XVI

«Avez-vous jamais vu la long des murs du Céramique, lorsqu'ils sont frappés dans les premiers jours de l'année par les rayons du soleil qui régénère le monde, une longue suite d'hommes hâves, immobiles, aux joues creusées, aux regards éteints et stupides; les uns accroupis comme des brutes; les autres debout, mais appuyés contre des piliers, et fléchissant, à demi, sous le poids de leur corps exténué?»

Ces spectres qui s'agitent dans les pages fantastiques des contes de Charles Nodier, je les rencontrais chaque jour dans les rues de Constantine, mais ceux que je voyais marcher en trébuchant et enveloppés ainsi que des fiévreux tremblants de froid dans leurs burnous collés sur leurs membres osseux, n'étaient pas comme les hallucinés d'Athènes ou de Larisse des victimes imaginaires de la vengeance des sorcières de Thessalie, c'étaient des possédés heureux ou plutôt inconscients de leur abrutissement, des esclaves abandonnés de leur plein gré, à un maître plus puissant que tous les dieux de l'Olympe, et tous les génies de l'Orient, et toutes les fées de l'Occident, et tous les magiciens et toutes les sorcières, le roiKif.

Longtemps, bien longtemps, je brûlais du désir de pénétrer dans les mystérieux domaines de ce souverain si séduisant qu'on se livre à lui corps et âme; mais il est fermé aux profanes et l'initiation ne peut se faire en un jour; aussi mes tentatives et mes efforts demeuraient sans résultat.

—C'est que tu n'as eu personne pour te servir de guide, me dit mon ami leThalebEl Hadj Ali bou Nahr, homme savant et sage, ayant plus étudié dans le Livre de la vie, éternellement fermé aux sots, que dans les manuels de morale, épicurien-musulman, contempteur des préjugés et des imbéciles, autant qu'amateur de bons vins et de filles jolies.

Quelques jours après, par un soir pluvieux de janvier, comme je m'étais mis à l'abri sous l'auvent d'une boutique indigène de la rue des Mozabites, m'amusant au babil de deux jeunes négresses, en attendant la fin de l'averse, une voix grave s'éleva derrière moi.

—Eh! à quoi gaspilles-tu ton temps, mon fils. Des négresses, fi donc! Laisse ce fruit aux vieillards qui ont besoin de piment. Viens avec moi, je te montrerai mieux.

—Où vas-tu?

—La tristesse tombe avec la pluie et c'est aux gens d'esprit à se distinguer du vulgaire imbécile en ne se laissant influencer ni par les hommes, ni par les éléments. Je vais entreprendre un voyage au pays du Kif, et si tu veux me suivre je t'ouvrirai les portes du paradis.

—De Mahomet?

—Sans doute. C'est le seul séduisant et le seul mis à la portée de l'intelligence humaine, ce qui prouve combien Mohamed fils d'Abdallah, est supérieur à Jésus fils de Joseph. Marchons.

Nous descendîmes dans les bas quartiers où s'était encore conservé intact l'étrange et pittoresque cachet de la vieille cité numide en dépit de l'axiome de Théophile Gautier, que toute barbarie traquée par la civilisation se réfugie sur les sommets, et nous nous arrêtâmes dans une ruelle déserte en face d'une boutique ou mieux d'une niche de six à sept pieds carrés pratiquée dans l'enfoncement de la muraille d'une maison presque croulante. Elle était surhaussée d'environ un mètre au-dessus de la chaussée, et deux vénérables Bédoins crasseux, mais graves et impassibles comme des muets du sérail, assis sur un débris de natte d'alfa, jouaient majestueusement aux échecs. L'un d'eux évidemment le propriétaire, sourit noblement, posa la main sur son coeur, puis la tendit à chacun de nous pour nous aider à escalader l'énorme pierre formant degré, et nous pénétrâmes dans la boutique.

