Mattie Silver, la danseuse sur qui se concentrait l'attention d'Ethan, était une cousine de sa femme. Les soirs, extrêmement rares, où Starkfield s'accordait quelque récréation, elle participait à ces fêtes, et Frome vers les onze heures venait la chercher pour la ramener à la ferme. C'était Mrs. Frome elle-même qui avait réglé les choses de cette façon lorsque Mattie était venue demeurer avec eux.
La jeune fille était de Stamford, une des grandes villes industrielles de la Nouvelle-Angleterre. Elle était venue habiter auprès de sa cousine Zeena, qu'elle aidait; mais, comme elle n'était pas rétribuée, Mrs. Frome, en femme pratique, avait imaginé de lui permettre ces divertissements afin qu'elle sentît moins le contraste entre sa vie antérieure et sa vie nouvelle. «Autrement, — se disait avec ironie Ethan Frome, — jamais elle n'eût songé à procurer des distractions à Mattie...»
Lorsque Zeena lui en avait parlé pour la première fois, Ethan avait bougonné en lui-même: la perspective d'avoir à faire plusieurs milles après sa journée de rude labeur lui souriait médiocrement. Mais il en était venu bien vite à souhaiter que Starkfield organisât des divertissements chaque soir.
Il y avait un an déjà que Mattie Silver habitait chez ses cousins. Entre l'instant du réveil et le souper, Frome avait fréquemment l'occasion de se trouver avec elle. Mais aucun des moments qu'il passait en sa compagnie ne lui semblait aussi délicieux que ceux où, seuls dans la nuit, ils s'acheminaient à travers la campagne, Mattie appuyée au bras d'Ethan et s'efforçant de régler son pas sur celui de son compagnon...
Du premier jour, elle l'avait séduit. Il était allé l'attendre en voiture à la gare des Flats, et, aussitôt l'arrêt du train, elle était venue droit à lui, en criant: «Vous devez être Ethan Frome!...» Il la voyait encore, sautant du wagon, son petit bagage à la main; dès ce moment, rien qu'à observer sa fragile personne, il s'était dit: «Elle ne me semble guère taillée pour abattre de la besogne, mais en tout cas elle paraît facile à vivre...» Et cependant, ce n'était pas seulement un peu de vie jeune et enthousiaste qui était entrée avec elle dans la maison: elle était plus que cela; plus qu'un petit être serviable et gai, comme il l'avait cru d'abord. Elle savait voir, elle savait écouter, et Frome s'aperçut bientôt qu'on pouvait lui montrer les choses ou les lui raconter. Il avait plaisir à le constater, tout ce qu'il lui communiquait de sa pensée laissait en elle une trace profonde et des échos qu'il pouvait réveiller à sa guise.
C'était la nuit, au cours de ces retours à la ferme, qu'il éprouvait le plus vivement la douceur de cette communion. Il avait toujours été plus sensible que les gens de son entourage aux beautés sans cesse renouvelées de la nature; ses études, malgré leur soudaine interruption, avaient développé en lui cette sensibilité, et, même aux heures les plus malheureuses de son existence, les champs et le ciel lui avaient toujours parlé d'une voix souveraine et profonde.
Mais son émotion était demeurée intime, douloureuse et secrète. Elle voilait de mélancolie la beauté même qui la faisait naître. Peut-être n'existait-il personne de par le monde pour sentir comme lui; peut-être était-il la victime unique de ce triste privilège... Et voici que, brusquement, il découvrait une autre âme vibrant des mêmes admirations, et cette âme vivait à côté de la sienne! Il découvrait cet être, et cet être habitait sous son toit, mangeait son pain. Elle était à son côté, il pouvait lui dire: «Cette constellation, là-bas, c'est Orion... cette grande étoile, c'est Aldébaran, et cette grappe argentée, qui ressemble à un essaim d'abeilles qu travail, ce sont les Pléiades...» Des heures et des heures, il pouvait la tenir en extase devant un bloc de granit surgissant des fougères, et dérouler devant son esprit le formidable tableau des âges préhistorique et les infinies métamorphoses accomplies au cours des siècles...
Le fait que l'admiration pour sa science était mêlée à l'intérêt que prenait Mattie à ses révélations n'était pas la moindre part de son plaisir. Et il y avait encore d'autres sensations moins définies mais plus exquises pour les rapprocher l'un de l'autre dans un élan de joie silencieuse. Ils goûtaient, pendant l'hiver, les couchers de soleil pourpres et glacés derrière les collines, la fuite des nuages au-dessus des éteules, et, sur la neige ensoleillée, les ombres bleues des sapins. Une fois qu'elle lui dit cette pauvre petite phrase si banale: «On croirait voir un tableau...», il parut à Frome que l'art de définir ne pouvait aller plus loin: il lui semblait que ces mots exprimaient le secret de son âme...
Cependant qu'il demeurait ainsi, dans la nuit glacée, en dehors de l'église, tous ces souvenirs lui remontaient à la mémoire, avec l'amertume des choses qui ne reviendront plus. Il s'étonnait maintenant, tout en attendant Mattie qui tourbillonnait de main en main sous ses yeux, d'avoir pu croire ses tristes propos susceptibles de l'intéresser. Lui qui n'était jamais gai hors de sa compagnie, il considérait la gaieté de la jeune fille comme une preuve d'indifférence. Le visage qu'elle présentait à ses danseurs était le même qui s'éclairait toujours à son approche, comme une fenêtre qui reflète un coucher de soleil. Il alla jusqu'à remarquer deux ou trois gestes que, dans sa fatuité, il s'était cru réservés! C'était une certaine façon de rejeter la tête en arrière, si quelque chose l'amusait, comme pour savourer son rire avant de le laisser fuser hors de ses lèvres: c'était aussi un battement très doux de ses paupières, lorsqu'elle était heureuse ou troublée...
