Talma dansCharles IX.-Il est admis sociétaire du Théâtre Français.—Le théâtre des Élèves de l'Opéra.—Le théâtre de Monsieur.—Préville et Raffanelli.—Mon début dans laServa Patronaet dansle Devin du village.—Dubuisson.—Le comte de Grammont.—Anecdotes.—Je prends l'emploi des soubrettes: Mon début au théâtre de la rue Richelieu dansGuerre ouverte.
Je reprends ma correspondance avec madame Lemoine-Dubarry.
À madame Lemoine-Dubarry, à Toulouse.
Paris, … mai, 1790.
«Chère madame Lemoine.
«Me voici enfin de retour à Paris, et mon premier soin est de vous donner des nouvelles, non sur la politique (que je ne comprends pas et dont je suis ennuyée d'entendre parler sans cesse), mais sur les événements qui en sont les résultats, ceux surtout, qui concernent les arts et la littérature.
«On parle d'un décret qui autoriserait à jouer les anciens ouvrages sur d'autres théâtres que ceux qui jusqu'à ce jour se sont seuls emparés de cette propriété. Il me semble, moi, que cela serait fort heureux, et permettrait au moins aux talents ignorés, faute de pouvoir se produire, de se montrer dans un jour favorable. Les gens de lettres usent de toute leur influence pour obtenir ce résultat. Cela doit se décider dans quelques jours; je ne manquerai pas de vous l'écrire.»
À la même.
«Je suis allée hier au Théâtre-Français voir cette pièce deCharles IX, dont j'avais tant entendu parler. C'est le premier rôle important que Talma ait créé. J'avais un grand désir de connaître cet acteur et de causer avec lui. L'occasion s'en est présentée, et je l'ai saisie avec empressement. Il a un tel amour pour son art, qu'il ne manque aucune occasion de l'exercer; et comme il joue fort agréablement dans la comédie, on le sollicite souvent de donner des représentations à Versailles et à Saint-Germain. Elles sont montées avec des amateurs et quelques acteurs qui, n'étant point employés, peuvent disposer de leur temps. On vient de Paris pour voir Talma dans les grands rôles qu'il ne joue point au Théâtre-Français.
«On est venu dernièrement me demander si je voulais jouer la soubrette dansla Pupille, avec Talma, qui jouait le rôle du marquis. J'ai accepté, comme vous pouvez croire, car c'était une véritable partie de plaisir pour moi. Il est marié depuis peu de temps. Madame Talma est venue me chercher dans sa voiture: c'est une femme charmante, et qui m'a plu au premier abord. Il est des personnes qui ne vous semblent pas étrangères, et que l'on ne croit jamais voir pour la première fois; cette attraction est aussi inexplicable que le sentiment répulsif que nous éprouvons parfois pour quelques autres; il est rare cependant que ce premier mouvement ne se trouve pas justifié par la suite.
«On se dispose à faire l'ouverture du nouveau théâtre de la rue deRichelieu. L'on y répète des ouvrages de Pigault-Lebrun,laJoueuse, l'Orpheline, Charles et Caroline.
À la même.
«Je vais beaucoup chez Julie Talma. C'est une aimable femme; elle a un esprit qui sait se mettre à la portée de tous les âges. Elle m'a prise en amitié, et j'en suis toute fière. C'est la seule personne qui pouvait me faire supporter votre absence; elle est aussi pour moi un excellent guide. Ses conseils sont toujours justes; elle connaît si le bien monde! Je rencontre chez elle une société qui pourra me mettre à même rendre notre correspondance plus intéressante.
«Puisque vous voulez que je vous écrive tout ce qui me frappe ou m'intéresse, pour commencer, je vous parlerai des succès de Talma auquel vous trouvez tant d'avenir; vous savez comme il se fait remarquer dans les moindres rôles. Le public, qui le voit toujours avec plaisir, lui a fait dernièrement une application flatteuse dans le petit rôle d'amoureux del'Impromptu de campagne. Lorsque le baron lui dit:
Vous avez du talent, et je jure ma foiQue vous serez reçu comédienfrançois.
On a applaudi à trois reprises, et ses camarades voulant ratifier la réception du public l'ont admis à l'unanimité. Mais il ne trouvera jamais le moyen de faire valoir ses belles dispositions; on ne lui permettra pas de paraître dans aucun rôle de quelqu'importance. Les jeunes auteurs qui composent la société de Julie Talma voudraient lui en donner dans leurs pièces; mais ce serait un titre d'exclusion pour leurs ouvrages. Je vous dirai mieux cela dans quelque temps
À la même.
«Madame,
«Le fameux décret dont il est question depuis long-temps vient de passer. Vous ne pouvez vous faire une idée de la révolution que cela a produit. La gaze derrière laquelle on jouait et l'on chantait sur un petit théâtre du boulevard a été déchirée par des jeunes gens. Les Beaujolais où l'on mimait sur la scène, tandis que l'on chantait dans la coulisse, se sont mis à parler et à chanter eux-mêmes. Enfin ils sont tous comme des fous.
«M. de Renier, surnomméle Cousin Jacques, titre qu'il prend dans son journal desLunes, a déjà commencé. On engage tous les sujets à réputation: on prétend que de brillantes propositions ont été faites aux mécontents du faubourg Saint-Germain; les gens de lettres le désirent beaucoup, parce que cela les affranchirait des entraves qu'ils éprouvent pour faire jouer leurs ouvrages.
P. S. Ce que je vous disais au commencement de ma lettre est maintenant certain. Tout est en rumeur au faubourg Saint-Germain, on crie à l'ingratitude, surtout pour Talma, qui demande qu'on le classe dans un emploi, ou qu'on le laisse libre. Dugazon, son professeur et son ami, l'excite à s'affranchir des entraves qui l'empêchent de paraître avec avantage. Le Théâtre-Français fait valoir son engagement; un procès va dit-on s'en suivre. L'on ne parle pas d'autre chose, et chacun prend parti dans cette affaire selon son opinion. David, Chénier Ducis, tous les amis de Talma enfin, le poussent à rompre, mais le pourra-t-il? Je vous écrirai tout cela avant peu; puisqu'il faut toujours vous dire adieu.
Au moment où je faisais part à madame Lemoine-Dubarry de cette révolution dramatique, le théâtre des élèves de l'Opéra reparaissait sous une nouvelle forme. On cherchait des chanteuses, j'y fus engagée. Avec la liberté des théâtres, on avait pris la liberté de tout jouer, mais les élèves devaient représenter plus particulièrement des traductions italiennes; spéculation assez heureuse, attendu que l'opéra-buffa était en grande faveur et que fort peu de personnes entendaient à cette époque l'italien. On venait à notre théâtre pour comprendre les ouvrages que l'on représentait à la salle deMonsieuraux Tuileries, qui fut le premier théâtre où parurent les chanteurs italiens.
Comme nous devions jouer les traductions, on nous avait donné la facilité d'assister aux répétitions des ouvrages nouveaux; cela nous formait le goût, car il y avait d'excellents chanteurs, Mengozzi, Viganoni, Nozzari, mesdames Baletti et Morichelli, et puis Raffanelli, ce délicieux acteur qui a laissé une réputation dont on se souvient encore et qui était si comique sans charge, si admirable dans leMatrimonio Secretoet dans Bartholo duBarbier de Séville. Préville qui l'entendait vanter, voulut le voir dans ce rôle dont il pouvait apprécier les moindres détails.
À la scène où il ouvre la fenêtre: «cette jalousie qui s'ouvre si rarement,» Préville remarqua qu'il en épousseta l'appui avec son mouchoir, Il se dit: «Voilà un acteur qui réfléchit sur son art; il doit mériter sa réputation.» En effet il en fut enchanté, et il répétait souvent cette première remarque en disant aux jeunes gens auxquels il donnait des conseils: «Voilà comme l'on joue la comédie! il ne suffit pas de dire passablement un rôle, il faut s'occuper des moindres détails qui vous ramènent à la vérité de la vie réelle.»
Raffanelli fut extrêmement flatté d'avoir obtenu le suffrage de ce grand comédien.