J'ai dit boutique, car la niche ressemblait à tous les réduits où les négociants arabes se livrent aux douceurs du commerce; mais ici rien au dehors, ni au dedans, ne pouvait attirer l'acheteur. Quelques paquets de plantes sèches suspendues à la muraille rugueuse laissaient supposer qu'on se trouvait chez un herboriste, mais un herboriste adonné aux pratiques suspectes et ténébreuses, entrepreneur d'avortements, fabricant de philtres, poseur de ventouses, marchand d'amulettes, demi-sorcier, demi-médecin.

L'aspect général était suffisamment louche. Une simple lampe formée d'un verre ébréché suspendue au plafond par un fil d'archal et où, dans de l'huile nauséabonde, tremblotait une mèche fumeuse, projetait sa faible lueur sur l'échiquier et les joueurs, laissant le reste dans l'ombre.

Ceux-ci d'ailleurs, dès que nous fûmes entrés, ne prêtèrent plus la moindre attention à nous et s'absorbèrent dans leur partie. Aussi, sans autre préambule, nous avançâmes dans l'autre et c'en était bien un, en effet, car faisant brusquement un coude, il s'enfonçait dans des profondeurs ténébreuses qu'une seconde lampe empestée rendait plus caverneuses et plus funèbres.

De l'extrémité invisible du souterrain arrivait un faible bruit de musique, tarbouka et flûte dont les notes bizarres paraissaient d'autant plus extraordinaires qu'on ne s'expliquait pas d'où elles sortaient. Mais comme j'allais tâtonnant la muraille écaillée et suintante, je sentis bientôt sous ma main une porte que mon cicérone poussa, et nous nous trouvâmes engagés dans un autre couloir du fond duquel jaillissaient la lumière et le bruit.

Un lourd rideau taillé dans un vieux tapis de Tunis fermait l'entrée d'une salle voûtée pleine d'une fumée si épaisse que je ne distinguais rien d'abord, et que j'éprouvais un étouffement assez semblable à celui qui vous saisit lorsqu'on entre pour la première fois dans l'étuve d'un bain turc. C'était plus âcre et plus agréable que le tabac, plus parfumé et plus chargé de narcotique. On sentait au bout de quelques minutes une douceur sur les lèvres et dans la tête, et un besoin de repos absolu, physique et moral.

Nous nous assîmes sur des nattes, et peu à peu je distinguai ce qui se passait autour de moi, et les choses qui m'environnaient comme au milieu des vapeurs d'un rêve. La salle n'était qu'une sorte de cave blanchie à la chaux, disposition que je m'expliquais, car, bien que l'entrée en fût dans la ruelle au-dessus de la chaussée, elle se trouvait, à cause de la pente du roc, au sous-sol d'une maison de la ruelle supérieure où l'on communiquait par un escalier de pierre en colimaçon et sans rampe. Tout à côté, un fourneau où brûlait un brasier suffisant pour éclairer toute la pièce, et près duquel se tenait uncaouadjid'aspect farouche, jambes et bras nus, et, accroupis ou allongés sur les nattes, une douzaine de Bédouins, formant de petits groupes, se passaient silencieusement et d'un air abruti de minuscules pipes de terre rouge dont ils aspiraient successivement la fumée devant un orchestre de trois musiciens à face patibulaire, un joueur derhebeb[13], un joueur de tam-tam, et un joueur de flûte.

[Note 13: Espèce de contrebasse.]

Mais tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, les fumeurs de kif, une des variétés du haschich; ce n'est donc pas eux que je veux décrire, mais l'effet produit sur moi-même.

Le caouadji nous avait apporté du café, puis du kif et des pipes; mais El-Hadj Ali dut charger plusieurs fois la mienne avant que j'éprouvasse d'autre sentiment que celui d'un assoupissement général.

