Tracèrent sur le sol des cercles au bâton,Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,Mais l’étoile avait fui, comme fuit une idée!Et ces hommes, dont l’âme eut soif d’être guidée,Pleurèrent, en dressant leurs tentes de coton.Mais le pauvre roi noir, méprisé des deux autres,Se dit: «Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,Il faut donner quand même à boire aux animaux.»Et tandis qu’il tenait un seau d’eau par son anse,Dans l’humble rond de ciel où buvaient les chameaux,Il vit l’étoile d’or qui dansait en silence.
Tracèrent sur le sol des cercles au bâton,Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,Mais l’étoile avait fui, comme fuit une idée!Et ces hommes, dont l’âme eut soif d’être guidée,Pleurèrent, en dressant leurs tentes de coton.Mais le pauvre roi noir, méprisé des deux autres,Se dit: «Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,Il faut donner quand même à boire aux animaux.»Et tandis qu’il tenait un seau d’eau par son anse,Dans l’humble rond de ciel où buvaient les chameaux,Il vit l’étoile d’or qui dansait en silence.
Tracèrent sur le sol des cercles au bâton,Ils firent des calculs, grattèrent leur menton,Mais l’étoile avait fui, comme fuit une idée!Et ces hommes, dont l’âme eut soif d’être guidée,Pleurèrent, en dressant leurs tentes de coton.
Mais le pauvre roi noir, méprisé des deux autres,Se dit: «Pensons aux soifs qui ne sont pas les nôtres,Il faut donner quand même à boire aux animaux.»
Et tandis qu’il tenait un seau d’eau par son anse,Dans l’humble rond de ciel où buvaient les chameaux,Il vit l’étoile d’or qui dansait en silence.
Les vers du poète libèrent les cœurs de la pesanteur qui les oppressait; ils peuvent de nouveau respirer largement, puisque l’étoile brille toujours au ciel, visible aux yeux des humbles, des pitoyables et des simples, dans le cœur desquels la flamme ardente brûle encore!
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Mais, demandera-t-on, quels sont les symptômes sur lesquels se base cette affirmationpéremptoire? Ceux-ci sont assez difficiles à énumérer car ils ne se produisent pas à la surface, mais bien sous la profondeur des eaux, et les forces qui s’en dégagent sont encore mystérieuses et secrètes. Envisageons un instant l’âme humaine dans son ensemble, et voyons si, par quelque côté, elle n’a pas fait un pas en avant, après en avoir fait plusieurs en arrière! Commençons par examiner la conscience, qui est moralement la partie la plus noble de l’organisme humain, puisqu’en elle réside ce principe du libre arbitre qui confère à l’homme ses lettres de noblesse.
Conscience does make cowards of us all.(Shakespeare.)
Conscience does make cowards of us all.(Shakespeare.)
Conscience does make cowards of us all.(Shakespeare.)
Nous assistons aujourd’hui à l’inévitable mouvement de réaction qui devait suivre les excès et les violences, les arrogantes prétentions et les ridicules doctrines de ceux qui,—pour apprêter le problématique banquet, où tous pourront assouvir leurs convoitises, satisfaire leurs appétits, s’enivrer de liqueurs brûlantes et se gorger de nourritures azotées,—n’avaient pas hésité à détruire le travail des siècles, pas plus qu’ils n’ont reculé devant le crime de jeter le monde dans l’horrible désert de l’anarchie.
Il est curieux de constater comment, en cette heure de révolte certains droits, récemment et souvent injustement acquis, sont reconnus par ceux même qui sont prêts à réagir avec force contre la menaçante décomposition matérielle et morale du monde. C’est là un fait assez symptômatique pour qu’on le relève et que l’attention s’y arrête: l’idée de punir pour punir a cessé de dominer les cerveaux, l’instinct justicier ne s’affirme plus aussi implacable. On a même dépassé la mesure en sens contraire, comme le prouvent certaines amnisties et certaines sentences étranges des tribunaux militaires eux-mêmes, qui ont perdu de ce fait leur réputation d’inflexibilité et de rigide justice.
En ce qui concerne les pouvoirs publics, ces indulgences peuvent être taxées de déplorables faiblesses. Elles sont l’effet de causes complexes, dont plusieurs dépendent des intérêts politiques et ne se rattachent qu’indirectement à mon sujet. Mais le phénomène réellement intéressant est celui qui a pour théâtre les consciences individuelles. Aujourd’hui on voit celles-ci reculer presque toutes devant un programme qui enlèverait à la classe ouvrière, même sous forme de justesreprésailles, les avantages matériels, qu’elle s’est assurés par la violence de ses procédés.
La délicatesse des consciences au point de vue de l’équité économique est devenue singulière. Un de mes amis, très libéral d’idées quoique conservateur d’instinct, me disait l’année dernière, à propos du devoir qui incombait à la bourgeoisie de défendre ses droits, cette phrase étonnante: «Oui, certes, mais il faut qu’elle trouve un prétexte pour cette levée de boucliers; celui de sa défense personnelle ne suffirait pas à la justifier.»
Sans discuter la question de savoir si le scrupule était exagéré, je cite la phrase simplement parce qu’elle représente bien l’état d’esprit incertain et timide qui caractérisait la mentalité générale en 1920-21. Elle révèle, en tout cas, un travail particulier de la conscience humaine en ce qui concerne le droit au bien-être, cettepoule au pot, que le bon roi Henri IV souhaitait à son peuple!
On peut y voir simplement la trace d’un faux humanitarisme tolstoïen qui, au lieu de ramener les brebis au bercail, les abandonne aux aventures et aux mésaventures du hasard, dieu frivole et cruel qui fourvoie ceux qui suivent sa direction. Mais il n’en est pas moinsvrai qu’une singulière transformation s’est accomplie dans les consciences. Or, comme la conscience est la source où s’élaborent les sentiments, tous les signes de vie qu’elle donne prouvent à l’évidence que le cœur des hommes bat toujours et que leurs oreilles ne se satisfont pas uniquement du cliquetis de l’argent qui passe de main en main.
