CHUCHOT

Chuchot pourrait vivre en pleine campagne, dans quelque cabane isolée au coin d’un bois. C’est là qu’il trouverait, dans les champs voisins, trop éloignés des maisons pour qu’on regarde ce qui s’y passe, des légumes qui ne coûtent pas cher s’il voulait se donner la peine de les voler, et du bois qu’il aurait vite fait de rapporter chez lui. Les gens des villages ne sont pas assez riches pour installer, aux bons endroits, des pièges à loups, et les gardes forestiers ne peuvent pas être partout à la fois. Mais Chuchot est un monsieur. Il s’ennuierait là-bas, il y manquerait de distractions. Il lui faut la petite ville, la ville. Ce n’est pas dans un village qu’il trouverait cette grand’rue où il se promène comme chez lui, sans se presser, en regardant les devantures, cette place de l’Hôtel-de-Ville où il ne se gêne pas pour interpeller le « phormacien », comme il dit, où l’hôtel de ville est un monument tel qu’il ne peut en rêver de plus beau. Malgré son admiration, il lui arrive de s’asseoir familièrement sur les marches ; là il réfléchit à ce qui se passe.

Il couche, comme les Dégoit, sur un lit de feuilles sèches et de fougères qu’il renouvelle quand il en a le temps et le courage ; mais le temps lui fait souvent défaut, et toujours le courage. Il y a des années que son propriétaire a renoncé aux trente francs que Chuchot devait lui donner pour prix de son loyer. Du printemps à l’automne, il se repose au soleil, tantôt assis sur le mur des Promenades, à l’ombre des tilleuls, tantôt couché sur l’herbe à l’ombre du mur. Cela dépend de l’heure, du temps qu’il fait.

Il lui arrive d’essayer de travailler. Commence-t-il à scier une corde de bois ? Les premiers morceaux sont à peine empilés qu’il éprouve le besoin de se reposer, allume son brûle-gueule et rôde autour d’un verre de vin : le travail et la fumée dessèchent le gosier. Il flâne, regarde dans les toits, et dit que les lapins sont beaux. Il passe sa tête à la fenêtre de la cuisine, renifle les odeurs et dit :

— Ma foi, si vous avez un morceau de trop, ça ne sera pas de refus.

Par charité, les riches lui donnent tout de même les trente sous de sa journée, mais en lui disant :

— Vous savez, Chuchot, ce ne sera pas la peine de revenir demain.

Il ne s’en formalise pas.

Il travaille surtout pour les sœurs. Même il ne travaille guère que pour elles. Il a un poste officiel, puisqu’il scie le bois de l’hospice et que c’est « la ville » qui le paie, mais à forfait : douze francs pour huit journées de travail. Libre à lui — et il ne s’en fait pas faute ! — d’y passer un mois. Il commence vers le milieu de septembre, mais il y pense bien avant de commencer, sans joie, avec terreur. Quelle misère, d’être obligé de travailler pour vivre !

Sa plus grande utilité est de servir de terme de comparaison. On dit à un gamin :

— Tu es « feignant » comme Chuchot.

Et, quand il le faut, on ajoute :

— Tu es sale comme Chuchot.

Parce qu’il scie le bois de l’hospice et qu’il travaille pour les sœurs, il faut qu’il ait des sentiments chrétiens et qu’il aille tous les dimanches à la grand’messe. Mais il ne paie pas sa chaise, comme la Cécile Béraud. C’est une vieille chaise qui lui appartient en propre, si l’on peut, au sujet de Chuchot, parler ainsi, une chaise que le sacristain a trouvée sous les cloches, il y a longtemps, avec un pied cassé et de la paille en moins. Chuchot a lui-même arrangé le pied, mais il lui a fallu du temps pour s’y décider, pour en venir à bout. Quant à la paille qui manque, il n’est pas fier, et il trouve même que c’est une belle chaise et qu’il voudrait pouvoir emporter chez lui. On la lui a mise à l’entrée de l’église, à l’écart des autres, près du bénitier. Il est tout près de l’eau ; le dimanche est le seul jour où il y trempe le bout de son petit doigt. Il s’assied sur sa chaise. Il est chez lui : personne ne viendra lui disputer sa place, pas même la Cécile Béraud. Elle sent fort. Chuchot aussi, mais il faut compter en plus avec la vermine. Il se gratte toujours où ça le démange et ça le démange un peu partout. Les gamins ont peur de lui à cause des poux et des puces, et de la hotte dans laquelle, leur dit-on, il ramasse à la tombée de la nuit les mauvais enfants. Avec sa figure carrée encadrée de barbe, ses petits yeux bridés, sa haute casquette, surtout avec la bosse qui gonfle sa blouse, il ressemble à l’ogre des légendes.

Un jour qu’il est étendu les jambes au soleil et la tête à l’ombre, il m’appelle. Je vais faire une commission.

— Où que tu vas donc comme ça, petiot ?

— Chercher du savon, monsieur Chuchot, parce que ma mère n’en a plus.

— Ah !

Et Chuchot réfléchit tellement qu’il ne dit plus rien. Je continue mon chemin. Lorsque je reviens, Chuchot, évidemment, est encore là.

— Tu n’as pas mis longtemps, petiot !

— Oh ! non, monsieur Chuchot ! C’est pressé.