Cette vue attristait le jeune homme, et son malheur réveillait ses craintes assoupies. Zeena n'avait jamais montré de jalousie à l'égard de Mattie, mais depuis quelque temps, et de plus en plus, elle se plaignait que sa besogne fût bien lourde. Sans en avoir l'air, elle profitait de toutes les occasions pour mettre en relief l'incapacité de la jeune fille.
Zeena avait toujours été maladive, et Frome était bien obligé d'admettre que, si elle était vraiment aussi souffrante qu'elle le disait, il lui fallait, pour l'aider, un bras plus robuste que celui dont il sentait la légère pression durant les retours à la ferme. Évidemment, Mattie n'avait guère de dispositions naturelles pour la tenue d'une maison, et son éducation n'avait pas été pour remédier à ce défaut. Elle apprenait très vite, mais elle était oublieuse et rêvait volontiers. Et puis, elle n'était pas disposée à prendre sa tâche au sérieux. Ethan pensait souvent que l'instinct domestique de la jeune fille pouvait s'éveiller, et ses pâtés et ses pains sans levain devenir l'orgueil du pays... mais, les soins du ménage ne l'intéressaient guère en eux-mêmes.
Le plus souvent elle y montrait tant de maladresse que lui-même ne pouvait s'empêcher de la taquiner; mais elle riait alors avec lui, et ce rire en commun les rapprochait davantage. D'autre part, il faisait de son mieux pour suppléer à ses efforts. Il se levait de meilleure heure que jadis pour allumer le feu de la cuisine. La nuit venue, il rentrait le bois. Il négligeait même la scierie au profit de la ferme, pour aider Mattie dans la journée, et le samedi, dans la soirée, une fois les femmes endormies, il se glissait dans la cuisine pour laver par terre. Un jour, même, Zeena l'avait surpris à la baratte, et lui avait lancé, en s'en allant, un de ses coups d'œil énigmatiques.
Récemment, Frome avait saisi d'autres indices de sa mauvaise humeur, aussi subtils et plus inquiétants. Par un matin rigoureux de cet hiver, comme il s'habillait à la lueur douteuse de la chandelle, il avait entendu derrière lui la voix de sa femme, qui était encore couchée:
— Le médecin trouve qu'on ne devrait pas me laisser ainsi, sans personne pour m'aider, — disait-elle.
Ethan l'avait crue endormie. Ces mots le surprirent, bien qu'il fût habitué à un flot de paroles succédant brusquement à de longs silences mystérieux.
Il se tourna vers le lit et la regarda, enfouie dans l'ombre, sous la courtepointe de calicot foncé. Son visage osseux avait sur la blancheur de l'oreiller une teinte terreuse.
— Personne pour vous aider?...
— Évidemment, si vous prétendez que nous ne pouvons pas engager une servante, lorsque Mattie sera partie!
Frome se détourna. Le rasoir en main, la joue tendue, il faisait effort pour se voir dans la mauvaise glace accrochée au-dessus de la toilette.
— Pourquoi diable partirait-elle?
— Eh bien! elle se mariera, sans doute! — fit d'une voix traînante sa femme derrière lui.
Tout en grattant son menton, Frome répliqua:
— Oh! je ne crois pas qu'elle nous quitte tant que vous aurez besoin d'elle.
— Je ne voudrais pourtant pas qu'on m'accusât d'empêcher une pauvre fille comme Mattie d'accepter un beau parti comme Denis Eady, — riposta l'autre, sur un ton de désintéressement dolent.
Ethan continuait à regarder son visage dans le miroir. Il rejeta sa tête en arrière et, d'une main assurée, passa lentement le rasoir de son oreille à son menton. La posture était une suffisante excuse pour ne pas répondre aussitôt.
— Du reste, le docteur ne comprend pas qu'on me laisse ainsi sans aucune aide, — continua Zeena. — Il m'a conseillé de vous proposer une fille dont quelqu'un lui a parlé, et qui pourrait venir...
Ethan posa le rasoir et se prit à rire:
— Denis Eady!... S'il ne se présente que lui comme épouseur, je ne crois pas qu'il soit nécessaire de nous enquérir d'une servante.
— Peut-être! mais je voulais vous en parler, — insista Zeena.
Ethan mettait ses habits en tâtonnant.
— Soit, mais je n'ai pas le temps de parler de cela maintenant. Je suis déjà bien assez en retard, — répondit-il, en consultant sous la chandelle sa vieille montre d'argent.
Zeena eut l'air d'accepter cette défaite. Elle retomba dans le silence, pendant qu'il jetait ses bretelles sur ses épaules et endossait sa veste. Mais, comme il se dirigeait vers la porte, elle lâcha sournoisement:
— Je ne m'étonne pas si vous êtes en retard!... vous vous rasez tous les matins...
Cette boutade le déconcerta plus que toutes les vagues insinuations au sujet de Denis Eady. C'était un fait que depuis l'arrivée de Mattie Silver il avait pris l'habitude de se faire la barbe chaque jour. Mais Zeena semblait si bien dormir quand il se levait, dans l'obscurité des matins d'hiver! Il en était venu à s'imaginer, en toute naïveté, qu'elle n'observait pas ce changement. Cependant il aurait dû se méfier... Une fois ou deux, déjà, il avait été surpris de voir sa femme, après des de semaines de silence, faire allusion à certains faits que sur le moment elle n'avait pas paru remarquer.
