas reconnu.

Elles se retournèrent. Simone se jeta dans les bras d'un complet gris.

André Bamberg baisa le front de l'aimée, les lèvres de l'aimée, répétant:

—Comment! c'est toi! c'est toi!

Simone, les bras noués autour du cou de son fiancé, restait muette, les yeux levés très doux, très grands. Ils pleurèrent, puis se sourirent et leurs lèvres dirent des choses banales.

—Je ne m'attendais pas à te voir. C'est gentil!

—Tu n'es pas fatigué?

La petite bossue attendait, tournant presque le dos aux amoureux enlacés. Des groupes se formaient autour d'eux. Des femmes disaient haut:

—Ben! ils ne se gênent pas.

André se dégagea de l'étreinte de Simone et tendit la main à l'Embaumée qui murmura:

—Vous allez bien?

—Très bien! Allons-nous-en vite, vite. Prenons une voiture. Il y a trop de monde autour de mon bonheur.

Un cocher hélé, André ouvrit la portière du fiacre, aida Simone à prendre place sur les coussins, puis, monta sur le marchepied, oubliant l'Embaumée.

Il s'aperçut de l'attitude interdite de la petite bossue, voulut redescendre, pour lui permettre de monter dans la voiture, mais la petite faiseuse de sourires s'excusa:

—Non! non! Je veux prendre l'air. Je serai bien sur le siège.

Elle ajouta: «Cocher! 104, rue Mouton-Duvernet!»

La voiture partit en un gémissement de sa caisse disjointe au petit trot d'un cheval boiteux qui heurtait tous les pavés de sa patte malade.

Simone, le front posé sur l'épaule d'André, dit à mi-voix:

—Ne parle pas, mon aimé… si tu veux! Plus tard nous causerons de tout.

Elle ferma les yeux pendant qu'André lui baisait les cheveux, doucement.

Brusquement elle s'éloigna de lui, d'un écart du buste:

—Je ne repose pas sur l'épaule blessée, dis?

—Mais non. Je suis tout à fait guéri… maintenant. Mais où allons-nous?

Elle leva sur lui ses yeux mouillés de larmes douces, puis dit, triomphante, câline:

—Chez nous, mon André!

Sur le siège, le cocher faisait la cour à l'Embaumée.


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