Bientôt une vive souffrance me tira de cette somnolence agréable; d'horribles crampes me tordirent les nerfs et je sentis en même temps des frémissements douloureux dans tous mes membres comme si on les harcelait par des picotements d'aiguille. Le mal venait de la tête, surtout du côté du cervelet, descendait comme un métal en fusion, l'épine dorsale, et semblait couler par la moelle des os dans les extrémités.

La souffrance devint en un moment si intolérable que je dus me retenir pour ne pas crier, et ayant porté la main à ma nuque, le contact fut si douloureux que je crus la boîte osseuse crevée et que ma cervelle cédait sous mes doigts.

—Sortons, dis-je à mon compagnon, j'en ai assez, je n'en puis plus.

—Patience; ce sont les épreuves par où passent les profanes. Brave-les, et tu entreras au royaume enchanté du Kif.

—Non, non, au diable le royaume et ses enchantements.

—Aspire encore quelques bouffées de cette pipe; le mal se dissipera.

Mais ma chair me brûlait avec une telle intensité que lorsque je voulus prendre la pipe, elle me produisit l'effet d'une tige rougie au feu.

Ce fut la dernière épreuve. Le mal s'en alla peu à peu, faisant place à une sensation de bien-être beaucoup plus douce que celle éprouvée d'abord. Aux bouffées qui suivirent, je me sentis gagner par une immense et indicible joie, une jouissance intime et prolongée, un oubli complet des misères et des nécessités de la vie, et pris d'un amour universel. Voulant faire partager mon bonheur à tous les hôtes présents qui m'avaient paru assez déguenillés et misérables, j'appelais lecaouadji, et fouillant dans mes poches, je lui jetais comme un sultan une poignée de gros sous et de petites pièces blanches, lui ordonnant de régaler l'assemblée de café, de kif, d'anisette, et d'envoyer chercher des danseuses!

—Oui, des danseuses, cria le Thaleb, qu'on fasse venir des danseuses!

Les fumeurs de kif levèrent la tête. Cet ordre les arrachait à leur stupide somnolence. Je jouissais délicieusement de leur surprise et je me disais: Ah! ah! On va enfin s'amuser dans cette caverne; les drôles ne sont pas si abrutis qu'ils en ont l'air.

—Des femmes! redit impérativement El Hadj Ali-bou-Nahr.

Lecaouadjine bougeait pas, une tasse vide d'une main et la minuscule cafetière au long manche de l'autre, il interrogeait du geste lethaleb, étonné sans doute d'entendre un tel ordre sortir d'une bouche d'où ne coulaient d'habitude en public que des versets du Koran et des préceptes de morale.

Mais celui-ci surexcité par la fumée de la plante vénéneuse, cria, l'oeil étincelant de colère:

—Caouadji, fils du diable, n'as-tu pas entendu. Le Roumi ici présent est mon ami; que dis-je? il est mon frère. Il demande des danseuses, il paye. Qu'on appelle des femmes.

—Oui, oui, répétèrent les Bédoins, le Roumi a payé. Des femmes,caouadji, fils du diable! des femmes!

Ils étaient tous complètement réveillés maintenant, et la lubricité allumait des lueurs phosphorescentes dans leurs prunelles tout à l'heure éteintes.

«Il a payé, il a payé» disaient-ils; cependant je pensais bien que ma poignée de menues pièces ne suffisait pas et je comprenais l'hésitation du cafetier. Mais le thaleb avait commandé comme moi, on le savait riche, et sans nul doute, il prendrait sur lui une partie des frais.

Je me tournais de son côté. Il me regardait en souriant et hochait la tête. Je voyais à ses yeux que l'ivresse le gagnait. «Ça va bien, murmurait-il, ça va bien, nous allons nous amuser»; et, en effet, je l'ai déjà dit, la joie débordait en moi.