Ces derniers temps, néanmoins, il n'y avait pas eu place dans sa pensée pour de pareilles appréhensions: Zenna était devenue pour lui une ombre impalpable; toute sa vie était concentrée dans les yeux et les paroles de Mattie Silver, et il ne concevait pas qu'il pût en être autrement...
Maintenant, debout dans les ténèbres, à la porte de l'église, il voyait Mattie qui dansait avec Eady, — et soudain une nuée de présages funestes et négligés s'abattait sur son bonheur...
II
II
Les danseurs sortaient de la salle, Frome se rejeta en arrière de la double porte.
De sa cachette il assista à la séparation des groupes, emmitouflés de façon grotesque. De-ci, de-là, le reflet sautillant d'une lanterne éclairait un visage congestionné par la bonne chère et la danse. Les gens de Starkfield, venus à pied, étaient les premiers à gravir le raidillon qui menait à la Grande Rue, pendant que les fermiers des environs s'installaient dans leurs traîneaux.
— Vous ne voulez pas monter avec nous, Mattie? — cria une voix de femme dans la foule, sous le hangar.
Le cœur d'Ethan sursauta dans sa poitrine.
De l'endroit qu'il occupait, il ne pouvait voir ceux qui sortaient de la salle avant qu'ils eussent un peu dépassé le tambour de la porte. Il entendit répondre une voix claire:
— Eh! non, pas par une nuit pareille!...
Mattie était donc là, tout à côté de lui: une planche mince les séparait. Dans un instant elle allait paraître, elle aussi, et les yeux de Frome, accoutumés à l'obscurité, la discerneraient entre toutes, aussi aisément qu'en plein jour. Un mouvement de timidité le fit reculer, encore, dans l'ombre. Il demeura là en silence, invisible.
Il était lui-même tout surpris de cette gêne subite. Généralement, au contraire, bien qu'elle fût la plus vive, la plus fine, la plus «en dehors», elle lui avait communiqué un peu de son naturel et de son aisance. Mais ce soir il se sentait aussi gauche, aussi emprunté qu'au temps de ses études, lorsqu'il hasardait quelques plaisanteries timides avec les jeunes filles de Worcester, au bal.
Il hésita; Mattie sortit seule, puis s'arrêta à quelques pas de lui. Elle avait été à peu près la dernière à quitter la salle. Elle regardait autour d'elle avec inquiétude, étonnée qu'Ethan ne se montrât pas. Un homme se rapprocha d'elle, si près que sous leurs manteaux informes le groupe ne faisait plus qu'une lourde et noire silhouette.
— Est-ce que monsieur votre ami est parti sans vous? Dites, Mattie, ce serait un peu fort... Mais soyez tranquille, je ne le dirai pas à vos petites camarades: je ne suis pas assez méchant pour cela... Et puis, tenez, j'ai eu la bonne idée d'amener lecutter[2] de mon vieux: il nous attend.
Frome était exaspéré par ce ton goguenard, mais la voix de la jeune fille répondit, incrédule et gaie:
— Bonté du ciel! qu'est-ce que vient faire ici lecutterde votre père?
— Mais il m'attend pour faire un tour. J'ai sorti le poulain rouan. Je me doutais bien que nous aurions à nous promener ce soir, — fit Eady, essayant de mettre une note sentimentale dans sa voix de jeune coq.
Mattie semblait balancer. Frome vit qu'elle roulait le bout de son écharpe autour de ses doigts. Pour rien qu monde il n'eût bougé, mais il sentait toute son existence suspendue au prochain geste de la jeune fille.
— Attendez une minute: je vais détacher le poulain, — lui dit Denis, se dirigeant vers le traîneau.
Elle demeura immobile, le regardant s'éloigner, dans une attitude si calme que Frome, dans sa cachette, en souffrait profondément. Il observa que pas une seule fois elle ne tournait la tête, pour découvrir dans la nuit noire une autre silhouette. Elle laissa Denis Eady sortir le cheval, monter sur le traîneau et relever la peau d'ours pour lui faire place. Puis, brusquement, elle fit volte-face et courut vers la montée, dans la direction du portail de l'église.
— Au revoir! bonne promenade! — cria-t-elle.
Denis se mit à rire. Il fouetta son cheval et rejoignit la jeune fille, qui avait pris de l'avance.
— Allons, voyons, grimpez vite! Ce coin glisse bigrement! fit-il, se penchant pour lui saisir la main.
Le rire de la jeune fille fusa de nouveau dans les ténèbres.
— Non, non, décidément!... Bonne nuit!
Pendant ce dialogue, ils avaient dépassé Frome, et celui-ci, ne pouvant plus entendre leurs propos, en était réduit à suivre la pantomime que jouaient leurs ombres sur la crête. Il vit Eady sauter de soncutteret s'avancer vers Mattie, en maintenant ses guides sur son bras: le jeune homme essaya d'atteindre une dernière fois Mattie. Mais elle l'évita par une retraite agile.
Le cœur de Frome, qu'avait secoué une crainte mortelle, se reprit à battre régulièrement. Quelques secondes plus tard, il entendit tinter les grelots de l'attelage, qui s'éloignait. Puis il vit une silhouette isolée traverser la neige, devant l'église.
Sous l'ombre épaisse que projetaient les sapins de Varnum, il rejoignit Mattie, qui se retourna.
— Oh! — fit-elle, surprise.
— Vous croyiez donc que je vous avais oubliée? — demanda-t-il avec une joie enfantine.
Gravement elle répondit:
— Je pensais qu'il vous avait sans doute été impossible de venir me chercher.
— Impossible?... Et pourquoi?
— Zeena était mal en train aujourd'hui...
