III

Nulle éloquence, et même aucune de ces naïvetés savoureuses dont les blasés s’émerveilleront plus tard, et presque toutes, d’ailleurs, d’authenticité suspecte. La parole du futur curé de Lumbres est difficile; parfois même elle choppe sur chaque mot, bégaye. C’est qu’il ignore le jeu commode du synonyme et de l’à-peu-près, les détours d’une pensée qui suit le rythme verbal et se modèle sur lui comme une cire. Il a souffert longtemps de l’impuissance à exprimer ce qu’il sent, de cette gaucherie qui faisait rire. Il ne se dérobe plus. Il va quand même. Il n’esquive plus l’humiliant silence, lorsque la phrase commencée arrive à bout de course, tombe dans le vide. Il la rechercherait plutôt. Chaque échec ne peut plus que bander le ressort d’une volonté désormais infléchissable. Il entre dans son sujet d’emblée, à la grâce de Dieu. Il dit ce qu’il a à dire,et les plus grossiers l’écouteront bientôt sans se défendre, ne se refuseront pas. C’est qu’il est impossible de se croire une minute la dupe d’un tel homme: où il vous mène on sent qu’il monte avec vous. La dure vérité, qui tout à coup d’un mot longtemps cherché court vous atteindre en pleine poitrine, l’a blessé avant vous. On sent bien qu’il l’a comme arrachée de son cœur. Hé non! il n’y a rien ici pour les professeurs, aucune rareté. Ce sont des histoires toutes simples; celui-là, il faut qu’on l’écoute, voilà tout... La bouilloire tremble et chante sur le poêle, le chien avachi dort, le nez entre ses pattes, le grand vent du dehors fait crier la porte dans ses gonds et la noire corneille appelle à tue-tête dans le désert aérien... Ils l’observent de biais, répondent avec embarras, s’excusent, plaident l’ignorance ou l’habitude et, quand il se tait, se taisent aussi.

—Mais que leur contez-vous donc, à nos bonnes gens? demande l’abbé Menou-Segrais. Les voilà tout retournés. Quand je parle de vous, pas un qui ose me regarder en face.

Car il évite de poser à l’abbé Donissan de ces questions directes qui exigent un oui ou un non... Pourquoi?... Par prudence, sans doute, mais aussi par une crainte secrète... Quelle crainte? Le travail de la grâce dans ce cœur déjà troublé a un caractère de violence, d’âpreté, qui le déconcerte. Depuis cette nuit de Noël où il a parlé avec tant d’audace, le curé de Campagne n’a jamais voulu reprendre un entretien auquel il ne pense plus sans un certain embarras. Son vicaire, d’ailleurs, n’est-il pas toujours simple, aussi docile, et d’une déférence aussi parfaite, irréprochable?...Aucun des confrères qui l’approchent n’a remarqué en lui de changement. On le traite avec la même indulgence, un peu méprisante; on loue son zèle et sa piété. Le curé de Larieux, son directeur, bon vieillard nourri de la moelle sulpicienne et qui le confesse chaque jeudi, ne manifeste aucune surprise, aucune inquiétude. Le dernier trait, fait pour le rassurer, déçoit au contraire l’abbé Menou-Segrais, jusqu’au malaise.

Sans doute plus d’une fois, il a cru raffermir, par un détour ingénieux, son autorité défaillante. Alors il propose, suggère, ordonne, avec le désir à peine avoué d’être un peu contredit. Dût-il se rendre à de meilleures raisons, au moins se trouverait rompu cet insupportable silence! Mais l’humble soumission de l’abbé Donissan rend cette dernière ruse inutile. Qu’il propose, il est aussitôt obéi. C’est en vain qu’il éprouve tour à tour la patience et la timidité du pauvre prêtre, avec une sagacité cruelle, et que, par exemple, après l’avoir longtemps dispensé du sermon dominical, il le lui impose un jour, à l’improviste. Le malheureux, au jour dit, sans un reproche, rassemble en hâte quelques feuillets couverts de sa grosse écriture paysanne, monte en chaire, et pendant vingt mortelles minutes, les yeux baissés, livide, commente l’évangile du jour, hésite, bredouille, s’anime à mesure, lutte désespérément jusqu’au bout, et finit par atteindre à une espèce d’éloquence élémentaire, presque tragique... Il recommence à présent chaque dimanche, et, lorsqu’il se tait, il court un murmure de chaise en chaise, qu’il est seul à ne pas entendre, le profond soupir, comparable à rien, d’un auditoire tenu un moment sous la contrainte souveraine, et qui se détend...

—Cela va un peu mieux, dit au retour le doyen, mais c’est encore si vague... si confus...

—Hélas! fait l’abbé, avec une moue d’enfant qui va pleurer.

Au déjeuner, ses mains tremblent encore.

Entre temps, d’ailleurs, l’abbé Menou-Segrais prit une résolution plus grave, ayant ouvert toutes grandes, à son vicaire, les portes du confessionnal. Le doyen d’Hauburdin fit cette année les frais d’une retraite, prêchée par deux Frères Maristes. L’un de ceux-ci, pris d’une mauvaise grippe, dut regagner Valenciennes au premier jour de la semaine sainte. A ce moment, le doyen pria son confrère de Campagne de lui prêter l’abbé Donissan.

—Il est jeune, ne craint point sa peine, est à toutes fins... Jusqu’à ce jour, sur les conseils du Père Denisanne, qui l’avait longuement entretenu de son élève, le doyen de Campagne avait assez chichement mesuré à celui-ci l’exercice du ministère de la pénitence. Mal averti, et par un malentendu bien excusable, le Père missionnaire se déchargea d’une partie de sa besogne sur le futur curé de Lumbres, qui, du jeudi au samedi saint, ne quitta pas le confessionnal. Le canton d’Hauburdin est vaste, à la lisière du pays minier, mais le succès de la retraite, pourtant, fut immense. Certes, aucun de ces prêtres qui le jour de Pâques prirent leur place au chœur, en beau surplis frais, et virent s’agenouiller à la table de communion une foule innombrable, ne leva seulement le regard vers le jeune vicaire silencieux qui venait de s’offrir pour la première fois, dans les ténèbres et le silence, à l’homme pécheur, son maître, qui ne le lâchera plusvivant. Jamais l’abbé Donissan ne s’ouvrit à personne des angoisses de cette entrevue décisive, ou peut-être de sa suprême suavité... Mais, lorsque l’abbé Menou-Segrais le revit, le soir de Pâques, il fut si frappé de son air distrait, absorbé, qu’il l’interrogea aussitôt avec une rudesse inaccoutumée, et la simple réponse du pauvre prêtre ne le rassura point assez.

Un mot toutefois, échappé beaucoup plus tard à l’abbé Donissan, éclaire d’une étrange lueur cette période obscure de sa vie. «Quand j’étais jeune, avoua-t-il à M. Groselliers, je ne connaissais pas le mal: je n’ai appris à le connaître que de la bouche des pécheurs.»

Ainsi les semaines succédaient aux semaines, la vie reprenait paisible, monotone, sans que rien ne justifiât une inquiétude singulière. Depuis le dernier entretien de la nuit de Noël, le silence gardé par l’abbé Donissan l’avait douloureusement déçu et l’obéissance, la douceur contrainte et passive du futur curé de Lumbres n’avait pas dissipé l’amertume d’une espèce de malentendu dont il ne pénétrait pas les causes. Était-ce un malentendu seulement? De jour en jour ce vieillard d’expérience et de savoir, si bien défendu contre la tyrannie des apparences, sent peser sur ses épaules une crainte indéfinissable. Le grand enfant qui, chaque soir, se met humblement à genoux et reçoit sa bénédiction avant de regagner sa chambre connaît son secret, et lui, il ne connaît pas le sien. Pour si obstinément qu’il l’observât, il ne pouvait surprendre en lui un de ces signes extérieurs qui marquent l’activité de l’orgueil et de l’ambition, la recherche anxieuse, les alternatives de confiance et de désespoir, une inquiétude qui ne trompe pas... Et pourtant... «Ai-je point troubléce cœur pour toujours, se disait-il en cherchant parfois le regard qui l’évitait, ou le feu qui le consume est-il pur? Sa conduite est parfaite, irréprochable; son zèle ardent, efficace, et déjà son ministère porte du fruit... Que lui reprocher? Combien d’autres seraient heureux de vieillir assistés d’un tel homme! Son extérieur est d’un saint, et quelque chose en lui, pourtant repousse, met sur la défensive... Il lui manque la joie...»

Or, l’abbé Donissan connaissait la joie.

Non pas celle-là, furtive, instable, tantôt prodiguée tantôt refusée—mais une autre joie plus sûre, profonde, égale, incessante, et pour ainsi dire inexorable—pareille à une autre vie dans la vie, à la dilatation d’une nouvelle vie. Si loin qu’il remontât dans le passé, il n’y trouvait rien qui lui ressemblât, il ne se souvenait même pas de l’avoir jamais pressentie, ni désirée. A présent même il en jouissait avec une avidité craintive, comme d’un périlleux trésor que le maître inconnu va reprendre, d’une minute à l’autre, et qu’on ne peut déjà laisser sans mourir.