«Des femmes! des danseuses!» Cet appel jetait dans l'antre une sorte de magie. L'orchestre s'était subitement tu, comme si les artistes se recueillaient, réservant leurs plus belles symphonies. Le joueur derhebeb, sexagénaire au front sillonné de rides, passait amoureusement la langue sur sa moustache blanche, comme s'il y sentait le baiser d'une jouvencelle; le joueur de flûte, adolescent imberbe, agitait cyniquement son instrument avec des gestes du plus complet naturalisme, en affectant des airs pâmés, et l'homme à latarbouka, vieux nègre à face tatouée, roulait ses gros yeux blancs d'une façon si comique, tout en promenant sur la peau d'âne son large pouce qu'il portait ensuite à ses lèvres avec les marques du plus grand ravissement, que je me tordais de jubilation. _____

En dépit de l'ivresse qui m'avait si soudainement saisi, je percevais très distinctement toutes choses, et en même temps, le souvenir d'une conversation précédente avec le thaleb se présenta dans ses moindres détails à mon esprit. C'était au sujet d'une danseuse mauresque, dont la beauté et la grâce lascive avaient fait une profonde impression sur moi quelques jours auparavant dans un café arabe de la porte d'El-Kantara; aussi, quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je vis descendre l'escalier la jolie bayadère et venir se placer en face des musiciens qui attaquèrent aussitôt un morceau des plus enlevés.

Cette apparition inattendue jeta d'abord un trouble dans mes idées, mais je me l'expliquais immédiatement par ce fait que la cave où nous fumions du kif ne pouvait être que le sous sol d'un café, et me remémorant la configuration des lieux et la disposition des ruelles parcourues en compagnie duthalebj'arrivais à cette découverte que nous nous trouvions précisément sous le café même où j'avais pour la première fois admiré la danseuse, et me rappelant avec quel enthousiasme j'en parlais la veille à mon ami Ali-bou-Nahr, je jugeais qu'il avait voulu me ménager cette agréable surprise et jouissait intérieurement de mon plaisir.

Je me disposais à lui adresser un mot de remercîment, mais je lui trouvais une figure si complètement abrutie que je ne pus m'empêcher d'éclater de rire. Contrairement à l'usage des fumeurs de kif, il avait gardé dans ses dents sa pipe, et bien qu'elle fût éteinte, il s'obstinait, avec un entêtement idiot, à vouloir en tirer des bouffées.

Cependant, le ravissement qui m'inondait avait redoublé depuis l'arrivée de la danseuse et je ne me lassais pas de la dévorer des yeux, le cou tendu, mon âme sur les lèvres. Sa vue m'emplissait de délices et la jouissance était telle que tout désir charnel se taisait. Je compris, un instant, la béatitude des bienheureux du ciel chrétien où l'unique contemplation du Père Eternel suffit à leur joie. Mais ce ne fut qu'un instant, car je revins bien vite aux beautés plus profanes du paradis de Mahomet dont l'aimée présente me semblait un vivant et parfait spécimen.

Elle portait le costume que je lui connaissais: robe de soie mi-partie bleue et mi-partie jaune, serrée sur ses reins par unefoutahverte.

On découvrait sous la gaze, par l'échancrure ouverte jusqu'au nombril, les globes luisante des seins, et sous lafoutahtrès tendue, le développement presque exagéré des hanches.

La ceinture dorée large d'une main et très lâche descendait jusqu'au bas du ventre. Ses bras charnus et superbes, étaient nus jusqu'à l'épaule, nus aussi les mollets et les petits pieds bien cambrés, dont un anneau d'argent battait la cheville, car elle venait de laisser près de l'orchestre ses babouches rouges brodées d'or.

Je la voyais bien mieux que la première fois, d'abord parce que j'étais plus rapproché d'elle, puis mes sens avaient acquis une telle acuité que j'aurais pu lire les caractères arabes des sequins scintillant en un cadre mouvant et gracieux autour de son visage d'une correction sculpturale, et même je respirais le musc que dégageait sur sa poitrine un petit sachet de soie, et bientôt les capiteux parfums des moiteurs de son corps échauffé par la danse.

