CEUX QUI PASSENT

C’est une plaine qui s’étend sur vingt lieues entre nos montagnes et les collines de « là-bas », derrière lesquelles pas un soir le soleil ne manque de se coucher. Quand je la regardais, de notre jardin, elle m’apparaissait aussi vaste que le monde, puisqu’au delà de ces montagnes et de ces collines je n’apercevais que le ciel. Je ne pensais pas que, de toute une vie, il fût possible d’en sortir : ses routes devaient suffire à user les forces des hommes. Je ne pensais pas que l’on pût désirer, ni avoir besoin d’en sortir : le blé de ses champs, l’eau de ses sources devaient suffire à rassasier la faim et à calmer la soif.

En toute saison des lumières s’y éparpillent dès la tombée de la nuit. Elles palpitent comme autrefois les langues de feu au-dessus des têtes des douze apôtres. L’automne venu, l’on devine de loin le vent qui, se faufilant par la porte entrebâillée ou descendant librement par la large cheminée, les fait trembler, menace même de les éteindre. Montant de bougies placées sur des tables épaisses, elles éclairent des femmes qui doivent soulever, de temps en temps, des couvercles de marmites, des enfants qui viennent de faire quatre kilomètres pour rentrer de l’école du chef-lieu de canton et qui apprennent leur leçon pour le lendemain, des hommes qui, leur journée finie, sont étonnés de se sentir assis, les bras inoccupés. Elles éclairent tous ceux qui se calfeutrent dans le repos des veillées au coin du feu. Vienne l’hiver ! On l’attend avec du bois sous les hangars et des fagots dans les greniers. Qu’il se hâte, au contraire ! Qu’il ramène les carillons de Noël, le premier Janvier où l’on ne fait que boire la goutte les uns chez les autres, et les nuits où, quand il passe au coin des bois, le vent hurle avec les loups !

Dans la ville les lumières sont groupées. Presque toutes les maisons se touchent, celles surtout de la grand’rue qui forment deux haies imposantes entre lesquelles défilent processions, enterrements, retraites aux flambeaux du quatorze Juillet et cortèges de noces. Elles sont même groupées par quartiers. Il fait plus clair sur la place, où vivent des commerçants et des riches, qu’au Vieux-Château où l’on ne trouve guère que des journaliers, des bûcherons, et des pauvres qui n’ont seulement pas le courage de travailler. Misérables ou rentiers, tous, la nuit venue, se rassemblent par familles autour de la lumière : lampe ou bougie. Tous ceux de la ville, comme ceux des villages et ceux des fermes isolées dans la plaine, trouvent la paix entre quatre murs crépis à la chaux ou lambrissés, sous des plafonds aux solives vermoulues ou enduits de stuc immaculé. Ils ne pensent pas à ceux qui n’ont ni maison ni cabane, dont les pieds s’enfoncent dans la boue, qui font sonner, de leurs bâtons et de leurs sabots, les routes gelées, et qui, l’été, sont tout blancs de poussière.

J’en ai connu beaucoup. Par exemple les petits Savoyards que l’on appelle chez nous des « ramonats ». Si petits qu’ils fussent, ils me faisaient l’effet de savoir beaucoup de choses parce qu’ils venaient de très loin, peut-être du sommet des collines qui bornent l’horizon occidental ? Ils n’avaient pas le même accent que nous, et ils savaient trouver leur chemin dans les obscures cheminées. Ils étaient très grands pour moi, puisqu’ils pouvaient monter très haut.

J’avais peur quand je les voyais entrer, parce qu’ils avaient, quoique tout jeunes, la figure aussi noire que de vieux charbonniers. Et tout le monde sait que les vieux charbonniers ne sortent des bois, avec leurs mulets, que pour faire des rafles d’enfants qu’ils emportent dans des sacs. Deux grands chiens jaunes, tantôt, la langue pendante, marchaient de chaque côté de la colonne, et tantôt aboyaient en mordant au jarret les mulets indisciplinés. Cependant, lorsqu’il était descendu de la cheminée, je faisais mon possible pour que le petit ramonât eût, en plus de son salaire, un verre de vin, du fromage et du pain. Enlevant son bonnet noir de suie, il redevenait un enfant comme moi, mais qui était déjà — si tôt ! — obligé de gagner sa vie. Je ne pensais guère alors qu’un jour viendrait où je ferais comme lui. J’en ai connu un qui faisait danser au son de la vielle une marmotte. La marmotte dansait de son mieux, ce qui ne veut pas dire que ce dût être très bien, mais elle faisait ce qu’elle pouvait, et c’était touchant. Brave petite bête qui comprenait que, pour vivre, il faut forcer son talent et danser lorsque l’on aurait peut-être envie de pleurer. Dans les Alpes, tranquille, elle habitait une maison tapissée de mousse et de foin, ne demandant rien à personne, sage qui sait se contenter de peu. Mais un chien l’a dérangée. On l’a prise. On lui a fait traverser des pays dont elle ne saura jamais les noms. La voici devant moi, malheureuse, mais se trémoussant au son de la vielle. Le petit Savoyard qui la fait danser est bien malheureux aussi. C’est plusieurs années après que j’ai lu ces lignes émouvantes du grand Lamartine :