Aucun signe extérieur n’avait annoncé cette joie et il semblait qu’elle durât comme elle avait commencé, soutenue par rien, lumière dont la source reste invisible, où s’abîme toute pensée, comme un seul cri à travers l’immense horizon ne dépasse pas le premier cercle de silence... C’était la nuit même que le doyen de Campagne avait choisie pour l’extraordinaire épreuve, à la fin de cette nuit de Noël, dans la chambre où le pauvre prêtre s’était enfui, le cœur plein detrouble, à la première pointe de l’aube. Quelque chose de gris, qu’on peut à peine appeler le jour, montait dans les vitres, et la terre grise de neige, à l’infini, montait avec elle. Mais l’abbé Donissan ne la voyait pas. A genoux devant son lit découvert, il repassait chaque phrase du singulier entretien, s’efforçant d’en pénétrer le sens, puis tournait court, lorsqu’un des mots entendus, trop précis, trop net, impossible à parer, surgissait tout à coup dans sa mémoire. Alors il se débattait en aveugle contre une tentation nouvelle plus dangereuse. Et son angoisse était de ne pouvoir la nommer.

La Sainteté! Dans sa naïveté sublime, il acceptait d’être porté d’un coup du dernier au premier rang, par ordre. Il ne se dérobait pas.

«Là où Dieu vous appelle, il faut monter,» avait dit l’autre. Il était appelé. «Monter ou se perdre!» Il était perdu.

La certitude de son impuissance à égaler un tel destin bloquait jusqu’à la prière sur ses lèvres. Cette volonté de Dieu sur sa pauvre âme l’accablait d’une fatigue surhumaine. Quelque chose de plus intime que la vie même était comme suspendue en lui. L’artiste vieillissant qu’on trouve mort devant l’œuvre commencée, les yeux pleins du chef-d’œuvre inaccessible—le fou bégayant qui lutte contre les images dont il n’est plus maître, pareilles à des bêtes échappées—le jaloux bâillonné et qui n’a plus que son regard pour haïr, devant la précieuse chair profanée, ouverte,—n’ont pas senti plus profonde la fine et perfide pointe, la pénétration du désespoir. Jamais le malheureux ne s’est vu lui-même (il le croit) aussi clair, aussi net. Ignorant, craintif, ridicule lié à jamais par la contrainte d’une dévotion étroite, méfiante, renfermé en soi, sans contact avec les âmes, solitaire, d’intelligence et de cœur stériles, incapable de ces excès dans le bien, des magnifiques imprudences des grandes âmes, le moins héroïque des hommes. Hélas! ce que son maître distingue en lui, n’est-ce pas ce qui subsiste encore des dons jadis reçus, dissipés! La semence étouffée ne lèvera plus. Elle a été jetée pourtant. Mille souvenirs lui reviennent de son enfance si étrangement unie à Dieu et ces rêves, ces rêves-là même—ô rage!—dont il a craint la dangereuse suavité et que dans son âpre zèle il a peu à peu recouverts... C’était donc la voix inoubliable qui n’est que peu de jours entendue, avant que le silence ne se refermât jamais. Il a fui sans le savoir la divine main tendue—la vision même du visage plein de reproche—puis le dernier cri au-dessus des collines, le suprême appel lointain, aussi faible qu’un soupir. Chaque pas l’enfonce plus avant dans la terre d’exil: mais il est toujours marqué du signe que le serviteur de Dieu reconnaissait tout à l’heure sur son front.

J’aurais pu... j’aurais dû... mots effroyables! Et s’il les surmontait une minute, il serait maître de nouveau; ainsi le héros vaincu dicte à ses familiers son Mémorial, refait éternellement ses calculs et ressuscite le passé, pour étouffer l’avenir qui remue encore dans son cœur. Les plus forts ne s’abandonnent jamais à demi. Un ferme bon sens, sitôt certaines bornes franchies, va jusqu’au bout de son délire. Cet homme qui regardera quarante ans le pécheur avec le regard de Jésus-Christ, dont les plus rebelles ne lasseront pas l’espérance, et qui, comme sainte Scholastique, obtint tant parce qu’il avait aimé davantage, n’eut mêmepas la force, en ce tragique moment, de lever les yeux vers la Croix, par laquelle tout est possible. Cette simple pensée, la première dans une âme chrétienne, et qui paraît inséparable du sentiment de notre impuissance et de toute véritable humilité, ne lui vint pas.

«Nous avons dissipé la grâce de Dieu, répétait au dedans de lui une voix étrangère, mais avec son propre accent, nous sommes jugés, condamnés... Déjà je ne suis plus: j’aurais pu être!»

Vingt ans plus tard, au P. de Charras, futur abbé de la Trappe d’Aiguebelle, qui se plaignait amèrement à lui de la solitude intérieure où il était tombé, doutant même de son salut, le curé de Lumbres disait, les yeux pleins de larmes:

—Je vous en prie, taisez-vous... Vous ne savez pas combien certains mots me sollicitent, et même sur mon lit de mort, et dans la main du Seigneur, je ne pourrais les entendre impunément.

Mais, comme le Père insistait, suppliait qu’on l’écoutât jusqu’au bout, en appelant à sa charité pour les âmes, il le vit se dresser tout à coup, le regard égaré, la bouche dure, la main convulsivement serrée sur le dossier de sa chaise de paille.

—N’ajoutez rien! s’écria-t-il d’une voix qui cloua sur place son pénitent stupéfait. Je vous l’ordonne!... Puis, après une minute de silence, encore tout pâle et frémissant, il attira sur sa poitrine la tête du P. de Charras, la pressa de ses deux mains tremblantes et lui dit avec une émouvante confusion:

—Mon enfant, je me montre parfois tel que je suis... Pauvres âmes qui viennent à plus pauvre qu’elles!... Il y a telle et telle épreuve que je n’ose révéler à personne de peur que l’incompréhensible indulgence qu’on a pour moi ne fasse de mes misères une gloire de plus... J’ai tant besoin de prières, et ce sont des louanges qu’on me donne!... Mais ils ne veulent pas être détrompés.

Le jour se leva tout à fait. La petite chambre nue, sous la triste matinée de décembre, apparut dans son humble désordre: la table de bois blanc sous ses livres éparpillés, le lit de sangle poussé contre le mur, un de ses draps traînant à terre, et l’affreux papier pâli... Une minute, le pauvre prêtre regarda ces quatre murs si proches, et il en crut sentir la pression sur sa poitrine. L’intolérable sensation d’être pris au piège, de trouver dans la fuite un couloir sans issue, le mit soudain debout, le front glacé, les bras mollis, dans une inexprimable terreur.

Et tout à coup le silence se fit.

C’était comme, au travers d’une foule innombrable, ce bourdonnement qui prélude à l’étouffement total du bruit, dans la suspension de l’attente... Une seconde encore la vague profonde de l’air oscille lentement, se retire. Puis l’énorme masse vivante, tout à l’heure pleine de cris, retombe d’un bloc dans le silence.

Ainsi les mille voix de la contradiction qui grondaient, sifflaient, grinçaient au cœur de l’abbé Donissan, avec une rage damnée, se turent ensemble. La tentation ne s’apaisait pas: elle n’était plus. La volonté de l’abbé Donissan, à la limite de son effort, sentit l’obstacle se dérober, et cette détente fut si brusque que le pauvre prêtre crut la ressentir jusque dans ses muscles, comme si le sol eût manqué sous lui. Mais cette dernière épreuve ne dura qu’un instant, etl’homme qui tout à l’heure se débattait sans espoir, sous un poids sans cesse accru, s’éveilla plus léger qu’un petit enfant, perdit la conscience même de vivre, dans un vide délicieux.

Ce n’était pas la paix, car la véritable paix n’est que l’équilibre des forces et la certitude intérieure en jaillit comme une flamme. Celui qui a trouvé la paix n’attend rien d’autre, et lui, il était dans l’attente d’on ne sait quoi de nouveau qui romprait le silence. Ce n’était pas la lassitude d’une âme surmenée, lorsqu’elle trouve le fond de la douleur humaine et s’y repose, car il désirait au delà. Et non plus ce n’était pas l’anéantissement d’un grand amour, car dans le déliement de tout l’être le cœur encore veille et veut donner plus qu’il ne reçoit... Mais lui ne voulait rien: il attendait.

Ce fut d’abord une joie furtive, insaisissable, comme venue du dehors, rapide, assidue, presque importune. Que craindre ou qu’espérer d’une pensée non formulée, instable, du désir léger comme une étincelle?... Et pourtant, ainsi que dans le déchaînement de l’orchestre le maître perçoit la première et l’imperceptible vibration de la note fausse, mais trop tard pour en arrêter l’explosion, ainsi le vicaire de Campagne ne douta pas que cela qu’il attendait sans le connaître était venu.