Barilli eut beaucoup de peine à remplacer Raffanelli. C'était cependant un fort agréable acteur, qui avait une très belle voix, et son devancier n'en avait pas du tout. Mengozzi, chanteur habile, en avait aussi très peu, mais une si excellente méthode qu'il remplaçait par l'art ce qui lui manquait de moyens naturels. Il était auteur de quantité de jolis morceaux.
Sé m'abandonne mio dolce amore,
était un des plus à la mode et des plus expressifs; il a bien voulu me donner quelquefois des conseils dont j'étais extrêmement reconnaissante. En général j'ai eu beaucoup à me louer de l'obligeance des acteurs du théâtre Italien.
Plus tard vinrent madame Strinasaci, et Tachinardi et cette charmante madame Barilli qui fut l'idole du public, non-seulement pour son talent, mais pour ses vertus privées, pour sa bonté et sa bienfaisance. Elle fut enlevée trop tôt à l'admiration du public. Elle eut pour cortége à son convoi, tous les malheureux qu'elle soulageait journellement, et qui la pleurèrent comme une mère; ce n'étaient point des pleurs payés, car ces pauvres gens étaient venus d'eux-mêmes. Ce fut une consternation dans le quartier de l'Odéon.
Nous eûmes, depuis madame Grassini, qui représentait si bien une reine par la noblesse de son port. Pour juger de sa beauté, il faut voir son portrait, fait par madame Lebrun-Vigée. Madame Catalani vint après; madame Catalani, que j'ai retrouvée dans les pays étrangère, toujours si bonne! si serviable! Elle y a joui d'une considération que l'on accorde rarement à ce degré. Elle était aimée pour elle-même, autant que pour son talent, et cet admirable gosier dont le larynx, selon l'opinion de plusieurs docteurs, était de la même nature que celui du rossignol.
Le désir de parler des chanteurs italiens m'a écartée de mon début au théâtre des élèves de l'Opéra et j'y reviens. La liberté de jouer tous les ouvrages me donna la facilité de choisir. J'avais assez de sûreté comme élève de Piccini pour ne pas craindre d'aborder des rôles importants. Je demandai donc celui de laServa Patronaqui n'avait encore été joué en français que par madame Davrigny, la Damoreau de l'époque, et celui de Colette duDevin de villagequi m'avait été montré par madame Saint-Huberty. Il paraissait si étrange, si audacieux alors que l'on osât jouer des ouvrages des grands théâtres, que la plus brillante société vint en foule pour se moquer de nous.
Dubuisson[42], auteur deTamas Kou-li-Kan, traduisait tous les ouvrages italiens. C'était un homme fort brusque et fort peu poli, un véritable bourru bienfaisant. Lorsqu'il vit l'annonce de mes débuts dans laServa patrona, il arriva chez notre impresario, chez qui je dînais, et son premier mot fut:
—Êtes-vous fou? est-il bien vrai que vous allez faire jouer ces deux ouvrages? et quelle est l'extravagante qui a la folle présomption de se mesurer avec madame Davrigny?
—Mais c'est celle qu'on a destinée à chanter les rôles de madameBalletti.
—C'est bien différent; on viendra pour connaître le sujet des ouvrages, on ne fera pas de comparaison.
—Eh bien! monsieur, c'est moi qui ai l'audace de jouerlaServante-Maîtresse.
—Tant pis pour vous, car vous serez sifflée.
—Peut-être: lorsqu'on débute à l'Opéra-Comique, ne joue-t-on pas les rôles des sujets qui ont le plus de faveur?
—Ce n'est pas de même.
Enfin il serait trop long de répéter toutes les choses aimables et encourageantes qu'il m'adressa à ce sujet. On le plaça à table à côté de moi, et, avec une coquetterie de femme, je fis ce que je pus pour le ramener de ses préventions. Je lui dis les raisons qui m'avaient déterminée, et je le priai de ne pas trop me décourager.
—Moi, me dit-il d'un ton plus radouci, je ne suis rien là-dedans, mais le public… Vous seriez à la hauteur de l'autre (ce que je ne crois pas), qu'on n'en conviendrait point.
—Enfin que faire? la représentation est annoncée. Eh bien, si je tombe, je suis assez jeune pour me relever plus tard.
Le jour approchait. Je suppliai l'administration de ne laisser entrer aucune personne étrangère à la répétition. Craignant les critiques anticipées, je ne répétai le grand morceau de laServaque pour les ritournelles et les rentrées; je ne chantai pas. Je dois dire cependant que plus le moment approchait, plus je sentais mon courage se ranimer. Si j'eusse cédé au sentiment de la peur, j'étais perdue. Comme j'étais musicienne assez adroite, je savais ce que je pouvais risquer. La salle était comble, et les premiers balcons étaient occupés par un certain duc de Grammont et sa société. Il donnait le ton, et les artistes les plus célèbres allaient faire de la musique chez lui. Il avait dans son château, à la campagne, près Paris, un petit théâtre sur lequel on essayait souvent les opéras nouveaux, comme on lit un manuscrit en société avant de représenter la pièce. Le balcon qui faisait face au sien était rempli d'habitués; ils parlaient si haut, que l'on entendait tout ce qu'ils disaient. Je ne descendis qu'au moment d'entrer en scène; et comme j'avais une jolie toilette, une assez jolie tournure, dit-on, il se fit un mouvement dans la salle qui n'était pas trop à mon désavantage (les femmes ne s'y trompent guère). Toutes les lorgnettes étaient braquées, toutes les oreilles tendues, mais je ne cherchai en entrant qu'un seul individu: c'était mon bourru de Dubuisson. Il était en face de moi à l'orchestre, le front appuyé sur sa canne. L'entrée de Zerbine commençant par un morceau d'action, une querelle entre le valet et la soubrette, il n'y avait donc encore rien à juger; mais le premier air, que peu important, est cependant du chant. On applaudit (un peu), seulement un encouragement. Dubuisson ne bougeait pas, il attendait le cantabile. Je le chantai sans fioriture, avec expression. Je fus très applaudie, et je vis mon bourru me faire: «Hum! pas mal.» Cela me donna du courage pour l'air deBravoura, qui commence le second acte. Les ritournelles des anciens opéras sont interminables. Cela peut avoir son bon côté, en ce qu'elles donnent le temps de se rassurer.
Je vis que les physionomies n'étaient plus aussi hostiles dans les loges, et que le parterre était bien disposé: cette fois, je risquai tout. «Allons, me dis-je, il faut faire le saut périlleux, il en arrivera ce qu'il pourra.» J'obtins un succès complet. Moins on avait attendu de moi, plus on trouva bien ce que je fis. J'entendais bourdonner à mon oreille:une jolie voix, de la légèreté, de la méthode, c'est au mieux. Après l'acte, mon antagoniste, le duc de Grammont vint sur le théâtre, m'accabla d'éloges, et me prédit que je serais une chanteuse distinguée. Il m'engagea à lui fairel'honneurde venir à ses soirées de musique, et dès ce moment il me prôna autant qu'il m'avait dépréciée auparavant.
Dans toute cette atmosphère d'éloges, je ne voyais pas celui que je cherchais; je le découvris enfin dans un coin, causant avec le directeur. Je ne lui demandai rien, mais il me tendit la main, en me disant: «C'est bien!» et j'avoue que cet éloge me flatta plus que les compliments qu'on venait de me prodiguer. Il n'est pas besoin de dire que dès-lors tout ce que je chantai fut applaudi. Je reçus une invitation du duc de Grammont, pour sa première soirée. Il avait appris que j'avais débuté à quinze ans au concert spirituel, que j'étais proche parente de madame Saint-Huberty, élève de Piccini; en fallait-il davantage?
