NOTES

Il fallait pourtant chercher à me créer une nouvelle existence dans ce monde pour lequel j'étais si peu fait. Je vous épargne le récit de ces complications, qui vous seraient aussi ennuyeuses qu'elles me furent pénibles. Figurez-vous votre pauvre ami courant des journées entières de visite en visite. J'en avais honte; mais que faire contre la nécessité? L'homme ne vit pas seulement de pain, mais il vit aussi de pain. Je n'ai pourtant pas cessé un instant de regarder le ciel.

Il suffit de vous dire que, pour obéir aux conseils de M. Carbon et pour une autre raison péremptoire dont je vous parlerai tout à l'heure, je crus devoir refuser quelques propositions assez avantageuses, pour accepter, à l'école préparatoire annexée au collège Stanislas, une petite place qui, sous plusieurs rapports, était assez bien en harmonie avec ma situation actuelle. Cette place ne m'occupait pas plus d'une heure et demie par jour, et je trouvais là des cours spéciaux de mathématiques, de physique, etc., sans parler des cours préparatoires à la licence dont l'un, entre autres, fait deux fois par semaine par M. Lenormant. J'ai été d'ailleurs surpris de la bonté cordiale et franche que j'ai trouvée en ces jeunes gens: je puis dire que je n'ai pas eu en cette maison une ombre de désagrément et que j'ai éprouvé de sincères regrets en la quittant. Mais ce que cette courte période de ma vie a eu de remarquable, ce sont certainement mes rapports avec M. Gratry; directeur du collège. Je vous en parlerai beaucoup, et je suis enchanté d'avoir fait sa connaissance. C'est une miniature exacte de M. Bautain, dont il est l'élève et l'ami. Nous entrâmes, dès la première minute, en contact immédiat, et dès lors nos rapports se continuèrent sur un pied tout à fait singulier et dont je n'avais jamais trouvé l'analogue en moi. Sur plusieurs points nos idées se rencontraient merveilleusement: pour lui aussi, tout est philosophie. En somme, c'est un esprit spéculatif remarquable, mais sur certains points il sonne creux.

Qu'est-ce donc, me demanderez-vous, qui m'a obligé à quitter cette position où, après tout, je ne me trouvais pas si mal, et où je pouvais si facilement poursuivre mes projets actuels? Ceci est, mon ami, une des passes les plus singulières de ma vie; j'aurais mille peines à le faire comprendre à qui que ce soit: nul ne l'a, je pense, bien compris. C'est encore le devoir. Oui, mon ami, la même raison qui m'a obligé à quitter Saint-Sulpice, à refuser les Carmes, m'a obligé encore à quitter le collège Stanislas… M. Dupanloup et M. Manier m'entraînaient d'ailleurs en avant; je marchai en avant, et ce fut à recommencer. En vérité, mon cher, il faut qu'il m'arrive toujours des aventures uniques, et je me réjouirais de celle-ci, ne fût-ce que pour les singulières positions où elle m'a placé, lesquelles m'ont fourni l'occasion d'apprendre une foule de choses.

Il me fut facile, en sortant de Stanislas, de renouer une des négociations que j'avais rompues pour y entrer, et de suivre mon plan primitif qui était simplement de prendre dans Paris une chambre d'étudiant. Telle est, mon ami, ma position actuelle. J'ai pris une chambre comme pensionnaire libre dans une institution, près du Luxembourg, et quelques répétitions de mathématiques et de littérature dont je me suis chargé me mettent à peu près, comme l'on dit,au pair. Je n'en demandais pas tant. Du reste j'ai ma journée à moi, et je peux faire à la Sorbonne et dans les bibliothèques des séances aussi longues qu'il me plaît. Ce sont là mes vrais domiciles et ceux où je passe les moments les plus agréables. Cette vie me serait bien douce, si de pénibles souvenirs, des inquiétudes trop bien fondées, et surtout un terrible isolement n'y mêlaient encore bien des peines. Venez donc avec moi, cher ami, et nous passerons ensemble d'agréables moments.