A travers la buée des vitres, l’horizon sous le ciel n’offrait qu’un contour vague, presque obscur et tout le jour d’hiver, au contraire, était dans la petite chambre une clarté laiteuse, immobile, pleine de silence, comme vue au travers de l’eau. Et, d’une certitude absolue, l’abbé Donissan connut que cette insaisissable joie était une présence.

L’angoisse évanouie, surgissent peu à peu dans son souvenir les pensées qui l’avaient plus tôt suscitée, mais ces pensées-là mêmes étaient maintenant sans force pour le déchirer. Après un premier mouvement d’effroi, sa mémoire craintive les effleurait une à une, avec prudence—puis elle s’en empara. Il s’enivrait à mesure de les sentir domptées, inoffensives, devenues les humbles servantes de sa mystérieuse allégresse. Dans un éclair, tout lui parut possible, et le plus haut degré déjà gravi. Du fond de l’abîme où il s’était cru à jamais scellé, voilà qu’une main l’avait porté d’un trait si loin qu’il y retrouvait son doute, son désespoir, ses fautes mêmes transfigurées, glorifiées. Les bornes étaient franchies du monde où chaque pas en avant se paie d’un effort douloureux, et le but venait à lui avec la rapidité de la foudre. Cette vision intérieure fut brève, mais éblouissante. Lorsqu’elle cessa, tout parut s’assombrir à nouveau, mais il vivait et respirait dans la même lumière douce, et l’image entrevue, puis reperdue, laissait derrière elle, au lieu d’une certitude dont il sentait bien que la volupté eût brisé son cœur, un pressentiment ineffable. La main qui l’avait porté s’écartait à peine, se tenait prête, à sa portée, ne le laisserait plus... Et le sentiment de cette mystérieuse présence fut si vif qu’il tourna brusquement la tête, comme pour rencontrer le regard d’un ami.

Pourtant, au sein même de la joie, quelque chose subsiste encore, que l’extase n’absorbe pas. Cela le gêne, l’irrite, pareil à un dernier lien qu’il n’ose rompre... Ce lien brisé, où le flot l’entraînerait-il?...Parfois ce lien se relâche, et, comme un navire qui chasse sur ses ancres, son être est ébranlé jusqu’au fond... Est-ce un lien seulement, un obstacle à vaincre?... Non: cela qui résiste n’est pas une force aveugle. Cela sent, observe, calcule. Cela lutte pour s’imposer...Cela, n’est-ce pas lui-même? N’est-ce pas la conscience engourdie qui lentement s’éveille?... La dilatation de la joie a été, selon l’extraordinaire parole de l’apôtre, jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit. Il n’est pas possible d’aller plus loin sans mourir.

Non! En détournant la tête, l’abbé Donissan ne rencontre aucun regard ami—mais seulement, dans la glace, son visage pâle et contracté. En vain il baisse aussitôt les yeux: il est trop tard. Il s’est surpris lui-même dans ce geste instinctif, il essaie d’en pénétrer le sens. Que cherchait-il? Ce signe matériel d’une inquiétude jusqu’alors vague, indécise, l’effraie presque autant qu’une présence réelle, visible. De cette présence, il a maintenant plus que le sentiment, une sensation nette, indicible. Il n’est plus seul... Mais avec qui?

Le doute, à peine formulé dans son esprit, s’en rend maître. D’un premier mouvement, il a voulu se jeter à genoux, prier. Pour la seconde fois, la prière s’arrête sur ses lèvres. Le cri de l’humble détresse ne sera pas poussé: le suprême avertissement aura été donné en vain. La volonté déjà cabrée échappe à la main qui la sollicite: une autre s’en empare, dont il ne faut attendre pitié ni merci.

Ah! que l’autre est fort et adroit, qu’il est patient quand il faut et, lorsque son heure est venue, prompt comme la foudre! Le saint de Lumbres, un jour, connaîtra la face de son ennemi. Il faut cette fois qu’il subisse en aveugle sa première entreprise, reçoive son premier choc. La vie de cet homme étrange, qui ne fut qu’une lutte forcenée, terminée par une mort amère, qu’eût-elle été si, de ce coup, la ruse déjouée, il se fût abandonné sans effort à la miséricorde—s’il eût appelé au secours? Fût-il devenu l’un de ces saints dont l’histoire ressemble à un conte, de ces doux qui possèdent la terre, avec un sourire d’enfant roi?... Mais à quoi bon rêver? Au moment décisif, il accepte le combat, non par orgueil, mais d’un irrésistible élan. A l’approche de l’adversaire, il s’emporte non de crainte, mais de haine. Il est né pour la guerre; chaque détour de sa route sera marqué d’un flot de sang.

Cependant la joie mystérieuse, comme à la pointe de l’esprit, veille encore, à peine troublée, petite flamme claire dans le vent... Et c’est contre elle, ô folie! qu’il va se tourner à présent. L’âme aride, qui ne connut jamais d’autre douceur qu’une tristesse muette et résignée, s’étonne, puis s’effraie, enfin s’irrite contre cette inexplicable suavité. A la première étape de l’ascension mystique, le cœur manque au misérable pris de vertige, et de toutes ses forces il essaiera de rompre ce recueillement passif, le silence intérieur dont l’apparente oisiveté le déconcerte... Comme l’autre, qui s’est glissé entre Dieu et lui, se dérobe avec art! Comme il avance et recule, avance encore, prudent, sagace, attentif... Comme il met ses pas dans les pas!

Le pauvre prêtre croit flairer le piège tendu, lorsque déjà les deux mâchoires l’étreignent, et chaque effort les va resserrer sur lui. Dans la nuit qui retombe, la frêle clarté le défie... Il provoque, il appelle presquela plénière angoisse, miraculeusement dissipée. Toute certitude, même du pire, n’est-elle pas meilleure que la halte anxieuse, au croisement des routes, dans la nuit perfide? Cette joie sans cause ne peut être qu’une illusion. Une espérance si secrète, au plus intime, au plus profond, née tout à coup—qui n’a pas d’objet—indéfinie, ressemble trop à la présomption de l’orgueil... Non! Le mouvement de la grâce n’a pas cet attrait sensuel...Il lui faut déraciner cette joie!

Sitôt sa résolution prise, il n’hésite plus. L’idée du sacrifice à consommer ici même—dans un instant—pointe en lui cette autre flamme du désespoir intrépide, force et faiblesse de cet homme unique, et son arme que tant de fois Satan lui retournera dans le cœur. Son visage, maintenant glacé, reflète dans le regard sombre la détermination d’une violence calculée. Il s’approche de la fenêtre, l’ouvre. A la barre d’appui, jadis brisée, la fantaisie d’un prédécesseur de l’abbé Menou-Segrais a substitué une chaîne de bronze, trouvée au fond de quelque armoire de sacristie. De ses fortes mains, l’abbé Donissan l’arrache des deux clous qui la fixent. Une minute plus tard, l’étrange discipline tombait en sifflant sur son dos nu.

Un mot surpris par hasard, le témoignage de quelques visiteurs familiers, de rares confidences faites en termes obscurs permettent seulement de rêver aux mortifications rares et singulières du curé de Lumbres, car il s’appliquait à les celer à tous, avec un soin minutieux. Plus d’une fois sa malice même égara la curiosité, et tel écrivain célèbre, amateur d’âmes (comme ils disent...), venu pour un si beau cas, s’en retourna mystifié. Mais, si certaines de ces mortifications, et par exemple les jeûnes dont l’effrayante rigueur passe la raison, nous sont à peu près connues, il a emporté le secret d’autres châtiments plus rudes. Sa dernière prière fut pour obtenir de la pitié d’un ami qu’aucun médecin ne le visitât. La pauvre fille qui l’assistait, devenue Mère Marie des Anges, alors servante au bourg de Bresse, a rapporté que la naissance de son cou et ses épaules étaient couvertes de cicatrices, quelques-unes formant bourrelet, de l’épaisseur du petit doigt. Déjà le docteur Leval, au cours d’une première crise, avait relevé sur ses flancs les traces profondes d’anciennes brûlures et, comme il s’en étonnait discrètement devant lui, le saint, rouge de confusion, garda le silence...

—J’ai fait aussi dans mon temps quelques folies, disait-il un soir à l’abbé Dargent, qui lui faisait lecture d’un chapitre de la vie des Pères du Désert... Et comme l’autre l’interrogeait du regard, il reprit avec un sourire plein d’embarras, mais aussi d’innocente malice:

—Voyez-vous, les jeunes gens ne doutent de rien: il faut bien qu’ils jettent leur gourme.

