[A]On sait que Mme Havret fut guérie quelques mois après au cours d’un pèlerinage à l’église de Lumbres.Parmi tant de conversions extraordinaires, dont on ne sait déjà plus le nombre, il est curieux de constater que cette guérison miraculeuse est la seule qui puisse être attribuée, jusqu’à ce jour, à l’intercession de l’abbé Donissan.
[A]On sait que Mme Havret fut guérie quelques mois après au cours d’un pèlerinage à l’église de Lumbres.
Parmi tant de conversions extraordinaires, dont on ne sait déjà plus le nombre, il est curieux de constater que cette guérison miraculeuse est la seule qui puisse être attribuée, jusqu’à ce jour, à l’intercession de l’abbé Donissan.
Mais comme le vieux prêtre le considérait avec une stupeur évidemment sincère, il baissa le ton pour continuer, avec l’empressement des sots à se vider d’un mauvais et tragique récit:
—Ainsi, vous ignorez donc! Vous ne savez pas que la malheureuse s’était glissée dans la chambre, derrière vous? Que s’est-il passé? Vous devez le savoir mieux que moi... Nous avons entendu un cri, un éclat de rire... Puis vous avez traversé la pièce comme un égaré... Elle voulait vous suivre; nous la retenions à grand’peine; c’était un spectacle affreux... Hélas! pourquoi m’étonnerais-je qu’une faible femme dans le malheur ait subi l’entraînement de votre éloquence, la contagion de vos gestes, de votre imagination exaltée, puisque moi-même... un cerveau comme le mien... tout à l’heure... en était à douter du vrai et du faux... Elle répétait: «Il vit! Il vit!... Il va revivre!...» Elle voulait qu’on courût, qu’on vous ramenât... Miséricorde!
Il s’arrête un moment, souffle, et demande, les bras croisés:
—Voici les faits... Qu’en pensez-vous?
—Je suis perdu, répondit le curé de Lumbres, avec calme, se redressant de toute sa hauteur.
Puis il parut poursuivre du regard, dans le ciel vide, son invisible ennemi.
—Je suis perdu, reprit-il... J’étais fou... un dangereux fou... Je m’exécuterai moi-même—oui—je dois me rendre moi-même inoffensif... Une espérance me reste, c’est que le temps m’est mesuré, très mesuré... J’ai senti tout à l’heure, mon ami, la première attaque d’un mal que j’attribuais... enfin une douleur bien étrange et qui, je le sens, redoublera d’une minute à l’autre, pour m’emporter...
«Il me décrivit fort nettement, rapporte le curé de Luzarnes dans les notes déjà citées,une crise classique d’angine de poitrine. Je le lui dis sans ménagements. J’aurais désiré ajouter quelques conseils(d’expérience, hélas! ma vénérable mère étant morte de cette redoutable maladie).Mais, après m’avoir fait répéter deux fois ce mot d’angor pectorisqu’il ignorait, je le vis ramasser par terre son chapeau, l’essuyer de sa manche, et partir sans vouloir m’entendre, à grands pas.»
Qu’elle est longue la route du retour, la longue route! Celle des armées battues, la route du soir, qui ne mène à rien, dans la poussière vaine!... Il faut aller, cependant, il faut marcher, tant que bat ce pauvre vieux cœur,—pour rien, pour user la vie,—parce qu’il n’y a pas de repos tant que dure le jour, tant que l’astre cruel nous regarde, de son œil unique, au-dessus de l’horizon. Tant que bat le pauvre vieux cœur.
Voici la première maison du village, puis le raccourci, entre deux haies inégales, à travers prés et pommiers, qui débouche à l’entrée du cimetière, dans l’ombre même de l’église. Voici l’église de Lumbres, comme une ombre.
Le curé de Lumbres est entré, sans être vu, par la petite porte qui s’ouvre dans la sacristie même. Il s’est laissé tomber sur une chaise, le regard aux briques du sol, pétrissant son chapeau dans ses mains, encore incapable de fixer à rien sa mémoire en déroute, écoutant seulement le choc régulier du sang aux artères de son cou, avec une attention stupide.
Certes, il ne reste rien du grand vieillard en pleine révolte, en plein défi! Pas une seconde, jusqu’à la fin, il ne trouvera la force nécessaire pour rassembler ses souvenirs, ou les démêler. L’idée seule d’un discernement si douloureux lui est odieuse, insupportable. Ah! qu’il entretienne plutôt en lui ce demi-sommeil! L’effort a été trop rude et il est tombé de trop haut; les tentations ordinaires ne sont que des rêves d’enfant, une rumination monotone, un ressassement, pareil au bavardage insidieux d’un juge. Mais lui, c’est le bourreau qui l’a questionné.
Il garde, par un geste inconscient, la main pressée sur sa poitrine, à la place même où la douleur endormie a sa racine. Plus que la terreur, cependant, d’une agonie nouvelle, la crainte l’oppresse d’abord du jugement de ses confrères, de leurs discours, des réprimandes et des sanctions de l’archevêque. Les larmes lui montent aux yeux. Il traîne sa chaise auprès d’une petite table et, la tête vide, le cœur lâche, le dos arrondi sous la menace, il s’efforce d’écrire bien lisiblement, bien proprement, pour une enquête possible, d’une belle écriture d’écolier, cette espèce de rapport dont nous avons cité plus haut quelques lignes.
Il écrit, rature, déchire. Mais, à mesure qu’il en fixe le détail sur le papier, sa miraculeuse aventure se dissipe dans son esprit, s’efface. Il ne la reconnaît plus; il y est comme étranger. L’effort même qu’il fait pour la ressaisir brise en lui la dernière, la fragile trame du souvenir, et le laisse les coudes sur la table, les yeux vagues, insensible.
Combien d’heures restera-t-il ainsi, regardant sans la voir une étroite fenêtre grillée, dans l’épaisseur de la pierre, où repasse au dehors la branche d’un sureau balancée par le vent, au soleil, tantôt noire et tantôt verte? L’homme qui vint à midi sonner l’Angelus aperçut à travers la petite lucarne de la porte, dansl’ombre, son chapeau tombé à terre, et son bréviaire, dont il vit les images et les signets éparpillés sur le sol. A cinq heures, un élève du catéchisme de Première Communion, Sébastien Mallet, venu pour rechercher un livre oublié, trouva la porte close, mais, n’entendant rien, s’en fut. «Je n’osai pas frapper trop fort, ni appeler, dit-il ensuite, car l’église était déjà pleine de monde, et j’avais bien peur qu’on ne m’interrogeât.»
C’était l’heure en effet où la foule des pèlerins que la diligence automobile de Plessis-Baugrenan amène chaque jour à Lumbres se pressait au confessionnal du saint, dans la chapelle des Anges. Foule singulière, où l’on vit coude à coude tant de personnages tragiques ou comiques, tant de marionnettes illustres que la chaleur d’une grande âme élevait un moment au-dessus du banal mensonge, restituait au règne humain! Ce soir-là, plus nombreuse encore, énervée par l’attente, ou peut-être agitée d’un pressentiment obscur, dans la vieille église en rumeur... A chaque battement de la grand’porte, les visages inquiets—ces visages tendus que les familiers du pèlerinage n’oublieront jamais—se tournaient vers le seuil un instant lumineux, puis rentraient dans l’ombre tous ensemble. Les chuchotements discrets, les toux nerveuses qu’on étouffe de la main, mille petits gestes divers d’impatience ou de curiosité, finissaient par se confondre en un seul bruit étrange, comparable au piétinement d’un troupeau dans l’orage et la pluie. Soudain, ce bruit même cessa; tout se tut. La porte de la sacristie grinçait dans un silence solennel. Le curé de Lumbres parut.
—Dieu, qu’il est pâle! dit une voix de femme, au loin, dans la nef.
Ce cri, entendu nettement, rompit le charme. Le troupeau retrouva son maître et respira.