Je ne vous ai entretenu jusqu'ici que des faits qui ont concouru à fixer momentanément ma position dans Paris, et je ne vous ai encore rien dit des projets ultérieurs auxquels ces démarches se rattachent; car vous présumez, je pense, que je n'ai prétendu en tout ceci que me procurer une position transitoire, commode pour la continuation de mes études. C'est, en effet, vers un avenir ultérieur que se dirigent mes pensées, depuis que ma position actuelle est fixée. Nouvelles sources de peines intellectuelles excessivement vives, et auxquelles je suis actuellement en proie; car c'est pour moi un supplice de me spécialiser, et, de plus, nulle spécialité ne cadre parfaitement avec les divisions de mon esprit. Et pourtant il le faut. Ô mon ami, qu'il est cruel d'être gêné dans son développement intellectuel par des circonstances extérieures! Jugez combien je souffre, moi surtout qui avais donné à mon esprit une si franche liberté pour suivre sa ligne de développement.

J'ai d'abord fait quelques démarches du côté des langues orientales; on m'a promis des conférences avec M. Quatremère et M. Julien, professeur de chinois au Collège de France, et le résultat a été que telle ne serait pas ma spécialité extérieure (je dis extérieure, car intérieurement je n'en aurai jamais, à moins qu'on n'appelle la philosophie une spécialité, ce qui à mon sens serait inexact). L'Université s'est alors offerte à moi: ici, vous le comprendrez, nouvelles difficultés. Le professorat proprement dit m'est à peine supportable, et, en supposant qu'on n'y reste pas toujours, il faut au moins y passer longtemps. La philosophie seule me sourirait, encore faudrait-il me laisser faire, et ils ne me laisseraient pas. Et puis il faudrait pour y arriver faire des années de ce que j'appelle littérature écolière, vers latins, discours de rhétorique, etc. Jugez quel supplice!… J'ai été tellement effrayé de cette perspective, que je fus quelque temps décidé à m'agréger à la classe des sciences; mais ce serait alors plus que jamais qu'il faudrait me spécialiser; car, enfin, dans leurlittérature, ils admettent bien encore une sorte d'universalité. Et puis cela m'écarterait de mes idées chéries. Non, non; je me rapprocherai le plus possible de ce centre qui est philosophie, théologie, science, littérature, etc.,qui est Dieu, suivant moi. Ainsi donc, mon ami, je regarde comme probable que je viserai aux lettres, afin de m'agréger à la philosophie. Ah! croyez que tout cela est pâle pour moi, et que cet esprit universitaire m'est profondément antipathique. Mais il faut être quelque chose, et j'ai dû chercher à être ce qui s'écarte le moins de mon type idéal. Et puis, qui sait? j'arriverai peut-être par là à faire jour à mes idées. Il arrive tant de choses inattendues, qui déjouent tous les calculs! Il faut donc se préparer à tout, et se tenir prêt à déployer sa voile au premier vent qui souffle[27]…

Il faut aussi que je vous parle, mon ami, d'un fait intellectuel qui m'a beaucoup soutenu et consolé en ces moments pénibles; ce sont mes rapports avec M. Dupanloup. Je lui fis d'abord connaître par une lettre mon état intérieur et les démarches que je croyais devoir faire en conséquence. Il me comprit parfaitement, et il s'ensuivit entre nous une longue conférence d'une heure et demie, où, pour la première fois de ma vie, j'exposais à un homme le fond de mes idées et de mes doutes sur le catholicisme. Ah! j'avoue n'avoir jamais rien rencontré de plus distingué; j'ai trouvé en lui de la vraie philosophie et un esprit décidément supérieur; ce n'est que de ce moment que j'ai appris à le connaître. Nous ne nous abordâmes point de front; nous ne fîmes qu'exposer, moi, la nature de mes doutes, lui, le jugement qu'il devait en porter comme orthodoxe. Il fut extrêmement sévère et me déclara nettement: 1° qu'il n'était nullement question detentationscontre la foi, terme dont je m'étais servi dans ma lettre, par l'habitude que j'avais contractée de me conformer à la terminologie sulpicienne pour me faire entendre, mais bien d'une perte totale de la foi; 2° que j'étais hors de l'Église; 3° qu'en conséquence je ne pouvais approcher d'aucun sacrement, et qu'il ne m'engageait pas à pratiquer l'extérieur de la religion; 4° que je ne pouvais sans mensonge continuer un jour de plus à paraître ecclésiastique, etc., etc. Du reste, en tout ce qui ne tenait pas à l'appréciation de mon état, il fut bon autant qu'on peut l'être… Ces messieurs de Saint-Sulpice et M. Gratry étaient bien loin d'en juger aussi rondement, et prétendaient que je devais toujours me considérer comme tenté… J'ai obéi à M. Dupanloup et je le ferai toujours désormais. Pourtant je me confesse encore, et, comme je n'ai plus M. B., je le fais à M. Le Hir, que j'aime à la folie. Je remarque que cela m'améliore et me console beaucoup. Je me confesserai à vous quand vous serez prêtre.—Pourtant, par condescendance, comme il disait, pour le sentiment des autres, M. Dupanloup voulut qu'avant de quitter Stanislas je fisse une retraite. Cette proposition, dans sa bouche surtout, me fit d'abord éclater de rire. Je changeai de ton, quand il me proposa de la faire avec M. de Ravignan. J'aurais accepté; car c'eût été finir noblement avec le catholicisme. Malheureusement M. de Ravignan ne devait être à Paris que vers le 10 novembre, et dans l'intervalle M. Dupanloup a cessé d'être supérieur du petit séminaire, et moi de faire partie du collège Stanislas. La réalisation de ce projet me paraît au moins bien ajournée…