A présent, debout au pied du petit lit, il frappait et frappait sans relâche, d’une rage froide. Aux premiers coups, la chair soulevée laissa filtrer à peine quelques gouttes de sang. Mais il jaillit tout à coup, vermeil. Chaque fois la chaîne sifflante, un instant tordue au-dessus de sa tête, venait le mordre au flanc, et s’y reployait comme une vipère: il l’en arrachait du même geste, et la levait de nouveau, régulier, attentif, pareil à un batteur sur l’aire. La douleur aiguë, à laquelle il avait répondu d’abord par un gémissement sourd, puis seulement de profonds soupirs, était commenoyée dans l’effusion du sang tiède qui ruisselait sur ses reins et dont il sentait seulement la terrible caresse. A ses pieds une tache brune et rousse s’élargissait sans qu’il l’aperçût. Une brume rose était entre son regard et le ciel livide, qu’il contemplait d’un œil ébloui. Puis cette brume disparut tout à coup, et avec elle le paysage de neige et de boue, et la clarté même du jour. Mais il frappait et frappait encore dans ces nouvelles ténèbres, il eût frappé jusqu’à mourir. Sa pensée, comme engourdie par l’excès de la douleur physique, ne se fixait plus et il ne formait aucun désir, sinon d’atteindre et de détruire, dans cette chair intolérable, le principe même de son mal. Chaque nouvelle violence en appelait une autre plus forte, impuissante encore à le rassasier. Car il en était à ce paroxysme où l’amour trompé n’est plus fort que pour détruire. Peut-être croyait-il étreindre et détester cette part de lui-même, trop pesante, le fardeau de sa misère, impossible à tirer jusqu’en haut; peut-être croyait-il châtier ce corps de mort dont l’apôtre souhaitait aussi d’être délivré, mais la tentation était dès lors plus avant dans son cœur, et il se haïssait tout entier. Ainsi l’homme qui ne peut survivre à son rêve, il se haïssait... Mais il n’avait dans la main qu’une arme inoffensive, dont il se déchirait en vain.

Cependant il frappait sans relâche, trempé de sueur et de sang, les yeux clos, et seule le tenait debout, sans doute, sa mystérieuse colère. Un bourdonnement aigu remplissait maintenant ses oreilles, comme s’il eût glissé à pic dans une eau profonde. A travers ses paupières serrées, deux fois, trois fois, une flamme brèveet haute jaillit, puis ses tempes battirent à coups si rapides que sa tête douloureuse vibra. La chaîne était entre ses doigts raidis à chaque coup plus souple et plus vive, étrangement agile et perfide, avec un bruissement léger. Jamais celui qu’on appela le saint de Lumbres n’osa depuis forcer la nature d’un cœur si follement téméraire. Jamais il ne lui porta tel défi. La chair de ses reins n’était qu’une plaie ardente, cent fois mâchée et remâchée, baignée d’un sang écumant, et cependant toutes ces morsures ne faisaient qu’une seule souffrance—indéterminée, totale, enivrante—comparable au vertige du regard dans une lumière trop vive lorsque l’œil ne discerne plus rien que sa propre douleur éblouissante... Tout à coup, la chaîne trop tôt brandie, se repliant sur elle-même, faillit échapper à sa main et le frappa rudement à la poitrine. Le dernier maillon l’atteignit au-dessous du sein droit avec une telle force qu’il y fit voler un lambeau de chair comme un copeau sous la varlope. La surprise, plutôt que la souffrance même, lui arracha un cri aigu, vite étouffé, tandis qu’il levait encore la discipline de bronze. Le feu qui brûlait dans ses yeux n’était plus de ce monde. La haine aveugle qui l’animait contre lui-même était de celles que rien n’apaise ici-bas, et pour lesquelles tout le sang de la race humaine, s’il pouvait couler d’un seul coup, ne serait qu’une goutte d’eau sur un fer rouge... Mais, comme il abaissait le bras, ses doigts s’ouvrirent d’eux-mêmes, et il sentit sa main retomber. En même temps ses reins fléchirent et tous ses muscles se relâchèrent à la fois. Il glissa sur les genoux, fit pour se relever un effort immense, chancela de nouveau, les bras étendus, à tâtons, secouépar un tremblement convulsif. En vain il tenta de regagner la fenêtre, vers la pâle clarté du dehors, entrevue sans la reconnaître, à travers ses yeux mi-clos. L’affreuse lutte soutenue n’était déjà plus qu’un souvenir vague, indéterminé, comme d’un rêve. Ainsi l’anxiété survit au cauchemar, présence invisible, inexplicable, dans la paix et le recueillement de l’aube... Il s’assit au pied du lit, laissa retomber sa tête et s’endormit.

Quand il s’éveilla, le soleil remplissait la chambre, il entendit sonner les cloches dans le ciel limpide. Sa montre marquait neuf heures. Un long moment le reflet au mur suffit à occuper sa pensée, puis ses yeux firent lentement le tour de la chambre, et il s’étonna de la large tache luisante sur le parquet de sapin, de la chaîne jetée en travers. Alors il sourit d’un sourire d’enfant. Ainsi la terrible besogne était achevée: elle était achevée, voilà tout. Elle était faite. Son délire passé ne lui laissait aucune amertume: à mesure que les détails se représentaient à son esprit, il les écartait un par un, sans curiosité, sans colère. A présent, sa pensée flottait au delà, dans une lumière si douce! Il la sentait plus calme, plus lucide, qu’à aucun autre moment de sa vie, mais inexprimablement détachée du passé. Ce n’était déjà plus l’accablement, la demi-torpeur du réveil. Les derniers voiles étaient effacés, il se retrouvait lui-même, s’observant d’une conscience claire et active, mais avec un désintéressement surhumain.

Le soleil était déjà haut. La diligence de Beaugrenant passait sur la route en grinçant. La voix familière de l’abbé Menou-Segrais s’élevait dans le petitjardin, à laquelle une autre voix répondait, plus aiguë, celle de la gouvernante Estelle... L’abbé Donissan prêta l’oreille et entendit son nom prononcé deux fois. D’un geste instinctif, il voulut se jeter au bas du lit. Mais à peine ses pieds touchaient terre qu’une douleur atroce le ceignit, et il s’arrêta debout, au milieu de la pièce, la gorge pleine de cris. L’enchantement cessa tout a coup. Qu’avait-il fait?...

Une minute encore, immobile, replié sur lui-même, il tenta de se reprendre pour un nouvel effort,—un second pas—dont toute sa chair hérissée attendait l’arrachement. La glace posée sur sa table lui renvoyait de lui-même une image de cauchemar... Ses flancs nus, sous la chemise en lambeaux, n’étaient qu’une plaie. Au-dessous du sein, la blessure saignait encore. Mais les déchirures plus profondes de son dos et de ses reins l’investissaient d’une flamme intolérable, et, comme il tentait de lever le bras, il lui sembla que l’extrême pointe de cette flamme poussait jusqu’au cœur... «Qu’ai-je fait? répétait-il tout bas, qu’ai-je fait?...» La pensée de comparaître tout à l’heure, dans un instant, devant l’abbé Menou-Segrais, l’imminence du scandale, les soins à subir, cent autres images encore achevaient de l’accabler. Pas une minute cet homme incomparable n’osa d’ailleurs songer, pour sa défense, à ceux des serviteurs de Dieu qu’une même terreur sacrée arma parfois contre leur propre chair... «Un pas de plus, se disait-il seulement, et les plaies vont s’ouvrir... il faudra sans doute appeler.»

Baissant les yeux, il vit ses gros souliers dans une flaque de sang.

—L’abbé? fit à travers la porte une voix tranquille, l’abbé?...

—Monsieur le doyen?... répondit-il sur le même ton.

—Le dernier coup de la messe va sonner, mon petit: il est temps, grand temps... N’êtes-vous pas souffrant, au moins?

—Une minute, s’il vous plaît, reprit l’abbé Donissan avec calme.

Sa résolution était prise, le sort était jeté.

Comment fit-il en serrant les dents un nouveau pas, un pas décisif, jusqu’à la cuvette, où il trempa aussitôt la serviette de grosse toile bise? Par quel autre miracle subit-il sans un soupir la morsure de l’eau glacée sur son dos et sur ses flancs? Comment réussit-il à rouler autour de lui, sur la peau vive, deux de ses pauvres chemises? Il fallut encore les serrer avec force pour que la lente hémorragie cessât et, à chaque mouvement, les plis entraient plus profond. Il lava soigneusement le parquet, fit une cachette aux linges rougis, brossa ses souliers, mit tout en ordre, descendit l’escalier, ne respira que sur la route—libre—car il n’eût pu cacher à l’abbé Menou-Segrais le frisson de la fièvre qui faisait trembler ses mâchoires... A présent, le vent d’hiver fouettait en plein ses joues, et il sentait ses yeux brûler dans leurs orbites comme deux charbons. A travers l’air coupant, irisé d’une poussière de neige, il tenait âprement son regard fixé sur le clocher plein de soleil. Les couples endimanchés le saluaient en passant; il ne les voyait point. Pour parcourir ces troiscents mètres, il dut se reprendre vingt fois, sans que rien dénonçât, dans son pas toujours égal, les péripéties de la lutte intérieure où il prodiguait, jetait à pleines mains ces forces profondes, irréparables, dont chaque être vivant n’a que sa juste mesure. Au seuil du petit cimetière, les clous de ses souliers glissèrent sur le silex et il dut faire, pour se redresser, un effort surhumain. La porte n’était plus qu’à vingt pas. Il l’atteignit encore. Et encore cette autre porte basse de la sacristie, au delà de l’échiquier vertigineux des dalles noires et blanches, où le reflet des vitraux danse à ses yeux éblouis... Et la sacristie même, pleine de l’âcre odeur de résine, d’encens et de vin répandu... Tout autour, les enfants de chœur, rouges et blancs, tournent et bourdonnent comme un essaim. Il passe, un par un, les ornements, d’un geste machinal, les yeux clos, remâchant les prières d’usage dans sa bouche, amère. En nouant les cordons de la chasuble, il gémit, et jusqu’au pied de l’autel le même gémissement imperceptible ne cessa pas, roulait dans sa gorge... Derrière lui, mille bruits divers rebondissent jusqu’aux voûtes, pour s’y confondre en un seul murmure—ce vide sonore auquel il devra faire face, à l’introït, les bras étendus... Il monte à tâtons les trois marches, s’arrête. Alors il regarde la Croix.