Il eût été à souhaiter pour mon repos qu'il eût su tout cela plutôt. Une fluxion de poitrine fit craindre que je ne perdisse ma voix. Les médecins furent d'avis que je ne devais pas chanter, au moins d'une année. Ce fut cette circonstance qui me fit engager au nouveau théâtre de la rue de Richelieu, dirigé comme je l'ai déjà dit, par MM. Gaillard et Dorfeuil. Mademoiselle Fiat avait quitté ce théâtre après la mort de Bordier. Ce fut une perte. La femme de M. Monvel qui avait débuté n'avait pas réussi. Mademoiselle Saint-Per était malade; ce fut donc moi à qui l'on fit jouer la soubrette, dans la reprise deGuerre ouverte. Ce n'était pas une petite tâche que de remplir ce rôle, établi par mademoiselle Fiat avec un rare talent. Aussi, ce fut encore au chant que je demandai un soutien. L'auteur me permit de placer une romance à la scène de la fenêtre. Cette romance assura mon succès. Ces applications
«Il y a dans la rue un amateur qui t'applaudit. Puisqu'on a du plaisir à t'entendre, il faut en chanter un second.»
furent saisies avec empressement. Dès ce jour, je fus la prima dona du théâtre, et M. Ducis me fit chanter dansOthellola romance duSaule, dans la coulisse, pour mademoiselle Desgarcins. Aussi dans le prologue de la réunion des deux théâtres, Dugazon ne manqua pas de me dire:
«—Ah! toi, je te connais, tu as débuté dans le chant.»
C'était heureux pour commencer l'emploi des soubrettes.
La fête de la Fédération.—Les Comédiens au Champ-de-Mars.—Fête donnée par Mirabeau aux Fédérés Marseillais au théâtre de la rue Richelieu.—Gaston et Bayard.
J'étais encore aux élèves de l'Opéra, lorsqu'on s'occupait de fêter le premier anniversaire de la fête de la Bastille. L'époque de cette fameuse fête de la Fédération approchait et les travaux n'avançaient pas. On mit en réquisition tous les habitants de Paris: hommes, femmes, enfants, tout le monde fut travailler au Champ-de-Mars. On se réunissait par section en corporation. Les théâtres se signalèrent. Chaque cavalier choisissait une dame à laquelle il offrait une bêche bien légère, ornée de rubans et de bouquets, et, la musique en tête, on partait joyeusement. Tout devient plaisir et mode à Paris; on inventa même un costume qui pût résister à la poussière, car les premiers jours les robes blanches n'étaient plus reconnaissables le soir. Une blouse de mousseline grise les remplaça. De petits brodequins et des bas de soie de même couleur, une légère écharpe tricolore et un grand chapeau de paille, tel était le costume d'artiste.
Une partie de nos auteurs de vaudevilles se réunirent à nous. Le Cousin Jacques fut mon cavalier, il m'a même fait des vers à ce sujet. On bêchait, on brouettait la terre, on se mettait dans les brouettes pour se faire ramener à sa place, tant et si bien qu'au lieu d'accélérer les travaux, on les entravait. On nous dispensa bientôt des promenades au Champ-de-Mars, à notre grand regret, car cela était très amusant.
Je n'ai pas vu la fête de la Fédération. Voici ce que j'écrivais, à ce sujet, à madame Lemoine-Dubarry:
«Les journaux, madame, vous donneront assez de détails pour que vous puissiez vous passer des miens; d'ailleurs je ne pourrais vous en parler comme témoin oculaire, car je n'y ai pas assisté. Ces fêtes ne me tentent pas, et la foule me fait peur. Il a fait toute la journée une pluie horrible: voilà ce que je sais.
«Je ne vous entretiendrai donc que de la fête qui a été donnée chez Mirabeau aux Fédérés Marseillais. J'y ai joué dans une pièce faite pour la circonstance; mais ce qui m'a le plus étonnée dans cette solennité, ce n'est pas de m'y voir, comme le doge de Venise, c'est Mirabeau auquel je parlais pour la première fois; et, malgré toute votre humeur contre lui[43], je vous en demande bien pardon, mais je l'ai trouvé charmant. Quelle grâce, quelle expression sur cette figure repoussante au premier abord! que d'esprit répandu sur toute sa personne! Je ne suis plus surprise qu'il ait inspiré une si grande passion à Sophie[44].
«Je vous entends d'ici dire:Eh bien! ne va-t-elle pas se passionner aussi?ne craignez rien, cela n'ira pas jusque-là, mais j'ai un plaisir infini à causer avec lui. Je m'en étais fait une toute autre idée. Je n'avais pas eu l'occasion de le voir chez Julie Talma. Depuis qu'il est enfoncé dans la politique et qu'il est devenu un célèbre orateur, il ne va guère dans le monde. Julie va chez lui; elle en parle toujours avec un grand enthousiasme; il demeure dans sa maison de la rue Caumartin[45].
«Voici les couplets que j'ai chantés à cette fête donnée chez Mirabeau; ils sont du Cousin Jacques:
«Tous ces Français que loin de nousL'espérance retient encore[46]Ils n'ont pas vu d'un jour si douxBriller la bienfaisante aurore,Pareils à ceux que le ciel fitHabitants d'un autre hémisphère,Ils sont au milieu de la nuitQuand le plein midi nous éclaire.
«Mais surtout n'oublions jamaisQue chacun d'eux est notre frère:La voix du sang chez les FrançaisDoit-elle un seul instant se taire?Loin d'avoir un cruel plaisirÀ les voir se troubler et craindre,Pour parvenir à les guérir,Il faut nous borner à les plaindre.
«Je veux vous conter une singulière scène qui est arrivée au théâtre du Palais-Royal[47] le jour où Mirabeau y a amené les Fédérés Marseillais, pour lesquels il avait demandéGaston et Bayard. Ils étaient en grand nombre, et la salle était tellement remplie, qu'on avait été obligé d'en placer une partie sur le théâtre de manière à ne pas gêner la scène. La plupart d'entre eux ne se doutaient pas de ce que c'était qu'une représentation théâtrale, et n'y avaient jamais assisté. Aussi portaient-ils une grande attention à la pièce. Bayard était joué par un nommé Valois, acteur de province, qui n'était pas sans mérite[48].
«Nos Fédérés s'étaient tellement identifiés avec l'action, qu'ils ne pensaient plus qu'ils étaient sur la scène. Au moment où Bayard, blessé, étendu sur un brancard et couvert de trophées, est surpris par Avogard et les siens qui viennent pour l'assassiner, sur ce vers,
Viens, traître, je t'attends!
«tous les fédérés, comme si c'eût été pour eux une réplique, tirèrent leurs sabres et vinrent entourer le lit de Bayard. Ce mouvement spontané, auquel on était loin de s'attendre, donna un grand succès à ce nouveau dénoûment. Les applaudissements ne cessaient pas, et si Bayard ne leur eût assuré qu'il ne courait aucun danger, Avogard et ses soldats auraient mal passé leur temps.
Théâtre des Variétés au Palais-Royal.—Ouverture du théâtre de la rue deRichelieu.—Monvel, son retour de Suède.—Ses débuts au théâtre desVariétés.—Les chemises à Gorsas—Talma, Dugazon, Madame Vestris.—LeFoyer.—Mademoiselle Rachel.—Mademoiselle Sainval.—Monvel dans latragédie.—Anecdote sur M. de la Harpe.—Les opéras-comiques deMonvel.—Blaise et Babet.—La Chanson de Lisette.
J'ai lu, dans plusieurs Mémoires contemporains, des récits tellement inexacts sur l'ouverture du théâtre de la rue de Richelieu, que l'on me permettra, je pense, d'en parler comme témoin oculaire, puisque j'en faisais partie à cette époque, lorsque la fraction des acteurs du Faubourg-Saint-Germain s'y réunit à ceux qui avaient ouvert ce théâtre. Voici donc très exactement les choses comme j'ai été à même de les voir et de les entendre.