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Dans un autre ordre d’idées encore, nous assistons aux mêmes manifestations d’indulgence. On est surpris de constater à quel point, en certains pays surtout, le droit à la jouissance pour tous est reconnu par les consciences des anciens prétendus privilégiés. La phrase du Christ aux Pharisiens, à propos de la pécheresse, qui, d’après la loi, méritait d’être lapidée: «Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre», semble retentir tardivement dans l’âme humaine. C’est malheureusement sous une forme qui peut devenir dangereuse: on ne se borne point à ne pas lancer la première pierre, on a pour certaines formes de dégénérescence de bénévoles encouragements.
Les ignorants essayent de rattacher la doctrine communiste à celle du Christ. Et lorsqu’ils entendent énoncer cette erreur profonde, certains esprits légers opinent du bonnet, comme s’ils ne percevaient pas l’immense distance qui sépare les deux doctrines; elles se trouvent même, on peut l’affirmer, aux deux pôles opposés! La seconde prêche le renoncement à toutes les catégories d’êtres humains, tandis que la première affirme le droit de tous aux richesses et aux jouissances, et a pour mot d’ordre: «La convoitise satisfaite!»
Mais ce n’est point le moment d’aborder cette grave question. Bornons-nous à signaler que l’on voit aujourd’hui des familles entières se soumettre de leur plein gré à de pénibles inconvénients, pour ne pas gêner les plaisirs de leurs subalternes, et leur laisser de longues heures de liberté.
«On est bien forcé de subir ce qu’on ne peut empêcher, répondra-t-on; et, ne vous y trompez pas, c’est la peur et non l’équité qui provoque ces indulgences!» Voilà encore un jugement précipité, faux et injuste. Car, en beaucoup de cas, c’est sincèrement que les classes supérieures sont arrivées àreconnaître le droit du peuple à une certaine somme de plaisir. Elles le font avec sympathie, et non plus avec le méprisant:Panem et Circencesdes anciens Romains. Il vaudrait peut-être mieux que les privilégiés apprennent à se priver parfois pour leur propre compte, de certains plaisirs, au lieu d’en approuver l’abus pour eux et pour les autres.
Le fait que les consciences, muettes jusqu’ici, se sont enfin éveillées sur ce point spécial de l’équité sociale, indique cependant une vitalité d’âme dont il faudrait hautement se réjouir, si ce respect exagéré des avidités et des jouissances matérielles ne prouvait pas l’importance extrême qu’a prise, dans la mentalité des hommes tout ce qui se rapporte à l’argent et aux appétits qu’il permet de satisfaire.
C’est l’ombre du tableau, et elle s’étendra, dense et obscure, sur les âmes, tant que les yeux des hommes ne se seront pas ouverts à la grande et glorieuse réalité de la vie spirituelle que la plupart d’entre eux s’obstinent à ne pas voir, à ne pas chercher, à ne pas reconnaître...
Mais comme cette forme un peu particulière d’équité qui a surgi dans certaines consciences représente, somme toute, un pas accompli sur la route qui monte, il est juste de la signaler à l’attention. Plus tard, lorsque les hommes auront appris à regarder sous la surface des eaux, ils pourront mieux enregistrer les vérités profondes que l’esprit des sources leur permettra d’apercevoir.
De quels profonds sillons sont marqués ces visagesOù l’ombre du passé lutte avec l’avenir...(***)
De quels profonds sillons sont marqués ces visagesOù l’ombre du passé lutte avec l’avenir...(***)
De quels profonds sillons sont marqués ces visagesOù l’ombre du passé lutte avec l’avenir...(***)
Je me suis absentée assez longtemps de ma résidence habituelle, et j’ai, d’autre part, revu ailleurs des visages qui, depuis quelques années, m’étaient devenus étrangers: peut-être est-ce pour cela qu’il me semble percevoir une étrange transformation dans la physionomie humaine. Je n’ai retrouvé, sauf dans le cas de quelques personnalités supérieures, aucun visage identique à ce qu’il était jadis. Ceci prouve également que, malgré l’odeur de mort répandue un peu partout, de fortes vibrations secouent encore le cœur et le cerveaudes hommes. Si la stagnation intérieure était complète, les physionomies ne se seraient point ainsi modifiées et accentuées.
Ce phénomène ne s’observe pas seulement chez ceux qui, comme les combattants, ont traversé d’inoubliables moments de détresse et des heures tragiques, ni chez les femmes dont les entrailles ont été déchirées par la mort d’un fils. Cette transformation des visages est beaucoup plus générale: on dirait qu’une vague puissante ou la main d’un rude sculpteur a passé sur les figures humaines, tantôt déformant leurs traits, et les harmonisant parfois dans une étrange expression d’intensité. Les physionomies incertaines, insipides et veules ont à peu près disparu. On en voit cependant encore de mornes et de bestiales qu’aucun idéal n’anime, qu’aucune passion n’émeut ni ne trouble, qu’aucune volonté de despotisme n’accentue: l’animalité seule règle leurs mouvements.
Ces dernières appartiennent presque toujours à la catégorie des êtres dont un égoïsme outrancier étayé de sottise, a sucé les moelles. Ce sont des âmes déjà trépassées dans des corps en voie de devenir cadavres, car lorsque les sources véritables de la vie sont taries, celle-ci s’alimente si pauvrement qu’elle n’est plus au fond qu’une course à la mort!