Déjà le vieux prêtre gagnait son confessionnal, lentement, la tête un peu penchée sur l’épaule droite, la main toujours pressée sur son cœur. Au premier pas, il crut tomber. Mais un remous de la foule l’avait déjà porté au but; elle se refermait sur lui. Encore un coup, il était leur proie.
Il ne leur échappera plus. Il reste debout, dans l’épaisse nuit, sa haute taille pliée en deux, la nuque au plafond de chêne, cherchant son haleine. Il abandonne à la souffrance un corps inerte, humilié, sa dépouille. Sa stupide patience lasserait le bourreau.
Mais qui pourra lasser jamais celui-là qui l’observe, invisible, et se satisfait de son agonie? Il faut que le misérable vieillard, un moment rebelle, presque vainqueur, sente sur lui jusqu’à la fin cette puissance qu’il a bravée... Plût à Dieu qu’il reconnût au moins, face à face, son ennemi! Mais ce n’est pas cette voix qu’il entendra, ce dernier défi... Voici qu’à travers la douleur aiguë la conscience lui revient, par degrés, qu’il écoute... Il écoute un murmure bientôt plus distinct... monotone... inexorable. Il le reconnaît... Ce sont eux. Un par un, hommes et femmes, les voilà tous, dont il sent le souffle monter vers lui, moins détestable que leur parole impure, mornes litanies du péché, mots souillés depuis des siècles, ignoblement ternis par l’usage, passant de la bouche des pères dans celle des fils, pareils aux pages les plus lues d’un mauvais livre, et que le vice a marquées de son signe—contresignées—dans la crasse de milliers de doigts. Elle monte, cette parole; elle recouvre peu à peu le saint de Lumbresencore debout. Comme ils se hâtent! Comme ils vont vite!... Mais, sitôt le souffle revenu, vous les verrez—ah! vous les verrez ces affreux enfants!—chercher, tâter des lèvres la hideuse mamelle que Satan presse pour eux, gonflée du poison chéri!... Jusqu’à la mort, lève la main, pardonne, absous, homme de la Croix, vaincu d’avance!
Il écoute, il répond comme en rêve, mais avec une extrême lucidité. Jamais son cerveau ne fut plus libre, son jugement plus prompt, plus net, tandis que sa chair n’est attentive qu’à la douleur grandissante, au point fixe d’où la souffrance aiguë s’irradie, pousse en tous sens ses merveilleux rameaux, ou court sous la trame des nerfs, pareille à une navette agile. Elle a pénétré si avant qu’elle semble atteindre la division du corps et de l’esprit, faire deux parts du même homme... Le saint de Lumbres à l’agonie n’a plus commerce qu’avec les âmes. Il les voit, de ce regard sur lequel la paupière est déjà retombée,—elles seules... Crispé à la cloison sonore, les reins douloureusement pressés sur la stalle où il n’ose s’asseoir, la bouche ouverte pour aspirer l’air épais, ruisselant de sueur, il n’entend que ce murmure à peine distinct, la voix de ses fils à genoux, pleine de honte. Ah! qu’ils parlent ou se taisent, la grande âme impatiente a déjà devancé l’aveu, ordonne, menace, supplie! L’homme de la Croix n’est pas là pour vaincre, mais pour témoigner jusqu’à la mort de la ruse féroce, de la puissance injuste et vile, de l’arrêt inique dont il appelle à Dieu. Regardez ces enfants, Seigneur, dans leur faiblesse! leur vanité, aussi légère et aussi prompte qu’une abeille, leur curiosité sans constance, leur raison courte,élémentaire, leur sensualité pleine de tristesse..., entendez leur langage, à la fois fruste et perfide, qui n’embrasse que les contours des choses, riche de la seule équivoque, assez ferme quand il nie, toujours lâche pour affirmer, langage d’esclave ou d’affranchi, fait pour l’insolence et la caresse, souple, insidieux, déloyal.Pater, dimitte illis, non enim sciunt quid facient!
—Hélas! précisait le curé de Luzarnes, j’ai payé jadis mon expérience assez cher! Mon infortuné confrère a failli mourir devant moi d’une crise d’angine de poitrine, et vous en conviendrez tout à l’heure...
Ce disant, il marchait à grands pas sur la route de Lumbres, suivi du jeune médecin de Chavranches, au trot. Ce praticien encore imberbe, établi depuis peu de mois, jouissait d’une réputation professionnelle à peine au-dessus de ses mérites. L’aplomb de son bavardage, ses audaces de carabin et, par-dessus tout, son mépris de la clientèle, lui avaient gagné tous les cœurs. Nulle bourgeoise qui ne rêvât, pour sa demoiselle, un aveu de cette bouche insolente, et le secours de ses deux mains expertes, aussi capables que la lance fameuse de guérir les blessures qu’elles font. Pas un mourant qui n’ambitionnât d’entendre à son lit funèbre quelqu’une de ces paroles consolantes, pimentées,mezzo voce, d’une plaisanterie de cannibale. Car le muscadin ne fait plus le compte de ceux qui, par ses soins—et pour imiter son langage,—trépassèrent à la rigolade.
—Mon Dieu! c’est bien possible, l’abbé, répondit-il d’un ton conciliant.
Appelé en grande hâte et sur le conseil de M. le curéde Luzarnes, il avait trouvé la maîtresse du Plouy en pleine crise de délire, à laquelle l’épuisement seul mit fin. Mais, vers le soir, et la malade endormie:
—Mon cher docteur, s’était-il écrié, j’ai à vous demander comme un service personnel: Votre automobile, dites-vous, doit vous reprendre ici vers sept heures? Il en est cinq à peine. Accompagnez-moi tout doucement jusqu’à Lumbres. Une fois là-bas, qui vous empêche de téléphoner à votre mécanicien de Chavranches, qui viendra vous y chercher? Entre temps, vous aurez examiné sérieusement mon pauvre confrère, et je connaîtrai votre avis.
—Vous le connaissez depuis longtemps! dit le jeune praticien, non sans gaieté. Une nourriture peu substantielle, pas d’exercice, le séjour dans un presbytère vermoulu, l’église humide, le confessionnal sans lumière et sans air, une hygiène du treizième siècle, ma parole!...Angor pectorisà part, il n’en faut pas plus pour achever un organisme déjà surmené!... Mais qu’est-ce que vous voulez bien que j’y fasse?
—J’ai mon ministère, vous avez le vôtre, répondit le curé de Luzarnes, noblement. Notre raison d’être, c’est la pitié pour les faibles, l’humanité. Que mon pauvre collègue soit ceci ou cela, que vous importe? Et, si vous dites vrai, ce ne serait encore qu’un de ces cas de déformation professionnelle, qui méritent l’attention de l’observateur, et les soins du praticien...
—Bon! Bon! j’irai... concéda-t-il. Et d’ailleurs, il y a du plaisir à discuter avec un prêtre comme vous, ajouta le docteur de Chavranches.
C’est ainsi qu’ils décidèrent de faire ensemble—et dans un sentiment peu différent—le pèlerinage deLumbres. A l’entrée du village une pluie fine se mit à tomber; la route blanche, sous leurs pas, se teignit d’ocre; un brouillard au goût de lierre flottait au-dessus. On les vit hâter le pas. L’herbe du cimetière ruisselait d’eau; la grille, sans cesse ouverte et refermée, grinçait lamentable et le haut porche de pierre grise fouetté par l’averse semblait, dans l’ombre mourante, se tendre et palpiter comme une voile. Puis ils entrèrent côte à côte, dans l’église déjà presque vide.