MM. Gaillard et Dorfeuil étaient directeurs du théâtre des Variétés au Palais-Royal; on n'y avait encore joué que des pièces comiques dans lesquelles avaient brillé Volangos, Beaulieu et Bordier. Le mouvement de la révolution qui commençait à s'opérer leur donnait l'espoir d'être bientôt à la tête d'un second Théâtre-Français, car on se lassait de la tyrannie du premier, et les jeunes littérateurs qui éprouvaient tant de difficultés pour faire recevoir leurs ouvrages, le désiraient vivement aussi. La salle de la rue de Richelieu, que le duc d'Orléans faisait bâtir, fut donnée à MM. Gaillard et Dorfeuil. Ils n'attendaient donc que le décret sur la liberté des théâtres pour se mettre en mesure; ils avaient déjà quelques bons acteurs pour le genre qu'ils voulaient adopter, Michot, dont on se souvient toujours au Théâtre-Français; mademoiselle Fiat, charmante soubrette, bien digne de briller dans un plus grand cadre; monsieur et madame Saint-Clair, et plusieurs autres. On engageait les meilleurs acteurs de la province, où l'on jouait alors tout le grand répertoire tragique et comique.
Monvel arrivait de Suède; il voulait rentrer au Faubourg-Saint-Germain, mais de sévères règlements empêchèrent ce théâtre de s'attacher ce grand artiste. Il ne pouvait manquer d'être recherché par une entreprise rivale. On profita avec empressement de cette circonstance, et l'on fit à Monvel les propositions les plus brillantes. Il accepta, et commença même à jouer dans la salle des Variétés, où il débuta dans le rôle de Louis XII, espèce de tragi-comédie de Collot-d'Herbois, dans laquelle l'on chantait en choeur:
Vive à jamais notre bon roi: Il fait le bonheur de la France.
Monvel joua aussile Pessimistede Pigault-Lebrun. Ce furent les seuls rôles qu'il établît dans cette salle[49]. Mademoiselle Contat, qui assistait à la représentation deLouis XII, disait à l'un de ses voisins:
Contemplez de Bayard l'abaissement auguste.
Il y avait alors une telle hiérarchie dans les théâtres du royaume, que les acteurs auraient cru déroger en jouant sur une autre scène que la leur. Le théâtre de la rue de Richelieu fut nommé d'abord théâtre du Palais-Royal. Il fit son ouverture au mois de mai 1790.
Les directeurs donnèrent aux artistes une fête brillante avant l'ouverture de la salle. Lorsque l'on vit arriver Talma, Dugazon, madame Vestris la tragédienne, et mademoiselle Desgarcins, on ne douta pas qu'ils ne se séparassent bientôt du Faubourg-Saint-Germain, car ils étaient au nombre des mécontents. Ils ne quittèrent cependant que l'année suivante, Cette fête fut donnée au nouveau théâtre; on dansa dans la galerie des bustes et dans le grand foyer, où l'on servit un très beau souper. Les joueurs de bouillotte se réfugièrent dans le foyer des acteurs; c'est le même qu'aujourd'hui. Il était disposé à peu de chose près comme il l'est maintenant; on a fait disparaître seulement les deux loges du fond, pour jouir des fenêtres qui les éclairaient. Une cloison a été pratiquée près de la cheminée pour établir le couloir qui va aux loges d'acteurs.
Plusieurs hommes de lettres et des journalistes avaient été invités à la fête; de ce nombre était Gorsas dont le nom fut si plaisamment chanté dans lesActes des Apôtres, sous le titre desChemises à Gorsas. Lorsque les tantes du roi, mesdames Adélaïde et Victoire, émigrèrent, Gorsas dit dans un journal, que tout ce qu'elles emportaient de France appartenait à la nation; qu'elles n'avaient rien à elles, et il finissait par cette phrase: «Jusqu'à leurs chemises, tout est à nous». Alors dans le numéro desActes des Apôtresqui suivit cette réclamation, on supposait que Mesdames était arrêtées à la frontière, et qu'un officier municipal leur disait sur l'air:Rendez-moi mon écuelle de bois:
Rendez-nous les chemises à Gorsas;Rendez-nous les chemises;Nous savons, à n'en douter pas,Que tous les avez prises.Rendez-nous, etc.
Alors Madame Adélaïde répondait:
Je n'ai pas les chemises à Gorsas,Je n'ai pas les chemises.
Madame Victoire ajoutait d'un air surpris:
Avait-il des chemises, Gorsas,Avait-il des chemises?
—Oui, mesdames, n'en doutez pas,il en avait trois grises.
Mesdames le regardaient d'un air surpris:
—Ah! il avait des chemises, Gorsas,Il avait des chemises.
On ajoutait que ces trois chemises lui avaient été données par le club des Cordeliers. Hélas! lorsqu'il allait à l'échafaud, la foule impitoyable pour tous lui chantaitles Chemises à Gorsas!
Quelqu'un à qui j'énumérais la liste des artistes qui composaient ce théâtre en 1790 et en 1791, et dont aucun n'existe aujourd'hui, me disait:
—Vous avez donc vécu cent ans pour avoir vu et connu tous ces gens-là[50]?
—Non, pas tout à fait, mais les générations se succèdent rapidement au théâtre, car elles ne peuvent passer une époque voulue sans risquer de décroître; plus d'un grand artiste nous en a donné la preuve.
Il est pourtant des talents tellement heureux qu'ils achèvent leur carrière sans s'affaiblir. Ce privilège appartient principalement à ceux qui ont reçu de la nature des dons précieux que l'étude n'a pas détruits; car une trop grande recherche peut nuire au naturel; il est si facile de dépasser le but!L'esprit ne s'apprend pas, a dit un auteur; la sensibilité, la chaleur, la simplicité de la diction, le goût enfin ne s'apprennent pas non plus. Un maître habile empêche de s'égarer; il fait valoir les qualités, détruit les défauts: c'est déjà un assez grand bien; mais il ne peut donner ce qu'on n'a pas. Le talent vrai, est comme l'éloquence, il persuade, il émeut, il entraîne. Ne voyons-nous pas de nos jours une jeune fille dont le génie a deviné tout cela? Pour son bonheur elle n'a pas vu ses devancières, et son guide[51] a su développer en elle les qualités dont la nature l'a si abondamment pourvue. Elle a compris qu'une princesse n'exprime pas ses sentiments par des cris de rage et des hoquets fatigants pour le spectateur; qu'il n'y a que les passions fortes, comme la jalousie, l'ambition déçue, qui puissent entraîner quelquefois hors des bornes, des femmes d'un rang illustre. Si l'on examine avec attention les caractères tracés par nos grands maîtres, on verra que ces élans de l'âme sont presque toujours réprimés par la fierté, par la crainte, par la dissimulation de la politique. L'amour maternel est le seul qui ne connaisse point de bornes.
Aussi barbare époux qu'impitoyable père,Venez, si vous l'osez, l'arracher à sa mère.
C'est ainsi que doit parler Clytemnestre; mais ce n'est qu'après une scène d'ironie, si parfaitement rendue par mademoiselle Rachel, qu'Hermione cède aux transports d'un amour méprisé. C'est avec modération qu'Agrippine reproche à Néron son ingratitude, et Cléopâtre nous dit d'une manière concentrée dansRodogune:
Serments fallacieux, salutaire contrainte,Que m'imposa la force et que dicta la crainte.
C'est par cette simplicité noble que Monvel était admirable, et ce sont ses conseils et son exemple qui ont amené Talma à suivre ses traces; il en convenait souvent lui-même.
Dans la nomenclature des acteurs que j'ai vus se succéder, Monvel devait être le premier qui s'offrit à moi; il a laissé une réputation assez brillante pour croire qu'il n'y ait plus rien à en dire; mais tous les détails intérieurs de la vie d'un grand artiste sont toujours intéressants à connaître lorsqu'ils tiennent surtout à son art. Je me fais gloire d'avoir retenu ses préceptes, car il a quelquefois abaissé avec moi la dignité de son genre pour me guider dans les jolis opéras dont il était l'auteur. Il démontrait et ne montrait pas; la multiplicité des gestes, me disait-il, nuit au jeu de la physionomie. Le regard a bien plus d'expression, lorsqu'il n'est pas accompagné d'un geste inutile qui en détruit l'effet. Et il me citait mademoiselle Sainval dans la scène d'Emilie avec Cinna, lorsqu'on lui nomme ceux des leurs qui sont mandés par Auguste; elle écoutait, sa main gauche appuyée sur son coude, dans l'attitude de l'attention, et répondait lentement sans les regarder, et comme à elle-même:
Mandez… les chefs de l'entreprise…Tous deux en même temps,
Elle tournait vivement la tête vers Cinna;
Vous êtes découverts!…
Cela faisait un effet prodigieux: de même que dansSémiramis, lorsqu'elle voyait le billet entre les mains d'Arsace, et qu'elle lui disait:
D'où le tiens-tu?