Adieu, bon et cher ami, pardonnez-moi de ne vous avoir parlé que de moi. Pour vous et pour vos amis, je vous supplie de ménager votre santé durant la convalescence et de ne point la compromettre de nouveau par un travail prématuré. Je ne demande de réponse qu'au cas où cela ne vous fatiguerait pas. La vraie réponse sera quand nous nous embrasserons. En attendant, croyez à ma bien sincère amitié.

Paris, 5 septembre 1846.

Merci, mon cher ami, pour votre excellente lettre. Elle m'a été une grande joie et un grand secours durant ces tristes vacances que je passe dans le plus pénible isolement qui se puisse imaginer. Pas une âme humaine à qui je puisse ouvrir mon cœur, bien plus, avec qui je puisse avoir de ces conversations qui, pour être indifférentes, ne laissent pas de délasser l'esprit et de satisfaire au besoin de société. On peut être à Paris bien plus seul qu'au fond d'un désert, et je l'éprouve. Ce n'est pas de voir des hommes qui constitue la société, c'est d'avoir avec eux quelques-uns de ces rapports qui rappellent qu'on n'est pas seul au monde. Quelquefois, quand l'occasion m'engage dans ces foules indifférentes qui remplissent nos rues, je me figure au milieu d'une forêt d'arbres qui marcheraient. C'est absolument la même chose. Quand je songe au bonheur si pur dont je jouissais autrefois, à pareille époque, je suis pris d'une grande tristesse, surtout quand je songe que j'ai dit à ces jours un adieu éternel. Je ne sais si vous êtes comme moi; mais il n'y a rien qui me pèse plus que de dire, même pour les choses les plus indifférentes: «C'est fini, absolument fini pour toujours!» Jugez donc quand il s'agit des jouissances les seules chères à mon cœur. Mais qu'y faire, mon ami? Je ne me repens de rien, et il y a à souffrir pour son devoir une joie bien supérieure à toutes celles dont on a pu faire le sacrifice. Je bénis Dieu, mon cher, de m'avoir donné en vous quelqu'un qui sait si bien me deviner que je n'ai pas besoin de lui exposer l'état de mon cœur; oui, c'est une de mes plus grandes peines que de songer que les personnes dont l'approbation me serait la plus chère doivent me blâmer et me trouver coupable. Heureusement que cela ne doit pas les empêcher de me plaindre et de m'aimer.

Je ne suis pas, mon cher, de ceux qui prêchent sans cesse la tolérance aux orthodoxes; c'est là pour les esprits superficiels de l'un et de l'autre parti la cause d'innombrables sophismes. C'est faire tort au catholicisme que de l'accommoder ainsi à nos idées modernes, outre qu'on ne le fait que par des concessions verbales qui dénotent mauvaise foi ou frivolité. Tout ou rien, les néo-catholiques sont les plus sots de tous.