Là, M. le curé de Luzarnes, reposant paternellement la main sur l’épaule de son compagnon:
—Monsieur Gambillet, dit-il à voix basse, je vous aurais épargné volontiers cette visite au sanctuaire, peut-être embarrassante pour vous, mais n’attendrez-vous pas plus agréablement ici que dans une salle de presbytère, aussi froide et aussi nue qu’un parloir de dames Clarisses? D’ailleurs, le gros de la foule est heureusement dispersé. L’abord du confessionnal me paraît libre, et, si mon vénéré confrère prend quelque repos à la sacristie, il ne fera pas difficulté, j’espère, à nous suivre aussitôt chez lui!
Ayant ainsi parlé, il disparut. Le jeune Chavranchais, toujours immobile auprès du bénitier, n’entendit plus un moment que l’écho de sa voix lointaine, le claquement d’une porte, la glissade des gros souliers sur les dalles. Devant lui, une à une, les dévotes attardées, d’un pas menu, leur main furtive au bord de la vasque de marbre, passèrent à le toucher, laissant tomber sur lui un regard de leurs yeux graves. Puis le sacristain paysan souffla les dernières lampes. Enfin le curé de Luzarnes reparut.
—Chose bien surprenante! fit-il. Mon confrère a dûquitter l’église; nous ne l’y trouvons plus. Les confessions d’ailleurs, à ce qu’on m’a dit, sont terminées depuis quarante minutes au moins... Il faut se rendre à l’évidence, monsieur Gambillet... Par la porte du cimetière, sans doute, il a dû regagner la maison... Faites ce dernier petit effort, ajouta-t-il de ce ton familier auquel on ne refuse rien.
—Qu’est-ce que cela me fait? répondit obligeamment le docteur de Chavranches. Mon auto me prend ici vers dix-neuf heures; j’ai le temps... Mais pour un moribond, l’abbé, votre ami est bien ingambe...
Il acheva d’exprimer sa pensée par un sifflement distrait. Car, attendant sans impatience, avec une mâle fermeté, le moment de passer à son tour au premier plan, il eût jugé peu digne d’en paraître ému. Mais ce fut en vain qu’ils interrogèrent la vieille Marthe, dans le parloir aux deux bécassines; elle n’avait pas revu son maître, et ne l’attendait pas si tôt.
—Pauvre cher homme qui dîne à des heures impossibles, et passe plus d’une fois la nuit tout entière à genoux sur le pavé, dans la chapelle des Saints-Anges!
—Il y est encore, messieurs, sûr comme vous voilà! Vous le trouverez dans le petit retrait de la muraille, derrière la table à burettes—une place qu’il aime,—aussi seul qu’en plein bois de Bargemont.
—Ladislas! dit-elle au sacristain qui parut alors sur le seuil, une pile de linge aux bras, l’as-tu vu, toi, en faisant la ronde?
Mais le bonhomme secoua la tête.
—On ferme les portes de l’église, expliqua-t-elle, à six heures, et Ladislas ne les ouvrira qu’à neuf heures, à la prière du soir et au salut. C’est le momentque notre curé se réserve pour mettre un peu d’ordre là-bas, voyez-vous, et ranger à sa mode... Pensez! Il a obtenu de Monseigneur que le Saint-Sacrement serait exposé toute la nuit!... Donnes-tu les clefs à ces messieurs? demanda-t-elle à Ladislas avec un peu d’embarras.
—J’aime autant les accompagner moi-même, répondit le sacristain, bourru. J’ai une consigne, après tout, la mère! Le temps de casser une croûte, et de boire un verre de vin.
La bonne femme, derrière son dos, branla sa cornette.
—Je m’en doutais bien, messieurs, fit-elle. Mais il aura tôt fait de souper, car il ne mange guère. C’est un mal disant, voyez-vous, mais sans plus de méchanceté qu’un enfant.
—Nous l’attendrons donc, dit le curé de Luzarnes d’un air pincé, interrogeant du regard son compagnon.
—Et... Et j’ai encore une proposition à vous faire, commença la vieille Marthe, après avoir toussé pour s’éclaircir la voix. Il y a dans la pièce à côté (celle que notre saint du bon Dieu appelle son oratoire, rapport à ce qu’il y confesse aussi) un grand monsieur venu de loin, tout exprès, pour notre curé, un vieux avec la Légion d’honneur, bien honnête, ma foi! bien gentil, et qui doit trouver le temps long.
Le docteur de Chavranches fit des deux mains le geste qui jetait au diable le vieux et sa croix d’honneur.
—Quelque général en retraite?... proposa l’ancien professeur de chimie, avec un sourire complice.
—La carte est sur la table—oui, là devant vous, messieurs,—dit-elle, découragée. Mais il a des yeuxsi doux, si caressants. Non! ça n’est pas ça, un militaire!
Le carré de bristol était déjà sous le nez de Gambillet, qui rougit comme un enfant.
—Oh! oh! cela change d’aspect! fit-il du ton d’un connaisseur...
Il tendit la carte au curé de Luzarnes, qui chancela.
—Antoine Saint-Marin... bredouilla le futur chanoine, la bouche humide.
—De l’Académie française, répondit l’autre, comme un écho.
Le jeune praticien prit une pose, et parut chercher un moment quelque chose...
—Introduisez-nous! dit-il enfin.
L’illustre vieillard exerce, depuis un demi-siècle, la magistrature de l’ironie. Son génie, qui se flatte de ne respecter rien, est de tous le plus docile et le plus familier. S’il feint la pudeur ou la colère, raille ou menace, c’est pour mieux plaire à ses maîtres, et, comme une esclave obéissante, tour à tour mordre ou caresser. Dans la bouche artificieuse, les mots les plus sûrs sont pipés, la vérité même est servile. Une curiosité, dont l’âge n’a pas encore émoussé la pointe, et qui est l’espèce de vertu de ce vieux jongleur, l’entraîne à se renouveler sans cesse, à se travailler devant le miroir. Chacun de ses livres est une borne où il attend le passant. Aussi bien qu’une fille instruite et polie par l’âpre expérience du vice, il sait que la manière de donner vaut mieux que ce qu’on donne, et, dans sa rage à se contredire et à se renier, il arrive à prêter chaque fois au lecteur un homme tout neuf.
Les jeunes grammairiens qui l’entourent portent aux nues sa simplicité savante, sa phrase aussi rouée qu’une ingénue de théâtre, les détours de sa dialectique, l’immensité de son savoir. La race sans moelle, aux reins glacés, reconnaît en lui son maître. Ils jouissent, comme d’une victoire remportée sur les hommes, au spectacle de l’impuissance qui raille au moins ce qu’ellene peut étreindre, et réclament leur part de la caresse inféconde. Nul être pensant n’a défloré plus d’idées, gâché plus de mots vénérables, offert aux goujats plus riche proie. De page en page, la vérité qu’il énonce d’abord avec une moue libertine, trahie, bernée, brocardée, se retrouve à la dernière ligne, après une suprême culbute, toute nue, sur les genoux de Sganarelle vainqueur... Et déjà la petite troupe, bientôt grossie d’un public hagard et dévot, salue d’un rire discret le nouveau tour du gamin bientôt centenaire.
—Je suis le dernier des Grecs, dit-il de lui-même, avec un rictus singulier.
Aussitôt vingt niais, hâtivement instruits d’Homère parce qu’ils en ont pu lire en marge de M. Jules Lemaître, célèbrent ce nouveau miracle de la civilisation méditerranéenne, et courent réveiller, de leurs cris aigus, les Muses consternées. Car c’est la coquetterie du hideux vieillard, et sa grâce la plus cynique, de feindre attendre la gloire sur les genoux de l’altière déesse, bercé contre la chaste ceinture où il égare ses vieilles mains... Étrange, effroyable nourrisson!