C'était ce pas arabe toujours le même, mais si empreint de volupté que jamais on ne s'en fatigue. Et la belle fille souriait à demi pamée dans ses poses extatiques, faisant tournoyer son foulard bariolé, tournant elle-même lentement, avec des frémissements lascifs et troublants de hanches, au son de l'orchestre endiablé.

J'étais si abîmé dans l'ardente contemplation que je ne m'aperçus pas sur-le-champ de l'éclat extraordinaire répandu dans tous les coins de la salle souterraine. Les deux verres ébréchés remplis d'huile nauséabonde, où nageait une mèche fumeuse, avaient disparu, ou du moins je ne les voyais plus, effacés qu'ils étaient par l'éblouissante clarté de girandoles de feu allumées de toutes parts.

Mais je n'eus pas le temps de m'extasier de ce spectacle. Un plus merveilleux m'attendait. La salle, peu à peu, se transformait en gynécée. Elle s'emplissait de jeunes et jolies femmes, que je voyais descendre une à une les marches de pierre du petit escalier.

D'où sortaient-elles? Constantine envoyait-elle toutes ses danseuses de café maure? Le thaleb m'avait donc conduit au quartier-général des bayadères? Je me posais ces questions sentant croître en moi de nouvelles sensations de volupté et dans mon enthousiasme je secouais brutalement mon compagnon, indigné de le voir aspirer encore stupidement des bouffées imaginaires de sa pipe éteinte, l'air somnolent, les yeux mi-clos, en apparence indifférent à ce défilé de houris.

Près de la première danseuse, les nouvelles venues se groupèrent, et ondulant comme elle, comme elle s'agitant en saccades lascives, jouant des yeux, des hanches et du mouchoir, les lèvres entr'ouvertes laissant voir la ligne brillante et nacrée des dents, elles marquaient à coups de reins la mesure, tantôt lentement tantôt furieusement, selon les caprices de l'orchestre en délire.

Et je trouvais aussi un plaisir inexprimable à ces notes sauvages. C'était comme un fouillis de merveilleuses arabesques se détachant en relief, avec une intensité extraordinaire de tons et une incomparable richesse de couleurs, sur un fond de chaux-vive recouvrant les lézardes et les effritements d'une muraille lépreuse. Je nageais dans un océan de voluptés où plongeait à la fois tous mes sens secoués par un délicieux remous et voici que les danseuses, dans leurs gracieuses spirales, détachèrent l'une après l'autre toutes les parties de leur habillement. Ce fut d'abord le mouchoir rayé de soie et d'or qui tomba de la tête, puis la foutah zébrée se dénoua des hanches, les robes glissèrent des épaules et la chemise de gaze, un instant flottante, alla grossir le tas des étoffes bariolées, et les ballerines se mêlant, se croisant en ondulations et en torsions amoureuses, sans suspendre une seconde leur savante chorégraphie, s'offrirent nues comme un choeur de dryades.

Et faunes et satyres faisaient cercle, se groupaient, pantelants de désirs. Noyés dans l'extase, je n'avais pas remarqué que la salle, à notre entrée presque vide, s'emplissait de spectateurs. Sans doute ils venaient par le même chemin que nous, la petite boutique mystérieuse, mais on eût dit que les forêts enchantées de Thessalie en envoyant leurs essaims de nymphes, vomissaient leurs légions de déités hircines.

Sous le large manteau d'Orient, les loques des Bédouins, les oripeaux fastueux des Maures, le sac rayé des nègres, la longue chemise des gens du Souf; sous ces turbans et ces haïks éclatants de blancheur ou jaunis d'une crasse lustrale; ces vestes, ces gilets, ces pantalons soutachés, verts, bleus, oranges, écarlates; ces jambes bronzées et poilues, et ces bottes de maroquin brodé d'or; sous ce luxe comme sous ses haillons, de riches et de pauvres confondus et nivelés devant le même besoin humain, on sentait les ardents frissons du vieux bouc hébraïque auquel sacrifiaient les juives enfiévrées; l'hircusérotique de Virgile, fils des Grecs; l'idole vénérée de Mendès, fille des Babyloniens; la monture chère à Vénus;hircipesl'emblème du rut brutal qui a traversé les âges; l'antique et éternel Pan, dieu du monde!