— Oh! il y a longtemps qu'elle est couchée...
Il s'arrêta, une question sur les lèvres:
— Alors, vous comptiez rentrer seule à la maison?
— Bah! je ne suis pas peureuse, — dit-elle en souriant.
Ils se tenaient tous deux dans l'ombre qui tombait des sapins. Il y avait autour d'eux une solitude infinie et grise, qui de déroulait dans le demi-clarté, sous les étoiles.
Ethan Frome insista:
— Si vous pensiez que je ne viendrais pas, pourquoi n'ètes-vous pas montée avec Denis Eady!
— Eh quoi!... Comment savez-vous?... Vous étiez là?... Je ne vous ai pas vu!
Le cri de surprise de Mattie et le rire de Frome se mêlèrent comme deux ruisseaux d'avril à la fonte des neiges. Ethan avait le sensation d'avoir fait quelque chose de très ingénieux. Afin de prolonger son effet, il chercha, un instant, une belle phrase... Puis, dans un brusque grognement d'allégresse:
— Allons, venez! — dit-il.
Il coula son bras sous celui de Mattie, comme Eady avait essayé de le faire, et il crut sentir une légère pression. Tous deux demeuraient immobiles. Il faisait si noir sous les sapins que Frome pouvait à peine deviner la petite tête voisine de son épaule. Des envies lui venaient d'incliner sa joue pour la frôler contre l'écharpe. Il aurait voulu demeurer là toute la nuit avec Mattie, dans l'obscurité. Elle fit un pas ou deux, puis, de nouveau, ils s'arrêtèrent devant la descente rapide de Corbury. La côte gelée était striée d'innombrables traces de luges. On eût dit une glace d'auberge, rayée en tous sens par les voyageurs de passage.
— Avant le coucher de la lune il y avait ici beaucoup de lugeurs, — dit-elle.
— Ça vous amuserait de faire comme eux, un soir? — demanda Frome.
— Oh! Ethan, ce serait si bon!
— Eh bien! c'est entendu. Nous viendrons demain, s'il y a de la lune...
Elle s'attarda, se serrant plus étroitement contre lui:
— Ned Hale et Ruth Varnum ont failli aller donner contre le gros orme, au bas de la pente... Tout le monde les croyait tués... (Ethan sentit courir un frisson le long du bras de Mattie.) Voyez-vous quel malheur!... Ils sont si heureux!
— Oh! Ned Hale ne conduit pas très bien... Mais nous, je suis bien sûr qu'il ne nous arrivera rien, — dit-il dédaigneusement.
Il était étonné de s'entendre parler gras, comme Denis Eady. Mais le contentement l'avait si bien grisé qu'il n'était plus lui-même, et le ton sur lequel Mattie avait dit, en parlant des fiancés: «Il sont si heureux!» lui avait donné l'impression qu'elle pensait à eux-mêmes.
— L'orme est dangereux pourtant, — répliqua Mattie: — on devrait le couper.
— Est-ce qu'il vous effrayerait, si vous étiez avec moi?
— Je vous ai déjà dit que je n'avais jamais peur, — répondit-elle sur le ton de l'indifférence.
Et, tout à coup, elle avança d'un pas plus rapide.
Les sautes imprévues de son humeur faisaient le joie et le désespoir d'Ethan Frome. Les caprices de Mattie étaient innombrables comme les tours d'un oiseau sur la branche. Le fait qu'il n'avait pas le droit de montrer ses sentiments et de provoquer, par là même, l'expression de ceux de la jeune fille, l'entraînait à attacher une importance incalculable à chaque nuance de son regard et de ses paroles. Tantôt il se figurait qu'elle devinait son amour, et alors il tremblait; tantôt il était certain qu'elle ne le comprenait pas, et alors il désespérait. Cette nuit même, le poids de toutes ces peines accumulées inclinait la balance du côté de désespoir, et il ressentait d'autant plus douloureusement l'indifférence de Mattie, après l'accès de joie que lui avait causé le renvoi de Denis Eady.
Frome montait la School-House Hill auprès d'elle. Ils marchaient en silence, et ce silence dura jusqu'à ce qu'ils eurent gagné le sentier menant à la scierie. Alors il ne put résister au besoin d'avoir une explication précise.
— Vous m'auriez trouvé tout de suite, si vous n'étiez pas retournée danser avec Denis, — fit-il avec embarras.
Il lui était impossible de prononcer le nom de son rival sans une contraction de la gorge.
— Voyons, Ethan, comment pouvais-je savoir que vous étiez là?
— Après tout, ce que disent les gens est peut-être vrai, — continua-t-il, au lieu de lui répondre.
Elle s'arrêta court, et, dans l'obscurité, il sentit qu'elle s'était soudain tournée vers lui:
— Qu'est-ce qu'ils disent, les gens?
— Il serait assez naturel que vous nous quittiez, — reprit-il, insistant avec lourdeur, tout à sa pensée.
— C'est donc cela qu'ils disent?
Elle se moquait de lui, mais, subitement sa voix se prit à trembler:
—Zeena n'est pas contente de moi, n'est-ce pas?
Leurs bras s'étaient détachés. Ils se tenaient immobiles et s'efforçaient dans l'ombre d'apercevoir leur visage.
— Je sais bien que je ne suis pas aussi adroite qu'il le faudrait, — continua-t-elle, tandis qu'Ethan cherchait vainement ses mots. — Il y a beaucoup de choses qu'une servante pourrait faire, et dont je suis encore incapable. Je n'ai pas beaucoup de force dans les poignets. Mais si Zeena m'avait dirigée, j'aurais tâché... Au lieu de cela, vous savez comme elle parle peu... Quelquefois je sens bien qu'elle n'est pas satisfaite, mais je ne sais jamais pourquoi...