Depuis longtemps, il avait décidé de visiter Lumbres, et ses disciples ne cachaient plus aux profanes qu’il y porterait l’idée d’un nouveau livre. «Les hasards de la vie, confiait-il à son entourage, sur ce ton d’impertinence familière avec lequel il prétend dispenser les trésors d’un scepticisme de boulevard, baptisé pour lui sagesse antique,—les hasards de la vie m’ont permis d’approcher plus d’un saint, pourvu qu’on veuille donner ce nom à ces hommes de mœurs simples et d’esprit candide, dont le royaume n’est pas de ce monde, et qui se nourrissent, comme nous tous, du pain de l’illusion, maisavec un exceptionnel appétit. Toutefois ceux-là vivent et meurent, reconnus de peu de gens, et sans avoir étendu bien loin la contagion de leur folie. Qu’on me pardonne d’être revenu si tard à des rêves d’enfant. Je voudrais, de mes yeux, voir un autre saint, un vrai saint, un saint à miracles et, pour tout dire, un saint populaire. Qui sait? Peut-être irai-je à Lumbres pour y achever de mourir entre les mains de ce bon vieillard?
Ce propos, d’autres encore, furent longtemps tenus pour une aimable fantaisie, bien qu’ils exprimassent, avec une espèce de pudeur comique, un sentiment sincère, bas mais humain, une crainte sordide de la mort. L’illustre écrivain, pour son malheur, n’est que vil, non pas médiocre. Sa forte personnalité, douloureusement à l’étroit dans ses livres, s’est délivrée dans le vice. C’est en vain qu’il s’efforce de cacher à tous, redoublant de scepticisme et d’ironie, le secret hideux qui sue parfois à travers les mots. A mesure qu’il avance en âge, le misérable se voit traqué, forcé dans son mensonge, de jour en jour moins capable de tromper en hors-d’œuvre et bagatelles sa voracité grandissante. Impuissant à se surmonter, conscient du dégoût qu’il inspire, ne trouvant qu’à force de ruse et d’industrie de rares occasions de se satisfaire, il se jette en glouton sur ce qui passe à portée de ses gencives et, l’écuelle vide, pleure de honte. L’idée d’un obstacle à vaincre, et du retardement qu’impose la comédie de la séduction, même écourtée, la crainte du fléchissement physique toujours possible, le caprice de ses fringales, le découragent par avance des rendez-vous hasardeux. Aux gouvernantes qu’il entretenait jadis avec un certain décor succèdent aujourd’hui desgothons et des servantes, qui sont ses tyrans domestiques. Il excuse de son mieux leur langue familière, affecte une bonhomie navrante, détourne l’attention d’un rire qui sonne faux, tandis qu’il suit du regard, à la dérobée, le cotillon court sur lequel, tout à l’heure, il ira rouler sa tête blanche.
Mais hélas! cette morne débauche l’épuise sans le rassasier; il n’imagine rien de plus bas, il touche le fond de son grotesque enfer. Au désir, jamais plus âcre et plus pressant, succède un trop court plaisir, furtif, instable. L’heure est venue où le besoin survit à l’appétit, dernière énigme du sphinx charnel... C’est alors qu’entre ce vieux corps inerte et la volupté vainement pressée la mort se leva, comme un troisième camarade.
Celle qu’il avait tant de fois caressée dans ses livres, et dont il croyait avoir épuisé la douceur, la mort,—d’ailleurs partout visible à travers sa froide ironie, comme un visage sous une eau claire et profonde,—cent fois rêvée, savourée, il ne la reconnut pas. Il la voyait désormais de trop près, bouche à bouche. Il avait choisi l’image d’une lente vieillesse, à la pente douce et fleurie, et qui s’endort contente, au dernier pas. Mais il n’attendait point cette surprise en plein jour, cette effraction... Hé quoi? déjà?
Il s’efforce d’en chasser la pensée, de la déguiser au moins; il dépense à ce jeu misérable des ressources infinies. A peine ose-t-il confier aux plus intimes quelque chose de son angoisse, et ils ne l’entendent qu’à demi; nul ne veut voir, dans les yeux du grand homme, le regard tragique où s’exprime une terreur d’enfant. Au secours! dit le regard. Et l’auditoire s’écrie: Quel merveilleux causeur!
M. Gambillet s’avança vers le célèbre auteur duCierge Pascal, et se présenta lui-même, non sans esprit, car il ne manque tout à fait ni de malice ni d’à-propos. Puis, se tournant vers son compagnon, et lui donnant la parole:
—M. le curé de Luzarnes, fit-il, est plus qualifié que moi pour vous souhaiter la bienvenue dans ce miraculeux pays de Lumbres, à deux pas de la petite église que vous êtes venu visiter.
Antoine Saint-Marin pencha vers l’abbé Sabiroux sa longue face blême, le considérant de haut en bas, avec ennui.
—Cher et illustre maître, dit alors celui-ci d’un ton mesuré, je ne m’attendais pas à vous voir jamais d’aussi près. Le ministère que j’exerce au fond de ces campagnes nous condamne tous à l’isolement jusqu’à la mort, et c’est un grand malheur que le clergé de France soit ainsi tenu à l’écart de l’élite intellectuelle du pays. Qu’il soit au moins permis à l’un de ses plus humbles représentants...
Saint-Marin secoua de haut en bas cette fine main blanche qu’immortalise le tableau de Clodius Nyvelin.
—L’élite intellectuelle du pays, monsieur l’abbé,est une société bien bruyante et bien désagréable que je vous conseillerai plutôt de tenir éloignée de vos presbytères. Et pour l’isolement, ajouta-t-il avec un petit rire, puissé-je y avoir été jadis condamné comme vous!
L’ancien professeur de chimie, un moment déconcerté, choisit de sourire aussi. Mais le jeune docteur de Chavranches, déjà familier:
—Allons, allons! l’abbé, vous voilà comme un bourgmestre à l’entrée du roi dans sa bonne ville. L’illustre maître n’a pas fait cent lieues pour s’entendre louer. Dois-je l’avouer, monsieur, continua-t-il en s’inclinant vers Saint-Marin, je suis prêt moi-même à commettre envers vous une faute plus grave.
—Ne vous gênez pas, répondit le romancier d’une voix douce.
—Permettez-moi seulement de vous demander pour quel motif...
—N’ajoutez plus un mot, si vous tenez à mon estime! s’écria l’auteur duCierge Pascal. Je devine que vous désirez connaître la raison qui m’a déterminé à entreprendre ce petit voyage? Or, grâce à Dieu, je n’en sais pas là-dessus plus long que vous. Le travail de composition, jeune homme, est le plus ennuyeux et le plus ingrat de tous; c’est bien assez de composer mes livres, je ne compose pas ma vie. Cette page-ci est une page blanche.
—J’espère que vous l’écrirez, cependant, soupira le curé de Luzarnes, et j’ose dire que vous nous la devez.
Le regard toujours un peu vague de l’illustre maître tomba de haut sur son benoît quémandeur, et l’effleurasans se poser. Puis il demanda, les yeux mi-clos:
—Ainsi nous attendons tous les trois le bon plaisir d’un saint?
—Les clefs du sanctuaire d’abord, remarqua l’enfant terrible de Chavranches, et le bon plaisir du sacristain Ladislas.
—Comment cela? fit Saint-Marin, sans daigner voir le geste du curé de Luzarnes demandant la parole.
Mais Gambillet, plus prompt, fit à sa manière le récit des événements de la journée, vingt fois repris par son sourcilleux compagnon, qu’un léger mouvement d’impatience de l’illustre maître rejetait chaque fois au néant. Lorsqu’il eut tout entendu:
—Ma foi, monsieur, dit le romancier, je n’espérais pas tant d’une journée mal commencée. O la rafraîchissante surprise d’un peu de surnaturel et de miraculeux!
—Surnaturel et miraculeux? protesta d’une voix grave le curé de Luzarnes.
—Pourquoi pas? demanda brusquement Saint-Marin, se retournant tout d’une pièce vers son inoffensif ennemi.
(Si bas que le grand homme soit tombé, la bêtise toute nue lui fait honte. Mais il redoute par-dessus tout de rencontrer son image dans la sottise ou la lâcheté d’autrui, comme dans un tragique miroir.)