O vous, qui ne connûtes jamais du monde que des couleurs et des sons sans substance, cœurs sensibles, bouches lyriques où l’âpre vérité fondrait comme une praline—petits cœurs, petites bouches—ceci n’est point pour vous. Vos diableries sont à la mesure de vos nerfs fragiles, de vos précieuses cervelles, et le Satande votre étrange rituaire n’est que votre propre image déformée, car le dévot de l’univers charnel est à soi-même Satan. Le monstre vous regarde en riant, mais il n’a pas mis sur vous sa serre. Il n’est pas dans vos livres radoteurs, et non plus dans vos blasphèmes ni vos ridicules malédictions. Il n’est pas dans vos regards avides, dans vos mains perfides, dans vos oreilles pleines de vent. C’est en vain que vous le cherchez dans la chair plus secrète que votre misérable désir traverse sans s’assouvir, et la bouche que vous mordez ne rend qu’un sang fade et pâli... Mais il est cependant... Il est dans l’oraison du Solitaire, dans son jeûne et sa pénitence, au creux de la plus profonde extase, et dans le silence du cœur... Il empoisonne l’eau lustrale, il brûle dans la cire consacrée, respire dans l’haleine des vierges, déchire avec la haire et la discipline, corrompt toute voie. On l’a vu mentir sur les lèvres entr’ouvertes pour dispenser la parole de vérité, poursuivre le juste, au milieu du tonnerre et des éclairs du ravissement béatifique, jusque dans les bras même de Dieu... Pourquoi disputerait-il tant d’hommes à la terre sur laquelle ils rampent comme des bêtes, en attendant qu’elle les recouvre demain? Ce troupeau obscur va tout seul à sa destinée... Sa haine s’est réservé les saints.

Alors il regarde la Croix. Depuis la veille il n’a pas prié, et peut-être ne prie-t-il pas encore. En tout cas, ce n’est pas une supplication qui monte à ses lèvres. Dans le grand débat de la nuit, c’était bien assez de tenir tête et de rendre coup pour coup: l’homme qui défend sa vie dans un combat désespéré tient sonregard ferme devant lui, et ne scrute pas le ciel d’où tombe la lumière inaltérable sur le bon et sur le méchant. Dans l’excès de sa fatigue, ses souvenirs le pressent, mais groupés au même point de la mémoire, ainsi que les rayons lumineux au foyer de la lentille. Ils ne font qu’une seule douleur. Tout l’a déçu ou trompé. Tout lui est piège et scandale. De la médiocrité où il se désespérait de languir, la parole de l’abbé Menou-Segrais l’a porté à une hauteur où la chute est inévitable. L’ancienne déréliction n’était-elle point préférable à la joie qui l’a déçu! O joie plus haïe d’avoir été, un moment, tant aimée! O délire de l’espérance! O sourire, ô baiser de la trahison! Dans le regard qu’il fixe toujours—sans un mot des lèvres, sans même un soupir—sur le Christ impassible, s’exprime en une fois la violence de cette âme forcenée. Telle la face entrevue du mauvais pauvre, à la haute fenêtre resplendissante, dans la salle du festin. Toute joie est mauvaise, dit ce regard. Toute joie vient de Satan. Puisque je ne serai jamais digne de cette préférence dont se leurre mon unique ami, ne me trompe pas plus longtemps, ne m’appelle plus! Rends-moi à mon néant. Fais de moi la matière inerte de ton œuvre. Je ne veux pas de la gloire! Je ne veux pas de la joie! Je ne veux même plus de l’espérance! Qu’ai-je à donner? Que me reste-t-il? Cette espérance seule. Retire-la-moi. Prends-la! Si je le pouvais, sans te haïr, je t’abandonnerais mon salut, je me damnerais pour ces âmes que tu m’as confiées par dérision, moi, misérable!

Et il défiait ainsi l’abîme, il l’appelait d’un vœu solennel, avec un cœur pur...

Le vicaire de Campagne prit la route de Beaulaincourt et descendit vers Étaples à travers la plaine.

—C’est une promenade, trois lieues au plus, avait dit M. Menou-Segrais, en souriant. Allez à pied, puisque c’est votre plaisir.

Il n’ignorait pas le goût naïf du pauvre prêtre pour les voyages en chemin de fer. Mais cette fois l’abbé Donissan ne rougit pas comme à l’ordinaire... Même il sourit, non sans malice.

Le doyen de Campagne l’envoyait à son confrère d’Étaples, à qui les derniers exercices d’une retraite donnaient beaucoup de souci. Les deux rédemptoristes qui, depuis plus d’une semaine, trois fois le jour, retentissaient, à bout de souffle, demandaient grâce à leur tour. Il semblait impossible d’imposer aux malheureux la suprême épreuve d’un jour et d’une nuit passés au confessionnal: «Votre jeune collaborateur voudra bien nous apporter le secours de son zèle», avait écrit l’archiprêtre. Et l’abbé Donissan accourait à cet innocent appel.

Il allait, sous une pluie de novembre, à grands pas, au milieu des prés déserts. A sa gauche la mer se devinait, invisible, à la limite de l’horizon pressé d’un ciel mouvant, couleur de cendre. A sa droite, les dernièrescollines. Devant lui, la muette étendue plate. Le vent d’ouest plaquait sa soutane aux genoux, soulevant par intervalles une poussière d’eau glacée, au goût de sel. Il avançait pourtant d’un pas régulier, sans dévier d’une ligne, son parapluie de coton roulé sous le bras. Qu’eût-il osé demander de plus? Chaque pas le rapprochait de la vieille église, déjà reconnue, si étrangement casquée dans sa détresse solitaire. Il y devine, autour du confessionnal, le petit peuple féminin, habile à gagner la première place, querelleur, à mines dévotes, regards à double et triple détente, lèvres saintement jointes ou pincées d’un pli mauvais—puis, auprès du troupeau murmurant, si gauches et si roides!... les hommes. Chose singulière, et l’on voudrait pouvoir dire, en un tel sujet, exquise! Le rude jeune prêtre, à cette pensée, s’émeut d’une tendresse inquiète; il hâte le pas sans y songer, avec un sourire si doux et si triste qu’un roulier qui passe lui tire son chapeau sans savoir pourquoi... On l’attend. Jamais mère sur le chemin du retour, et qui rêve au merveilleux petit corps qui tiendra bientôt tout entier dans sa caresse, n’eut dans le regard plus d’impatience et de candeur... Et déjà se creuse, à travers le sable, le lit du fleuve amer, déjà la colline aride et la haute silhouette du phare blanc dans les sapins noirs.

Depuis des semaines, l’abbé Menou-Segrais n’espère plus lire dans un cœur si secret. Le sombre silence du vicaire semblait jadis moins impénétrable que sa présente humeur, toujours égale, presque enjouée. Vingt fois il a interrogé l’abbé Chapdelaine, curé de Larieux, qui chaque jeudi confesse l’abbé Donissan.Le vieux prêtre se défend de rien trouver d’extraordinaire dans les propos de son pénitent, et s’amuse bonnement des scrupules de son confrère. «Un enfant, répète-t-il, un véritable enfant, une très bonne pâte. (Il rit aux larmes.) Mais vous voyez partout, cher ami, des cas de conscience singuliers!... (Sérieux): Je voudrais que vous entendiez ses confessions. Voyons! nous avons tous passé par là, au début de notre ministère: un peu d’inquiétude, des rêveries, un goût exagéré de l’oraison... (Tout à fait grave): L’oraison est une très bonne chose, excellente. N’en abusons pas. Nous ne sommes pas des Chartreux, cher ami, nous avons affaire à de bonnes gens, très simples, et qui, pour la plupart, ont oublié leur catéchisme. Il ne faut pas voler trop haut, perdre contact. (Riant de nouveau): Imaginez ça! Il se donnait la discipline. Je ne vous décrirai pas l’instrument: vous ne me croiriez point. Je lui ai interdit ces sévérités absurdes. Il a, d’ailleurs, cédé tout de suite, sans discussion. Il m’obéit, j’en suis sûr. Je n’ai jamais rencontré de sujet plus docile: une très bonne pâte.»

