II

Le lundi matin en arrivant à l’école, il fut étonné que l’on y récitât la prière. Quelques-uns d’entre nous étaient agenouillés pour de bon sur les bancs qui font corps avec les tables, mais le bois rude, bien que poli et luisant, leur meurtrissant les os, ils ne cessaient pas de remuer. D’autres, ceux du fond surtout, n’étaient agenouillés qu’à demi. Deux grands en blouse, qu’il trouva très crânes, n’hésitaient pas à se tenir debout, la jambe gauche à peine repliée sur le banc. N’ayant pas encore de place il resta près de la porte.

Comme nous nous retournions pour le voir, il jugea bon de regarder les cartes et le plafond pour nous bien prouver que la religion ne l’intéressait pas : venant de l’école communale d’où l’on avait retiré tous les crucifix, il savait à quoi s’en tenir. Son père, que tout le monde considérait comme un libre-penseur, étant mort, sa mère n’avait rien eu de plus pressé que de l’enlever à l’instituteur pour le confier aux frères.

Il laissait là-bas des habitudes, un ou deux camarades. Peut-être pensait-il y laisser aussi son sobriquet.

Dès que la prière fut terminée il entendit chuchoter :

— Berlâne… C’est Berlâne…

L’école des frères et celle de l’instituteur avaient beau être situées à une certaine distance l’une de l’autre : le jeudi, les gamins de la ville se réunissaient pour jouer ; chaque matin et chaque soir ceux des villages venaient et s’en retournaient ensemble, sans distinction d’opinions religieuses. On n’ignorait pas dans l’une ce qui se passait dans l’autre.

« Si c’est pour que l’on m’embête ici comme là-bas, pensa-t-il, maman aurait mieux fait de me laisser où j’étais. »

— Dumas, lui dit le frère, mettez-vous là, en attendant.

Il lui désignait la dernière table.

A la récréation de dix heures nous n’eûmes pas plus tôt rompu les rangs que quelqu’un cria :

— Berlâne ! Berlâne !

Nous fîmes cercle autour de lui. Je l’examinais avec curiosité. Pour la première fois nous nous trouvions en face l’un de l’autre. Tout de même, pensai-je, j’ai l’air moins bête que lui. Bien qu’il tremblât, il essaya de nous intimider. Nos regards se croisèrent. Il n’eut plus l’air que d’un pauvre animal qui implore secours. Je tressaillis et, le premier, me détournai. Mais ils étaient trop contre lui seul : il dut baisser les yeux. Le frère arrivait, le pouce et l’index plongés dans sa tabatière. Nous nous dispersâmes pour jouer.

Je venais de passer dans la première classe, celle des grands qui, d’abord, aux récréations et à la sortie du soir, m’en avaient fait voir de rudes. Mais il leur fallut bientôt me prendre en considération, tant j’eus vite fait de les rattraper et même de les dépasser en leçons et en devoirs. Je jouais comme eux et avec eux, tantôt contre mon gré, tantôt m’oubliant jusqu’à y prendre goût.

Il fut facile de voir que Berlâne n’aimait pas prendre part à nos amusements. Pourtant, aux récréations du matin et de l’après-midi, il fallait bien que, comme nous, il sortît dans la cour. Mais il commençait par aller aux cabinets, cédait son tour, puis cherchait des yeux le groupe le plus pacifique. Jouer aux billes lui plaisait ; on ne se bouscule pas, on ne crie pas. Bien qu’il ne gagnât pas souvent, c’était toujours lui qui proposait une partie.

L’hiver, à cause du froid, il essaya de se terrer dans un coin du hangar. Mais le frère le rejoignait en se frottant les mains :

— Allons, allons, Dumas ! Vous avez l’air gelé ! Voyons, remuez-vous ! Jouez avec vos camarades !

Ses camarades ! Dans la neige il enfonçait ses doigts gourds. Sans force, au petit bonheur, il lançait ses boules mal pétries : à peu de distance elles s’éparpillaient en poussière blanche. Les autres — ses camarades, — serraient les leurs entre leurs genoux pour qu’elles fussent plus dures, — moi je me contentais de faire semblant, — et c’était lui qu’ils visaient en criant :

— Sur Berlâne ! Sur Berlâne !

Chaque fois qu’on l’appelait ainsi — et il n’y avait à ne le point faire que le frère, qui lui donnait son vrai nom, et moi, qui ne lui adressais point la parole, — il pâlissait comme s’il avait reçu au cœur un coup de couteau. J’étais égoïstement heureux qu’il fût là. Sans lui j’aurais pu, comme cela m’était arrivé quelques fois malgré mes bonnes places, servir de cible. A la fin, le frère était obligé d’intervenir. Pour lui, je voyais qu’à grand’peine il retenait ses larmes. Il ne nous avait jamais fait de mal : pourquoi donc avions-nous l’air de lui en vouloir ? Ah ! le pauvre risque-tout qui nous était venu de l’école communale !