Au rut, les faunes, les satyres et les boucs! Et comme le divin Appelle, ils se saoûlaient les yeux du spectacle de ces vingt Phrynées, plus nues et aussi belles que l'anadyomenélorsque l'artiste la contempla, déesse de beauté sortant des ondes bleues du golfe Salonique, car la blonde courtisane d'Athènes avait pour voile ses longs cheveux flottants, tandis que les noires tresses des bayadères algériennes tordues en une natte unique ne voilaient rien aux avides regards.

Comme j'étais venu surtout dans le but d'expérimenter sur moi-même, je cherchais à retenir ma raison qui échappait.

Lethalebm'avait affirmé que dans l'ivresse produite par le kif on gardait, avec un effort de volonté, la conscience des choses, aussi faisais-je appel à toute mon énergie pour rassembler les lambeaux de mon intelligence qui craquait et se déchirait comme une toile trop tendue.

Ce que j'appréhendais surtout était de commettre quelque extravagance qui m'eût fait prendre en pitié par ces hommes, gardant sous le fouet de la passion un maintien impassible. Les yeux, il est vrai, lançaient des flammes, les visages se contractaient sous un rictus nerveux, et les poitrines haletaient, mais les corps demeuraient immobiles et majestueux. Moi, au contraire, je m'agitais, prêt à chaque seconde à tendre les bras pour les plonger dans ce fouillis de chairs en mouvement, se rapprochant si près de moi dans leur tournoiement fantastique que j'en sentais la chaleur.

Ce qui me frappait, c'est, d'une part, le sentiment de la folie s'emparant de mon cerveau, et, de l'autre, cette acuité de sens surprenante qui me faisait percevoir en les centuplant, comme pour la vue un microscope, l'exquise suavité des impressions. «Ces filles, me disais-je, sont de vulgaires coquines, des prostituées de bas lieu, probablement laides et sales; cet orchestre qui me ravit, un tintamarre incohérent; ces parfums qui m'enivrent, du musc puant et de l'encens grossier, et, sous l'influence du kif, je ne vois, n'entends, ne respire que suavités.»

Quoique dans un état absolument anormal, mes réflexions n'avaient donc rien de déraisonnable, et le seul léger désagrément que j'éprouvais c'est que, quand j'essayais d'analyser mes impressions et de les fixer dans ma cervelle, il me semblait qu'elle cédait comme de la cire molle sous l'empreinte.

Je n'avais pas non plus perdu la mémoire. Je me rappelais parfaitement avoir absorbé la fumée de six pipes, pourquoi et dans quelles conditions j'étais venu, et je constatai avec la plus grande surprise l'état de somnolence et d'hébétement de mon ami le thaleb qui, toujours le tuyau aux lèvres, continuait à paraître indifférent aux tableaux enchanteurs qui se déroulaient.

Quant à moi, rien ne m'échappait de cette féerie, rien ne diminuait la finesse exquise de mes perceptions physiques. On eût dit que mes sens avaient le don d'ubiquité, celui de l'ouïe comme les autres.

J'entendais distinctement chacune des notes bizarres des trois instruments et j'éprouvais à chacune un plaisir infini; j'entendais en même temps le pas cadencé et si léger des danseuses, leur respiration courte, le frottement de leurs hanches quand elles glissaient l'une contre l'autre, l'insaisissable frôlement des foulards qu'elles agitaient au-dessus de leur tête, les bras arrondis, montrant leurs aisselles soigneusement épilées, et je distinguais le bruit argentin des anneaux des poignets et des chevilles et celui plus doux encore de leurs colliers de séquins.

