Chapter 3

Je n’ai jamais cédé au Fatalisme, et là-dessus j’ai bravé le ridicule. On sait que tout penseur, ou presque, est sarcastique contre la liberté, et Spinoza lui-même. Toutefois c’est en Spinoza que j’ai le mieux compris que l’ordre des idées, quoiqu’il soit le même que celui des choses, pourtant ne lui ressemble en rien, allant jusqu’à apercevoir que l’idée du cercle ne ressemble nullement au cercle, ni l’idée de la ligne à la ligne. Par là, il m’apparaissait impossible que les idées fussent dites exister, en aucun sens ; mais plutôt elles étaient faites et refaites, non pas arbitrairement, non pas nécessairement non plus. Je compris alors en quel sensLagneau, dans une lettre sur Spinoza, dit qu’il y a deux nécessités. Mais depuis, revenant à Descartes, je ne voulais point dire deux nécessités, car c’est bien assez d’une. Et, quoique je ne sois que trop sujet à prendre l’imagination pour l’entendement, je fus ramené par la vertu des premières leçons de Lagneau sur la perception, et aussi par l’avertissement Spinoziste, à comprendre de nouveau que l’étendue en son idée n’est pas ce vêtement aux couleurs éclatantes ou pâles, et que la ligne droite, en son idée, n’a point de longueur ni de parties. D’où l’on est gardé contre ces erreurs brillantes et grossières qui reviennent de temps en temps, et qui sont l’épreuve de l’apprenti. Je regardais par là, content de tenir mon poste d’homme, qui est à la surface de ce monde, et occupé à manier ce monde le plus longtemps possible sans m’en laisser mordre.

Maintenant, en remontant vers mon propre être, j’apercevais plusieurs choses qui étaient à considérer. La principale, la plus étonnante, était que l’entendement lui-même était en quelque façon mécanique, ou, si l’on veut, physique,comme Descartes l’avait dit. Car il n’est point de démonstration sans objet, je dis sans existence ; les figures et aussi bien les écritures d’algèbre sont des objets existants ; ainsi mes conclusions sont toujours d’existence, comme le Si de nos hypothèses nous en avertit assez. Ce monde mécanique est bien l’image de l’autre ; et nous y glissons et nous y tombons encore, sur un chemin seulement mieux tracé. Il y a de l’irrévocable par une définition, dès que nous la faisons exister avec d’autres. Mais que l’esprit soit jamais pris en ces jeux de nécessité, c’est ce que je n’ai pu concevoir. Cette position intermédiaire consiste seulement à supposer quelque chose fait et à chercher ce qui en résultera, d’après cette convention que l’on se réduit à être spectateur. Ainsi nos démonstrations et nos calculs imitent assez bien les choses que l’on laisse courir, mais n’imitent point, et ne peuvent, les actions véritables, où l’on modifie au lieu d’observer. Cela est mal compris, parce que l’immédiat de l’action n’est pas objet de réflexion ; la conscience, qui est toujours division, n’y peut être, ni la mémoireen rien garder. Mais je ne vais pas maintenant par là. Au contraire je dois remonter vers ce que nous appelons les axiomes ou principes, dont nous faisons aisément un édifice abstrait et comme décharné, un objet enfin qui n’est plus objet, mais qui garde, et même qui rend plus sensible, le coupant et le résistant de l’objet. C’est vouloir penser sans matière, et croire qu’on le peut, et ne pouvoir. C’est garder du triangle ce qui est chose, ou existence, et prendre cela pour l’essence. Or notre condition est telle que l’on devine l’essence, mais que l’on ne peut la saisir comme un objet. Ce que Descartes exprimait comme il pouvait, disant qu’il n’y a point de nécessité en Dieu. En suivant ces difficiles idées, qui ne sont même plus des idées, en les prolongeant jusqu’au foyer et à l’intersection dernière, on trouvera quelque chose comme ce que trouva le Stoïcien, qui n’apercevait plus d’autre raison de Vouloir que de sauver le Vouloir même ; et cela parle assez clair à tout homme. Mais dans l’ordre de la spéculation théorique, encore apercevoir la Liberté suspendue à elle-même, sans riend’autre, cela passe le pouvoir des mots ; et pourtant c’est ainsi : car l’existence est hypothétique par essence, et la course au premier moteur ou à la dernière limite est peut-être ce qui le fait voir le mieux. Le monde ainsi pris est cette fois absolument comme il s’offre, et insondable, mais non point en fait. C’est le silence éternel de l’entendement qu’il faut finalement reconnaître. Ce monde, infini à sa manière, serait donc notre charte.