Non, mon ami, ne craignez pas de me dire que je suis dans cet état par ma faute; je sais que vous devez le croire. Il m'est sans doute bien pénible de songer que la moitié peut-être du genre humain éclairé me dirait que je suis dans l'inimitié de Dieu, et, pour parler la vieille langue chrétienne, qui est la vraie, que, si la mort venait à me surprendre, je serais damné à l'instant même. Cela est affreux, et me faisait frémir autrefois, car je ne sais pourquoi la pensée de la mort m'apparaît toujours comme très prochaine. Mais je m'y suis aguerri, et je ne souhaite aux orthodoxes qu'une paix d'âme égale à celle dont je jouis. Je puis dire que, depuis que j'ai accompli mon sacrifice, au milieu de peines extérieures plus grandes qu'on ne saurait croire et qu'une délicatesse fausse peut-être me force de cacher à tous, j'ai goûté un calme qui m'était inconnu à des époques de ma vie en apparence plus sereines. Il faut se garder, mon cher ami, de croire sur le bonheur certaines généralités très fausses, supposant toutes qu'on ne peut être heureux que conséquemment et avec un système intellectuel parfaitement harmonisé. À ce prix, nul ne serait heureux, ou celui-là seul le serait dont l'intelligence bornée ne pourrait s'élever à la conception du problème et du doute. Heureusement il n'en est pas ainsi; nous sommes heureux grâce à une inconséquence et à un certain tour qui nous fait prendre en patience ce qui avec un autre tour deviendrait un supplice. J'imagine que vous avez dû éprouver ceci: il se passe en nous, relativement au bonheur, une espèce de délibération, où du reste nous sommes fatalement déterminés, par laquelle nous décidons sur quel tour nous prendrons telle ou telle chose; car il n'est personne qui ne doive reconnaître qu'il porte en lui mille causes actuelles qui pourraient le rendre le plus malheureux des hommes. Il s'agit de savoir s'il leur donnera droit d'agir ou s'il en fera abstraction. Nous ne sommes heureux qu'à la dérobée, mon cher ami; mais qu'y faire? Le bonheur n'est pas quelque chose d'assez saint pour qu'il ne faille l'accepter que d'une parfaite raison.

Vous trouverez peut-être singulier, mon cher ami, que, ne croyant pas au christianisme, je puisse me tenir en une telle assurance. Sans doute, mon cher, si je doutais encore; mais, s'il faut tout vous dire, je vous avouerai que je ne doute plus guère. Expliquez-moi donc un peu comment vous faites pour croire. Mon pauvre ami, c'est trop tard pour vous dire: «Prenez garde!» Si vous n'étiez pas ce que vous êtes, je me jetterais à vos genoux, devant vous, pour vous demander, au nom de notre amitié, si vous vous sentez capable de jurer de vous-même que vous ne changerez d'avis à aucune époque de votre existence. Songez-y, jurer de l'avenir de sa pensée!… J'ai été désolé que notre pauvre ami X*** se soit lié; je parierais mille contre un qu'il a douté ou qu'il doutera. On verra dans vingt ans. Mon cher ami, je ne sais ce que je vous dis; mais je ne puis m'empêcher de désirer, comme saint Paul,omnes fieri qualis et ego sum, heureux de n'avoir pas à ajouterexpectis vinculis his. Quant aux chaînes qui me liaient déjà, je ne me repens pas de les avoir acceptées. Quelle est la philosophie qui ne doit dire:Dominus pars…? C'est la profession de la vie belle et pure, et, grâce à Dieu, j'en conserve toujours un goût très sensible. Je vous ferai une confidence, mon cher, puisque je puis vous tout dire; aussi bien est-ce une des pensées qui me reviennent avec le plus de charme.

Au moment où je marchais à l'autel pour recevoir la tonsure, des doutes terribles me travaillaient déjà; mais on me poussait et j'entendais dire qu'il est toujours bon d'obéir. Je marchai donc; mais je prends Dieu à témoin de la pensée intime qui m'occupait et du vœu que je fis au fond de mon cœur. Je pris pour mon partage cette vérité qui est le Dieu caché; je me consacrai à sa recherche, renonçant pour elle à tout ce qui n'est que profane, à tout ce qui peut éloigner l'homme de la fin sainte et divine à laquelle l'appelle sa nature. Ainsi je l'entendais, et mon âme m'attestait que je ne me repentirais jamais de ma promesse. Et je ne m'en repens pas, mon ami, et je répète sans cesse avec bonheur ces douces et suaves paroles:Dominus pars…et je crois être tout aussi agréable à Dieu, tout aussi fidèle à ma promesse, que celui qui croit pouvoir les prononcer avec un cœur vain et un esprit frivole. Alors seulement elles me seront un reproche quand, prostituant ma pensée à des soins vulgaires, je donnerai à ma vie un de ces mobiles grossiers qui suffisent aux hommes profanes, et préférerai les jouissances inférieures à la sainte poursuite du beau et du vrai. Jusque-là, mon ami, je me rappellerai sans regrets le jour où je les prononçai. L'homme ne peut jamais être assez sûr de sa pensée pour jurer fidélité à tel ou tel système qu'il regarde maintenant comme le vrai. Tout ce qu'il peut, c'est de se consacrer à la vérité, quelle qu'elle soit, et de disposer son cœur à la suivre partout où il croira la voir, dût-il lui en coûter les plus pénibles sacrifices.