L’abbé Menou-Segrais juge inopportun de prolonger la discussion et, toujours prudent, feint de se rendre à de si bons arguments. Mais il se demande avec curiosité: «Pourquoi diable l’enfant a-t-il choisi, entre tant, cet imbécile?...» Il finit par perdre le fil de ses déductions subtiles. La vérité, toutefois, est si simple! L’abbé Donissan, de tous, a tranquillement choisi le plus vieux. Non par bravade ou dédain, comme on pourrait le croire; mais parce que cette promotion à l’ancienneté lui semble admirablement judicieuse, équitable. Mêmement, chaque jeudi, il écoute le petitdiscours de M. Chapdelaine. Il est seul au monde capable de recueillir une si pauvre parole, et avec tant d’amour que le bonhomme, surpris et flatté, finit par trouver lui-même un sens à son bredouillement confus.

... Oserait-il s’avouer, pourtant, ce jeune prêtre audacieux, qu’il recherche pour elle-même la pieuse sottise? Peut-être, il l’oserait. Mais il sait si peu de chose du grand débat dont il est l’enjeu! Il soutient une gageure impossible, et ne s’en doute pas. Sans doute l’avertissement solennel de l’abbé Menou-Segrais l’a troublé pour un temps, puis un autre travail a tellement endurci son cœur qu’il est comme physiquement insensible à l’aiguillon du désespoir. Au plein du combat le plus téméraire qu’un homme ait jamais livré contre lui-même, il ne délibère pas de le livrer seul: littéralement, il n’éprouve le besoin d’aucun appui. Ce qui pourrait être présomption n’est ici que simplicité: il est dupe de sa force, comme un autre de sa faiblesse; il ne croit rien entreprendre que de commun, d’ordinaire. Il n’a rien à dire de lui.

Sous ses yeux, la petite ville s’assombrit, semble descendre sous l’horizon. Il hâte le pas. Que ne peut-il atteindre, inaperçu, le coin sombre où, jusqu’au souper, puis dans la nuit, il restera seul—seul derrière la frêle muraille de bois, l’oreille penchée vers les bouches invisibles! Mais il s’inquiète des visages inconnus qu’il lui faudra d’abord affronter. L’archiprêtre, seulement entrevu à la dernière Pentecôte, les deux missionnaires—d’autres peut-être?... Depuis quelques mois le futur curé de Lumbres s’étonne de certains regards, de certaines paroles dont il n’entend pas encore le sens, d’une curiosité que sa naïveté aprise d’abord pour méfiance ou mépris, mais qui, peu à peu, crée autour de lui une atmosphère étrange, dont il a honte. En vain il s’efface, se fait plus humble, fuit toute amitié nouvelle, sa solitude même a l’air de tenter les plus indifférents, sa timidité un peu farouche les défie, sa tristesse les attire. Parfois c’est lui-même qui rompt le silence, lorsqu’un mot échappé par hasard a tout à coup sollicité sa grande âme. Et jusqu’à ce que la surprise muette de tous l’ait rappelé à lui-même et qu’il se taise de nouveau il parle, parle avec cette éloquence embarrassée, bégayante, d’une pensée qui semble traîner la parole après elle, comme un fardeau... Mais le plus souvent, il écoute, avec une attention extrême, le regard avide et douloureux, tandis que la secrète prière de ses lèvres surprend les vieux prêtres futiles dans leur innocent bavardage. Son étrangeté frappe d’abord. Nul, un seul excepté, n’a le pressentiment de ce magnifique destin. C’est assez s’il trouble et divise.

Et d’ailleurs que peut-on reconnaître dans cet homme singulier? On l’observe en vain. On pourrait l’épier. Sur l’ordre de l’abbé Chapdelaine, il a renoncé sans débat aux mortifications dont le crédule vieux prêtre soupçonne à peine l’effrayante cruauté, encore que l’abbé Donissan ait répondu à toutes les questions avec sa franchise habituelle. Mais cette franchise même fait illusion. Pour le vicaire de Campagne ce sont là des faits du passé, des épisodes. Il les avoue sans embarras. Il accorde volontiers que c’est peu pour dompter la nature qu’une étrivière bien tranchante. Le curé de Lumbres dira plus tard: «Notre pauvre chair consomme la souffrance, comme le plaisir, avec unemême avidité sans mesure.» Nous avons pu lire, écrit de sa main, en marge d’un chapitre desExercicesde saint Ignace, cet ordre étrange: «Si tu crois devoir te châtier, frappe fort, et peu de temps.» Il disait aussi à ses sœurs du Carmel d’Aire: «Souvenons-nous que Satan sait tirer parti d’une oraison trop longue, ou d’une mortification trop dure.»

«Notre bonhomme est maintenant tout à fait raisonnable,» affirme le curé de Larieux. Il est vrai. Sa tête reste froide et lucide. Jamais il ne fut dupe des mots. Son imagination est plutôt courte. Le cœur consume jusqu’à sa cendre.

Au crépuscule, le vent s’apaise, une brume légère monte du sol saturé. Pour la première fois depuis son départ, le vicaire de Campagne sent la fatigue. Il a d’ailleurs dépassé Verlimont et, jusqu’à l’église, à présent prochaine, le chemin est facile et sûr. Pourtant il s’arrête, et finit par s’asseoir sur la terre, au croisement des deux routes de Campreneux et de Verton. Une paysanne le vit, tête nue, ses mains croisées sur l’énorme parapluie, le chapeau posé près de lui. «Quel drôle de corps,» dit-elle.

C’est ainsi que parfois il pliait sous le fardeau, et la nature vaincue criait vainement sa détresse. Car il ne se défendait point de l’entendre: il ne l’entendait plus. Il agissait en toutes choses comme si la somme de son énergie fût constante—et peut-être l’était-elle en effet. A certaines heures, et quand tout lui va manquer, le seul repos qu’il imagine est de descendre en lui-même, et de s’examiner avec une rigueur accrue. Pour cet homme unique, la fatigue n’est qu’une mauvaise pensée.

Il repasse donc dans sa mémoire les faits de ces derniers mois. C’est vrai qu’il n’éprouve aucun regret de mortifications qui, pour un temps, ont exalté son courage. Avant que l’abbé Chapdelaine lui en eût demandé le sacrifice, il les avait déjà condamnées dans son cœur. Ne l’avaient-elles point consolé, allégé? N’avaient-elles point rouvert en lui cette source de joie, qu’il eût voulu tarir? A présent, il est plus fidèle que jamais à la promesse faite un jour devant la Croix, tout à coup révélée, à la minute inoubliable. La part qu’il a choisie ne lui sera pas disputée. Nul autre audacieux n’a fait avant lui ce pacte avec les ténèbres.

Si nous n’avions reçu de la bouche même du saint de Lumbres l’aveu si simple et si déchirant de ce qu’il lui a plu d’appeler la période effroyable de sa vie, on se refuserait sans doute à croire qu’un homme ait commis délibérément, avec une entière bonne foi, comme une chose simple et commune, une sorte de suicide moral dont la cruauté raisonnée, raffinée, secrète, donne le frisson. On ne peut en douter pourtant. Des jours et des jours, celui dont la tendre et sagace charité devait relever l’espérance au fond de tant de cœurs, qui paraissaient vides à jamais, entreprit d’arracher de lui-même cette espérance. Son subtil martyre, si parfaitement mêlé à la trame de la vie, finissait par se confondre avec elle.

Ce fut les premiers jours comme une fureur de se contredire et de se renier. Les lectures, dans lesquelles il avait trouvé jusqu’alors non pas seulement sa joie, mais sa force, furent abandonnées, reprises, de nouveau abandonnées. Prenant pour prétexte un reproche affectueux de l’abbé Menou-Segrais, il commençad’annoter et commenter leTraité de l’Incarnation. Il faut avoir tenu entre ses mains ce livre d’une édition assez rare du dix-huitième siècle, l’un des joyaux de la bibliothèque du curé de Campagne, dont la grosse écriture de l’abbé Donissan remplit les marges! La gaucherie de ces notes, le soin naïf que le pauvre prêtre a pris de renvoyer aux textes par des indications d’une précision un peu comique—tout, jusqu’aux solécismes de son élémentaire latin, est la preuve d’un tel effort que le plus cruel n’oserait sourire. Encore savons-nous que ces remarques ne font que résumer un travail beaucoup plus important—assurément aussi vain—aujourd’hui perdu, et qui moisit sans doute au fond de quelque tiroir, témoin tragique et bégayant des divagations d’une grande âme. D’abord seulement rebutante, cette besogne devint vite une insupportable corvée. Le curé de Lumbres fut toujours un médiocre métaphysicien et l’expérience seule peut faire connaître le minutieux supplice qu’inflige à l’intelligence, dépourvue des éléments de connaissance indispensables, l’obsession d’un texte obscur. L’entreprise, déjà téméraire, fut bientôt rendue plus difficile par des complications ridicules. Retenu tout le jour, l’abbé Donissan ne se trouvait libre qu’à minuit passé, ayant alors perdu la partie de besigue quotidienne de M. Menou-Segrais. Il fallut peu de temps au rusé doyen pour pénétrer ce nouveau secret. Il y trouva, selon sa coutume, la matière de quelques allusions discrètes dont s’émut la simplicité de son vicaire. Le malheureux s’imposa de travailler à la lueur d’une veilleuse et souffrit bientôt de névralgies oculaires qui achevèrent de l’épuiser, sans le réduire pourtant. Car cette dernière épreuve lui fut un prétexte à de nouvelles folies.

