VI

Ce fut le recommencement des misères qu’il endura plusieurs années de suite ; malgré sa timidité, il était trop fier pour s’en plaindre, même pour en parler à sa mère. Il avait eu la chance que jusqu’alors les Labrosse n’eussent pas fait trop attention à lui ; on peut vivre presque porte à porte et être les uns pour les autres comme des étrangers. Or il avait suffi que cette idée de l’emmener avec eux leur fût venue pour que sa vie menaçât de changer et de lui devenir intolérable. Il ne s’en alarma pas outre mesure. Les deux Labrosse n’en avaient point parlé à leur mère, mais ils eurent vite raconté à l’école la scène du bois dans ses menus détails, et Berlâne fut considéré comme un capon tel qu’il était impossible que la terre en portât un semblable. Il eut beau se faire violence et affecter de prendre part à tous les jeux les plus périlleux : à lui étaient réservés les coups les plus secs des balles le plus durement rembourrées de chiffons et de son, les positions les plus fatigantes au jeu de saute-mouton, et l’hiver il redevint plus d’une fois une cible vivante pour les amateurs de boules de neige. Il retenait des larmes de dépit quand il entendait Robert crier, en le désignant aux plus enragés :

— Sur Berlâne ! Sur Berlâne !

Il n’était plus l’Albert du jeudi d’octobre : il était redevenu Berlâne, le pauvre gamin ridicule vers qui convergeaient moqueries, rires et coups.

Les Labrosse se gardèrent bien de revenir l’inviter le jeudi : MmeDumas avait eu beau les remercier et leur faire comprendre que, s’ils voulaient recommencer, elle en serait heureuse et fière. Il ne le regretta point : il avait trop souffert dans le salon et au bois. Et pourtant il lui semblait qu’à la longue, et surtout l’hiver, il aurait fini par s’habituer à l’atmosphère de luxe de leur maison, et qu’à force de regarder MlleGertrude il aurait cessé d’avoir peur d’elle : peut-être même aurait-il pu avoir avec elle de longues conversations. Au lieu de cela il ne l’apercevait guère que le dimanche, et jamais il n’aurait osé lui adresser la parole. MmeLabrosse, pas fière, causait un peu avec MmeDumas qui lui répondait humblement. Mais il n’était pas question de lui. Elle ne disait pas :

— Il faudra nous envoyer Albert.

Sans doute avait-il laissé à MmeLabrosse une mauvaise impression.

Son refuge resta la boutique des Chovin. Les premières fois qu’il y retourna, il ne put regarder Marie sans rougir : était-il possible qu’elle fût sa bonne amie ! Par des bouts de conversations qu’il saisissait à l’école, il devinait bien qu’une bonne amie c’est une gamine, une jeune fille qu’on embrasse en cachette. Avec Marie, jamais cette idée ne lui serait venue. Avec MlleGertrude encore bien moins, mais pour des motifs tout différents. Elle était si jolie !

Mais en lui s’opérait une transformation que j’étais loin de soupçonner.


Back to IndexNext