Il essayait surtout de se rapprocher de moi. Il devait aussi me connaître de réputation, et sans doute ne s’expliquait-il point que je ne lui eusse pas tout de suite tendu la main. Mais j’avais déjà bien assez de moi-même et mettais tous mes soins à l’éviter, tant il me semblait voir en lui mon double déformé et caricatural. Ma répulsion instinctive de naguère s’était changée en curiosité inquiète. A la dérobée, je l’observais continuellement. Sans en avoir l’air, j’étais au courant de tout ce qu’il faisait. Le moindre indice me suffisait à reconstituer ce que j’ignorais de sa vie. Nous étions semblables à deux jumeaux qui dès la minute de leur naissance ont été séparés et qu’un hasard rapproche plusieurs années après. Je le regrettais. Lui, je devinais qu’il en était heureux. Je n’avais plus, pour me protéger, le rempart des murs ni de la porte de notre maison. Dans la salle de l’école nous étions à plusieurs tables de distance l’un de l’autre, mais il m’arrivait, malgré que je prisse toutes mes précautions, de le coudoyer dans la cour. Sa grosse tête aux yeux étonnés, j’aurais pu la toucher. Il s’arrêtait, attendant que je lui parle : je me hâtais au contraire de m’éloigner. Je n’aurais pas voulu le faire souffrir directement à l’exemple des autres, et j’étais peut-être plus cruel qu’eux.

Quand le printemps fut venu, il trouva la paix sous les marronniers en fleurs. A mesure qu’il faisait plus chaud, notre besoin de mouvement et de jeux parfois brutaux s’apaisait. Dans la poussière nous nous asseyions le dos au mur. Lui, tout seul, faisait des petits tas de sable et de belles fleurs rouges qui, prématurément, à un souffle de brise, tombaient des branches.

Son écriture était anguleuse et nette. Ses livres, soigneusement recouverts de ce papier glacé dans lequel on enveloppe les paquets de biscuits, n’avaient pas une tache. Mais, quoiqu’il fût plein de bonne volonté, il comprenait difficilement les données des problèmes et n’avait pas beaucoup de mémoire. Même lorsqu’à force de s’appliquer il avait fini par apprendre sa leçon, il ne pouvait la réciter. Dès qu’il voyait arriver son tour il se mettait à trembler. D’habitude, il bégayait un peu, mais alors son émotion était si forte qu’il ne pouvait prononcer trois mots de suite.

Le frère disait à MmeDumas :

— C’est sa timidité qui lui fait le plus de tort.

Il ne pouvait pourtant pas ajouter :

— Et surtout il n’est pas intelligent.

MmeDumas se serait sans doute fâchée. Il faut connaître les parents et ménager leur susceptibilité.

Il ne quitta point la dernière table. Tous les samedis, d’après les notes de la semaine, nous changions de places, le premier occupant le bout de la première table, près du bureau du frère. Les plus dissipés, qui avaient les moins bonnes notes, étaient les plus éloignés de toute surveillance. Quel supplice pour Berlâne d’être à côté d’eux !

Le jour de la distribution des prix fut un beau Dimanche d’été comme je n’en ai jamais vu que dans mon pays, un Dimanche qui sentait la résine des sapins, le parfum des tilleuls, l’odeur forte des marronniers : on aurait même dit qu’il sentait le soleil. Dans la cour de l’école avait été dressée une estrade en planches recouvertes de tapis apportés de l’église ; de l’église aussi on avait descendu des chaises et des bancs aussitôt après la grand’messe ; des chaises, c’était à qui en porterait le plus sur sa tête, accrochées les unes aux autres par les pieds : les plus grands et les plus forts disparaissaient presque sous l’enchevêtrement des sièges de paille et des montants. Berlâne, qui n’était ni grand ni fort, voulut tout de même en descendre quatre ; à mi-chemin il fut obligé de s’arrêter, tellement il était las et en sueur.

C’était un beau Dimanche et un grand jour que nous attendions tous depuis longtemps. Nous chantâmes des chœurs ; des discours furent prononcés ; il y eut des récitations de monologues comiques, et surtout la lecture du palmarès. Berlâne eut le prix de bonne conduite et n’eut que celui-là. J’avais été appelé bien avant lui, et j’avais regagné ma place, tremblant encore d’émotion pour être monté sur l’estrade où recevoir ma couronne et mes livres ; mais enfin, j’étais débarrassé, et je me réjouissais à l’idée de voir comment lui se comporterait. Il se leva, s’imaginant lui aussi que tous les regards étaient fixés sur lui. Comme l’assistance était nombreuse ! Il y avait dans la cour certainement plus de la moitié de la petite ville, et beaucoup de paysans étaient tout exprès venus de leurs villages. Il trébucha en montant sur l’estrade, reçut sa couronne et son livre, et, suivant la coutume, descendit pour aller se faire couronner par sa mère. A ce moment, il devint écarlate de honte, parce qu’il lui fallut traverser une partie de la cour pour atteindre sa mère. Je la vis qui l’embrassait en s’essuyant les yeux. Mais ce n’était sans doute que de joie qu’elle pleurait, parce qu’il avait le prix de bonne conduite.


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