Jusqu’à ce moment le curé de Campagne n’avait trouvé quelque repos et relâchement que dans la prière qu’il aimait, l’humble prière vocale. Longtemps la simplicité du saint de Lumbres lui fit douter qu’il fut capable d’oraison, alors qu’il la pratiquait quotidiennement et on peut dire à toute heure du jour. Il résolut de se vaincre une fois encore.

On a honte de rapporter des faits si nus, si dépourvus d’intérêt, enfin d’une vérité commune. Après une nuit de travail, voilà le pauvre prêtre marchant de long en large à travers la chambre, les mains derrière le dos, la tête basse, retenant son haleine comme un lutteur qui ménage ses forces, s’appliquant à penser de son mieux, pensant dans les règles... Le sujet choisi d’avance, soigneusement repéré, selon les meilleures méthodes, proprement sulpiciennes, il ne le laissait point qu’il ne l’eût épuisé tout de bon. D’ailleurs, il s’aidait dans cette nouvelle entreprise d’une sorte de manuel, écrit par un prêtre anonyme, l’an de grâce 1849. «L’oraison enseignée en vingt leçons, à l’usage des âmes pieuses», annonce le titre. Chacune des leçons se divise en trois paragraphes:Réflexion.Élévation.Conclusion, suivie d’un bouquet spirituel. Quelques poésies (mises en musique par un religieux, affirme la préface...) terminent ce recueil, et chantent, sur un rythme cher à Mme Deshoulières, les délices et ferveurs de l’amour divin.

On peut tenir, presser entre ses doigts, l’affreux petit livre. La reliure en est protégée par une enveloppe de drap noir, soigneusement cousue. Les pages souvent feuilletées gardent encore une odeur fade et rance.Une méchante gravure polychrome porte au coin gauche, tracée d’une écriture menue et perfide, à l’encre pâlie, cette phrase mystérieuse: «A ma chère Adoline, pour la consoler de l’ingratitude de certaines personnes...» Suprême témoignage sans doute d’une rancune dévote... Quoi! c’est le livre, le vil petit compagnon de celui-là dont les plus fiers ne peuvent dire qu’ils ont soutenu sans embarras le regard posé sur leur propre pensée—son compagnon—son confident, le confident du saint de Lumbres! Que cherchait-il à travers ces pages toutes pareilles, où l’énorme ennui d’un prêtre oisif s’est peu à peu délivré?

Que cherchait-il, et par-dessus tout, qu’a-t-il trouvé? Sans doute l’abbé Donissan ne nous a laissé aucun ouvrage de doctrine ou de mystique, mais nous possédons quelques-uns de ses sermons, et le souvenir de ses extraordinaires confidences est encore trop vivant au cœur de certains. Aucun de ceux qui l’approchèrent ne mirent en doute son sens aigu du réel, la netteté de son jugement, la souveraine simplicité de ses voies. Nul ne montra plus de défiance aux beaux esprits, ou ne les marqua même à l’occasion d’un trait plus ferme et plus dur. Si délaissé qu’on le suppose à cette époque de sa vie, comment croire que ces pieux calembours aient nourri son oraison? A-t-il prononcé vraiment sans dégoût ces prières ostentatoires, respiré la détestable chimie des bouquets spirituels, pleuré ces larmes de théâtre? Priait-il ou, croyant prier, ne priait-il déjà plus?

On referme ce petit livre avec dégoût: le frôlement du drap malpropre agace encore les doigts. On voudrait connaître, chercher dans un regard humain le secretde la force dérisoire dont la plus claire des âmes fut un moment obscurcie. Hé quoi? La grâce même de Dieu peut-elle être ainsi dupée? Chacun verrait-il toujours, s’il tourne la tête, derrière lui son ombre, son double, la bête qui lui ressemble et l’observait en silence? Comme ce petit livre est lourd!

C’est ainsi que la malice qui le poursuivit d’ailleurs sans relâche jusqu’au dernier jour, réussit alors contre le misérable prêtre la plupart de ses entreprises. Après l’avoir engagé dans des travaux à la fois accablants et absurdes, perfidement présentés à sa conscience comme un système ingénieux de sacrifice et de renoncement, l’ayant ainsi dépouillé de toute consolation du dehors, elle s’attaquait maintenant à l’homme intérieur.

De jour en jour le cruel travail est plus facile et plus prompt. Enragé de se détruire, le paysan têtu finit par devenir contre lui-même un raisonneur assez subtil. Nul acte dans son humble vie dont il ne scrute les mobiles, où il ne découvre l’intention d’une volonté pervertie, nul repos qu’il ne méprise et repousse, nulle tristesse qu’il n’interprète aussitôt comme un remords, car tout en lui et hors de lui porte le signe de la colère.

Mais l’heure était venue sans doute où l’œuvre cruelle porterait son fruit, développerait sa pleine malice. O fous que nous sommes de ne voir dans notre propre pensée, que la parole incorpore pourtant sans cesse à l’univers sensible, qu’un être abstrait dont nous n’avons à craindre aucun péril proche et certain! O l’aveugle qui ne se reconnaît pas dans l’étrangerrencontré face à face, tout à coup, déjà ennemi par le regard et le pli haineux de la bouche, ou dans les yeux de l’étrangère!

L’abbé Donissan se leva et, fixant un moment le paysage, aux trois quarts englouti dans l’ombre, il se sentit troublé par une espèce d’inquiétude, qu’il surmonta d’abord aisément. Devant lui, la route plongeait maintenant vers la vallée, entre deux hauts talus, semés d’une herbe courte et rare. Soit qu’ils le protégeassent tout à fait du vent (qui, le soleil couché, s’était élevé de nouveau), soit pour toute autre cause, le profond, l’épais silence n’était plus traversé d’aucun bruit. Et bien que la ville fût proche, et l’heure peu avancée, il n’entendait, en prêtant l’oreille, que le vague frémissement de la terre, perceptible à peine, et si monotone que l’extraordinaire silence s’en trouvait accru. D’ailleurs, ce murmure même cessa.

Il se mit à marcher—ou plutôt il lui sembla depuis qu’il avait marché très vite, sur une route irréprochablement unie, à pente très douce, au sol élastique. Sa fatigue avait disparu et il se retrouvait, à la fin de sa longue course, remarquablement libre et léger. Surtout, la liberté de sa pensée l’étonna. Certaines difficultés qui l’obsédaient depuis des semaines s’évanouirent, sitôt qu’il essaya seulement de les formuler. Des chapitres entiers de ses livres, si péniblement lus et commentés, qu’il arrachait ordinairement comme par lambeaux de sa mémoire, se présentaient tout à coup dans leur ordre, avec leurs titres, leurs sous-titres, l’alignement de leurs paragraphes et jusqu’à leurs notes marginales. Toujours marchant, courant presque, il s’avisa de quitter la grande route pour couper au court par lessentiers de la Ravenelle qui, longeant le cimetière, débouche au seuil même de l’église. Il s’y engagea sans seulement ralentir son pas. Habituellement creusé jusqu’au plein de l’été par de profondes ornières, où dort une eau chargée de sel, le chemin n’est guère suivi que par les pêcheurs et les bouviers. A la grande surprise de l’abbé Donissan, le sol lui en parut uni et ferme. Il s’en réjouit. Bien que l’extraordinaire activité, la libre effervescence de sa pensée l’eût comme enivré, son regard attendait au passage quelques détails familiers, à travers la nuit, la tache d’un buisson, un détour brusque, l’abaissement du talus dans sa course vers le ciel noir, la cabane du cantonnier. Mais, après avoir marché assez longtemps, il fut surpris de sentir, au contraire de ce qu’il attendait, sous ses pas une pente légère, soudain plus roide, puis l’herbe drue d’un pré. Levant les yeux, il reconnut la route quittée un instant plus tôt. Peut-être s’était-il engagé, sans le voir, dans un chemin de traverse qui l’avait insensiblement ramené au point de départ, le dos à la ville? Car il vit très nettement (pourquoi si nettement dans la nuit close?...) les premières maisons du faubourg.

«Quel contretemps», pensa-t-il, mais sans déception ni colère.