Je vous écris ces lignes, mon ami, à la hâte et tout préoccupé du travail, fort peu attrayant, de ma préparation à la licence… Excusez donc le désordre de mes pensées. J'attends de vous une longue lettre qui me rafraîchisse un peu au milieu de ces aridités.

Adieu, cher ami, croyez à la sincérité de mon affection et promettez-moi que la vôtre m'est toujours acquise.

Paris, 11 septembre 1846.

Je voudrais pouvoir commenter, ligne par ligne, votre lettre que je viens de recevoir, il y a une heure, et vous communiquer les réflexions qu'elle a fait naître en moi en mille sens divers. Mais d'impérieux travaux me l'interdisent. Je ne puis pourtant m'empêcher de jeter à la hâte sur le papier les principaux points sur lesquels il est important que, à l'heure même, nous nous entendions.

J'ai beaucoup souffert de vous entendre dire qu'il y a désormais un abîme entre vos croyances et les miennes. Non, mon cher; nous croyons les mêmes choses, vous sous une forme, moi sous une autre. Les orthodoxes sont trop concrets; ils tiennent à des faits, à des riens, à des minuties. Rappelez-vous cette définition que donnait du christianisme ce proconsul (ni fallor) dont il est parlé dans lesActes: «Il s'agit d'un certain Jésus. Paul dit qu'il est en vie, les autres disent qu'il est mort.» Prenez garde de ramener la question à de si misérables termes. Que peut faire, je vous le demande, à la valeur morale d'un homme la croyance à tel fait, ou plutôt la manière d'apprécier et de critiquer tel fait? Oh! que Jésus était bien plus philosophe! Il n'a pas été dépassé; mais l'Église, de bonne foi, l'a été.

Vous me direz: «Dieu veut que l'on croie ces petites choses, puisqu'il les a révélées.» Prouvez-le; là est mon fort. Je n'aime pas la méthode par objections. Mais vous n'avez pas une preuve qui tienne devant la critique psychologique ou historique. Jésus seul tient. Mais il est pour moi comme pour vous. Pour être platonicien, fallait-il adorer Platon et croire toutes ses paroles?

Je ne trouve pas, dans la classe des hommes qui ont écrit, des gens plus sots que tous vos apologistes modernes: esprits plats, têtes sans critique. Il en est d'autres plus fins, mais ils n'abordent pas la question.

Vous me direz, comme j'entendais dire au séminaire: «Ne jugez pas l'intrinsèque des preuves par la petite manière dont elles sont présentées. Nous n'avons pas de vigoureux hommes, mais nous pourrions en avoir: cela ne fait rien à la vérité intrinsèque.» Je réponds: 1° une bonne preuve, surtout en critique historique, est toujours bonne, de quelque manière qu'elle soit présentée; 2° si la cause était absolument la vraie, elle aurait de meilleurs défenseurs. Je classe ainsi les orthodoxes:

1. Esprits vifs, non dénués de finesse, mais superficiels. Ceux-là se défendent mieux; mais l'orthodoxie rejette leur système de défense, ils ne comptent donc plus.

2. Esprits déprimés, vieux radoteurs… Ceux-ci sont les stricts orthodoxes.

3. Ceux qui ne croient que par le cœur, comme des enfants, sans entrer dans tout cet attirail apologétique. Oh! ceux-ci, je les aime, j'en conçois un ravissant idéal; mais nous sommes en critique, ils ne comptent pas. En morale, je fraterniserais avec eux.

D'autres ne se définissent pas, sont incrédules sans le savoir: l'incrédulité est dans leurs principes, mais ils ne les poussent pas à bout… D'autres croient en rhéteurs, parce que les auteurs auxquels ils ont voué un culte ont été de cette opinion: sorte de religion classique, littéraire. Ils croient au christianisme comme les sophistes de la décadence croyaient au paganisme.—Je regrette de n'avoir pas le temps d'achever et de mettre en ordre cette classification.

Vous vous défiez de la raison individuelle, quand elle cherche à se dresser un système de vie. Fort bien; donnez-moi mieux, j'y croirai. Je la suis, faute de mieux, cette raison, et je me dépite souvent contre elle.