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Mais ces visages de moribonds, en marche vers le tombeau ne peuvent intéresser personne: il est inutile de s’arrêter à les contempler. Par contre, les physionomies presque trop expressives qu’on rencontre aujourd’hui offrent un curieux champ d’études et indiquent que la vie intérieure persiste chez quelques-uns, malgré les apparences d’une indifférence générale et absolue. Mais de quelle nature est cette vie intérieure? Nous essaierons d’en percer le mystère, mais je voudrais auparavant noter ici une observation que j’ai faite et que j’invite les autres à faire comme moi: les modifications de la physionomie sont beaucoup plus visibles chez les femmes, peut-être parce que leurs traits délicats se marquent plus facilement sous la secousse de l’émotion et l’étreinte des sentiments. Il y a évidemment aujourd’hui, chez presque toutes, quelque chose de plus accentué, de plus marqué en profondeur dans les traits du visage quece qu’on y voyait autrefois! Les yeux sont devenus froids, étrangement froids! Quelques-uns semblent taillés dans des pierres dures: onyx, agathe, jaspe et lapis... Ce sont des yeux qui manquent de rayonnement et de chaleur. Chez la paysanne, l’ouvrière, la dactylographe, la femme du monde, la même expression implacable se rencontre. Je ne rétracte pas le mot implacable, car dans les prunelles féminines aucune miséricorde ne luit plus à l’heure actuelle. Une énergie d’un genre nouveau les anime, fille de passions récemment éveillées qui cependant se rattachent aux passions primitives de l’humanité, et ne semblent pas avant-courrières d’une conception nouvelle et plus noble de l’existence.
Dansles problèmes de l’heurej’ai traité des conditions spéciales où se trouve la femme en tant que femme, et mes conclusions à son sujet n’étaient pas optimistes ni colorées d’espérance prochaine. Mais en examinant avec plus d’attention les physionomies humaines je me suis rendu compte qu’il y avait encore, chez les femmes comme chez les hommes d’aujourd’hui, de l’étoffe pour tailler, assembler et coudre. Il faut que les ouvriers intelligents et habiles se mettent à l’œuvre, montrentla voie, préparent l’ouvrage et jettent dans les âmes des pensées d’avenir.
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Certaines passions sont assez neuves chez la femme, tandis que l’homme les a presque toutes connues, vécues et taries; ces passions sont semblables à des sources vives, d’où des énergies inattendues pourraient surgir. L’instinct de despotisme, par exemple latent jusqu’ici chez les descendantes d’Ève, a pris désormais dans l’âme féminine un essor effrayant. Celles qui se sentent des âmes à la Sémiramis sont rares, mais tous les petits despotismes les attirent et les tentent. Le goût de la domination, le besoin de se donner de l’importance qui n’avaient pas franchi jusqu’ici les bornes de la vanité et de l’amour, se sont étendus à toutes les branches de l’activité sociale où les femmes prétendent à présent exercer leur empire. Cette modification de leur psyché développera peut-être dans ces mentalités un peu mièvres, un peu veules, un peu incertaines, des forces qu’on ne soupçonnait pas.
Je crains pourtant qu’il ne s’agisse pas audébut, de nouveautés sympathiques, car l’accentuation des physionomies que je viens de signaler ne semble pas avoir une base pure et noble. Mais étant donné l’état d’insipidité où semblaient tombées la plupart des âmes, tout symptôme qui révèle des énergies en formation doit être accueilli avec satisfaction.
Ce sont là des forces en gestation. Dans quel sens se développeront-elles? Comment les sauver, en ce moment psychologique d’une si extrême importance, de la rencontre et de l’influence des mauvais bergers? Tel est le grave problème qui se pose devant les consciences vivantes, devant les esprits qui veillent.
Ah! les mauvais bergers! On peut parler aussi aujourd’hui des mauvaises bergères. A quelque sexe qu’ils appartiennent les uns ou les autres, on ne redoute pas assez le rôle néfaste qu’ils jouent, on ne met pas suffisamment en garde contre eux les esprits inexpérimentés. Or, c’est l’une des pires sottises qu’on puisse commettre, car ces conducteurs de brebis sont mille fois plus dangereux que les loups dévorants, ces frères inférieurs, comme les appelle saint François d’Assise!
Il n’est pas agréable, certes, d’être croqué par les dents des loups, mais il est cent foispire encore de tomber sous la coupe d’un mauvais berger, car cette emprise peut avoir sur la destinée des autres hommes de pernicieuses répercussions.
Quand ces déviateurs de la conscience humaine se dévoilent, on devrait les marquer moralement au fer rouge et faire pour eux ce qu’on fait en Italie pour lesjettatorique couronne une sinistre auréole de malheur, refuser même de prononcer leur nom!
Mais notre esprit superficiel—cette tendance qu’Oscar Wilde qualifiait de crime,—nous rend incapables de jouer le rôle sacré de gardiens des âmes.
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Le déplorable empire que les mauvais bergers ont acquis et conservent dans la société actuelle est dû en grande partie au fait que les hommes ne savent pas se servir contre eux des armes de défense dont la nature les a généreusement pourvus. L’une d’elles est assurément le regard, destiné à aiguiser la perspicacité de l’esprit et à indiquer au voyageur les embûches et les périls de la route. L’insouciance, avec laquelle nous nous en servons, la plupart du temps, sans prêter une attention suffisante aux embarras qui obstruent le chemin ou aux détours qui l’interrompent, est une preuve de sottise. Les éducateurs devraient désormais s’occuper à mieux développer chez les enfants cette faculté du discernement qui manque à tant d’hommes faits. Ils devraient, avant toutes choses, apprendre à leurs élèves qu’il faut donner une extrême importance à l’expression du regard de ceux qu’ils rencontrent, et user du leur avec clairvoyance et attention. L’œil humain est la clef de voûte des personnalités et elle les accompagnera sans doute dans l’au-delà, car, comme l’a dit le poète desDeux Rencontres:
Les prunelles ont leur couchant,Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent!
Les prunelles ont leur couchant,Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent!
Les prunelles ont leur couchant,Mais il n’est pas vrai qu’elles meurent!
Oh! qu’ils aient perdu le regard,Non, non, cela n’est pas possible;Ils se sont tournés quelque partVers ce qu’on nomme l’invisible.Sully Prud’homme.