Il se remit en marche aussitôt, bien décidé à ne plus quitter la grande route. Il marchait cette fois lentement, tenant son regard fixé devant lui, sentant à chaque pas, sous ses grosses semelles, grincer le sable trempé de pluie. Les ténèbres étaient si épaisses que, si loin que portât son regard, il ne découvrait non seulement aucune clarté, mais aucun reflet, aucun de ces frémissements visibles qui sont, dans la nuit la plus profonde, comme le rayonnement de la terre vivante, la lente corruption, jusqu’au jour, du jour détruit. Il avançait cependant avec une assurance accrue, enveloppé, pressé dans cette nuit noire qui s’ouvrait et se refermait derrière lui si étroitement qu’elle semblait peser. Mais il n’en ressentait toutefois aucune angoisse. Il marchait d’un pas sûr et ralenti. Bien qu’ordinairement il ne s’approchât du confessionnal qu’avec beaucoup de crainte et de scrupule, il ne s’étonnait pas de ne sentir cette fois qu’un mouvement d’impatience presque joyeux. L’agilité de sa réflexion était telle qu’il en éprouvait comme une impression physique, cette excitation à fleur de peau, le besoin de dépenser en activité musculaire un trop-plein de pensées et d’images, la légère fièvre que connaissent bien les raisonneurs et les amants. Il presse le pas, de nouveau, sans s’en douter. Et toujours la nuit s’ouvre et se referme. La route s’allonge et glisse sous lui, comme si elle le portait—droite et facile, d’une pente si douce... Il est alerte, dispos, léger, ainsi qu’après un bon sommeil dans la fraîcheur du matin. Voici le dernier tournant. D’un regard rapide il cherche la petite maison de briques roses, au croisement de la grande route et du chemin qu’il a sans doute dépassé tout à l’heure sans le voir. Mais il ne découvre rien de distinct, ni chemin ni maison—et, dans la ville proche, pas une lueur. Il s’arrête, non pas inquiet, mais curieux... Alors—mais alors seulement—dans le silence, il entendit son cœur battre à coups rapides et durs. Et il s’aperçut qu’il ruisselait de sueur.

En même temps, l’illusion qui l’avait soutenu jusqu’alors se dissipant tout à coup, il se sentit recru defatigue, les jambes raides et douloureuses, les reins brisés. Ses yeux, qu’il avait tenus grands ouverts dans les ténèbres, étaient maintenant pleins de sommeil.

«J’escaladerai le talus, se disait-il; il est impossible que je ne trouve pas là-haut ce que je cherche. Le moindre signe me permettra bien de m’orienter...»

Il répétait mentalement la même phrase avec une insistance stupide. Et il souffrit étrangement dans tout son corps lorsque, se décidant enfin, il se hissa des mains et des genoux dans l’herbe glacée. Se dressant debout, en gémissant, il fit encore quelques pas, cherchant à deviner la ligne de l’horizon, tournant sur lui-même. Et à sa profonde surprise il se retrouva au bord d’un champ inconnu dont la terre, récemment retournée, luisait vaguement. Un arbre, qui lui parut immense, tendait au-dessus de lui ses rameaux invisibles dont il entendait seulement le bruissement léger. Au delà d’un petit fossé qu’il franchit, le sol plus ferme et plus clair, entre deux lignes sombres, décelait la route. Du talus gravi, plus trace. De tous côtés la plaine immense, devinée plutôt qu’entrevue, confuse, à la limite de la nuit, vide.

Il ne sentait pas la peur; il était moins inquiet qu’irrité. Toutefois sa fatigue était si grande que le froid l’avait saisi: il grelottait dans sa soutane trempée de sueur. Il se laissa glisser, au hasard, incapable de rester debout plus longtemps. Puis il ferma les yeux. Soudain, jusque dans l’accablement du sommeil, une certaine inquiétude le sollicita. Avant que de pouvoir être formulée, elle s’empara de lui tout entier. Elle était comme un cauchemar lucide, qui rongeait peu à peu son sommeil, l’éveillant par degrés. Cependant,plus qu’à demi conscient, il n’osait ouvrir les yeux. Il avait la certitude absolue que le premier regard jeté autour de lui donnerait à sa crainte vague et confuse un objet. Lequel? Écartant enfin les mains, dont il tenait les paumes sur ses paupières serrées, il se tint une seconde prêt à soutenir le choc d’une vision imprévue et terrible. Regardant brusquement devant lui, il s’aperçut simplement qu’il était revenu, pour la deuxième fois, à son point de départ, exactement.

Sa surprise fut si grande, si prompte la déception même de sa crainte, qu’il resta une seconde encore, ridiculement accroupi dans la boue froide, incapable d’aucun mouvement, d’aucune pensée. Puis il s’avisa d’inspecter le terrain autour de lui. Il marchait de long en large, courbé en deux, tâtant parfois le sol de ses mains, s’efforçant de retrouver sa propre trace, de la suivre pas à pas jusqu’au point mystérieux où il avait dû quitter la bonne voie pour, insensiblement, lui tourner le dos. Bien qu’il dominât sa crainte, déjà il en était à ne pouvoir continuer sa route sans avoir trouvé le mot de l’énigme—et il fallait qu’il le trouvât. Vingt fois il tenta de rompre le cercle, vainement. A quelque distance toute trace cessait et il dut convenir qu’il avait marché dans l’herbe du bas côté—assez drue pour que son passage n’y eût laissé aucun indice. Il remarqua aussi que dans un rayon de quelques mètres le sol était littéralement piétiné. Un découragement absurde, un désespoir presque enfantin lui fit monter les larmes aux yeux.

Nul, moins que le saint de Lumbres ne fut ce que les modernes appellent, dans leur jargon, un émotif. Peuà peu les illusions et les tromperies de cette nuit n’apparaissent à sa simplicité que comme des obstacles à vaincre. Une fois de plus il s’engage dans le chemin, descend la pente, d’abord lentement, puis plus vite, et plus vite encore, enfin tout courant. Il se croit encore maître de lui, et ce n’est déjà plus vers son but qu’il se hâte, c’est à la nuit, à sa terreur qu’il tourne le dos: son dernier effort est une fuite inconsciente. Depuis longtemps n’eût-il déjà pas dû atteindre la petite ville inaccessible? Chaque minute de retard est donc une minute inexplicable.

De nouveau les deux talus noirs surgissent, s’abaissent, se relèvent et, lorsqu’ils disparaissent tout à fait, à peine s’il devine la plaine invisible, tandis qu’un vent froid et glacé, sans aucun bruit, le frappe au visage... Il est sûr d’être déjà hors du chemin, sans qu’il puisse comprendre à quel instant il l’a quitté. Il court plus fort, d’ailleurs poussé en avant par la pente, le dos arrondi, sa soutane drôlement troussée sur ses jambes maigres—ridicule fantôme, si drôlement actif et gesticulant, à travers les choses immobiles. Tête basse, il s’écroule enfin sur une muraille molle et froide, que ses mains pressent; il glisse doucement sur le côté, dans la boue, en fermant les yeux. Et, avant de les ouvrir, il sait déjà qu’il estrevenu.

Il ne se révolte pas encore. Il se relève, avec un profond soupir et, d’un geste des épaules, comme pour assujettir son fardeau, se remet en marche, tournant décidément le dos. Il avance d’un pas régulier, docile, dans la terre qui colle à ses semelles, enjambe des haies basses, une clôture en fil de fer, évite d’autres obstacles,à tâtons, sans tourner la tête, de nouveau infatigable. Il ne délire pas du tout; il ne se propose aucun but singulier; il accepte comme une aventure ordinaire ce voyage si étrangement interrompu et ne songe bonnement qu’à rentrer le plus vite possible là-bas, au presbytère de Campagne, avant le jour. Il a décidé simplement de refaire, à rebours, son long voyage. Si l’abbé Menou-Segrais se dressait tout à coup devant lui, nul doute qu’après l’avoir poliment salué il lui conterait l’affaire en peu de mots, comme on rend compte d’un contretemps seulement fâcheux.

Après un dernier fossé franchi, le voilà maintenant sur un chemin de terre, fort étroit, à peine tracé, au milieu des labours. Il se souvient de l’avoir suivi, peut-être,—une heure ou deux plus tôt. Maisalors il était seul, semble-t-il...

Car depuis un moment (pourquoi ne l’avouerait-il point?)il n’est plus seul. Quelqu’un marche à ses côtés. C’est sans doute un petit homme, fort vif, tantôt à droite, tantôt à gauche, devant, derrière, mais dont il distingue mal la silhouette—et qui trotte d’abord sans souffler mot. Par une nuit si noire, ne pourrait-on s’entr’aider? A-t-on besoin de se connaître pour aller de compagnie, à travers ce grand silence, cette grande nuit?

—Une grande nuit, hein? dit tout à coup le petit homme.

—Oui, monsieur, répond l’abbé Donissan. Nous sommes encore loin du jour.

C’est certainement un jovial garçon, car sa voix, sans aucun éclat, a un accent de gaieté secrète, véritablement irrésistible. Elle achève de rassurer le pauvre prêtre. Même il craint que sa brève réponse n’ait fâchéle joyeux compagnon, plein de bonne humeur. Qu’une parole humaine peut être agréable à entendre ainsi, à l’improviste, et qu’elle est douce! L’abbé Donissan se souvient qu’il n’a pas d’ami.

—J’estime, prononce alors le noir petit marcheur, que l’obscurité rapproche les gens. C’est une bonne chose, une très bonne chose. Quand il n’y voit goutte, le plus malin n’est pas fier. Une supposition que vous m’ayez rencontré en plein midi: vous passiez sans seulement tourner la tête... Et ainsi donc, vous venez d’Étaples?


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