Heureusement, il fait clair : je n’ai pas peur de la hotte, mais j’évite quand même de trop m’approcher : je sais que les puces, et peut-être aussi les poux, sautent avec une merveilleuse aisance d’un endroit à un autre. Et, pour me concilier ses bonnes grâces au cas d’un enlèvement nocturne, hélas ! toujours possible, je lui donne du « monsieur Chuchot » gros comme le bras. Il grogne :

— Du temps que j’étais gamin, à Porquemignon, jamais on ne faisait de commissions. Tout le monde avait son manger chez soi.

— Mais, monsieur Chuchot…

— On n’avait pas tous ces tas de boutiques-là pour acheter des denrées. On faisait cuire son pain, chacun chez soi. On ne mangeait pas de la viande une fois par an.

— Qu’est-ce que vous mangiez, alors, monsieur Chuchot ?

— Des pommes de terre, des pois, du lard. Mais au jour d’aujourd’hui, c’est plus du tout pareil. De mon temps, est-ce qu’on connaissait le savon ? Ça doit être une drôle de nourriture, ça !

Chuchot agonisant presque, il fallut bien le transporter à l’hospice. Il promenait sur le drap blanc ses grosses mains velues, comme quelqu’un qui n’en a plus pour longtemps à vivre. Mais il était solide ; il ne perdait pas le nord ; il s’étonnait seulement de coucher, pour la première fois de sa vie, dans un vrai lit. Thierry, le menuisier, averti, rabotait grossièrement les planches du cercueil. Il disait :

— C’est un paletot pour Chuchot. Pas besoin que ça soit luxueux.

Il fallait tout de même les dimensions. Il les avait d’ailleurs. Chuchot était petit, mais bossu. Les deux planches latérales devaient donc gagner en hauteur ce qu’elles perdaient en longueur. Quand le cercueil fut fini, qu’il ne resta plus à faire que le couvercle, on ne put s’y méprendre : le bois blanc disait avec éloquence qu’il ne s’agissait pas d’un gros riche ventripotent, mais les pauvres étant maigres, il fallait que le mort fût bossu. Un gamin qui entra dans la boutique dit tout de suite :

— C’est le cercueil de Chuchot que vous faites là.

Certainement, c’était le cercueil de Chuchot. Mais quand Chuchot se fut habitué à la blancheur du drap, il cessa d’y promener ses mains, et ses yeux sous les cils touffus luirent comme deux petites flammes sous des buissons. Il grogna :

— Une drôle d’idée de m’avoir amené là-dedans. On veut donc me tuer ?

Près de son lit se tenaient le médecin et la sœur Joséphine. M. Germain ne put s’empêcher de rire, et ne put empêcher Chuchot de se lever, et de boire toute l’eau de la carafe qu’il vit sur la table de nuit. On envoya prévenir Thierry. On réussit à le garder deux jours encore. Puis il fallut qu’il partît. Dans un coin de son atelier, Thierry dressa le paletot.

Il reprit sa vie de paresse et de flâneries. Il touchait un bon, chaque semaine, pour un pain de cinq livres, et, chaque mois, pour de l’huile, du lard et des pommes de terre. Par ci, par là, il récoltait deux sous, et cela faisait pour la goutte. Les trente sous de ses rares journées lui servaient pour son tabac et ses sabots. Il estimait qu’il n’avait jamais été aussi malheureux qu’à l’hospice. Quand l’époque fut venue qu’il retournât y scier du bois, il eut vraiment besoin d’avoir conscience de l’importance de ses fonctions, et pour la première fois de sa vie, il eut fini au bout de huit jours. Ce n’était pas d’aujourd’hui, sans doute, qu’il connaissait l’hospice avec ses larges fenêtres cintrées à rideaux aussi blancs que les draps, mais il n’avait jamais mis les pieds dans la salle et n’avait pas encore été obligé de coucher dans un lit. Il connaissait l’hospice, mais comme un pays que l’on regarde sur la carte, en sachant bien qu’il est trop loin pour que l’on y aille jamais. On le vit de nouveau dans la grand’rue, sur les marches de l’hôtel de ville, tantôt seul, tantôt, le jeudi, entouré d’une bande de gamins qui n’avaient plus aussi peur de lui, parce qu’ils avaient grandi et qu’il venait d’être malade. Pourtant il n’était pas plus propre et, à quatre-vingts ans, il se tenait encore d’aplomb sur ses jambes courtes.

Un jour, il entra, en passant, chez Thierry.

— Regarde donc ton paletot ! dit-il à Chuchot.

— Mon paletot ?

Il aperçut le cercueil dans le coin, entre le mur et la cheminée. Il n’ajouta pas un mot, mais il fit une pauvre grimace. Peut-être en eut-il froid dans le dos ; en tout cas, il ne mourut pas longtemps après, mais chez lui, de sa belle mort, pas dans un lit d’hospice. Thierry voulut s’assurer par lui-même qu’il fût vraiment mort, avant de faire le couvercle, qu’il appelait les boutonnières du paletot.

Puis, comme personne n’aurait voulu se servir, après lui, de sa chaise, on la brûla non loin de l’église. Les gamins dansèrent la ronde comme autour d’un feu de joie ; on ne les menacerait plus de Chuchot. Quand elle ne fut plus qu’un petit tas de cendres, ils s’en allèrent. Mais longtemps ils le revirent dans leurs rêves avec ses petits yeux, ses gros sabots, sa haute casquette, et cette bosse qui gonflait sa blouse, comme une hotte…


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