Quelques mois auparavant je songeais, avec une joie ironique et mauvaise, à la rentrée d’octobre. Mais quand ce ne fut plus qu’une question de jours, quand la dernière nuit de septembre eut été emportée par le vent qui soufflait avec rage et que le premier matin d’octobre fut dénoncé par la gelée blanche sur l’herbe, je fus envahi d’une grande mélancolie : que pouvait me faire, à présent, que Berlâne partît en même temps que moi ? Je m’occupais bien de lui, en vérité !
Je revis les deux mois que j’avais passés à courir partout, sauf en ville, où je me montrais le moins possible et presque toujours seul, tant il m’en coûtait de supporter la compagnie de Berlâne : l’expérience que j’en avais faite aux vacances de Pâques me suffisait.
J’étais tout de même obligé de le voir de temps en temps, soit qu’il vînt me surprendre avant que je fusse parti pour la promenade, soit que ma mère me dît :
— Va donc chez Albert. Ce n’est pas lui, pour sûr, qui te donnera de mauvais conseils. Je me demande ce que tu trouves de si intéressant à traîner toujours seul dans les bois.
Ces jours-là étaient pour moi marqués d’un caillou noir.
Je le voyais aussi le dimanche à la grand’messe et aux vêpres, vêtu de sa soutane rouge d’enfant de chœur, plus pieux que jamais. Au mois de mai dernier, il avait fait sa première communion.
Quelquefois enfin, il venait avec le vicaire me prendre. Tandis qu’ensemble ils parlaient religion, j’écoutais les guêpes bourdonner autour des grandes digitales qui poussent dans les clairières où les charbonniers jadis ont tassé leurs meules. L’abbé Bichelonne me disait :
— Sais-tu qu’Albert a fait beaucoup de progrès depuis ton départ ? Je crois que maintenant il est aussi fort que toi.
J’essayais de sourire, tout en souffrant à penser que c’était peut-être vrai. L’abbé trouvait-il que je n’avais pas eu assez de prix ? Eh bien, dès la rentrée on allait voir !
Il s’en fallait pourtant que j’attendisse ce jour avec la même impatience que Berlâne : au contraire. Lui, plus nous nous rapprochions de la date et plus son visage s’illuminait. Tout étonnée, sa mère me répétait :
— Je n’y comprends rien. On dirait qu’il est heureux de me quitter.
Lorsque nous fûmes tous les deux dans la diligence, sa joie me fit mal. Il n’avait donc pas de cœur ? Il ne voyait donc pas sa mère agiter son mouchoir ? Il ne pensait donc pas qu’avant de le remettre dans sa poche elle s’en essuierait les yeux ? Quand je me rappelais mon premier départ, quand aujourd’hui encore, sentant la vie inexorable tirer sur moi comme avec une corde le bûcheron sur un arbre qui lui résiste, j’avais les larmes au bord des paupières, et que je le regardais, lui, assis en face de moi, j’avais des envies de le gifler, de le griffer, de le mordre. Et il eut l’audace de dire :
— Enfin, nous voici partis !
Les mains sur les genoux, sa grosse tête inclinée, il obéissait aux cahots de la diligence. Nous croisions des troupeaux d’oies grises à ventre blanc qu’effrayait le bruit des grelots sonnant aux colliers des trois chevaux.
A partir de la première gare où nous prîmes le train, à presque chaque station je ne fis que retrouver des élèves, — je ne dis pas : des camarades, — plus jeunes ou plus âgés que moi. Refrogné dans un coin, avec Berlâne toujours en face de moi, je les laissais causer, s’épanouir et rire. L’un d’eux me demanda :
— C’est un nouveau que tu amènes ?
Je fus sur le point de répondre :
— Oui. Et nous l’appelions Berlâne.
Je ne doutais point que le mot n’eût fait fortune. Mais, me retenant, je me contentai de dire :
— Oui. Nous sommes du même pays.
Et je fus stupéfait de le voir, toute sa timidité d’autrefois disparue, prendre contact et causer avec eux, au bout de quelques minutes, comme s’il les avait connus depuis très longtemps. C’était moi qui avais l’air d’être le nouveau.
J’affectai de me désintéresser de leur conversation et regardai défiler ces paysages qui ressemblaient de moins en moins à mes horizons familiers. Je sentais qu’à mesure que je m’éloignais de mon véritable pays, Berlâne se rapprochait de celui qui deviendrait sa terre d’élection.
Quand nous fûmes arrivés, je le laissai se dépêtrer tout seul, mais en l’épiant du coin de l’œil et de loin, m’attendant à ce qu’il vînt me demander indications et secours. Non. Il était déjà comme poisson dans l’eau. Je regrettai de lui avoir donné, lors des vacances de Pâques, trop de détails sur ma première installation : il n’en avait pas oublié un seul !
Il parvint à me rejoindre avant que nous n’entrions au réfectoire et me dit :
— Toutes mes affaires sont rangées.
Je ne le savais que trop. Mais croyait-il donc que cela pût m’intéresser ? Il ajouta :
— Je t’aurais bien demandé de m’aider, mais je n’ai pas voulu te déranger.
Ainsi l’enfant qui, pour la première fois, marche seul, se retourne, étonné, vers sa mère et s’excuserait, s’il pouvait parler, de n’avoir pas eu besoin de son soutien. J’avais eu l’air très affairé, allant d’un groupe à l’autre, affectant de serrer des mains d’élèves qui, toute l’année précédente, m’avaient tenu à l’écart, et de leur parler comme si nous avions été d’excellents amis ; ils n’en revenaient pas. Mais je voyais bien que Berlâne, seul, trouvait cela tout naturel. Il m’avait toujours considéré comme un puits de science, et pour lui je ne pouvais point ne pas être, ici, au-dessus de tous. Il me fallait, bon gré, mal gré, m’introduire dans la peau du nouveau personnage qu’il allait, sans le savoir, me contraindre à jouer.