Oh! qu’ils aient perdu le regard,Non, non, cela n’est pas possible;Ils se sont tournés quelque partVers ce qu’on nomme l’invisible.Sully Prud’homme.
Oh! qu’ils aient perdu le regard,Non, non, cela n’est pas possible;Ils se sont tournés quelque partVers ce qu’on nomme l’invisible.Sully Prud’homme.
Par le mot «voir», j’entends parler de la vision intérieure, la seule qui soit intéressante dans l’ordre moral et intellectuel. On peut percevoir merveilleusement les objets extérieurs et être privé complètement de cette vision spéciale, qu’un malheureux aveugle peut posséder parfois au suprême degré. C’est donc cette vision qu’il importe de chercher avant tout dans les prunelles dont nous rencontrons le regard.
Il y a toutes espèces d’yeux dans le monde:de beaux et de doux, de sévères et de durs; il y en a de dominateurs, d’éblouissants, de provocants... D’autres nous prennent simplement. Ce sont les plus redoutables, ceux qui, d’un coup d’œil, changent parfois des destinées.
Nous n’accordons pas assez d’importance aux yeux, nous ne les observons pas suffisamment, nous nous perdons inutilement dans d’autres détails du visage et de la personne. Eux seuls mériteraient cependant l’attention des psychologues et des curieux. Ils n’ont qu’une rivale: la bouche! Mais celle-ci n’est guère révélatrice qu’au point de vue des passions et des tendances instinctives: bonté, méchanceté, faiblesse, ou obstination. Elle ne représente pas un tempérament dans son ensemble, et, au point de vue intellectuel, elle reste muette.
Sans la négliger, ce qui serait une erreur, ce sont les yeux que nous devons toujours considérer pour obtenir une vision à peu près exacte des âmes individuelles.
Leurs variétés sont infinies et ils sont souvent déconcertants par leur sincérité même. Quelques-uns sont fuyants, et on les devine faux; d’autres ont appris l’art de se soustraireaux investigations, sans se détourner ouvertement; mais, en général, les prunelles de la plupart des hommes s’ouvrent candidement, et s’offrent sans défiance aux observations des regards curieux qui croisent les leurs. Les êtres qui ont clos le plus hermétiquement leur cœur, ne se sont pas avisés de prendre la même précaution pour ces fenêtres à travers lesquelles le regard d’autrui peut pénétrer jusqu’à l’intimité de l’âme, et en fouiller les replis.
Puisque la candeur de l’homme le permet ou ne peut l’empêcher, cherchons donc, non pas dans ses paroles, parfois mensongères, ni dans ses actes, souvent transitoires, mais dans ses yeux qui n’ont encore appris à dissimuler qu’une petite partie de ses secrets, le mystère de son âme profonde.
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Entendons-nous! Je n’ai pas l’intention de pousser aux curiosités psychologiques, ni d’engager mes lecteurs à cultiver l’art de couper un cheveu en quatre. Nous avons trop souffert pour nous complaire sérieusement àces jeux qui affinent le goût sans éclairer l’intelligence. Je propose, au contraire, de renoncer aux puériles recherches dans le jardin secret des membres de notre entourage, et de nous attacher à une unique recherche. Ces yeux que nous interrogeons avidement, demandons-leur une seule chose: reflètent-ils une vision intérieure, une capacité d’inspiration subite, l’amour de l’idée au lieu de l’amour des choses?
Hélas! que de fois n’y découvre-t-on que l’amour des choses, cette irrémédiable tare, cette constante ennemie de toute vraie liberté morale! Les femmes y sont plus attachées encore que les hommes. C’est pourquoi elles arrivent rarement au mysticisme et au grand vol des idées. «Laissez-les donc tranquilles, diront ceux qui préfèrent ne pas réfléchir, elles font ce qu’elles peuvent et il ne faut pas demander au pommier de porter des pêches!» J’use volontiers de cette métaphore, car il est injuste, je le reconnais, de ne pas tenir compte des possibilités pour établir ses jugements; mais admettre, pour soi et pour les autres, une semblable limitation, c’est renoncer à la grandeur de l’effort, c’est désobéir d’avance à ces inspirations subites de l’esprit qui, mieuxqu’un coup de cloche retentissant, vous font sortir des rangs et gravir les cimes...
Et cela est vrai pour les hommes comme pour les femmes. Si dans l’ordre intellectuel celles-ci n’ont pas le cerveau organisé pour la spéculation pure, on ne leur demandera pas de trouver la solution de problèmes mathématiques; mais dans l’ordre moral, leur organisation mentale ne les relègue pas fatalement, comme de pauvres Cendrillons, à la porte des palais et des temples. Lorsqu’elles ne peuvent en franchir le seuil, c’est la plupart du temps qu’elles ne le veulent pas! La répugnance à l’effort, l’horreur du recueillement, et le prestige des choses extérieures, tout puissant sur leur âme, ferment leurs yeux plus encore que ceux des hommes, aux visions intérieures.
Il me semble du reste absurde d’établir, en parlant des problèmes de l’âme, des différences essentielles entre les deux sexes, puisqu’ils sont, dès leur naissance, des condamnés à mort auxquels l’immortalité est promise. L’important, à l’heure actuelle, est de savoir discerner dans les yeux des hommes et des femmes, le reflet de leurs visions intimes, puisque ces visions peuvent seulesélaborer en eux les âmes de soldats, de défenseurs et d’apôtres qui seront nécessaires pour rétablir l’équilibre du monde et apaiser la conflagration terrible qui en ce moment déchire son cerveau et ses entrailles.
L’âme n’est pas un vase à remplir, mais un phare à allumer.Plutarque.
L’âme n’est pas un vase à remplir, mais un phare à allumer.Plutarque.
L’âme n’est pas un vase à remplir, mais un phare à allumer.Plutarque.