Elle regarda son compagnon avec une bouffée d'indignation soudaine.
— Vous devriez me le dire, vous, Ethan, vous le devriez... à moins que, vous aussi, vous n'ayez assez de moi!...
A moins qu'il n'ait assez d'elle, lui aussi!... Ce cri de détresse était comme un baume sur sa blessure saignante. Le ciel d'airain semblait fondre et se résoudre en bienfaisante rosée. Il s'efforça, encore une fois, de donner une forme à sa pensée, et de nouveau il ne trouva, son bras posé sur celui de Mattie, qu'à grommeler d'une voix sourde:
— Allons, venez...
Ils marchaient en silence dans le sentier qu'assombrissait l'épais rideau des sapins. La scierie faisait là-bas une tache noire sur le clair-obscur de la nuit, et la campagne apparaissait, solitaire et grise, sous les étoiles. Tantôt ils traversaient l'ombre d'une route encaissée, tantôt la pénombre légère que tissait un bosquet d'arbres défeuillés. De loin en loin, une ferme isolée se dressait parmi les champs, muette et froide comme une pierre tombale. La soirée était si calme qu'ils entendaient la neige gelée craquer sous leurs pas. Le bruit d'une branche morte qui tombait au loin retentissait parfois comme un coup de fusil. Un renard aboya, et Mattie se serra contre Ethan, pressant le pas.
Enfin ils reconnurent le buisson de mélèzes planté près de la barrière de la ferme. La promenade allait bientôt finir; et, à cette idée, Frome recouvra brusquement la parole.
— Alors bien vrai, Mattie, vous n'avez pas envie de nous quitter?
Il dût baisser la tête pour recueillir sa réponse.
— Si je m'en allais, Ethan, où irai-je?
Ce mot, d'abord, lui déchira le cœur mais il ressentit une joie profonde de l'accent avec lequel Mattie l'avait prononcé. Il serra le bras de la jeune fille contre lui et oublia tout ce qu'il voulait lui dire d'autre. A ce contact, il crut sentir passer dans ses veines la vie même de sa compagne...
— Vous ne pleurez pas, Mattie?
— Non, Ethan, — répondit-elle d'une voix douce.
Ils arrivaient à la ferme. Près de la barrière, sous les mélèzes, ils longèrent les tombes des Frome, encloses d'une petite palissade, et qui montraient, à travers la neige, leurs pierres rongées par le temps. Ethan les regarda avec curiosité, comme s'il ne les avait jamais vues. Tant d'années, ses morts avaient paru, dans leur silence paisible, railler son inquiétude, son désir de changement et d'indépendance! «Nous n'avons pu nous échapper, nous autres, — semblaient-ils dire; — comment pourrais-tu t'en aller, toi?...» Et, chaque fois qu'il passait la barrière, pour sortir ou pour entrer, il songeait en frissonnant: «Je continuerai à vivre ici jusqu'à ce que je les rejoigne...» Aujourd'hui, cependant, il n'aspirait plus à aucun départ, et la vue du petit enclos lui procurait une douce sensation de continuité, de stabilité.
— Nous ne vous laisserons jamais partir, Mattie! — murmura-t-il.
Et il pensait, en longeant les tombeaux: «Nous continuerons à vivre ensemble dans cette maison, et, quelque jour, elle reposera là, près de moi.»
Il se complut à cette vision tandis qu'ils montaient vers la maison. Jamais il ne se sentait aussi près de Mattie que lorsqu'il se livrait à ce rêve. Au milieu de la pente, elle butta sur quelque obstacle qu'elle n'avait pas vu, et se retint au bras d'Ethan pour rétablir son équilibre. La chaleur qui pénétra le jeune homme lui sembla comme le prolongement de son rêve.
Pour la première fois, il mit son bras autour de la taille de Mattie, et elle ne se déroba point. Ils continuèrent à marcher, s'abandonnant au courant qui les emportait.
Zeena Frome avait l'habitude de se coucher aussitôt après le repas du soir. Les fenêtres de la maison, sans auvents, étaient sombres. Au-dessus de la porte les tiges mortes d'une clématite pendaient comme l'écharpe de crêpe nouée au loquet pour annoncer une morte[3], et cette pensée: «Si c'était pour Zeena!...» vint à l'esprit d'Ethan. Puis il se figura nettement sa femme qui reposait endormie dans leur lit, la bouche un peu ouverte, son râtelier baignant dans un verre d'eau, sur la table de nuit...
Ils faisaient le tour par derrière la maison, entre les groseilliers raidis par le froid, afin d'entrer par la porte de la cuisine. Zeena avait coutume, lorsque son mari et Mattie rentraient tard du village, de laisser la clé de la cuisine sous le paillasson. Ethan s'arrêta devant la porte, la tête lourde de rêves. Son bras entourait encore la taille de Mattie.
— Mattie..., — commença-t-il, ne sachant pas ce qu'il allait dire.
Sans un mot, elle se dégagea doucement. Alors il se baissa pour chercher la clé.
— Elle n'est pas là, — dit-il, se redressant avec promptitude.
Ils tournaient leurs regards l'un vers l'autre, à travers la nuit glacée. Jamais pareille chose ne leur était advenue.
— Peut-être l'a-t-elle oubliée, — dit Mattie, d'une voix mal assurée.
Mais tous deux savaient bien que Zeena n'oubliait jamais.
— Ou bien est-elle tombée dans la neige? — continua Mattie après un moment de silence, pendant lequel ils avaient prêté l'oreille.