—Des Dieux.
—Qui l'écrivit?
—Mon père.
—Que dis-tu?
C'était un des grands effets de mademoiselle Sainval.
Quelle simplicité noble Monvel déployait dans la scène d'Auguste avec Cinna! quelle énergie dans don Diègue duCid! Comme il était touchant dansFénélon!aussi le public ne manquait-il jamais de saisir cette application:
Où prenez-vous ce ton qui n'appartient qu'à vous?
Dans l'Abbé de l'Épée, lorsqu'il disait: «Je serai peut-être un peu long,» on entendait répéter dans la salle: «Tant mieux!» Je me rappelle, au sujet de cette pièce, que lorsqu'elle était en répétition, je demandai à Monvel quel était l'épisode que l'auteur avait choisi. Alors, avec sa complaisance accoutumée, il me raconta le sujet. J'écoutais avec beaucoup d'attention, et cela m'intéressait tellement par la manière dont il me détaillait les faits, que je ne m'aperçus pas qu'il avait fini. «Voilà, ma chère enfant, me dit-il, le récit de mon rôle, que je viens de vous répéter.» Je restai si étonnée, que ça le fit beaucoup rire: on peut juger par-là s'il parlait naturellement, et quel effet cela devait produire au théâtre.
La carrière des arts est ingrate pour ceux qui en sont les interprètes; à peine en reste-il un faible souvenir. C'est du temps que le peintre acquiert une plus grande renommée: il en est même dont les ouvrages n'ont été appréciés qu'après leur mort. La littérature peut changer de genre, le goût s'épure, mais il reste des monuments que le temps ne saurait détruire. Ce qui est véritablement beau, est beau dans tous les siècles. Chaque époque a possédé ses écrivains; s'ils sont parfois méconnus par le public épris du changement, le temps qui détruit les préjugés et l'esprit de coterie, remet tout à sa place. Mais que reste-t-il des acteurs célèbres? Encore quelques années, lorsque cette génération sera entièrement détruite, que restera-t-il de Lekain, de Talma, de madame Saint-Huberty, de Monvel, de mademoiselle Contat? quelques vagues traditions qui s'affaibliront et que l'on regardera comme un radotage du vieux goût.
À mesure que le tableau s'éloigne, les couleurs s'effacent, et si l'on se rappelle quelque chose, ce sont les défauts qu'on leur reprochait. Lorsque j'entends parler de Monvel par des gens qui ne l'ont pas vu, on ne manque jamais de dire: «il avait un physique grêle; son manque de dents nuisait à son organe, et d'ailleurs le goût change; il faut savoir si tous ces talents réunis alors, plairaient maintenant?» Je le crois, car il y a quelque chose qui ne change jamais et qui frappe juste sur toutes les classes de spectateurs. J'ai quelquefois entendu, le jour des représentations gratis, les gens du peuple se disant: «As-tu vu? ils ne se gênent pas, c'est qu'ils ont l'air d'être chez eux.» Et dans la tragédie, ils applaudissaient toujours à propos, guidés par cet instinct de la nature, qui nous révèle ce qui est beau, et qui nous sert quelquefois mieux que l'instruction.
Lorsque Monvel fit jouer sa comédie de l'Amant bourru, au Théâtre-Français, M. de La Harpe était directeur duMercure de France;il y distribuait l'éloge et la critique, souvent avec partialité. Rencontrant Monvel à la sortie du spectacle, il l'arrête pour lui témoigner combien il est enchanté de sa pièce, l'assure qu'il n'y a qu'une voix là-dessus, que tout le bien qu'il en pense, il l'écrira dansle Mercure, que c'est une tâche facile de faire l'éloge d'un semblable ouvrage, et qu'il ne sera que l'interprète de l'opinion générale.
Le lendemain, quelques amis de l'auteur arrivent chez lui,le Mercureà la main, et Monvel n'est pas peu surpris d'y lire la critique la plus amère de son oeuvre. Cette perfidie l'indigna avec raison; car n'ayant point recherché les éloges du rédacteur, il pouvait les croire sincères; il fut piqué au vif. Amour-propre d'auteur ne se calme pas facilement; aussi se promit-il de saisir la première occasion qui se présenterait de se venger; elle ne tarda pas à s'offrir.
M. de La Harpe fit jouer sa tragédie desBarmecides. Cet ouvrage tomba complètement, et Monvel en fit une parodie qui fut donnée aux boulevards et qui fit courir tout Paris.
La pièce finissait par l'enterrement des Barmecides, dont le dernier frère jouait la marche funèbre sur la harpe. Lorsqu'ils avaient tous disparu dans un immense trou, il s'y précipitait avec son instrument, et la toile tombait. La Harpe et Monvel furent toujours mal ensemble depuis cette époque, comme on peut le croire.
Avant d'aller en Suède, Monvel avait déjà enrichi le théâtre de l'Opéra-Comique d'une quantité de jolis ouvrages:les Trois Fermiers,Alexis et Justine,Julie et l'Erreur d'un moment, mais surtoutBlaise et Babet, qui eut un grand nombre de représentations, et qui était joué admirablement par madame Dugazon. L'auteur m'a raconté que, le jour où l'on donnait pour la première fois cet opéra, il y avait, au Théâtre-Français, une représentation extraordinaire, par ordre, dans laquelle il jouait le rôle du métromane de laMétromanie; il ne put donc assister à sa pièce, et il n'était pas sans inquiétude sur la réussite; aussi n'avait-il jamais mieux dit ce monologue, où M. de l'Empirée peint l'état d'un pauvre auteur devant un parterre agité[52].
Tantôt bruyant, tantôt dans un profond silence.
Au dénouement, lorsque la soubrette dit, en le désignant:
Tenez, voilà l'auteur que l'on vient de siffler,
Un amateur tout essoufflé, qui arrivait de l'Opéra-Comique, s'écria, comme si c'eût été sa réplique:
—Non, non, qui vient de réussir!
Alors trois salves d'applaudissements accueillirent cette nouvelle. Monvel fut embrassé par tous les acteurs qui étaient sur la scène; chacune des applications fut saisie et excita un enthousiasme général.
Il est flatteur d'être auteur et acteur, en semblable circonstance; après la seconde représentation de la pièce à laquelle il assista, on le redemanda avec fureur, et il fut obligé de paraître.
De jeunes fous firent le pari de jouer à Monvel le même tour qu'on joua jadis à l'auteur desMille et une Nuits. Dans l'opéra, Babet chante trois couplets qui ont pour refrain:
Il répétait sur sa musetteLa chanson que chantait Lisette.
Ces jeunes gens furent réveiller Monvel, pour savoir de lui quelle était la chanson que chantait Lisette. Il prit fort bien la plaisanterie, et comme il commençait à pleuvoir, il les engagea à monter chez lui; car, leur dit-il, c'est
Il pleut, il pleut, bergère.
Il fit servir des rafraîchissements à ces étourdis, qui furent enchantés de lui, et se confondirent en excuses, lui disant qu'ils n'avaient cependant pas le courage de se reprocher une folie qui leur avait procuré le plaisir de passer une heure si agréable.
Michot.—Volanges.—Bordier.—Mademoiselle Candeillle.—Dugazon.—Champville.—M. Daigrefeuille.—Les Chevaliers du Quinquet.
Les artistes ne sont vraiment aimables que lorsqu'ils n'ont d'autre fortune que celle que put leur procurer leur talent. Du moment qu'ils deviennent spéculateurs, qu'ils acquièrent des propriétés, semblables au savetier financier, ils n'ont plus de joyeux flon-flon.
Avant 1790, le traitement des acteurs était loin d'être aussi considérable qu'il l'est maintenant. Six, huit, dix mille francs, c'étaient des appointements qu'on n'accordait qu'aux grandes réputations. Celui qui n'avait d'autre patrimoine que son talent, dépensait son revenu et souvent au-delà: ce fut bien autre chose lorsqu'arrivèrent les assignats!
