XIV

Le lendemain, jour de la visite hebdomadaire, le médecin fit entrer Berlâne à l’infirmerie. On jugea inutile d’en avertir sa mère : cette toux, bien que persistante, n’était pas grave. J’allai le voir tous les jours. Il commençait à me parler de notre pays, des rues, des chemins, des jardins qui sont sous le cimetière. Il me disait :

— Le vôtre en est tout près. Quand tu iras…

Et il se taisait.

Et il tenait toujours son chapelet. Comme les femmes pieuses de chez nous, la sœur infirmière répétait :

— C’est un petit saint.

Mais le jour où j’appris qu’une méningite venait de se déclarer et que tout espoir était à peu près perdu, qu’on allait télégraphier à sa mère, je forçai la consigne. Je me jetai à genoux à la tête de son lit. Je lui dis à travers mes larmes :

— Il ne faut pas m’en vouloir. Ce n’est pas toi qui as quelque chose à te reprocher. C’est moi qui ai dit que nous t’appelions Berlâne.

Il me passa la main sur les cheveux comme une grande personne fait à un enfant, et il me dit, n’ayant pas encore perdu connaissance :

— Je l’avais deviné. Je ne t’en ai pas voulu un seul instant. C’était moi qui t’ennuyais : je t’en demande pardon. Et puis, j’ai toujours su que je mourrais de bonne heure. Il y a des années que je le sens. Ce n’est pas du tout ta faute.

Je suffoquais. Ensuite il murmura :

— Tu diras à maman que je faisais tout mon possible pour bien travailler, pour avoir beaucoup de prix à la fin de l’année et qu’elle soit contente. Toi, je sais que tu les auras tous. Tu penseras à moi le jour de la distribution des prix, et pendant les vacances tu viendras me voir au cimetière.

On dut m’emmener. Je déchirais mon mouchoir. Je voyais du sang sur ma blouse, sur ma chemise ; je les aurais déchirées. J’aurais dû m’occuper de lui. J’aurais dû le comprendre, du premier jour où je l’avais connu. J’aurais dû lui ouvrir la porte de notre maison quand je l’apercevais, le jeudi, rasant le mur des Promenades. J’aurais dû l’attirer au lieu de le repousser, lui parler affectueusement au lieu de le rudoyer. Pauvre plante délicate, il se serait épanoui peut-être au lieu de refermer presque tout de suite ses pétales : au moment où il commençait à le faire, c’était moi qui d’un coup de badine avais brisé sa tige. Le coupable, l’assassin, ce n’était ni Autissier, ni Jouassin ; c’était moi seul.

Sa mère vint s’installer à son chevet. Elle espérait malgré tout en la miséricorde de Dieu. Il avait encore pu la reconnaître et lui dire :

— Maintenant tu vas être toute seule sur la terre, maman. C’est la volonté de Dieu : il faut s’y résigner. J’avais toujours pensé que je ne vivrais pas longtemps, mais je ne voulais pas te le dire.

Peu de temps après, il perdit connaissance. Je le voyais avec sa grosse tête qui enflait encore. Je voyais sa mère qui pleurait. Je me rappelais les recommandations qu’elle m’avait faites. J’aurais voulu me crever les yeux.

Après qu’un service funèbre eut été célébré à la chapelle pour le repos de son âme, nous le reconduisîmes tous jusqu’à la route. Les marronniers de la cour sans barrière secouèrent leurs fleurs rouges sur le drap blanc qui recouvrait son cercueil. C’était une chaude matinée de juin, et les abeilles de l’abbé Charlon, notre professeur de chimie, bourdonnaient un peu partout.

Nous continuâmes à quatre, avec sa mère qui trouvait toujours des larmes et le père Savelon qui était chargé de la quatrième. Il récitait son bréviaire. Autissier et moi marchions la tête basse.

A la gare, il y eut des formalités à remplir. Heureusement le père Savelon était là : à force de pleurer, la pauvre MmeDumas n’y voyait plus clair.

L’enterrement se fit le lendemain dans notre pays, dans ce pays qui était celui de Berlâne et le mien. On avait pour deux heures exposé son cercueil dans la petite boutique blanche. Ma mère vint m’embrasser, — elle pleurait comme si c’était moi qui fusse mort, — puis mon père qui détournait de moi ses regards.

Nous avions passé devant la maison des Labrosse, et je n’avais guère pensé à regarder si MlleGertrude se tenait à la fenêtre du salon.

Le cortège se mit en marche vers l’église… Je me souvins du jour où Berlâne avait porté la lourde croix…

Nous passâmes sous les plus longues branches des marronniers du presbytère : eux aussi secouèrent de leurs fleurs sur le cercueil. Peut-être l’année dernière, ce même jour de juin, était-il assis à leur ombre avec l’abbé Bichelonne qui, en décembre dernier, avait repris le chemin de l’Auvergne…

On chanta la messe des morts. Au moment de l’offerte, je vis MmeLabrosse et MlleGertrude, MmeChovin et Marie. MlleGertrude déchiffonnait un pli de son corsage ; Marie avait les yeux rouges.

Quand on le descendit dans la fosse, MmeDumas sanglota :

— Mon petit !… Mon pauvre petit !… Tu t’en vas trop tôt.

J’étais près d’elle. Elle m’embrassa. Alors je ne pus me retenir de fondre en larmes.

Je vis ma mère qui pleurait encore.

Mon père, qui se tenait sur le bord de la fosse, mordillait sa moustache courte en regardant le petit cercueil…

Avec Autissier je portais la couronne offerte par le petit séminaire. Elle était lourde. Pour nous deux elle pesait beaucoup plus encore que son poids. Il y en avait d’autres en perles, en fleurs, en buis. Il y en avait une que déposa Marie Chovin. Ce n’étaient pas celles, hélas ! pour lesquelles il avait tant travaillé, mais je ne doutais pas qu’il n’eût déjà reçu celle qui pour lui était la plus précieuse de toutes : la couronne des élus.

ACHEVÉ D’IMPRIMERle dix-huit juin mil neuf cent vingtPARL’IMPRIMERIE ORLÉANAISEPOURLA SOCIÉTÉ LITTÉRAIRE DE FRANCE


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