— Il faudrait alors qu'on l'eût poussée, — répliqua Frome sur le même ton.
Une idée folle lui traversa la tête: «Si des chemineaux étaient passés par là, et si...»
Il recommença de prêter l'oreille, s'imaginant qu'il entendait du bruit à l'intérieur de la maison. Puis il chercha une allumette dans sa poche, et s'agenouillant, il promena doucement la flamme au-dessus de la neige amenée sur les marches. Il était encore à terre lorsque ses yeux aperçurent, en dessous de la porte, un mince rayon de lumière... Qui pouvait bien veiller dans la maison silencieuse?
Quelqu'un descendait l'escalier, et, pour la seconde fois, l'idée des vagabonds l'assaillit...
La porte s'ouvrit et il vit sa femme.
Dans l'encadrement noir de la cuisine, elle apparut anguleuse et grande, ramenant d'une main un couvre-lit de calicot matelassé sur sa maigre poitrine, tandis que de l'autre elle portait une lampe. La lumière, levée à la hauteur de son menton, éclairait sa gorge flasque et le poignet saillant de la main qui maintenait le châle improvisé. La flamme donnait un aspect fantômatique aux creux et aux reliefs de son visage osseux, encadré de papillotes.
Ethan Frome était encore sous l'impression mystique l'heure passée avec Mattie: cette apparition, à ses yeux, avait la netteté aiguë du dernier rêve qui précède le réveil. Il lui semblait voir sa femme pour la première fois.
Zeena s'effaça silencieusement, et les deux promeneurs franchirent le seuil. L'humidité sépulcrale de la cuisine contrastait avec le froid sec de la nuit.
— Vous nous aviez oubliés, n'est-ce pas, Zeena? — dit Ethan d'une voix enjouée, pendant qu'il ôtait la neige de ses chaussures.
— Non, mais je n'ai pas laissé la clé parce que j'étais sûre de ne pouvoir pas dormir.
Mattie s'avança, défaisant son manteau. Ses joues et ses lèvres fraîches avaient le ton de son écharpe cerise.
— Je suis désolée, Zeena... Ne puis-je pas vous être utile?
— Non, je n'ai besoin de rien, — répondit l'autre d'un ton bref, en lui tournant le dos. — Vous auriez pu décrotter vos chaussures dehors! — fit-elle observer à son mari.
Elle sortit de la cuisine la première, et, s'arrêtant dans l'entrée, elle haussa la lampe à bout de bras pour éclairer l'escalier.
Ethan s'arrêta, lui aussi, au moment de monter. Il affectait de chercher la patère afin d'y accrocher son manteau et sa casquette. Il songeait que les portes des deux chambres à coucher se faisaient face sur l'étroit palier. Et ce soir, tout particulièment, il lui répugnait que Mattie le vit suivre sa femme...
— Je ne vais pas monter tout de suite, — dit-il, se détournant pour rentrer dans la cuisine.
Zeena le regarda, interdite:
— Pour l'amour du ciel, qu'est-ce que vous voulez encore faire ici, à cette heure?
— Il faut que je vérifie les comptes de la scierie...
Elle continua de le regarder. La lumière crue de la lampe marquait avec une cruauté impitoyable les lignes maussades de son visage.
— A cette heure-ci? Mais vous allez attraper le mort! Le feu est éteint depuis longtemps.
Sans répondre, il se dirigea vers la porte. Mais, à ce moment, son regard croisa celui de Mattie, et il eut l'impression qu'un fugitif conseil luisait entre ses cils. Aussitôt ils s'abaissèrent sur ses joues roses, et elle commença de monter devant Zeena.
— C'est vrai, il fait effroyablement froid ici! — balbutia Ethan.
Et, la tête basse, il emboîta le pas derrière sa femme. Après elle, il franchit le seuil de leur chambre...
III
III
Le lendemain, Ethan avait une coupe à charger à l'extrémité la plus basse du taillis: il sortit de très bonne heure.
Cette aube d'hiver était transparente comme un cristal. Le soleil se levait tout rouge dans un ciel pur. A l'orée du bois les ombres s'étalaient, profondes et bleues. Par delà la scintillante blancheur des champs, les futaies lointaines s'estompaient en masses vaporeuses.
Frome aimait cette heure matinale, si paisible. A mesure que ses muscles s'assouplissaient pour la tâche quotidienne et que ses poumons aspiraient à longs traits l'air de la montagne, sa pensée devenait plus lucide.
Quand la porte de la chambre avait été refermée, Zeena et lui n'avait plus échangé la moindre parole. Sa femme avait compté quelques gouttes d'un médicament placé sur une chaise, à côté du lit; puis, après les avoir bues et s'être enveloppé la tête d'un morceau de flanelle jaunie, elle s'était recouchée, le visage vers la muraille. Ethan s'était vivement déshabillé, puis avait soufflé la lampe, pour ne pas voir sa femme en s'allongeant auprès d'elle. Il avait entendu Mattie qui allait et venait; la faible clarté de sa chandelle, traversant l'étroit palier, lui arrivait par-dessous la porte. Jusqu'à ce qu'elle s'éteignît, il avait tenu les yeux fixés sur cette lueur à peine visible.
La nuit complète avait alors de nouveau rempli la pièce. On n'entendait plus que la respiration asthmatique de Zeena. Dans le cerveau fatigué d'Ethan s'agitaient confusément toutes les inquiétudes de la journée, mais le souvenir pénétrant du jeune bras qui s'était appuyé contre le sien dominait tout.