« Je fus distrait de ma rêverie par l’harmonieux grincement de cordes d’un de ces instruments champêtres que les jeunes Savoyards fabriquent dans les soirées d’hiver de leurs montagnes, et qu’ils emportent avec eux dans leurs longs exils en France et en Piémont pour se rappeler, par quelques airs rustiques, par quelques ranz des vaches, des images de leur pauvre patrie. Ils appellent ces instruments des vielles, parce qu’ils jasent plus qu’ils ne chantent, et que les refrains s’en prolongent en s’affaiblissant, en détonnant, et chevrotent comme les voix des femmes âgées dans les veillées de village. »

José, le Savoyard, s’en va.

« Un faible et lointain grincement de l’instrument montagnard se fit entendre et se prolongea en air mélancolique à travers les feuilles des trembles et des chênes… Nous vîmes bien loin le pauvre José debout, adossé contre un des rocs de la route, son chien comme un point blanc près de lui. Il était tourné du côté de la Savoie et, ayant détaché de son cou sa vielle, il en jouait un dernier adieu aux rochers de son pays. »

Je ne pensais guère non plus, quand j’écoutais la vielle du petit ramonat et que je regardais danser la marmotte, qu’un jour viendrait où moi aussi je regretterais les rochers de mon pays.

Mais j’ai vu surtout des mendiants. C’était comme s’ils fussent venus des quatre coins de l’horizon, de villes, de villages où le travail et le pain manquaient, les uns avec de grandes barbes blanches, les autres tout jeunes, avec une jambe de bois, un poignet retourné, des yeux qui regardaient sans voir et un bâton qui leur servait beaucoup pour se diriger. Ils avaient dû mettre des mois, des années, pensais-je, pour traverser la plaine, pour arriver ici venant des collines grises et des montagnes violettes. Les uns essayaient de vendre du papier à lettres, des lacets en cuir, des cordons de souliers. Ils portaient, retenu au défaut de l’épaule par une courroie de laine, un sac de toile grossière. Les autres promenaient des corbeilles noires ornées de mousse verte, des paniers en osier. Des femmes, que suivaient de pauvres gamins pieds nus et nu-tête, passaient avec des bottines usées et sans boutons, la tête couverte d’un mouchoir aux couleurs criardes. Elles avaient le teint bistré, des anneaux aux oreilles. Tout le monde disait :

— Ce sont des bohémiennes.

Elles, j’étais bien obligé de croire qu’elles venaient de beaucoup plus loin que les collines et les montagnes, d’un pays bizarre que j’imaginais d’après mes premières lectures. Trop fières pour accepter l’aumône, elles ne demandaient qu’à tirer parti de leur travail. Pourtant elles détournaient la tête quand on appelait un des petits pour lui donner une tartine de fromage.

Elles étaient venues avec leurs hommes dans ces roulottes disloquées qui ne peuvent s’aventurer que sur les grandes routes : elles resteraient en morceaux dans les chemins creux. A l’abri d’une haie, d’un bois, d’un rocher, on installait le petit poêle rouillé. On donnait la liberté aux poules, mais l’âne restait attaché à l’une des roues. Cependant il paraissait assez las pour n’avoir pas envie d’aller gambader aux alentours.

D’autres s’arrêtaient au milieu de la rue et, faisant face aux maisons, ils chantaient des airs tantôt gais, tantôt tristes. Je me souviens de deux d’entre eux qui n’étaient pas des vieillards, il s’en fallait de beaucoup, et qui par une après-midi d’été jouèrent l’un sur un violon, l’autre sur une guitare, un air si magnifiquement simple qu’il ressemblait à la musique des maîtres duXVIIesiècle. Je n’invente rien. Je ne déforme pas. Je sentis qu’il se faisait dehors et en moi-même un grand silence. Il me sembla que cette musique poussait loin d’elle tous les bruits quotidiens dont j’avais l’habitude, et mes quelques pensées familières, qu’elle faisait place nette, comme une grande vague qui arrive du fond de l’horizon et rejette sur le rivage les varechs légers et les lourdes planches goudronnées. Je n’entendais plus bourdonner les mouches ni les guêpes, mais seulement la guitare. Les coqs continuèrent-ils de s’interroger et de se répondre de loin ? Je ne m’en souviens pas : je n’écoutais plus que le violon. La cadence des dernières mesures me ravissait. J’y devinais je ne sais quelle force mélancolique. Quand ils furent partis, les guêpes et les mouches se remirent à bourdonner, et les coqs à chanter. Il en est toujours ainsi. Je ne dirai point que j’écoutai longtemps encore se prolonger en moi l’écho de cette musique, mais à vingt-quatre années de distance je me rappelle cette après-midi brûlante où deux errants des grandes routes s’arrêtèrent devant notre maison avec un violon et une guitare.