Il ne suffit pas de posséder le don de la vision intérieure, il faut que cette vision se réfléchisse dans le cerveau qui la reçoit, la creuse, la travaille et s’en sert ensuite comme d’un levier pour provoquer l’ascension des âmes.
Il en fut sans doute ainsi pour les prophètes. Ils ont eu d’abord la vision des choses, que leur génie spécial, après l’avoir considérée et méditée, a ensuite présentée au monde. Ces personnalités puissantes vivaient dans l’attente, les yeux bien ouverts, tandis que leur esprit veillait.
S’il nous arrive parfois, même aujourd’hui, de rencontrer des yeux qui semblent refléter une vision intérieure, le contact avec les cerveaux qui veillent est bien plus rare. Pour arriver à cet état de veille, l’intelligence ne suffit pas, car l’intelligence se laisse facilement distraire et recherche volontiers les frivolités qui l’amusent et la reposent. Il faut qu’elle se réfugie au contraire dans l’intimité du subconscient dont parle Leibnitz, qui vit en nous sa vie cachée et profonde. Il est la source de toute inspiration, qu’elle vienne du génie ou du cœur! Même si elle procède directement des forces divines, c’est à travers notre subconscient qu’elle se révèle à nous.
Savoir et pouvoir veiller, signifie donc pour l’homme: être en contact intime et constant avec cette part secrète de lui-même qui échappe, semble-t-il, à l’action des nerfs et du sang, et rend parfois l’âme capable de ces intuitions mystérieuses qui se changeaient en lueurs irradiantes dans les cerveaux des prophètes, des précurseurs, et dans ceux des poètes qui furent, eux aussi, des voyants.
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Mais ces grands initiés n’apparaissent quede loin en loin dans l’histoire du monde et restent des isolés. Or, pour redresser, émonder et cultiver tous les ceps de vigne, il faut aujourd’hui beaucoup d’ouvriers, il faut surtout que ces ouvriers soient aptes à recueillir les enseignements qu’une voix inspirée prononcera ou qu’un souffle mystérieux répandra subtilement dans les esprits, pour les transformer en gardiens vigilants de la conscience humaine. Il n’est pas besoin, pour accomplir cette tâche, d’être un génie ou un prédestiné, il suffit d’être un homme de bonne volonté,aimant d’amourla vérité, et assez clairvoyant pour savoir discerner les faux dieux et renverser, sans vaine pitié, leurs autels.
Mais, demandera-t-on, de tels hommes existent-ils à l’heure présente? Certes, ils sont rares, bien rares, et ils demeurent muets et timides, car la profondeur et la délicatesse de leur pensée les rendent suspects. On ne peut cependant nier leur existence. Ils surgissent ici ou là et leur présence éclaire d’une bordure lumineuse les épais nuages noirs qui ferment l’horizon.
D’où viennent ces hommes, dont la conscience en travail commence à se faire entendre? Leurs origines sont multiples,mais la plupart d’entre eux appartiennent pourtant à deux catégories: d’abord à celle des clairvoyants, à l’intelligence desquels n’échappe aucun des épouvantables et dangereux symptômes de la crise que l’humanité traverse. Après avoir sondé jusqu’en ses profondeurs la décomposition de l’âme humaine, ils ont trouvé dans l’excès même de leur désolante vision d’avenir une raison d’espérer. Si la destruction du monde physique, disent-ils, a été annoncée, la destruction de l’âme n’a pas été prédite. Or, c’est vers cette destruction que nous semblons marcher. Ce serait un reniement de promesses et telle ne peut être la volonté divine. Donc, invisiblement encore, le remède se prépare, le salut approche, et il faut que les pensées et les yeux de ceux qui espèrent se tendent pour le voir venir.
Les cerveaux qui veillent se recrutent encore dans une seconde catégorie d’hommes: ceux dans le cœur desquels l’amour de l’humanité est en train de renaître et qui, émus d’une immense pitié, tendent l’oreille au moindre son de cloche et cherchent éperdument autour d’eux le moindre reflet d’une lueur d’aube.
J’ai dit:ceux au cœur desquels l’amour de l’humanité renaît, car cet amour a subi, lui aussi, une terrible crise depuis la conclusion de la paix. Quand le sang a cessé de couler sur les champs de bataille et que les jeunes corps des soldats n’ont plus été exposés aux balles et aux bombes ennemies, aux gaz asphyxiants, aux raids des avions, aux attaques des sous-marins, la grande compassion, qui remplissait les cœurs et les faisait vibrer d’une vie douloureuse et palpitante, s’est éteinte tout à coup comme une bougie sur laquelle on vient de souffler brutalement.
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C’est que le règne des paroles pernicieuses et inutiles, avait succédé à celui des actes héroïques et que les compromis s’étaient substitués aux nobles endurances. La pitié ardente qui attendrissait les regards trop scrutateurs et empêchait les observations aiguës, avait, en disparaissant, rendu la liberté aux yeux et aux cerveaux.
Les hommes recommencèrent alors à se juger entre eux, et beaucoup pensèrent que leurs concitoyens étaient au fond de pauvreshères, que leurs voisins, ou plutôt leurs compagnons de misère, ne présentaient pas des personnalités beaucoup plus intéressantes. Ce fut ainsi, que l’amour pour l’humana genscommença de pâlir dans les cœurs. Cet état d’endurcissement n’a pas été suffisamment observé; d’aucuns même l’ont laissé passer inaperçu et ne s’aperçoivent pas qu’il dure encore.
Individuellement cependant, quelques hommes ont surmonté la crise: De l’excès même de leur dégoût, quelque chose a remué dans leur cœur: avoir tant plaint l’homme, parce que sa chair était meurtrie et que son sang coulait, et rester insensible aux douleurs que lui prépare l’avenir obscur, glacial, terne et décoloré, qui semble logiquement l’attendre, quelle anomalie, quelle cruauté!