—Pourquoi pas? répéta-t-il, plutôt sifflant qu’épelant chaque mot entre ses longues dents jointes. Nous espérons tous un miracle, monsieur, et le triste univers l’appelle avec nous. Aujourd’hui, ou dans un millier de siècles, que m’importe, si quelque événement libérateur doit faire brèche un jour dans le mécanismeuniversel? J’aime autant l’attendre pour demain et m’endormir content. De quel droit la brute polytechnique viendrait-elle m’éveiller de mon rêve? Surnaturel et miraculeux sont des adjectifs pleins de sens, monsieur, et qu’un honnête homme ne prononce qu’avec envie...
De son aveu, jamais le curé de Luzarnes ne se sentit plus injustement mortifié.
—M. Saint-Marin, confia-t-il à son ami Gambillet, m’a paru plus poète que philosophe et capable d’interpréter à sa guise les paroles d’autrui. Mais quelle raison de se mettre en colère?
L’auteur duCierge Pascallui-même eût été bien embarrassé de répondre. Car il hait d’instinct ce qui lui ressemble et goûte, sans l’avouer, l’amère ivresse de se mépriser chez les autres. Mieux que personne, il sait par quelle nuance légère et fragile l’homme qui ne fait profession que d’esprit se distingue du sot, et dans certains niais bien disants le vieux cynique flaire avec rage un petit de la même portée.
—Si vous n’avez point vu l’ermite, reprit le docteur de Chavranches pour rompre le silence, au moins connaissez-vous l’ermitage? Quelle curieuse maison! Quelle solitude!
—J’étais tout à l’heure sous le charme, dit Saint-Marin. Il n’y a de vraiment précieux dans la vie que le rare et le singulier, la minute d’attente et de pressentiment. Je l’ai connue ici.
M. Gambillet hocha la tête, approuva d’un sourire prudent. Cependant le grand vieillard, s’approchant de la fenêtre, commença de promener ses longs doigts sur les vitres. La lumière de la lampe faisait danserson ombre au mur, la diminuant et l’allongeant tour à tour. Au dehors, les yeux ne distinguaient rien que la tâche blême de la route. Et dans le profond silence le docteur de Chavranches entendait le léger grincement des ongles sur le verre poli.
La voix de Saint-Marin le fit tout à coup sursauter:
—Ce diable de sacristain, dit-il, veut nous tuer de mélancolie. Je suis une grande bête d’attendre et de bâiller ici, quand j’ai devant moi tout un jour. Car je ne quitterai Lumbres que demain. Et puis, ma parole! je suis bizarrement rompu.
—D’ailleurs, remarqua M. Gambillet, si les imaginations de l’abbé Sabiroux ont quelque réalité, son pauvre confrère sera hors d’état de vous entretenir ce soir.
—Pour cette fois, d’ailleurs, répondit l’illustre maître, c’est assez de connaître ce presbytère campagnard: un lieu unique.
(Il désignait la pièce aux quatre murs nus d’un geste caressant, comme un rarissime bibelot à tenter le collectionneur.)
Cette simple phrase fut à l’amour-propre du curé de Luzarnes comme un baume.
—Je dois vous faire remarquer, dit-il, que cette salle est improprement désignée sous le nom d’oratoire: mon vénéré confrère s’y tient rarement. A vrai dire, il ne quitte guère sa chambre.
—Ouais? fit l’auteur duCierge Pascal, intéressé.
—Je me ferai une joie de vous y conduire, s’empressa le futur chanoine. Monsieur le curé de Lumbres, j’en suis sûr, vous donnerait volontiers cette marque d’égards, et je ne ferai qu’interpréter sa pensée.
Il prit la lampe, l’éleva au-dessus de sa tête, puis,marquant un petit temps, la main sur le bouton de la porte:
—Si ces messieurs veulent me suivre?
Au premier étage, le curé de Luzarnes, désignant à l’extrémité d’un long couloir une porte entr’ouverte:
—Permettez-moi de vous précéder, fit-il.
Ils entrèrent après lui. La lampe, tenue à bout de bras, éclairait une longue salle mansardée, peinte à la chaux, et qui parut d’abord absolument vide. Le parquet de sapin, récemment lavé, exhalait une odeur tenace. Quelques meubles, ingénument rangés contre la muraille, apparurent, dénoncés par leurs ombres: deux chaises de paille, un prie-Dieu, une courte table chargée de livres...
—Cela ressemble à n’importe quel grenier d’étudiant pauvre, dit Saint-Marin, déçu.
Mais le futur chanoine, infatigable, les entraînait plus loin, penchant vers le sol son lumignon fumant.
—Voilà son lit, dit cet homme incomparable, avec une espèce de fierté.
L’enfant terrible de Chavranches, et l’écrivain, pourtant tous deux sans vergogne, échangèrent par-dessus le large dos un sourire gêné. La paillasse, ridiculement étroite et menue, couverte d’un amas de hardes, faisait à elle seule un spectacle d’une assez pitoyable mélancolie. Cependant, Saint-Marin la vit à peine; il regardait deux gros souliers béants, verdis par l’âge, l’un debout, drôlement campé, l’autre à plat, montrant ses clous rouillés, son cuir gondolé, le retroussis de sa semelle, deux pauvres vieux souliers, pleins d’une lassitude infinie, plus misérables que des hommes.
—Quelle image! dit-il à voix basse; quelle ridicule et merveilleuse image!
Il pensait à la fuite circulaire de toute vie humaine, au chemin vainement parcouru, au suprême faux pas. Qu’était-il allé chercher si loin, ce vagabond magnanime? La même chose qu’il attendait lui-même, au milieu des objets familiers, ses chères estampes, ses livres, ses maîtresses et ses courtisans, dans l’hôtel de la rue de Verneuil, où mourut Mme de Janzé. Jamais le patriarche du néant, à ses meilleures heures, ne s’éleva plus haut qu’un lyrique dégoût de vivre, un nihilisme caressant. Néanmoins, sa gorge se serra, son cœur battit plus vite.
Alors, il parla d’abondance.
—Nous sommes ici, dit-il, dans un lieu consacré, aussi vénérable qu’un temple. Si le vaste monde est un champ clos, la place vaut d’être marquée où fut donné le grand effort, tentée la plus folle espérance. Les anciens eussent considéré sans doute notre saint de Lumbres avec mépris; mais une longue expérience du malheur nous a rendus moins sévères pour cette espèce de sagesse, un peu barbare, qui trouve dans l’élan même de l’action sa raison d’être et sa récompense. La différence est moins grande qu’on imagine entre celui qui veut tout étreindre et celui qui repousse tout. Il y a une grandeur sauvage que la sagesse antique n’a pas connue...
La belle voix grave de l’illustre écrivain resta comme perchée sur la dernière syllabe, tandis que son regard se fixait à l’angle du mur où le diligent Sabiroux promenait à ce moment la lumière de sa lampe. Dans une sorte de renfoncement, formé par l’arête extérieure dutoit, une planchette grossièrement clouée supportait un crucifix de métal. Au-dessous, jetée sur le sol, dans le coin le plus obscur, une lanière repliée, de celles que les toucheurs de bœufs nomment «coutelas», aiguë à sa pointe, large de trois doigts à sa base, pareille à un plat serpent noir. Mais ni le crucifix ni le fouet ne retenaient le regard du maître. C’était, à hauteur d’homme, une singulière éclaboussure, couvrant presque un pan de la muraille, faite de mille petites traces si rapprochées vers le centre qu’elles n’y formaient plus qu’une masse unique, d’un roux pâli, quelques-unes plus fraîches, d’un rose encore vif, d’autres à peine visibles, dans l’épaisseur de la chaux, comme absorbées, desséchées, d’une couleur indéfinissable. La croix, le fouet de cuir, la muraille rougie... Cette grandeur sauvage que la sagesse antique... L’éminent musicien n’eut pas le courage de plaquer son dernier accord, et cessa brusquement sa chanson.