Pourquoi n'avait-il pas embrassé Mattie quand elle était ainsi près de lui?... Quelques heures plus tôt, il ne se serait même pas posé la question. Quelques minutes même auparavant, alors qu'ils étaient tous deux hors de la maison, il n'aurait pas eu l'audace de songer à lui prendre un baiser. Mais depuis il avait vu ses lèvres à la clarté de la lampe, et il sentait qu'elles étaient siennes désormais.
Maintenant, dans la pleine lumière d'un beau matin, il retrouvait devant ses yeux le visage de Mattie. Et il lui semblait fait, ce visage, avec la pourpre du soleil et la pure blancheur de la neige.
Comme elle avait changé, la chère petite, depuis son arrivée à Starkfield! Lorsqu'il était allé à sa rencontre, à la gare, il se le rappelait bien, elle lui était apparue si frêle et si blanche! Et pendant tout le premier hiver, comme elle frissonnait quand les rafales du nord secouaient les planches minces de la maison, et que la neige chassait comme de la grêle contre les fenêtres mal closes!
Il avait eu peur qu'elle ne détestât cette rude vie de labeur dans le froid et la solitude. Mais pas un geste de mauvaise humeur ne lui avait échappé. Zeena estimait que Mattie, n'ayant aucun autre refuge, devait forcément s'accommoder de la situation. Mais Ethan ne jugeait pas l'explication aussi concluante. — Et, quoi qu'il en fût, pensait-il, Zeena elle-même n'avait jamais appliqué cette théorie à son propre cas.
Si le malheur avait enchaîné auprès d'eux la jeune fille, il en était d'autant plus désolé pour elle.
Mattie Silver était la fille d'un cousin de Zenobia qui avait soulevé à la fois l'envie et l'admiration de toute la famille, en quittant la montagne pour une ville industrielle du Connecticut. Là, il avait épousé une jeune fille de Stamford et repris la droguerie florissante que tenait son beau-père. Par malheur, Orin Silver était un homme de grandes visées, et il était mort trop tôt pour prouver que la fin justifie les moyens. Ses livres avaient révélé trop clairement ce qu'avaient été ces moyens; heureusement pour sa femme et sa fille, on ne les avait examinés qu'après ses obsèques émouvantes. Mrs. Silver était morte des suites de ces fâcheuses révélations. Mattie, à vingt ans, s'était donc trouvée seule pour faire son chemin dans la vie, avec les cinquante dollars que lui avait procurés la vente de son piano.
Tout ce qu'elle savait faire, c'était chiffonner un chapeau, faire dumolasses candy[4], réciter la fameuse poésie:Le couvre-feu ne sonnera pas cette nuit, jouer au pianola Corde perdueet un pot-pourri d'aprèsCarmen. Quand elle essaya d'étendre le champ de son activité jusqu'à la sténographie et à la comptabilité, sa santé s'altéra, et six mois passés debout derrière le comptoir d'un magasin de nouveautés ne contribuèrent pas à la rétablir.
Ses parents les plus proches avaient été amenés à placer leurs économies entre les mains de son père. Après sa mort, ils rendirent le bien pour le mal en prodiguant à la jeune fille tous les conseils dont ils disposaient; mais il leur parut excessif de faire davantage, en y ajoutant matériellement.
Toutefois, lorsque le médecin eût conseillé à Zeena de chercher quelqu'un pour l'aider aux travaux domestiques, la famille vit aussitôt l'occasion de tirer de Mattie une espèce de compensation. Mrs. Frome, bien qu'elle ne se fît guère d'illusions sur les capacités de sa jeune cousine, était séduite par la possibilité de la prendre en faute sans courir grand risque de la perdre. C'est ainsi que Mattie vint à Starkfield.
La façon qu'avait Zeena de prendre les gens en faute était silencieuse, mais elle n'en était pas moins décourageante. Pendant les premiers mois, Ethan, alternativement, brûla du désir de voir Mattie se révolter et trembla à la pensée de ce qui pouvait en résulter. Puis, les relations devinrent moins tendues. L'air pur et les longues heures d'été passées au dehors donnèrent du ressort à Mattie, et Zeena, ayant plus de temps à consacrer à ses maladies compliquées, se montra moins attentive aux oublis de la jeune fille. Alors Ethan, qui pliait sous le fardeau de sa ferme peu productive et de sa scierie trop peu moderne, put au moins s'imaginer que la paix régnait à son foyer.
En fait, rien de précis n'était venu démontrer le contraire. Mais depuis la nuit précédente Frome sentait vaguement qu'un danger menaçait son bonheur. C'était le silence obstiné de Zeena, c'était le coup d'œil que Mattie lui avait adressé pour l'avertir, c'était le souvenir de ces mille petits riens, pareils aux indices qui, par certaines matinées radieuses, font prévoir un temps pluvieux pour le soir.
Son angoisse était si forte que, semblable en ceci à tous les hommes, il s'efforça d'ajourner la certitude. Le transport du bois ne s'acheva qu'à midi, et, comme il devait être livré à Andrew Hale, l'entrepreneur de Starkfield, Ethan jugea plus simple de renvoyer à pied Jotham Powell, son charretier, jusqu'à la ferme, et de conduire lui-même le chargement au village.
Frome avait déjà escaladé les planches et s'était assis dessus à califourchon, tout près de ses chevaux poilus. Soudain, entre ses yeux et leurs cous fumants, s'interposa la vision du regard inquiet que Mattie lui avait jeté la nuit précédente.
«Si quelque chose doit se passer, il faut que je sois là, en tout cas!» — murmura-t-il en lui-même.... Et il lança à Jotham l'ordre de détacher l'attelage et de le ramener à l'écurie.