Et dans la rotation rapide, au milieu d'une buée roussâtre, dans le tourbillonnement de jambes, de bras, de gorges, de torses, de reins, passant en tournoyant pour disparaître et reparaître encore, mes yeux enflammés, et mes désirs, et mon coeur, et tout mon être s'attachèrent obstinément à un seul corps d'une beauté et d'une rigidité marmoréenne, celui d'Aicha, la première danseuse qui, subjuguée sans doute par l'attraction magnétique de ce milieu chargé d'étincelles, et m'ayant reconnu comme le seul étranger, et peut-être aussi le plus ardent et le plus jeune de ses admirateurs, n'adressa bientôt plus qu'à moi ses sourires et ses oeillades jusque-là distribués banalement à tous.

Elle affecta même de passer si près de moi, ralentissant sa fiévreuse spirale, que j'effleurais son corps de mes lèvres, et ne me maîtrisant plus, affolé et dompté, je l'attendis les mains ouvertes, et lorsqu'elle passa une fois encore, je la saisis à pleines poignées et la fit choir sur mes genoux… et s'ouvrit le septième ciel. _____

Je ne sais ce qui se passa autour de moi, si je fus l'objet des moqueries des Arabes, ni comment s'éteignirent les lumières, mais quelque chose de semblable à un coup de marteau sur le front m'arracha brusquement à mon excessif bonheur, et la voix un peu rauque d'Alibou-Nahr me cria:

—Eh! bien, es-tu content? Réveille-toi, réveille-toi!

Je soulevais péniblement ma tête, qui me semblait peser cent livres et promenais autour de moi un regard effaré.

La cave avait repris son aspect triste et morne. Les deux lampes nauséabondes fumaient davantage encore, le fourneau était presque éteint et lecaouadji, accroupi sur un banc, dormait la tête dans ses jambes, jetant dans le silence un ronflement sourd. Cinq ou six Bédouins, allongés çà et là sur des nattes, dormaient aussi.

—Et les danseuses, m'écriai-je, et Aicha! Parties? parties?

—Ah! ah! elle s'appelle Aicha! le nom de la mienne est Blondinette. Une Française que je connais bien, suave comme un matin de mai, ardente comme un midi de juillet. Ah! ah! ah! la fille sans pareille!

—Une Française! une blonde! mais je n'ai vu que de brunes mauresques.

—Chacun rêve ce qu'il n'a pas, répondit sententieusement le sagethalebet voilà justement l'effet merveilleux du kif! Ledieua les mains pleines des joies désirées. Mais il ne faut pas en abuser comme les brutes que tu vois ici.

Ce disant, il se leva, rajustant son turban et réparant le désordre de ses vêtements avec autant de calme et de dignité que s'il venait de les déranger dans les prosternements de la mosquée en récitant les versets du Vrai Livre.

—Comment, il n'y avait pas là de danseuses tout à l'heure, de danseuses nues?

—Oui, dans tes rêves, mon fils. Tu as pris l'ombre pour la réalité. Mais les radieux fantômes qui nous bercent depuis qu'on nous ôte nos langes jusqu'à ce qu'on nous couvre du suaire, ne sont-ils pas ce qu'il y a de meilleur dans la vie.

I.—Le ventre.II.—Les premiers Kroumirs.III.—La poule volée.IV.—La fille du Biskri.V.—Les pucelles et l'étalon.VI.—La noce de la petite Zaïrah.VII—L'hôte.VIII.—Clair de lune.IX.—Coin du désert.X.—Mardi-gras.XI.—L'Hanafi.XII.—Loth.XIII.—Le cocu et les rats.XIV.—La vache enragée.XV.—Fête impériale.XVI.—Au pays du kif.

_______________________________________ Imprimerie DESTENAY, Saint-Amand (Cher).


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