C’est au plus fort de cette anormale indifférence que soudain, en quelques-uns, l’amour pour les hommes a refleuri. Ces êtres, ces générations qu’attendent de si déconcertantes perspectives, ce sont leurs frères, leurs fils, et une idée a commencé à germer dans les cerveaux de ceux qui ont l’habitude de veiller: «Nous ne pouvons pas laisser périr l’humanité. Le secours doit venir...»
Hélas! on n’est plus au temps des croisades, alors qu’on pouvait enflammer les cœurs en prononçant le nom magique de Jérusalem! La ville sainte a été délivrée, et son nom n’exerce plus sur les âmes l’ancien effet prestigieux. Une anxieuse question se pose: «Si jamais le tombeau qu’elle renferme retombait aux mains de ses anciens détenteurs, les souverains de la terre accourraient-ils de tous les points du globe dans la vallée de Cédron pour délivrer le Saint-Sépulcre?»
Il a fallu, après la dernière croisade, environ sept siècles et une nouvelle invasion de Barbares pour que l’Europe chrétienne, en repoussant les hordes qui menaçaient sa civilisation, se soit enfin décidée à chasser les Infidèles qui montaient la garde au tombeau de l’enfant qui naquit à Bethléem et mourut sur le Golgotha!
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Les cerveaux qui s’éveillent, les consciences qui crient, les physionomies qui révèlent des forces nouvelles et les yeux qui reflètent des visions intérieures forment une petite avant-garde, dont la mission est d’enflammer d’unrenouveau de confiance les cœurs oppressés et déprimés.
L’origine de ce mouvement est double, comme nous l’avons indiqué déjà. Les uns y sont amenés par une foi tenace dans la paternité du Parfait qui ne peut abandonner ses créatures; les autres, par un réveil de fraternité devant les abominables perspectives d’avenir que prépare la vague de folie qui a passé sur le monde.
Mais ces champions doivent croître en nombre et en force pour triompher du chaos universel et dominer l’étourdissante cacophonie qui a remplacé la puissante voix du canon. Le chant même des oiseaux ne résonne plus joyeux et triomphant comme jadis: d’aucuns vont jusqu’à prétendre que le rossignol, effrayé, désertant les bois et les jardins, ne fait plus entendre, sauf dans les vers des poètes, ses trilles délicieux.
Se taire, espérer, attendre, veiller, écouter les voix profondes de la nature, regarder les étoiles derrière lesquelles se cachent les vérités éternelles, voilà ce que les hommes de bonne volonté peuvent faire pour provoquer et pour hâter la rentrée au port.
Shakespeare a dit:It is the mind thatmakes the body rich.Si cette parole s’applique victorieusement à la matière, combien plus doit-elle être exacte en ce qui concerne les choses de l’esprit, car, comme l’a dit Plutarque, «l’âme n’est pas un vase à remplir, mais un feu à allumer». Or, le monde, en ce moment, a besoin de grands feux brûlant sur les montagnes, qui soient comme un appel lancé au loin. Les cerveaux qui veillent doivent être les premiers à signaler ces feux. En bas, leurs regards doivent fouiller partout car, selon la belle expression de Rostand: «Il y a de la boue qui veut redevenir de la terre.»
Des barques à la dérive, sans timon et sans pilote, sur une mer démontée, voilà l’image du monde actuel après trois ans de paix!
Les embarcations qui sillonnent les eaux semblent devoir chavirer toutes, les unes après les autres, car l’équipage est incapable de trouver la direction d’un port où jeter l’ancre. Le naufrage paraît imminent aux passagers consternés et aux spectateurs qui, du rivage, observent les manœuvres des voiles et le mouvement des rameurs.
Dans certains pays du globe, les mers et les fleuves semblent plus normaux d’aspect, mais il y a partout, sur les eaux et dans les airs, des soubresauts inquiétants, et les apparentes oasis sont trompeuses, semblables à ces prairies riantes et vertes qui cachent des marais profonds où le pied s’embourbe, s’enfonce et qui finissent par engloutir inexorablement hommes et bêtes.
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Cependant, dans l’ordre des faits naturels, on voit même aujourd’hui les tempêtes finir par s’apaiser normalement, le ciel redevenir serein, et lorsqu’après une violente bourrasque, on assiste à la rentrée au port des grandes et des petites embarcations, une sensation exquise de bien-être envahit les hommes. Le calme subit du ciel, de l’air et des eaux produit également un effet magique sur les cœurs angoissés; il tranquillise leurs battements trop rapides et apaise leur excessive émotion.
S’il en est ainsi pour les tempêtes qui agitent les flots et l’atmosphère, le même phénomène devrait logiquement se produire dans l’ordre des faits intellectuels et moraux. Les horribles tueries, que les regards humains ont été forcés de contempler, ont provoqué ce détraquement des cerveaux qui rend aujourd’hui les hommes apparemment incapables de bon sens, de clairvoyance et de tout pouvoir de résistance et de réaction. La phrase désastreuse de Tolstoï: «Il ne faut pas lutter contre le mal», a fait école hors de Russie et semble avoir envahi les âmes occidentales. Nous assistons avec épouvante à des phénomènes redoutables dont rien n’indique encore clairement la disparition prochaine.
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Et pourtant...! Croire à la perpétuité de l’obscurcissement du cerveau humain, n’est pas seulement absurde et illogique; c’est encore la plus grande offense qui puisse être faite au Créateur des merveilles de la nature. Il devrait nous suffire de contempler une nuit étoilée, ou bien de regarder l’Aurore qui précède, matin, après matin, la naissance de l’astre du jour, pour comprendre que la lumière qui éclaire et réchauffe notre planète, ne désertera jamais l’univers, car elle est la condition même de son existence; à sa source s’alimente l’Espritqui règle et dirige le destin des hommes. Ceux-ci ont, par conséquent, le droit de croire au prochain retour de lalumière qui éclairait et réglait leur conduite morale.