Lentement, à travers la neige amollie, les deux hommes revinrent à la maison. Quand ils entrèrent dans la cuisine, Mattie retirait le café de dessus le fourneau; Zeena était déjà attablée. Ethan s'arrêta court en la voyant. Au lieu de son peignoir habituel de percale foncée et de son châle en tricot, elle avait mis sa belle robe brune de mérinos. Sur ses minces touffes de cheveux, qui gardaient encore les ondulations des épingles à friser, se dressait un monumental chapeau à brides. Frome le connaissait bien, car il l'avait payé cinq dollars chez le marchand de nouveautés de Bettsbridge. Sur le plancher, à côté de sa femme, était posée sa vieille valise et un carton enveloppé dans un journal.
— Où allez-vous donc, Zeena? — lui dit-il.
— Mes douleurs m'élancent si fort que je vais à Bettsbridge: je coucherai chez tante Martha Pierce et je verrai le nouveau docteur, — répondit-elle avec la même insouciance que si elle avait dit: «Je vais à la réserve jeter un coup d'œil sur les compotes», ou: «Je monte au grenier voir l'état des couvertures...»
Malgré les habitudes casanières de Zeena une décision aussi imprévue n'était pas sans précédent. Deux ou trois fois déjà elle avait empli la valise d'Ethan et était partie pour Bettsbridge, ou même pour Springfield, afin de consulter quelque nouveau docteur, et Frome avait acquis la terreur de semblables expéditions, qui lui coûtaient généralement gros. A chaque voyage, elle revenait chargée de remèdes coûteux, et sa dernière visite était demeurée mémorable par l'achat d'une batterie électrique qu'elle avait payée vingt dollars et dont elle n'avait jamais été capable d'apprendre le maniement.
Pour l'instant, néanmoins, le soulagement qu'Ethan éprouvait était si grand qu'il l'emporta. Il ne doutait plus, à cette heure, que Zeena n'eût parlé sincèrement, la nuit précédente, en disant qu'elle était trop souffrante pour dormir. Sa résolution brusque d'aller consulter un médecin semblait montrer que, suivant sa coutume, elle était uniquement préoccupée de sa santé.
Comme si elle attendait une protestation, elle continuait d'une voix plaintive:
— Si vous êtes trop occupé par le charriage, sans doute pourrez-vous au moins laisser Jotham Powell me conduire au train avec l'alezan.
Ethan l'écoutait à peine. Il était absorbé par un rapide calcul. Pendant l'hiver, il n'y avait pas de diligence entre Starkfield et Bettsbridge, et les trains qui s'arrêtaient à Corbury Flats étaient lents et rares: Zeena ne pourrait donc pas être de retour à la ferme avant le lendemain soir...
— Si j'avais pu penser que vous feriez une objection à ce que Jotham Powell me conduisît... — reprit-elle, comme si le silence de son mari impliquait un refus: sur le point de partir, elle devenait toujours loquace. — Tout ce que je sais, c'est que je ne peux pas vivre comme ça plus longtemps. Les douleurs sont maintenant descendues à mes chevilles... Autrement, j'aurais été à pied à Starkfield plutôt que de vous déranger, et j'aurais demandé à Michel Eady de me laisser monter sur le camion qui va chercher ses marchandises à la gare. J'aurais eu deux heures à attendre mon train, mais j'aurais mieux aimé cela, même par ce froid, que de vous faire cette demande...
— Mais Jotham vous conduira! — répondit Ethan.
Il venait de se rendre compte, subitement, qu'il regardait Mattie pendant que Zeena lui parlait, et il lui fallait faire effort pour tourner les yeux vers sa femme. Elle était assise face à la fenêtre, et le jour blafard renvoyé par la neige entassée devant la maison faisait paraître son visage plus livide encore et plus fatigué que de coutume. La lumière crue creusait les trois lignes parallèles entre l'oreille et la joue; elle durcissait les rides qui partaient des narines pincées pour aboutir aux commissures des lèvres; bien qu'elle eût tout juste trente-quatre ans, — six de plus que Frome, — Zeena était déjà une vieille femme.
Ethan essaya de trouver une phrase appropriée à la circonstance, mais un seul fait occupait son esprit: pour la première fois depuis que Mattie habitait avec eux, Zeena n'allait point passer la nuit à la maison. Il se demanda si la jeune fille y pensait, elle aussi...
L'idée lui vint que sa femme devait s'étonner qu'il ne lui offrît pas de la conduire lui-même aux Flats, laissant à Jotham Powell le soin de mener le chargement de bois à Starkfield: il chercha un prétexte à lui donner, mais ne le trouva pas sur l'instant. Ce fut au bout de quelques secondes seulement qu'il s'excusa:
— Je vous aurais conduite moi-même, mais il faut que je touche l'argent de ces bois.
A peine avait-il prononcé ces paroles qu'il les regretta. Non seulement elles étaient mensongères, car il était peu probable en effet que Hale le payât, mais encore il savait par expérience le danger de laisser supposer à Zeena une rentrée de fonds, à la veille d'une visite au médecin. Toutefois il ne pensait sur l'heure qu'à éviter le long tête-à-tête avec elle, derrière le vieux cheval traînard.
Mrs. Frome ne répondit pas. Elle sembla même ne pas avoir entendu les paroles de son mari. Elle avait déjà repoussé son assiette et versait une cuillerée d'une potion placée auprès d'elle.
— Ça ne m'a jamais fait grand bien, mais il vaut tout de même mieux vider le flacon, — remarqua-t-elle.
Et, poussant devant Mattie le récipient vide, elle ajouta:
— Si vous pouvez faire disparaître le goût, on s'en servira pour les pickles.