Michot était intimement lié avec mon mari. À mon arrivée de la Belgique, il m'amena sa petite femme, jolie comme un ange, jalouse comme un tigre, et qui aurait bien pu dire, ainsi que Colette:
Si des galants de la ville,J'eusse écouté les discours;
Mais comme elle, aussi:
Pour l'amour de l'infidèleJ'ai refusé mon bonheur!
Nos maris avaient été charmés de nous réunir, afin d'être plus libres. Nous n'étions riches, ni les uns, ni les autres. Ces messieurs avaient trop peu d'ordre, et nous trop de jeunesse, pour y remédier; mais nous possédions encore la gaîté, l'insouciance de cet âge où l'on ne prévoit pas. Pourvu qu'il ne manquât rien à notre toilette, le reste nous occupait fort peu.
Michot était un de ces hommes qui ne prennent jamais la vie au sérieux. Il riait de tout, et faisait rire les autres, ce qui n'était pas un petit avantage en ce temps où la gaîté n'était pas à l'ordre du jour. Il avait un esprit original, et sa manière de dire les choses le rendait aussi comique dans la vie privée que sur la scène. Sa figure ouverte et joyeuse, sa voix pleine de sensibilité qui faisait venir la larme à l'oeil par un mot naïf ou dans une situation touchante, et le rendaient toujours vrai, quel que fût le caractère de son rôle. Il plaisait dans le monde comme au théâtre.
Dans le temps de la république, Michot venait souvent nous raconter des histoires, qu'il recueillait je ne sais où, mais qui nous faisaient éclater Je rire. Il fut mandé à la commune pour y prêter le serment de mourir à son poste. Un facteur qui se trouvait là avant lui ayant prêté le serment de mourir… «À la petite poste, lui dit Michot.»
Il fit sourire la municipalité qui était peu gaie!
Un jour il vint nous raconter qu'un membre de sa section avait demandé la parole pour unemotion d'ordre; alors Michot, montant sur une chaise, nous joua la scène en prenant sa voix dans le fausset:
«Je dénonce Coco l'épicier pour avoir vendu du sabled'estampepour de lacastonade; je demande qu'il soit envoyé au tribunal révolutionnaire et jugé commefédéralisse.»
Lorsque l'administration du théâtre passa entre les mains de M. Sageret, les artistes furent mal payés; Michot avait composé un dialogue sur l'air des pendus. Il disait à ses camarades assemblés:
Es-tu payé de fructidor?—Non.—Es-tu payé de thermidor?—Point.—On me doit encor vendémiaire.—Moi, je crains beaucoup pour brumaire.TOUS:—Cela doit-il durer long-temps?LE RÉGISSEUR:—Jouez toujours, mes chers enfants.
LesBons Gendarmes, qui ont valu tant de succès à Odry, avaient été composés par Michot dans un temps où l'on ne parlait point encore d'Odry, mais celui-ci a le mérite d'en avoir tiré unimmense parti, il faut lui rendre cette justice. Michot ne les avait composés que pour les plaisirs du foyer.
Lorsque je revins de l'étranger, en 1813, Michot était devenu riche, mais il n'était plus aimable. Ce n'était plus cette vie d'artiste, rieuse et insouciante; ce n'était plus Michot que j'avais connu en 90. Il avait quitté cette jolie Sophie! c'était un propriétaire! c'était le seigneur de Verrières!
Volanges était un de ces acteurs de genre pour lesquels on compose des ouvrages et qui les font presque toujours réussir. Ils finissent même souvent par acquérir une immense vogue, comme nous l'avons vu depuis, et comme nous le voyons encore. Volanges était célèbre dansles Vieux Procureurs, appelésJérôme-Pointu[53] auxquels il avait donné un caractère particulier. Son changement de physionomie annonçait une grande mobilité; il jouait toute la famille desPointusà lui seul. Il avait une telle facilité, une telle promptitude dans ses travestissements, qu'il sortait par un côté du théâtre et rentrait presqu'aussitôt par l'autre: c'est lui qui a commencé ce genre de pièces que l'on a tant imité depuis.
Sa vogue fut si grande, son talent tant admiré, qu'on le crut capable de réussir dans tous les genres. Alors une plus grande scène que celle où il brillait lui ouvrit ses portes: ce fut le théâtre Favart; on y jouait la comédie à cette époque. Il y avait de fort bons acteurs, et ils exploitaient particulièrement le répertoire de Marivaux. Ils voulurent avoir l'acteur à la mode; car, alors comme à présent, on se persuadait que, lorsqu'on a montré un grand talent dans un genre, on doit réussir dans tous. L'expérience tant de fois renouvelée n'a pu convaincre encore qu'à Paris surtout, en changeant de cadre, je dirai même de quartier, par conséquent de public, l'on perd tous ses avantages. C'est ce que nous avons vu pour d'excellents acteurs de vaudeville, et que l'on vit alors pour Volanges. La foule, qui s'était portée à son premier début, diminua bientôt à ceux qui suivirent, et ensuite on n'en parla plus; il fut trop heureux de revenir à son genre, et alla l'exploiter en province et à l'étranger.
Quant à Bordier, il aurait peut-être réussi dans les rôles comiques, au nouveau théâtre de la rue de Richelieu, car il avait un talent naturel comme celui de Michot, mais il était plus général. La manière dont il a joué dans les pièces de Dumaniant, pièces qui n'étaient pas du bas comique et qui se rapprochaient déjà de la bonne comédie, a prouvé qu'il eût été bien dans ce genre.
Bordier venait de périr, à Rouen, victime d'une émeute populaire. On fit venir, pour le remplacer, Fusil qui était à Marseille. Je connaissais peu le talent de Bordier, le théâtre des Variétés étant celui où j'allais le moins, lorsque j'étais à Paris chez madame Saint-Huberty. À mon retour, Bordier était mort, mais voici ce que j'ai entends raconter à Michot et à Dumaniant qui le savaient pertinemment.
Bordier relevait d'une maladie dangereuse (dont il eût mieux fait de mourir). Un de ses amis l'engagea à passer quelque temps à la campagne, près de Rouen, pour se remettre tout à fait. Il n'était nullement dans l'intention d'y donner des représentations, mais il fut tellement sollicité, qu'il ne put résister aux instances des jeunes gens de la ville qui l'accueillirent avec transport. Ils l'entraînaient sans cesse à de nouvelles parties de plaisir. Un soir qu'il venait de la chasse avec ses amis, ils trouvèrent la ville en rumeur et en révolte ouverte contre l'autorité. Un avocat, avec lequel Bordier était intimement lié, se trouvant à la tête de l'émeute, il fut entraîné par un groupe qui marchait à l'Hôtel-de-Ville, et il suivit, sans savoir même de quoi il s'agissait. Les troupes les eurent bientôt dispersés, et plusieurs d'entre eux furent arrêtés: l'avocat et Bordier, qui raccompagnait, se trouvèrent du nombre.
Parmi ces turbulents, il y avait des jeunes gens qui appartenaient aux premières familles de la ville. Lorsqu'on instruisit le procès, ils furent mis hors de cour. L'avocat et Bordier furent condamnés, parce qu'il fallait faire un exemple, et pour empêcher que les troubles ne se renouvelassent.
C'était bien le cas de lui appliquer cette malheureuse prophétie qu'il répétait si souvent dans la pièce desIntrigantsde Dumaniant: «Vous verrez que je serai pendu pour arranger l'affaire.»
Mademoiselle Fiat, qui devait épouser Bordier, quitta le théâtre: ce fut une grande perte.