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Mais avant d’ouvrir trop largement son cœur à l’espérance, et dans l’attente du souffle puissant qui balaiera les nuages du ciel spirituel de l’humanité et établira les bases d’une société nouvelle, il est indispensable, comme nous l’avons dit, que l’homme ouvre ses yeux et aiguise son esprit pour mieux étudier les mentalités actuelles et pour rechercher s’il n’y a pas, entre elles et le bonheur dans l’ordre, d’infranchissables barrières ou quelque éclatante divergence de conception.
Servir... servir... servir!(Paroles de Kundri dansParsifaldeRichard Wagner.)
Servir... servir... servir!(Paroles de Kundri dansParsifaldeRichard Wagner.)
Servir... servir... servir!(Paroles de Kundri dansParsifaldeRichard Wagner.)
La vérité est qu’il y a en ce moment un terrible malentendu entre l’homme et sa destinée.
Quel que soit son rang social ou sa condition intellectuelle, il refuse avec arrogance d’accomplir celle-ci, et les plus rebelles sont souvent les plus petits. Ils mettent à désobéir à l’ordre divin une âpreté extraordinaire et se sentiraient horriblement humiliés d’accepter le mot d’ordre que les descendants d’Adam portent tous sur leur front, tracé par la main suprême qui dirige les destinéeshumaines. Ce mot est celui de Parsifal:Servir!
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Il est inutile de protester, de s’indigner, de se révolter... L’ordre est péremptoire; il faut courber la tête, y conformer sa vie, si l’on ne veut pas tomber dans le désespoir morne, lourd, glacial et sombre que l’homme a connu à la suite de la grande révolte morale de l’après-guerre, et qui a rempli sa bouche d’un goût de cendre.
Imitons Dante, qui, après avoir entendu les paroles des sages, interrogeait avec anxiété les yeux de l’aigle pour savoir si Virgile, non baptisé, pourrait voir un jour les portes du paradis s’ouvrir devant lui et relisons les livres sacrés de toutes les religions et ceux où se déroule l’histoire des philosophies et des destinées humaines; nous nous rendrons compte que, sur ce point, il est oiseux de discuter et de s’insurger.
Nous sommes des serviteurs, pas des esclaves, entendons-nous! La reconnaissance par Dieu du libre arbitre de l’homme l’a sauvé de l’esclavage, mais non du service. Ce service librement accepté a ouvert pourlui les portes de la joie terrestre, lui a conféré en même temps une grande dignité et a fait de lui une sorte de roi, puisque, servant son maître avec l’amour d’un fils, il s’élève de ce fait à un niveau qui lui fait immédiatement gravir plusieurs échelons dans la hiérarchie morale des êtres.
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En cette heure de l’histoire du monde où chacun, avec une arrogance que double une épaisse sottise, se refuse au travail et à l’obéissance, il semblera sans doute à la plupart absurde, maladroit et inopportun d’avoir l’audace d’affirmer qu’en dehors duservice, même le plus humble, il n’y a pas pour l’homme de bonheur possible, et que sa dignité et son amour-propre trouvent tous deux leur avantage à ce service librement et joyeusement consenti.
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Les Anciens avaient coutume de dire que Jupiter aveuglait ceux qu’il voulait perdre. Ne dirait-on pas aujourd’hui qu’une main malfaisante se plaît à poser un bandeau surles yeux des hommes pour les empêcher de discerner les vérités les plus évidentes et leur cacher les périls les plus menaçants? Mais Zeus est mort, et il est impossible d’attribuer au Père du Fils de l’Homme les actes que pouvait se permettre le maître des dieux, représentant de toutes les passions humaines.
La responsabilité de son misérable état d’âme repose donc entièrement sur les épaules de l’homme d’aujourd’hui et sur celles des mauvais bergers qui l’ont nourri de paradoxes et de sophismes enveloppés de grands mots creux, dont le néant a été percé depuis longtemps, mais qui continuent cependant à égarer certaines âmes.
Or, nul n’est plus difficile à guérir que le malade et le dément qui veulent l’être; l’intelligence et la volonté humaines n’y suffisent pas. Non que les raisonnements ne puissent avoir leur rôle dans le formidable combat engagé par les hommes révoltés contre l’ordre établi et le grand législateur de toutes choses. Il est même des cas où la répression violente est peut-être indispensable pour vaincre certaines formes de la rébellion. Mais puisque la tendance qui nous courbe aujourd’hui vers le limon de la terre, comme les bœufs versl’abreuvoir, est plutôt un état d’esprit qu’un phénomène physique, c’est plutôt vers l’intervention des forces spirituelles que les espérances des hommes de bonne volonté doivent se tourner. Il faut qu’ils se penchent vers leur subconscient pour écouter sa voix profonde; il faut qu’en toutes choses ils invoquent l’appui de l’Esprit.
Quand Enée s’aperçut de ladisparition de son pilote, ilprit sa place.Virgile(Enéide).
Quand Enée s’aperçut de ladisparition de son pilote, ilprit sa place.Virgile(Enéide).
Quand Enée s’aperçut de ladisparition de son pilote, ilprit sa place.Virgile(Enéide).
Quel sera le pilote? Telle est l’anxieuse interrogation qui se pose devant les âmes et les esprits des hommes.
Pour ramener rapidement les cœurs rebelles à l’obéissance, il faudrait qu’une bouche divine, celle du «grand convive des Noces de Cana», comme l’appelle le poète Louis Bouilhet, répète à l’homme, d’une voix plus résonnante que l’airain, l’ordre suprême du Créateur: «Tu es né pour travailler et servir», et que la réponse de l’homme sortefrémissante de son cœur et de ses entrailles: «Je servirai».
Ce serait là un double miracle; mais si nous pouvons, d’après les promesses divines faites aux violents sur le royaume des cieux, nous attendre au miracle, et si l’immense clameur des âmes angoissées parvient à l’imposer à Dieu, c’est toujours Lui qui choisit son heure, et notre attitude ne peut être que celle de l’attente confiante et patiente.