Je reviens toujours au monde, ou plutôt j’y suis toujours, et au contact. Car ce que l’on trouvera de dialectique dans la célèbre leçon dont je parle, cela peut éclairer d’autres hommes, mais cela ne me touche point du tout. Il se peut que je tire Lagneau à moi, comme l’autre à lui. Toujours est-il que je n’ai point connu Lagneau hors de perception ; et c’est en cela que je le vis grand, et que je le vois grand. L’idée que le monde ne serait qu’une apparence, dont il faudrait se détourner, et que l’entendement ait des moyens d’aller chercher l’autre monde au delà, ou aussi bien de le chercher en deçà, par une réflexion sans yeux, c’est cequi ne peut obtenir audience de moi ; et il me semble même que j’en fus guéri à jamais par le secours de ce génie terrestre. Kant, tant de fois lu, m’a ramené là par dure discipline ; Spinoza aussi, parmi tant de preuves qui glissent sur moi, par ces lumières desScholies. Mais enfin c’est Lagneau qui m’a mis à l’ouvrage. L’idée n’est point séparée, ni séparable ; L’Esprit n’est ni loin, ni caché, ni derrière nous, ni derrière la chose, mais dedans.Una eademque res.« Vint l’Esprit, dit Anaxagore, qui mit tout en ordre. » Mais ce n’est que mythologie. L’Esprit met tout en ordre, et voilà ce que signifie l’apparence. Ceux qui ont suivi avec attention Descartes et Spinoza en ce réveil de pensée, le seul sans doute depuis Platon, ont certainement remarqué que ces penseurs ont cherché l’image sans la trouver, voulant toujours dire, même devant un miroir ou un prisme, devant un mirage même, que cela est d’entendement non moins que le soleil quatre cents fois plus éloigné que la lune. Ainsi viennent-ils à loger les images dans le corps humain, où elles ne sont plus images, mais notions vraies de laliaison du corps à l’esprit. Celui qui n’a pas médité, et j’ose dire à vide, sur les tableaux peints de Spinoza et ses images rétiniennes, ne peut me suivre. Il faut apercevoir ici, pour vaincre cette dernière apparence d’apparence, que ces deux auteurs sont encore trop dialecticiens ; mais entendons bien aussi que, sans cette préparation dialectique, nous n’aurions pu revenir du prétoire à la nature. Ils cherchent donc cette première apparence, partant de laquelle l’entendement pourrait s’élancer. Mais les images sont images faute de réflexion, non point faute d’esprit. Lagneau ne quittait point l’apparence ; d’où cette leçon sur la perception, qui ne finissait point. Je le vois traçant au tableau les apparences du cube et demandant si ces apparences étaient quelque chose avant qu’on sût de quoi elles étaient apparences. Car, qu’elles fussent sur un plan, et sans profondeur, cela se rapportait au tableau noir et à la craie, non au cube ; c’était y chercher le vrai du tableau noir et de la craie, non l’apparence du cube ; mais comme apparences du cube elles étaient vraies, par le véritable cube. Et la signification d’unde ces angles, qui me semble aigu ou obtus par la perspective, c’est justement que je le pense droit ; non pas droit ailleurs, mais droit là même où je le vois aigu ou obtus. Et à vrai dire je ne le vois pas aigu ni obtus, ni non plus droit, mais tout cela ensemble, droit et obtus, voir et penser cela, et l’un par l’autre, c’est voir qu’on voit, ce qui est voir. La vue première ou immédiate n’est rien, parce qu’il n’y a que la réflexion qui puisse faire tenir ensemble l’apparence et le vrai. Le propre du rêve pur est qu’il n’est rien pour personne ; mais l’apparence est le rêve retrouvé. Ainsi était analysée la réflexion comme réveil, en même temps que la perception comme réveil. Cette aurore de l’esprit émerveille. On ne s’en lasse point. Elle m’est neuve encore à chaque fois. Mais on voudrait croire que c’est chose faite, et courir aux conséquences ; journée de manœuvre. En cette classe, comme sur ce visage architectural, c’était toujours matin.


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