Mademoiselle Candeille était douée de tout ce qui peut faire une personne accomplie. Sa taille était bien prise, sa démarche noble, ses traits et sa blancheur tenaient des femmes créoles. Elle possédait à un très haut degré plusieurs talents, la harpe, le piano surtout. Elle avait de l'esprit et de l'instruction; nous avons vu d'elle plusieurs ouvrages qui ont réussi. Elle jouait agréablement la comédie; c'était la meilleure personne du monde, et elle avait un caractère charmant: enfin elle réunissait à elle seule plus de qualités qu'il n'en eut fallu à plusieurs pour être admirées. Il semblait que les fées eussent assisté à sa naissance et l'eussent douée de tous les dons; mais, hélas! on avait sans doute oublié d'y convier une petite fée Carabosse qui s'en était bien vengée, car d'un seul coup de baguette elle avait détruit leur ouvrage. «Tu auras, lui avait-elle dit, un défaut qui t'empêchera de profiter de tous tes avantages, l'afféterie;tu ne diras rien comme une autre; tu jetteras tellement tes talents à la tête, que l'on en sera fatigué; enfin de chacune de les perfections naîtra un ridicule, et l'on y ajoutera encore en te prêtant la sottise des autres, convaincu de ce vieil adage, qu'on ne prête qu'aux riches.» Cela n'a pas manqué, car il n'y a pas jusqu'augigot de mouton, mot connu pour appartenir à madame de Mauléon, et qui remonte au siècle de Louis XV, que l'on n'ait mis sur le compte de mademoiselle Candeille: et l'on ne peut dire qu'un gigot est tendre sans que l'on répète aussitôt, «il n'en est que plus malheureux» comme le disait mademoiselle Candeille, ou du moins comme on le lui faisait dire[54]. Elle s'est mariée deux fois et n'a jamais été heureuse, parce qu'elle avait rêvé au bonheur qui n'existe que dans les romans ou dans les nids des tourterelles. Je l'ai revue en Angleterre; elle n'était plus jeune, mais toujours bonne, aimable, spirituelle, et toujours ridicule.
On comprend difficilement qu'on ait de la gaîté, du naturel dans la société, et qu'on soit morne et froid sur la scène; c'est cependant ce qui arrivait à Champville, neveu de Préville. S'il avait pu être au théâtre aussi amusant que dans le foyer, il eût eu un succès brillant. Garçon d'esprit d'ailleurs, c'était un des Coryphées les plus agréables de cette réunion. Lui, Michot, souvent Talma, mois surtout Dugazon, auraient fait oublier une pièce qu'on aurait eu la plus grande envie de voir. C'était un feu roulant de folies. Dugazon avait un fond de gaîté inépuisable: ce n'était jamais pour amuser les autres qu'il était ainsi; c'était pour s'amuser lui-même. Il avait une incroyable facilité pour copier le caractère de la figure et les habitudes du corps. Dans le valet duMuet, lorsqu'il venait raconter la conversation des deux pères, on croyait les voir et les entendre, tant il s'identifiait avec ses personnages. Aussi, lorsqu'ils arrivaient après ce récit, on entendait rire de tous côtés. Mais où il nous montra le mieux son talent dans ce genre, ce fut un soir avec M. Daigrefeuille, ancien conseiller au Parlement, bien connu du temps du grand chancelier Cambacérès, dont il ne quittait pas l'hôtel. Celait un petit homme, replet et tout d'une pièce; son geste était rapide, ses bras courts, et retirés en arrière: ses gros yeux ronds lui donnaient un air étonné tout à fait comique.
Il arrive un soir au foyer et se met à causer avec Du gazon, d'une manière très vive. Celui-ci, qui paraissait entièrement occupé de ce que lui disait son interlocuteur, répondait les yeux attachés sur les siens, de manière à fixer son regard; pendant ce temps, il prenait ses attitudes de corps, ses mouvements, sa physionomie; enfin, il imitait toute sa pantomime, de façon à lui ressembler parfaitement.
Ils étaient debout sous le lustre, et parlaient avec chaleur, tout en gesticulant. Ceux qui étaient à quelque distance s'apercevaient insensiblement de cette scène des deux sosies, et se sauvaient pour ne pas éclater de rire. Cela dura assez long-temps, et M. Daigrefeuille fut le seul qui ne s'en aperçut pas.
Ce foyer était alors fréquenté par les gens de lettres et les amis des artistes; on s'y amusait sans mauvais goût, et l'on y accueillait tout le monde avec grâce et politesse. On avait surnommé les plus assidusLes Chevaliers du Quinquet. Talma, qui en était le président, ne parlait jamais avant que le dernier quinquet fût éteint. Comme Talma était aimable et gai, il trouvait toujours des amateurs pour finir le quinquet avec lui.
Le mariage de Fabre d'Églantine.
Dans une de ces soirées, dont Fabre d'Églantine faisait souvent partie, on se racontait toutes sortes d'anecdotes. Un jour que l'on parlait à Fabre de son mariage avec mademoiselle Lesage, il nous raconta d'une façon fort plaisante comment l'opéra duMagnifiquelui avait servi à enlever sa femme.
LeMagnifique, opéra de Sedaine, musique de Grétry, ne se joue plus depuis long-temps, et de personnes en ont conservé une légère idée. On citait le morceau duQuart-d'Heure, qui dure juste ce temps, et fait le principal intérêt de la pièce: il fut aussi la principale cause du mariage de Fabre.
Un tuteur garde avec soin une jeune et belle fille qui lui a été confiée. Son père, en partant pour les Indes, a transmis tous ses droits sur sa fille et sur ses biens au seigneur Aldobrandin. Le laps de temps qui s'est écoulé, sans qu'on n'en ait reçu aucune nouvelle, fait croire que ce père n'existe plus. D'après cela, Aldobrandin, qui convoite la fortune, cherche à se l'assurer en épousant sa pupille. Comme presque toutes les pupilles de comédie, elle ne connaît que son tuteur; plus docile, elle s'est résignée à sa volonté; mais ce fripon d'amour, qui n'a jamais fait autre chose que de se jouer des jaloux, vient traverser ses projets.
Un beau seigneur, connu à Florence par sa richesse, sa bonne mine et sa générosité, qui l'a fait surnommer leMagnifique, a entendu parler vaguement d'une beauté mystérieuse. Il a fait peu d'attention à ces discours; mais, un jour de solennité publique, il aperçoit sur un balcon la plus charmante personne qu'il ait jamais rencontrée sur son chemin. Le beau Florentin, attirant tous les regards par la magnificence de sa suite, son superbe coursier et sa bonne grâce à le manier, ne pouvait manquer d'attirer l'attention de la jeune pupille. Leurs yeux se rencontrèrent, et cette étincelle électrique, ce magnétisme du coeur, qui fait qu'on se comprend sans s'être jamais parlé, qui fait rêver à un objet à peine entrevu, ce magnétisme qui existait avant que le mot n'en fût inventé, les frappa tous deux au même notant. Rentrée dans sa retraite, la jeune fille fut triste et rêveuse, et au milieu des fêtes, le seigneur Octavio ne cessa de penser à cette charmante apparition. Il parla du seigneur Aldobrandin, dans l'espoir qu'on pourrait lui donner quelques renseignements sur sa pupille; mais personne ne savait rien sur cette merveille constamment dérobée à tous les regards.
Le lendemain, il l'ait venir dans son palais un certain Fabio, espèce de Figaro; celui-ci n'est point barbier, mais courtier d'affaires des gens importants de Florence, et fort au courant de ce qui s'y passe. Il a surtout une grande connaissance en chevaux, ce qui fait qu'on l'emploie pour toutes les acquisitions de ce genre. Le Magnifique possède le plus beau haras du pays, et le seigneur Aldobrandin, qui est grand amateur, a remarqué, le jour de la course, la haquenée du Florentin avec autant de plaisir que celui-ci a admiré sa pupille. Tous deux s'adressent à Fabio par un motif bien différent: le tuteur veut faire l'acquisition du cheval. Octavio, charmé d'apprendre qu'il peut y avoir quelques rapports entr'eux, répond à la proposition de l'avare tuteur par ces mots: «Ma haquenée n'est point à vendre; cependant, comme je voudrais de tout mon coeur obliger le seigneur Aldobrandin, je la lui céderai pour dix mille ducats.»