Immobile, M. Gambillet bredouilla plusieurs fois dans sa moustache les mots de folie mystique, guettant en dessous Saint-Marin muet. L’irrésistible confident de la société chavranchaise, si vif à retourner un drap sur des nudités lamentables, et qui se vanta souvent de tout regarder et de tout entendre avec un front d’airain, eut, comme il l’avoua plus tard, froid dans le dos. Le plus épais des hommes ne voit pas sans trouble violer devant lui l’humble secret d’un grand amour, la part réservée du pauvre, son seul trésor, et qu’il emporte avec lui.
M. le curé de Luzarnes, détournant la lampe, dit aussitôt, avec un naturel parfait:
—Mon vénérable ami, messieurs, se maltraiteet compromet gravement sa santé! Dieu me garde de blâmer son zèle! Mais je dois dire que ces violences contre soi-même, non pas prescrites, seulement tolérées, furent néanmoins regardées par plusieurs comme un dangereux moyen de sanctification, et trop souvent le scandale des faibles ou la risée des impies.
L’ancien professeur appuya ce dernier mot d’un geste familier, le pouce et l’index joints, le petit doigt levé, du ton d’un homme qui précise un point contesté. L’embarras du docteur, le silence de l’autre, lui parurent une preuve assez flatteuse de leur bienveillante attention. Il le marqua d’un sourire, puis partit content, car le prêtre médiocre est, entre tous, impénétrable.
—Que ce grand homme est donc nerveux! se disait Gambillet, marchant sur les talons de Saint-Marin, et regardant curieusement la longue main d’ivoire crispée sur la canne, dont elle frappait parfois le sol à petits coups. Depuis quelques instants l’auteur duCierge Pascalfaisait, en effet, pour cacher son trouble et se surmonter, un effort presque héroïque. Sans doute, il n’était pas resté insensible à cette lugubre poésie de la maison du pauvre, mais il y a beau temps que le romancier n’est plus dupe d’aucun battement de son vieux cœur! L’émotion à peine formée, et comme à l’état naissant, est aussitôt mise en ordre, utilisée; c’est la matière première qu’accommode au goût de l’acheteur son industrieux génie.
Le vieux comédien n’est accessible que par les sens; la tache rousse, sur le mur, dans l’auréole de la lampe, avait mis ses nerfs à nu.
On connaît de lui, on sait de mémoire vingt pages effrontées où, de toutes les ressources de son art, le malheureux s’exerce à conjurer son intraitable fantôme. Nul n’a parlé plus librement de la mort, avec plus de nonchalance et d’amoureux mépris. Nul écrivain de notre langue ne semble l’avoir observée d’un regard si candide, raillée d’une moue si moqueuse et si tendre... Pour quelle mystérieuse revanche, la plume posée, la craint-il comme une bête, comme une brute?
A l’idée de la chute inexorable, ce n’est pas sa raison qui cède au vertige, c’est la volonté qui fléchit, menace de se rompre. Ce raffiné connaît avec désespoir le soulèvement de l’instinct, l’odieuse panique, le recul et le hérissement de l’animal qui, à l’abattoir, vient flairer le mandrin du tueur. Ainsi jadis, si l’on en croit Goncourt, le père du naturalisme et des Rougon-Macquart, réveillé en pleine nuit par les mêmes affres, se jetait au bas du lit, donnant le spectacle d’un accusateur en bannière et tremblant de peur à son épouse consternée.
Debout, sur la première marche, le visage tourné vers la cage obscure, les tempes serrées, la gorge sèche, il respire à grands coups, seul remède à de telles crises. Derrière lui, Gambillet, bloqué, s’étonne, écoute avec inquiétude le souffle irrégulier, profond, du maître. Il appuie légèrement la main sur son épaule:
—Seriez-vous souffrant? dit-il.
Saint-Marin se détourne avec peine, et répond d’une voix fausse:
—Non pas! Non pas... un malaise... une légère suffocation... Cela va mieux... tout à fait bien...
Mais il se sent encore si faible et si lâche que la banale sympathie du médecin de Chavranches estincroyablement douce à son cœur. Dans l’euphorie de la détente nerveuse, il est ainsi souvent tenté de parler, de donner son secret, de mendier au plus près un conseil et un appui. Par bonheur, l’amour-propre engourdi le réveille toujours à temps de son mauvais rêve.
—Docteur, dit-il avec un sourire paternel, l’expérience vous fera connaître que les voyages ne peuvent plus former la vieillesse, mais seulement hâter sa fin. Avantage encore précieux! Car, au dernier détour, lorsqu’un vieux bonhomme souhaite et redoute le petit faux pas qui le précipite au néant, un rien de brusquerie est quelquefois nécessaire.
—Le néant! proteste poliment le curé de Luzarnes, voilà, maître, un bien gros mot?
(Saint-Marin, par-dessus l’épaule du Chavranchais, considère une seconde son insupportable galant.)
—Qu’importe le mot? fait-il. A-t-on le choix?
—Il y a des mots si désespérés... si douloureux... s’écrie le pauvre prêtre, déjà pâlissant.
—Permettez! poursuit l’auteur duCierge Pascal, je n’espère pas qu’une syllabe de plus ou de moins va me conférer l’immortalité!
—Je me fais mal comprendre, riposte le futur chanoine, enragé de conciliation. Sans doute, un esprit comme le vôtre se fait... de la vie future... une autre image... probablement... que le commun de nos fidèles... mais je ne puis croire que... votre haute intelligence... accepte sans révolte... l’idée d’une déchéance absolue, irrémédiable, d’une dissipation dans le néant?
Les derniers mots s’étranglent dans sa gorge, tandis qu’il implore des yeux, avec une émouvante confusion, l’indulgence, la pitié du grand homme.
La férocité du mépris que Saint-Marin témoigne aux sots étonne d’abord, car il affecte volontiers par ailleurs un scepticisme complaisant. Mais c’est ainsi qu’il peut manifester au dehors, avec un moindre risque, sa haine naturelle des infirmes et des faibles.
—Je vous remercie, dit-il au curé de Luzarnes, de me réserver un autre paradis que celui de votre vicaire et de vos chantres. Les dieux me préservent cependant d’aller chercher là-haut une nouvelle Académie, quand la seule française m’ennuie assez!
—Si j’entends bien votre raillerie, répond le futur chanoine, vous m’accusez...
—Je ne vous accuse pas, s’écrie Saint-Marin tout à coup, avec une extraordinaire violence. Sachez seulement que je craindrais moins le néant que vos ridicules Champs Élysées!
—Champs Élysées... Champs Élysées, ronchonne le bonhomme abasourdi... Loin de moi la pensée de défigurer l’enseignement... Je voulais seulement mettre à votre portée... parlant votre langage...
—Ma portée... mon langage! répète l’auteur duCierge Pascal, avec un sourire empoisonné.
Il s’arrête un moment, reprend haleine. La lampe, qui tremble dans les mains du curé de Luzarnes, éclaire en plein son visage blême. La bouche mauvaise s’abaisse aux coins, comme pour un haut-le-cœur. Et c’est son cœur, en effet, son vrai cœur, que le vieux comédien va jeter, va cracher une fois pour toutes, aux pieds de ce prêtre stupide.