Quant à la position extérieure que tout cela me fera, n'importe. Je ne me classerai nulle part. Si par le fait je me trouve classé, ce sera un fait, rien de plus. Si je trouve des personnes qui voient comme moi, nous sympathiserons; sinon je serai seul. Je suis fort égoïste: retranché en moi-même, je me moque de tout. J'espère me faire de quoi vivre. Les gens qui ne me connaîtront pas me classeront parmi ceux avec qui je sympathise le moins: tant pis, ils se tromperont.

Pour avoir de l'influence, il faut arborer un drapeau et être dogmatique. Allons, tant mieux pour ceux qui en ont le cœur. Moi, j'aime mieux caresser ma petite pensée et ne pas mentir.

Que si, par un retour qui n'est pas sans exemple, une telle manière devient influente, c'est bon; on viendra à moi, mais je ne me mêlerai pas à ces tourbes. J'aurais pu mettre dans la classification que je faisais tout à l'heure une catégorie de plus: ceux qui ne voient rien au-dessus de l'action et prennent le christianisme comme un moyen d'action: esprits communs, si on les compare au penseur. Celui-là est le Jupiter Olympien, l'homme spirituel qui juge tout et n'est jugé par personne. Que les âmes simples possèdent beaucoup de vrai, oh! mon Dieu! je le crois; mais la forme sous laquelle elles le possèdent ne peut suffire à celui dont la raison est en juste proportion avec les autres facultés. Cette faculté élimine, discute, épure, et impossible de l'étouffer. Ah! si j'avais pu, je l'eusse fait. Quant aucupio omnes fieri, voici mon idée. Je ne l'applique qu'à ma liberté. Il faut, autant que possible, se maintenir dans une position où l'on soit prêt à virer de bord, alors que change le vent de la croyance. Et combien de fois doit-il changer dans la vie? Cela dépend de sa longueur. Or, un lien n'est pas ce qu'il y a de plus propre à cela. On respecte plus la vérité en se tenant dans une position telle qu'on puisse lui dire: «Traîne-moi où tu voudras; je suis prêt.» Un prêtre ne peut pas dire cela commodément. Il lui faut plus que du courage pour reculer. S'il n'est pas céleste, après cela, il est horrible; et cela est si vrai, que je ne vois pas un seul beau type en ce genre, pas même M. de Lamennais. Il faut marcher et se déclarer très positivement: «Je verrai toujours comme j'ai vu par le passé, et je ne verrai pas autrement.» Comment vivre un instant en se disant cela?

Quant à l'affaire de M. X., en dehors de toute considération personnelle, voici mon syllogisme. On ne doit pas jurer de ce dont on n'est pas sûr. Or, on n'est pas sûr de ne pas changer de croyance à l'avenir, quelque certitude qu'on ait du présent et du passé. Donc… Moi aussi, autrefois, j'aurais juré, et pourtant…

Ce que vous dites des antagonistes du christianisme est très vrai. J'ai même fait incidemment sur ce point des recherches assez curieuses qui, complétées, pourraient faire une histoire intéressante, intitulée:Histoire de l'incrédulité dans le christianisme. Les résultats paraîtraient triomphants aux orthodoxes et surtout le premier, à savoir que le christianisme n'a guère été attaqué jusqu'ici qu'au nom de l'immoralité et des doctrines abjectes du matérialisme, par des polissons, en un mot. Voilà le fait et je le prouverai. Mais j'explique cela. À ces époques-là, on devait croire aux religions. C'était la loi d'alors; et ceux qui n'y ont pas cru ont été en dehors de l'ordre commun. Il est temps qu'un autre ordre commence. Je crois même qu'il a commencé, et la dernière génération de l'Allemagne en a offert d'admirables exemples: Kant, Herder, Jacobi, Gœthe même.

Mon cher ami, excusez-moi, je vous prie, de vous écrire de la sorte. Mais je fais pour vous ce que je ne fais pas pour ce que j'ai de plus cher au monde, ma sœur, par exemple, à qui hier j'ai expédié une lettre d'un quart de page, tant je suis accablé de travail. Je me délecte en songeant aux conversations que nous aurons ensemble, après mon examen surtout, car alors je prendrai mes vacances. J'aurais pourtant encore mille choses à vous dire sur ce que vous me dites de vous. Là encore, je jouerais le rôle réfutatif, à meilleur droit sans doute. Mon ami, concevoir certaines choses, c'est être appelé à les réaliser.

Adieu, mon très cher… Croyez à mon affection toute sincère.