On pense que le seigneur Aldobrandin trouve cette somme exorbitante, et qu'il aime mieux renoncer au cheval que de le posséder à ce prix. Après plusieurs pourparlers, par l'entremise de Fabio, Octavio, voyant l'extrême envie du tuteur, et cherchant à l'exciter, se résume ainsi:
«J'ai entendu vanter la beauté de la pupille du seigneur Aldobrandin, je désirerais savoir si son esprit est égal à ses charmes; qu'il me permette de causer un quart-d'heure avec elle, en sa présence, mais sans qu'il puisse nous entendre, et mon cheval est à lui.»
Le tuteur, choqué de la proposition, la rejette avec indignation; cependant il s'en occupe. Fabio, qui trouve qu'un quart-d'heure de conversation pour un cheval de dix mille ducats est un marché excellent, l'engage beaucoup à l'accepter; il lui chante même à ce sujet un morceau très bien fait sur les détails de la beauté et des qualités du cheval, l'assurant qu'il n'a point vu de plus fier animal[55]. Enfin, à force d'y réfléchir, le tuteur trouva un moyen de concilier son avarice et sa jalousie, après avoir fait prier le Magnifique de venir chez lui afin de connaître s'il peut lui permettre de
Causer, jaser, en tout honneur,Sans nulle expression badine.Sans nul mot qui choque son coeur.
Le tuteur tient surtout à être présent.
Eh bien! soit, vous serez présent,Mais vous ne nous entendrez pas,Et vous vous tiendrez à dix pas.
Les choses bien convenues, l'heure prise, le tuteur est assez embarrassé de s'en expliquer avec sa pupille; il cherche d'abord à exciter son indignation, l'assure qu'il n'a consenti que pour punir ce jeune homme de sa présomption, et qu'il attend d'elle qu'elle lui témoignera son mépris en ne répondant pas un mot aux discours qu'il pourra lui tenir: d'ailleurs il sera présent et observera attentivement.
L'acte commence. Clémentine est placée près d'une table sur laquelle l'on voit une corbeille de fleurs; elle tient à sa main une rose. Le Florentin arrive, la salue profondément; il est paré de tout ce que le désir de plaire a pu lui suggérer de plus élégant. Le tuteur se place à dix pas, il tient à sa main une montre; Octavio remet la sienne à Fabio, et le quart-d'heure commence (je joins ici les paroles pour l'entente de la scène):
Pardonnez, ô belle Clémentine,Le propos que je vais tenir,Mais je n'ai qu'un instant à vous entretenir,Et cet instant me détermineÀ risquer sans détour l'objet de mon désir:De vous dépend le bonheur de ma vie!J'ai pour vous le plus tendre amour,Et je désire, hélas! par un juste retour,Voir votre main avec la mienne unie.Répondez moi, je vous en prie?Quoi! pas un mot, pas un seul mot! Dieu! quel silence!Oh! ciel! que faut-il que je pense?Serait-ce du mépris? Non, non. Que pourrait-ce être?
Clémentine tourne languissamment la tête vers son tuteur.
Ah! je le vois,Votre tuteur vous fait la loi!Il vous force, par sa présence.À garder ce cruel silence.
[…]
Mais on peut tromper son adresse,L'amour me donne le moyenDe briser l'indigne lienDont la contrainte à la fois blesseL'amour et la délicatesse,Mon honneur et votre sagesse.Ah! à vous approuvez mon dessein,Ouvrez ces doigts charmants, laissez tomber la roseQue vous tenez à votre main.Ce signal à l'instant disposeDe nos deux coeurs et fixe mon destin.Tombez, tombez, rose charmante,Tombez aux pieds de mon vainqueur,Devenez l'organe du coeur,Devenez pour nous éloquente;Et que la plus charmante fleur,De la beauté la plus charmante,De la flamme la plus ardente,Soit l'interprète, etc., etc.
Il sollicite la belle Clémentine assez long-temps pour que le quart-d'heure s'écoule; la rose tombe et elle disparaît. Fabio trouve qu'un beau cheval pour une rose est un excellent marché; Octavio lui laisse la montre enrichie de diamants, et Fabio s'écrie:
Ah! grand Dieu! qu'il estmagnifique!
Il faut savoir, maintenant, comment cet opéra contribua au mariage deFabre d'Églantine.
Il était dans une ville du Languedoc, où il jouait les rôles de Molé et de Larive, assez médiocrement, dit-on; il rêvait déjà poésie et littérature, où il devait mieux réussir que dans la comédie. Il eût été heureux pour lui qu'il n'eût jamais l'ait que ce rêve-là. Mademoiselle Lesage[56] était attachée au même théâtre que Fabre; elle chantait les prime donne; elle avait une voix superbe, et elle était aimée autant qu'estimée, dans cette ville, ainsi que sa famille. Fabre en devint éperdument amoureux; il ne lui déplut pas, elle lui permit même de demander sa main; mais ses parents ne furent pas du même avis; on la lui refusa très positivement. Les obstacles irritent l'amour; ils s'aimaient, bientôt ils s'adorèrent; mais ils étaient surveillés avec une telle vigilance, qu'ils ne pouvaient se dire un mot, encore moins s'écrire.
Fabre, dont l'esprit avec beaucoup d'invention (il nous l'a bien prouvé dans sonIntrigue Épistolaire), se creusait cependant en vain la tête pour trouver quelque moyen; il n'en vit pas de plus sur que d'enlever sa belle et d'aller se marier à Avignon: on serait bien alors forcé à ratifier le mariage; c'était la seule réparation qu'on pût exiger, et il était plus que disposé à s'y conformer; mais cela ne pouvait guère se faire sans le consentement de la demoiselle, et comment l'obtenir? comment s'entendre sans se parler? Fabre était extrêmement lié avec le chef d'orchestre, auquel il faisait des paroles pour sa musique, et qui l'aidait de ses conseils dans ses amours.—Ne pourrais-je pas, lui dit-il un jour, entreprendre de jouer l'opéra? j'aurais au moins l'occasion de lui parler pendant les ritournelles.—Mais, lui répondait l'autre, tu n'es pas musicien, et tu ne saurais pas tirer parti de ton peu de voix.—Tu me donnerais des leçons.—L'administration s'opposerait à tes projets; il n'y aurait que pour un bénéfice d'acteur que cela serait possible.—Eh bien! je prierai le premier chanteur de me laisser jouer le rôle du Magnifique dans sa représentation; il est mon ami, il appréciera mon motif et il consentira.—Es-tu fou? le rôle du Magnifique! et lequart-d'heure, qui en est recueil!—C'est justement sur lequart-d'heureque je compte pour expliquer à ma Clémentine mon projet; la rose, tombant d'un côté convenu, sera le signal de son consentement.—Fort bien, si tout cela pouvait se faire en parlant, mais en chantant!—Tu verras, tu verras, l'amour rend capable de tout.—Mais l'amour ne fait pas chanter ceux qui n'ont pas de voix!
Fabre court chercher la partition, et le voilà essayant sonquart-d'heure. On baisse le ton, cela n'allait pas trop mal; d'ailleurs il se liait sur le dialogue, qui est assez important: un comédien médiocre dit mieux qu'un chanteur habile. Le jour arrivé, il redoubla de courage. Ses costumes étaient superbes. Comme il était fort aimé des jeunes gens, ils l'applaudirent. Quand vint le fameuxquart-d'heure, il trouva moyen, pendant la première ritournelle, d'instruire la jeune personne de la moitié de son projet, et, pondant la seconde, de le lui dire tout à fait. On peut penser avec quelle expression il chanta:
Tombez, tombez, rose charmante.
C'était au point que le chef d'orchestre était sur les épines, et tremblait qu'il n'en perdit ton et mesure. Tout fut convenu entre eux; il enleva la demoiselle, et ils partirent sur-le-champ pour Avignon, espèce deGretna green[57] où l'on était marié, grâce au nonce du pape. Ils écrivirent de là pour obtenir leur pardon. La famille ne pouvait plus refuser, et ils revinrent ratifier leur mariage. Cela fit un tel bruit dans la ville, qu'on voulut les revoir dans cet opéra, source de leur bonheur, et on leur jeta ces vers sur la scène:
Le Magnifique à l'amour le dispose,De son bonheur il doit s'enorgueillir.Heureux qui fait tomber la rose,Plus heureux qui sait la cueillir.