—Je sais ce que m’offrent les plus éclairés de vos pareils, l’abbé: l’immortalité du sage, entre Mentor et Télémaque, sous un bon Dieu raisonneur. J’aimeautant celui de Bérenger en uniforme de garde national! L’antiquité de M. Renan, la prière sur l’Acropole, la Grèce de collège, des blagues! Je suis né à Paris, l’abbé, dans une arrière-boutique du Marais, d’un papa beauceron et d’une mère tourangelle. J’ai répondu la messe comme un autre. Si j’avais à me mettre à genoux, j’irais encore tout droit à ma vieille paroisse de Saint-Sulpice, on ne me verrait pas faire des grimaces aux pieds de Pallas-Athéné, comme un professeur ivre! Mes livres! Je me moque bien de mes livres! Un dilettante, moi! Un bec fin? J’ai pris de la vie tout ce que j’ai pu prendre, entendez-vous, à grandes lampées, la gorge pleine! Je l’ai bue à la régalade: advienne que pourra! Il faut en prendre son parti, l’abbé. Qui jouit craint la mort. Autant s’essayer à la regarder en face que se distraire aux bouquins des philosophes, ainsi qu’un patient chez le dentiste feuillette les journaux illustrés. Un sage couronné de roses, moi! Un bonhomme antique! Ah!... il y a tel moment où l’adoration des niais vous fait envier le pilori! Le public ne nous lâche plus, veut toujours la même grimace, n’applaudit qu’elle, et demain nous traitera de menteurs et de baladins. Hé! Hé! si les bigots savaient peindre! Au fond, nous sommes dupes, l’abbé, repics et capots! Un gâcheur de plâtre, qui ne songe qu’à se remplir les tripes, montre plus de malice que moi; jusqu’à la dernière minute, il peut espérer boire et manger son saoul. Mais nous!... On sort du collège avec des illusions de poète. On ne voit rien de plus désirable au monde qu’un beau flanc de marbre vivant. On se jette aux femmes à corps perdu. A quarante ans, on coucheavec des duchesses, à soixante il faut déjà se contenter d’aller riboter avec des filles. Et plus tard... Plus tard... Hé! Hé! plus tard... on porte envie à des hommes comme votre saint de Lumbres qui eux au moins savent vieillir!... La voulez-vous, ma pensée? La pensée de l’illustre maître, ma pensée toute crue? Quand on ne peut plus...
Il acheva sa phrase, toute crue en effet, dans une véritable explosion de dégoût. Les traits si fins eurent alors cette expression d’hébétude, le rictus sournois, l’effrayante immobilité du vice sur un visage de vieillard. Gambillet l’observait en dessous avec un sourire cruel. Le curé de Luzarnes avait reculé de deux pas. Sa détresse à ce moment eût attendri le baron Saturne de l’immortel Villiers.
—Voyons... Voyons... maître... bégaya-t-il. La religion dont je suis le ministre... a des trésors d’indulgence... de charité... Le scrupule touchant le dogme... peut... doit en quelque mesure... s’accorder avec une paternelle sollicitude... une bienveillance particulière même... pour certaines âmes exceptionnelles... Je ne croyais pas qu’un effort sincère de conciliation... de synthèse... une certaine largeur de vues... La vie future... selon l’enseignement de l’Église.
Les arguments se pressaient dans sa pauvre cervelle confuse; il eût voulu les donner à la fois, sa pensée sautant de l’un à l’autre, comme l’aiguille affolée d’une boussole...
Alors, le robuste vieil homme marcha vers lui, le masquant de ses larges épaules:
—La vie future? L’enseignement de l’Église? s’écria-t-il en le défiant de ses yeux pâles, y croyez-vous? là... Y croyez-vous sans barguigner? Tout bêtement? Oui ou non?...
(Et, certes, il y avait dans la voix de l’auteur duCierge Pascalpeut-être autre chose que l’accent d’un injurieux défi...) Mais qui peut espérer tenir le curé de Luzarnes dans les deux branches de la pince? Il n’a jamais douté sérieusement des vérités qu’il enseigne, simplement parce qu’il n’a jamais douté de lui-même, de son critère infaillible. Il hésite pourtant. Il cherche en hâte une formule heureuse, un de ces mots adroits... Hélas! son redoutable adversaire le serre décidément de trop près... Il lève vers lui une main qui demande grâce. «Comprenez-moi bien...» commence-t-il d’une voix mourante.
Saint-Marin lui jette un regard véritablement flambant de haine. Puis il lui tourne le dos. L’infortuné s’efforce en vain; la phrase commencée s’étrangle dans sa gorge, tandis que montent à ses yeux de vraies, de honteuses larmes.
M. Gambillet ne comprit jamais par quel miracle une conversation d’abord paisible, haussant de ton par degrés, pût s’achever dans un tel désordre qu’ils s’entrevirent un moment, tous les trois, sous la lumière de la lampe, face à face, ainsi que d’irréconciliables ennemis. C’est qu’ils vivaient une de ces minutes singulières où la parole et l’attitude ont chacune un sens différent, lorsque les témoins s’interpellent sans plus s’entendre, poursuivent leur monologue intérieur et, croyant s’indigner contre autrui, s’animent seulement contre eux-mêmes, contre leur propre remords, comme les chats mystérieux jouent avec leur ombre.
Dans le silence qui suivit, gros d’un nouvel orage, la porte extérieure s’ouvrit tout à coup, et les marches de l’escalier craquèrent une à une, sous un pas pesant. Leur surexcitation était telle qu’ils se regardèrent avec une espèce de terreur sacrée. Mais, en reconnaissant le calme visage de Marthe, l’abbé Sabiroux, le premier, respira:
—En voilà bien d’une affaire! marmottait la vieille, essoufflée.
Puis, sur la dernière marche, frappant à petits coups son tablier pour le défriper, elle observa les trois hommes d’un regard rapide.
—Ladislas vous attend, messieurs, dit-elle.
Ils la suivirent jusqu’à la porte du jardin, docilement, sans parler. Le ciel était plein d’étoiles.
—Ladislas aura pris les devants, reprit la servante, en montrant du doigt une lanterne balancée dans l’ombre, à travers le cimetière. J’entends son pas. Vous trouverez l’église ouverte.
Un instant, elle retint le curé de Luzarnes par sa manche et, dressée sur la pointe de ses galoches, lui glissa ces mots à l’oreille:
—Faites-lui entendre raison, au moins; depuis hier au soir, il n’a pas mangé! Si c’est Dieu possible!
Elle disparut sans attendre la réponse. Le futur chanoine rattrapa ses deux compagnons sous le porche. Au-dessus d’eux, la haute église s’enlevait dans la nuit, incomparablement vive et claire. On entendait au dedans les souliers ferrés du sacristain traînant sur les dalles.
—Nous continuerons donc à courir ensemble notre aventure, dit aimablement Saint-Marin à l’ancienprofesseur, auquel le sourire du grand homme rendit la vie. Je n’aurais pas le cœur de dîner avant que vous n’ayez remis la main sur votre insaisissable saint; et d’ailleurs il ne faut pas moins que cette intervention d’en haut pour clore ce soir nos petites querelles.
La fraîcheur de l’air après l’averse dissipait sa mauvaise humeur. Hors de la pauvre chambre du curé de Lumbres, et du cercle enchanté de la lampe sur le mur, son accès de fureur n’était guère plus qu’un méchant rêve.
—Entrons donc..., dit simplement Sabiroux (mais avec quel regard de gratitude!)
Dès qu’il les aperçut, Ladislas se hâta vers eux. Le futur chanoine l’accueillit d’un ton gaillard:
—Hé bien, Ladislas, dit-il, quoi de neuf?
(Le visage du bonhomme exprimait une stupéfaction profonde).
—Notre curé n’est point là, dit-il.
—Par exemple! s’écria Sabiroux, d’une voix dont l’écho roula longtemps sous les voûtes.
Il croisait les bras, révolté.
—Soyons sérieux! reprit-il... Êtes-vous si sûr que?...
—J’ai tout visité, répondit Ladislas, coin par coin. Je pensais bien le trouver à la chapelle des Anges; il y va chaque jour, après souper, dans un petit coin qu’il faut connaître... Mais ni là, ni ailleurs... J’ai fouillé jusqu’à la tribune, ainsi...
—Mais que supposez-vous? intervint Gambillet. Un homme ne se perd pas, que diable!