Une voie cependant est toujours ouverte aux cœurs religieux, même si leur pensée est libre, c’est celle qui s’adresse directement à l’Esprit, à cet Esprit dont Joseph Mazzini, le nouvel Ézéchiel, comme l’appelait le grand poète Carducci, annonçait le règne dans la forme religieuse qu’il prévoyait pour l’avenir; et qui se dévoilera à l’homme à travers ce mystérieux subconscient qui règle les rapports de l’être humain avec les forces suprêmes. L’existence de ce merveilleux intermédiaire entre la conscience humaine et la divinité, n’a été comprise jusqu’ici que par un nombre restreint de cerveaux.
Il est évident que l’action de l’Esprit est souvent lente, et il est rare qu’elle se manifeste d’une façon éclatante; elle marque cependant les âmes d’une ineffaçable empreinte, et le jour viendra, sans doute, où celles qui auront été ainsi désignées, se dresseront une à une, prêtes, dès le point du jour, comme les moissonneurs, à faucher le blé mûr, et, comme des soldats à l’appel du tocsin, à mettre leur fusil sur l’épaule et à descendre dans la plaine ou à gravir la montagne pour défendre l’idéal contre l’humiliante limitation de la pensée humaine au monde matériel et visible.
Que les positivistes ne s’alarment pas de ce programme. Le monde des faits ne peut, lui aussi, qu’y gagner. Lorsque les ouvriers seront prêts et que le drapeau de la nouvelle Croisade sera déployé, tout ce qui appartient à l’ordre des phénomènes naturels et sociaux trouvera sa place, comme les morceaux épars et confus de ces jeux de patience qui, avant la guerre, ont eu leur jour de vogue dans le monde des désœuvrés.
Mais le rétablissement des formes qui réglaient l’existence de l’avant-guerre, et la reprise normale de tous les services sociaux et de la vie économique des nations, ne pourront plus satisfaire entièrement l’homme, dont la perspicacité aiguisée a appris à discerner, sous les cicatrices fermées, la permanence du virusqui continue à ronger les tissus essentiels à la vie. Il avait fait de bien autres rêves!...
«Une immense espérance a traversé la terre», disait Alfred de Musset, en parlant de l’apparition du Christ dans le monde. Ces mots célèbres du poète desNuitspeuvent être rappelés à propos du frémissement qui a soulevé les âmes, lors de la grande levée de boucliers du droit contre la force, et qui les avait remplies d’une invincible certitude, non seulement de victoire, mais de rénovation.
Ces champions de l’espérance, qui ne vivent pas machinalement au jour le jour en se contentant de la cendre des choses, devraient se rappeler que Varron, un païen, a dit: «Les dieux protègent ceux qui les invoquent», et se souvenir aussi de l’abondance des promesses de l’Évangile sur l’efficacité de la prière des violents. Ils invoqueraient alors les forces suprêmes avec cette persistance et cette impétuosité qui irritent les hommes, mais que, paraît-il, la patience de Dieu accepte et supporte: «Un pilote! un pilote! devraient-ils s’écrier. Par pitié, Seigneur, donnez-nous un pilote qui nous conduise!»
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Nous sommes tellement habitués à tout matérialiser et à tout voir sous forme d’images, qu’en entendant parler de pilote, nous regardons instinctivement autour de nous pour essayer d’apercevoir, dans le monde visible, la silhouette de l’être à figure d’homme capable de prendre en mains les destinées humaines et de les conduire au port. Quelques noms nous viennent à l’esprit, mais nos lèvres ne les prononcent pas, et nous nous contentons de pousser un soupir ou de faire un geste découragé.
C’est qu’en effet, même parmi les meilleurs et les plus grands, aucun homme n’est tout à fait à la hauteur de ce rôle. C’est en vain que nous interrogeons l’horizon: Rien ne surgit. Les chemins poudroient, les champs verdoient, le soleil flamboie, mais le cavalier sauveur ne paraît pas encore et la nuit ne se dissipe point!
Pour apercevoir une lueur, il faudrait monter plus haut, regarder au delà, élargir nos moyens d’action. Autrefois, l’histoire nous l’apprend, le travail d’une seule conscience suffisait parfois. Faut-il, peut-être, aujourd’hui que les plus délicates fonctions de l’âme s’accomplissent collectivement? Allumer des phares dans le cœur des hommes de bonne volonté pour faire de ceux-ci des conducteurs d’hommes et de barques, cela est du ressort de l’Esprit, suprême Pilote de l’humanité!
Supplions-le de n’abandonner plus jamais, sur la mer démontée, nos embarcations fragiles, qui ne portent pas seulement cette fois la fortune d’Enée et des héros troyens, mais les destinées du monde entier.
Les Anciens dressaient jadis, à la proue de leurs navires, une figure de femme, destinée à les protéger contre les vents contraires ou les flots en délire, et à leur assurer le triomphe des armes. La fulgurante image de la Victoire de Samothrace se dresse devant nos yeux. Le même usage s’est continué dans le monde chrétien; les petits voiliers et les barques de pêcheur ont longtemps arboré à leur proue une figure en bois représentant soit un ange aux ailes déployées, soit une sainte protectrice, et l’on trouve encore, dans les anciens châteaux et abbayes de France, quelques-unes de ces naïves et touchantes statuettes.
Les symboles ne sont plus guère à la mode aujourd’hui, mais on peut penser cependant que si les hommes attachaient mentalement à leur barque personnelle un symbole moral, l’œuvre du pilote en serait facilitée. On vient fêter partout en Europe, le centenaire de Dante Alighieri. Quel choix de symboles merveilleux renferme la Divine Comédie! L’image de la dame de blancheur décrite au chapitreXIIduPurgatoire, «dont le visage luit comme l’étoile du matin», serait une efficace protectrice pour les embarcations qui, ayant miraculeusement échappé à la tempête, rentrent au port avant d’affronter d’autres périlleux voyages.