[1: Le jour même où j'allais donner le bon à tirer de cette feuille, la mort de mon frère est venue rompre le dernier lien qui m'attachait aux souvenirs du toit paternel. Mon frère Alain fut pour moi un ami bon et sûr; il me comprit, m'approuva, m'aima toujours. Sa claire et ferme intelligence, sa grande puissance de travail, l'appelaient soit aux carrières qui supposent l'étude des sciences mathématiques, soit aux fonctions de la magistrature. Les malheurs de notre famille lui firent prendre une autre direction, et il traversa de dures épreuves, où son courage ne se démentit pas un seul instant. Il ne se plaignit jamais de la vie, quoique la vie n'ait guère eu pour lui que les récompenses qu'on se donne par les joies de l'intérieur. Celles-là sont assurément les meilleures.]

[2: M. Amiel, de Genève.]

[3: J'écrivais ce morceau à Ischia, dans l'automne de 1875.]

[4: Je raconterai peut-être un jour ces histoires.]

[5: Quels beaux chefs deLandwehrces gens-là eussent fait! On ne remplacera pas cela.]

[6: ΑΘΗΝΑΣ ΔΗΜΟΚΡΑΤΙΑΣ. Le Bas,Inscr., I, 32e.]

[7: Un consciencieux et infatigable chercheur, M. Luzel, sera, j'espère, le Pausanias de ces petites chapelles focales et fixera par écrit toute cette magnifique légende, à la veille de se perdre.]

[8: La forme ancienne est Ronan, qui se retrouve dans les noms de lieu,Loc-Ronan, les eaux de Saint-Ronan (pays de Galles), etc.]

[9: J'écrivais ceci en 1876. La belle œuvre de M. Victor Hugo a paru depuis.]

[10: Ce tableau a été très bien tracé par M. Adolphe Morillon:Souvenirs de Saint-Nicolas. Paris, Lecoffre.]

[11: Voir l'excellente notice que M. Foulon, maintenant archevêque de Besançon, a consacrée à M. l'abbé Richard.]

[12: Mes souvenirs se rapportent aux années 1842-1845. Je pense que depuis rien n'a changé.]

[13: Paris, 1609, in-12.]

[14: Première édition, 1839; deuxième édition, fort augmentée, 1845.]

[15: Un écrit qui représente mes idées philosophiques de cette époque, mon essai sur l'Origine du langage, publié pour la première fois dansla Liberté de penser(septembre et décembre 1848), marque bien la manière dont je concevais le tableau actuel de la nature vivante comme le résultat et le témoignage d'un développement historique très ancien.]

[16: J'allai dernièrement à la Bibliothèque nationale pour rafraîchir mes souvenirs surle Comte de Valmont. En ayant été détourné, je priai M. Soury de parcourir pour moi l'ouvrage. J'étais curieux d'avoir son impression. Voici ce qu'il me répondit:

«J'ai bien tardé à vous faire connaître mon sentiment surle Comte de Valmont, ou les Égarements de la raison. C'est qu'il m'a fallu des efforts presque héroïques pour l'achever. Non que cet ouvrage ne soit honnêtement pensé et assez bien écrit. Mais l'impression de mortel ennui qui se dégage de ces milliers de pages permet à peine d'être équitable pour cette œuvre édifiante de l'excellent abbé Gérard. On lui en veut d'être si ennuyeux. Vraiment, il eût pu l'être moins.

«Comme il arrive souvent, ce qu'il y a de meilleur en ce livre, ce sont les notes, c'est-à-dire une foule d'extraits et de morceaux choisis, tirés des écrivains célèbres des deux derniers siècles, surtout de Rousseau. Toutes ces «preuves», tous ces arguments apologétiques ruinent malheureusement l'œuvre de fond en comble, l'éloquence et la dialectique de Rousseau, de Diderot, d'Helvétius, d'Holbach, voire de Voltaire, différant très fort de celles de l'abbé Gérard. Il en est de même des raisons des libertins que réfute le marquis, père du comte de Valmont. Qu'il doit être dangereux de présenter avec tant de force les mauvaises doctrines! Elles ont une saveur qui rend fades et insipides les meilleures choses. Et ce sont celles-ci, les bonnes doctrines, qui remplissent les six ou sept volumes duComte de Valmont! L'abbé Gérard ne voulait pas qu'on appelât ce livre un roman. De fait, il n'y a ni drame ni action dans ces interminables lettres du marquis, du comte et d'Émilie.