On les voyait sur les routes tantôt, le soir, comme des formes indistinctes enveloppées de brouillards, tantôt, le matin, nettement éclairés par le soleil levant. Quelques-uns fumaient la pipe. D’où venaient-ils ? Personne n’en savait rien. Peut-être eux-mêmes, depuis si longtemps qu’ils étaient partis, ne se le rappelaient-ils plus. Mais ils allaient, libres de s’arrêter où ils voulaient. Les uns, en été, lorsqu’ils trouvaient une de ces sources fraîches comme il n’en existe que dans les bois, y buvaient à longs traits pour se désaltérer d’abord, ensuite pour leur plaisir. C’était bien meilleur que du vin. Les autres, — quelques-uns seulement, ceux sans doute qui étaient assez riches pour fumer la pipe, — entraient dans les auberges. Ils avaient le geste qu’il faut pour se débarrasser brusquement d’un bissac ; s’asseyant, ils demandaient du vin ou de l’absinthe. Des aubergistes les faisaient payer avant de les servir : d’ailleurs souvent ils tenaient, en entrant, leurs sous dans le creux de la main. Quand ils étaient partis, la servante venait avec un torchon mouillé et un balai nettoyer la place. On ne sait jamais s’ils n’apportent pas avec eux de la vermine.

Comme dans tous les métiers — car n’est pas mendiant qui veut, — il y en avait de bons et de mauvais.

J’en ai connu deux que tout le monde connaissait aussi : on savait qu’ils n’étaient pas comme les autres.

C’étaient de ces vieux qui passent au moins une fois par mois pour se rappeler à votre bon souvenir, et qui frappent aux portes tout doucement pour que, si on ne veut pas leur ouvrir, on ne puisse pas dire :

— En voilà des mendiants qui font du bruit !

Si on leur donnait quelque chose, que ce fût du pain et du fromage, un ou deux sous, il portait tout de suite la main à sa casquette ; elle disait : — Merci bien, madame ! Merci beaucoup !

Et ils partaient en traînant leurs sabots. Ils avaient, lui, de lourds sabots creusés à même le hêtre et ferrés, elle, des sabots ferrés aussi, mais moins lourds : des sabots de femme, à nez pointu et à brides. C’était du luxe, parce que, moins épais, ils se cassent plus facilement, mais elle y faisait attention.

Ils ne murmuraient point, ne proféraient pas de sourdes menaces quand on ne leur donnait rien. Ils se disaient alors :

— Il n’y a pas que nous à être malheureux.

Ils n’étaient pas fiers. Ne s’imaginant pas que tout leur fût dû, quand on ne les insultait pas ils étaient contents. Vivant de la charité de deux ou trois cantons, ils gagnaient de quoi ne pas mourir de faim. Mais, à ce métier où l’on gagne sa vie avec ses jambes, on s’use vite. Et l’on dort où l’on peut, souvent sur le bord des routes, dans les taillis. L’hiver, il faut quelquefois chercher longtemps avant de trouver quelqu’un qui veuille vous donner un coin dans une grange. Si c’est dans une écurie, vous faites attention de ne pas déranger les bêtes qui tiennent plus de place, qui ont plus d’importance que vous.

Je sais qu’il leur arrivait d’entrer dans des fermes au moment où tout le monde était à table, et que, dans quelques-unes, on leur disait :

— Allons, mettez-vous donc là ! Vous allez bien manger la soupe avec nous ?

Mais ils commençaient toujours par refuser. Ensuite, il fallait qu’on leur fît violence, qu’on les forçât à accepter un verre de vin. Ils tenaient moins de place encore au bout de la table que dans la grange ou l’écurie, et ils étaient vraiment confus que la servante se dérangeât pour eux. Avec eux on pouvait être tranquille. Ils n’étaient pas de ceux qui, par vengeance, mettent le feu aux meules de paille.

Pourtant les maisons ne manquaient pas, dans la ville et dans les villages, aux portes desquelles ils savaient qu’il leur serait inutile d’aller frapper. Mais ils savaient aussi que la vie est dure pour tout le monde, que personne n’est obligé de venir en aide aux mendiants.

Pas davantage ils n’étaient de ceux qui peuvent économiser pour s’acheter une petite maison dans un pays qui n’est pas celui où ils demandent l’aumône. Ils ne pouvaient que vivre au jour le jour : c’est déjà bien joli. Je me souviens même que le vieux disait :

— Tant que nous pourrons marcher, nous ne serons pas à plaindre. Il y en a de plus malheureux que nous.

Sont-ils morts ensemble, dans la neige, ou l’un après l’autre ? Personne ne s’en est jamais inquiété. Ils étaient de ceux qui passent, auxquels ceux qui demeurent ne pensent que lorsqu’ils les voient.


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