Le futur chanoine approuva d’un signe de tête.
—Pour moi, dit Ladislas, M. le curé a pu sortir par la sacristie, gagner la route de Verneuil, jusqu’aucalvaire du Roû. C’est une promenade qu’il aime à faire, la nuit tombante, en récitant son chapelet.
—Ah! Ah! soupira bruyamment le docteur de Chavranches.
—Laissez-moi finir, reprit le sacristain; à l’heure où nous voilà, vingt minutes avant le salut du Saint-Sacrement, il serait rentré, rentré depuis longtemps... J’ai bien réfléchi là-dessus... Il était ce soir si faible, si pâle... A jeun depuis hier soir... A mon idée, il a pu tomber de faiblesse...
—Je commence à le craindre, dit Sabiroux.
Il réfléchit un moment, les bras toujours croisés, plus d’aplomb que jamais, gonflant ses joues. Tout à coup son parti fut pris:
—Je suis désolé, mon cher maître... d’être... indirectement... la cause d’un dérangement...
—Aucun... aucun dérangement, protesta le cher maître, décidément radouci. Je dirais presque, en somme, que l’histoire m’amuse, si je ne devais partager votre inquiétude... Je ne vous proposerai pas toutefois d’aller plus loin, sur mes vieilles jambes... Je préfère vous attendre ici...
—La course ne sera pas longue, j’espère, conclut l’ancien professeur. Mathématiquement, nous devons le trouver là-bas... Monsieur Gambillet voudra bien m’accompagner; son assistance m’est plus nécessaire que jamais. Venez avec nous, Ladislas, dit-il au sacristain, et prenez en passant le fils du maréchal. Si notre malheureux ami doit être transporté...
La voix s’éteignit peu à peu dans l’éloignement. La porte se referma sur elle. L’illustre auteur duCierge Pascalse trouva seul et sourit.
Sourire magique! La vieille église, attiédie par le jour, respire autour de lui, d’une lente haleine; une odeur de pierre antique et de bois vermoulu, aussi secrète que celle de la futaie profonde, glisse au long des piliers trapus, erre en brouillard sur les dalles mal jointes ou s’amasse dans les coins sombres, pareille à une eau dormante. Un renfoncement du sol, l’angle d’un mur, une niche vide la recueille comme dans une ornière de granit. Et la lueur rouge de la veilleuse, au loin, vers l’autel, ressemble au fanal sur un étang solitaire.
Saint-Marin flaire avec délice cette nuit campagnarde, entre des murailles du seizième siècle, pleines du parfum de tant de saisons. Il a gagné le côté droit de la nef, se ramasse à l’extrémité d’un banc de chêne, dur et cordial; une lampe de cuivre, au bout d’un fil de fer, se balance au-dessus, avec un grincement léger. Par intervalles une porte bat. Et, lorsque tout va faire silence, peut-être, ce sont les vitraux poussiéreux qui grelottent dans leur résille de plomb, au trot d’un cheval, sur la route.
—A cette heure, se dit-il, le docteur chavranchais et son insupportable compagnon trottent je ne sais où, s’écartent juste assez pour me permettre de jouiren paix d’une heure parfaite!... (Car il croit volontiers à ces politesses du hasard, à des accords mystérieux.) Cette église, ce silence, les jeux de l’ombre... Voyons! tout est à lui... tout l’attendait. Au moins, qu’ils ne reviennent pas trop tôt, souhaite-t-il.
Ils ne reviendront pas trop tôt.
(Les mourants connaissent bien leurs désirs, mais ils se taisent sur toutes choses, disait Mécislas Golberg, ce vieux juif.)
L’angoisse de l’éminent maître s’est dissipée peu à peu dans le grand silence intérieur qu’il a si rarement connu. Mille souvenirs s’y allument, pareils aux petites lumières d’une ville nocturne. Sa mémoire les repasse et jouit de leur confusion, de leur désordre enivrant. A travers les limites tracées par nos calendriers, comme les ans, les jours, les heures, s’appellent et se répondent!... Un clair matin de vacances, où retentit le beau son de cuivre d’une bassine à confitures..., un soir où coule une eau limpide et glacée, sous un feuillage immobile..., le regard surpris d’une cousine blonde, à travers la table familiale, et la petite poitrine haletante..., et puis tout à coup—le demi-siècle franchi d’un bond—les premières morsures de la vieillesse, un rendez-vous dénoué..., le grand amour, chèrement gardé, pas à pas défendu, disputé, jusqu’à la dernière minute, lorsque les lèvres du vieil amoureux pressent une bouche mobile et furtive, demain féroce... C’est là sa vie—tout ce que le temps épargne—qui dans son passé garde encore forme et figure; le reste n’est rien, son œuvre, ni la gloire. L’effort de cinquante années, sa carrière illustre, trente livres célèbres...Hé quoi! cela compte-t-il si peu?... Que de niais vont s’écriant que l’art... Quel art? Le merveilleux jongleur en connaît seulement les servitudes. Il l’a porté comme un fardeau. L’harmonieux bavard qui n’a parlé que de lui ne s’est pas exprimé une fois. L’univers, qui croit l’aimer, ne sait que ce qui le déguise. Il est exilé de ses livres et, par avance, dépossédé... Tant de lecteurs, pas un ami!
Il n’en éprouve d’ailleurs nul regret. La certitude qu’il échappe ainsi pour toujours, qu’on n’aura de lui qu’un simulacre, fait briller son regard malicieux. Le meilleur de son œuvre ne mérite pas d’autre conclusion que cette plaisanteriein extremis. Il ne souhaite aucun disciple. Ceux qui l’entourent sont des ennemis. Impuissants à renouveler un charme, une gentillesse dont leur maître eut le secret, ils se contentent de pasticher adroitement son style. Leurs plus grandes audaces sont dans l’ordre de la grammaire. «Ils démontent mes paradoxes, dit-il, mais ils ne savent pas les remonter.» La jeunesse décimée, qui vit Péguy couché dans les chaumes, à la face de Dieu, s’éloigne avec dégoût du divan où la supercritique polit ses ongles. Elle laisse à Narcisse le soin de raffiner encore sur sa délicate impuissance. Mais elle hait déjà, de toutes les forces de son génie, les plus robustes et les mieux venus du troupeau qui briguent la succession du mauvais maître, distillent en grimaçant leurs petits livres compliqués, grincent au nez des plus grands, et n’ont d’autre espoir en ce monde que de pousser leur crotte aigre et difficile au bord de toutes les sources spirituelles où les malheureux vont boire.
Cependant, qu’importe à l’auteur duCierge Pascalle grignotement dans son ombre de tant de quenottes assidues? Il a rongé plutôt par nécessité que par goût, avec ennui. Place aux jeunes rats mieux dentés! Ce soir, il pourrait rêver d’eux sans colère. Il songe, en frissonnant de plaisir, à la grande ville lointaine, à sa foule bouillonnante, sous l’énorme ciel noir. La reverra-t-il jamais? Existe-t-elle encore seulement, quelque part, là-bas, dans la nuit si douce?
Presque au-dessus de sa tête, l’horloge bat à petits coups, comme un cœur. Il ferme un moment les yeux pour mieux l’entendre, vivre et respirer avec elle, l’antique aieule sans âge, qui dispense à regret, depuis des siècles, l’impitoyable avenir. Ce bruit qu’il écoute, perceptible à peine dans la charpente sonore, ce ronron monotone, seulement interrompu par la voix grave des heures, durera plus que lui, cheminera des années et des années encore, à travers de nouveaux espaces de silence, jusqu’au jour... Quel jour? Quel jour aura marqué pour la dernière fois, au coup de minuit, les deux aiguilles rouillées, les deux commères, avant de s’arrêter pour jamais?
Il ouvre les yeux. Devant lui une plaque de marbre grisâtre, scellée au mur, porte une inscription dont il déchiffre lentement les larges lettres dédorées.