«Le comte de Valmont est un de ces incrédules qu'on doit souvent rencontrer dans le monde. Esprit faible, prétentieux et fat, incapable de penser et de réfléchir par lui-même, d'ailleurs ignorant et sans connaissances d'aucune sorte sur aucun sujet, il oppose à son malheureux père des foules de difficultés contre la morale, la religion et le christianisme en particulier, comme s'il avait le droit d'avoir une opinion sur des matières dont l'étude demande tant de lumières et consume tant d'années. Ce que ce pauvre garçon a de mieux à faire, c'est d'abjurer son inconduite, et il n'a garde d'y manquer presque à chaque tome.

«Le septième volume de l'édition de cet ouvrage, que j'ai sous les yeux, est intitulé:la Théorie du bonheur, ou l'Art de se rendre heureux mis à la portée de tous les hommes, faisant suite au Comte de Valmont. Paris, Bossange, 1801, 11e édition. C'est un autre livre, quoi qu'en dise l'éditeur, et j'avoue n'avoir pas été séduit par cet art d'être heureux mis ainsi à la portée de tout le monde.»]

[17: Ces vers sont d'Antonius, poète chrétien du IVe siècle.]

[18: Qu'il me soit permis à ce sujet de faire une remarque. On s'est habitué, de notre temps, à mettremonseigneurdevant un nom propre, à diremonseigneur Dupanloup,monseigneur Affre. C'est là une faute de français; le mot «monseigneur» ne doit s'employer qu'au vocatif ou devant un nom de dignité. En s'adressant à M. Dupanloup, à M. Affre, on devait dire:monseigneur. En parlant d'eux, on devait dire:monsieur Dupanloup,monsieur Affre,monsieuroumonseigneur l'archevêque de Paris,monsieuroumonseigneur l'évêque d'Orléans.]

[19:Lucta mea, Genèse, XXX, 8.]

[20: Il se nommait François Liart. C'était une très honnête et très droite nature. Il mourut à Tréguier dans les derniers jours de mars 1845. Sa famille me fit rendre, après sa mort, les lettres que je lui avais écrites; je les ai toutes.]

[21: M. l'abbé Cognat, curé de Notre-Dame des Champs, qui fut, avec M. Foulon, actuellement archevêque de Besançon, mon meilleur ami au séminaire, a communiqué auFigaro(3 avril 1879) et publié dansle Correspondant(10 mai, 10 juin et 10 juillet 1882) divers extraits de lettres de moi écrites à la même date que celle que je donne ici. J'aimerais certes à relire toutes ces lettres, qui me rappelleraient bien des nuances d'un état d'âme disparu depuis trente-sept ans. Pour moi, M. Foulon et M. Cognat sont d'anciens amis, qui me sont restés très chers. Pour eux, j'espère que je suis cela aussi; mais je dois être de plus un adversaire du dogme qu'ils professent, quoique, à vrai dire, dans l'état d'esprit où je suis, il n'y ait rien ni personne dont je sois l'adversaire. Depuis nos anciennes relations, je n'ai revu M. Cognat qu'une seule fois: c'était aux funérailles de M. Littré. Nous étions en chappe tous les deux, lui comme curé, moi comme directeur de l'Académie; nous ne pûmes causer.]

[22: Il s'agit ici d'une éducation privée dont il fut question pour moi durant quelque temps.]

[23: Maintenant rue de l'Abbé-de-l'Épée.]

[24: Recueil de cantiques du XVIe siècle, de la plus extrême naïveté. J'ai le vieux volume de ma mère; peut-être le décrirai-je un jour.]

[25: J'ajouterai même envers les animaux. Il me serait impossible de manquer d'égards envers un chien, de le traiter rudement et avec un air d'autorité.]

[26: Voir ci-dessus, § V.]

[27: M. Cognat se contente d'analyser ce qui suit en ces termes: «M. Renan entre ensuite dans quelques détails sur sa préparation à l'examen d'admission à l'École normale et à la licence ès lettres. Quant à l'examen du baccalauréat qu'il n'a pas encore passé, il s'en inquiète peu. Il a eu cependant de grandes difficultés pour s'y faire admettre et ne s'en est tiré qu'en produisant un certificat d'études domestiques, malgré la répugnance que lui inspirait ce moyen obreptice. Il n'avait pas cru devoir se refuser une faculté que tout le monde s'accordait et qui semblait tolérée par la loi du monopole de l'enseignement universitaire, afin de diminuer l'odieux de sa prescription. «Quoi qu'il en soit, ajoute-t-il, je lui en veux beaucoup de m'avoir forcé à mentir; et le directeur de l'École normale qui venait, après cela, me vanter la libéralité de l'Université!»]


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